‹ Géographie généraleChapitre 19 sur 82 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'exploiîation de l'afrique.

Sommaire.

Au commenremcnt du xix» siècle, on ne connaissait de l'Afrique que certnines parties du littoral. D'abord, c'est l'esprit scientifique et l'esprit de philanthropie ([ui poussent a l'exploration du continent inconnu; a partir de 1850, et surtout de 1870, c'est l'esprit <le conquête et d'organisation. Les explorations partent en général des établissements européens sur la côte africaine. On peut les (^lasser, par provinces, en six catégories : 1" Maghreb et Sahara ; '2° Soudan ; :,{» Ethiopie et vallée du Nil; 4" Afrique centrale ou équatoriale ; b° Afrique australe; G» Madagascar.

I. Maghreb et Sahara. — Le Maghreb comprend le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. Ces deux dernières sont très bien connues; le Maroc, au contraire, très peu. — Exploration du Sahara : Bar/h {18G6-T4), Rohlfs (I8C4), Nachtigal, Oscar Lenz (1877). Idée fausse que l'on se fait de la facilité de pénétration dans le Sahara. Mission de Duveyrier (1859-1860). Massacre des missions Dourneaux-Dupéré et Joubert (1873). Projet de chemin de fer transsaharien; missions chargées de l'étudier. Assassinat de Flatters (1880), de Palat (l880), de Camille Douls (1889). Mission Foureau- Lainy (1889-90). Son succès, malgré l'hostilité des Touareg.

II. Soudan. — Voyages de Mungo-Park (1795-1805) qui fait connaître le

Niger; de Clapperton, Oudney (1832), Richard Lander (18S0) dans les mêmes régions ; de Zweifel et Moustier aux sources du fleuve (1879). Exploration du Soudan central par Barlh (1850-55) qui visite Tombouctou, où avaient déjà pénétré Lainy (1820) et liené Caillié (1828). Fof/e/ dans le Ouadai: explorations de Rohlfs et de Nachtigal dans le Soudan oriental. • — Faidherbe au Sénégal, occupation du Soudan; explorations de Lambert, Mage et Quintin. Développement de notre empire culonial dans l'Afrique occidentale à partir de 1870 : campagnes de Galliéni, Borgnis- Desbordes, Archinard, Dodds. Voyages de Binger, Monteîl, Mizon

Salesses, Ilourst ; missions Marchand, Band, etc. Anglais et Allemands sur la cote do Guinée et au Cameroun.

III. Ethiopie et vallée duNiL— Cailliaud h Gomlokovo f 18-20), Arnaud et Sa/m/ier sur le haut Ml : oi'cupation du Soudan par l'Egypte. Krapf et /j(?6«uin déi'ouvrent le Kénia et le Riii-Maudjaro (l,s47-.j.')), Speke le Victoria-Nyanza, puis, l'Ouganda, Burton le Tanpiiika. Voyage de Sc/ureinfurl/i c\\ez les Diiikas elles Niam-Niams. Explorations {]o Baker, Gordon, Chaillc-Long, Llnani de Ue.Uefonds, Emin-Packa. Expédition (le Stanley (1887-1889) de l'Atlantique à l'océan Indien. Marchand sur le Bar-el-(ihazal. — Rochet d'Héricourt en Ethiopie (1839 et I84û). Arnoux dans le Ghoa. Rivalité de la France, de l'Angleterre et de l'Italie en Abyssinie. Missions Borelli (1885-1888), Boilego (1897), Rennel Rodd.

IV. Afrique centrale ou équatoriale. — L'exploration du plateau des grands lacs commence en ISÔT avec Burton et Speke, qui atteignent le Tanganika. Livingslone découvre le Nyassa etiarégion du Zambéze. Recherche des sources du Nil. Stanley révèle l'existence du Rouvenzori. Emin-Pacha, Scott Elliot, etc. Tous ces voyages font connaître les caractères saillants du plateau des grands lacs. — Livingstone dans le bassin du Congo, Stanley à sa rechendie. Cameron explore le Tanganika, le Loukouga et le Loualaha, mais ne parvient pas a résoudre le problème du partage des eaux dans cette région. Stanley yn^ussit dans son voyage de Zanzilnir à Kahinda 1^1874 à 1877) et identitîe le Loualaba avec le cours supérieur du Congo, dont il étudie ensuite les cataractes. — Wissmann, Pogge, Von François dans les régions du Kassaï et du Kouango, Grenfell, Delcomune, Le Murinel dans la région du Lomani. La reconnaissance des affluents de droite du Congo est due à Stanley (découverte de l'Aroidiouimi) et aux explorateurs français et belges. L'elTort des Français porte surtout sur les affluents du moyen et du bas Congo, Oubanghi et Sangha. 'Voyage de S. de Brazza au Gabon (1872), sur rOgooué et l'Alima (1875-78), sur l'Alima et le Niari Kouilou (1«80), sur l'Ouhanghi. Création de l'Etat indépendant du Congo par la conférence de Berhn. Missions Grampel, Fourneau, Dybowski, de Maistre dans les régions de l'Ouhanghi, de la Sangha, du Ghiré; Brazza et Mizon, ce dernier parii du Niger, se réunissent ea 1892. Mission. Foureau-Lamy.

V. Afrique australe. — L'étude scientifique de l'Afrique du Sud débute par les voyages de Livingstone. Il découvre le lac N'Gami (1819-5(tl, le Ralanari. reconnaît le Chobé et rejoint le Zambèze. En 1853, il remonte ce fleuve, parvient jusqu'au Kassaï, puis au Congo. En 1855-50, il découvre les chutes Victoria et celles de Zumbo. Ensuite (1858-64), il étudie à fond le Zambèze et ses affluents. De 18(i7à 1871, il sillonne la région comprise entre les lacs Tanganika et Nyassa. Stanley le retrouve à Oudgigi sur le Tanganika. Mort de Livinsgtone (1873) à Mouilaba, après vingt-cinq ans de voyages. — Traversée de l'Afrique par le Portugais Serprt Pinio (1879) et par Capello et Ivens (1883-1885). — Les Anglais au Cap et au Transvaal ; les Allemands dans le Damara et le Namaquoua.

VI. Madagascar. — Voyages de M. Grandidier (1865-70), de MM. Catal, Maistre et Foucart, de Douliot, de M. E. Gautier.

68 GROGRAPIIIE GÉNÉRALE.

Caractères de l'exploration contemporaine. — La fin Hii xix'^ siècle et le début du x\' nianiueronl le lerine de l'histoire des découvertes dans l'ancien continent. Malgré le proi^rès continu des connaissances géoo;Taplii(|ues depuis l'antiquité, une immense lacune restait encore à combler: nous voulons parler de l'Afrique. Isolée du reste de l'Ancien Monde par la mer, par les montagnes, par la barbarie de ses habitants, l'Afrique resta toujours pour les Européens une « terre d'obscurité » ; ceux qui s'y hasardèrent, entraînés par les hasards du commerce ou de la conquête, Phéniciens, Romains, Portugais du xvi« siècle ou Français du xvn®, ne s'établirent que sur les côtes, sans pénétrer à l'intérieur; encore la plupart des notions acquises grâce à ces divers peuples étaient-elles tombées peu à peu dans l'oubli : l'Afrique romaine, les Maurétanies, la Cyrénaïque, l'Egypte et la vallée du Nil jusqu'à Méroé, tous pays bien connus des anciens, étaient longtemps à peu près ignorés des modernes; 270 ans après les Portugais, on ne savait rien de plus qu'eux sur le continent africain : (( Quand on avait franchi la zone maritime, on entrait dans l'inconnu, l'intérieur n'était qu'un blanc immense dans sa presque totalité. «(Vivien de Saint-Martin.)

Diverses causes attirèrent vers cette lerra incognita africaine l'attention des nations européennes. Ce fut d'abord le grand mouvement de rénovation intellectuelle qui signale les premières années du xi\'' siècle, le siècle de l'histoire, des « résurrections du passé » : on étudie avec ardeur les civilisations disparues, on en exhume les débris. L'expédition de Niebuhr en Arabie, celle de Bonaparte en Egypte donnent le signal de ces recherches : dès 1788, le livre romanes(]ue de l'Écossais Bruce sur l'Ethiopie avait passionné l'opinion publique et déterminé en Angleterre la formation de VAfrican Association, fondée pour « combattre l'esclavage et favoriser les explorations de l'Afrique intérieure ». Cette alliance de l'esprit scientifique et de l'esprit de philanthropie porte bien la marque de l'époque et caractérise bien la première période de découvertes africaines. Vers le milieu du siècle, entre 1850 et 1870 surtout, l'esi^rit change: l'idéalisme fait place au réalisme; la science et la philanthropie ne disparaissent pas, en apparence au moins, mais elles ne sont plus que les instruments d'une politique de conquête plus ou moins déguisée. La lutte pour la vie

dans ton le sa brutalité devient Tunique principe des relations internationales, bien qu'elles en fassent rarement l'aveu. Avec l'Allemagne et l'Italie apparaissent des États nouveaux, aux besoins et aux exigences nouvelles ; le commerce et l'industrie prennent un développement intense ; les peuples étoutïent dans les étroites limites de la vieille Europe : ils cherchent au dehors des terres vacantes. Or, tout, ou presque tout, est pris ; en Asie, la Uussie occupe la Sibérie et le Turkestan; l'Angleterre, rinde ; la France, l'Indo-Chine. L'Amérique se constitue en une fédération compacte, homogène, vigoureusement résolue à rester maîtresse chez elle. Il ne reste de libre (jue l'immense et mystérieuse Afrique intérieure, qui sera le champ d'action tout indiqué de l'expansion européenne, en attendant qu'elle en devienne le champ de bataille. II faut donc l'explorer, la conifuérir, la partager. Science, conquête, organisation politique, telles sont les trois étapes de l'œuvre accomplie en Afrique, de 1789 à 1900, par les divers Etats d'Europe.

