C. Timbouctou , te grand bazar du Soudan sur le Niger
Timbouctou est une grande ville commerciale, qu'Kdrisi (1150) ne connaissait pas encore, mais que nous entendons nommer dans les relations des ambassades portugaises, dès le moment que l’Afrique occidentale fut découverte. Toungouboutou ou Toumboulou est si souvent cité par eux, et toujours représenté comme si abordable, qu’il n’est pas étonnant que l'on ait admis l’idée que le Timbouctou des premiers Portugais et le Timbouctou que nous connaissons aujourd’hui sont deux villes différentes (1), erreur qui se conçoit et s'excuse d’autant plus facilement que les cartes portugaises ont toujours placé cette ville b un tiers b peine de sa véritable distance de la mer.
Il est évident que la ville appelée Zimbala par les Portugais est la même que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Jinbala, b l'est ou au-dessous du lac de Dibbie.
Suivant de Barros(â), Jinnie est une ville considérable, située sur le Hcuvc Genna , qui est le Niger; elle avait déjà été, avant Timbouctou, d’une lrès-gr3nde importance. Mungo-Park place Timbouctou b douze journées plus b l'est que Jinnie. Cette dernière est encore aujourd’hui une ville de commerce très-importante; les peuples nègres de l'ouest et surtout les Mandiugos s'y rassemblent fréquemment et sont les ageus du commerce qui se fait entre le Soudan et ia côte occidentale , près du Sénégal et d’Arguin. De Barros ne sait pas si la ville lient son nom du royaume , ou si c’est le royaume qui a donné son nom b la ville. Dans l'origine, les Portugais appelaient Guinée tout le pays du Sénégal ou la Scnégambie ; on n’a conservé ce nom que pour la côte méridionale. Les nègres, au contraire, appelaient ce pays situé sur le Niger, Genna , Ghcnca, Gi nea suivant Léo Africanus (3), d’au-
(t) Murray, BitUir. sec. of oltcov., vol. I, p. 406. (2) De Barrot, Asie Dec., t, I, lib. 3, c. u, fui. 386. ,3; Léo Afric., eJ, AdJw., 1858, fol. 248 b.
AFRIQUE, SYSTÈMES ll’EAU : II* MVISIOX , $ 21.
fre* Jatinij, GenniJ et Jinne. Mais ce nom a perdu tout sou prestige, et le nom deToutnbouctou brilla à sa place pendant quelque temps. La ville de Timbouctou est encore aujourd'hui trèsimportante par son orfèvrerie; Jinnie parait être sous la domination des Maures , car le régent y porte le litre de Mu/ai-Smaera (1), ce qui signifie prince Smaera ; or, Mulai ne peut pas être un titre nègre. Léo Africanus (cire. 1500), cite Toumbouctou ou Toumboutou comme la capitale d'un très-puissant empire qui aurait etc fondé par Mcnsc (Mouse)(t) Soulejmann (2), l'an 1215 ou l'an 610 de l’Hég. Depuis lors, Toumbouctou est devenu la principale ville du Niger. Nous avons vu plus haut qu'elle existait déjà du temps d'Kbn lia tu ta 11352); elle appartenait alors au royaume de Mali. Cet auteur écrit Toumbouetou et non pas Timbouctou. De Barros (3) ne l’appelle que Toungouboutou; il la place comme capitale du pays, à 3 léguas au nord du Grand-Fleuve , et dit qu’elle est un bazar trèsimportant pour beaucoupde marchands du Caire, de Tunis , d’Oran , de Trémécène , de Fez et de Maroc , à cause de la quantité d'or que l'on y transporte du grand pays des Maudingos. Léo Africanus rapporte qu'un architecte de Grenade construisit à Tombouctou un superbe palais, et que cette ville est remplie de Jurisconsultes et de théologiens protégés par le roi ; on y transporte , dit-il, beaucoup de manuscrits de la Barbarie, et tous s’y vendent très-cher. Jackson (4), qui fut longtemps en relation de commerce avec Timbouctou, vérifie lui-mème tous ces détails et en confirme l'exactitude; il pense qu’on pourrait y trouver beaucoup de traductions arabes des classiques anciens , mais il n’entendit parler nulle part de manuscrits éctrits dans une autre langue que l'arabe. Marmol (3) et tous cçux qui, comme lui , tiennent leurs renscignemens du Maroc , ne tarissent pas d'éloge sur la grandeur et la richesse de la ville, sur son commerce, la puissance de ses souverains et leur amour pour les sciences. Au commencement du dix-huitième siècle, d'immenses caravanes.de 16 à 20,000 chameaux. faisaient annuellement le voyage de Maroc à Timbouctou , à travers les sables brûlans du désert (6).
