L’HOMME
L’homme est l’être le plus noble dans la na lure. C’est de lui seul, de la conscience qu’il eu a, qu'elle tient sa haute signification , qu’elle existe pour nous. L’homme, c’est le fil conducteur qui nous dirige , à travers les trois parties de la nature, à la conclusion des recherches sur chacune de ses formes; il vient, miroir vivant do la nature, réfléchir scs mystères et les offrirà son semblable, résumés en lui et plus intelligibles.
Nous étudierons aiusi tous les rapports essentiels dans lesquels les peuples sont placés 6ur le globe delà terre : ces rapports nous conduiront i reconnaître toutes les directions dans lesquelles ils marchent à leur développement, sous l’influence fatale de la nature.
Si nous atteignons ce but , nous aurons fait faire un pas à une branche de l’histoire; car nous aurons mis en plus grand jour la force sollicitante que les rapports extérieurs exercent sur la marche de l’humanité : celle force a déjà été étudiée, mais avec plus de succès dans l’antiquité que dans l'histoire moderne. Resterait un autre champ ouvert à nos recherches comparées : l’étude de l’action intérieure de la nature purement spirituelle et indépendante du dehors, sur le développement de l'homme, des peuples et des états, sujet plus digne d'observation , et plus fécond encore en résultats.
MÉTnORE.
Le titre de cet ouvrage indique qu’il tombe dans le champ des sciences historiques ou expérimentales , sciences qui avancent d’un pas égal avec la somme des expériences et qui se transmettent, sous une forme toujours plus développée^ la génération suivante.
On verra, dans la section qui va suivre, i quelles sources fondamentales nous puiserons
cette somme d’expériences; dans la section présente, nous allons indiquer quelques traits principaux de la méthode de leur enchaînement.
La méthode, d'après laquelle nous ordonnerons celte partie spèciale de la nature, est celle qui, comme objective, a été justement nommée méthode do décomposition, d’analyse: elle cherche à s’élever jusqu’au type premier des formations de la nature et à fonder ainsi un vaste système du monde , et , pour cela , elle poursuit tous les rapports qui reposent sur la nature même des êtres.
La disposition de cet ouvrage différera complètement des travaux antérieurs qui , sous le nom de géographie , de description physique de la terre , ont traité de celte science d’après la méthode subjective, pour les besoins d’autres sciences, ou pour un but particulier et restreint.
Déjà, dans l'antiquité, Eratosthène de Cyrène a exposé la géographie astronomique, Hérodote et Slrabon, la géographie historique ou l'histoire géographique ; Cluver, cher les modernes, la géographie ancienne; Bergmann, la physique, dans ses rapports avec la géographie ; et Buschiug, la statistique, d’autres, la géographie politique. A l'aide de ces travaux et des progrès qu’a faits ce siècle dans l’étude du ciel , de la (erre et de la nature , il est devenu possible d’établir les idées fondamentales de la géographie physique. Werner, parexemple, nous a exposé le premier complètement la structure du globe; de Saussure , de Luc et Alexandre de Ilumbolt, le rapport des èlèmcns avec la surface do la terre ; Buffon celui de la nature animée avec le monde inanimé. Zimmermann est le premier qui a recherché les rapports des animaux avec la surface de la terre, et Blumenbach, considérant les races humaines dans leurs rapports physiques, lésa fait entrer ainsi dans le domaine de la géographie.
Il serait donc possible de traiter aujourd'hui la géographie physique dans toutes ses parties. Mais, voulant réserver toutes ses forces pour ce qui lui est propre, la science que nous pour-
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suivons, renonce & exposer tous les rapporls cosmiques , statistiques et politiques du globe que l'on a jusqu’alors confondus avec elle ; d’ailleurs celte partie attè suffisamment traitée dans des ouvrages spéciaux.
Cette science est appelée phytique , parce qu'elle traite des forces do la nature en tant qu'elles agissent daus l’espace, qu’elles conditionnent des formes déterminées et produisent des cliangemens. Nous ne nous occuperons pas seulement des forces mécaniques et chimiques, mais aussi des forces organiques de virtualités moins calculées qui se manifestent dans le temps et pénètrent dans les natures intelligentes et morales. C’est pourquoi nous rejetterons l’expression usitée do géographie physique, comme présentant une idée trop restreinte ; nous n’enlploierons pas non plus l'expression inusitée de géographie physiologique ; quoique plus rapprochée, elle est trop étrange et dit plus que nous ne voulons exprimer. Deux mots caractériseront la nature même de cette science.