Les établissements côtiers leur facilitèrent la tâche : l'Espagne avait pris pied au Maroc (présides de Ceuta, etc.) ; — la France, en Algérie-Tunisie et au Sénégal; — l'Angleterre, sur la cijte de Guinée; — le Portugal, dans l'Angola et le Mozambique; — les Hollandais, au Cap (1) ; ces postes constituèrent autant de portes plus ou moins ouvertes sur le « continent noir », autant de « points d'attente et d'espérance » de conquêtes futures. C'est de ces divers points que partirent, dès le commencement du xix" siècle, les explorations de l'Afrique intérieure. Nous les classerons par provinces : 1" Maghreb et Sahara; 2" Soudan; 3° Ethiopie et vallée du Nil ; 4" Afrique centrale ou équatoriale; 5° Afri- (pie australe ; 6" Madagascar.

I. Maghreb et Sahara. — On désigne généralement sous le nom de Maghreb l'îlot rocheux formé par le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, et dont l'Atlas fait l'unité. L'exploration de cette région est œuvre française, et date de la conquête de l'Algérie (1830) et de l'établissement du protectorat français en Tunisie (1881). On a dit avec raison que la fondati(jn de notre empire colonial dans l'Afrique

(I) Le tout ;ï des l'poques très diCféreutes ; mais uous aduptous toujours l'ordre géographique, non chronologique.

70 GROGRÂPIIII'; GÉNÉRALE.

du Nord « a été non seulement un grand événement politique, mais géographique » : la science, en effet, a aidé et consolidé la conquête, et dès le début a commencé l'élude du sol, du climat, du pays tout entier considéré sous tous ses aspects, étudié dans la série de ses aspects actuels, depuis la cote avec ses villes arabes aux maisons blanches, ses oliviers, ses pins d'Alep et ses chênes-lièges, jusqu'au désert avec ses vastes solitudes semées le long des « ouadi » de tamaris et d'herbes dures; étudié dans son passé, son histoire, ses traditions; étudié enfin dans son « devenir », dans la mise en œuvre de ses ressources par les colons français. Grâce à tous ces efforts, l'histoire et la géographie de l'Algérie-Tunisie tendent à ne plus être aujourd'hui qu'un chapitre de l'histoire et de la géographie de France.

Il n'en est pas ainsi du Maroc, resté sous la domination musulmane, et fermé jusqu'à nos jours, comme presque tous les pays de l'Islam, aux recherches et aux influences étrangères : en dehors de quelques pittoresques tableaux de la vie marocaine dus à des attachés d'ambassade, comme j\IM. Décugis, Cotte, Charme, nous n'avons eu longtemps sur le pays proprement dit que les observations d'un seul explorateur véritable, le vicomte de Foucauld, officier français, qui y pénétra sous un déguisement et l'étudia avec plus de précision qu'on ne l'avait pu faire jusqu'à lui. Après lui, MM. Delbrel, de Segonzac et Weissgerber ont grandement enrichi la géographie marocaine. Malgré tout, elle reste encore, sinon à faire, du moins à compléter sur bien des points ; mais on peut dire, d'une façon générale et sans exagérer les mérites de notre (leuvre, que l'établissement de la domination française dans l'Afrique du Nord l'a fait entrer presque tout entière dans le domaine de la géographie positive; car, au Maghreb, les explorations de nos compatriotes ont ajouté une des régions les plus vastes et les moins accessibles du « continent noir », le Sahara.

On comprend sous ce nom l'étendue de déserts qui se prolonge sur un espace d'environ 6200 000 kilomèti-es carrés entre l'Atlas et la Méditerranée, au nord; le Soudan, au sud; l'Atlantique, à l'ouest; et le Nil, à l'est.

On se représentait jadis cette région comme un océan de sable et une fournaise ; absolue monotonie d'aspect,

L'EXPLOKATION DE L'AFRIQUE. 71

ciel de feu, sécheresse invariable : telle était l'idée qu'on se faisait du Sahara jusqu'en 1850. Une série d'explorations poursuivies de la fin du xvin® siècle à nos jours modifia ces notions a priori. Les premières de ces expéditions appartiennent à la période de découverte scientifique et internationale. Ce sont celles des Allemands Barth, dans TAïr (1869-74); Bohlfs {ISQi), puis Nachtigal, qui parcoururent le Sahara, du Maroc à Tripoli par les oasis du centre, Touat, Tafilet, Tidikelt, Tassili, Tibesti ; Oscar Lenz, qui visita l'Adrar, en 1877.

Les observations recueillies au cours de ces voyages posèrent les bases d'une géographie sçénérale des contrées sahariennes ; mais on s'en faisait encore une idée bien peu exacte, en France surtout ; ces erreurs coûtèrent une somme énorme d'existences humaines et d'efforts qui eussent pu être mieux dépensés ailleurs. On a justement comparé nos expéditions sahariennes aux expéditions arctiques : des deux parts, c'est le même déploiement d'héroïsme, ce sont les mêmes sacrifices de vies et d'argent ; mais, tandis que les explorateurs arctiques n'ont à lutter que contre l'hostilité des éléments, les explorateurs sahariens ont, en plus, à se défendre contre celle des redoutal>les habitants du désert, les Touareg pillards, voleurs et assassins. Des vues économiques et politiques plus ou moins fausses, procédant d'une imparfaite connaissance du pays, dirigèrent la faveur de l'opinion publi(|ue et les efforts du gouvernement français vers un projet de « pénétration saharienne ».

Dès l'antiquité, le Sahara, intermédiaire naturel entre les contrées du Soudan et celles du Tell, avait servi de voie d'échange à un commerce de quelque valeur. On se flatta de ramener vers notre colonie d'Algérie-Tunisie le grand courant commercial d'autrefois, en étendant l'influence française sur le Sahara, qu'on se représentait comme une région de pénétration facile, habitée par des populations amies.

Sous l'empire de ces idées chimériques, s'organisèrent les missions, dont les plus remarquables lurent celles de Daveyrier (1859 1860).

Sa confiance excessive en l'accessibilité du Sahara et la générosité chevaleresque des Touareg contribua pendant longtemps encore à entretenir dans l'erreur le gouverne-

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mcnl et l'opinion. On envoya de nouvelles missions aux Touareg; elles périrent presque toutes : Dourneaux-Dupéré et Joubert Curent assassinés entre Ghadamès et le Touât (1873) ; Soleillel et Largeau (1874-76), arrêtés à Insalah, n'échappèrent qu'à grand'peine au même sort. L'idée ne fut cependant pas abandonnée encore; au contraire, on lui donna une forme plus précise : la pénétration saharienne devait se faire par un chemin de fer tracé à travers le désert. Le projet de transsaharien eut un ardent promoteur, l'ingénieur Duponchel (1878), qui suscita en sa faveur une agitation féconde : trois missions furent chargées d'en étudier le tracé : la mission Pow^/anne, par Oran ; la mission C/ioisy^ par Biskra ; la mission Fiaflers, par l'Igharghar.

Pouyanne, menacé par les tribus marocaines, dut rebrousser chemin et renoncer à son projet ; Flalters et ses compagnons furent massacrés au nord de l'Aïr (1880).

Le désastre retentissant de la mission Flalters porta un coup décisif au transsaharien. On vit enfin qu'il n'y avait rien à faire au Sahara au point de vue commercial et politique, et l'on renonça à l'extension de l'influence française dans ces parages inhospitaliers. La scienceseuley a repris l'œuvre commencée par le commerce et la politique ; de courageux explorateurs se sont offerts à braver les mêmes dangers que leurs devanciers, pour ajouter quelque chose à la connaissance des pays sahariens. Les uns n'ont pas eu le temps de travailler pour la science; ils n'ont eu que le temps de mourir pour elle. Citons, parmi ces vaillants, le lieutenant Palat, assassiné au Tidikelt en 1886; Camille Doiils , dans le Sahara marocain (18S9); l'exploraleur Blanchet (1900) qui, envoyé dans l'Adrar, n'échappa à une mort violente que pour succomber à la fièvre jaune (à son retour au Sénégal). D'autres, plus heureux, purent faire une ample moisson d'idées et de notions géographiques à travers le « grand désert » ; les plus remarquables parmi ces expéditions sont les deux grandes séries de missions Flamand el Foureau-Lamij {\89[)-l900), qui ferment l'ère de la découverte scientifique du Sahara, ouverte par les Barth, les Rohlfs et les Nachtigal. Leurs travaux permettent de saisir la vraie physionomie du « grand désert », bien dilférente de celle du Sahara des légendes. On sait aujourd'hui <|ue cette immense région africaine est tout

un monde aux aspects variés et contrastants : depuis les M hamadas », ou plateaux rocheux et nus, jusqu'aux « djebels », ou montagnes, de l'Aïr et de l'Adrar ; depuis le « désert » proprement dit, avec son sol brûlant et son ciel « d'un bleu d'indigo ou de cobalt pur », jusqu'aux oasis du Tibesli, aux pluies violentes, ou de l'Aïr, où la végétation est vraiment riche. La physionomie des habitants apparaît également dans sa vérité pittoresque et peu encourageante: les Touareg, « ce peuple à la face voilée que ses mœurs, sa langue et son costume rendent un objet de curiosité pour les autres nations musulmanes », sont connus aujourd'hui dans les traits essentiels de leur ethnographie et de leur caractère : à Tillusion a succédé la réalité.

