CHAPITRE X
LE XVIII* SIÈCLE. — PROGRÈS DE LA GÉODÉSIE ET DE LA CAR- TOGRAPHIE. — ESSAIS DE GÉOGRAPHIE SYSTÉMATIQUE.
Sommaire.
Au xviii^ siècle, les travaux scientifiques prennent un caractère général. Expéditions topograpliiques de Godln,Bou(/ue)\ La Condamine au Pérou (17;?5-4.")), de Clairaud et Maupertuis en Laponie (1736). Mesure de l'arc du méridien entre Dunkerqueel Barcelone par .Uc't/jam et Delambt'e. Ln. Carte de France de Cassini. La Carte des Chasses. La Mappemonde et les cartes de Delisle (1675-1720) et de Bourguignon d'Anville.
La géologie entre en scène dès le début du xvrii^ siècle avec les travaux de Woodward. Werner, Stenon. Buache met en lumière l'étude du relief, mais introduit la division erronée en bassins. Pascal, Mariette, Bougner, Laplace, Ramond font faire de grands progrès à la météorologie et à l'hydrographie. L'œuvre de Buffon, de Zimmermann, de Tournefort, etc. Essais d'ethnographie scientifique [Camper), de linguistique [Leiliniz. WesitinK de géographie scienlilique.
Caractères généraux des œuvres géographiques du XVIII" siècle. — Avec le xviii*^ siècle, en eflet, commencent la floraison, l'épanouissement de tout le travail scientifique du xv!!*^ ; on applique les grands principes des Picard et des Cassini, on met en œuvre leurs procédés et leurs méthodes. Le gouvernement se place à la tète de toutes ces entreprises qui passionnent l'opinion publique et prennent le caractère d'entreprises nationales, dans la pleine acception du mot. Les nombreuses relations de voyages de science pure ou de découvertes accomplis à cette époque portent tous la mention : « Voyag-e fait par ordre du Roy » ; l'Académie des sciences et l'Académie des inscriptions sont les véritables centres des études géogra phiques, non seulement françaises, mais européennes; les particuliers, enfin, suivent avec intérêt les travaux des savants et les découvertes des voyageurs, les encouragent, les soutiennent de leur approbation et souvent de leur argent (1).
(1) Quand le gouvernement de Louis XV, obéré par les dépenses de la guerre de Sept Ans, ne put plus suffire aux frais nécessités parla Grande Carte l'a Cassini, il se forma une société particulière dont les actionnaires se chargèrent de suppléer le gouvernement on sulivenlionnant l'œuvre.
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Grands voyages scientifiques; cartographie nouvelle. — C'est ainsi que de i^randt's entreprises d'une céiéhrilé européenne se poursuivent durant tout le xviii" siècle, parallèlement aux grands, voyat^es : les plus remarquables de ces expédilions topograplii<[ues sont celles de Godin, Boiig lier cl La Condamine au Pérou : 1735-45); de Clairaiid et de Maiipertuis en Laponie (1736); et, plus lard, celle de Delainhre et de Méchain, qui mesurèrent en 1792 l'arc du méridien compris entre Dunkerque et Barcelone, opération dont on déduisit la longueur du mètre. On peut dire que les Français sont les premiers qui aient mesuré la Terre. Ce sont eux également qui, les [)remiers, en ont donné une représentation exacte, grâce aux travaux des Cassini, de Guillaume Delisle et de J.-B. Bourguignon d'Anville.
La carte de Francs. — Les atlas scientifiques. — En 1733, l'Académie, ayant décidé la construction dune carte de France basée sur le système le plus rigoureux et le plus complet de triangulation géodésique, confia au fils et au petit- fils de Dominique Cassini le soin de la dresser; ce travail, commencé dès 1774, ne fut achevé qu'en 1783. i< La Carie géométrique de France, dit l'Allemand Peschel, fit époque dans l'histoire de la cartographie, et servit de modèle à tous les autres pays. » Déjà l'on procède au levé de véritables cartes topographiques. Telle est la fameuse Carie des Chasses, « travail des plus remarquables qui a longtemps été copié par tous ceux qui ont publié des cartes des environs de Paris, qu'on consulte encore aujourd'hui avec fruit et qui est une merveille de gravure. Ce monument 'l'expression n'est pas exagérée) fait le plus grand honneur au corps des ingénieurs géographes et à son chef Berthier, ainsi qu'à son graveur Guillaume N. de La Haye. » (Gabriel Marcel.) La Carte des Chasses contient la représentation rigoureuse et détaillée des pays compris entre Mantes, Saint-Denis, Corbeil et Rambouillet. Son auteur, Guillaume de La Haye, fut le graveur émérite de toutes les œuvres de d'Anville. L'œuvre, commencée en 1764, ne fut terminée qu'en 1807.
