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CHAPITRE IX

Sommaire.

Part importante prise par l'Allemagne à la renaissance des études géograpl)i(iues : écoles de Nuremberg, Saint-Dié et Vienne. Peiierbach et Jean Millier [Regiomontan) donnent à la géographie une base scientifique. Les globes de Martin BeJiaim, de Waldseemuller, d^Appian, Sébastien Munster (1489-152:}) et la géographie descriptive. Durant toute cette période, la géographie refait le chemin parcouru par la science antique. Elle s'en aiïranchit à la lin du xvi" siècle. Or/eZ^MS, d'Anvers, considère le premier la géographie nouvelle comme étant nettement distincte de la géographie ancienne. Son Thealrum orbis terrarum ; l'ensemble de ses cartes forme le premier atlas. Mercator invente la projection à latitudes croissantes.

Essor des études astronomiques : Galilée, Kepler, Huyghens, Leibniz, Pascal, Newton. Invention du télescope (160C). La triangulation. La géographie descriptive progresse moins rapidement. La Géographie générale du Hollandais Varenius (1671); le Mouvement des mers et des vents de Vossitis; ce dernier est le premier livre moderne qui contienne une esquisse de géographie physique raisonnée et fondée sur des observations précises. Quant aux cartes, elles renferment encore de nombreuses imperfections qui disparaîtront peu à peu.

La Renaissance et l'école allemande. — La géographie ne pouvait rester à l'écart du grand mouvement de rénovation qui se manifeste dès la fin du xv^ siècle dans toutes les branches des connaissances humaines. Le mérite d'une féconde initiative à cet égard revient à VAllemagne, pays de savants et d'érudits, d'esprits synthétiques et complexes, attirés par la plus complexe et la plus synthétique de toutes les sciences. C'est en Allemagne que vinrent se centraliser les résultats des grandes découvertes espagnoles et portugaises ; c'est en Allemagne également que se développèrent de la façon la plus rapide et la plus brillante les éludes astronomiques et mathématiques. L'Allemagne fut donc à l'époque de la Renaissance le mieux placé de tous les pays d'Europe pour ressusciter la tradition scientifique et descriptive déjà entrevue par les scolastiques, et reconstituer définitivement la géographie.

Les écoles de Nuremberg, Saint-Dié et Vienne. — Ce mouvement eut trois centres principaux : Nuremberg, Saint-Dié et Vienne.

Les grands noms de l'astronomie mathématique se rattachent à l'école de Nuremberg ; ce sont ceux de Peuerbach (14'i3-l461) et de son disciple Jean Millier, plus connu sous son nom latin de Regiomonlan. Peuerbach se proposa surtout de simplifier et de vulgariser Ptolémée, ([ui n'était connu jusqu'alors que d'une élite très restreinte. Il avait tant étudié VAlmageste, dit-on, qu'il le savait presque par cœur. Il mourut avant d'avoir achevé son œuvre, que Regiomontan reprit et termina, en y joignant, à l'exemple de Ptolémée, des tables de déterminations astronomiques pour soixante-deux villes et pays d'Europe.

Tous deux, réalisant le vœu de Bacon, revinrent aux principes de la science grecque, et redonnèrent à la géographie une base scientifique.

On se préoccupait en même temps de constituer une géographie moderne, si l'on peut ainsi parler, à l'aide des relations des voyageurs et des marins qui venaient chaque jour apporter à la science un contingent d'idées toutes nouvelles : cosmographes et descriptifs reprennent la tentative d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, comme les mathématiciens celle de R. Bacon. C'est dans la cartographie que se manifeste cet etïort tendant à dégager la science des théories de l'âge précédent. Sans doute, on s'inspire toujours des cartes erronées de Ptolémée, on donne toujours grande place aux légendes : mais on essaye cependant de représenter les pays nouvellement connus et de les décrire dans de courtes notices jointes aux cartes et aux globes.

La tentative la plus originale en ce genre est celle d'un élève de Regiomontan, Martin Behaim : il fit dresser en 1491, à Nuremberg, un globe qui nous donne une idée du monde tel qu'on se le représentait à la veille du premier voyage de Christophe Colomb.

