CHAPITRE VII
LES EXPLOR.VTIUiNS POLAmES.
Sommaire •
Explorations polaires antarctiques. — Ce sont des voyages de caraclèifs el de résultats purement scieulifiques. Dick Gherritz découvre en 169'» la Itrre qui porte son nom, niiiis c'est seulement à partir de 1820 qu'on organise de véritables expéditions suil-poiaires. Deux périodes : de 1820 à 1850, découvertes de terres nouvelles; 18.iU à 1900, reconnaissance et étude scientilique de ces terres. Première période : Découverte des terres de Pierre M et lï Alexandre /«'', par Bellingshausen; des Shetland du Sud, par Smith ; des terres de Grahum et d'Enderhy, par B/scoï; des I erres Louis- P/dlippe, JoiuviUe, Clarie et Adélie, par Dumonl d'Urville; de la Terre Victoria, par James Ross. Deuxième période : Voyages de reconnaissances de la Belgica, du Gauss, de la Discovfn/ et de VAntarcHc. On acquiert des notions plus précises sur lia topographie antarctique, auxquelhis s';idjoignent des découvertes sousmariues, des observations sur le relief, le climat, la âore, la faune.
Explorations polaires arctiques — Elles datent véritablement du
LES EXPLOUATlOiNS l'OLAlKKS. 97
xvi'^ siècle et leur histoire est iloiiiinée par trois grautles préoccupations, trois grands problèmes : la recherclic du passa^'C du Nord-Est, celle du passage du Nord-Ouest et l'exploration du pôle Nord.
Passage du Nord-Ouest. — Jean et Sébastien Cabot donnent le signal tl'i'.tT et l.M"). Frobishcv, Davis et surtout Hudson, puis Baffin, contiruieut. Fondation de la Compafpiie de la baie d'IIw/son (1(>80), qui contribue à étendre la connaissance des contrées arcliipies; Scovesby s'avance juscpi'au 80" de latitude. Au comnieiicemenl du .vix" siècle, les expéditions prennent un caractère vraiment systématique et scieutiGque. Reconnaissance de l'archipel polaire américain. Voyages de Ross et de Parrij (1818 à I8"2'.)). i'arry découvre les détroits de Fox, du Fury et de l'ilécla et ouvre ainsi la voie aux futurs découvreurs du passage du Nord-Ouest.
John Franklin. — Ses explorations de la côte polaire nord-américaine. Il \ eut résoudre définitivement le problème du passage du Nord-Ouest, mais disparait dans sa dernière expédition. Expéditions parties à la recherclie de P'ranklin. Mac Clinlosh et Mac-dure. Ce dernier pénètre dans le détroit de Behring.
Passage du Nord-Est. — Willoughby et Chancellor dans la mer Blanche. Burrough à la Nouvelle-Zemble, Hudson entrevoit le Spitzberg et l'ile Jan Mayen. Le Hollandais Barenlz au Spitzberg; son hivernage. — Colonisation de la Sibérie par les Cosaques au xvi" siècle. Behring découvre le détroit qui porte son nom il741). Cook et La l'érouse. Le Suédois Nordenskjôld découvre le passage du Nord- Est et, parti de Norvège, arrive au détroit de Behring (1879). Ueconnaissance des mers polaires et des approches du pôle. Parry dépasse le 82"; Kane alTirme l'existence d'une mer libre de glaces s'étendant jusqu'au [lôie, mais liages la cherche en vain; expédition du Polaris (18G9). Pager et WeyprechI découvrent la Terre François-Joseph (1874). Expédition de Nares, qui démontre l'existence de la mer libre de glaces. Désastre de la Jeannette (1879).
Expéditions de Nansen. — Ses voyages préliminaires au Groenland, à l'île Jau Mayen, au Spitzberg. 11 s'assure de l'existence d'un courant portant, par une lente dérive, les eaux de l'océan Glacial de Sibérie vers le Groenland ; en sabandonnant à ce courant, on devait sûrement atteindre le pôle. Le Fiam part de Norvège le 2i juin 189-3, puis navigue au gré de la banquise rencontrée le 20 septembre. Le 14 mars 1895, étant par 83" 24', Nansen abandonne le Fram avec un seul compagnon, Johansen, et arrive jusqu'à 418 kilomètres du pôle. De là, il bat en retraite et arrive le 6 août à la Terre François Joseph, oii il vit pendant un an jusqu'à sa rencontre avec l'expédition Jackson qui le ramène en Norvège le 13 août 1896. Sou lieutenant Sverdrup fait sur le Fram de nouvelles expéditions. En 1900, le duc des Abruzes dépasse de 19 minutes la latitude atteinte par Nansen.
a. Explorations polaires antarctiques.
Leur caractère. — Les voyages de Cook, avons-nous dit, réduisirent à néant l'hypothèse du « continent austral » ; il serait plus exact de dire (|u'ils la déplacèrent.
On ne chercha plus le continent austral en Océanie, mais vers le pôle Sud.
Ces expéditions sud-polaires, qui remontent à une époque assez lointaine*, ont une physionomie à part : ce ne sont plus des entreprises commerciales ou guerrières, mais des voyages de caractère et de résultats purement scientifiques. Dans ces parages dangereux des extrémités du monde, sur ces mers inhospitalières et tempétueuses, hérissées d'écueils, obstruées de montagnes de glace, rien ne pouvait attirer l'homme, sinon celte curiosité passionnée, ce désir « d'apprendre toujours >> qui caractérisent l'esprit humain.
Le premier qui s'aventura sous ces hautes latitudes n'y fut cependant pas conduit par la science, mais par la tempête : ce fut un Hollandais, Dick Gherritz, qui, en 1599, découvrit ainsi, vers le 64° de latitude sud, une haute terre neigeuse, à laquelle est resté son nom.
