L.V SCIENCE GÉOGRAPHIQUE ET LA REPRÉSENTATION DE LA TERRE
Sommaire.
La géographiV et la cartographie, organisatiou et rcpicsiiilalion de l'Univers. La scipure géograpliitjuo n'est pendant longtemps qu'une dépeiul.iii<e de la philosophie, de la religion ou de Thisloire. Caractère religieux de la science é;;ypto-chaldéenne. Origine lointaine, mais caractère extrêmement vague et imprécis de la géographie et de la (%'ulographie chinoises. C'est seulement en Grèce que la géographie, après de longs tâtonnements, eut un caractère vraiment scienlilique.
Dans les cosmogonies (Homère. Hésiode) primilives, on ne trouve que les légendes mythologiques constituant le fond de la religion à cette époque. C'est en lonieque naît la science véritahle ; les philosophes, qui sont plutôt des physicieiis, cherchent à expliquer l'Univers, lis s'instruisent par la >cienre égypto-chaldéenne. Voyages de T/ialès; il enseigne, dit-on, la sphéricité de la terre. Anaxagore et Anaximène.
Développement des connaissances : ouvrages géographiques et cartes. Les périples (relations de voyage circulaire le long des côtes méditerranéennes) et les périe'gèsps (études d'ensemhle, descriptions du monde). Anaximandre représente pour la première fois sur un plan les régions de la surface terrestre connues à son époque et Hicatée construit une nouvelle carte sur ce modèle. Hérodote, tout en n'étant qu'historien, n'en donne pas moins des informations sûres et précises ; c'est lui qui détermine la forme et le complet isolement de la mer Caspienne. Il en est de même de Thucydide et de Xénophon. L'école d'astronomie d'Eudoxe de Cnide.
Pyt/ie'as et Arislote donnent, par leurs travaux, un caractère scienlilique et systématique à la géographie ^détermination des latitudes par Pythéas, observations sur les marées, etc.). Aristote établit définitivement l'idée de la sphéricité de la terre; son livre du Monde. Un disciple d'Aristote, Dicéarque. invente en cartographie la méthode du diaphragme (ligne continue à égale distance du sud et du nord et divisée en stades). Eralosthène de Cyrène, l'un des plus grands savants de l'antiquité, chargé de diriger la bibliothèque d'Alexandrie, publie un Exposé du système du monde dans lequel il cbercliait à donner k a géogra[ihie une base scieu-
tifique en même lemps qu'à en coordonner rationnellement les différentes parties. Hijiparque, d'autre pnrt, eonstruit des Tables d'éclipsés et de climnls et emploie le premier pour les cartes la projection, c'est-à-dire la repri'sentalion compensée de points pris à la surface d'une spbore et transportés sur une surface plane ; le premier aussi, il trace sur le plan les cercles de la sphère et représente les méridiens par des courbes converi^eutes.
Les Romains font surtout des calculs de mesures, des relevés des distances, des catalogues, dos itinéraires, des clionijrrapliies. Le mesuragc général et le relèvement lopograpliiqui; de tout l'empire sous Auguste. La table de Peulhif/er est un guide ])rati(]ue, à la fois commercial et militaire. Le même caractère se retrouve dans les ouvrages de Pline et de Sénèque.
Chez les Grecs, au contraire, Po^yfie et surtout Strabonet Ptolémée essaient de donner une organisation complète et définitive de la géographie. VAlmagesle de Ptolémée; celte œuvre était accompagnée de cartes exécutées d'après les proi-édés d'un géographe phénicien, Marin de Tyr.
Rapports de la science géographique et de la cartographie. — Nous avons suivi à travers les tiges les phases ])rincipales de la découverte de la Terre. Mais il ne faut pas perdre de vue que, en même lemps que les hommes s'ellorcèrent d 'étendre leur connaissance de 1" Univers, ils cherchèrent à Vorganiser el à la représenter : de celle double préoccupation naquirent la science géographique et la cartographie, intimement liées l'une à l'autre, et toutes deux dans une dépendance étroite des voyages d'exploration et de découvertes. On retrouve chez tous les peuples et à l'origine de toutes les civilisations cet effort de synthèse et de figuration des connaissances géographiques amassées au cours des siècles par les voyageurs de tous pays.
Constitution de la science géographique. — La science
géographique s'est constituée lentement et avec beaucoup d'indécision. Il faut attendre jusqu'à Strabon, c'est-à-dire jusqu'à l'an 20 après J.-G. environ, pour voir la géographie mentionnée, une première ibis, comme une science indépendante et définie d'une manière précise et nouvelle, comme étant « une sorte de philosophie » des rapports de la Terre et de rilomine. Jusque-là, tous les peuples de l'antiquité, Égyptiens, Chaldéens, Hébreux, Chinois, Grecs et liomains, ne la considèrent que comme une simple dépendance de la philosophie, de la religion ou de rhisloirc.
LA i^CIENCK GÉOGRAPHIQUE, ETC. 117
Peuples dOrient et d'Extrême-Orient. — Le caractère reliiiieux se marque nellement dans la science égypto-chaldccnned'apviis ce que nous en connaissons par les Grec?, qui en sont les héritiers el les metteurs en œuvre. Toutes les connaissances cosniogoniques des Hellènes leur furent transmises par des prêtres d'Egypte et de Chaldée, seuls dépositaires de la science en ces temps lointains de l'histoire.
Il en est de même chez les Chinois, où la géographie n'est, à l'origine, qu'une manifestation du symbolisme religieux. Nous avons vu que, dès l'antiquité la plus reculée, (les travaux considérables furent exécutés par ordre des empereurs, pour systématiser l'immense accumulation de matériaux dus aux explorations des ambassadeurs et des pèlerins, et pour dresser la carte de l'empire : les neuf provinces qu'il comprenait alors furent cartographiées sur neuf vases d'airain, qu'on déposa dans un temple.