Delisle et d'Anville. — Les savants français ne se bornèrent pas à la confection d'une carte particulière :
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Delisle cl. Bourguignon d'AuvilIe essayùrenl duccuiiiplir pour le monde enlier ce que les Cassini accomplissaient pour la France.
Les déterminations astronomi({ues élaient restées jusqu'alors à l'état d'observations théoriques. Le premier essai d'application qui en fut fait date de 1G93, où les déterminations pour l'Europe occidentale apparaissent dans l'édilion du Sephine français. Mais c'est dans l'œuvre de Guillaume Delisle que celte application atteint toute son extension. Le but de Delisle (1675-17'26; fut de rompre avec toutes les erreurs du passé et d'édifier sur une base désormais inébranlable d'observations astronomiques d'une précision rigoureuse la mise au point définitive de la géographie moderne. Sa Mappemonde ei ses cartes particulières des quatre parties du monde, résultat de cet immense travail de critique, ramenèrent enfin les parties orientales de l'ancien continent à leur véritable forme et à leurs vraies dimensions. C'est Delisle qui, pour la première fois, donna à l'axe de la Méditerranée sa vraie longueur et, par conséquent, restitua à l'Europe ses proportions réelles.
L'œuvre de Delisle fut continuée et perfectionnée par Bourguignon d'Anville. Delisle avait seulement touché aux traits d'ensemble : d'Anville s'attacha à toute l'infinie diversité des détails ; il s'inspira des grandes expéditions scientifiques contemporaines, des voyages de Behring, de l'abbé La Caille au Cap, de nos missionnaires en Asie et des ouvrages hollandais qui passaient à juste titre pour les mieux informés de l'époque. La cartographie générale atteint avec d'Anville son plus haut point de perfection ; elle unit la précision à la délicatesse : c'est une œuvre à la fois de science et d'art. Le mérite de d'Anville est d'autant plus grand que le nombre de matériaux dont il disposait était encore relativement restreint : il ne put s'appuyer avec quelque sûreté que sur deux cents déterminations astronomiques, chitïre fort insuffisant, vu l'étendue de sa tâche : « Tout le reste dut reposer sur des déductions, des combinaisons et des discussions d'itinéraires; labeur immense où il déploya une admirable sagacité. ^ (V. de Saint-Martin.)
Les cartes de Samson n'ont pas, à beaucoup près, malgré leur célébrité, la valeur des œuvres de G. Delisle et de d'Anville.
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Caractère des essais de géographie descriptive. — Le développement de la géographie descriptive, coninae aux époques précédentes, relarde sur celui de la géographie purement scientifique. Mais il se fait, en ce xyu!"" siècle si fécond en recherches, en inventions, en vues de génie, un travail d'élaboration qui prépare la renaissance définitive de la géographie telle que Slrabon l'avait jadis comprise. Cette renaissance ne se pouvait produire encore : avant d'analyser les rapports de la Terre et de l'Homme, il fallait étudier l'une et l'autre, et les étudier à part et en détail; il fallait amasser patiemment une quantité de faits assez considérable pour permettre au génie d'un Humboldt ou d'un Hitter d'en dégager des idées et des lois générales.
De même que les travaux des savants du xvn^ siècle avaient préparé l'éclosion de la géographie scientifique au xvni",. les travaux des savants du xvni® siècle préparent l'éclosion de la géographie comparée au xix*. Ici encore, c'est la France qui est l'initiatrice, quoique les autres nations, surtout les nations germaniques et Scandinaves, apportent à l'œuvre commune un contingent d'une grande valeur.
Progrès de la géologie et des sciences naturelles. — Nous ne pouvons, dans le cadre de cette étude, énumérer tous les ouvrages consacrés à l'étude de l'histoire physique de la Terre par les hommes de science du xvin*^ siècle : nous signalerons seulement, parmi ces recherches, celles qui ouvrent la voie aux géographes de notre époque.
Dès l'année 1702 paraissent des études de géologie: celles de l'Anglais Woodward, de l'Allemand Werner, du Danois Slenon, attirent l'attention du monde savant sur la composition des roches, sur la disposition des strates de l'écorce terrestre, sur l'explication des phénomènes volcaniques et sur ce qui deviendra, avec Cuvier, la paléontologie.
L'orographie systématique : Buache. — L'étude du relief terrestre est mise en pleine lumière par les Fran(;ais Philippe Buache et Dupain-Triel.