Mais, à l'exception de cette découverte fortuite, il n'y a pas jusqu'au xix* siècle de véritables expéditions sudpolaires. Leur développement ne date que de 1820 à nos jours. Il se scinde en deux périodes d'assez égale durée : de 18'20 à 1850 environ, la découverte de terres nouvelles; de 1850 à 1900, la reconnaissance et l'étude scientifique de ces terres.
Première période : Bellingshausen, Dumont d'Urville, Ross. — La première période s'ouvre par les voyages : du Russe Bellingshausen, qui découvre en 1821 les terres de Pierre /'"' et à' Alexandre P', — et de l'Anglais Smith, qui découvre, à la même date, les Shetland du Sud. — Les pêcheurs de baleines jouèrent dans ces régions de l'Océan polaire un rôle analogue à celui des boucaniers anglais du xviii* siècle dans les mers australes proprement dites. L'un d'eux, Biscoë, ajoute aux découvertes précédentes celle des terres de Graham et d'Enderby (1830).
Dix ans plus tard, le mouvement reprend avec l'Américain Wilkes, qui attache son nom à une autre terre antarctique ; avec le Français Dumont d'Urville, digne continuateur des Bougainville et des La Pérouse, qui découvre, de 1838 à 1841, les terres Louis- Philippe, Joinville, Clarie et Adélie; enfin, avec l'Anglais James Ross, qui découvre la Terie Victoria, couverte de volcans dont deux portent
encore les noms des navires de l'expédition, VErèbe et la Terror (1).
Période contemporaine. — La géographie du monde anlarctit|ue s'est donc considérablement enrichie au cours du xix" siècle; mais il ne faut pas attribuer à la plupart (le ces résultais une valeur absolue.
Ouelques-unes de ces terres sont encore enveloppées dincertitudes : les navigateurs n'ont pu y aborder : ils n'ont fait que les entrevoir, souvent à travers un épais rideau de brumes (2). Ces contrées aux formes indécises, perdues dans les brouillards jiolaires, celte « Antarctide » énigmatique dormant dans son manteau de glace, attirent les navigateurs d'aujourd'hui, comme l'Océanie et ses îles attirèrent les navigateurs d'autrefois. Reconnaître les terres voisines du pôle Sud, en préciser la situation, en saisir la physionomie, en déterminer la connexion probable; en un mot, faire la synthèse scientiticjue des voyages et des travaux précédents, transformer ces régions mortes en autant de provinces de la science, sinon de la civilisation, tel est le but que se proposent les expéditions antarctiques contemporaines, dont les plus récentes sont celles de la Belgica (1899-1900), organisée par le gouvernement belge; du Gouss (1901-1902) (gouvernement allemand,; de la Discovery (gouvernement anglais) et de VAnlarclic.
Principaux résultats. — Les résultats de ces grandes entreprises internationales peuvent se classer sous trois chefs: \° reconnaissance des terres précédemment découvertes et rectification des erreurs commises par certains navigateurs et cartographes; — 2° constatations nouvelles; — 3° observations scientifiques générales.
A la mission de la Belgica revient l'honneur d'avoir remis au point la topographie antarctique, au moins pour une partie assez notable des régions sud-polaires. Ces
(1) Toutes ces expéditions sont longtemps restées presque inconnues du public. L'initiative anglaise travaille aujourd'hui à les populariser. La Société géographique de Londres vient de publier un manuel antarctique avec carte et bibliographie complète, où sont réunis, en tout ou partie, les journaux et les relations de Biscoë, Wilkes, Dumoat dUrville, etc.
(2) Par exemple la terre d'Euderby, qu'on n'a pu voir jusqu'ici qu'à 40 ou 60 kilomètres.
100 GÉOGRAPIIIK GliNÉRALK.
régions forment en cIVcl deux groupes distincts : l'un conjprend \es archipels de Dick Gherrilz et des Shelland du Sud; les terres Alexandre I", (iraliam et Victoria, liantes Icn-cs rnontueuses au profil déchiqueté, aux pnissanls volcans, groupe évidemment apparenté aux contrées de r(îxtrènie sud auiéricain. — L'autre groupe compr(!nd les lerres de Clarie et Adélic, de M'ilkcs et i\ lùiderbij, aux contours flottants, à la physionomie imprécise encore.
La Belgica et les autres expéditions, ses émules, n'ont étudié à fond que le premier groupe : leurs observations ont permis de combler plus d'une lacune et de rectifier plus dune erreur dans le tracé de l'archipel de Dick (iherritz, des lerres Graham et Victoria. On avait jusqu'alors placé un peu à laventurc certains détroits et certaines îles. On croyait, d'après Bcliingshausen, à l'exisicnce d'une grande muraille de glace, barrant la route au sud des îles Pierre et Alexandre \"'. La Belgica n'en a pas trouvé trace, non plus (jue d'une terre signalée en 1840 par ^A'alker, de l'expéchlion Wilkor.
A ces rectifications de nos connaissances antarctiques, la Belgica vient de joindre d'autres découvertes. 11 ne s'agit pas de découvertes territoriales, mais sous-marines. Des sondages antérieurs avaient depuis longtemps révélé deux plateaux continentaux, situés l'un à l'est de la terre Victoria, l'autre entre les terres Alexandre \" et Graham. Les sondages de la Belgica en ont révélé un autre, entre le 75° et le 103° de long. 0. de Graham, et du 70" au 71°35' de lat. sud. La continuité probable de ces trois plateaux est une des raisons sur lesquelles se fonde l'hypothèse, actuellement très eu faveur, de l'existence d'un continent anlarclique au delà du 72° parallèle.