L'existence d'une cartographie générale à pareille époque (1;, l'institution très ancienne des géographes d'État et la création d'un service lopographique au ii* siècle de notre ère, ces faits que nous avons rapportés semblent révéler dans la science chinoise un degré d'organisation égal, sinon supérieur, à celui qu'avait atteint à peu près vers le même temps la science européenne.
Il n'en est rien. L'œuvre des géographes chinois n'est qu'une juxtaposition de détails; la plupart des noms qu'ils emploient sont des appellations vagues, disposées p-ir groupes de cinq et de neuf, selon les lois d'une sorte d'arithmétique mystique en usage chez nombre de peuples d'Orient; de sorte qu'il est fort difficile d'identifier des dénominations aussi arbitraires que celles des « neuf montagnes », des « neuf fleuves », des « cinq remparts naturels » ou des « cinq marais » (2).
Même « inorganisation », même imprécision, même absence de proportion et de perspective dans les anciennes cartes de Chine.
« Sur ces cartes, dit Reclus, un pic isolé, une chaîne de montagnes, même tout un système orographique ont la même importance et se désignent par le même nom ; une source, un fleuve, un lac, une mer. sont indiqués par des traits également vigoureux; les côtes ne sont pas tracées
l) Dés le xx« siècle avant J.-G.
(2) Voy. Reclus, la Chine.
H8 GÉOniUPniE GÉNÉRALE.
on ligTie continue; loul se confond, rivière et roules, villes et montagnes. »
Les Chinois ont donc eu, en matière de science géographique, le mérite d'une initiative précoce ; mais ils avaient l'esprit trop symboliste et trop parlicularislc [)our pouvoir constituer et émanciper la science. Ils s'en rendirent euxmêmes compte plus tard, au contact de l'Occident. Ils reconnurent que les peuples d'Europe savaient apporter à leurs travaux de toute nature, et en particulier à leurs travaux géographiques, une précision et une clarté qui en doublaient la valeur. Aussi, vers le xvii*^ siècle, les empereurs chargèrent-ils les missionnaires jésuites d'une réforme générale de la science et surtout de la cartographie chinoises : cette réforme est restée la base de tous les travaux géographiques accomplis depuis lors en Chine.
Les Grecs. — 11 n'est donc pas juste de dire que la géographie naquit en Grèce, puisque nous venons de constater qu'elle fut en honneur chez les peuples orientaux de civilisation bien antérieure à la civilisation hellénique. Mais il est juste de dire qu'en Grèce seule elle eut un caractère vraiment scientifique. Elle ne l'eut pas du premier coup : [jendant plusieurs siècles, elle chercha sa voie sans parvenir à se déiiuir elle-même. C'est qu'en effet la géographie est chose complexe entre toutes ; l'excellente formule de Strabon indique, de la façon la plus concise et la plus heureuse en même temps, la prodigieuse variété des éléments dont se compose cette science. Elle doit considérer la Terre, sa place dans le système solaire, ses mouvements, sa forme, ses dimensions, la répartition des continents et des mers à sa surface. Elle doit fixer la situation exacte des diverses contrées du Globe, à l'aide de déterminations astronomiques ; et, après en avoir déterminé la place exacte, elle doit décrire ces contrées, dans l'ensemble et dans le détail, en marquer les particularités physiques, composition du sol, disposition du relief, régime climatérique et hydrographique, produits naturels, aspects. La géographie doit étudier l'Homme ensuite, dans ses rapports avec la Terre, c'est-à-dire dans sa répartition à la surface du Globe, dans l'histoire des groupements qu'il y couslitue, groupements de races, de langues, de religions;
enfin dnns raclion qu'il exerce sur la Naliu'c, et la réaction de la Nature sur lui.
La science géographiciue est faite de tout cela. Mais les éléments de cette vaste synthèse ne se sont pas coordonnés en un jour, même chez les Grecs. L'esprit souple et ; ublil de la race hellénique se plut longtemps à l'analyse, au détail de cha(|ue élément, avant de les réunir tous en une série de puissantes généralisations. De plus, la plupart des savants et des philosophes grecs qui se sont occupés des ([uestions complexes dont l'ensemltle constitue la science géographique ne furent pas, à proprement parler, des yéographes^ bien qu'on leur donne presque toujours ce nom. Pûlybe, Ératosthène, par exemple, cultivent la géographie ou, plutôt, cultivent l'une des nombreuses branches de cette science (astronomie, ethnographie, description des pays), comme ils cultivent les lettres et les autres sciences, physiques, politiques et morales : ils sont géographes comme ils sont poètes, philologues, naturalistes ; ce sont des esprits universels au sens le plus complet du mol.
Liant donnée la complexité « du sujet et de l'objet », c"esl-à-direde l'esprit grec et de la science géographique, on voit combien il est difficile de marquer, dans la lente constitution de cette science, des étapes précises et des divisions tranchées.
Principales périodes. — On a distingué quatre périodes dans l'hisloire de la géographie grecque : elle a passé, dit-on, d'une période mythique (jusque vers 444 av. J.-C.) à une période historique (de 444 à Hérodote); d'une période historicjue à une période systématique (d'Hérodote à Eratosthène, 406-276), puis à une période mathématique (d'Éraloslhène à Ptolémée, 276-140 après J.-C.) (1).
Ces catégories sont commodes, mais factices. On n'observe pas, en les adoptant, que les premiers philosophes de l'école d'Ionie avaient déjà des connaissances scientifiques très développées, et que les travaux d'Aristote, antérieurs à ceux d'Eratosthène, étaient déjà très systématiques.
