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CHAPITRE II

l'homme et la naïuke.

SOMMAIRB.

Difficulté d'apprécier riiifliieiice des phénomènes naturels sur les hommes. — Les piiéiioménes biolo^iriiics, répercussion complète des phénomènes de nature du sol, de relief et do climat. L'induence de la nature peut s'exercer sur les hommes à graivde distance. Exemple de l'Egypte : les grands lacs et les moussons de l'océan Indien. Exemple des peuples qui tirent une grande partie de leurs ressources des colonies : Angleterre, Belgique, Allemagne.

Les migralions humaines et les lois d'orientation. — Théorie de la marche de la civilisation d'est en ouest. Objections : invasion de l'Asie par les Russes d'ouest en est; directions divergentes des invasions chinoises. De même, les villes d'Europe n'ont pas une tendance à se développer d'ouest en est. — C'est surtout suivant l'espace dont elles disposent que des différences s'établissent entre des sociétés humaines de même civilisation. Exemple de pays où un petit nombre d'humains ont à se partager des terres fertiles ou riches en ressources minérales : les Etats-Unis. Le manque de densité des habitants est sous ce rapport un avantage. Etonnement des Chinois venus en Europe. Souvent l'explication de la densité d'une population ne se trouve pas dans le pays où elle est constatée : exemple de l'Egypte et de l'Angleterre. Diversité du rôle joué par les montagnes : contraste entre les chaînes des pays tempérés de l'Europe et les .\ndes, entre le plateau tibétain et le plateau bolivien; entre les Pyrénées et les vallées alpestres. Progrès des voies de communication.

Les faits climatéi'iques. — Différences entre les facultés d'acclimatation des divers groupes d'une même race. Exemple des Sénégalais et des Russes. Condition des mœurs de l'éniigrant dans son pays d'origine et dans son pays d'adoption. Influence directe de certains faits climatériques sur les sociétés humaines : l'histoire des rapports qui se sont établis entre les riverains de l'océan Indien et des mers de Chine est dominée par la régularilé des moussons. Cette même régularité exerce une influence considérable sur la condition de l'agriculture dans l'Inde, l'Indo-Chine et une partie de la Chine, et elle est elle-même dans la dépendance étroite des conditions particulières de relief de l'Asie centrale.

Influence des cours d'eau. — Agglomérations humaines sur les rives. Le réseau de la Seine. La Volga et la Neva. Le Saint-Laurent, le Mississipi, la Plata, l'Amazone, le Nil, le Congo, le Niger, le Mékong, etc. Les fleuves sont d'autant plus utilises et d'autant plus précieux que leurs rives sont bordées de pays facilement accessibles, riches, différents les uns des autres, c'est-à-dire portés à échanger leurs produits. Exemple de l'Escaut. Adaptation des fleuves aux besoins de l'homme. L'Elbe. Utilisation esd torrents ; le Niagara, les torrents suisses.

404 GÉOGRAPHIE GÉNÉKALE.

Attrait exercé sur les hommes par les lacs. — Les populalions primitives; ce sont aussi des zones de rommunicatioii entre les riverains. Grands lacs de l'Amérique du Nord, lacs d'Afrique et des Alpes.

Influence de la slructure des côtes maritimes. — Théorie de Hitler: plus un continent est riche en îles et en péninsules, plus il est apte à favoriser le développement des sociétés humaines. Ubjections. Importance des articulations â l'époque de la navigation à voile; elle diminue avec la navit;alion à vapeur. D'autre part, plus un pays a de chances d'être riche par l'agriculture, moins il a de chances de compter de nombreuses découpures côtiéres; plus un pays a de chances d'être richement doté d'articulations littorales, moins il a de chances d'être pourvu d'un sol riche. Importance des grandes vallées fluviales et des plaines au point de vue des agglomérations humaines. Exemple du Yang-Tsé-Riang, etc.

Différents états de civilisation marquant les rapports de V homme avec la nature. — Vie sauvage : peuples se nourrissant des ressources spontanées du sol et de la mer (Esquimaux, habitants des régions tropicales). — Vie pastorale et nomade : peuples demandant au\ troupeaux le lait et la viande pour leur nourriture, la laine pour leurs vêtements (déserts et steppes, Turcomaus, Arabes des déserts d'Asie, Touareg du Sahara). Vie agricole : fixation de riiomme au sol qu'il cultive et auquel il fait produire des moissons. Ce sont les deux zones tempérées qui ont le plus favorisé les progrés de l'espèce humaine. Cependant, la vie agricole n'implique pas toujours la vie sédentaire. Progrés de l'agriculture qui tend à devenir une vérit-ible industrie.

Déplacement des centres de peuplement et d'activité. — La Méditerranée dans l'antiqifité, l'Europe centrale et occidentale, les États-Unis, le Canada, l'Australie, l'Amérique du Sud, le Japon.

Influence de l'homme sur la nature. — Nécessité d'une température et d'un climat particulier pour chaque race humaine. Acclimatation par riioinnie des plantes et des animaux.

Comment et dans quelle mesure la nature influence l'homme. — Aucune recherche n'est plus délicate ni plus dangereuse que celle de l'inlluence exercée par les phénomènes naturels sur les humains. Un historien qui ignorerait la géographie risquerait tort de trop expliquer les événements humains par la volonté des conquérants, des diplomates ou des grands génies dont les idées ont le plus vivement agi sur l'humanité. Ainsi, on avait coutume autrefois d'admirer profondément la sagesse de la politique anglaise qui, au xvm'' siècle, au cours de la lutte coloniale contre la France, avait su se désintéresser des atïaires continentales et se préoccuper surtout des intérêts d'outre-mer : on lui opposait l'incapacité des hommes d'État français qui, au lieu de comprendre la valeur de nos

possessions coloniales, s'étaient engagées impnulomment dans les querelles du continent européen. Il eùL suffi de bien mettre en lumière cette simple remarque par laquelle Michelet commençait une de ses leçons: « L'Angleterre est une île, ce qui évoque un avantage de la nature et non une qualité de sagesse des hommes », puis de faire valoir combien il était difficile aux Français, rivés au continent d'Europe, d'observer la même réserve.

Mais il faut dire, pour être juste, que le danger est tout aussi grave pour le géographe de vouloir trop expliquer par le cadre où se sont passés les grands événements humains. Cela mène à un fatalisme tout aussi mauvais que l'abus d'explications empruntées par l'historien à la clarté des intelligences humaines, à la vigueur des volontés. La vérité est entre les deux dangers.

