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LES PORTUGAIS ET LA ROUTE MARITIME DE L'INDE

prince Henri était de « trouver le chemin de l'Inde ». On n'en connaissait plus, en clï'et, ni la route, ni môme la situation exacte depuis la formatioii de l'empire arabe qui sinlerposait comme une barrière entre les pays d'Occident et ceux d'Orient. Les traditions des Anciens, si bien informés depuis Alexandre, étaient ignorées de la plupart des hommes du moyen âge: on se faisait de l'Inde une idée fantastique que ne pouvaient rectifier ni la science, proscrite par les docteurs, ni l'expérience, entravée par les Arabes. Par Inde, on entendait une foule de régions : l'Ijide majeure (péninsulaire), l'Inde mineure (Indo-Chine et Bengale), l'Inde moyenne (Abyssinie), le Cathay et le Zipangu de Marco Polo, sans compter un grand nombre d'îles éparses dans les mers australes. Pour la science enfantine d'alors, « les Indes » c'étaient toutes les contrées d'Orient, les pays des épices et des aromates, la pairie de toutes les richesses et de toutes les splendeurs dont s'étaient enchantés les lecteurs du « Livre des merveilles >>.

A ces notions erronées s'en mêlaient d'autres. La légende du « prêtre Jean », chassée d'Asie par Plan de Carpin, Rubrouck et Marco Polo, avait passé en Afrique ; on cherchait le « prêtre Jean » non plus au Cathay ni dans l'Asie centrale, mais dans une de ces Indes que multipliait si complaisamment la géographie du temps, dans 1' « Inde moyenne », c'est-à-dire l'Abyssinie chrétienne, l'antique Ethiopie.

Il s'agissait donc de trouver une route de Portugal en Abyssinie. Mais les connaissances des Portugais sur l'intérieur de l'Afrique étaient aussi fantaisistes que leurs idées sur l'Inde. Leurs contemporains, du reste, n'étaient pas plus avancés. Les cartes du temps représentaient le Nil comme se partageant en deux branches : l'une se jetant dans la Méditerranée par un delta, — ce qui était exact; — l'autre se jetant dans l'Atlantique après avoir parcouru l'Afrique centrale, — ce qui était faux.

On comprend dès lors l'idée du prince Henri : explorer la côte occidentale d'Afrique, à la recherche des bouches du Nil atlantique, et le remonter jusqu'en Abyssinie, jusque dans r « Inde du prêtre Jean ».

Premières découvertes en Afrique occidentale. — Les

découvertes portugaises gravitèrent donc, dans leur pre-

micre période (1415-14G3: mort du prince Henri), autour d'une double erreur : la recherche d'une fausse roule vers une fausse Inde. A la fin du siècle seulement, dans une seconde période, les Porttigais finirent, à force d'expériences, par trouver la vraie roule de la vraie Inde; ils arrivèrent à la vérité par le chemin de l'cireur.

Dès l'année 1415, les caravelles du piince Henri partirent de Sagrès, à la reciierche du Nil imaginaire qui devait conduire les Portugais « chez le prêtre Jean ». Les hardis explorateurs découvrirent, non le « Nil atlantique », mais la côte occidentale d'Afrique. Les débuts furent longs et pénibles.

Il fallut douze ans d'infructueuses tentatives pour doubler le cap Bojador; mais ensuite (1433), les découvertes se succèdent sans interruption, avec Gil Eannez, Nano T^n'sfam et surtout le Vénitien Cadamosto. A Madère (1) s'ajoutent successivement les Canaries, les Açores, les îles du Cap-Vert, le Sénégal, la Guinée. A la mort du prince Henri, la domination portugaise s'étend sur toutes les terres comprises entre Gibraltar et l'Equateur.