Cette géographie s'appellera générale; cela ne veut pas dire qu’elle prétende tout traiter , mais , sans se proposer un but spècial , elle étudiera avec une égale attention, dans sa nature, chacune do ses formes, soit solides, soit fluides, qu’elle se trouve dans une partie du monde éloignée ou dans la patrie , qu’elle soit le théâtre d’une civilisation ou un désert : car c’est seulement des types fondamentaux des formations essentielles de la nature qu'on peut faire sortir un système du monde.
Elle s’appellera comparée, dans le mémo sens que d’autres sciences ont déjà été traitées et enseignées avant elle , comme , par exemple , l’anatomie comparée.
La connaissance que nous avons des localités de la terre nous permet aujourd'hui de comparer , au moins déjà en quelques endroits , des formes , des virtualités analogues. Hérodote qui avait beaucoup vu et beaucoup observé , indiqua le premier cette idée pour la géographie (11 c. 33) et, à la même place , il en fit l'appli-
cation la plus grandiose en comparant la Lyble à l'Europe par le Niger et l'Ister.
Celte comparaison a encore l'avantage de ne présenter à l’esprit qu’un petit nombre de faits capitaux et d’instruire ainsi plus sûrement qu’en lui offrant, à la fois, l’assemblage incohérent de tous les faits individuels; noire mémoire no peut retenir leur accumulation , confuse , s’ils ne s’ordonnent et ne se lient en grandes lois et en groupes , s’ils ne se résument en vues générales, en idée». Alexandre de Unmboll, le grand observateur de l'univers , le fondateur de la géographie comparée, nous a montré quelle lumière jetait cette méthode sur toutes les branches de la science. Il a ouvert ainsi à cette science un nouveau champ que nous essaierons de cultiver avec les faibles forces qui nous ont été données. Le fruit qui ne mûrira que plus tard sera la géographie universelle.
L’exposition de tous les faits rassemblés dans cet ouvrage, pour être méthodique et conduire à nn système de la nature , doit avoir un point d'appui, un support idéal. C'est par là seul qu’on peut réduire l’empirique à un ensemble , la variété à l’unité qui manque même à la nature morte. Sans ce point de vue idéal , hypothèse ou théorie , qu'on le désigne comme on voudra, qu’on en ait la conviction ou non, l’homme ne pourra jamais arriver à créer un tout. Lors même qu’on a la volonté la plus décidée de marcher à des découvertes sans le secours d’une théorie , cette résolution , comme le dit très-bien Playfair , est déjà la première théorie. Pour n’avoir pas une théorie fixée , on n’en arrivera pas plus vile à la vérité , on ne se préservera pas plus de l’esprit de partialité. C’est seulement la connaissance de la philosophie et des sciences , la prudence dans l’emploi des idéc^admises , l’amour sincère de la vérité qui pcuremfrcnir ici au secours de l’humaine faildcss^^Rndre le savant fidèle à cette devise que pre^Hvec tant de complaisance tout observatcur^pccre. a Indèpcn- » dance, impartialité dans la reconnaissance et > l’appréciation des faits. »
INTRODUCTION
te point de vue idéal d’où ressort pour l’au-
leur la vue impartiale des faits , se consiste pas pour lui dans la vérité d’une idée, mais dans l’ensemble de toutes les vérités, et , par conséquent , il le trouve dans le domaine de la foi. Cet idéal repose sur une iutuilion intérieure qui s’est formée en l'auteur ,■ par cela seul qu’il vivait au milieu de la nature et des hommes. Celte intuition première s’est révélée à sa conscience par ses conversations avec un grand homme de ce siècle. Elle pénétrera toute celte science, en sera l'idée fondamentale , et , si nous atteignons notre but, elle resplendira dans toutes les parties de l’ouvrage et ira so réveiller dans toutes les consciences. Mais on ne peut la définir d’avance, la préciser dans sa nature ; ce n’est qu'à la conclusion de l’ouvrage qu'elle se réfléchira dans l'ensemble en le pénétrant , et apparaîtra dans toute sa lumière.
Avant de passer aux règles particulières de la méthode , disons encore un mot de notre point de départ idéal. Il est de la nature de l’intuition d’étre plus propre à combiner, à construire, que l’idée particulière et définie ; aussi elle sera le support de tout notre ouvrage , et comme la substance de sa forme.
