DEUXIÈME TERRASSE. — PAYS D'ALPES ABYSSINIEN
Après le coup d'œil général que nous venons de jeter sur le bord septentrional de la haute Afrique, nous sommes forcé d'admettre une grande division entre la partie située à l'est et celle située à l'ouest du Nil : les docuniens que nous possédons jusqu’à présent, ne nous permettent pas encore de les considérer comme un tout cohérent, quoique cette supposition nous paraisse très-vraisemblable.
Nous partirons d'abord du groupe oriental du pays d'Alpes abyssinien à l’est du Nil , comme
(1) J. LmlolQ ad *uam Bislorlam Ætbloplcam , anle bic edllara Commenta ri us. Francof. A. 1691, fol., pas. 87.
(8) Vâier, Ira Kltbridates, 111, l** Abtb, p*g. 49.
nous étant le mieux connu ; de là, nous passerons au groupe occidental, qui fait face au pays de l’intérieur et qui, pour cela, est entouré de ténèbres plus profondes. Mais il est nécessaire auparavant de nous expliquer en peu de mots sur les noms et les sources que nous emploierons dans ces recherches difficiles.
lre REMARQUE.
Ethiopie , Ilabetch.
Le nom «l'Ethiopie a le même sons qu' Aethiope (xiQis-J/ ) qui signifie un homme brûlé dn soleil ou un homme de couleur foncée. Les anciens donnaient indifféremment ce nom, depuis Homère , à tous les peuples orientaux et occidentaux, et depuis Hérodote ( 1 ) à tous les peuples à la couleur noire, aux cheveux crépus ou lisses, qui habitent depuis Cerne dans l'Afrique occidentale, jusqu'à i'indus en Asie (2). C'est avec beaucoup de raison que de nos jours on a banni ce nom de la géographie.
Nous n'avons appelé Plateau Ethiopique le plateau situé au sud, que pour indiquer, par le vague même du nom , le peu de connaissance que nous en avons ; cependant ce nom parait s'étre plus naturalisé ici que dans d'autres contrées du monde. C'csl dans le même sens, qu'après la découverte des côtes d'Afrique on fit mention d'une Ethiopie orientale , occidentale , teptcntrionale et méridionale.
Les babitans du pays d'Alpes Abyssinien , s'appellent eux-mêmes Jtjopjatcan , et donnent à leur pays le nom de \lanyh«\ta Itjopja (3); c'est assurément un nom emprunté au grec du temps de la domination d'Axum. Mais ils rejettent comme injurieux le nom de llabech ou llhabechy, qui signifie en Arabe : une réunion de peuples , convena, ou selon d’autres : émigrés libres (4) ; ce nom rappelle leur origine arabe et leur mélange avec les Africains , et c'est pourquoi ils le dédaignent ; c’est celui que leur donnent les Arabes, au lieu de les appeler d'après leurs provinces, Amharéens, Tiyréens , ou d'après leur religion , Cashtam (5) , c’est-à-dire chrétiens , titre dont ils sont très-fiers.
Nous appelons maintenant avec les géographes arabes et les Portugais , Abassia (6) , Abyssinia ,
(1) Hérodote, i. vil , c. 70.
Gosselin , Recherche* , voyez Drédow , psg. 34.
(3) Pat., U. Lobo, Voyage en Abyivlnle, i vol.
(4) Ludolf, a. Ætb., Comment., pag. 01.
(5) Valent., Tr., t. III, pag. 242.
(0) Telles , dans Tbcvenot , accueil. Paris , 1654 , 4° , pag. 3.
llabech, llabessinie, flabcchy, le pays qui est renfermé entre les limites naturelles que nous avons indiquées plus haut. Il faut faire abstraction ici de l’idéu politique de l'ancien empire d’Ethiopie ou nouveau royaume abyssinien qui, dans l antiquité, occupait une sphère beaucoup plus étendue, et qui, maintenant , est restreint à un espace beaucoup plus étroit que ses limites naturelles.