II. Le Soudan. — Parallèlement aux explorations sahariennes se développent les explorations soudaniennes. Leur aire, plus vaste encore que la précédente, embrasse tous les pays situés entre l'Atlantique, dune part, et de l'Abyssinie, de l'autre ; entre le Sahara, au nord, et l'Afrique équatoriale, au sud. On les classe habituellement en quatre régions : le Soudan maritime ou Sénégal ; le Soudan occidental, ou pays de la boucle du Niger ; le Soudan central ou région du Tchad (Haoussa, Bornou, Baghirmi, Kanem) ; le Soudan oriental (Kordofan, Darl'our, Ouadai). Ici, comme pour la découverte du Sahara, l'œuvre générale et scientifique du début est d'inspiration et d'exécution anglo-allemandes, tandis que l'œuvre de détail est due à l'initiative de la France, établie au Sénégal et dont la domination s'étend peu à peu des rives du Niger aux bords du Tchad.

Dès 1788, VAfrican Association envoya dans ces régions, alors tout à fait inconnues, les deux voyageurs Mungo-Park et Hornemann (entre 179.") et 1805). Mungo-Park ouvrit le jiremier la route du Soudan occidental et fit connaître le Niger. Un autre Anglais, Broivn, fut le premier Européen qui résida dans le Darfour, vers la même époque.

Quinze ans plus tard, les tentatives anglaises se renouvelèrent au Soudan, avec l'importante expédition de Denham^ Clapperlon et Oudney {\82'2); grâce à eux, l'Europe prit une idée assez nette du Soudan central, c'esl-à-dire des pays du lac Tchad. Clapperton se proposait, en outre, de continuer, après Mungo-Park, la découverte du Niger : il périt au cours de ses recherches, mais sa tentative fut re-

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prise el achevée par son compagnon Richard Laiider, qui découvrit en 1830 les bouches du grand fleuve soudanais. Les résuUats de l'exploration de Lander Curent complétés en 1850 par le D"" Blaikie, qui acheva de reconnaître le bas Niger et son principal affluent, le Bénoué. Enfui, beaucoup plus tard, en 1879, Zweifel et Moustier accédèrent à la région des sources.

Ces expéditions avaient ouvert la voie et donné des résultats précis en ce qui concernait certaines parties du Soudan, sans présenter encore d'ensemble systématique. Les organisateurs de ces connaissances un peu dispersées furent les Allemands Barlh et Vogel. Henri Barth, jeune savant de Hambourg au service de VAfrican Association, précisa, dans un voyage de six années (1850-1855), les notions antérieures (sur les pays du Tchad, l'hydrographie du lac de ce nom, les cultures du Haoussa, l'aspect de l'Adamaoua), et y ajouta des données nouvelles sur la région à peu près ignorée du Soudan occidental, à peine entrevu par Mungo-Park et Clapperton. — Un des épisodes les plus curieux du voyage de Barth est son séjour à <( Tombouctou la Mystérieuse », sur les confins du Soudan et du Sahara, une des cités les plus impénétrables de l'Afrique intérieure, où deux Européens seulement avaient séjourné avant lui: un officier anglais, le major Lfung, qui y fut assassiné en 1826, el le Français René Caillié, qui parvint, sous un déguisement de pèlerin et au prix de prodiges d'énergie et d'habileté, non seulement à y entrer, ce qui était déjà difficile, mais à en sortir sain et sauf, ce qui l'était bien plus encore (1828) (1).

Tandis que Barth révélait à l'Europe le Soudan occidental, son compagnon et son continuateur Vogel tentait de révéler à son tour le Soudan oriental : il s'y engagea, en explora le pays le plus important, le Ouadaï, où il fut assassiné en 1856. Une partie des membres de l'expédition von Beurmann, envoyée à sa recherche, partagea son sort, malgré la protection du sultan du Bornou, qui s'était, dès le début des expéditions soudaniennes, constamment montré favorable aux explorateurs allemands. Pour l'en récompenser, le roi de Prusse lui envoya en 1868 des pré-

(1) Tombouctou a été revisitée depuis par Oscar Lenz en 187!), plus récemmeul encore par le lieutenant Garou en 1^87. Elle est occupée depuis l'entrée de la colonne Bonnicr.

l'exploration de L'AFRIQUE. 75

sents que Rohlfs et Nachtigal Curent chargés de lui faire l)arvenir. Après une fructueuse exploration du Sahara, l'expédition, reprenant le projet de Vogel, visita le Soudan oriental, avec succès cette fois, et fit connaître, en un voyage de quatre années au milieu de périls et de difficultés sans nombre, le Bornou, le Baghirmi, le Kanem, rOuadaï et le Darfour (1870-74). Malgré l'importance de ces voyages, il restait encore beaucoup à faire dans la région extrême-occidentale soudanienne, c'est-à-dire dans les pays du Niger et dans le Soudan maritime ou Sénégal. La conquête française accomplit cette œuvre.

En 1850, la France ne possédait encore que quelques comptoirs sur la côte du Sénégal. C'est à Faidherbe que revient l'honneur d'avoir fondé notre empire colonial du Soudan; c'est lui qui transforma l'occupation restreinte de ces régions en occupation étendue. Son énergique impulsion créa, de Saint-Louis au Niger, une voie de pénétration jalonnée de postes militaires et destinée à assurer la sécurité du pays : les missions Lambert^ Mage et Quinlin furent chargées d'en poser les bases.

1870 marque la retraite de Faidherbe et l'arrêt de la politique d'extension, qui reprend vers 1880. Ici, comme au Sahara, nous avons à lutter contre tous les obstacles : le climat, la fièvre jaune, les inondations, les difficultés d'une marche en pays inconnu et hostile, la résistance des populations indigènes subjuguées et fanatisées par la sauvage trilju des Toucouleurs, dont la férocité ne le cède en rien à celle des Touareg. La pénible tâche de nos officiers dans ces régions soudaniennes se poursuit avec une persévérance admirable. Chaque campagne est accompagnée et comme doublée par une ou plusieurs reconnaissances scientifiques. Le but des principales de ces campagnes, de celles de Galliéni, Borgnis-Desbordes, Archinard, Dodds, est la soumission des peuplades ennemies, Toucouleurs, Mandingues, Dahoméens, ainsi que la reconnaissance des pays entre le Sénégal-Niger, et la création de postes tout le long de la route suivie par nos armées. Les reconnaissances qui doublent ces expéditions militaires sont celles du Yi'' Bayol dans le Fouta-Djallon (1) et des lieutenants de

(1) Le Fouta-Djallon a été récemment Tobjel d'une admirable exploration du Dr Maclaud, après les recouuaissances déià très Iructueuses du capita ue Salesses.

vaisseau Caron (du Niger à Tombouclou), Jaime et Davoul.

Le Sénégal exploré, restait à faire connaître les pays de la boucle du Niger, c'est-à-dire tout l'espace compris entre le Niger et le golfe de Guinée, d'une part ; entre le Niger et le Tchad de l'autre. Tout récemment des missions officielles ont procédé à la reconnaissance systématique du Sénégal et du Niger. On a sondé le cours des deux fleuves, fait sauter des bancs de roches et préparé l'organisation d"un trafic régulier sur le Sénégal et le Niger.

La pénétration méridionale par le golfe de Guinée compte surtout le voyage de Binger (1887), qui fit connaître le pays de Kong, le Mossi, le cours de la Volta et delà Comoé; les notions toutes nouvelles dues à Binger furent complétées par Monteil, qui donna de curieux détails sur ce peuple des Mossi dont parlent déjà les chroniques portugaises du xvi* siècle ; et par Mizon (1890), qui étendit les connaissances acquises jusqu'au Tchad, par la Bénoué et l'Adamaoua.

A la pénétration par l'ouest se rattachent les missions Combes (confins du Soudan et de la Guinée française), Salesses (1896 : Fouta-Djallon), Hoiirsl (cours du Tankisso), Blondiaux (cours du Cavally et de la Sassandra), Eijsséric (Firédougouba) et Hoskiins-crOllonne. — A la pénétration par l'est se rattachent les missions Marchand, Decœur, Baiid, Bretonnel (pays entre l'Ouémé, Say et la Volta : jonction de l'arrière-pays dahoméen avec celui de la Côte d'Ivoire), Voulel-Chanoine (Gourounsi et Mossi).

Enfin le cours du Niger lui-même a été rol)jet d'une série d'études aujourd'hui complètement achevées, depuis Miingo-Park, qui en elïectua la découverte, Lander, qui en explora l'embouchure, et Zweifel et Mouslier les sources, jusqu'à Mage et Caron, qui le suivirent des sources à Tombouctou ; Binger, Mizon, Monteil, qui le traversèrent en plusieurs points ; Toutée ei Ho urst, enfin, qui firent la synthèse du cours tout entier, l'un en le remontant, l'autre en le descendant.