Deux grands faits ressortent seuls de cette étude de l'évo-
(1) Voy. Forbiger, Nicolai.
lution des idées : un progrès spéculatif et un progrès pratique. D'une part, l'esprit grec, partant d'une conception et d'une représentation enfantines du monde, arrive, d'Homère à Ptolémée, à une conception et à une représentation vraiment scientifiques. D'autre part, l'essor des découvertes, par l'abondance toujours plus grande et la qualité toujours meilleure des matériaux fournis aux savants, permet à ceux-ci de réaliser, par une mise en œuvre de plus en plus complète de ces matériaux, des types de plus en plus perfectionnés d'œuvre géographique, depuis r//iV/(/c et l'Oc/f/sse'e jusqu'à la vaste et définitive synthèse de Strabon.
Ces deux séries de progrès ne sont pas successives, mais simullanées. C'est donc simultanément que nous les exposerons, en recherchant, dans l'œuvre des plus grands esprits de l'antiquité grecque, à la fois les progrès des éludes aslronomiques , qui se rapportent plus spécialement à la Terre, et le progrès des études descriptives, qui se rapportent plus spécialement à l'Homme.
Les cosmogonies primitives. — Chez les Grecs, comme partout ailleurs, « science de la Terre » et « science de l'Homme » ne se distinguent et ne se détachent pas tout d'abord des conceptions philosophiques et religieuses. La cosmogonie d'Homère, à'IIésiode et de leurs successeurs immédiats n'est que le reflet des légendes mythologiques qui constituent le fond de la religion grecque primitive. On se représente alors la Terre comme un cercle au pourtour duquel la lumière confine aux ténèbres, ou encore comme un disque dont les fondations s'enfoncent dans l'abîme et sur lequel la voûte céleste se déploie comme une immense coupole métallique que soutient l'Atlas. Ce n'est pas encore de la science, il s'en faut.
La science ionienne. — La science véritable naît en îoniè, dans cette école célèbre où se formèrent les premiers philosophes. Celte philosophie de l'école d'Ionie était d'une nature très particulière : elle fut bien plutôt une physique qu'une philosophie. La grande préoccupation des princi- \)aux représentants de l'école ionienne, Ihalès, Anaximandre, Anaximène, Hécatée, c'est d'expliquer l'Univers. Leur attention se porte exclusivement et ardemment vers
la scienceégypto-chaldéenne, qui prétend posséder le secret de cette explication.
Le premier, Thaïes se rend en Egypte, s'instruit aux entretiens des prêtres et rapporte dans sa patrie le fruit de leurs leçons. Les Grecs eurent ainsi, des le vu" siècle avant notre ère, des connaissances astronomiques très avancées pour l'époque.
Thaïes, dit-on, enseignait la sphéricité de la Terre, la détermination des latitudes d'après la hauteur méridienne du Soleil ou la distance des étoiles au pôle boréal; il prédisait les éclipses ; il connaissait la division de la sphère céleste en cinq zones, déterminées par les deux cercles polaires et les deux cercles des tropiques. En réalité, ces notions n'étaient que le privilège d'une élite et, pour la plupart des philosophes ioniens eux-mêmes, elles n'avaient qu'une valeur théorique : Anaxagore, qui vécut vers 499 avant J.-C. et fut le maître de Périclès, de Thucydide et d'Euripide, enseignait encore que la Terre était plate; les idées cosmogoniques d'Anaximène n'étaient pas très différentes de celles d'Homère et d'Hésiode. On hésite entre la poésie et la science; et, en matière de science, on hésite entre la théorie et la pratique : mais il n'en est pas moins certain qu'un grand pas est fait dans la voie de la constitution de la science.
A l'activité delà pensée ionienne correspond un développement intense du commerce et de la colonisation, qui a pour conséquence un progrès sensible dans l'organisation des connaissances acquises. L'époque de l'expansion milésienne voit apparaître les premiers ouvrages géographiques et les premières cartes.
Les ouvrages géographiques revêtent deux formes, qui seront dès lors très en honneur dans la littérature hellénique : le périple et la périégèse. Tous deux appartiennent au genre descriptif. Le périple est une description de détail, une relation de « voyage circulaire » le long des côles méditerranéennes. « S'il est permis d'emprunter à la langue actuelle un terme qui convient bien à la nature des choses, a dit un historien de la géographie en parlant des auteurs de périples, ces curieux investigateurs du monde ancien étaient moins des voyageurs que des touristes, s'attachant en général aux parties les plus connues et les plus fréquentées, allant de port en port et de province en province,
s'enquéianl curieusement des particularités instructives, décrivant les aspects, notant les distances et complétant leurs informations par l'investigation des autres relations et des livres histori([ncs. Tel est, en général, le caractère des nombreux périples de l'antiquité. -> Les plus connus sont, à l'époque dont nous parlons, le Périple de Scylax de Cari/anda, et, plus tard, les Périples de la mer Enjlhrée et du Pont-Eiixin. Ouant à la périégèse, c'est une étude d'ensemble, une description du monde ; elle témoigne déjà d'une grande étendue et d'une grande puissance d'espril. Ilécatce de Milel, le plus célèbre des représentants de l'école d'Ionie, possédait l'une et l'autre, et toute l'antiquité s'est accordée à regarder son ouvrage comme la meilleure et la plus complète description de la Terre que l'on eût avant celle d'Ératosthène.
On ne se borna pas à décrire l'œcumène, mais on essaya de la figurer.
Anaximandre, <:\x\\ vécut entre (510 et 046 avant J. -G., représenta pour la première lois sur un plan les régions de la surface terrestre connues de ses contemporains. Nous avons vu que les Chinois inventèrent la cartographie bien avant les Grecs ; mais ceux-ci ne se contentèrent pas d'inventer à leur tour : ils perfectionnèrent.