A vrai dire, les Portugais ne firent dans ces parages que des « redécouvertes», à la suite d'Hannon, tlEudoxe de Cyzique, des Italiens (2) et des Normands (3) ; mais leur mérite est dans le caractère systématique de leur œuvre. Ils ont eu un système de découvertes et un système de colonisation. Chaque « terre neuve » est pour eux un des jalons de la route de l'Inde ; chacune est, en même temps, un champ d'exploitation pour la métropole. Partout on élève des pierres aux armes du Portugal ; partout on commence une mise en valeur active du sol et de ses produits

Le prince Henri fait transplanter à Madère des cannes à sucre de Sicile ; aux Açores, des immigrants des Flandres. Des compagnies se forment pour le monopole des précieuses denrées africaines, gommes, or, ivoire, épices, esclaves. Des relations politiques et commerciales s'établissent avec l'arrière-pays ; les ambassades et les caravanes portugaises parviennent jusqu'à Tombouctou.

(1) Connue des Portugais dès 1420.

(21 Sur une carte italienne de I35I figurent déjà Madère, Porlo-Santo et les Canaries.

(3) Jean de Béthenoourt occupa les Canaries en 1402 et les Dieppois. dit-on, fondirent près de Sierra-Leone la logo ou comptoir du Petit-Dieppe.

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Tout cela rappelle beaucoup le génie phénicien. Il y a (le singulières analogies entre la configuration physique, la situalion des deux pays, le caractère et l'histoire des deux peuples. Grâce à l'élévation d'esprit et d'âme de quelques hommes comme le prince Henri; grâce à l'héroïque bravoure d'un Vasco de Gama ou d'un Albuquerque, l'expansion portugaise a plus d'allure que l'expansion phénicienne ; elle attache davantage par un certain air chevaleresque. Mais, au fond, c'est bien la même soif du gain, le même instinct de proie qui entraîne le «vol de gerfauts » (1) vers le pays d'outre-mer. Les procédés des deux nations sont les mêmes. Quand un navire étranger franchissait jadis les limites fixées par Carthage, on le coulait; quand un navigateur portugais découvre une terre, il en dresse la carte, le « portulan », comme on dit alors; mais il lui est défendu, sous peine de mort, de communiquer cette carte à d'autres qu'à son gouvernement. Des deux parts, l'esprit d'exclusivisme et de lucre domine. La jalousie vint encore aiguillonner les Portugais quand l'Espagne commença, elle aussi, à se préoccuper de la route de Tlnde et des meilleurs moyens de la découvrir.

Progrès après la mort du prince Henri. — Barthélémy Diaz. — Un instant immobile apTès la mort du prince Henri, le Portugal se remit alors à l'œuvre en 1472. Une lente expérience allait faire peu à peu la lumière dans les esprits.

D'une part, on vit que le continent africain allait toujours se prolongeant vers le sud et ne présentait pas la moindre trace de Nil; mais on continuait, en revanche, à faire sur ses côtes des découvertes importantes. Diego Cam, parti de Lisbonne en 1484, en compagnie d'un curieux personnage, mi-aventurier, mi-savant, Martin Behaim, atteignit l'embouchure du Zaire (Congo) et, après l'avoir remonté jusqu'à une certaine distance, s'avança jusqu'au cap Sainte-Catherine. Les Portugais étaient tout proches du cap qui terminait l'Afrique. A Barthélémy Diaz était réservé l'honneur de le franchir. 11 partit en 1485, dès le retour de Diego Cam : près du cap Sainte-Catherine, il prit le large tant et si bien qu'il dépassa, sans s'en aperce-

(1) Voy, le sonnet de Hérédia.

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voir, \a pointe sud-africaine. Il revint sur ses pas, reconnut enlin le cap, (pi'il nomma « cap des Tempêtes », en souvenir d'une tourmente qui l'assaillit en ce lieu. Le roi Jean II changea ce nom en celui de cap de Bonne-Espérance, « parce que, dit-il, ce cap nous ouvre la route de l'Inde ».

On avait, en elTet, trouvé la vraie route, non |)lus celle de terre |)ar un Nil inuiginaire et [)ar l'intérieur de l'Afrique, mais la l'oule maritime, par la circumnavigation du contiucul africain.