(1) Jockion’9 Acc. ofTlmb.,p. 193,
(Z) Léo Alite., fol. 249 b.
(Z) lie Barrot, Aile, IbiJ.
(4) J«ckwjn‘, Acc. Eerocco, p. 304.
(6) Hormol, 4 frie.. III, p. 01.
(0) C. siuar:. voyage A ae<|umcz, en 1725.
La puissance des rois de Toumbouctou a dù être très-considérable au commencement du seizième siècle. Léo rapporte que, de son temps, le roi Ischia (1) soumit le royaume de Gouber jusqu'au delà de 300 milles anglais au sud-est et kasclma à l'est de lloussa. Suivant Happer, le royaume de Timbouctou avait déjà beaucoup perdu de sa puissance vers le milieu du dix-septième siècle; il était en pleine decadence lors de l'avènement de l'empereur Mulry-lsmael (2) au trône de Maroc (l’an 1672), mais il se releva encore avant la fin de ce siècle. Plusieurs ckang «tiens très-importanss’opérèrentà Timbouctou (c’est ainsi que les géographes modernes s’accordent aujourd'hui à prononcer ce nom) pendant le long règne de cet empereur (de 1672-1727); la ville tomba dans une dépendance entière du Maroc , dépendance qui ne put rester sans influence sur toute l'histoire du Soudan. En effet, depuis cette époque, un commerce actif s'est établi entre Timbouctou et le Maroc , tandis que les autres relations y ont, sinon disparu, du moins considérablement diminué ; mais le Timbouctou ne gagna rien à cet échange; d'un royaume indépendant qu'il était, il devint une province dépendante , qui fut forcée d’obéir d'abord aux Maroquins, ensuite aux Maures, jusqu'à ce qu'en 1803 (3) le roi nègre de Ségo en fit une province du puissant empire de Bambarra. Cela nous explique aussi comment Monsong , roi de Ségo , |>ouvait promettre à Mungol’ark, protection et silrelé jusqu'à Timbouctou (4).
Ces changemens politiques que l’on n'apprécie ordinairement pas assez , expliquent un grand nombre de contradictions apparentes résultant de relations isolées. Versl’an 1670, deux princes de Maroc guerroyaient entre eux dans l'Atlas; Sidy-Ali (3) ayant été défait, s'enfuit par le désert , dans le Soudan , où le roi nègre de Bambarra , qui sans doute avait déjà alors de l'influence à Timbouctou , le reçut avec une grande hospitalité. Sidy-Ali lui fit présent de deux jolies filles renégates , et celte faveur lui valut du roi nègre la permission de s'établir avec les siens à Timbouctou. Peu de temps après, il parvint à rallier autour de lui quelques milliers de gucr-
(1) l.eo Afrlc., Iblit., Ub. vu, fol. 252-253.
(2) Jackson'*, Acc. or rlmb., p. 482.
(3) Procefdlogs of.tae Ktr.c. A»., ll,p. 322.
(4) Mungo Park, Journal, p. 154.
(5) Jat k;on'i,Acc. of larocco. Lond., 181! . in 4*,p. 205
COURS DU MCE». TUtBOCCTOU.