Citons les principales tentatives des dernières années. C'est d'abord celle de l'Allemand Von Drygalsky qui pénétra au sud de l'île de Kerguelen jusqu'au 60" 50' de latitude australe. En 1901-1903 le Suédois Otto Nordenskjold dépassa la terre Louis-Philippe, arriva à peu près à la mènu^ latitude que ^ on Drygalski et fut sauvé par le navire VUruguag, lorsque ÏAnlarclic, navire de la mission, eût été écras'é.
Beaucoup plus considérables ont été les découvertes faites de 1901 à 1904 par l'Anglais Scot sur le navire Discoverg. Cette mission reconnut le volcan l^rebus, révéla de
LES EXPLORATIONS POLAIRES. dOl
iiouYolIes régions montagneuses beaucou|) plus loin vers le sud cL, grâce à l'emploi des traîneaux, (l(''passa le 83° de latitude australe.
La mission française du docteur Cliarcot a contribué fi enrichir nos observations sur la géographie des terres polaires australes en reconnaissant la terre d'Alexandre et la terre de Graham (1904-1905).
b. Exploralions polaires arcliqiies.
Les origines, les caractères essentiels. — Il y aurait quelque exagération à faire remonter à Pythéas (3'iO ans après J.-C.) la première exploration nord -polaire : son grand voyage dans les mers boréales resta à létat d'exception ; bien des siècles s'écoulèrent sans qu'on osât suivre ses traces. Seuls les Normands, au x" siècle, parcoururent ces régions redoutées ; mais, comme nous lavons vu, le souvenir de leurs découvertes ne tarda pas à s'effacer de la mémoire des hommes.
Il faut attendre jusqu'au xvi" siècle pour constater une reprise des expéditions arctiques : le grand mouvement qui poussait les peuples d'Europe vers l'inconnu les entraîna également dans cet Océan septentrional dont on savait si peu de chose.
Trois grandes préoccupations, trois grands problèmes dominent toute l'histoire des explorations arctiques : la recherche du passage du Nord-Est ; celle du passage du Nord-Ouest, et l'exploi'ation du pôle Nord.
Ces « passages», que l'on esp('rait trouver aux extrémités seplentrioiuiles de l'Ancien et du Nouveau Monde, devaient, pensait-on, conduire aux Indes, aux pays d'Extrême-Orient dont rêva toujours le moyen âge, et qui furent la « grande pensée » de tous les hommes des xv^et xvi* siècles. L'Inde, la Chine, les « pays de l'or et des épices » ont été le mobile constant des plus grandes découvertes.
Chacune des nations européennes voulut avoir « sa route de l'Inde » : le Portugal conquit celle d'Afrique ; l'Espagne, celle d'Amérique ; les autres cherchèrent la leur, ou par le nord de l'Asie (passage du Nord-Est), ou par le nord de l'Amérique (passage du Nord-Ouest). La science et l'expérience d'alors étaient trop incomplètes pour suffisamment
renseigner les hardis marins sur le véritable caractère du monde boréal et les difficultés presque insurmontables qu'y devait rencontrer, la navigation. Il fallut plusieurs siècles d'infructueuses tentatives pour convaincre les opiniâtres chercheurs des passages arctiques que ces passages étaient impraticables et situés dans des régions hostiles non seulement à toute vie commerciale, mais encore à toute vie humaine.
L'histoire des découvertes nord-polaires a été appelée avec raison le « martyrologe de la géographie ». Rien de monotone et de navrant à la fois comme le récit de ces lamentables odyssées à travers les mers boréales; rien de poignant et d'admirable en même temps comme cette lutte sans trêve de l'énergie humaine contre les puissances coalisées de la nature. C'est d'abord le froid, un froid terrible de 50° au-dessous de zéro ; c'est le dénuement et la faim dans ces régions couvertes d'une épaisse couche de glace et où l'on ne rencontre d'autres êtres vivants que des ours blancs, des phoques et quelques oiseaux arctiques, pétrels, mouettes et bruants des neiges. C'est la maladie, le scorbut, qui décime l'équipage. Ce sont surtout les glaces qui, l'hiver, emprisonnent le navire, l'immobilisent pendant des mois, puis, aux approches de l'été, se désagrègent en blocs compacts, en « toross (1) » qui s'accumulent autour du navire, l'enserrent d'une étreinte mortelle et finissent par l'écraser « comme une noisette ».
Et cependant, malgré ces dangers, les explorateurs arctiques se succèdent sans interruption ; et à peine une expédition s'est-elle engagée dans l'océan nord-polaire qu'une autre est déjà prête à la suivre. Les premiers ignorent les périls, mais leurs successeurs les connaissent : ils n'en continuent pas moins l'œuvre commencée, avec une ténacité invincible, avec un dévouement héroïque.
Passage du Nord-Ouest. — Les Cabot, Davis, Hudson, Baîfin. — C'est l'Angleterre qui pritTinitiative des grandes expéditions boréales et qui les poiu-suivit sans faiblir, depuis le xvi* siècle jusqu'à nos jours. Rivale maritime et commerciale de l'Espagne, elle voulut, elle aussi, s'ouvrir le chemin des riches marchés d'Orient. Aussi, dès 1497, le
(1) Expression du vocabulaire arctique, d'origine russe; on désigne ainsi des amoncellements de glaçons brisés par les pressions.
\'('Miilien Jean Cabot ayant proposé au roi d'Angleterre daller au Calhay par le nord de l'Amérique, Henri VII agréa son projet et lui confia le commandenient d'une expédition qui toucha terre au Labrador et à Terre-Neuve. Son Cû^ Sébastien Cabot, parti en 1517 à la tète d'une deuxième expédition, s'avança jusqu'au C)7°20' de latitude, mais les terreurs de son équipage l'obligèrent à revenir en Angleterre.