Les efl'orts des autres peujdes européens ont complété les résultats des explorations françaises; c'est ainsi (|ue les Anglais de la côte de Guinée, s'étant emparés en 1872 du rovaume indigène des Achanlis, envoyèrent plusieurs missions dans le Gourounsi; do même, les Allemands, ét<iblis

au Tog'o (1) et au Cameroun (2) depuis 1884, ont envoyé le I)"" Zintpi-rafT explorer l'Adamaoua jusqu'à la Bénoué (1890). Il y a, dans la riche moisson d'observations recueillies par les explorateurs soudaniens, les éléments d'une géographie déjà très détaillée des pays que nous avons énumérés. Bien des erreurs ont déjà disparu des cartes, entre autres la légende des monts de Kong ; on se fait une idée plus exacte de la succession des aspects au Soudan, depuis la forêt guinéenne et les riches cultures de la côte jusqu'aux steppes des confins du désert. Les illusions qu'on se faisait sur la valeur de certains pays soudaniens se sont enfin dissipées, trop tard malheureusement pour le bien de notre empire colonial français. L'ethnographie, enfin, s'enrichit chaque jour de nouveaux détails. On ne peut dire cependant que la synthèse de tous ces éléments soit faite. Ce sont des acquisitions trop récentes encore pour qu'on puisse leur attribuer une valeur absolue. Tel quel, le Soudan nous apparaît actuellement comme une vaste région de relief peu accentué, assez heurté, opposant, par conséquent, peu d'obstacles aux influences climatériques et présentant une série de nuances successives plutôt que de contrastes tranchés. Cet ensemble de pays est habité par des peuples nomades très mêlés, qui ne présentent pas des conditions de stabilité suffisante pour qu'on puisse les étudier dans leur passé et leurs traditions. Un ensemble très général et des monographies détachées, précises, voilà où nous en sommes au point de vue de la géographie du Soudan, champ de bataille d'hier, champ d'études de demain, où la France a le premier rang.

Exploration de l'Ethiopie et du bassin du Nil. — Tandis que le Sahara et le Soudan apparaissent pour la première fois comme des individualités géographiques nouvelles, à l'autre extrémité du continent africain se révèlent de nouveau à la connaissance des hommes des pays de civilisation déjà ancienne comme l'Ethiopie, et se posent, pour être enfin résolues, des questions qui exerçaient depuis longtemps la sagacité des voyageurs, comme celle des sources du Nil. Depuis le mémorable voyage des centurions de Néron dans la région des embarras du grand

(1) Togo, entre le royaume des Aclianlis et le Dahomey.

(2) Cameroun, au sud de l'Adamaoua.

fleuve, flepuis l'expédition de Païva et de Covilham dans le royaume du prêtre Jean, le silence et l'oubli s'étaient à peu près laits sur ces régions de l'Afrique orientale.

En 1820, le voyageur français Cailliaud avait poussé une reconnaissance jusqu'à Gondokoro. C'était le commencement des voyages quinspiraient les convoitises de Méhémet-Ali, désireux de trouver des mines d'or, mais qui prenait soin de faire croire à l'Europe qu'il travaillait pour le compte de la civilisation. Le voyage de Cailliaud à Méroé, au fleuve Blanc, au delà de Fazogl, dans le midi du royaume de Sennaar, à Syouali et dans d'autres oasis, publié à Paris en 1826-1827, fit grande sensation dans le monde géographique. L'exploration du haut Nil par nos compatriotes d'Arnaud et Sabatier, en 1840, fit connaître nombre de faits curieux et précis sur le régime du Nil et sur la position des villes qu'il baigne. Les trois expéditions égypiiennes, de 1839 à 1842, auxquelles prirent part ces deux voyageurs, prouvèrent que les sources du Nil étaient beaucoup plus méridionales qu'on ne l'avait supposé jusque-là.

Mais, en somme, jusqu'à l'occupation du Soudan par l'Egypte en 1850, grâce à laquelle les voyageurs pourront désormais fréquenter i)lus facilement la route de Khartoiim à Massouah par Kassala, on connaissait médiocrement l'Ethiopie et très mal la région des sources du haut Nil.

La découverte de l'énorme massif du Kénia et du Kili- Mandjaro (I8i7-1852), par Krapf etRebman, amena d'abord les voyageurs à supposer que ces grands pays montagneux contenaient les principales sources du Nil. Ces idées sont modifiées par la découverte du Victoria-Nyanza que fait le voyageur Speke. Puis, en 1860, le môme Spcke, accompagné de Grant, reconnaît la rivière Kaguéra et fait la première découverte du pays de l'Ouganda. De son côté, Burton avait découvert le grand lac Tanganika. Dès ce moment, le caractère général du plateau des grands lacs était révélé au monde civilisé.

Puis ce fut, en 1871, le mémorable voyage de Schweinfurth chez les Dinkas, les Schilouks et les Niam-Niams. Ce voyageur reconnaît, sur les confins occidentaux du bassin nilotique, la rivière Quelle, qu'il prit pour le Chari, affluent du lac Tchad. Toute une série d'études bien coordonnées et approfondies sont l'œuvre des gouverneurs de

l'exploration de L'AFRIQUE. 79

la province égyptienne d'Equaloria. L'initiateur en fut Baker, chargé, de 1870 à 1872, de la répression de lesclavage, de l'organisation des nouveaux Etats dépendant du Khédive, et subsidiairement d'un nouvel examen de la question des sources du Nil. Puis ce fut le tour de Gordon- Pacha, de Chaillé-Long et de Linant de Bellefonds ; après eux le pays de l'Ouganda était définitivement connu dans ses traits les plus généraux. Mais personne ne connut mieux qu'Emin-Pacha la géographie et l'histoire naturelle des provinces égyptiennes du haut Nil : un de ses compagnons, le D"- Junker, fit entre le haut Nil et Zanzibar un mémorable voyage à la suite du((uel on apprit combien la domination du représentant de l'Egypte dans l'Equatoria était devenue précaire.

C'est ce qui détermina l'organisation de la grande expédition de secours de Stanley, qui traversa l'Afrique en partant de la région des bouches du (^ongo pour aboutir à Zanzibar, après avoir délivré, peut-être un peu malgré lui, Emin-Pacha, qui ne s'estimait point en si grand danger. Parti le 18 mars 1887 de l'embouciiure du Congo, Stanley arrivait en décembre 1889 à Bagamoio, sur l'océan Indien. Son voyage avait eu pour résultat de révéler au monde savant une région nouvelle et très intéressanic des sources du Nil, celle que dominent les sommets neigeux des monts Rouvenzori, d'où descend la rivière Semliki et qui déterminent la formation du lac Albert-Edouard.

Dans la région de l'Ouest, où les marécages du Bar-el- Ghazal avaient précédemment arrêté le voyageur Romolo Ghesi, l'œuvre d'exploration la plus mémorable fut celle de la mission française de Marchand, qui aurait pu valoir tant d'avantages à la France, mais qui, du moins, fut féconde en résultats scientifiques (1896-1897). C'est à la fin de l'année 1897, en novembre, que l'héroïque poignée d'hommes, digne de son chef, Baratier, Dyé, etc., etc., débouchait dans la région du Soueh, affluent du Bar-el- Ghazal, après avoir traîné au milieu des marécages canonnières et bagages. En novembre 1897, on fondait le fort Desaix ; on levait complètement le cours de ce fleuve et, après deux mois d'alfreuses privations au milieu des marais, on atteignait, le 10 juillet J898, Fachoda sur le Nil. L'Anglais Chamberlain a déclaré lui-même que « l'expédition de Marchand est Tune des plus étonnantes et

des plus magnifiques dans l'histoire de l'cxplornlion africaine »>.

Quant à l'Ethiopie, elle avait été reconnue dans la première moitié du siècle parle Français Rochet d'IIèricourt, qui y avait accompli deux voyages entre 1839 et 18i5. C'est le premier explorateur scientifique de la région du Nil Bleu et du pays des Gallas. C'est encore un Français, Guillaume Lejean, consul de France en Abyssinie, qui fit en 1862 une des meilleures reconnaissances scientifiques dans ce pays. L'expédition anglaise de 1868 contre le Négus Théodoros n'eut point pour la science de résultats appréciables : les vainqueurs se retirèrent aussitôt après la prise de Magdala et la mort de leur ennemi. Beaucoup plus fructueux a été le voyage du Français Arnoux dans le Choa (1875).

La connaissance scientifique de l'Ethiopie est due surtout, dans la période contemporaine, à la rivalité des trois États, Angleterre, France, Italie, qui, par des moyens divers, ont essayé d'y établir leur influence. Ainsi l'exploration Cecchi de 1888 avait préparé lintervenlion italienne, qui prit fin après la défaite d'Adoua, en 1896, et le traité d'Addis-Ababa conclu la même année. Quant à la Grande-Bretagne, elle avait poussé ses missions de l'Fgypte et de l'Ouganda vers le Nil Bleu : telle l'expédition Mac-Donald. La France peut revendiquer l'expédition Marchand comme une de celles qui ont le plus avancé la science géographique sur le territoire éthiopien : la publication du rapport de ce grand voyage nous vaudra une des plus belles cartes de ces régions d'Afrique orientale. Avant le passage delà mission Marchand, un de nos compatriotes, M. Borelli (1885-1888J, y avait déjà fait un voyage très instructif. La construction d'une voie ferrée entre nos possessions du golfe Tadjourah et le plateau Éthiopien ne peut que contribuer au progrès des sciences géographiques, en même temps qu'à l'établissement de notre influence pacifique dans ce pays où le roi Louis- Philippe signa un traité d'alliance et d'amitié.