« Cette figure du globe, dit l'inscription qui l'accompagne, représente toute la grandeur de la Terre d'après ce qu'en dit Ptolémée dans sa Cosmographie, savoir une partie ; et ensuite, le reste, d'après le chevalier Marc Paul (Marco Polo) qui, de Venise, a voyage'' dans l'Orient;... et toute la partie du Globe, vers le midi, que Ptolémée n'a

pas connue, a été visitée en 1485 parles vaisseaux de l'illustre (loni Juan, roi de Portugal, découverte à laquelle moi, qui ai fait ce globe, me suis trouvé. »

On peut ici saisir très nettement le caractère de la science d'alors, qui tâche de concilier la tradition antique retrouvée avec l'expérience contemporaine.

Globes et cartes. — La question des globes^ des mappemondes et des projections suscite vers la même époque une activité extraordinaire dans le monde des savants d'Allemagne : chacun veut surpasser le voisin par la précision de ses méthodes et lexcellence de ses procédés.

Nous devons à celte émulation salutaire les globes de Waldseemiiller (1), de l'école de Saint-Dié,ceux d'Appian, et surtout ceux de Schœnei-, dont la renommée fut grande. Schœner s'inspira de Ptolémée, de Martin Behami et des relations des voyageurs de son temps : il est le seul qui ait indiqué la manière dont il procédait pour construire ses globes : « Pour construire un globe géographique, dit-il, la sphère solide une fois construite, on y trace des parallèles et des méridiens, puis on y marque les diiïérents points à l'aide d'une table de longitudes et de latitudes. Quant aux fleuves, aux montagnes et aux rivières, on les dessine sur le globe d'après les descriptions géographiques. »

On traçait aussi, d'après ce système, des mappemondes corrli formes (en forme de cœur), dont les plus curieuses sont celles d'Appian et du Français Oronce Fine, qui en construisit une pour le roi François I".

Les projections, bien oubliées depuis l'antiquité, furent Tobjet d'études et de traités particuliers, comme celui de Jean Werner, qui parut en 1514 (2).

La géographie descriptive. — La géographie descriptive

(1) L'école de Saint-Dié, protégée par le duc René de Lorraine, sans négliger les études scienlifKiues proprement dites, s'attacha surtout à la géographie descriptive et contribua à faire connaître à l'Europe les découvertes des successeurs de Colomb en Américjue. (Voy. Waldseemiiller et Amerigo Vespucci).

(2) 11 eu indique deux modes principaux; la projection cordiforuie et un autre genre qui se rapproche denotre projection stéréographi(iue. Les Anciens, puis les Arabes, connaissaient ce dernier procédé, mais ils ne l'appliquaient qu'à l'astronomie. Werner l'appliqua aux cartes. (D'api'ès Gallois, Géographes allemands de la Renaissance.)

se développe plus lentement que la géographie mathéniaiique et la cartographie. Les notices explicatives jointes aux globes et aux cartes de Behaiin, d'Appian, de Waldseemuller ne sont pas sans valeur : mais ce ne sont que des exposés très brefs, rappelant par quelques traits les chorographies antiques. Il faut attendre jusqu'au milieu du xvi'' siècle un ouvrage d'ensemble. Cela tient à ce (ju'on ne traduisit Strabon ({uen 1470 ; et cette traduction n'eut pas la fortune de celles de Ptolémée. On ne comprit pas l'œuvre harmonieuse et nuancée du géographe d'Amasée; il n'eut que peu de disciples et d'admirateurs : quelques esprits fins et curieux , comme le pape Aenas Sylvius, furent seuls à l'apprécier; mais la masse des savants resta indifférente ; on lui préféra Plineetses abréviateursSolinus, Isidore de Séville.

Sébastien Munster. — Le xvi*' siècle eut pourtant son Strabon.

CeîuiSéhastienMûnster,d'lnge\heim,(\eVéco\e de Vienne (1489-1523). Il essaya de synthétiser toutes les connaissances antiques et modernes en une vaste « périégèse » ou description du Monde. L'œuvre, imprimée en 1550, est considérable, quoique fort inférieure à son modèle au point de vue de l'unité et de la proportion; c'est surtout un recueil de documents puisés à toutes sources et consciencieusement juxtaposés : certaines descriptions, celles de l'Allemagne et des contrées du Nord, sont complètes, exactes et pittoresques; d'autres sont erronées et insuffisantes. L'auteur, du reste, s'en explique lui-même avec franchise : il n'a pas rencontré, chez tous ceux auxquels il s'est adressé pour rassembler les matériaux de son ouvrage, la bonne volonté qu'il aurait souhaitée : « De France, je n'ay rien pu tirer, sinon ce que se trouve es communes histoires : que si les Françoys, Ilespagnols, Angloys, Escossoys, Danoys, Suessoys et Polonoys se fussent employez a nous ayder en ceste besongne, sans nulle double elle eut esté plus parf aie te. »

Conclusion. — Nous arrivons, avec l'ouvrage de Miinsler, à une époque décisive dans riiisloire delà géographie. Do la fin du xni" siècle à 1550 environ, elle a refait le chemin parcouru par la science antique. Peu à peu, sous la près-

sioii de l'oxpérience, elle a senli la nécessité de se séparer de ce guide, sûr au début, insuffisant désormais. Elle s'en est séparée timidement d'abord, puis d'une façon de plus en plus nette.