Elisabeth donna «ne vive impulsion aux entreprises maritimes : elle encouragea celles de Frobisher, qui découvrit, en 1578, la baie qui porte son nom; de Davis, qui découvrit, en 15S5, le détroit séparant l'extrémité méridionale du Groenland de la terre à laquelle Baffin attacha son nom quelques années plus tard.
En 1607, les voyages d'Hudson enrichirent de notions nouvelles la géographie des régions de l'extrême nord américain. Hiulson se proposa de rechercher à la fois les deux passages arctiques. Ses tentatives vers le nord-e^t (1) n'ayant pas réussi, il se tourna vers le nord-ouest; c'est alors qu'il ouvrit à la domination et au commerce anglais la vaste baie qui est restée pour l'Angleterre une source inépuisable de richesses. Presque en même temps (1616), Baffin découvrit le long chenal qui fait suite au détroit de Davis, entre le Groenland et l'archipel polaire américain.
Ces régions nouvelles attirèrent bientôt marins et marchands d'Europe : en 1670 fut fondée la Compagnie de la baie d'Hudson. Les baleinier^ anglais et hollandais y affluèrent, et, comme les boucaniers des mers australes au xvni* siècle, contribuèrent, par leurs courses aventureuses dans les eaux des mers boréales, à étendre la connaissance des contrées arctiques.
Le plus connu d'entre eux, Scoresby, s'avança jusqu'au 86" de latitude ; d'autres auraient même, dit-on, prématurément découvert la terre François-Joseph ; mais les résultats de leurs navigations sous ces hautes latitudes n'ont pas la rigoureuse valeur des expéditions de caractère vraiment systématiciue et scientifique.
Expéditions scientifiques du XIX* siècle. — Celles-ci ne s'organisèrent définitivement sous cette forme que dans
(1) Voy. Passage du Nord-Est.
les prornières années du xix"' siècle. Cet intervalle do près de deux cents ans dans la recherche du passage d i Nord-Ouest s'expli(]ue par des raisons d'ordre pratique. L'Angleterre avait fini par reconnaître l'inutilité de ses fentativesau point de vue commercial : sans doute le trafic des fourrures canadiennes, les pêcheries de morses et de baleines olïVaient de nouvelles et précieuses ressources; mais, à mesure que les navires anglais s'avançaient vers le nord, ils ne rencontraient que des terres désertes, des chenaux obstrués de glaces, des difficultés et des périls. Il était donc impossible de s'ouvrir, dans de telles contrées, une route directe et de parcours commode vers l'Orient.
Mais si le commerce n'avait rien à gagner aux expéditions arctiques du nord-ouest, il n'en était pas de môme de la science. Sans parler de la curiosité qui porte l'esprit humain à se rendre compte de tout ce qui l'entoure, un autre mobile inspira la rej^rise des explorations boréales : ce mobile, c'est celui que nous avons déjà signalé en parlant des découvertes du xvni'' siècle : c'est le zèle scientifique. On partit pour le pôle, non comme jadis à la conquête des richesses, de l'or, des aromates, des esclaves, des terres, mais à la conquête d'idées, de notions iné(|ites de géographie générale et de physique terrestre. A cette entreprise inlelloftuelle, chaque peuple apporta des qualités diflerentes :1a France son généreux enthousiasme (1), l'Allemagne et l'Angleterre la « longue patience » qui est le génie de leur race ; la Scandinavie cet esprit d'aventures que lui léguèrent les Vikings du x'' siècle.
L'année 1818 inaugura le double courant que manpient, dans les régions antarctiques, le voyage du Russe Bellingshausen et, dans les régions arctiques, les voyages des Anglais Ross et Parry.
Reconnaissance de l'archipel polaire américain. —
Le théâtre de ces explorations est la régit)n comprise entre le pôle Nord et les côtes d'Amérique septentrionale. Ce vaste espace est occupé par un dédale de terres désigné généralement sous le nom d\trcliipel jjuluirc américain. L'accès de cet « immense labyrinthe deau, de
(I) La France a eu moins de pari aux expéditions arrliqiies qu'aux expéditions antarcliiiues. (lependanl son caractère traditionnel se nianiue bien dans les voyages de La Pérouse et la carrière de René Bellot.
LES E?(PI.ORATIONS POLAIHES. 103
terres ol dr glaces >^ estuno snito do délroils (|ni conimonce par coux de Davis el de lîalTin et se coiiliniie, à Fouesl, vers Tocéan racifii|ue, par ceux de Lancasire, de lîarrow, de Melville el de Mac-Clure; au nord, vers le pôle, par ceux de Smilh, de Kennedy et de Robeson. La reconnaissance de ces divers détroits, la découverte et l'étude de ces diverses terres ont été l'objecUf de toutes les expédilions arctiques contemporaines.
Boss, Parry, John Franklin. — Dans une série de voyages exécutés de 1818 à 1829, Boss et Parry précisèrent la physionomie de l'archipel polaire américain. Pénétrant par les détroits de Davis et de Baffin, ils s'engagèrent dans le chenal de l'Ouest, en reconnurent les différentes sections (détroits de Lancastre, du Prince Régent, de l*)arrow, de Melville), et découvrirent sur ses rives l'île Melville (presque à l'extrémité occidentale du chenal) et la péninsule de Boothia (presque à l'extrémité orientale) où Ross détermina la position du pôle magnétique.
Parry fit plus encore. Dans deux autres « campagnes « arctiques, il explora la partie qui s'étend entre la péninsule de Boothia et la baie d'Hudson : il découvrit les détroits de Fox, du Fury et de l'Héela, qui mènent de la baie d'Hudson au détroit du Prince Régent. Parry contribua ainsi à ouvrir la voie aux futures découvreurs du passage du Nord-Ouest, en leur donnant la clef du dédale des détroits de l'archipel polaire américain ; il restait désormais peu de chose à faire pour franchir la dernière de ces passes et retrouver au delà les eaux de l'océan Pacifique. Enfin, dans une pointe audacieuse vers le nord, Parry s'avança plus près du pôle qu'aucun de ses devanciers (1).