Le relief, cette « charpente du Globe », est d'une telle importance pour Buache qu'il en fait la base de tout un système. Ce système consiste en une division des terres en
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bassins fluviaux, s(^parés par des chaînes de montagnes. Les idées de Bnache, trop absolues, le conduisirent à fausser le vrai caractère des régions en établissant partout entre elles des barrières naturelles qui, parfois, n'existaient que dans son imagination. Son système eut un tel succès qu'il s'est conservé jusqu'à nos jours et qu'on a eu grand'peine à réagir contre cette fragmentation arbitraire de la surface du Globe en compartiments montagneux.
Progrés de la météorologie et de l'hydrographie. — D'autres innovations furent plus heureuses pour la constitution de la science que celle de Buache : telle est, par exemple, l'application du baromètre à la mesure des hauteurs, création essentiellement française à laquelle sont attachés les noms de Pascal, Mariotte, Bouguer, de Luc, Laplace, Ramond.
Les faits hydrographiques et climatologiques donnent également lieu à nombre d'observations. Cook et Forster, lors de leur premier voyage, en 177:2, tentent les premiers essais de mesure et d'étude des profondeurs océaniques. L'emploi du thermomètre Réaumur (1683-1757) facilite l'observation des températures. Dès 1689, on commence à Paris et à Lille à mesurer la hauteur de la quantité de pluie tombée dans un temps donné, exemple bientôt suivi dans les autres pays de l'Europe. Dès 1686, vers la même date à peu près, l'Anglais Halley publie une théorie des vents alizés et des moussons.
L'œuvre de Buffon ; son influence. — Les Époques de la Nature de Buffon contiennent en germe toute la géographie botanique et zoologique, qu'inaugurent les travaux de V Allemand Zimmermann. Des observations comme celles de Tourneforl en Arménie, de Linné en Laponie, de Saussure en Suisse et de Bamond dans les Pyrénées révèlent un des faits les plus importants de la géographie botanique, l'étagement des zones de végétation sur le flanc des hautes montagnes et leurs ditférents caractères par rapport à l'altitude.
Dans le même ordred'idées,Zimmermann, toujours sous l'inspiration de Buffon, publie la première carte montrant la répartition des mammifères à la surface du Globe.
Essais d'ethnographie scientifique, de linguistique, de
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géographie statistique. — La première lenlalive de classification des races humaines date de 1684; on ignoreie nom de son auteur, qui n'a pas signé sa communication au Journal des Sçnuans du 24 avril de 1684. Il distingue parmi les humains quatre à cintf « espèces ». Un peu plus lartl, le Hollandais Camper (1722-1789) posa les principes d'une classilication des races humaines fondée sur la mesure de l'angle facial.
Une autre classification, fondée sur l'étude des langues, avait été ébauchée par Leibniz; il divisait les hommes en deux grandes familles : les Japétiques et les Araméens. On trouve dans son exposé ethnographique des vues très justes sur la parenté des Turcs, des Mongols, des Mandchous, des Finnois, et sur le singulier isolement de la race mystérieuse des Basques. Ces études linguistiques se poursuivirent durant tout le cours du xvni" siècle.
Les voyages et les observations (.VAnquetil-Diiperron dans l'Inde (1754-1761), la publication de la première grammaire sanscrite (1790) par l'Allemand Wesdin, annoncent déjà les grands travaux des Schlegel et des Max Mûller, travaux dont la géographie du xix* siècle recueillera le bénéfice.
Enfin, l'idée de calculer d'une manière régulière la densité de la population des diverses régions du monde civilisé apjiaraît en 1742 et est appliquée, imparfaitement tout d'abord en Suède, puis d'une manière plus complète aux États-Unis en 1790.
On voit par ce bref exposé que déjà tous les éléments d'une synthèse géographique sont épars dès la fin du xvni" siècle dans une masse d'ouvrages de détail dus au fécond labeur de tous les savants d'Europe.
L'époque est toute d'analyse. Les ouvrages d'ensemble qui prétendent au litre d' « œuvres géographiques générales » n'ont pas le moindre caractère synthétique. On ne s'entend pas sur le sens du terme « géographie ». Depuis Strabon, on en a oublié la définition. Chacun y met ce (pi'li veut. Pour les membres de l'Académie des sciences, c'est l'étude des déterminations astronomiques; pour Buache et ses disciples, c'est celle du relief; pour les « géographes » allemands, c'est simplement l'étude des » États », c'està-dire ce que nous désignons aujourd'hui sous le nom de géo<jraphie politique et admin.islrative ; pour d'autres