rien bambarras qu'il conduisit à la frontière du Maroc; son adversaire venait de mourir lorsqu’il arriva. Muley-Israael, son successeur, profita de la circonstance, et au lieu de se mesurer avec Sidy-Ali, il fit passer sous ses drapeaux toute l'armée des noirs commandée par ce dernier et se créa ainsi un parti puissant à Timbouctou. Cette ville , cédant h la force , se laissa imposer une contribution, accepta une garnison, et paya même un tribut annuel , afin d’obtenir pour les caravanes et son commerce protection contre ses voisins du nord. Les Maures mahométans obtinrent de cette manière une trèsgrande prépondérance dans le Soudan ; les plus grandes et les plus nombreuses caravanes que l'on ait jamais vues (voy. plus haut d’après le voyage de Stuart) allaient annuellement de F ex et du Maroc au fleuve du Niger. Muley-lsmael remplit ses palais de trésors ; ses monnaies d'or devinrent les plus connues de toute l’Afrique septentrionale, et elles ont cours encore aujourd'hui h Timhouctou; les marchands de Fez accumulèrent d’immenses richesses h Timhouctou et y établirent leurs comptoirs ; on y éleva aussi plusieurs mosquéss ( Dschamies) (1 ). La garnison maure se mêla aux noirs et se répandit ainsi parmi les habilans de la ville. Après la mort de Muley-lsmael (1727), les habilans de Timbouctou payèrent moins régulièrement leur tribut h son fils Muley-Abd- Allah, et finirent bientôt par s’en dispenser entièrement. Mais, en attendant, Timbouctou avait reçu dans son sein une population maure, dont elle avait adopté les mœurs et les usages, et elle est demeurée depuis le port continental le plus fréquenté par les Magrebi. Jusqu’S la mort de l’empereur du Maroc, Sidi-Mohammed (2) (1793), qui fut appelé le père de son peuple , le commerce des Arabes se maintint b Timbouctou dans toute sa splendeur et avec lui l'influence des Arabes; mais après sa mort, il tomba de plus en plus en décadence , parce que le successeur de ce prince, Muley-Sotiman, surchargeait les caravanes de Timbouctou d'impôts exorbitans. Toutefois, tout le commerce ne fut pas supprimé par là , et les relations entre le Maroc et Timbouctou conservèrent toujours quelque activité.
Il est probable qu'en 1803, lors de la prise de Timbouctou par le roi Mansanq de Ségo (le mêmeque Mungo-Park rencontra dans les années
(I) nadji-Tatub, n. 134.
jaiksoo'a Acc. ot Tlmb., p. 483.
1 786 et 1808) , le parti maure fut obligé de quitter la ville. Le nouvel état, ennemi de Maroc, fondé en 1810 par Sidi-Heshem sur la pente mé- ' ridionale île l’Atlas , entre ce plateau et la côte, non loindeWedinum.et près d'un défilé que les caravanes iln sud ne peuvent éviter, se compose probablement des Maures réfugiés du royaume de Timhouctou. Son origine est du reste tout b fait obscure. Sidi-Heshem (1) ( Sidi veut dire empereur) est , dit-on, le descendant d’un saint maure. Ce prince a une garde de 6,000 Maures et nègres qui, parfaitement armée, brave les forces de l’empereur du Maroc. Il a aussi ouvert un très-grand commerce avec le Soudan et établi un marché sur la frontière du désert, où les produits du Soudan se vendant b si bas prix que les Maroquins eux-mêmes trouvent plus avantageux d'y faire leurs achats , que d’aller s’exposer aux dangers du désert. La grande caravane de 4,(100 chameaux , avec laquelle SidiHamet fit son second voyage b Timbouctou, appartenait de moitié b ce prince (2). Timbouctou perdit évidemment, par l'expulsion des Maures, les plus civilises de ses habitans, et un commerce trèsimportant. Depuis lors Sidi-Heshem a su se rassembler des forces menaçantes (3) contre l'empereur du Maroc. 11 avait déjà 13,000 hommes en 1816. Il n'est resté que des nègres à Timbouctou.
Cela explique en quelque façon le récit de Mohammed (4), dont voici le contenu : « Il y a à peu près trente ans qu’il régnait à Timboucton un roi appelé Aboubekr ; il ri 'était pas nègre , mais de couleur brune; la plupart des habitans, b l’exception d'une faible partie , étaient nègres, mais tous portaient le nom de Moslems. On dit que le palais du roi, situé an milieu de la ville, ressemblait a celui de Tripoli et qu'il portait le nom de Kousbè. qui signifie citadelle. Shabini, qui sc trouvait b Timbouctou en 1787, y vit un roi noir (3) vassal du Houssa; Batuta y avait connu jadis un vassal de Maly, qui portait le litre de sultan ; quoique choisi par les habitans du Timbouctou, il devait toujours être confirmé par le royaume de Houssa , auquel il payait un tribut. Hadji-Talub (6)(1807) nous dit egalement
(1) ASama, narrative, p. 4S3.
(2) 5141 DannM, p. 367,
(3) Barra Losa, p. 405.
(4) XoDammetl, Sans Kitcble, p. 230.
(5) Shablnl, p. 12.