Cependant, les côtes septentrionales de l'Amérique polaire étaient encore inexplorées sur une assez vaste étendue. Sir John Franklin fut chargé de combler cette lacune. De 1819 à 182-2 et de 1825 à 1827, il releva la côte polaire nord-américaine , depuis la rivière Coppermine jusqu'à l'ouest du Mackenzie, à 250 milles environ du cap des Glaces de Cook(2j. L'œuvre de Franklin dans ces parages
(1) Voy. Explorations du pôle Xord.
(2) On sait qii ■ Cook, dans son IroisiAme voyage, s'avnnrri dans h' détroit de Behring, qu'il dépassa de pins de r.", jusqu'à nne pointe avancée où les glaces l'arrêtèrent et qu'il nomma, pour rcUe raison, cap des Glaces.
<06 GÉOGRAPniE GÉNÉRALE.
fut complétée et achevée par Beechey, Bach et trois agents de la Compagnie de la baie d'Hudson : Dease, Simpson eiBae, de 1827 à 1854. «Désormais, on put embrasser nettement dans son ensemble le grand problème du passage du Nord, tant dans ses parties déjà résolues que dans ses parties inachevées. » (V. de Saint-Martin.) Grâce auxeflbrts de Hoss, Parry et Franklin, la soin lion était presque trouvée. Franklin voulut la formuler d'une façon définitive: il s'embarqua en 1845 pour une expédition d'où il ne revint jamais. Son sort émut l'Europe. De 1845 à 1858, plus de vingt et une expéditions, organisées soit parlady Franklin, soit par les gouvernements anglais et américains, se succédèrent à sa recherche. Quelques-uns de ces intrépides sauveteurs périrent au milieu de leur œuvre, entre autres le Français Bené Bellol, jeune officier de vingt-sept ans, de l'expédition Inglefield, qui fut englouti dans les glaces en 1853.
De ces expéditions, deux surtout sont à retenir : celle de Mac-Clinlosh, qui retrouva enfin les restes de Franklin et de ses compagnons, morts de faim et de misère, ensevelis, comme tant d'autres, dans le « grand cimetière blanc » ; et celle de Mac-Clure, qui, récoltant ce que ses glorieux devanciers avaient semé, pénétra en 1850 dans le délroit de Behring, s'engagea vers l'est dans une passe étroite, libre de glaces, qui prit le nom de délroil de Mac-Clure, et retrouva au delà les détroits de Melville et de BarroAv découverts par Ross et Parry. Le passage du Nord-Ouesl, cherché depuis trois cent cinquante ans, était trouvé.
Passage du Nord-Est. — Willoughby, Chancellor, Barentz. — L'histoire du passage du Xord-Est poursuit un développement parallèle, avec des caractères à peu près analogues et une durée à peu près égale. Le problème se pose ici cependant avec des difficultés moindres, les régions arctiques de l'ancien continent ayant une configuration beaucoup moins complexe que celle du nouveau ; mais le régime maritime est le même et les dangers sont identiques.
Ici encore, l'Angleterre s'inscrit en tête des explorations, mais elle ne garde pas son rang jusqu'au bout. La recherche du passage du Nord-Est n'est pas uno œuvre aussi exclusivement anglaise que celle du passage du Nord-Ouest :
c'est une œuvre « septentrionale, russe et Scandinave ».
Les [trcniiers navigateurs qui se dirigèrent, en lô.'iS, vers les terres inconnues de l'Est boréal, sont envoyés vers les Indes par la Compagnie des Marchands de Londres, d'après un plan proposé par Sébastien Cabot. Sous la conduite de Willoughliy et de Richard Chancellor, l'expédition suivit les traces d'Other et de NA^iH'stan, les marchands danois du X* siècle; Willoughby se perdit corps et biens sur la côte de Laponie.
Ghancellor l'ut plus heureux : il traversa la mer Blanche, aborda à Arkhangelsk et signa avec « le grand-duc de Moscovie » un traité qui inaugura les relations commerciales anglo-russes.
En 1556, une autre expédition, frétée par la Compagnie moscovite anglaise et commandée par Burrough, reconnut les bouches delà Petchora, l'île de Vaigatch, le détroit de Kara, qui sépare cette île du continent, et l'extrémité méridionale de la Nouvelle-Zemble. Hudson, en 1607, dans une tentative vers le nord-est, vit également le Spitzberg et l'île Jan Mayen. Mais peu à peu l'altention de l'Angleterre, fortement sollicitée vers l'ouest, se détourna de ces parages, où sa succession fut reprise par la Hollande.
Le gouvernement des Provinces-Unies prépara à son tour trois expéditions dont la direction fut confiée à un pilote émérite, Guillaume Barenlz. Parti du Texel en 1594, Barenlzse dirigea par la mer Blanche vers l'île de Vaïgatch, explora et redécouvrit la côte occidentale de la Nouvelle- Zemble; le froid, les brouillards et les glaces le forcèrent à revenir en Europe. Un autre voyage, l'année suivante, n'eut pas plus de succès. Il repartit en 1596, redécouvrit le Spitzberg, à peine entrevu par Hudson, et revint à la Nouvelle-Zemble ; mais, pris par les glaces, il dut passer l'hiver dans ces régions désolées : c'est le premier hivernage arctique tenté par des Européens. Après dix mois de terribles souffrances, la prison s'ouvrit et l'expédition put reprendre la mer; mais Barentz ne survécut pas aux fatigues de l'hivernage: il mourut en route. Deux cent soixante dix-huit ans plus tard, un capitaine norvégien, Carlsen,relrouva 1î571j encore parfaitement intacte la maison de Barentz et de ses compagnons : on peut la voir au musée naval de La Haye.