En elïet, l'influence des causes naturelles sur les hommes est quelque chose de difficilement perceptible en ([uantité déterminée, sinon quehjue chose d'inappréciable. La cause en est que jamais un seul phénomène physique n'agit isolément sur une même société humaine : il est chimérique de rechercher séparément en quoi la nature du sol a pu influencer un peuple, en quoi le relief du pays qu'il habite a pu déterminer ses actions, dans quelle mesure le climat (l'une région a réagi sur ses habitudes, etc., etc. L'influence est attribuable partiellement à chacun de ces phénomènes, elle ne l'est exclusivement à aucun. C'est pourquoi l'on arrive à des résultats d'une beaucoup plus grande sûreté en ne recherchant des explications que dans l'ordre des phénomènes biologiques, qui sont déjà une répercussion complète des phénomènes de nature du sol, de relief et de climat. On comprend que la richesse d'une région en certaines espèces de végétaux ou en certaines races d'animaux explique bien des faits de la civilisation des hommes qui l'habitent : or, cette richesse de vie végétale ou animale dépend elle-même de toutes ces causes physiques antécédentes qui, isolées, ne peuvent fournir aucune explication satisfaisante même des traits les plus généraux de la destinée d'un peuple; qui, réunies et commandées, pour ainsi dire, par les phénomènes de la vie, expliquent beaucoup mieux les suggestions auxquelles les sociétés humaines ont obéi, du moins à l'origine.

Cette influence, qu'il est difficile de décomposer en ses

éléments essentiels et qu'on doit se contenter de saisir dans son ensemble, n'agit d'ailleurs que sur des hommes groupés en société, au temps où nous sommes. C'est donc des deux côtés une sorte de moyenne qu'il faut discrèlement savoir prendre des sollicitations que, d'un côté, exerce la nature, des déterminations conformes ou plus ou moins analogues que, d'autre part, prennent les humains. Les phénomènes primitifs de brutale action de la nature sur l'homme et de passive servitude des humains ne se peuvent plus observer que dans quelques régions déshéritées du Globe, déserts glacés ou déserts brûlants, solitudes dénudées ici, là boisées à outrance et pourvues d'une telle végétation que l'homme y étouffe. La civilisation humaine se transmet si bien aujourd'hui et se nivelle si vite entre les diverses sociétés, que les faits de cet antique esclavage de l'homme en face de la nature deviennent de plus en plus des exceptions curieuses à observer comme des legs du passé. Au reste, on a tort de parler d'obéissance de la nature à l'homme. Le grand philosophe anglais Bacon n'at-il pas déclaré que l'homme, « arbitre et interprète de la nature, estpuissant dans la limite où lisait ». Il faut compléter cette maxime par une autre pensée du même esprit: « On ne peut vaincre la nature qu'en lui obéissant ». Mais, c'est là encore une simple image : on n'obéit pas à la nature, ou se sert des ressources, qui ne sont ressources que parce que l'homme en a pris conscience, et qu'il y a des hommes.

L'influence de la nature ne se fait pas toujours sentir surplace. — Une autre difficulté, et beaucoup plus grave, de l'enquête que le géographe doit instituer sur l'usage que les humains ont su faire des ressources naturelles tient au fait que l'influence de la nature se peut exercer sur les hommes à grande distance. Et par là, plus on restreint à des régions de petite étendue la recherche des explications géographiques de l'activité humaine, plus on s'expose à des chances d'erreur.

Tout d'abord, il est des phénomènes physiques dont la répercussion se fait sentir à des milliers de kilomètres de leur lieu d'origine. Le géographe qui voudrait expliquer la richesse de la basse et de la moyenne Egypte par les conditions locales de climat de ces pays, expliquerait la fécondité par le désert; il faut, pour bien comprendre ces

n'-gions si curieuses, se ropoiier parriinagination jusqu'à la région des grands lacs du haut Nil, qui eux-mêmes s'expliquent par le jeu des moussons de l'océan Indien. Le Nil, un des grands fleuves qui ont influencé les civilisations humaines, est bien un tributaire de la Méditerranée où il débouche, mais c'est un enfant de l'océan Indien, d'où sont venues les pluies qui l'ont fait naître, tout comme le Rhône, le Pô et le Danube doivent quelque chose aux nuées bienfaisantes qui, venant de l'Atlantique, vont s'abattre sur les glaciers des Alpes.

A plus forte raison, dans la condition de civilisation commerciale à outrance à laquelle sont arrivés certains peuples comme la Grande- Bretagne, l'Allemagne et la Belgique, les explications de l'état social de ces peuples sont-elles, parle fait même que l'industrie et le commerce sont à la base de ces sociétés contemporaines, situées fort loin du lieu où nous observons les hommes qui les composent. La vie anglaise n'a point son explication en Angleterre, mais dans l'Inde, mais dans l'Australie, mais en Afrique australe, ici dans les champs de coton qui enverront leur récolte dans les docks de Liverpool et de Manchester, là dans les grands domaines d'élevage de l'Australie d'où viendra la laine pour Bradford, puis dans l'Inde qui cultive le jute pour Dundee : la Grande-Bretagne n'est pas dans les îles Britanniques et l'explication de son état social est d'ordre universel. On en pourrait dire autant de l'Allemagne et de la Belgique, tandis que des terroirs comme la Russie, la France, l'Italie et l'Espagne expliquent beaucoup mieux la nature des peuples qu'ils portent, et cela à des degrés encore bien différents. C'est pourquoi l'on étudie dans ce livre, comme capables de donner des explications plausibles, pr.rce qu'elles sont générales, les grands phénomènes de culture et de circulation commerciale, culture industrielle, culture alimentaire, grandes voies decommunication,grandscourants commerciaux, etc., etc. Il n'y a, pour la géographie appliquée à l'étude des grands événements humains, « de science, que du général ». Ainsi la plupart des conditions sociales actuelles sont de moins en moins explicables sur place, parce qu'elles sont déplus en plus complexes. C'est peut-être une raison d'attacher une grande importance aux études de géographie générale et comparée.

Les migrations humaines sont-elles déterminées par des lois constantes d'orientation? — Les historiens et les philosophes qui s'eiïorcent de découvrir les lois, s'il en est, des migrations humaines, pacifiques ou guerrières, se sont arrêtés quelquefois trop longtemps à l'examen de lois générales qui nous paraissent n'être que des coïncidences. N'a-t-on pas entendu souvent déclarer que la civihsation marche d'est en ouest, que telle avait été la direction des grandes invasions et des grandes migrations de peuples ? A l'appui de cette opinion, nombre d'écrivains, et non des moindres, ont invoqué le peuplement probable de l'Europe par des émigrants venus de l'Inde ou des hauts plateaux de l'Asie centrale, bref du pays que l'on suppose être le berceau des Aryens ; ils ont également invoqué les grandes invasions dites germaniques. L'histoire ne semble pas avoir eu cette monotonie d'une marche fatale suivant les points cardinaux. L'obscurité est grande encore sur les origines du peuplement de l'Europe. Si nous connaissons le fait notable des invasions germaniques, dont le nom est d'ailleurs d'une exactitude relative, il n'y a aucune raison de mettre dans l'ombre le fait mémorable de mouvements de population faits en sens contraire, par exemple ceux des Gaulois qui peuplèrent des régions fort éloignées de la Gaule, allèrent jusqu'à Rome, après avoir peuplé la vallée du Pô, et pillèrent le temple de Delphes.