Voyage de Païva et Covilham. — En même temps, la fausse Inde faisait place à l'Inde véritable. Le double voyage de deux gentilshommes portugais, Païva et Covilham, envoyés vers le « prêtre Jean », contribua à dissiper l'erreur géographique qui plaçait l'Inde en Abyssinie. Déguisésen marchands, parlant assez bien la langue arabe, ils réussirent à s'introduire dans ce monde musulman qui barrait au Portugal, comme aux aulres nations d'Europe — Venise exceptée, — le chemin de l'Orient réel. Païva et Covilham, traversant la Méditerranée, arrivèrent au Caire, puisse rendirent à Aden. Delà, ils allèrent, l'un dans la vraie Inde, l'autre dans la fausse (Abyssinie). On en sut désormais la différence et la position respective. De plus, Covilham apprit des Arabes « qu'en continuant le périple de l'Afrique, on retrouverait, vers le nord, les établissements de la côte de Mozambique, Sofala et l'île de Madagascar ».

Vasco de Gama. — Vasco de Gama fut chargé, en 1497, de constater la vérité de ces affirmations. Le zèle du Portugal était d'autant plus vif, à cette date, que l'Espagne venait d'atteindre, par une voie inconnue jusqu'alors, des terres qui n'étaient autres que les côtes d'Amérique, mais qu'on prenait encore pour celles de l'Inde et de la Chine (I). Vasco partit donc de Lisbonne, suivit la route de tous ses prédécesseurs, doubla le cap de Bonne-Espérance, prit terre à Natal, et, remontant vers le nord, suivant les indications de Covilham, retrouva les royaumes arabes de la côte orientale d'Afrique; mal accueilli àMonbaza, il réussit

(1) \'oy. Christophe Colomb.

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à se concilier le cheik de Mélindo et obtint de lui un pilote arabe pour le diriger vers l'Inde, oi^i Covilham avait préparé b'svoies à ses compatriotes (1). Le '24avrill4y8, le navii'e qui portait le Portugal et sa fortune aborda à Calicut. Le but rêvé était enfin atteint. L' « empire des Indes » était fondé. Désormais, pendant plus d'un siècle, les solides vaisseaux portugais, vainqueurs des frôles nefs arabes, sont les rois de l'océan Indien, que surveille toute une chaîne de postes fortifiés, Ormuz, Goa, Malacca, Macao. L'inaccessible Gathay lui-môme et jusqu'au Zipangu légendaire s'ouvrent aux audacieux conquérants. Ils s'établissent à Canton; en 15:20, ils installent un ambassadeur à Nankin et, plus lard, un autre à Pékin ; en 1549, leur grand missionnaire saint François-Xavier met le pied sur le sol du Japon, tandis qu'au large des mers asiatiques les flottes portugaises vont jusqu'aux Moiuques chercher les épices dont elles exercent le monopole avec une âpreté toute phénicienne, et les transportent vers le Zaiton de l'Occident, l'océanique Lisbonne, rivale triomphante de la méditerranéenne Venise.

Ce vaste « empire des Indes», c'est le théâtre bien connu du commerce alexandrin, arabe et vénitien ; c'est l'Orient maritime dont nous avons vu, à diverses époques, passer et repasser l'image. Mais, cette fois, il est aux mains du peuple le plus « extrême-occidental » de l'Europe, qui l'a, de toutes façons, conquis sur ses rivaux et sur l'ignorance du moyen âge. C'est un signe caractéristique des temps modernes que cette reconquête scientifique, commerciale et militaire de l'Orient par l'Occident. En môme temps, les bornes de l'univers s'élargissent : à la reconquête de la moitié de l'Ancien Monde par le Portugal, l'Espagne ajoute la découverte du Nouveau.

(1) Il avait gagné la faveur du Zamoria ou souverain de Calicul, et lui avait fait counaître le nom portugais.

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