Les Russes : Behring. — Découragés |);ii' la mallicurcuse issuo (le leurs l.eulalives, Uîs Ilollaudais se relirèienl, laissaul le champ libre aux Jhisscs. (leux-ci éLaieul, eu eUel, mieux placés que tous les autres peuples pour étudier à Tond les régions uord-polaires de l'ancien continent. Ils le comprirent et, dès 1504, commencèrent l'exploration et la colonisation de la Sibérie, oi^i les Cosaques jouèrent le rôle principal. Ils s'avancèrent peu à peu sur lObi, riénissei, la Lena, la Kolyma, et découvrirent le cap Tchéliouskine, « cette borne septentrionale de TAncien Monde ». En 1741, Pierre le Grand ayant confie la reconnaissance complète des côtes sibériennes à un officier danois à son service, Vitus Behring^ celui-ci découvrit, au prix de sa vie, le détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique. La découverte accidentelle des îles de la Noiivelle-Siiérie parle marchand russe LiaL'Iio/f c\o\. le cycle des navigations moscovites dans Tocéan (ilacial arctique.
Cook et La Pérouse. — La transition entre Busses du xvui'- siècle et Scandinaves du xix" siècle est faite par les Franco-Anglais. Cook, avons-nous déjà dit en note, dans son dernier voyage (1778) dépassa d'environ 5° le déiroit de Behring jusqu'au point qu'il nomma cap des Glaces.
La Pérouse (1785) précisa la géographie du littoral de la iMandchourie et enrichit l'hydrographie de la mer d'Okotsk.
Le XIX" siècle : Nordenskjôld. — Avec le xix'= siècle apparaissent enfin les découvreurs du passage du Nord-Est : les Suédois; c'esl au SuédoisJVordenskjôldq\iGre\\enl l'honneur de cette découverte. Le succès de son expédition s'explique par une remarque qui avait échappé à ses devancieis. Nordenskjôld observa que la grande masse d'eau relativement chaude apportée à l'océan (ilacial arcli(|uc par les fleuves sibériens devait maintenir le long du littoral un canal d'eau libre suffisamment large pour y faire passer un navire. L'expérience démontra la justesse de cette observation. Parti de Tromse, sur la Vega, en 1878, Nordenskjôld, suivant de très près la cote, doubla, le premier, le cap Tchéliouskine, et j)arvint au déiroit de Behring, non cependant sans avoir été arrêté neuf mois par les glaces aux environs de lesluairc de la Kolyma.
LKS EXPLORATIONS POLAIKES. 109
!< Le 20 juillet 1879, au matin, dit-il, nous doublâmes la poinle orientale de l'Asie. Le passage nord-est, vainement clierché depuis trois cent vingt-six ans, était rranclii : le pavillon suédois flotta sur le grand màt, et nos eaiions firent retentir les échos de l'Ancien et du Nouveau Moucha! »
Reconnaissance des mers polaires et des approches du pôle Nord. — Parry, Kane, Hayes. — L'activité des recherches arctiques ne s'est pas seulement bornée à la découverte des deux routes du Nord ; elle s'est attachée à l'exploration du bassin polaire lui-même, c'est-à-dire du vaste espace compris entre le pôle et, d'une part, l'archipel américain, de l'autre le Groenland, le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, la côte et les îles sibériennes. Cet espace est occupé par une mer glacée de l 500 000 milles carrés d'étendue. La circulation est presque impossible aux navires, sur cette surface dure, inégale, parsemée d'aspérités et de monticules de glace vive; à peine, de temps à autre, en été, quelques-uns de ces bassins d'eau libre que les Russes appellent des « polynias » ; mais le reste n'est qu'un chamj) de glaces; on n'y peut avancer qu'en employant tour à tour des embarcations et des traîneaux conduits par des attelages de chiens sibériens ou halés à dos d'homme.
Le premier de tous ceux qui s'aventurèrent vers le pôle boréal est l'Anglais Parry, dont nous avons déjà signalé, en 1827, l'audacieuse tentative : après avoir amarré son navire dans une île au nord du Spitzberg, il s'avança jusqu'à S2°i5 , la plus haute latitude à laquelle on fut parvenu jusfiu'à lui.
De 1850 à 1870, les Américains, entrant en scène à leur tour, organisèrent trois expéditions au pôle Nord : celles des D" Kane, Hall et Hayes.
AV//je (1854), parvenu juscpi'au détroit de Smith, affirma l'existence d'une mer libre s'étendant jusqu'au pôle.
Hayes, parti, sur la foi de ces indications, à la recherche de la mer libre du pôle, n'en trouva pas trace (ce n'était sans doute qu'une « polynia »), et découvrit seulement, à l'ouest du détroit de Smith, un canal qui porte son nom.
En 1869, l'expédition du Polaris se dirigea de New^- York vers les mêmes parages : l'un de ses principaux membres, le D'" Hall, découvrit le détroit de Robeson, qui fait suite à celui de Smith dans la direction du pôle, et
s'avança jusqu'au 82'*16' de latitude. Les courageux explorateurs endurèrent les plus cruelles soufTrances. Le scorbut fit périr plus de la moitié des compagnons de Hall ; luimême succomba au cours de l'expéditiou, elles survivants de l'équipage du Polaris écrasé par les glaces n'échappèrent à la mort que par miracle, après une dérive de plus de six mois sur un glaçon flottant.
Bougainville : le projet Lambert. — La France ne participa qu'en projet à cette grande entreprise internationale de la conquête du j)ôle Nord. Déjà, sous l'ancien régime, Bougainville avail dû renoncer à l'expédition qu'il se proposait d'accomplir dans les régions arctiques. Un jeune et aventureux officier, Gustave Lambert, devait également, vers 1870, prendre le commandement d'une expédilion au pôle Nord. Il fut tué à Buzenval, et l'idée ne fut reprise par personne.