Le fait fût-il établi pour l'antiquité, dont nous n'avons qu'une connaissance imparfaite, qu'il serait grandement contestable pour les temps modernes, dont les faits nous sont connus avec grand détail. Les Russes paraissent en train de faire une invasion de l'Asie d'ouest en est, qui leur réussit grandement. Les Chinois poussent leurs invasions à peu près vers tous les points de l'horizon, ici vers le fleuve Amour, là vers le Turkestan, ailleurs vers l'Indo- Chine, au delà des mers vers l'archipel Malais et la partie orientale des États-Unis d'Amérique ou môme l'Australie. Dans notre Europe, Slaves et Germains s'épandent et rivalisent suivant les directions les plus dilTérentes.

Il serait d'ailleurs bizarre a priori que les évolutions des sociétés humaines eussent un caractère astronomique. On comprend à la rigueur que des contrastes climatériques amènent des groupes de peuples à changer de demeure et à s'établir sur des terres lointaines. Mais les changements

(le climat s'observent aussi bien du sud au nord que de l'est à louesl, dans les sens les plus divers, suivant les conditions d'exposition, de relief, de mélange des terres et des mers, etc., etc.

A plus forte raison faut-il renoncer à croire que, comme on la souvent supposé, les villes d'Europe ont une tendance à se développer d'est en ouest. Comme il y a entre les difTcrentes parties de l'Europe, l'ouest maritime, l'est continental, le midi méditerranéen, des différences considérables de régime des vents, il va de soi qu'une règle unitaire de cette sorte ne peut avoir aucune raison de se justifier dans des conditions si diverses. Or, s'il y a, à l'origine du développement des villes, quelque cause qui influe réellement, ce ne peut être que la recherche d'un fonds salubre ; et le fonds salubre n'a point les mêmes directions dans toute l'Europe, pas plus que le cours des fleuves, pas plus que l'orientation des vallées, des montagnes, etc.

Différences qui s'établissent entre des sociétés humaines de même civilisation suivant l'espace dont elles disposent. — 11 ne suffit pas d'observer que le steppe impose à l'homme une condition plus précaire que la savane, la savane une condition moins sûre que le pays à pluies fréquentes ou régulières, que les pays de moussons comme l'Inde, l'Indo-Ghine et la Chine, offrent aux agriculteurs les moyens de vivre nombreux sur un étroit espace. On doit discerner aussi quel est le nombre des humains qui disposent d'une certaine étendue de pays, et prendre garde de croire à des causes naturelles dans certains cas où toute la difîérence réside dans le nombre des humains se partageant une étendue donnée de terres fertiles ou riches en ressources minérales. Si les Américains des Etats-Unis ont gagné, en si peu d'années, un tel rang parmi les sociétés civilisées, il faut avouer que cette rapide fortune est due au petit nombre des copartageants d'un territoire merveilleusement doué. La densité de la population des vieux pays d'Europe empêche que l'on y fasse aussi facilement fortune. Ouand on y entreprend la construction d'une voie ferrée, il faut penser que le pays où on la construit est déjà grevé des frais séculaires de construction et d'entretien des routes, que l'achat des terrains où circulera la voie ferrée est singulièrement plus onéreux que

dans des pays déserts ou mal peuplés. Découvre-t-on dans nos vieux pays une mine de houille ou une source de pétrole ? Les difficultés d'exploitation, de transport, tout le lacis des vieilles coutumes viennent gêner la mise en exploitation. Pour faire le commerce des blés en France, il faut négocier avec des milliers de paysans qui récoltent, avec des centaines d'agents de commerce et de transport qui veulent continuer à gagner leur vie tout comme au temps où il n'y avait pas de chemin de fer. Dans le Far- West américain, une terre reconnue fertile est aussitôt mise en valeur, sans grandes formalités d'achat, de bornage, etc., à l'aide des moyens mécaniques les plus perfectionnés. Il y a immédiatement emploi des moyens les plus économiques et concentration des opérations de vente. L'heureux citoyen des États-Unis d'Amérique bénéficie de toute une tradition de science et de progrès de la vieille Europe, sans avoir à se débattre avec un testament de vieilles coutumes, d'intérêts antérieurement engagés, d'âpres concurrences, etc., etc. En somme, ils sont moins nombreux dans le partage d'un bien plus considérable ; il n'est donc pas étonnant qu'ils soient plus riches et plus vite riches. Là, le manque de densité de la population est un avantage et non un inconvénient, la rareté des humains un bienfait; et la vieille Europe soutTre de cette densité que Ton admire et que l'on souhaite au reste du monde comme une preuve de haute civilisation. Le Chinois qui vient chez nous est à son tour frappé de ce qu'il considère comme des déserts en France ; pour lui, de grandes étendues de prairies nourrissant du bétail sont un souvenir des temps barbares où ses ancêtres n'avaient pas encore aménagé la terre. La densité de population de notre Normandie ou de notre Bretagne lui semble attester un état relatif de barbarie agricole. Seulement, s'ily a quelque part de vérité dans la remarque du Chinois agriculteur qui observe nos pays, sa sévérité est outrée, parce qu'un hectare de terre des régions favorisées du bas et du moyen Yang-Tse-Kiang doit et peut, en raison d'un climat dill'érenl, nourrir plus d'humains. Toute comparaison équitable entre des groupes d'humains doit donc tenir compte d un assemblage complexe de causes, depuis l'étendue de terre que se partage un même nombre d'humains jusqu'au nombre des récoltes nutritives, nombre qui varie suivant

L'HOMME ET LA NATURE. .4il

Je climat. Un hectare de la meilioure terre de France ne donne jamais qu'une récolle de blé par an ; il est des hectares de Java, de l'Inde (>l de l'Indo-Chino qui donnent trois récoltes de riz; ils valent donc pour la nourriture des hommes trois hectares de nos pays tout au moins. Sur un hectare de sa bonne terre, un paysan de notre France de l'Ouest peut récolter des céréales, puis, sa récoite faite, trouver encore quelque emploi à sa terre : cet espoir est refusé au Russe qui n'a pour semer et récolter que le temps pendant lequel la terre est débarrassée de neige. Un hectare d'herbage normand où le bétail se tient toute l'année vaut mieux qu'un hectare de prairie de nos pays de l'Est où l'hiver interrompt la végétation. Avec quelle prudence ne faut-il donc pas envisager le rapport du nombre des humains avec la surface des pays dont ils vivent?