Mais le nom de Habech semble aussi avoir été borné d'abord à nue très petite étendue de pays, près de Zcila , sur la côte de la mer Rouge. Là était situé Abaxa, Abassia, où se faisait jadis le principal commerce entre l'Inde et le continent d'Afrique. Les anciens géographes arabes donnent encore à ce pays le nom de Zinghi(l) ; il est probable que, par la suite . les étrangers l'appelèrent Habech , du uom du pays d' Abassia ; de même les anciens Romains appelaient tous les babitans Axumites, de la province et de la ville d’Axum.
2e REMARQUE.
Sources. — Bruce et Sait.
La grande variété des sources d'où nous puisons nos données sur ce pays d’Alpes, exige une circonspection touto particulière dans l’emploi ; elles sont souvent si confuses et si contradictoires que , malgré toutes les précautions , il est quelquefois impossible d'éviter toute erreur. Cependant, ce qui est très-heureux pour la science, les anciennes relations do missionnaires ignorans et fanatiques, ont été critiquées poor la plupart par le savant Ludolf cl son ami Abba Grégorius d'Amhara, el c est à eux que nous sommes redevables de la première bonne carte d’Abyssinie (2).
Les Jésuites, au temps de leur domination sur ce pays , firent des observations astronomiques pour en déterminer la latitude ; les degrés de longitude qu'ils marquèrent par des journées de marche, furent rectifiés par Ludolf el Grégoire (3,). Plu» lard, Poncelet après lui Rruce, nous ont donné sur ce pays des renseignemens , sinon parfaits et exacts en tout point, du moins très-iiuporlans. La véracité de ce dernier voyageur, aventurier habile et audacieux , a été mise en doute el combal-
(1) Bakui el Ebn llaukal, Oriental gOogr., by W. Ousely, pag. 1 3.
(2) Ludolfl, Babeaslniaad czemp. tab. ebor. P. B. Tellcxil et nda relallooe Grrgorii Habss. A. D. 1683, ad Cornai. B. Ælb.
(3) Lndoir, Comment., fol. 05 , du labul. Babyu, ebor. et tliftt. Ætb , l. i , c. 4
BORD SEPTENTRIONAL, PAYS D’ALPES ABYSSINIEN
tue pendant nne longue suite d'années ; nos connaissances géographiques sur l'Abyssinie ont considérablement gagné à cette critique faite dans l’intérêt de la science, ainsi qu'aux recherches érudites de Blumenbach , Th. Chr. Tychsen (1), Niebuhr (2) , Gmelin (3), Wharlon (4) , W. Jones (5), Th. F. Ehrmann (voy. son commentaire de Loboj, et en dernier lieu par celles du savant A. Murray qui , après avoir longuement étudié le» ouvrages de son compatriote, en publia une seconde édition à laquelle il ajouta de nombreuses rectifications et additions que nous avons partout consultées. En 1304 et 1S05, ces anciennes données furent do beaucoup augmentées par le premier voyage de Sali, d’Arkiko i Aotalow (6) ; la carte du llabcch surtout reçut une toute autre forme , après la détermination eiacle des lieux situés le long de la rôle delà mer Rouge; daus les années 1309 et 1810» celte carte fut de nouveau revue (7), et admirablement perfectionnée par les observations astronomiques de Sali sur toute la côte, dans le second voyage qu'il eut reprit à la cour de Tigré, en qualité d'ambassadeur de la Grande-Bretagne. Depuis lors, les données astronomiques de Bruce ont perdu toute importance.
Les relations de Sait ne confirment ni ne rejettent en rien notre hypothèse sur la direction normale de la grande chaîne de montagnes , et ses voyages se bornent uniquement au pays à l’est du Tarcazzé; il n’est pas non plus en contradiction avec les renseigoemens recueillis par Brown à Darfour , ni avec les roules de caravanes de Darfour à Masson ah par Seunaar, dont parle cet auteur.