(0) naJjl.Talub, p. 134.
que le roi de Timbouclou est un nègre, mais qu'il a établi sa résidence dans le port de Cabra. Adams (1810) trouva à Timbouclou un vieillard aux cheveux blancs, qu'il prit pour le roi; ce n'était sans doute qu’un gouverneur; il avait une garde de 50 hommes <1), les nègres l’appelaient Kaou , et ce nom veut dire gouverneur (3). Du temps de Mungo-Park, les Maures prétendaient, dit-on, encore à l'empire de Timbouctou. Du temps d'Adams ils n'avaient aucune influence et étaient même bannis de la ville, que les nègres seuls habitaient. Ces données se trouvent parfaitement confirmées par le dernier rapport de Sidi-Hamet (avant 181S)(3). De son temps le roi et tous les indigènes de la ville étaient des nègres et non pas des Musulmans. Le roi porte le titre de Shegar, c’est-'a-dire Schach (voy. vol. I, p. 457) ou sultan. Tous les Maures qui viennent au Timliouctou sont obligés de choisir leur demeure dans la ville des Maures; et telle est a défiance des habitans envers les Maures , qu’aucun d’eux ne peut entrer dans la ville sans avoir déposé 'a la porte son poignard ou l’arme qu’il porte sur lui ; on ne la lui rend qu'à sa sortie de la ville. Plus de 50 Maures ne peuvent pas entrer à la fois dans la ville, encore faut-il qu’ils fassent partie d’une seule caravane.
Tous ces mouvemens politiques que nous venons de mentionner firent de nouveau du Timbouclou un état indépendant; si, d'une part, ses relations ont diminué aveu las Mahométans et les Maures du nord , elles paraissent d'un autre côte s’êtrc considérablement étendues dans l'intérieur du Soudan des noirs. Les habitans du Timbouctou font maintenant un commerce assez considérable avec Wassenah (4), au sud du Niger, puissant royaume nègre, inconnujusqu’à présent de tous les Européens et dont Sidi- Ilamet, marchand maure de Timbouctou, ignorait même auparavantle nom ; plus lard il le visita lui-même dans un voyage qu’il fit pour les affaires du roi de Timbouctou , et dont il nous a lui-même fait la description.
Suivant les dernières relations (5) le Sbegar de Timbouctou s'entoure d’une véritable pompe
(1) Adam* Sarral., p. 472.
(2) Capt. 1700’* Sarraliva nf Trayeli in nortbern Africa, fond., 1821, ln-4°; — Verocur, Journal des Voyagea, 1821, 32* câbler, p, 358.
(3) sldl Hamel, p. 333.
(4) Ibid., p. 309, romp. B. Burray, Acc., I, p 502.
(5) Ibid , p. 308.
africaine; il est accompagné d’une garde de cent hommes montés sur des mulets et armés de fusils, et de cent hommes à pied avec des fusils et des sabres. Il porte une robe blanche bordée d’or et d’argent , une espèce de turban , des sandales rouges et un grand bâton blanc ou sceptre, avec un lion d’or en guise de pomme. On le prendrait plutôt pour le père que pour le roi de son peuple. II fait un commerce très-étendu.
Cette esquisse de l'histoire du Timliouctou, quoique très-imparfaite, suffira pour détruire quelques contradictions apparentes et pour faire apprécier à leur juste valeur les doutes qu’on a élevés sur l’histoire et la géographie de ce pays. Passons maintenant à la description de la ville et de ses mœurs, que nous tâcherons de reproduire dans leurs principaux traits.
La ville de Timbouctou (I) est située dans une plaine entourée de collines de sable, à trois journées ErhcUal , au sud de la frontière de Sahara et à 3 ou 3 milles géogr. (13 miles ) (suivant d’autres à 3 lieues seulement) au nord du Niger, qui probablement fait ici de très-grands détours.
A l’est sont de vastes forêts (3) qui ne ressemblent que très-peu à celles du Maroc ; elles sont remplies de troupes d'elépbans , et les arbres dont on fait les constructionsy sont moins grands qu'en Angleterre. Tout près de la ville , on rencontre au sud une petite rivière d’eau saumâtre qui coule à l’est ; elle n’a que quelques pieds de profondeur et se perd dans le sable au milieu de la forêt. Shabini (3), qui la franchit au sudest, rencontra le Niger trois jours plus tard. 11 trouva partout un sol bien cultivé et couvert d’une espèce de chêne qu’il appelle el belùle à cause des fruits bienfaisans qu'il porte; c’est sans doute la noix de gourou. (?)