Enfin, bien souvent l'explication de la densité d'une population ne se trouve pas dans le pays où elle est constatée : et cela est vrai à plusieurs degrés. Le secret de la fertilité de l'Egypte est dans la mousson de l'océan Indien qui nourrit la région des grands lacs, et les montagnes d'Ethiopie d'où vient la majeure partie des eaux du Nil. Dans ce cas, il y a, pour ainsi dire, un transport d'eau à grande distance, qui est quelque chose comme un transport de force par l'énergie électrique. Dans d'autres cas, les humains vivent serrés les uns contre les autres dans un pays qui est leur résidence, mais qui ne leur donne point leur nourriture, sinon par le travail. La population de l'Angleterre n'est point nourrie par le sol anglais, ni celle de la Belgique uniquement par le sol belge : l'explication de la vie de la plupart des Anglais se trouve dans les champs de céréales des États-Unis, de la Russie, de l'Inde, du Canada, de l'Australie, dans les prés d'herbage du Danemark, de la France, de la Nouvelle-Zélande, de la République Argentine, dans les basses-cours des nombreux pays qui lui envoient des oeufs, etc., etc. A mesure que Belgique, Allemagne et Angleterre se surpeuplent, l'explication de leur vie matérielle leur devient de plus en plus extérieure. Seulement, s'ils peuvent rester sur place et acheter au delà des mers les denrées qui leur font défaut sur le sol natal, c'est parce que le sol natal renferme de la houille et du fer, c'est parce que le sol natal est peu disposé pour la vie maritime, et c'est aussi parce que, depuis des siècles,

le sol natal a éduqiié une race capable de le bien mettre en valeur et d'y attirer les bienfaits d'autres pays.

Il résulte de toutes ces remarques que, plus on restreint à une petite surface un essai d'explication des sociétés humaines par leurs conditions géographiques, plus on a chance de commettre des erreurs, puisque souvent les explications de la manière d'être d'une société sont fort loin du lieu où elle réside. Le nombre de moutons que nourrit l'Australie a son explication vraie dans l'activité des manufactures de lainage d'Angleterre, de France, d'Allemagne et de bien d'autres pays. La richesse des plantations de coton du sud des États-Unis d'Amérique, de l'Inde et de l'Egypte a son origine dans des faits d'activité industrielle encore plus divers et plus lointains. La condition économique de l'Angleterre a sa raison d'être à peu près dans tous les parages du monde, et non pas sur la surface des îles Britanniques ; dans ce cas, localiser c'est fausser, on ne peut expliquer qu'à condition d'étendre.

Importance sociale des faits de relief. — Rappelons toujours qu'il n'est pas un seul ordre de phénomènes géographiques, pas plus celui de l'altitude que les autres, qui domine et explique le sort des sociétés humaines.

Et tout d'abord le contraste de la plaine et de la montagne peut donner lieu à dos faits absolument différents, suivant la zone climatérique que l'on envisage. Si nous nous en tenions à l'exemple de nos pays tempérés de l'Europe occidentale, nous regarderions comme un fait normal l'habitude de nos montagnards de louer leurs services aux gens de la plaine et de compenser par là la pauvreté à laquelle les voue un climat plus rude, une terre généralement plus rocheuse. Mais si nous pensons à l'histoire de la colonisation espagnole dans la région des Andes, nous constaterons, au contraire, que la montagne, avec ses hautes vallées tempérées et riches, a été le lieu de développement par excellence et d'expansion de l'humanité, tandis que les plaines, au climat moins salubre, représentaient souvent la pauvreté par rapport à la montagne. Le haut plateau du Tibet est une zone de misère humaine ; le haut plateau de Bolivie a été un remarquable centre de colonisation. Vérité en deçà de l'Atlantique, erreur au delà.

De môme, il est des montagnes que leurs formes rendent

sépara lives, qui sont peu pénctrables, qui mettent une bai rièie entre les humains répartis sur leurs versants. Les Pyrénées ont été eitées avec raison comme un de ces obstacles difficiles à franchir, et la volonté même de Louis XIV s'écriant : « Il n'y a plus de Pyrénées » ne put prévaloir contre la nature. Sont-ce seulement la rareté des brèches, l'àprelé des escarpements, qui ont donné aux montagnes pyrénéennes cette figure de divorce? Ce serait forcer la valeur d'une seule explication. Le climat sec qui règne sur le versant sud, le plusdéveloppé des deux, et, pour mieux dire, le seul développé des deux, a éloigné non seulement des crêtes, mais de la région montagneuse tout entière, les populations qui n'y pouvaient trouver de quoi vivre. Il y a donc là une difficulté de passage, compliquée dune difliculté de vivre.

Combien au contraire les Alpes, avec leurs vallées longues, larges ou ramifiées, ont encouragé le groupement des sociétés humaines, c'est ce que dit nettement l'histoire. Suisses, Tyroliens, Savoisiens, Dauphinois ont été des unités sociales d'une cohésion remarquable. Les chemins de la montagne, et aussi ses belles pâtures, ont fait leur unité en leur assurant de quoi vivre et en leur donnant de quoi communiquer. Notre Jura et nos Vosges ont leur population bien caractéristique et homogène de mœurs.

Ainsi, il est des montagnards comme des montagnes de toutes natures. 11 en est de riches et de misérables, d'âpres et de civilisés, de sociables et de sauvages. Mais le progrès des voies de communication, qui entame aujourd'hui les massifs montagneux les plus pénibles d'accès, tend à atténuer le contraste qui sépare la montagne de la plaine, en rendant les rapports entre pays de reliefs ditïérenls quotidiens au lieu de saisonniers, ordinaires au lieu d'accidentels. C'est par les chemins de fer et les routes que les Russes ont dompté le Caucase et les Anglais l'Himalaya. Dans notre petite France, le Massif central a pu être successivement, suivant le degré de perfection des routes, le })ôle attractif, au temps de Vercingétorix, le pôle révulsif pendant une partie du moyen âge et des temps modernes, et aujourd'hui partie intégrante du sol français harmonieusement soudée au reste.

Influence des conditions cliraatériques sur les sociétés

humaines. — On ne peut pas davantage isoler les conditions climatériques qui influent surThomme des conditions de relief et d'exposition d'où dépend ce climat lui-même.

Toutefois, il semble bien que les principales races humaines ont besoin de conditions particulières d'hygiène et d'habitat. Ce que nous appelons V acclimatation n'est le plus souvent, pour les plantes comme pour les hommes, qu'une diminution et une dégénérescence qui ne va pas jusqu'à la mort. Qui ne sait combien sont éj>rouvés les Français (jui séjournent dans nos colonies de climat tropical humide, comme la Gochinchine, le Congo, la Côte d'Ivoire ? Pour y vivre, et dans une condition de diminution des forces, il leur faut revenir souvent respirer l'air du pays natal, au moins tous les deux ans. Nos Français du Nord s'affaiblissent dans les régions de climat sec des pays que baigne la Méditerranée. Réciproquement, certains nègres soutïrent du froid de nos régions. Un Chinois du Sud, un Annamite de Cochinchine résistent mal à notre climat de la France du Nord qui, au contraire, ne fait point dommage à la santé d'un Chinois du Nord ou des pays montagneux de l'intérieur.