Nous allons donner maintenant quelques règles particulières, à l'aide desquelles le regard pourra pénétrer plus profondément dans l’immense édifice de cette science.
La règle fondamentale qui doit assurer au tout la vérité , consiste à avancer pas à pas , d’observation en observation, et jamais de l’opinion, de l’hypothèse à l’observation. Il sera souvent difficile et quelquefois même impossible, dans le fait, de rester toujours rigoureusement fidèle  cette règle. Nous nous rapprocherons d'autant plus de l’exactitude dans l'application, que le nombre desobservateurs qui nous ont précédé et surtout des savane sera plus considérable , qu’ils aurout observé différemment dans des temps et des lieux plus voisins ou plus rèculès; les témoignages de tous les
peuples et de tous les temps sur chaque fait en particulier, sur chaque point de ce fait , devront être recueillis avec soin , non dans l'intention de les réunir, mais pour les comparer entr’eux ; nous les citerons avec les expressions mêmes employées dans le temps , parce que l'expression individualise ordinairement le fait en lui laissant sa couleur locale. Ce que nous perdrons ainsi en brièveté par la diversité et la longueur des détails , nous le gagnerons en vérité. Car, i l’opinion particulière , & l’expression même employée pour chaque fait, considéré à sa place historique , se rattache souvent la théorie spèciale è l’aide de laquelle l'esprit s'élance , comme sur des ailes rapides , à de nouvelles découvertes. L’hypothèse trouvera aussi sa place en passant ; elle ne doit pas être entièrement bannie : Quand elle part de la tête d’un llallay , d’un Leibnitz , d’un Lucas , ou d’un Fraucltlin, elle peut devancer d’un siècle la marche de la science ; quand elle part de la tête d’un Pylhagore, comme celle du système solaire, elle peut la devancer de dix siècles.
La règle fondamentale qui donne son caractère à l'exposition de l'ouvrage est celle même qui sert à déterminer l'espace , 1° en longueur et en largeur, 2° eu hauteur et eD profondeur ; on pourrait appeler la première, dimension géographique , et la seconde, dimension physique. L’une sera calculée avec la plus exacte précision, par l’observation des astres, l’autre, par la pesanteur de l'air. II esté regretter que cette dimension physique ait été entièrement négligée autrefois pour la dimension géographique qui correspond plus étroitement au monde cosmique et au monde politique. De nos jours même, on ne saurait l’obtenir avec une précision mathématique que dans quelques régions seulement de la terre. C’est depuis qu'on a dirigé l'attention de ce cèlè que la géographie physique comparée est devenue possible , et c’est de l’appréciation de cette dimension que partiront toujours nos recherches. Ainsi , autant la stéréométrie diffère de la mesure des longueurs et des
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surface* , autant notre science de la terre différera des études antérieures.
La régie fondamentale qui assure au tout sa marche progressive, été chaque fait son résultat, consiste à passer toujours du simple au composé, des faces différentes au centre ou à l'unité, de la règle aux exceptions. Ainsi , par exemple , nous irons des hauteurs aux plaines , des sources à l’embouchure , de la végétation des eaux à la végétation terrestre; des zones chaudes et froides aux zones tempérées , do l’influence mécanique , chimique , organique , à la vie générale , de la nature à l’homme , puis nous redescendrons du genre à l'espcîc , du général i l'individu, de la généralité à la particularité.
Une autre règle , moins importante , mais qui peut conduire à la clarté , consiste à grouper les objets qui se ressemblent , qui ont de l’afGnilé entr’eux -, une autre règle encore nécessaire à l'intelligence de tant de dénominations , d’idées différentes appartenant à des époques , des langues et des opinions si variées, consiste à les étudier dans leur origine ci leur développement historique, et à les exposer, les expliquer, d'après leurs rapports géographiques. Une troisième enfin, à montrer 1a prédominance de la force intensive de chaque phénomène snr la force extensive, ou , en d’autres termes, la subordination de la matière à la loi générale.
Si l’on pèche conlrc ces règles ou contre d’autres encore que nous n’avons pas indiquées ici, il faudra l’attribuer à l’indigence des sources et aussi à la faute de l’auteur, mais jamais au caractère même desa méthode: car, malgré toute la faiblesse de l'exécution, elle saura toujours réaliser quelque chose de ce qu’elle a promis.