Au dire d’Adams , on rencontre au sud-ouest de Timbouctou une grande eau de 13’ de largeur, qu’il appelle Mar-Zara (4). Mais , comme ce voyageur n’est pas toujours très-exact dans ses indications géographiques, il se pourrait que cette grande eau qu’il place au sud-ouest ne fût qu'un bras du Niger qui certainement a subi plusieurs cbangeraens en cet endroit; peut-être n'est-elle aussi qu'un affluent septentrional du Niger, inconnu jusqu’alors des Européens; Mur-
(l) Badii-Tiiub, n. 134.— Jackioa'aAcc.ofTiipb ,p. sut. (21 Shiblnl, P. 8.
(3) Ibid., p. 37.
(4j Adams Barrai., p- 478.
'g le
COURS DU MGEK. TIMDOUCTOU.
ray el Reichardt l’ont prise dans ce sens , mais l’ont mal dessinée sur leurs cartes. Sidi-11 amet (1 ) aussi parle d’uu Heure très-large qu’il eut à passer au nord, Il quelques journées de marche de Timbouclou, le Gozen-Zair des nègres (ou 1W tïadi-Tenij des Arabes); l'identité de ce fleure (que déjà d'Anrille a mal placé sur sa carte d’Afrique de 1755) (2) arec le Ssan-ssara (roy. plus haut) d’Ebn Batuta ne souffre plus aucun douie maintenant. Cette relation de Sidi-Hamet explique en quelque sorte l’assertion de I.eo Africanus, qui prétend aroir ru que de Timbouctou à Jinnie le fleure coule à l’ouest (3). De toutes les hypothèses qui ont été établies sur le cours de ces fleures, celle de Barrow et de Murray (4) nous parait surtout téméraire; ces deux géographes admettent, que le Mar-Zarah . situé, suirant Adams et Sidi-llamet, au nord de Timbouctou , et dont le cours occidental n’est rien moins que prouré, est identique arec le fleure de kaschna et le Niger de Ptolémée ; ils en concluent l’existence de deux fl'iger différent à peu de distance l’un de l’autre , mais séparés par une chaîne de montagnes et coulant dans des directions tout à fait opposées, l’un à l’est, l'autre à l'ouest; de sorte que le royaume et la rille de Timbouctou se troureraient situes entre les deux. Mais il faut bien remarquer que l’tolemée ne connaissait pas encore le Niger de Mungo-l’ark ou le Joliba , situé au sud de Timbouctou , et coulant h l’est.
Shabini croit la rille de Timbouctou une fois et demie plus grande que Tétuan ; elle a donc h peu près un mille allemand d’etendue , arec 50,000 habilans sans compter les esclaves, Tetuan ayaut 16,000 habitans(5). Talubcroit Timbouctou trois fois plus grande qu’ Alexandrie en Egypte; il estime le nombre de seshabitans (6) h 60,000; Adams (7) la croyait aussi grande que Lisbonne (par conséquent un peu moins grande en étendue que Paris et Londres), mais arec moins d’babitans , les maisons étant très-dispersées. Sidi-Hamet pense que Timbouctou a six fois autantd’habitans que Mogodore, par conséquent près de 200,000, puisque Mogodore en a
(1) SIJI-Bamet, p. 362.
(2) Béni, de P Acad. des Inscript., vol. XXVI.
(3) l eo A Trie., 1. 1, fol. 2.
(4) H. Murray, Acc. of DUcov., 1. 1, p. 420.
(6) Sbabtnl, p. 11.
(0) Hadjl-Talub, p. 134.
(7) «dams Marrai., p. 472.
36,000 (1). Toutes les autres indications relatives au nombre des habitans ne sont de même que comparatives, comme les précédentes; la dernière, qui la représente moins grande que Mourzouk dans le royaume de Fezzan, nous permet de supposer que la grande variété dans les énumérations de la population de Timbouctou provient en partie du grand nombre de caravanes qui entrent dans cette ville et en sortent aux différentes époques de l’année ; le nombre des étrangers s’y monte quelquefois jusqu’il 12 ou 15,000, qui y passent plusieurs mois dans des huttes et sur les marchés (2).
Le inur de la ville, élevé pour la protéger contre les attaques des Maures, n’a que 12 pieds de hauteur arec trois, et suirant Sidi-llamet, quatre portes (3), qu'on ferme tous les soirs, la bab-Sa/iara au nord el nord-ouest, la Kab-üit au sud, vis-à-vis du Niger (Nil), et la ttab-ei- Kibta à l’est , du côté da la merque et de la forêt. Elles sont toutes trois garnies à l’extérieur de peaux de chameau et de clous pour les garantir contre la hache des ennemis.