L'endurance aux changements de climat n'est donc point la mêrtie pour tous les individus d'une race de même couleur, et les facultés d'acclimatation des divers groupes d'une même race peuvent beaucoup varier. Pendant longtemps on ne s'est pas expliqué la prodigieuse résistance de certains Castillans et de montagnards de l'Apennin dans la terrible campagne de Russie ; et pourtant, rien n'est plus naturel que cette résistance des habitants de hauts plateaux dans une zone de climat continental.

Parmi les noirs d'Afrique, les Sénégalais offrent une résistance particulière aux intempéries des autres pays. C'est que leur patrie d'origine les endurcit au froid sec qu'on souffre en hiver dans le fond du désert, à la chaleur sèche pendant les mois qui précèdent l'hivernage, en avril, mai et juin, et que la saison humide d'été les accoutume à l'humidité; cette extrême variabilité de leurs saisons du pays d'origine les rend dursà toutes sortes d'épreuves, d'où leurs merveilleuses aptitudes militaires. Les Russes sont dressés par le climat de leur patrie à supporter également l'extrême froidure et l'extrême chaleur; aussi s'expliquet-on leur vaillance dans les guerres poursuivies à travers

les déserts du Turkestan. Il ne faut donc pas seulement considérer un seul cas de l'éducation climalériciue d'une race, mais en envisager l'extrême variété. Plus l'entraînement d'un groupe d'hommes est dur et complet dans sa pairie d'origine, plus ce groupe d'hommes est apte à des acclimatations.

Knfin, l'acclimatation est une épreuve plus ou moins pénible, suivant la condition des mœurs de lémigrant dans son pays d'origine et dans son pays d'adoption. Les armées coloniales de l'Angleterre dans l'Inde, de la France en Indo-Chine, furent cruellement éprouvées d'abord, quand elles durent mener leur vie indienne; leurs épreuves d'acclimatation sont devenues singulièrement moins rudes depuis qu'on leur a procuré facticement des conditions d'altitude, de logement, de nourriture plus conformes à leur tempérament. Les fonctionnaires anglais de l'Inde et les officiers vont se retremper dans le sanatorium de Simla ; bientôt les Français de Cochinchine auront, sur le plateau de Lang-Bian, unerésidence salubre quileurévitera la nécessité d'aller retremper leur santé, soit en Europe, soit au Japon. La présence d'une zone montagneuse dans un pays chaud est une condition de salubrité et de salut pour les étrangers. Ne sait-on pas comment les équipages des expéditions polaires, comme celle de Nansen, ont pu résistera des froids cruels pendant des mois et des années? C'est grâce à l'installation confortable de leur navire, bien chautfé et même éclairé à l'électricité, grâce aux fourrures dont ils étaient abondamment pourvus. La nourriture, le vêtement, les soins de propreté atténuent dans une certaine mesure les dangers de l'expatriation.

Faits climatériques qui exercent une influence directe sur les sociétés humaines. — Il est certains faits climatériques dont l'influence s'exerce manifestement sur le mouvement et la condition des sociétés humaines. Ainsi la régularité des vents de moussons de l'océan Indien et des mers de Chine domine très certainement l'histoire des rapports qui se sont établis entre les riverains de ces océans. Depuis le temps et avant le temps oîi la flotte d'Alexandre commandée par Néarque fit l'expérience des moussons entre les bouches de l'Indus et le fond du golfe Persique, l'Inde fut en relations régulières avec la côte

orientale d'Afrique, Madagascar, Tlndo-Chine et l'archipel Malais. Peut-être les Phéniciens, au service de l'Kgyple, devancèrent-ils là les navigateurs arabes. C'est par l'ordonnance des vents de sud et de nord, les uns maritimes, les autres continentaux, que s'expliquent les migrations malaises à destination de Madagascar. Les navigateurs modernes, portugais, hollandais, anglais et français se servirent, pour leur commerce et pour leurs guerres dans l'océan Indien, de ce merveilleux mécanisme des vents de saisons. Dans l'archipel, la marine grecque se servit, depuis la plus haute antiquité, des vents étésiens pour établir des rapports entre les divers riverains. Pendant plusieurs siècles, les Espagnols surent employer les vents alizés de l'océan Pacifique pour établir des communications régulières entre leurs colonies américaines et leur domaine insulaire aujourd'hui perdu des Philippines, des Carolines et des Mariannes. Il n'est point d'étude des migrations humaines qui ne doive tenir compte du phénomène des vents réguliers.

L'alternance des saisons sèche et humide dans des pays de moussons comme l'Inde n'exerce pas une moindre influence sur la condition de l'agriculture, et par là sur la condition sociale tout entière des pays où l'année se partage ainsi. Les livres sacrés et la poésie des Aryas de l'Inde célèbrent également cette harmonie des saisons qui rend la terre plus riche et plus féconde que partout ailleurs. Mais on aurait tort de s'arrêter à cette considération de fait climatérique isolé, à l'excès. Si c'est la mousson qui domine la vie agricole et commerciale de l'Inde, celle de rindo-Chine et celle d'une partie de la Chine, il est bien manifeste que ce phénomène climatérique lui même est dans la dépendance étroite des conditions [)articulières de relief de l'Asie centrale. Le fait climatérique est à l'origine de nombre de faits sociaux ; mais à l'origine du fait climatérique est un fait de relief général du Globe. Il faut rappeler sans cesse que nul phénomène n'agit isolément sur les hommes, et que toute explication d'influence naturelle s'exerçant sur nos sociétés est nécessairement complexe et implique plusieurs ordres de faits.

La même remarque s'appliquerait dans une étude qui mettrait en lumière le rapport des étendues de climat désertique qui séparent les humains les uns des autres. Le

désert est assurément un fait de climat, mais un fait de climat déterminé lui-même par la disposition des grandes zones de relief, des masses continentales et des étendues marines. Il en est exactement de même des grands courants marins qui ont aidé de la même manière que ies vents réguliers à faciliter entre diverses régions des échanges de population ou des échanges de deru'ées.

lufluence des cours d'eau sur les sociétés humaines. — On sait de[)uis longtem|>s com[)ion les cours d'eau ont contribué aux progrès de la civilisation humaine, au perfectionnement d(>s unions sociales et politiques. .Metchnikotl a bien montré le rôle joué par les fleuves qu'il appelle hisloviques.