Ce n'est pas ici le lieu d'indiquer les principales corrections et rectifications apportées par Sait et Yalcnlia. Nous invitons cependant à comparer sur Bruce, Valentia, Trav., t. II, p. 472; Bruce, Trav ., édit. IV, 266. Valentia , Tra i\, t. II , p. 476; Bruce, Trav. , p. 267. Valentin . Frac. , p. 4Sfl et Bruce , Trav. t p. 276. Valentia , Trav.,i. III, p. 5;
(1) Bruce , BeUen , tom. V, pas. 235.
(2) Voy. N. Dcutscbe* Xuscuin, 1791.
(3) Anbang iu B. Kelsen.
(4) Wharlon, Obscrv. on the Auiüenclty of Br. üew-
castte, 1800 , in-4*.
(5) Asiat. Rcscarches, f. I , paç. 383.
(0) G. Vie. Valentia, Travels to India, etc. Lond , 1809, I. III, 4°, en 2 parties , pag. 443.
(7) A voyage to Abysslola and travels into the Interlor of tbat Country cxecutcd utuler Ibe Or-tort of lhe BrilUh i.ovenicment. In Ibe Years 1809 aud lülO, clc., by Ik'iuy Salî. Lon«J., J 81 4, In- 4°.
Bruce, Trot»., t. IV, p. 285, etc.; voy. en particulier Sait , Voyage y 1814 , p. 334—44; et daus Clarke, Travels , t. III, p. 58, le témoignage flatteur rendu à Bruce par un Abba Ethiopien qui reconnut, à l inslant, tous les dessin» de plantes et d'animaux qu'on lui présenta, et les appela du même nom que Bruce.
Il est à remarquer qu’en général la carte de Bruce est beaucoup moins exacte et moins fidèle que ses descriptions, qui s'accordent d'une manière trèsfrappante avec les récits des Portugais et aveo ceux de Sait; c’est ce que prouvent les notices curieuses de Bruce, sur Sennaar, où il eut le temps d'interroger les habllans de Fazouglo, dont il obtint des renseignemeus l rès-im portaus ; les dounées de Browne se trouvent aussi par là admirablement confirmées. Bruce était sans égal lorsqu'il s’agissait d'observer et de recueillir des document, mais il ne savait pas faire usage de ses matériaux ni communiquer 6es découvertes.
Le jugement sévère do Valentia sur Bruce : oh AI. Bruce veracity l hâve lost ail dépendance (1), n'est donc admissible qu'en partie et seulement sur ses données astronomiques.
Sa vanité et la vivacité de son imagination le firent tomber souvent dans des fables et des exagérations incroyables. Dans scs nombreuses excursions sur l'histoire , l'antiquité et les étymologies, il tombe dans do fréquentes erreurs, parce que. comme l'a très-bien remarqué Tycbscn , il n’avait pas une connaissance suffisante des langues et de l’antiquité. Quoi qu’en dise son nouvel éditeur (2) , pour l'excuser, son voyage imaginaire de Kotseir à Alacoicarti l’inscription (3) supposée d’A xum , sont plus que de few apparent exagérations in description and some casual mistakes in maUers of in“ ferior conséquence.
Ses observations tirées de la natnre , scs recherches sur les usages cl les mœurs ont au contraire un mérite reconnu (4). Toutes les recherches de Sait dans les pays qu’il a parcourus , confirment la vérité des faits avancés par Bruce. Beaucoup de naturels du pays conservaient encore le souvenir do ce célèbre aventurier.
Pour tirer quelqu'avanlagc de la carte du Habech , par Bruce , et la mettre en harmonie avec ses propres récits cl l'bisloire en général , on n’a
(1) Valenlia, Tr., t. III , pag. 294.
(2) Bruce , Tr., eJ. by lurray , t. I, pr*f. VIII.
(3) Vaîcntto, Tr., I. 111, par. 328 et 98.
(4) F. Biu:urnbacb et Tyscbscn , dans Bruce t tom. llf , paj. 290.
qu'l supprimer , aux deux rires des fleures , toutes les chaînes de montagnes qui, comme sur tant d'autres cartes , n'existent que dans la tête des cartographes.