Les maisons de la ville, presque toutes quadrangulaires, sont construit! s partieen pierre(4) et partie en terre ; plusieurs des première ont deux étages ; les maisons des pauvres ne sont faites que de branches, et couvertes de nattes. Le bazar avec les boutiques s'appelle Kasserea. Adams n’a pas ru de bazar. Shabini, qui séjourna longtemps à Timbouctou en qualité de marchand, raconte que les étrangers y louent, pour trois mois, des magasins dans lesquels ils conservent leurs marchandises; les habitans du Timbouctou, dit-il, appellent ces magasins Fondac, les nègres Udat; ils appartiennent presque tous au roi. A chaque époque de l'année, il y a des étrangersà Timbouctou. Sidi-llamet rapporte (5)que la ville est pleine de boutiques dans lesquelles on voit du sel, des couteaux, des étoffes, des ornemens en or, etc.; et suivant Mohammed, on y tient foire tous les mardis et jeudis (6). Les habitans de Timbouctou ont de superbes campagnes dans le voisinage de la
(I ) SIJI-Hamct, p. 363.
(2) C*pf. Lyon’» Simt.orTrmn In Sorti Africa. 100(1 1821. ln-4».
(3) Sbabinl, p. 10.
(4) fUdjl-Taïub , p. 134. — Mohammed , dam Rilchle , p. 230. — Adams, p. 472.
(5) Sidi-Hamet, p. 303.
I®) Mohammed , dans Hitcbe, p. 131.
Tille (1), et partout, excepté «lu côté de Sahara, où l’on ne cultive rien, le pays est parfaitement arrose par des canaux du Niger ou par des roues h pots qui sont tournées par des animaux domestiques, comme en Égypte. I.es nègres cultivent une espèce de millet [al/ila) , du blé indien < el-bitchna ), mais pas de froment, ni d'orge; les semailles de riz se font aux mois «l'août et de septembre. Les nègres ne connaissaient que la pioche; mais ils ont adopté des Arabes la charrue primitive qui est usitée dans toute l’Afrique septentrionale. Adams nous assure, et Talub et Mohammed (8) le confirment , qu’ils cultivent aussi des figues, des ananas ( brome/ia ananas, pinc app/es, commelt'sappelle Ailains), des dattes et des noix de coco en quantité. Mais sont-ce les mêmes cocos que nous connaissons depuis longtemps dans l’Inde, ou seulement une espèce analogue (5)? C'est ce que les découvertes à venir auront à’ examiner.
Un fruit tout particulier b celte contrée, et que l'on rencontre dans le Soudan jusqu'il Bornou , c'est la noix de gourou (gooroo ) qui, par son agréable acidité (4), sert à rendre potable l'eau des déserts; les caravanes, jusqu’il Fezzan et par toute l'Afrique septentrionale , en font un de leurs principaux articles de commerce; les noix de gourou sont même connues jusque chez les Ashantis (S), au sud , sous le nom de boussi (boossee). L’arbre qui les produit a reçu le nom de steculia acuminata (6); ses feuilles sont grandes et très-remarquables. Le fruit est entouré d'une capsule rie 10 pieds , qui contient de sept il neuf noix de la grosseur des châtaignes. Une seule de ces capsules est souvent égale en valeur à un esclave.
L'indigo et le cafetier (7) croissent d'eux-mèmea dans ces contrées ; les grains de café que Jackson fit venir de Timbouctou avaient un goût amer comme tout le café sauvage. Le cotonnier aussi semble être indigène dans ces pays, puisqu'on fabrique beaucoup d'étoffes (8) de coton il Timbouctou ; toutefois, ce lie sont pas les nè-
(1) shabini, p. 84.
(2) J»ck»on‘« Acc.of Tlrob., p. 011.
(2) Mohammed, dan» Btlchle,p. 131.
(4) Luca» in rroceedliiga. t. I, p. 79, 173 et 182.
(0) Bowdicb Union, p. 333.
(0) PailMot de Beauvais, Flore d'Owarre, t. I, p. 41. Ub. 24.
(7) Jachson's Acc. of tlmb., p. 279.
l8) M 'hatmned, dan» Bllcble, p. 231 .
grès . mais les étrangers et surtout les Arabes qui s'occupent à tisser. Les noirs (1) se livrent avec habileté b d'autres métiers, par exemple, b ceux de maréchal , de charpentier, de cordonnier, de tailleur et de maçon.