En 1897, la mission Bottego dans le pays Gallas a complété les renseignements que l'on tenait déjà du témoignage du Français Borelli et des Autrichiens Teleki et Von Ilohnel. La même année ont commencé les travaux de délimitation de la mission anglaise Rennel Rodd, qui a fixé

L'EXPLOKATlOiN DE L'AFRIQUE- 81

la fronlirre entre les pays cfu Nil Blanc et les possessions élhiojtiennes ries réi;ions ( iallas et Oi(a«ien. Ces explorations on! (''té complétres par celles des Anglais Mac Donald, faite en 1807 et Donaldson Snaith (18'J9). Une des dernières et des plus importantes est due au Français Du Bourg de Bozas qui, en 1901, traversa TÉthiopie, compléta l'hydrographie du lac Ivoddlpiie, reconnut les régions du Haut- \il, puis de rOucilé, pour aboutir h la côte occidentale d'At'ri(|ue.

Il y a moins de cinquante ans, des caries fantaisistes se plaisaient à représenter rÉthiopie comme une sorte de pendant montagneux des hauteurs du Foula- Djallon. Les explorations contemporaines ont réduit le fameux grand massif occidental aux pro|)ortions d'un pays analogue à nos Vosges, tandis que l'Ethiopie s'est révélée avec ses gigantesques montagnes, ses Ambas, ses lacs et avec la merveilleuse variété de ses végétations élagées.

Le plateau des grands lacs. — L'Afrique équatoriale. — La région du Congo. — Entre l'Ethiopie et le Nil de haute Egypte d'une part, de l'autre les régions du Congo et du Zambèze, se développe un grand plateau lacuslre, que les explorations contemporaines ont enfin fait connaître après des elïorts et des sacrifices mémorables.

On peut bien dire que vers 1850 l'œuvre des voyageurs envoyés par Méhémet-Ali avait été singulièrement oubliée. Dans un oubli plus profond encore était tombé le souvenir d«s explorations portugaises tentées jadis par les maîtres du pays de Mozambique. Jusqu'en 1856, le maître des routes menant des possessions continentales de Zanzibar à la région des lacs était l'iman de Mascate, d'autant moins intéressé à révéler le réseau des pistes africaines que ce réseau servait surtout au commerce des esclaves. L'œuvre d'exploration ne devient possible au départ de la côte orientale d'Afrique qu'au moment où, en 1856, un des fils de l'iman de Mascate devint pour son compte sultan de Zanzibar.

L'exploration proprement dite commence en 1857 avec le voyage de Burlon et de Speke qui, (partis de Bagamoyo, aboutissent à la station d'Andjidii. sur les bords du lac Tanganika. Speke pousse seul vers le nord où il découvre

S2 GÉOGRAPIllIi; GÉNÉRALE.

le Viclolia-Nyanza, tandis (ju'au sud l'œuvre de découverle du Nyassa et de la rci^ion du Zaïnbèze est réservée au grand voyaj^eur et philanlluope Livingstone. En J860, SpcUc, irrilé des doutes qu'avait exprimés lîurlon sur la complète authenlicilé de ses précédentes découveiles, rcvienl avec Grant, fait la découverte des chutes Ripon, puis va rejoindre Samuel Baker à Gondokoro. En 1874 a lieu le mémorable voyage de Stanley, qui découvre la Kaguéra.

On connaissait la conformation générale de celte région, mais combien de traits essentiels de sa géographie nous échappaient encore ; en particulier, la question de la recherche des sources du Nil restait encore à résoudre. A partir de ce moment, les explorations, qui avaient été surtout l'œuvre d'Anglais et d'Américains, prennent un plus grand caractère de généralité; notamment l'Allemagne, bien préparée par l'enseignement géographique et scientitique de ses Universités, prend désormais une grande part aux travaux de découvertes. En outre, le désir de plus en plus marqué des Allemands de se tailler un domaine colonial dans l'Atrique orientale entre pour beaucoup dans leur ardeur scientitiquc.

On peut mesurer la valeur des explorations dont le plateau des grands lacs fut le théâtre à deux indices particuliers, aux progrès simultanés de nos connaissances d'orographie et d'hydrographie. Ici c'est Thomson qui, en 1883, revoit les régions montagneuses du Nord-Est; c'est Grégory qui visite en 1893 le mont Kénia et en décrit les glaciers, donnant en même temps une mesure exacte des régions culminantes. Là, en 1888-1889, c'est Stanley qui modifie profondément nos idées en révélant la présence d'un énorme massif neigeux, le Rouvcnzori, et explique par là la nature d'une des régions importantes des sources du Nil. En 1892, c'est Emin-Pacha et le D"^ Stuhllmann, voyageant pour le compte de l'Allemagne, qui signalent l'importance du relief qui s'élève entre le Vicloria-Nyanza et le lac Albert-Edouard. En 1894, Scott Elliot donne une première esquisse de la géologie du Rouvenzori. Même richesse de découvertes dans le domaine de l'hydrologie. Nousavonsvu comment Stanley découvrit la Semliki et le lac Albert-Edouard. Emin-Pacha rendit à celui qui l'avait sauvé malgré lui l'ironicjue service de rectiller et de pré-

L'EXPLORATION DE L'aFRIQUE. 83

ciscr son hydrographie (1892). Eu IHUO, le D'' Petcrs avait procédé à une ex[)loralion mallicinalique du lac lîaringo. Le lac Ibrahim nous est révélé en 1891 par C.haillé-Long. Un an après, le capitaine Ehrmann démêle la disposition si complexe des pentes où ruissellent les eaux allant d'un côté au Vicloria-Nyanza, de l'autre à l'Albcrt-Édouard. En 1893, le voyageur Neumann fait l'hydrographie scientifique des rives du lac Victoria et en fait mieux connaître les profondeurs. Enfin, de 1894 à 1895, Von Goetzen signale les particularités du régime des eaux dans le pays des Masaï et dans l'Ounyamouezi. Il couronne son exploration en découvrant le lac Kiwou.

En vingt ansd'efl'orts: les caractères saillants du plateau des grands lacs, altitude moyenne de 1200 mètres, relèvement en rapport saillant des roches primitives à l'est et à l'ouest, zones d'affaissement et fractures où se sont déposés les grands lacs, sans compter les découvertes botaniques, zoologiques et ethnologiques, tel est le bilan de cette série d'explorations. Désormais, l'occupation de ces pays, à titre d'annexion définitive, par l'Angleterre et l'Allemagne, va assurer le relevé rigoureux de cartes géographiques, prélude nécessaire de toutes les autres reconnaissances.

Exploration du bassin du Congo. — L'exploration du bassin du Congo a dû beaucoup, d'abord aux rivalités des puissances européennes, dont chacune désirait s'assurer des droits de priorité, puis par la constitution d'un Etat international dont le caractère belge alla d'ailleurs s'accentuant dans la période contemporaine. Outre le désir de reconnaître en détail une voie navigable permettant de pénétrer jusqu'au cœur de l'Afrique, les voyageurs avaient l'intention de déterminer dans quelle mesure l'Afrique occidentale était, en raison de ces avantages présentés par le Congo, une porte de sortie meilleure pour les caravanes (|ue celle du plateau des grands lacs et du territoire de Zanzibar.

Là, l'œuvre des Portugais avait été assurément plus étudiée et plus durable que dans la région des grands lacs. Mais le souvenir s'en était perdu. L'échec du voyage du capitaine Tuckey, l'insuffisance des résultats obtenus par taGria en lS4Get Madgiaren 1801 avaient longtemps décou-

84 GliOGRAPniE GÉNÉKALE.

ragé les explorateurs. C'est h Livîngslone que revient rhonueiir des premi(''res grandes découvertes dans le bassin du Congo. En 1870, il avait pu passer de la région du Zambcze et du Nyassa jusqu'aux pays de l'Ouest où il atteignit le Tanganika. Mais, à peu près seul, pourvu de l'ort médiocres ressources, il ne pouvait démêler les directions maîtressesdes cours d'eau, dont la plupart portaient le même nom, do l'Oualaba, ni discerner comment étaient séparés de grands lacs tels que le Tanganika, le lîangouélo et le Moéro. Ces masses d'eau allaient-elles grossir le Nil ou un fleuve s'écoulant vers l'Atlantique? Livingstone, que ses belles actions empêchèrent seules de faire de plus grandes découvertes, restait incertain. Ouand, deux ans après, Stanley, envoyé à son secours par le New York Herald, le rejoignit à Ouedjidji, Livingstone était déjà fatigué par son long apostolat de voyages et d'humanité. Il mourut en 1873 à Monitala, sur le plateau deFObisa. Ses dernières années avaient été consacrées à un voyage dans des pays inondés situés à l'ouest du Tanganika.