Les eaux courantes ont tout d'abord contribué à Torigine, avant le développement de l'art de creuser les puits, à grouper sur leurs rives des agglomérations d'humains, qui trouvaient ainsi à leur portée de l'eau à boire pour eux et leurs bestiaux, une bonne alimentation en poisson, une grande facilité de coramunicpier avec leurs voisins, même en transportant de lourds fardeaux. Les historiens ont montré, d'accord avec les géographes et les géologues, le rôle important qu'avait joué, dans la formation du peuple français, le réseau si heureusement ramifié et si navigable de la Seine. Dans l'antiquité, le géographe Strabon et le conquérant César avaient déjà observé l'heureuse disposition des fleuves de la Gaule. Il fut tout aussi facile de montrer combien le rapprochement de la Volga et de la ?séva avait aidé à l'uniticalion de l'empire russe. Le Danube n'est-il pas l'élément principal de l'unité précaire qui existe entre les divers fragments de l'empire austrohongrois? Que ne doivent pas les États-Unis à la puissante influence du Saint-Laurent et du Mississipi? la Républi([ue Argentine au merveilleux réseau fluvial de la Plata? Si la grande forêt de l'Amazone, véritable désert de surabondance végétale, commence à s'ouvrir à la colonisation, ne le doit-on pas à la présence de cette mer deau douce qu'est le colosse fluvial de l'Amérique du Sud? L'Afrique n'aurait-elle pas arrêté bien plus longtemps encore les | nogrès de l'exploration, si les voyageurs n'avaient pu suivre, soit pour se faire transporter, soit pour se ravitailler, le Nil, le Congo et le Niger? Enfin riiistoiré de notre péné-

UliOGRAPHIE G^NtlULE. Z"]

tration en Indo-Chine n'est-elle pas en quelque mesure l'histoire de notre pénétration du Mékong et du fleuve Rouge?

D'ailleurs, un fleuve ne vaut pas seulement par sa continuité, sa profondeur, sa régularité, sa richesse en affluents. Ligne ou réseau, il devient d'autant mieux utilisé et d'autant plus précieux que ses rives sont bordées de pays facilement accessibles, riches, différents les uns des autres, c'est-à-dire portés à échanger leurs produits. L'Escaut, si court mais si navigable, bordé de si riches plaines, débouchant sur une mer si fréquentée, a plus valu jusqu'ici pour la civilisation humaine que tout le réseau de fleuves de l'Amazone. De longues sections des fleuves sibérienssont et resteront de médiocre utilité en dépit de leur majesté pendant les mois de la belle saison. La vie qui s'engage sur les fleuves navigables porte le caractère du pays environnant : et c'est en raison de ce que valent les rives d'un fleuve que les humains s'attachent à le perfectionner. Notre paisible Seine, coulant à travers des pays de grande richesse agricole, mais d'industrie moyenne, n'ofl"re point le spectacle de l'activité fiévreuse qui règne sur la Tamise ou sur le Mississipi. De plus en plus l'homme s'attaque aux fleuves pour les adapter à ses besoins, les approfondit, les élargit ici, ailleurs les rétrécit en supprimant leurs faux ras, parfois même les transforme en de véritables canaux. Les Allemands ont fait de l'Elbe, cours d'eau naturellement médiocre, un merveilleux instrument de commerce : avec la même ténacité industrieuse, ils sont en train de dompter le Rhin, d'y régulariser partout le chenal navigable, de le munir de ports et de bassins. La nature n'a point laissé tant à faire aux Anglais dont les fleuves, courts et profonds, reçoivent en réalité de la mer les ondes abondantes qui les font utiles à l'humanité.

Utilisation des torrents. — Il n'est point jusqu'aux indomptables torrents des montagnes, jusqu'aux chutes deau qui ne deviennent pour les hommes des auxiliaires d'mdustrie. Depuis que les physiciens ont découvert le moyen de transporter au loin la force sous forme d'électricité, les âpres pays de glaciers, de cascades et de torrents ont commencé à rivaliser avec les régions riches en houille: c'est la lutte de la houille blanche contre la houille noire.

L'HOMME ET lA NATURE. 419

Sur les deux rives américaine et canadienne du Niagara, des usines d'énergie électrique utilisent sur place ou envoient à distance la force naturelle de l'incomparable cascade. La petite Suisse, dont on vantait la rude éducation, faite par l'élevage dans les montagnes neigeuses et hérissées de torrents, devient pays de belle et habile industrie, où partout s'élèvent des usines dans un site pittoresque, à côté d'un fleuve mugissant, où les plus petits villages, pauvres hier, ruissellent de lumière électrique. Et voici que, par cette merveilleuse découverte de physique, les moulins, que l'on croyait détrônés par les machines à vapeur, se transforment en turbines de toutes sortes et redeviennent un instrument de progrès supérieur.

11 faut espérer que cet exemple sera bienfaisant pour notre France où il y a tant de belles eaux courantes, de torrents et de cascades, tant de fleuves déjà utiles à rendre tout à fait bienfaisants : ce serait la revanche de notre pauvreté en charbon.

Influence des lacs sur les groupements humains. — Les lacs, ou du moins les grands lacs qui marquent une étape et une sorte de repos dans le cours des grands fleuves, ou, d'une manière générale, ceux qui sont vraiment étendus et navigables, ont toujours exercé une sorte d'attrait sur les humains. A l'origine, les grands lacs furent des sortes de refuges où les populations primitives de pêcheurs et de chasseurs se retiraient, soit sur des embarcations ancrées à bonne distance du rivage, soit dans des habitations construites sur pilotis et, par là, soustraites aux agressions des pirates. La pèche subvenait aux besoins de ces groupes de population, quand l'ennemi les empêchait de sortir. Les îles semées à la surface des grands lacs ont été tout naturellement des refuges de tribus essayant d'échapper aux déprédations des nomades. Par conséquent, les lacs, comme il est prouvé par nombre de restes des civilisations anciennes en Europe, et par des exemples multiples en Afrique, ont contribué à asseoir la vie sédentaire aux origines de l'humanité.

Aujourd'hui, ce sont surtout des zones de communication facile entre les divers riverains, et des sortes de stations entre plusieurs sections navigables d'un grand fleuve. Ils contribuent aussi à cette œuvre par l'adoucissement de

420 GÉOGRAPIHK GÉNÉRALE.

température qu'ils déterminent, du moins dans les pays relativement froids, où la présence d'une masse d'eau lente à s'écouler et capable de garder longtemps la chaleur emmagasinée pendant la saison estivale procure un adoucissement de climat dans le voisinage des rives. Mais ce n'est pas là un fait constant : cet adoucissement dépend en etïetde causes qui ne se rencontrent pas partout les mêmes : importance du volume de l'eau lacustre, lenteur dans le renouvellement de cette eau, exposition plus ou moins favorable du lac à l'insolation en raison du relief de ses rives, encaissement plus ou moins marqué de la vallée lacustre, etc., etc.