Adams (8) dépeint le peuple de Timbouctou conims robuste, vif, querelleur, mais en même temps d'un bon naturel, ayant beaucoup dégoût pour la danse et la musique , sale dans tes vêtement, mais chargé d'ornemens en or et en ivoire; ils portent des anneaux de cuivre aux doigts; leur nourriture et leur manière de vivre sont très-simples. Ils se teignent les ongles et la paume de la main en rouge avec du henné, et se font , à la manière des nègres ( voyez page 1 88) , une incision oblique qui part de l'oeil, et traverse toute la figure. Les relations des hommes avec les femmes ne sont pas du tout les mêmes qu’en Orient ; sous ce rapport , les habitant de Timbouctou ressemblent aux Européens. Ils enterrent leurs morts dans des bières, et les pleurent sur des tertres tumulaires. Adams croit que la prière qu'ils y prononcent est la seule pratique de leur culte. Shabini (5) et Sidi-llamet observent qu'ils n'adorent pas le dieu des mahométans, qu’ils ne se circoncisent pas, qu’ils n'ont ni temple ni sabbat; cependant ils croient en Dieu , en une vie b venir, et vénèrent même des saints. Ils prient une fois tous les vingt-quatre heures, en regardant la lune, et tous les trois mois ils célèbrent une très-grande fête qui dure trois jours. Us ont beaucoup de médecins et de magiciens qui, aprèss'être jetés en extase parles sons d'une musi«|ue sauvage, guérissent toute espèce de maladies. Adams vit beaucoup de vieilles femmes de plus de cent ans, qui guérissaient les infirmités et les plaies.
Shabini (4) nous apprend que les Maures et les Arabes, auxquels le séjour à Timbouctou est défendu, ne peuvent non plus habiter entre cette ville et le Niger, au sud, parce que la population nègre qui est très-nombreuse, ne les y laisserait pas vivre; mais les chrétiens européens, suivant ce que nous assurent Mohammed et Talub, pourraient y séjourner en tonte sûreté; ces deux voyageurs s'engagèrent sur honneur b y conduire Rilchie ainsique le colonel Fitz-Cla-
(I) SUbln«, p 23.
«2>AU.nis n.rral, p. 47b.
(3) slublnl, p. 33 p. 399.
(4) SUb.nl, |.. 39.
COURS OU MCE8. TIMBOUCTOU.
rcnce (1). A Tripoli , plusieurs hommes distingués, domiciliés h Timbouctou, confirmèrent cette bienveillance des babitans envers les chrétiens. Jadis, lorsque Timbouctou avait pour chefs des sultans mahométans , le pouvoir se trouvait entre les mains d'un divan (2) composé de douze Ou/cmas qui devaient avoir étudié le Coran. La durée de leur administration était de trois ans ; cet espace de temps écoulé , le peuple pouvait les rendre responsables de leurs actes; leur pouvoir était presque illimité, pendant ta durée de leurs fonctions, mais rarement ils en abusaient. Il y avait, en outre, dans la ville, un carf/chargé d'arranger tcus les différons. Les babitans de Timbouctou étaient généralement très-paisibles ; la rapine, le vol et le meurtre leur étaient presque inconnus; mais on trouve chez eux le sentiment de la vengrancc; du reste, on /jouissait d'une grande sûreté et du libre exercice des différens cultes. Tous les étrangers conservaient leurs costumes nationaux, et partout les habitons noirs les recevaient avec hospitalité et avec bienveillance. Les indigènes avaient le privilège de ne pouvoir jamais être faits esclaves, privilège dont ne jouissent pas leurs voisins et allies de l'ouest, les Foulahs (3), qui, quoique devenus mahométans, n’étaient pas circoncis. Malgré que les Foulahs avaient une grande autorité à Timbouctou, leurs filles n’étaient cependant pas h l'abri de l'esclavage, lorsqu’elles tombaient entre les mains des musulmans.
Les marchands maures étaient alors, à Timbouctou , les seuls ennemis acharnes des étrangers; ils voyaient avec envie les spécu talions commerciales des Européens, et cherchaient h les ruiner autant qu'il était en leur pouvoir.