Hécalêe construisit une nouvelle carte sur le modèle de celle d'Anaximandre. On suppose que -c'est celte carte qu'Arislagoras de Milet ai)porta en 504 avant J.-G. au roi de Sparte dont il était chargé de solliciter l'alliance contre les Perses. « Aristagoras, raconte Hérodote, avait apporté avec lui une table d'airain sur laquelle était gravé le contour de la Terre entière, avec toute la mer et tous les fleuves», et, pour convaincre le roi de la facilité d'une expédition en Perse, il lui montra sur cette carte comment toutes les provinces se touchaient : « A côté des Ioniens que voici, dit Aristagoras, habitent les Lydiens, dont le pays abonde en argent; contigus aux Lydiens du côté de l'orient, voici les Phrygiens, les plus riches en troupeaux et en fruits de tous les peuples que je connaisse. Après eux, voici les Cappadociens et après ceux-ci les Ciliciens, qui touchent à cette mer où est l'île de Gypre. Après les Giliciens viennent les Arméniens.... Les JMaliènes occupent cette région qui touche aux Arméniens, et, après la Matiène, voici la Gissic, où est située la ville de Suse, sur ce flouvc qu'on
appelle le Choaspe. C'est là que le grand roi réside et quo sont ses trésors. »
Les historiens : Hérodote. — L'intervalle qui s'étend entre la fin de l'expansion milésienne et les premières conquêtes d'Alexandre (guerres médiques et guerre du Péloponèse) ne présente pas de progrès scientifiques aussi mar- (piés que les deux périodes qu'il sépare. Hérodote (4504'20) nestpas un savant et ne veut pas l'être; étranger aux mystérieux enseignements de l'astronomie, il raille ceux qui prétendent déterminer la figuredela Terre, dontilsn'ontqu'une connaissance si insuffisante (1). Hérodote n'est pas homme de théorie, mais de pratique : il n'est pas géographe au vrai sens du mot, il n'est qu'historien, mais il a l'instinct des rapports étroits qui unissent l'une à l'autre les deux sciences, et si ses voyages n'ont pas enrichi la partie proprement scientifique de la géographie, du moins ont-ils beaucoup contribué aux progrès de la partie descriptive. Sur bien des points, son information précise et sûre a rectifié les notions erronées de ses contemporains, au sujet de la Caspienne, par exemple, dont il a le premier déterminé la forme, l'étendue et le complet isolement. Sur d'autres points, il donne des aperçus inédits, il ouvre des voies nouvelles : c'est lui qui signale à rattention des savants et des curieux la question des sources du Nil ; c'est lui qui donne, dans son morceau sur les Scythes et dans sa description de la route royale de Sardes à S use, des modèles d'études ethnographiques et topogruphiques que les géographes de l'époque suivante ne feront que reprendre et perfectionner.
Période historico-philosophique. — Le même caractère se retrouve dans les ouvrages des successeurs d'Hérodote, 1 hucgdide et Xénophnn : la géographie descriptive y glane plus d'un détail; mais, d'une façon générale, l'époque n'est pas aux études de la Nature : elle est plutôt dominée par l'étude de r Homme. La philosophie change de caractère :
(1) « Je ne puis m'empccher de rire uu peu de tous ceux qui se mêlent de décrire les contours de la Terre sans être guidés par aucun raisonnement solide, et qui, par exemple, nous peignent l'Oi-éan embrassant dans son cours la Terre enlit'TC, qu'ils nous font ronde comme si elle eût été travaillée an
tOUi'. »
124 GÉOGRAPIllK GÉNÉRALE.
ce n'est plus une physi(|ue, un essai d'explication do l'Univers, comme aux temps de l'école d'Ionie; c'est plutôt une morale, un essai d'explication de la nature humaine : la formule de Socrate : * Connais-toi toi-même » avant de connaître le monde, marque nettement la séparation des deux domaines, des deux groupes de sciences jadis confondues dans la pensée et dans l'œuvre des philosophes et des savants grecs : les sciences physiques et naturelles, les sciences morales et politiques.
Cependant, les préoccupations d'ordre géographique ne pouvaient disparaître complètement chez un peuple d'esprit aussi ardent, aussi mobile et chercheur. Les plus moralisants, les plus idéalistes des penseurs d'alors, Sacrale et Platon eux-mêmes, n'échappent pas à ce besoin de l'esprit hellénique de tout sonder et de tout connaître ; les théories sur la « figure du monde » ne sont pas entièrement bannies de leur œuvre, Socrate croit à la sphéricité de la Terre et à l'existence de mondes inconnus.
Platon est le premier qui ait parlé des Antipodes (1).
Persistance des préoccupations mathématiques. — De plus, à côté et en dehors des penseurs, la tradition purement scientifique se continue dans des écoles dont la plus célèbre est l'école d'astronomie cVEudoxe de Cnide, (|ui vécut vers 364 avant J.-G. C'est lui qui transmit la science encore toute théorique des philosophes ioniens à la génération suivante, qui devait en faire l'application pratique. Un des plus illustres disciples d'Eudoxe de Cnide fut Pythéas.
On continuait également à se servir de cartes et à les perfectionner : malheureusement, les témoignages sont rares à ce sujet. Le seul document précis que nous fournisse la littérature de l'époque est un passage des Nuées d'Aristophane, représentées vers 424.
Strepsivde. — A quoi peut bien servir la géométrie ?
Le disciple. — A mesurer la Terre.
Strepsiade. — Celle que l'on tire au sort ?
Le disciple. — Maisnon , la Terre tout entière. Tiens,
voici le contour de la Terre entière. Regarde bien : ici est Athènes.
(1) Sa théorie de l'Atlantide nest qu'une utopie philosophique.