Les grands lacs du nord de l'Amérique qui se déversent dans l'Atlantique par le Saint-Laurent ont une fonction essentielle dans les relations commerciales de leurs riverains : l'activité de la navigation qui s'y développe est vraiment extraordinaire. En Europe, les environs des grands lacs situés à la base des Alpes, lacs de Genève et de Constance, lacs italiens, ont déterminé lélablissement sur leurs rives de villes importantes, de stations d'air ; leurs bords sont parmi les plus riants et les plus peuplés entre toutes les régions lacustres du Globe. Quant aux grands lacs de l'Afrique orientale, ils commencent à jouer leur rôle dans la civilisation de ces pays dont la découverte est à peine achevée. Déjà sur le lac Nyassa, par exemple, circulent d'assez nombreux bateaux à vapeur. Il suffît de regarder une carte de la délimitation des colonies anglaises et allemandes d'Afrique orientale pour se rendre compte de l'importance qu'attachent les deux peuples à l'avantage d'accéder dans la région des lacs. La mer Caspienne est devenue pour les Russes un instrument de domination politique en Asie centrale : le grand empire y entretient une flotte de canonnières, de remorqueurs et de transports. Chacun sait dans quelle mesure les lacs du nord de la Russie et du sud de la Suède ont contribué à grouper les populations et à déterminer l'emplacement des villes.

Influence de la structure des côtes maritimes sur les sociétés humaines. — C'est le grand géogra[)he Karl Ritter qui a systématiquement essayé de prouver combien est précieux, pour un pays, l'avantage de pos.séder un littoral très découpé :

« La richesse d'un continent en îles et en péninsules prouve qu'il est supérieurement organisé et plus apte à l'avoriser le développement des sociétés humaines. ^^ Tout récemment encore, AI. .\. Kirchhotï insistait sur la vérité classi([ue de ces observations : « Les dunes côtières de sable de la Poméranie ou de la Gascogne ne sont que de très rares exceptions dans notre partie du monde. La longueur des côtes de l'Europe dépasse celle des côtes do l'Airique, trois fois aussi dévelop[»ée en surface que l'Europe. »

Cependant, cette I héorie séduisanteest en réalité inexacte, ainsi ([ue l'a dit nettement Elisée Reclus: « Le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de valeur changeante dans l'histoire des nations. Les privilèges mêmes dont la nature avait gratifié certains pays peuvent se changer en de graves désavantages. Ainsi, les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables dentelures des côtes, qui avaient autrefois favorisé les côtes grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la Méditerranée orientale, éloignent maintenant l'Hellade du massif continental. Ce qui faisait jadis la force du pays fait aujourd'hui sa faiblesse. » Î\L de Lapparent exprime aussi <|nelques réserves judicieuses à ce sujet, tout en maintenant « que l'Europe, et spécialement la Grèce, offrent sous ce rapport un avantage décisif ».

L'histoire et la géographie physique donnaient à Strabon le droit d'introduire cette considération particulière dans sa description de l'Europe, surtout en la limitant, comme il le faisait, au bassin de la Méditerranée. Les navires à voiles avaient à cette époque des dimensions médiocres; or les navires à voiles avaient besoin de nombreuses entrées pour aborder, puisque le commerce consistait principalement dans le cabotage. Donc, plus les baies et les criques étaient nombreuses, plus la vie maritime était intense. Mais lorsque, après la chute de l'empire romain, la prépondérance maritime passa des pays de la Méditerranée aux régions de plaines ou de médiocre relief, le rôle des articulations diminua rapidement et les fleuves eurent à leur tour un rôle en permettant aux commerçants de remonter assez loin dans l'intérieur des terres. Il est vrai que, plus tard, les navires devenant plus lourds et plus longs, l'avantage revint aux pays mieux découpés et mieux pourvus de rades et d'estuaires.

422 GÉOGRAPniE GÉNÉRALE.

Mais la révolulion qui remplaça les navires à voiles par les navires à vapeur a bouleversé les vieilles habitudes. Les vaisseaux sont devenus moins nombreux et plus rapides ; leur tonnage s'est proportionnellement accru. Enfin, les itinéraires sont rectilignes et la nécessité de ports nombreux est moindre. D'autre part, on approfondit et canalise les fleuves pour permettre aux gros navires de merde pénétrer le plus loin possible à l'intérieur des terres.

Il faut donc rechercher les causes qui nous forcent à abandonner aujourd'hui une considération géographique qui avait toute sa valeur au temps de Strabon.

On peut admettre, en général, que plus le relief d'un pays est accentué, plus ce pays a sur la mer des côtes développées et découpées. Mais, en réalité, si l'excès de relief est parfois une cause d'articulation, il est toujours une cause de pauvreté. En Europe, les côtes les plus découpées sont celles de la Norvège, de la péninsvde des Balkans, de l'Ecosse, du Pays de Galles, de la Bretagne, des Asturies et de la Galice, de la Provence.

L'existence d'un relief accentué est aussi une cause grave de pauvreté, agricole tout au moins. En Europe, les pays les plus riches sont la Bussie, l'Allemagne, l'Angleterre, la France ; en Asie, les vallées et plaines qu'arrosent les grands fleuves, Tigre et Euphrate, Gange et Indus, bas Iraouaddy, Cambodge, Yang-tsé-Kiang ; en Amérique la plaine du Mississipi, celle de l'Amazone et du Bio de la Plata.

En rapprochant ces deux propositions, nous arriverons à conclure que plus un pays a de chances d'être riche par l'agriculture, moins il a de chances de compter de nombreuses découpures côtières; et que plus un pays a de chances d'être richement doté d'articulations littorales, moins il a de chances d'être pourvu d'un sol riche. C'est ainsi que la Grèce et la Norvège, qui ont une très grande étendue de côtes, ne sont pas précisément des contrées bien riches, tandis que l'Allemagne, la France, la Bussie, l'Autriche-IIongrie, malgré des côtes mal découpées, constituent des pays absolument supérieurs.

De même, est-ce à ses archipels polaires, à sa péninsule de Californie que l'Amérique du Nord doit sa supériorité, ou bien à la plaine que traverse le Mississipi ?

L'Amérique du Sud lire-t-elle ses meilleurs avantages

dos archipels du Chili et de Patagonie, ou de l'Amazone et du Rio de la Plala ?

Enfin, croit-on ([u'un beau fleuve comme le Yang-tsé- Kiang n'a pas valu de tout temps pour la Chine quelques milliers de kilomètres en plus ?

C'est, en réalité, dans les grandes vallées fluviales et dans les plaines qu'est accumulée la majeure partie de la population du monde, et c'est à leur issue, non sur les côtes rocheuses, que se sont développés les ports les plus actifs. Ainsi le Yang-tsé-Kiang, navigable sur une longueur de 1 700 kilomètres, représente, en fait, un développement côtier de 3 400 kilomètres.