Payer et Weyprecht. — C'est V Autriche qui prit rang vers la même époque, parmi les découvreurs arctiques, avec les lieutenants Payer et Weyprecht, partis sur le Tegettho/l' pour étudier le Gulf-stream jusque dans le bassin polaire. Entraînés parles glaces, « passagers d'une banquise », ils furent portés jusqu'à une immense terre formée d'un amas d'îles et située au nord du Spitzbergetde la Nouvelle-Zemble. Ils y séjournèrent presque un an, l'explorèrent, y firent des observations s(ùentifiques importantes et lui donnèrent le nom de Terre Finançais- Joseph (1874). La reconnaissance en fut continuée par l'Anglais Leigh Smith, en 1880 et 1881.
Nares et Markham. — L'Angleterre, en effet, revenant à sa tradition séculaire, envoya, en 1875, VAlert et la Discovery, sous le commandement du capitaine Nares, pour planter le pavillon britannique au pôle Nord. Les deux navires, mieux protégés que les précédents contre la pression des glaces, s'engagèrent dans les détroits de Smith, Kennedy et Robeson, où ils hivernèrent. De là, plusieurs membres de l'expédition partirent en reconnaissance : les deux plus caractéristiques de ces excursions sont celles des lieutenants Aldrich et Markham. Le premier, s'étant dirigé vers l'ouest, découvrit 370 kilomètres de côtes sur le litlo-
LES EXPLORATlOiNS POLAIRES. IH
ral (le rOcénn polaire; le second s'avança en traîneau, au milieu de diflîcullés inouïes, jusqu'à 740 kilomètres du pôle.
L'exprdilion de Nares rectifia l'erreur de Kane et de ses rompatrioles : on sut qu'il n'y avait point de mer libre vers le pôle, mais seulement des glaces à perte de vue.
La Jeannette. — Greeley, Lockwood. — Un nouveau navire, là Jeannelte, lancé en 1879 par le riche Américain Gordon Bennett et commandé par le ca pi (aine de Long, fut moins heureux que VAlert et la Discoverij : vaisseau, capitaine, équipage disparurent sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus; on n'en retrouva les débris que deux ans plus tard, aux environs du delta de la Lena. — L'expédition américaine Greeley (1884) eut à peu près le même sort : quelques hommes survécurent, dont le lieutenant Lockwood, qui dépassa de 4 minutes la latitude atteinte par Markham.
Principaux résultats. — Si nous voulons résumer, de 1827 à 1890, l'histoire de ces diverses tentatives de pénétration dans le bassin polaire, nous voyons que ces tentatives se répartissent entre trois routes. La plus fréquentée, de 18'27 à 1860, est celle du détroit de Smith, oîi s'aventurent les expéditions de Kane, Hall et Hayes, à la recherche delà « merlibre ». L'expédition de Nares rectifie cette erreur en établissant que, au contraire, ce chenal est encombré d'énormes banquises qui s'y engoulîrent et s'y entre-choquent avec violence.
La seconde route est le large bras de mer compris entre le Groenland etlaterre François-Joseph (Payer, Weyprecht, Leigh Smith).
La troisième est la route du détroit de Behring, inaugurée par Cook et reprise par la Jeannette.
Nansen. — En 1893 se place l'expédition qui a peutêtre eu le plus de retentissement au xix* siècle : celle du Norvégien Nansen.
Ce n'est pas que cet explorateur ait surmonté, dans sa marche vers le pôle, des obstacles beaucoup plus nombreux et plus terribles que ceux qu'avaient rencontrés ses devanciers, les Parry, les Markham, les Lockwood; mais Nan-
H2 GÉOGKM'Ulb; GÉNÉRALE.
sen a clé plus heureux ni plus liabilc aussi. Avcnluroiix à la façon des vieux Scandinaves, enlraîm- vors le pôle, comme il le dil lui-même, par « celle soil' d'aclion, cette aspiration à dépasser les limites du connu tpii inspirait dt'jà son peuple au temps des sagas », il n'a pas seulement Tclan, l'entlioUsiasme, mais aussi la réflexion et le calcul, l.e premier de presque tous les « héros du pôle » /^Nordenskjôld seul excepté), il fonda son expédition sur un raisonnement scientifique, d'une précision telle qu'il prédil à coup sûr « la direction, la durée et le tracé de sa dérive ». — Il s'est i' entraîné « par des voyages préliminaires, joignant la prali(|ue à la théorie. 11 a utilisé enfin tous les moyens que pouvaient lui fournir les progrès de la science moderne pour échapper aux dangers arctiques, aux glaces, à la faim, au froid, à la maladie. Son corps et son âme de fer ont résisté à toutes les fatigues, à toutes les souffrances ; son esprit de savant et de poète a saisi tous les aspects de la nature polaire et les a exprimés en un livre précis comme un traité de géographie, attachant comme une épopée, sorte d'7//at/e boréale, invraisemblable et tilanique.
L'idée directrice de Nansen se forma lentement, au cours de ses études et de ses voyages d' « entraînement » à l'île Jan Mayen, au Spitzberg, surtout au Groenland, dont il elfectua la première traversée de part en part (1888). — Or, en 188], on avait retrouvé, à l'extrémité sud occidentale du Groenland, les épaves de la Jeannette, perdue deux ans auparavant au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Il y avait donc un courant qui portait, par une lente dérive, les eaux de l'océan Glacial de Sibérie vers le Groenland. En s'abandonnant à ce courant, on atteindrait sûrement le pôle. Telle fut la conclusion ([u'en tira Nansen. « Il fallait, dit-il, accomplir sur un navire le voyage des épaves de la Jeannette, gagner les grands courants polaires de Sibérie et s'abandonner ensuite à la dérive vers le nord. »
Ce navire, le Fram {En avant!), construit spécialement en vue d'une navigation dans les glaces, petit, court, très épais, de forme arrondie, en bois solide, renforcé de pièces de fer, aménagé avec tout le confort possible, éclairé à rélectricité, pourvu d'appareils de chautfage perfectionnés et d'approvisionnements pour cinq ans, partit de Norvège le 24 juin 1893.