Strepsiade. — Par exemple ! que dis-tu là ? Je n'en crois mol, puisque je n'y vois pas de juges en séanccv
Le disciple. — l^li bien, voici cependant le territoire tle rAttiquc. .. EL voici l'Enbée, qui est Tort grande, oomme tu peux en juger.
Strepsiade. — Et Lacédcmonc ?
Le disciple. — Lacédémone, la voilà.
Strepsiade. — Mais comme elle est près de nous ! Tenez, éloignez-la de nous le plus possible.
Science et cartographie n'ont donc pas subi au\ temps des guerres médiques et de la guerre du F^éloponèse une écli[)sc aussi prononcée qu'on Ta souvent dit : elles n'ont pas non plus l'ait de très grands progrès à cette époque : elles ont « vécu », voilà tout ; mais les conquêtes d'Alexandre et l'expansion de l'hellénisme dans le monde antique vont leur donner un nouvel et merveilleux essor.
Diffusion de rhellénisme ; ses conséquences ; découvertes et idées nouvelles. — Ce cjui caractérise la science de cette période, c'est, d'une part, V application des connaissances astronomiques précédemment acquises à la Terre, considérée surtout dans sa l'orme et dans ses dimensions ; d'autre part, c'est un puissant etl'ort pour organiser, à laide ci idées générales, les connaissances descriptives amassées au cours des expéditions et des voyages. Ces deux tentatives sont représentées par Pythéas et par Aristote. Grâce à leurs éminents travaux, la géographie devient déjà scientifique et systématique : elle s'annonce déjà avec Aristote comme une synthèse riche et complexe.
Avec Pythéas, la science sort des écoles et court le monde; de spéculative, elle âeyient pratique. Pythéas commence par appliquer les notions astronomiques puisées aux legons d'Eudoxe de Cnide à la détermination des latitudes : c'est ainsi qu'il établit avec une extrême pré cision la latitude de sa ville natale, Marseille, d'après l'observation du gnomon (1). De son grand voyage dans les mers boréales, il rapporta d'autres observations, d'une grande portée scientifique, sur les marées, sur leur cause,
(I) Le gnomon, connu des Cliinois et des Égyptiens, est un instrument composé d'un style faisant omlire sur une surface plane et horizontale, et destiné à indiquer, d'après la longueur et l'ombre le style, la hauteur du Soleil au-dessus de l'horizon.
(|u'il allribiio à l'attraclion lunaire, sur le régime élran'.'e de ces conlrées seplenlrionalcs où le cercle que décrit le Soleil au jour du tropi(iue d'élé s'élève de plus en plus à mesure ([u'on s'avance vers le nord, el finit par se trouver tout entier au-dessus de l'horizon, si bien qu'il se produit un jour solsticial de vinj^t-quatre heures.
Nous avons vu (1) que les observations de Pythéas étaient trop nouvelles pour pouvoir être appréciées à leur juste valeur par la science encore rudimentaire de la plupart de ses contemporains Cependant, l'éveil était donné, la géographie engagée dans la voie des applications pratiques, le chejiiin ouvert aux Ératosthène et aux Ftolémée.
Arislote. — Du reste, si l'on n'accédait pas encore aux idées nouvelles, d'anciennes idées mal fixées jusqu'alors ou imparfaitement comprises commençaient dès lors à prendre une forme décisive et à s'universaliser : telle, par exemple, pour ne citer que la principale. Vidée de la sphéricité de la Terre, posée en principe par l'école d'Ionie, affirmée par l'école pythagoricienne (2) et définitivement établie par Arislote.
Aristote, l'esprit le plus universel de toute l'antiquité ^'recque, devait mieux que tout autre saisir toute l'étendue, uénétrer toute la complexité du problème géographique des rapports entre la Terre et l'Homme. Aussi retrouve-t-on, épars dans son œuvre, tous les éléments de la science géoo-raphique, astronomie, mathématiques, études naturelles, morales, historiques, — éléments synthétisés en un largeensemble, dissociés de nouveau après Aristote, pour se réunir plus tard en d'autres synthèses plus riches et plus complètes, celles d'Ératosthène et de Strabon.
Aristote appartient à la géographie astronomique par sa démonstration de la sphéricité de la Terre, prouvée par les éclipses de lune et le déplacement de l'étoile polaire par rapport à l'horizon, lorsqu'on s'avance du sud au nord. Son
1) Cf. Histoire des découvertes.
(2) Pylhagore et ses disciples n'allés^uaient on faveur de la sphéricité de la Terre (jue des raisons géométriques de probabilité : cherchant en toutes choses le parfait, ils attribuaient à la Terre la forme de corps la pins parfaite. Aristote, le premier, mil en avant des preuves malhématic|ues et physiques.
livrr (lu Monde nous donne un aperçu de la science de sou temps : on attribuait au tour de la Terre une étendue de iOOOOO stades. On la divisait en zones (1), dont une seule, la zone tempe rée, paraissait habitable, le climat o^larial de la zone polaire et le climat brûlant de la zone tro|Mcale ne semblant pas permettre à l'homme d'y vivre.
Toutes ces notions n'étaient pas d'une exactitude parfaite: en ce qui concerne les régions tropicales, notamment, la science retardait sur l'expérience, les expéditions dans la vallée du Nil au-dessus de l'Ég-ypte et dans l'Inde ayant prouvé que ces parties du Globe étaient bel et bien habitées.