Le lieutenant de marine anglaise Caraeron s'appliqua à la solution des mêmes problèmes.

La Société de Géographie de Londres l'avait chargé de retrouver Livingstone. Parti de Bagamoio en mars 1873, il atteignit le Tanganika et, à quelque distance du grand lac, croisa en chemin la caravane qui ramenait les restes de Livingstone. Son exploration change alors de but : Cameron fait une exploration complète du Tanganika, dont il détermine les dimensions; il relève le cours delà rivière Loukouga et des deux bras du Loualaba. Mais son voyage ne pouvait suffire à résoudre le problème si complexe du partage des eaux dans une région dont l'hydrographie est aussi enchevêtrée. Si Cameron eut l'intuition que le Loualaba allait rejoindre le fleuve Zaïre ou Congo, il ne put en faire la preuve directe par la descente complète du Loualaba. Du moins, il explora encore les régions du grand lac Dilolo et de Bihé, détermina le caractère des steppes herbeux des hauts plateaux et, après plus de deux ans et demi de voyage, revit l'Atlantique à peu de distance de Benguelo (septembre 1875).

Où Cameron avait échoué, du moins partiellement, Stanley réussit dans son grand voyage de 1874 à 1877; il était d'ailleurs pourvu d'une escorte plus nombreuse et

mieux armée, et disposait de ressources beaucoup plus considc-rables. C'est comme corresj)ondant des deux journaux le Daily Telegraph de Londres et le New York Herald (ju'il recommença et compléta son premier voyage. 11 quitte en 1874 Zanzibar et peut déterminer la répartition des lacs entre les grands fleuves africains, commençant par une étude détaillée du Victoria-Nyanza et de l'Albert-Nyanza. Cette première lâche était terminée dans la deuxième moitié de l'année 1876. Alors il fait un périple de trois mois autour du Tanganika, visite Nyangoué et fait l'hydrographie du Loualaba en suivant sa rive droite. C'est au prix de cruelles fatigues et de combats perpétuels qu'il identifie enfin le Loualaba avec le cours supérieur du Congo. Une navigation de cinq mois sur le Congo, l'élude de ses nombreuses cataractes complétèrent cette merveilleuse exploration, qui avait duré près de trois ans quand Stanley arriva à Ival)inda, aux bouches du Congo, en août 1877.

L'Allemagne prenait aussi sa part de l'exploration de la région du Congo par l'intervention de Wissmann, qui, en (jualité de membre de l'Association internationale africaine, partit pour reconnaître la vaste région soupçonnée, plutôt que connue, sous le nom de royaume du Mouola Jamvo. Ce royaume indigène, longtemps prospère, était tombé en décadence, lorsque Wissmann fit en 1880 sa mémorable traversée. Cette exploration, comme celles de Pogge, de Von François et de von Mechow, ont été les plus concluantes dans les régions du Kassaï et du Kouango.

La connaissance de la région du Lomani est due aux voyages du missionnaire Grenfell et des Belges Delcomune, Hodcister et Le Marinel; sans avoir le mérite d'audace et d'aventure des explorations de Stanley et de Gameron, ces voyages, entrepris à une éi>0({ue où il y avait déjà un rudiment d'occupation et de civilisation des pays du Congo. n'en ont pas moins été fructueux.

La rive et les affluents de droite du Congo furent l'objet de recherches tout aussi méritoires que les grandes recherches d'initiation qui avaient eu d'abord pour théâtre la zone du Tanganika et du Loualaba. Sur cette rive, comme sur l'autre, Stanley doit être cité au premier rang des révélateurs de la géographie africaine; mais les représentants delà France et de la Belgique ont montré là une remarquable activité, et quelques-uns d'entre eux, comme Brazza,

sont lies initiateurs de la nicinc taille que Stanley. Le capitaine Tuckey n'avait pu donner que des inslruclions très vagues sur la nature des affluents qui venaient du Nord vers le Congo (1818). Encore en 1870, l'explorateur Schweinfurlh avait témérairement supposé l'idenlité de l'Ouellé et du Chari. On était donc sans connaissance précise sur la région (|ui s'étend entre le réseau des rivières du Bar-el- Ghazal et le bassin du Tchad, quand se fit, de 1887 à 1880, le grand voyage de Stanley qui révéla l'Arouhouimi. Cette merveilleuse trouée, qui l'ut d'ailleurs sanglante pour les indigènes comme pour l'expédition, entre les bouches du Congo et Bagamoyo, eut pour résultat de faire connaître une part du régime des affluents du nord-est du Congo et de révéler aux bords de l'Arouhouimi une zone de végétation forestière d'une abondance prodigieuse. La description de cette forêt par Stanley donne aux lecteurs européens une impression de majesté et de terreur analogue à celle qu'on avait éprouvée lorsque furent révélées les grandes forêts de l'Amazonie. Presque tous les ordres de science eurent leur bénéfice dans ce mémorable voyage ; on n'en saurait dire autant de la philanlhr(^[)ie à laquelle sont tenus les peuples civilisés qui ont l'honneur du droit d'aînesse. Avant le voyage de Stanley, Grenfell avait, en 1885, fait un fructueux voyage de reconnaissance sur l'Ouellé.

On sait que la zone de transition entre le Congo et le Barel-Ghazal a été reconnue par l'expédition de Marchand.

Il était réservé à la France de faire connaître les traits essentiels de la géographie des affluents de droite du moyen et du bas Congo, notamment de l'Oubanghi et de la Sangha : ce domaine appartient presque exclusivement à nos explorateurs, qui furent en même temps les administrateurs du pays. Au premier rang, il faut citer ^L de Brazza, officier de la marine française, auquel il ne manquait, pour mieux faire que Stanley et assurer définitivement ces pays à la France, au lieu d'en laisser tomber la majeure partie dans l'indivis international, que des ressources suffisantes en hommes et en argent. Les abords du bas Congo furent tout d'abord reconnus au cours {\u premier voyage qu'y fit Brazza en 1872 dans le Gabon. C'est en 1875 qu'il repart en compagnie du D"" Ballay et de M. Alfred Marche vers l'Ogooué et l'Alima. Cette première exploration congolaise, terminée en 1878, n'avait fait

connaître que les abords du grand fleuve et quelques menus affluents. En 1880, Brazza aborde enfin les rives du Congo, relève la géographie de la vallée de l'Alima, du Niari- Kouilou, trouvant par là une bonne voie d'accès vers le Congo dans la région libre de cataractes, et devance sur le grand fleuve Stanley qui était parti avant lui. Après un court séjour en France, de Brazza revint, accompagné de collaborateurs dignes de lui, de Chavannes, Dolisie, Fourneau, de Lastours, Decazes, et de son frère Jacques de Brazza : de 1883 à 1885 se poursuit l'œuvre de cartographie et d'étude de l'immense pays compris entre les bouche du Gabon, le Congo elle bas Ôubanghi.

Après la conférence de Berlin, l'exploration française continua néanmoins. C'est la première mission Cranipel, en 1888, dans la région de l'Ivindo ; puis celle de M. Fourneau, en 1889, dans la région de la Sangha ; celle de Ponel, en 1890, dans la dangereuse région des rapides de TOubanghi ; de Paul Crampel, qui ouvrit la voie entre le bassin du Congo et celui du Chari ; de Dybowski, de Maistre, qui révéla la nature des pays limitrophes de la haute Bénoué, du haut Chari et du domaine du Congo. La région comprise entre le Haut-Oubanghi, le Chari et le Tchad, a été l'objet d'explorations récentes parmi lesquelles on peut citer celle de l'administrateur Brucl.

En 1892, Brazza et Mizon, le premier parti du Congo et le deuxième du Niger et de la Bénoué, se réunissaient. L'œuvre n'a pas été interrompue depuis, et l'un des derniers voyages, celui de l'administrateur Bruel, a grandement enrichi nos connaissances des confins du haut Oubanghi et du haut Chari. Enfin, en 1900, la grande mission saharienne Foureau-Lamy d'Alger au Congo par le Tchad a traversé le plateau situé entre le Gribingui et l'Oubanghi. On voit combien fut grande la part de nos compatriotes dans cette œuvre de science. Si le Congo français n'est point nettement français par les avantages économiques qu'en retire sa métropole, gênée par des traités qui en internationalisent le trafic et l'ouvrent à des peuples qui n'y ont fait aucun effort, aucune dépense, la fière mais peut-être insuffisante consolation nous reste d'y avoir fait plus que tous les autres peuples pour la science.

Au cours de ces nombreuses explorations, les idées géographiques les plus essentielles s'élaient précisées. Notarn-

ment, on savait par les missions Clauzel, Maistre, Mizon l'insignifiance du haut reliel" qui sépare le bassin du Congo de celui du Tchad (900 mètres environ). Marchand avait permis de faire la même constatation pour la région limitrophe entre le lîar-cl-Ghazal et l'Oubanghi. On savait la valeur relative des arflucnts dont se compose le grand (leuve, notamment celles de l'Oubanghi, du Lomani et du Kassaï, les plus considérables de tous. Peu à peu on avait pris conscience du caractère exceptionnel de la grande zone de forêts traversée par Stanley ; les steppes des hauts plateaux, les savanes des régions moins arrosées, les pays de moyenne culture des contins de la Sangha et du Tchad prenaient leur place sur des cartes où l'on se plaisait quelques années auparavant à ne nous représenter que d'immenses étendues de majestueuses forêts vierges. Aujourd'hui, l'exploration cartographique, climatérique, ÎDotanique, zoologique se poursuit régulièrement sur toute l'étendue du bassin du Congo.

