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III. — Variations séculaires du climat et de la végétation

Les observations que nous livre Tétude de la géologie prouvent avec la dernière évidence que les climats et, par là, les végétaux ont varié dans leurs caractères et dans leur richesse à la surface de la terre. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'observer la nature des plantes, fougères arborescentes et arbres gigantesques, qui ont donné naissance aux bassins houillers dans des parages d'où sont exclues aujourd'hui les mêmes espèces de plantes ou, du moins, des plantes aussi abondantes et aussi vigoureuses que celles de ces époques lointaines. A vrai dire, l'étude de ces variations dans le passé géologique est plutôt du domaine du naturaliste que de celui du géographe ; car les changements survenus dans le climat et la végétation de la terre à l'époque où il n'y avait point de sociétés humaines ou même d'humains isolés ne peuvent rentrer dans le cadre de la science géographique.

Mais, ce qui intéresse l'histoire de l'humanité, c'est la question de savoir si, dans les limites de temps accessibles à l'histoire, se sont produits des changements de végétation et de climat assez importants pour influer sur le sort des humains. Il semble bien que ces changements ont été sans grande importance, et surtout que ceux qui se sont produits ont été déterminés par l'intervention des hommes.

Il faut toujours être très prudent, pour cette raison, quand on interroge l'histoire passée des climats et des plantes. D'abord les mots que les hommes d'autrefois ont employés pour désigner ici une forêt, là un ileuve, etc., etc..

représentaient-ils dans l'esprit de ces hommes les mômes images qu'ils évoquent dans nos esprits? cela est fort douteux. Bien souvent on devrait traduire par le mot maquis le terme grec auquel nous faisons souvent correspondre celui de forêt. Nous avons la preuve de la nécessité de cette précaution dans le témoignage même des Anciens. Quel ne fut pas le saisissement des soldats de César quand ils pénétrèrent dans les forêts de la Gaule et de la Germanie! Le saisissement qu'ils y éprouvèrent dut ressembler à celui que nous éprouvons aujourd'hui quand nous nous trouvons en présence des forêts vierges des bords de l'Amazone ou de l'île de Bornéo, ou des parties les plus humides de l'Afrique tropicale. La Gaule elle-même, que César déclare couverte d'épaisses forêts, était cependant déjà pourvue de quelque culture à l'époque romaine : rien ne le prouve mieux que le nombre et l'importance des réquisitions de blé qu'y fit le conquérant.

On invoque quelquefois aussi, en faveur d'un changement de climat, la présence dans l'antiquité d'une race d'animaux que le même pays semble ne plus pouvoir nourrir aujourd'hui. Ainsi, certains archéologues tirent argument de l'existence d'éléphants dans le pays de Car- Ihage, la Tunisie actuelle, pour conclure que le climat y était beaucoup plus humide autrefois qu'aujourd'hui. C'est oublier que les Carthaginois savaient entretenir les éléphants à l'aide de soins particuliers d'hygiène, et non en les laissant en liberté. Annibal mena bien ses éléphants de guerre à travers l'Espagne, la Gaule et l'Italie, et cela ne prouve pas qu'il y ait eu des éléphants en Gaule autrefois, ni un climat convenant aux éléphants.

Souvent un changement introduit dans la végétation résulte d'une acclimatation à laquelle l'homme s'est appliqué, sans qu'il soit besoin d'expliquer un changement de ce genre par un changement de climat. Le climat de la France convenait à la betterave, à la pomme de terre et à la vigne avant que ces plantes y fussent introduites par les cultivateurs. Si la vigne n'est plus cultivée dans certains parages du nord de la France, ce fait semble tenir surtout à la multiplication des vignes dans des pays plus favorables et à la facilité des transports : les gens du Nord ont cessé de se livrer à la culture précaire et aléatoire de la vigne le jour où il leur a été facile de se procurer du

vin à bon compte. Songc-t-on à dire que le climat de la Grande-Bretagne est devenu plus rigoureux parce que nombre de pays, jadis consacrés aux cultures, sont aujourd'hui convertis en territoires de chasse? Non, assurément. Cela prouve simplement que la Grande-Bretagne a pris le parti de limiter fructueusement son activité à l'industrie et au commerce, et qu'elle obtient ainsi, par achat, sa nourriture à meilleur compte que si elle cultivait le sol natal. L'explication de ce fait se trouve tout aussi bien dans les progrès de la culture au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie que dans les progrès de l'industrie et du commerce en Angleterre.

D'ailleurs, il n'y a rien de plus imprudent et de moins conforme à la science que de supposer des changements locaux de climat. Les climats des divers pays du Globe sont de proche en proche solidaires les uns des autres; il ne peut survenir un grand changement climatérique dans un des pays des bords de la Méditerranée sans que le même fait se produise dans les autres, et même sans qu'il y ait sur tous les climats du pourtour une modification concomitante. En somme, si loin que portent nos souvenirs historiques, ils sont encore trop proches de nous pour apporter le témoignage d'une grande modification de l'harmonie climatérique et végétale du monde. Ce que nous savons du passé ne diffère à nos yeux du présent que par l'extrême détail que nous avons de ce que nous observons aujourd'hui, et par l'extrême liberté de commentaires dont nous accompagnons les rares témoignages du passé.

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