A ces données scientifiques encore mêlées d'erreurs, Aristote, à l'exemple d'Hécatée et des auteurs de périégèses, joint une description de l'œcumène où apparaissent nettement déjà les traits principaux d'une œuvre vraiment géogra[)hique. 11 y indique la répartition des mers et des terres à la surface du Globe ; il passe en revue les océans, leur étendue, leur profondeur approximative ("i); il étudie les continents et les îles, les particularités de leur physionomie, les monlati,nes, les lleuves, le climat et son intluence sur le caractère et les aptitudes de chaque peuple. Ce qui fait l'originalité d'Arislote dans cette étude, ce qui le dislingue de ses devanciers, c'est le souci constant de ranger en catégories les phénomènes physiques qu'il énumère et décrit, c'est la maîtrise avec laquelle il soumet les faits à la discipline des idées. Il est le premier qui ait tenté d'introduire une organisation rationnelle dans le chaos des phénomènes de la nature. Souvent ces généralisations sont arbitraires : c'est ainsi qu'Aristote pose en principe que les plus grands fleuves du monde doivent descendre des plus hautes montagnes, et qu'il leur assigne deux centres hydrogi-aphiques principaux : à l'orient, le Paropamisus, « d'où viennent, dit-il, le Choaspe, l'Araxe, le Tanaïs et l'Indus»; à loccident, le mont Pyrène (3), « d'où naissent l'Isler (Danube) et le Tartessus (Ebre) ».
(1) La division de la sphère œlesle en cinq zones avait été ensei^mée par Thaïes, puis transportée à la sphère terrestre par Pythagore et Parinénide, J;)0 ans après Thaïes.
(2) C/es investi^'alioris oeéanoirraphiques d'Aristote s'appliquent surtout à la Méditerranée, la mer la mieux ronnuedes Grecs.
(3) Arislote paraît confondre ici les Alpes et les P3rénées.
128 GÉOGRAPHIE GÉNÉRAir;.
Une autre idée fausse se retrouve chez tous les savants de l'antiquité, etAristote n'est que Técho de cette tradition en l'exposant ainsi dans son grand ouvrage du Monde : « Les hommes les ])lus habiles dans les choses géographiques ont avancé que l'espace occupé par la mer entre les colonnes d'Hercule et l'Inde ne devait pas être d'une très gi-ande étendue, se fondant sur ce fait que les extrémités de la Mauritanie et de l'Inde nourrissaient également des éléphants. ^> Cette croyance au rapprochement de l'Espagne et des Indes, prolongée à travers tout le moyen Age, contient en germe la découverte de Christopiic Colomb (1).
Mais ces erreurs, inséparables d'une connaissance encore trop peu avancée de l'œcumène, ne doivent pas faire méconnaître la grande valeur des généralisations d'Aristote et l'immense progrès qu'il a fait faire à la science.
Dicéarque. — Ce progrès dans toutes les branches dos connaissances géographiques se reflète également dans la cartographie; Aristote, faisant sans doute allusion à la manière dont on représentait, de son temps, l'ensemble du monde connu, se plaint du caractère peu scientifique des procédés : « On représente d'une manière ridicule, dit-il, le contour de la Terre habitée ». C'est aloi's qu'un de ses disciples, Dicéarque, introduisit dans la représentation de la Terre le même esprit d'innovation féconde qu'Aristote avait porté dans l'organisation des faits géographiques. Les cartes n'étaient jusqu'à lui que des tableaux d'une exactitude approximative, sans méridiens ni parallèles, sans aucun point fixe pour y rapporter la situation relative des lieux. Dicéarque y remédia par la mélhode du diaphragme. Sur sa « Carte générale de la Terre habitée », il traça une ligne continue, dans le sens de l'Equateur, à égale distance du sud et du nord, et partageant la carte en deux zones égales. Cette ligne coïncidait ;\ peu })rès avec le 36" latitude nord, qui passe par la Sicile, l'Italie méridionale, Rhodes. Elle était divisée en stades, et Dicéarque y rapporla les mesures que donnaient les itinéraires des voyageurs, d'est eu ouest. Il traça ensuite du nord au sud une perpendiculaire coupant le diaphragme vers l'île de Rhodes, qui lui
(1) Cf. Voyages : Christophe Colomb.
parut marquer le milieu entre les points extrêmes connus de ses contemporains à Test et à l'ouest. Le diaphragme passait à travers les régions les mieux connues d'alors, détroit deCladès, Sicile, Italie du Sud, Péloponcse, Rhodes, golfe d'Issus. La carte de Dicéarque, en progrès considérable sur celles d'Anaximandre et d'Hécatée, était pourvue d'un assez bon moyen d'appréciation des distances. Elle fit loi jusqu'à Ptolémée.
L'impulsion donnée par Aristole et Dicéarque se propagea au cours de la période alexandrine, que caractérise un prodigieux développement de f érudilion et des sciences exactes.
Ératosthène. — L'expansion de l'hellénisme ayant amené de nombreuses découvertes (1) et quantité d'observations sur les terres et les mers, les côtes, les distances, la statistique, les mœurs et les civilisations, le siècle des Ptolémées vit germer et s'épanouir une nouvelle floraison d'études de détail, périples, itinéraires topographiques, chorographies (2) et périégèses. En même temps, le développemerit parallèledes écolesphilosophiques amenait un progrès considérable des sciences mathématiques et naturelles, à la fois dans le domaine de la spéculation (perfectionnement des théories et des méthodes) et dans celui de la pratique [perfectionnement des instruments d'observation ; gnomons et astrolabes (3)]. Tous ces ouvrages de science pure et de description vinrent peu à peu se centraliser dans les merveilleuses bibliothèques de l'Egypte hellénisée, et particulièrement dans celle d'Alexandrie.
Or, vers 156 avant notre ère, Ératosthène de Cyrène fut appelé par Ptolémée III Évergèle à diriger la bibliothèque d'Alexandrie. Eratosthène était un érudit et un savant de premier ordre, à la fois grammairien, poète, astronome, mathématicien, philosophe, chronologiste, géographe.