De Behaim à Munster, l'esprit critique s'affirme, l'indépendance àl'égard de Ptolémée croît dejour en jour. Bientôt la science s'émancipera complètement de la tutelle antique et, dégagée des entraves du passé, deviendra véritablement la science moderne.

La fin du XVr et le XVIP siècle. — C'est vers 1550 environ que se consomme, avec Ortelias et Mercafor, cette séparation de la science moderne d'avec la science antique : ce fut l'œuvre de l'école flamande, qui remplace dès lors l'école allemande à la têtetlu mouvement géographique.

Abraham Œrlel ou Orteliiis, d'Anvers, considéra le premier la géographie nouvelle comme étant nettement distincte de la géograjihie ancienne, tout en comprenant très bien leur liaison et leur dépendance nécessaires. Il consacra à la géographie nouvelle un recueil intitulé : Theatriim orbis terrariim, composé d'après tous les ouvrages contemporains, relations, mémoires, et orné de cinquantetrois cartes gravées sur cuivre; l'ensemble des cartes d'Ortelius forma le premier atlas, qui fut reproduit à un nombre infini d'exemplaires, et accompagné d'un texte en diverses langues, flamand, allemand, français, espagnol, italien, anglais.

Le second recueil, consacré à la géographie ancienne et intitulé : Complément au Théâtre du Monde, comprenait une suite de cartes avec lexique et un dictionnaire : c'est la première ébauche d'une science qui ne se développera qu'au xix^ siècle : la géographie comparée.

L'ami et l'émule d'Ortelius, Gerhard Kaufmann, plus connu sous son nom latinisé de Alercalor, rendit aussi de grands services à la science. On a pu dire que « son œuvre fit révolution en cartographie ». 11 inventa et employa pour la première fois, dans sa grande Carte nautique de /Ô09, le système de projections à latitudes croissantes qui porte son nom, et qui est resté depuis en usage pour toutes les cartes destinées à la navigation.

Vers la même époque, le Français Fernel, médecin et mathématicien, essaya de déterminer la longueur d'un

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degré lerreslre entre Paris el Amiens, au moyen d'un compteur adapté à une roue de sa voiture, et, malgré l'imperfeclion de ce système de délerminulion, il réussit à obtenir une évaluation presque exacte.

La l'^rance préludait ainsi au grand rôle qu'elle allait jouer au xvn^ siècle où elle prit la direction du mouvement scientifKjue, comme du mouvement artistique et liltiîraire. Ce qui caractérise cette période, c'est un prodigieux essor des études astronomiques et mathématiques, qui atteignent un degré de développement inconnu jusqu'alors, avec Galilée^ Kepler^ Huyyhens, Leibniz^ Pascal^ Newton et Cassini.

Le télescope, inventé en 1606, facilita les observations. Galilée découvrit en 1610 les satellites de Jupiter et Cassini dressa plus tard, en 1666, des tables qui permirent d'appliquer cette importante découverte à la navigation.

C'est surtout vers le problème de la mesure de la Terre que se tourna l'activité des savants français. On reprit la tentative de Fernel, mais cette fois à laide des procédés de la géodésie moderne, c'est-à-dire par la triangulation. Picard, de l'Académie des sciences, mesura de nouveau en 1669 la distance comprise entre Paris et Amiens, et obtint cette fois une évaluation d'une exactitude presque absolue.

• Cassini et La Hire mesurèrent de même, de 1683 à 1718, l'intervalle compris entre Dunkorque et Perpignan. « Un réseau de triangles et de déterminations astronomiques enveloppe du nord au sud le méridien central, ou, comme on disait alors, la méridienne du royaume; ce méridien se trouva moins long qu'on ne le pensait, ce qui fit dire plaisamment à Louis XIV que J\1M. de l'Académie lui enlevaient une partie de ses États. » (Vivier de Saint- Martin.)