La reconnaissance de l'Afrique australe. — L'exploration d'Afrique australe a été déterminée et hâtée par plusieurs causes politiques. Au commencement de ce siècle, il semblait que la destinée de cette partie du continent africain fût définitivement réglée par un droit reposant sur les traditions historiques lointaines ou récentes. Le Portugal paraissait assuré, en raison de l'antériorité de ses explorations et de ses œuvres coloniales, de posséder les régions avoisinant les tropiques, sur les bords de l'Atlantique ou de l'océan Indien et dans le bassin du Znmbèze. La Grande-Bretagne, héritière de la Hollande dans les régions tempérées de l'Afrique australe, paraissait aussi avoir un rôle bien déterminé.

Mais cet état de choses se modifia. D'une part, les colons anglais de la colonie du Cap et de ses dépendances de plus en plus nombreuses poussèrent devant eux les anciens maîtres du pays, les Burghers, de races hollandaise et française, et, par le mécanisme de compagnies coloniales derrière lesquelles se masquait l'action officielle de la Grande- Bretagne, prirent graduellement possession dos pays du Nord où l'on signalait de riches mines d'or. La séparation à peu près complète du Portugal dans la région orientale de l'Afrique du Sud fut un fait accompli en peu d'années.

Enfin, l'Allemagne a pris pied dans ces régions par Tacquisilion des pays de Damara et de Namakoua.

Les explorations ont donc été laites par des Portugais, jaloux d'ajouter à leur vieux droit historique l'autorité de la découverte scientifique, par des Anglais pressés de reconnaître un bien qu'ils se voulaient approprier, et par des Allemands désireux de revendiquer leur part.

A la fin du xvui'' siècle, les cartes et les globes sur lesquels était représentée l'Afrique australe portaient la vague mention d'un lac Maravi, dessiné sur l'emplacement du Nyassa. Les voyages de Ilamilton en 1720 et de Pereira en 1796 dans la région du fleuvcTchambezi, puis les études de Lacerda et d'Almeida ne donnaient encore qu'une idée vague de la constitution géographique de l'Afrique australe. L'attention des peuples et des savants était ailleurs, dans riude, dans l'Indo-Ghine et dans la Chine d'une part, de l'autre dans les pays américains; entre ces deux régions de convoitises majeures de la science et de la colonisation, l'Afrique australe restait une sorte de terrain neutre, un pays auquel ce désintéressement semblait promettre de longues années d'une paix et d'une prospérité comme celles qu'avaient envisagées les colons huguenots des pays agriculteurs de France et de Hollande.

C'est pourtant par les plus beaux voyages dont la philanthropie européenne puisse être fière, par ceux de Livingfclone, que débuta l'étude scientifique de l'Afrique du Sud.

Le missionnaire Livingstone, muni d'une solide instruction, qu'il s'était donnée lui-même à force d'énergie, muni surtout d'une valeur morale qui devait le faire aimer partout où il passerait, s'était accoutumé dès 1840 au climat et aux habitudes de l'Afrique australe en séjournant dans le pays de Betchouana. En 1849-1850, il débutait par la découverte du lac N'gami, que des rapports indigènes lui avaient signalé depuis plusieurs années; en même temps, il avait découvert un des traits essentiels de la géographie sud-africaine, le grand désert de Kalaliari. Au cours du même voyage, il reconnut le Chobé et, par là, rejoignit le Zambèze dans le pays des Matalolo ; il avait terminé ses premières explorations, qu'il considérait lui-même comme un essai, dans le courant de Tannée 1851.

Deux ans après, il se remettait en route, retournait dans la

réf^iou (lu Chobé, renionlaiL le Zambèze et aboutissait au lac d'Ilolo; continuant sa route vers l'ouest, il louchait le Kassaï, altluent du Congo, puis le Congo et arrivait en 1854 à son port do Loanda. C'était la première traversée de l'Afrique australe faite, d'est en ouest, par un homme capable d'observer et de régler ses observations.

Mais Livingstoue voulait refaire, en pays inconnus, la première partie du parcours qu'il avait négligée entre le Chobé et l'océan Indien ; c'est ce qu'il fit de 1855 à 1856. Il découvre ainsi leZatnbèze à la hauteur de la chute Victoria, donnant ainsi la |)remière description de cette chute majestueuse, des fleuves, des plateaux africains dont on devait observer dans la suite un si grand nombre sur le cours du Congo. Sa découverte fit une impression profonde. Livingstoue termine son exploration par une visite des rapides de Zumbo, par un examen sommaire des monts Lupataetune reconnaissance générale des colonies portugaises du Mozambique.

Alors se place sa grande étude du Zambèze dont il examine la vallée principale et le réseau d'affluents, notamment la région du Chiré et du lac Nyassa, pendant plus de cinq ans (1858-1864). Il venait ainsi de faire connaître un grand fleuve de la zone tropicale australe, soumise à l'alternance des moussons, et de déterminer le rôle d'un des grands lacs du plateau de l'Afrique orientale. Il ne se reposa que deux ans en Angleterre. La passion des découvertes et, plus encore, la généreuse ardeur qui le portait à civiliser les indigènes, à leur faire aimer leurs frères d'autre race, l'entraînèrent aux grandes explorations dans lesquelles il devait laisser la vie. Cette fois (1866), il se fait débarquer aux bouches de la rivière Rovouma pour trouver par là un chemin vers la région du haut Nil. Pendant quatre ans (1867-1871), il sillonne la région comprise entre le Tanganika et le Nyassa, découvrant nombre de lacs, parmi lesquels le Bangouélo et le Moéro. Quand Stanley vint le secourir, il était à Oudgidgi sur le Tanganika, s'occupaat de faire une étude approfondie du grand lac et du réseau inextricable de rivières au cours indécis qui se développaient dans la région du plateau lacustre ; notamment, il avait commencé à se préoccuper du rôle du Loualaba. Terrassé par les épreuves de ce rude voyage dans des régions essentiellement marécageuses, il mourut à

cinquante-sept ans à Mouilaba, après vinsft-cinq ans d'admirables voyages de découvertes scientifiques et de propagande de l'influence des Européens par l'ascendant de sa bonté personnelle. On sait que la Grande-Bretagne a honoré ces deux œuvres et s'est honorée en déposant la dépouille mortelle du grand Livingstone dans l'abbaye de Westminster.

Toutefois, Livingstone laissait encore à résoudre nombre de problèmes de la géographie de l'Afrique australe, et l'on ignorait notamment le rôle du lac N'gami qu'il avait le premier visité. Le premier grand voyage qui compléta et contrôla les explorations de Livingstone fut celu de Serpa Pinto, voyageur portugais. Jaloux de réservera sa petite patrie des pays sur lesquels les voyages d'un homme même aussi désintéressé que Livingstone semblaient avoir pour but de conférer des droits à l'Angleterre, Serpa Pinto fit en 1879 une traversée de l'Afrique australe qui l'amena au Transvaal. De 1883 à 1885, Brilo Capello et Ivens recommencèrent la traversée qu'ils avaient aidé Serpa Pinlo à accomplir, et procédèrent à une exploration du Katanga.

Le temps des explorations désintéressées était passé, et la fièvre coloniale avait déjà fait entre les puissances euro péennes son œuvre de jalousie, à supposer que la métropole de Livingstone eût éprouvé, au cours de ses explorations, les sentiments de beau désintéressement qu'elle récompensait en lui.

L'année même oi^i Capello et Ivens terminaient leur voyage de traversée au nord du Zambèse, Schiniz faisait une hydrographie définitive du lac A''gami ; en 1886, Serpa Pinto publiait sa fameuse carte du Mozambicpie, titre scientifique dont il espérait faire pour sa patrie un titre de propriété.

De leur côté, les Anglais continuaient leur œuvre dans la région du Chiréet du Nyassa, chez les Machonaset chez les Matabélés : les reconnaissances les plus célèbres sont celles de Scharp en 1889-1890 et celle de Last qui acheva de nous renseigner sur la région du Chiré. Le Manica et le Matabélé étaient aussi étudiés par les Portugais Oliveira et Mores Pinto.

11 serait injuste de ne point rappeler, à côté de ces grandes explorations contemporaines, celles de quelques

prédécesseurs qui, sans avoir résolu le problème essentiel, avaient du moins posé les principales questions.

On doit ainsi citer Ladislas Madgyar (1853-1856), Silva Porto (1853), Andcrsson (1850-1853), Green (1856), Baines (1800-1861) et Mauch, qui signala le premier la présence de lor en quantité notable dans l'Afrique australe. Depuis l'annexion, rormcUe ou déguisée, de la plupart des pays de l'ancienne Afrique portugaise par la Grande-Bretagne, des caries ontété régulièrement dressées, soit par les soins du gouvernement métropolitain, soit aux frais des grandes compagnies, comme la Chartered, quien masquaient et en préparaient raction. Le développement du réseau des voies ferrées, l'extension des entreprises minières ont valu nombre de travaux intéressant le relief et la géologie de ces vastes contrées. Ainsi, la mise en valeur des mines de diamants de Kimberley, l'ouverture des mines d'or du Transvaal ont entraîné beaucoup d'études dont la science a profité comme lintérôt.