La variété et l'étendue de ses connaissances frappaient d'élonnement et d'admiration ses contemporains euxmêmes, en un siècle d'encyclopédistes et de polygraphes, où l'universalité n'était cependant point chose rare. On a
(1) Voy. Découvertes- : Expansion de l'hellénisme.
(2) Description d'un pays, d'une région.
(3) Instruments servant à observer la position des astres et à déterminer leur liautpur au-dessus de l'horizon.
130 GÉOGRAPniE GÉNÉRALE.
dil de lui que c'était, après Aristote, « la tête la plus systématique et la mieux organisée de tout le monde grec». Nul emploi ne pouvait mieux convenir à un tel homme que celui (pj'on lui offrait. Pendant (juarante ans, jus(ju'à sa mort (lUO), il dirigea la bibliothèque d'Alexandrie, el fut ainsi à même de puiser dans les trésors (Tinformations qui s'y étaient accumulés depuis un siècle.
Quoiqu'il ait porté son activité d'esprit dans tous les domaines, c'est surtout comme géographe qu'Ératosthène est resté célèbre. Son grand ouvrage, ou Exposé du système du Monde, élail divisé de la façon suivante, autant qu'on en a pu juger par ce qu'en dit Strabon :
r Préambule et préliminaires: critique de la géographie mythologique (contre les archéologues partisans de l'autorité géographique d'Homère) ;
2° Exposé de géographie physique (forme de la Terre ; répartition des continents; météorologie);
3° Géographie mathématique : détermination des longitudes et des latitudes;
4° Statistique ; — géographie politique ; — carte ; — chorographie.
On voit, par ce plan, qu'Eratosthène, à l'exemple d'Aristote, cherche à donner à la géographie une base scientifique en même temps qu'à en coordonner rationnellement les différentes parties. Son œuvre est une synthèse, elle aussi, mais dans laquelle les divers éléments delà science géographique ne sont pas répartis en égale proportion. Ce sont surtout les éléments astronomiques et mathématiques qui y dominent ; aussi a-t-on justement considéré Eratosthène comme \e fondateur de la géographie scientifique. Sur bien des points, il faut le dire, il n'a fait que reprendre les théories précédemment exposées par Aristote sur la nature, la forme et les dimensions du Globe terrestre. Sur d'autres, il se montre entièrement novateur. C'est ainsi qu'il parvint à déduire géométriquement la grosseur de la Terre, delà mesure d'un arc déterminé de sa circonférence. Cette opération « d'une hardiesse prodigieuse », dit Pline, mérite d'être considérée comme une des plus remarquables entreprises de la science : les observations de nos géodètes sont plus rigoureuses, leurs instruments sont plus précis que ceux d'Ératosthène, mais leur méthode ne diffère pas sensiblement de In sienne.
Hipparque. — Colle prroccupalion de donner à la géographie une base scienlifîque s'allirme dans leslravaux de Pusidonins et surlonldans ceux d'IIip/xin/iie, le plus grand nialhéniaticien del'antiquilé, presque contemporain d'Eratoslhène(165 avant J.-C).
Hipparque enseigna surtout à Rhodes. Il fit plus encore qu'Ératosthène pour démontrer l'étroit rapport de la géographie et de l'astronomie. Il ne se contente i)lus, pour déterminer la position des lieux à la surlace du (llobe, de recourir à la méthode du diaphragme, à l'emploi des distances souvent erronées des itinéraires. Il recommande d'y substituer l'observation des dilîérences d'heures des éclipses en deux ou plusieurs endroits, et l'observation du gnomon. Il construisit même, à cet effet, des Tables d' éclipses et de climals : mais ces principes reslèrent à l'élat théorique et ne furent appliqués par aucun de ses successeurs.
La cartographie lui doit un grand progrès. Jusque-là, les cartes les meilleures, celles de Dicéarque et d'Eratosthène lui-même, n'étaient que des plans gradués d'une façon peu scientifique. Ilipj)arque employa le premier la projection, c'est-à-dire la représentation compensée de points pris à la surface d'une sphère et transportés sur une sur lace plane; le premier, il traça sur le plan les cercles de la sphère et représenta les méridiens par des courbes convergentes.
L'esprit romain; lever de la carte de l'empire. — Le' gouvernement du monde passa aux Romains dès 146 avant notre ère, mais la science resta aux mains des Grecs. Les Romains ne lurent jamais, en matière de géographie comme en tout le reste, que des utilitaires et des spécialistes. Chez eux, pas de recherches théoriques, pas de discussions spéculatives, pas de généralisations, mais des calculs de mesures, des relevés des dislances, des catalogues, des itinéraires, des chorographies : rien de plus. Le témoignage le plus caractéristique de l'activité scientifique des Romains à cet égard est la grande opération géodésique accomplie sous le règne d'Auguste : le mesiirage général et le relèvement topographirpie de tout rempjire, — oeuvre considérable pour l'époque, et qui le serait encore aujonrd'hui: « Pour avoir une idée de l'immensité d'une telle entreprise, a dit l'un des historiens de la géographie, il faut se représenter un corps de géodiles et une armée d'arpen-
leurs achevant en vingt-cinq ans le levé de l'Europe entière. » — Il fallut vingt-cinq ans, en ellet, pour accomplir cette opération, qui l'ut terminée en l'an 19 avant notre ère. Agrippa, qui en avait pris l'initiative et surveillé l'exécution, en (it consigner le résullal sur une carte monumentale dressée sous un portique construit à cet olïet. Celte carte était sans doute un résumé des itinéraires romains. Le temps, qui a détruit presque tous les documents géographiques de cette époque, nous a cependant conservé un type des cartes romaines d'alors : c'est la table de Peutinger{l). On a cru y voir une carte d'intentions semblables à celles des cartes grecques. Il n'en est absolument rien. L'auteur n'a pas voulu tracer une carte véritable, mais seulement un guide pratique, à la fois commercial et militaire, où les routes occupent la première place, où tous les détails topographiques sont indiqués avec la plus minulieuse exactitude au détriment de tous les autres détails de géographie physique.