En même temps que les travaux des savants français fixaient les bases de la géographie de leur pays, ils servaient de modèles à toute l'Europe et suscitaient dans les divers États une émulation féconde. Grâce à cette seconde et brillante renaissance de la géographie scientifique, on fut à même de rectifier définitivement les anciennes erreurs, el de donner une fois pour toutes aux ditférentes parties du monde connu leur vraie forme et leurs dimensions véritables. Les observations de nos missionnaires en Asie,

et surtout, en Chine, eurent à cet égard la plus grande importance (1).

(^.omme nous l'avous remarqué à propos de la période précédente, la partie descriptive de la géographie est loin d'atteindre un développement comparable à celui de la partie scientifique. Le seul ouvrage de généralisation de iépoque est la curieuse Géographie générale du Hollandais Vareniiifi, publiée en 1671. On peut citer aussi, parmi les livres (jui marquent un eflbrt d'explication des phénomènes naturels, le traité publié en 166.3, à la Haye, par .1. Vossius, sous le titre de Mouvement des mers et des vents (De motii marium et ventonim liber). 11 n'est pas étonnant que la Hollande, pays de grande marine guerrière et commerciale, ail été aussi, à cette époque de sa prépondérance, un centre de science géographique. Pendant la plus grande partie du xvii* siècle, c'est surtout à l'école des Hollandais que se forme l'expérience de nos marins français et celle de nos géographes ; en particulier, c'est à ces rivaux que marins et cartographes de notre pays empruntent leurs connaissances sur les parages de traite et de commerce de l'Afrique occidentale.

Le livre de Varenius est le premier livre moderne qui renferme une esquisse de géographie physique raisonnée et fondée sur des observations précises. Les chapitres qu'il consacre à la géographie de la mer, aux venis et aux courants attestent que l'activité maritime des Hollandais avail profité à la science. Science parfois incomplète, conjecturale, mais édifiée avec méthode et dépouillée de tout recours au merveilleux. La Géographie générale de ^"arenius est aussi loin de la géographie miraculeuse et abstraite du moyen âge que la philosophie de Descartes de la scolastique. — Les autres travaux du xvii'' siècle sont des œuvres d'érudition — de très grande valeur, du reste — consacrées à la géographie ancienne et particulièrement à celle de la période romaine. Les plus estimés de ces ouvrages sont ceux du Flamand Grnter, d'Anvers, de Vossius. de l'Allemand Cellarius, des Français Saumaise, du Cange et Samuel Bochart.

Lesérudits du xvu^ siècle, à la suite d'Orlelius, accumn-

(1) On se rappelle que les missionnaires jésuites furent au xvii<= siècle les astronomes et les mathématieiens officiels de fempire chinois et qu'ils furent chargés par les empereurs d'uue réforme générale de la cartograi)lne.

lèrent ainsi une immense qnantilé de matériaux pour la géographie comparée, tandis que les Picard et les Cassini posaient les bases de la géographie physique et mathématique. L'époque suivante devait meltre en œuvre cette masse d'observations, appliquer ces méthodes et ces procédés d'une siireté désormais définilive.

Les cartes accusent un progrès correspondant : malgré tout, on peut y relever encore bien des imperfections. Dans la plupart, aucune projection rigoureuse n'est employée : le réseau de degrés est incomplet; souvent, les latitudes seules sont indiquées ; les méridiens manquent ; le tracé des fleuves est fort inexact; le dessin des montagnes est tout conventionnel; des figures symboliques du plus étrange effet représentent les particularités de la géographie physique et politique des divers pays (1). A mesure que l'on avance vers la fin du siècle, la fantaisie fait place à la science; les dimensions gagnent en exactitude, le dessin en précision : on commence à employer d'une manière régulière la projection de Mercator pour les cartes nautiques et la projection stéréographique pour les autres; à tous ces signes s'annonce le xvni*" siècle.

Mais déjà aussi le progrès des sciences mathématiques, que n'équilibre point un égal progrès des sciences naturelles, tend à rendre la géographie trop étroitement confondue avec la géodésie et la nomenclature. Il y a déjà, dans la nature des gains scientifiques du xvn® siècle en matière de géographie, la marque des excès de promptitude déduclive que Ion observera, au siècle suivant, dans les grandioses hypothèses du naturaliste Buiïon et dans les ordonnances géométriques du relief que Buache proposera à l'Académie des sciences.

(1) Les places fortes sont indiquées par des forteresses en miniature ; des arbres symbolisent la flore et des animaux plus ou moins fantasti([ues la faune; les mers sont agrémentées de vaisseaux et de moiislres marins, de.

LE XVIIl» SIÈCLE. ''*3

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