L'intervention des Allemands, en 1885, dansla région du sud-ouest de l'^VIVique et leur établissement définitif, consommé par la conviuition anglo allemande de 1890, eurent pour résultat un grand essor de l'exploration dans les pays de Damara et de Namakoua. Depuis les voyages d'Andersson, les explorations qui ont fait le mieux connaître le pays soumis aujourd hui à l'empire d'Allemagne sont celles du capitaine Von François et du comte Pfeil. Les colonies allemandes du Sud-Ouest sont dès maintenant, grâce à l'organisation méthodique et scientifique supérieure qui a présidé à cette œuvre, parmi les mieux carto graphiées qui soient en Afrique.

Ce que l'exploration africaine a appris. — Au cours d'un siècle d'explorations, et surtout à la suite des découvertes des trente dernières années du xix* siècle, notre connaissance de l'Afrique a été complètement renouvelée. Dans certains parages, comme, par exemple, l'Algérie- Tunisie, la colonie du Cap et l'Afrique orientale allemande, puis les parties maritimes de l'Afrique occidentale française, des cartes ont été dressées qui, à certains égards, peuvent rivaliser avec les cartes de maintes régions européennes. Mais on peut, dès aujourd'hui, résumer les grands traits de géographie générale et de géographie

africaine que cette œuvre colossale d'exploi*alion a fixés.

On connaît dès maintenant la dis|)osilion j:;^(''n(''rale du relief de l'Afrique. Dos caries tracées aujourd'tiui ont disparu des fictions qui y figuraient jadis, comme celle d'un massif du Foula-Djallon ég-al et symétrique de celui de l'Ethiopie, comme celle d'un grand relief loagitudi-nal et d'un grand relief transversal de ce continent. L'importance du relief de l'Afrique orientale s'est révélée, la modicité des montagnes de l'Ouest est également connue ; enfin, les grandes entailles dans lesquelles sont les lacs de l'Est ont été examinées dans leur rapport avec les lignes de soulèvement africain et ont contribué à expliquer la nature vraie des formes de montagnes et de plateaux qui en sont voisines.

IMais il n'est peut-être pas de fait plus mémorable porté à la connaissance du monde civilisé que celui de l'existence des grands fleuves et des grands lacs de l'intérieur de l'Afrique. La connaissance du Nil s'est perfectionnée et achevée. En vingt-cinq ans, on a su ce qu'était le Congo et d'où il venait, quelle était la valeur du Zambèze et du Niger. Des lacs colossaux comme le Victoria-Nyanza, le Tanganika et le Nyassa sont aujourd'hui étudiés par les mêmes moyens scientifiques que l'on a employés pour dresser des caries savantes du lac de Genève et dn lac de Constance. Et tous ces grands phénomènes d'hydrographie sont désormais mis en rapport avec les phénomènes climatériques qui les produisent, c'est-à-dire expliqués au moins dans leurs traits les plus généraux ; car l'élude climatérique de l'Afrique est assurément celle qui laisse encore le plus à désirer.

xVux espérances enthousiastes qu'avait fait naître l'exploration des vastes étendues de forêts situées dans les régions côUères ou à l'inttTieur le long des tleuves, a succédé une plus juste appréciation des éléments de richesse ou de pauvreté de l'Afrique. Le Sahara, mieux connu, n'est plus désormais séparé du Soudan comme la misère l'est de la richesse : on sait qu'il s'en rapproche par des transitions insensibles de savanes et de steppes. La découverte du Kalahari dans l'Afrique australe a diminué d'autant les espaces d'exubérante végétation sur lesquels comptait la convoitise coloniale des peuples européens en quête de nouvelles proies. Les explorateurs ont rendu, presque

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tous sans le savoir ot à peu près sans le dire, le service de tempérer des écarts d'imagination qui furent parfois des écarts de cupidité : en vingt ans, dans la dernière période des voyages d'études en Afrique, on en est venu à une considération plus rigoureuse et plus nuancée des ressources que présente chacune des régions do l'Africiue.

C'est aussi un des grands bénéfices de l'exploration contemporaine que d'avoir substitué à la notion fausse de peuplement par une masse énorme et homogène de nègres celle d'une répartition très délicate et différente, suivant les conditions naturelles de chaque région, de races qu'il est aussi sage de séparer entre elles et d'examiner à part que celles mêmes dont se compose notre population d'Europe. L'ethnographie africaine est devenue une science.

Aujourd'hui, l'enquête scientifique que les grands explorateurs ont commencée se poursuit aux risques et péi'ils de chacune des puissances intéressées dans l'œuvre de la colonisation. Mais celte œuvre est dégagée maintenant des périls qui ont fait l'honneur des grands découvreurs africains, si ditîérents d'ailleurs les uns des autres : Livingslone, doux, pauvrecthuniain; Stanley, plus ami de la force et plus soucieux du commerce; Brazza, reflétant quelquesunes des vertus de Livingstone et, comme lui, faisant honneur à son pays. Il est consolant de penser que la France a contribué pour beaucoup à la connaissance des pays d'Afrique et que, chez les représentants de sa force et de son influence morale, les écarts contraires à l'humanité n'ont été que rares et exceptionnels.

Exploration de Madagascar. — La reconnaissance de l'île de Madagascar, quoique commencée beaucoup plus tôt que celle de la plupart des pays de l'Afrique continentale, n'a été menée toutà fait àbien qu'après laconquète française. Madagascar avait été l'objet detudes géographiques et de convoitises coloniales parce qu'elle offrait, sur le chemin des Indes et au delà du cap de Bonne-Espérance, une base de ravitaillement tout à fait bien placée et privilégiée. Si l'île Maurice fut longtemps le port de ravitaillement des navires allant du Cap à l'Inde, la Grande Terre était le centre de- ravitaillement de Maurice comme de la Réunion. C'est ce qui explique dans le passé les persistantes tentatives de la France, et son obstination à considérer toujours

en dépit des revers et des oppositions de loulo nalnre, Madagnscar comme une colonie.

(lc|>(Mulant, dans la première moitié du xix* siècle, on n'avail encore que des cartes fort médiocres de ce pays : celle que faisait paraître en 1827 le major Owen n'était p^uère exacte que pour les côtes. La carte du capitaine Guillain, en 1841, rectifiait un certain nombre de données inexactes de son prédécesseur sur le dessin des côtes et des rivières qui y aboutissaient. On peut dire que le fondateur de la géographie malgache est le savant français Alfred Grandidier. Il voyagea sans interruption de 1S65 à 1870 sur les côtes et à l'intérieur de la grande île : c'est lui qui a donné, en 1869, la première carte de la province centrale d'Imérina, exécutée d'après les procédés d'une triangulation véritable. Cette œuvre a été complétée par les observations scientifiques du missionnaire P. Roblet, qui a étendu le réseau de triangulation de l'Imérina jusqu'au pays Betsiléo. Ces œuvres vraiment géographiques sont supérieures de beaucoup aux travaux, pourtant fort utiles, que les deux Anglais Sibree et Oliver avaient consacrés soit à l'ensemble de l'île, soit aux provinces centrales, si curieuses dans leur constitution orographique. Non content de dresser des cartes correctes et scientitiques, M. Alfred Grandidier s'est consacré, au cours de sa première exploration et dans la suite, à l'examen détaillé des conditions géographiques de Madagascar. C'est encore à lui que l'on doit la première escjuisse raisonnée du relief de IMadagascar. Les explorateurs français qui lui succédèrent rendent tous hommage à son autorité et considèrent son labeur comme la base de toutes les découvertes ultérieures.

En 1888-1889, la grande exploration de MM. Calai, Maistre et Foucart révélait le caractère général du relief et de la végétation de Madagascar, sur les confins du massif central et de la plaine Sakalave. Après eux, Douliot faisait connaître la plaine occidentale entre Mamtirano et le Mangoka ; il s'attachait particulièrement à faire connaître le régime du climat et des cours d'eau de la plaine de l'Ouest. Cette exploration lui coûta la vie. Enfin, M. Emile Gautier vient de publier une carte et une étude de la géographie physique de Madagascar qui soal le résultat de plus de cinq années d'exploration.

A côté de ces travaux spécialement géographiques qui soiil rtruvre de pioniiin's isolés, agissant soit à leurs frais, soil avec l'aide des su hveii lions do la métropole, il faudrait citer les nombreuses missions d'officiers topographes, d'ingénieurs hydrographes de l'armée et de l'administrai ion ci vile de Madagascar. Tous ces travaux ont été contrôlés el rapprochés par les soins de l'adminislration du général Galliéni, gouverneur général de l'île. L'impulsion donnée aux travaux publics, routes, chemins de fer, éclairage et balisage des côtes a déjà porté ses fruits. La grande île de Madagascar, que l'on considérait, la veille même de la conquête française, comme environnée dans sa partie centrale d'un rempart inextricable de forêts, se révèle aujourd'hui avec son infinie variété d'aspects dans le relief, dans la végétation, dans, le caractère de ses haliitants. Comme l'Afrique, la science ne l'a montrée ni conforme aux souhaits des enthousiastes, ni d'accord avec les critiques des pessimistes; aux notions simples et fausses, elle a substitué des détails variés et complexes : c'est le sort de toutes les explorations.

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