Les naturalistes romains. — Cet amour de l'exactitude minutieuse devait amener plus tard les Romains à marquer sinon quel<[ue aptitude, du moins quelque goût pour les constatations scientifiques. Les phénomènes naturels lesintéressèrent et lurent l'objet d'études particulières. Sénèque et surtout Pline sont les représentants de cette curiosité nouvelle de l'esprit romain; mais ils restent dans la tradition de sécheresse pratique qui caractérise toutes les tentatives de la pensée romaine : les quatre livres que Pline consacre à la géographie, sur les trente-sept de son Histoire naturelle, ne contiennent guère qu'un catalogue de noms, de positions et de mesures. Il y a loin de ces compilations exactes, érudites même, mais incolores et sèches, aux créations originales et vivantes de la pensée hellénique. La vraie science n'est pas chez les Romains; ce sont des Grecs, Polybe, Strabon, Ptolémée, qui, reprenant les tentatives d'Aristote et d'Ératosthène, essaient de donner, en de grandes œuvres d'ensemble, une organisation complète et définitive à la géographie.
Historiens et géographes grecs. — Polybe, Strabon,
(1) Du nom d'un bourgeois d'Augsbourg qui en était devenu pro[iriétaire à la fin du xvi» siècle. La copie du document passa de ses mains à la bibliothèque impériale de Vienne.
Ptolémée. — Polybe, comme Hérodote, est surtout historien; mais il appartient plus encore qu'Hérodote à la science de la Terre et de l'Homme. Pour Polybe, l'histoire reste, bien entendu, au premier plan, mais la géographie lui doit être adjoinle. Il marque bien le rapport des deux sciences; il fait ressortir l'intluence des phénomènes naturels sur le caractère et les destinées des peuples; il donne à la géographie historique et politique le vrai caractère et le développement qui lui conviennent. Il pouvait, du reste, parler de ces questions en toute connaissance de cause, car il avait étudié les sciences exactes, et écrit des traités spéciaux sur certains points controversés, par exemple sur l'habitabilité de la zone torride, contestée, théoriquement au moins, par tous les savants de l'antiquité, sans en excepter Aristote lui-même.
Mais Polybe fait encore trop grande la part de l'histoire; la géographie reste entre ses mains une étude secondaire, quoique indispensable. Strabon (1) la comprit d'une manière plus large : héritier des travaux de ses devanciers et des découvertes romaines, il était mieux placé que tout autre pour en synthétiser les résultats dans le domaine des faits non moins que dans celui des idées, au point de vue descriptif aussi bien qu'au point de vue scientifique. Aussi Humboldt a-t-il pu dire de l'œuvre de Strabon « qu'elle est bien supérieure à tous les autres écrits de l'antiquité, à la fois par la grandeur du plan et par l'abondance et la variété des matériaux ». Il donne, en effet, de la géographie la première définition qui corresponde à la réalité des choses, et il en dispose les éléments avec plus de proportion que ne l'avaient fait ses prédécesseurs. Cependant, par réaction sans doute contre les excès scientifiques des imitateurs d'Ératosthène et d'Hipparque, il n'accorde pas à la partie astronomique et mathématique de la géographie toute l'importance qui lui est due.
Chez Plolémée (2), au contraire, cette partie est développée au point de constituer le tout. Son grand ouvrage, que les Arabes nous ont conservé sous le nom d'Almageste, est divisé en plusieurs livres : le premier traite de la
(1) Originaire d'Amasée, en Asie Mineure, il vécut vers 20 environ après J.-C.
(2) Géomètre et astronome, né à Péluses, vient à Alexandrie vers 140 après J.-G.
134 GÉOGUAPIllE GÉNÉRALIî:.
géographie, de sa nature, sa mélhode et ses procédés; les six autres renferment une description du Monde qui n'est guère qu'un catalogue de noms, rangés par régions et par pays; le iiuitième récapitule les précédents, en indiquant pour chaque contrée les localités dont la latitude a été déterminée par l'ombre du gnomon. Le but de Plolémée est de fixer par des déterminations astronomiques la position à la surface du Globe des localités dont il a donné l'énumération. Or, pour effectuer ces déterminations astronomiques, Ptolémée ne disposait que des itinéraires, souvent fort inexacts, des voyageurs. C'est ce qui explique les nombreuses erreurs dont est rempli son ouvrage. Il l'avait accompagné de cartes exécutées, comme il nous l'apprend lui-même, d'après les procédés d'un géographe phénicien. Marin de Ti/r, qui vécut environ quarante ans avant la publication de l'œuvre de Ptolémée. Marin de Tyr avait opéré des réformes en cartographie, mais c'est tout ce que nous savons de lui, ses travaux ayant entièrement péri. Les cartes de Ptolémée sont viciées par les erreurs d'évaluation dont nous parlions tout à l'heure; pour n'en citer qu'un exemple, il donne à la Méditerranée un tiers de plus en longueur qu'elle n'a, et à l'Europe un développement qui dépasse de 1000 lieues son étendue réelle. Malgré tout, l'état de la science et de la cartographie marque à la fin de l'antiquité le dernier terme d'un progrès immense qui s'est poursuivi sans interruption de l'aurore de la civilisation grecque au déclin de la puissance romaine. Les invasions barbares, l'établissement du christianisme vont arrêter pour plusieurs siècles ce développement continu de la science géographique, qui ne reparaîtra guère qu'avec la Renaissance.