On suivit la côte sibérienne et, après avoir doublé le cap Tchéliouskine, le Fram fit route vers le nord au gré de la banquise rencontrée le 20 septembre et à laquelle son sort se trouvait désormais lié. « Au commoncemenl de 1895 toujours entraînés par le courant, raconte Nansen, nous atteignions 83°'24'. Si le mouvement de dérive continuait dans la direction du nord-ouest, il était évident que nous [)asserions à mi-chemin du but, entre la terre François- Joseph elle pôle. C'est alors que je pris la résolution d'abandonner le navire et de pousser une reconnaissance plus au nord, afin d'explorer l'Océan glacé qui enveloppe le pôle. »
Suivi d'un seul compagnon, le lieutenant Johansen, Nansen quitta le Fram le 14 mars 1895 avec trois traîneaux et vingt-huit chiens. Il faut lire le récit de cette marche vers le pôle, à travers la banquise hérissée de monticules, coupée de crevasses, par un iVoid de 40° à 50° au-dessous de zéro. — A 4l8 kilomètres du pôle, il fallut s'arrêter, la banquise devenant impraticable : les deux compagnons battirent en retraite vers la terre François-Joseph. « Plus nous avancions vers le sud, plus la glace devenait mauvaise : nos provisions diminuant, il fallut tuer nos chiens les uns après les autres. »
Le 6 août, Nansen et Johansen arrivèrent à la terre François-Joseph : ils y passèrent l'hiver dans une hutte faite de glace, de sable, de mousse et de peaux de morses recouvertes de neige. Pendant un an ils y vécurent du produit de leur chasse, à la façon des Esquimaux, passant le reste du temps à dormir sur un lit de glace et de terre.
Le printemps vint les délivrer : ils se remirent en marche, tantôt à pied, tantôt en « kayak ». Enfin, au commencement de juin, ils rencontrèrent Vexpédition Jackson établie depuis deux ans dans la terre François-Joseph : elle les ramena en Norvège, le 13 août 1896. — Quelques jours plus tard, le Fram y rentrait également, sous la conduite du capitaine Sue?'drnp, à qui Nansen l'avait confié avant son départ. Pendant toute l'année 1895, le navire avait continué sa dérive vers l'ouest et l'est : il fut ramené vers le sud au printemps de 1896 et, en juin, il se trouva près du Spitzberg.
Sverdrup fit alors sauter la banquise qui, depuis trentetrois mois, retenait le navire prisonnier, et le Fram, délivré, put rentrer en Norvège.
GÉOGRVBHIE GÉNÉRALE. 8
114 GÉOGUAPIIIE GÉNli;RÂLE.
En dornicr résullal., l'expédition de Naiison n'a rien ajouté, quant à l'étendue, aux découvertes précédentes; il n'a fait que dépasser la latitude de Markham et de Lockwood (86°14') et confirmer les constatations de l'expédition Nares sur les champs de glaces du pôle. Mais les résultats scientifiques de son expédition sont de grande importance par leur précision. La géographie de ces régions est presque entièrement connue : la disposition des glaces, leur régime, les caractères du climat nord-polaire, la flore et la faune boréales, voilà autant de connaissances dont s'est enrichie la géographie générale. Enfin, Nansen a peint en quelques pages grandioses la physionomie de cette nature arctique, à la fois belle et terrible, avec ses tempêtes de glace, ses aurores boréales, ses horizons fantomatiques et cristallisés, d'aspect féerique sous le clair de lune polaire.
Malgré tout, iXansen n'a pas dit le dernier mot sur ces régions, mieux connues, sans doute, aujourd'hui, mais dont bien des parties restent mystérieuses encore. Aussi d'autres chercheurs, sinon de terres, du moins d'idées et d'impressions nouvelles, ont-ils repris tout récemment la route du pôle Nord. Le vaillant second de Nansen, Ollo Sverdrup, est reparti sur le Fram en 1898 pour explorer la mer paléocrystique de Nares (i) ; arrêté dans le détroit de Smith par une infranchissable barrière de glaces, il se dirigea vers l'ouest, dans l'intention d'explorer d'une façon plus approfondie l'archipel polaire américain. Ici encore, les glaces l'arrêtèrent, l'obligèrent à hiverner. Après quatre hivernages successifs (189iJ-iy0'2), le Fram put reprendre sa marche et relier ses travaux à ceux du lieutenant Aldrich, par S'i" de latitude nord, complétant ainsi, au sud et à l'ouest, l'œuvre topographi(]ue des missions Nares et fireeley.
En 1897, le Suédois Andrée et son compagnon Strindbertj tentèrent d'atteindre le pôle en ballon; ils espéraient bénéficier d'un courant atmosphérique analogue au courant océanique deviné et suivi par Nansen. Ils quittèrent le Spilzberg le 11 juillet, et, depuis, personne n'a plus entendu parler d'eux.
l^lnfin, en 1900, le duc des Al>riizes, sur la Stello Poil) Nares avait donnp co nom à la mer i;larée qui s'élend dans la direction du pôle, pour bien marquer qu'il n'y avait point là d'eau libre, mais des glaces.
l(i;\\ n dépassé de 19 minutes la latitude atteinte i^ar Nansen. Son expédition et celle d'Otto Sverdrup sont les plus récentes tentatives arctiques, les derniers edorts de pénétration jusqu'aux extrêmes limites de l'œcumène.