Du temps de Shabini (i) , le gouverneur de Timbouctou était choisi ou plutôt confirmé par le roi de lloussa ; mais la ville ne lui payait aucun tribut; il entretenait les troupes à ses propres frais. Timbouctou, alors ville frontière du royaume de Houssa, avait une garnison de 3,000 hommes d'infanterie; en temps de guerre, elle pouvait mettre 12 à 13,000 hommes en campagne.
La ville de Timbouctou envoyait annuellement des présens à scs voisins les Arabes de la tribu
(t ) SHlumniad , dans Rltcble , p. 23t. — Badjl-TaluS , P. 137.
(3) Jackvon'i Ace. ofTlml)., p. 300.
(3) sbAblnl, p. 30.
(4) Ibid., p. 16-
de Brabith (Brabeesh; Bessebes dansShabini) (1), habitant au nord dans la direction du désert de Sahara, et dont ou évalue le nombre de 30 h 40,000 hommes; on prétend qu’ils émigrèrent dès le huitième siècle dans ces contrées. Le souverain de Timbouctou jouissait partout d'une très-grande autorité; son /salais était situé dans la citadelle ( koutbe ) h l'une des extrémités de la ville. Suivant l'usage de l'Orient, il se rendait souvent à la porte de la ville pour y rendre ta justice avec scs fils et les juges. 11 n'acceptait jamais de présens, et ne pouvait prononcer de jugemens que d’après la loi ; il ne tirait ses revenus que de ses terres et de l'impôt levé sur les marchandises. L'excédant des impôts était transporté dans des magasins ( matamores ) ou dans des souterrains. Un fils né de son épouse légitime pouvait seul lui succéder. La peine la plus forte, et pour ainsi dire la seule qu'on infligeait aux criminels, était b perte de la liberté.
Du temps de Sidi-tlame! (2), c’est-à-dire après Sbabini, le roi ou sheganie Timbouctou était devenu lui-mème le premier commerçant de son royaume. A celte époque, les caravanes de Maroc et de Tripoli n'étant pas arrivées par suite des revers qu'elles avaient éprouvés , le roi se trouvait avoir en sa possession une immense provision de gomme , d'or , d'ivoire et de tabac. Il résolut alors de former lui-mème une caravane de 200 chameaux et de 3,000 ânes chargés de fer , de sel et de Ubac , et de les envoyer, sous la protection d’une armée de 3,000 hommes, dans le Wassenah (3) , royaume nègre situé au sud-est de Timbouctou; il en confia le commandement à Seid, frère de Sidi-llamct. Ce dernier, qui accompagnait son frère dans cette expédition, nous a communiqué toutes ses découvertes dans l’intérieur de l'Afrique (voy. plus bas). Tout cela nous montre que le commerce est toujours le principal élément de la vie des babitans de Timbouctou ; nous espérons que de même qu'il nous a fait connaître l'intérieur de l'Afrique au nord , il nous ouvrira aussi bientôt une route dans le centre, jusqu'alors inconnu, de celle grande partie du monde.
La situation de Timboucton et du port de Cabra est peut-être la plus avantageuse que l'on puisse imaginer dans l'intérieur du Soudan; pla-
ît) Shahinl p. 381 .
(2) SJdl-Bamct , p. 30».
Ol »>U., p. 30».
AFRIQUE , SYSTÈMES d’EAO î II# DI VISIO* , § SI.
cée au centre entre les royaumes de Kezzan , de Tripoli, de Maroc, de la Sénégambie, dclacùtede Guinée et les grands royaumes de Houssa et autres situés à l’est , cette ville offre des communications faciles avec trois mers différentes, la Méditerranée par Tripoli, le golfe de Guinée par le pays des Ashantis et l’Océan atlantique par Wedinum et la Gambie. La position de cette ville est vraiment unique sous d’autres rapports encore, car elle est située sur le fleuve le plus important de l'Afrique, le Niger, qui lui facilite le transport dans les terres les plus lointaines du Soudan (hue Fiigritiœ narigatio undique conflue re soient) (1), et est en même temps le principal emporium de la grande route qui vient du désert Sahara ; c’est sans nul doute à cette localité favorable qu’elle doit son existence et sa richesse qu’elle conservera , selon toute apparence, aussi longtemps que des grands mouvemens de peuples ne viendront pas changer la surface de cette partie de l’Afrique (2).
L’énumération des distances contenues dans les notes suivantes nous donnera un aperçu de cette situation géographique remarquable.
Remarqce.
Routes commerciales conduisant de Timbouctou dans toutes les parties de l'Afrique , suivant le récit de témoins oculaires.