Que devient, dans ce cas, l'assimilation des formes de l'Amérique du Sud à celles de l'Afrique ? II n'y a là qu'une apparence. Que l'on songe au réseau de 50 000 kilomètres de cours d'eau navigables aboutissant aux bouches de l'Amazone, à ces autres golfes d'eau douce qui se résument dans le Rio de la Plata. Est-ce que ces longs couloirs fluviaux, allant jusqu'au cœur du pays, ne valent pas des milliers de kilomètres de côtes et même beaucoup mieux? Ce sont côtes sans tempêtes.

Quand nous comparons l'Amérique du Nord à l'Europe en raison de leur développement côtier, nous nous arrêtons à des apparences. C'est par le Mississipi et par le Saint- Laurent que l'Amérique du Nord a été gagnée à la civilisation de l'Ancien Monde. Le rôle des fleuves et des lacs y fut et y demeure infiniment plus considérable que celui des découpures littorales.

Donc, sans nier que l'Europe ait dû, dans son passé, a l'articulation de ses côtes quelque avantage pour devancer en civilisation les autres parties du monde, sans nier même que la multiplicité d'accidents côtiers contribue à donner aux peuples du continent qu'ils bordent une certaine aptitude maritime, il est permis de constater qu'aujourd'hui ce privilège n'a plus la même importance. Grâce à la réaction intelligente de l'homme, une cause jusque-là secondaire peut devenir cause essentielle et réciproquement. Ainsi, la pénétration des masses continentales par la mer et surtout leur indentation sont devenues des faits physiques de second ordre, depuis que les navires ont la force de poursuivre leur chemin en ligne droite, malgré les vents, et celle de vaincre les courants des fleuves.

La vie civilisée et la vie sauvage. — On pout dislinguer quatre états dil'térents de civilisation, entre lesquels il y a d'ailleurs des degrés et des transitions innombrables, mais qui marquent bien les rapports de l'homme avec la nature : ce sont la vie sauvage, la vie pastorale, la vie agricole et la vie industrielle.

L'histoire nous apprend comment les sociétés aujourd'hui civilisées ont passé successivement par ces divers états; la géographie nous les montre existant simultanément et côte à côte à la surface du Globe, car certains peuples, s'arrêtant dans leur croissance, n'ont pas dépassé les premières étapes.

La vie sauvage est celle des peuplades qui se nourrissent exclusivement de chasse et de pèche, ou des fruits que la terre produit sans culture, en un mot des ressources entièrement spontanées du sol et de la mer. Les habitants de la zone glaciale, les Esquimaux par exemple, sont demeurés des peuples chasseurs, la rigueur du climat leur interdisant tout autre genre de vie. i^eaucoup d"ha bitants de la zone tropicale sont aussi restés à l'état sauvage pour une raison inverse : les climats chauds et humides fournissant à l'homme, sans effort de sa part, toutes les choses nécessaires à la vie, ne l'ont pas excité au travail.

La vie pastorale et nomade. — On considère d'ordinaire la vie pastorale et nomade comme le degré de civilisation immédiatement supérieur à la vie sauvage : c'est la condition dans laquelle les hommes demandent aux troupeaux le lait et la viande pour leur nourriture, la laine pour leurs vêtements, et l'on remarque qu'un tel genre de vie est en quelque sorte imposé dans les déserts ou dans les steppes où la végétation est temporaire et peu abondante. Ainsi vivent les Turcomans et les Arabes dans les déserts d'Asie, les Touareg dans le Sahara. Mais, en réalité, la vie pastorale n'est point nécessairement ni j>artout une vie nomade : certains groupes d humains la pratiquent en se livrant à des migrations, en occupant successivement des territoires de parcours; d'autres, en restant établis à peu près dans les mômes parages. De plus, il est rare que la vie pastorale ne soit pas mêlée de quelques rudiments le vie agricole. Les pays do pâlure et de culture où ces

L'HOMME ET Ik NATURE. 425

doux occupations sont étroitement associées sont extrêmement nombreux à la surface du Globe. Enfin, il arrive que des hommes civilisés se livrent de parti pris, et dans un but de commerce et d'industrie, à la vie pastorale, qui devient alors une fonction, une sorte d'annexé de la vie civilisée dans sa grande complexité; par exemple, les Squatters australiens qui font paître d'innombrables troupeaux de moutons, les Gauchos de la Képubliiiue Argentine qui se livrent à l'élevage du bétail, et mènent aussi une vie toute jjroche de l'état nomade, ne sont, en somme, (}ue des auxiliaires volontaires de la grande industrie d'Europe.

La vie agricole. — On estime en généial que la vie agricole est caractérisée par la fixation de l'homme au sol qu'il cultive et auquel il fait produire des moissons : elle serait donc essentiellement sédentaire. Elle est possible partout où le climat, le sol, les eaux, offrent des conditions favorables. C'est actuellement la condition de la très grande majorité des hommes. Les plus anciennes civilisations agri coles sont celles de l'Inde et de la Chine établies sur les bords des grands fleuves de la zone du climat des moussons. Mais les deux zones tempérées, et surtout celle de l'hémisphère boréal, sont les parties de la surface du Globe qui ont jusqu'ici le mieux favorisé le progrès de l'espèce humaine : l'homme y a atteint le plus haut degré de civilisation et il a môme associé à la vie agricole la vie industii Mie.

Mais il faudrait se garder d'exagérer la valeur de ces caractères qu'offre le plus souvent la vie agricole. Il n'est pas partout vrai qu'elle implique la vie sédentaire. On sait, en Algérie, des tribus d'Arabes qui sont pasteurs pendant une saison et sur un certain territoire, agriculteurs dans une autre région. Pour citer un exemple plus curieux, ne connaît-on pas l'existence de ces travailleurs agricoles italiens qui, profitant de la différence des saisons dans les deux hémisphères, vont, moyennant une traversée de l'Atlantique, faire successivement la moisson tantôt en Italie, et tantôt dans la République Argentine ou dans le sud du Brésil. Les coolies indiens et chinois qui louent leurs services dans des colonies européennes sont des agriculteurs nomai.'cs.

Il faut surtout se garder de la mauvaise habitude d'cs-

42fi GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE.

prit qui consiste à reg^arder l'agriculture comme une fonction d'activité humaine notablement inférieure à l'industrie. La bonne culture delà lerre exige aujourd'hui autant de science que beaucoup d'industries; et, à vrai dire, elle est devenue une industrie. Donc, il faut perdre l'habitude de considérer les agriculteurs comme des gens arriérés en les comparant aux industriels. Ce n'est qu'un déguisement du vieux et méchant dédain des gens de la ville pour les gens de la campagne. D'ailleurs, il y a beaucoup d'humains qui exercent à la fois le métier industriel et le métier agricole. A supposer qu'il les faille séparer nettement l'un de l'autre, l'industrie est toute proche, par ses procédés et par ses conséquences sociales, du labeur des champs ; et les entrepreneurs de culture du blé qui s'en vont aux Étals-Unis, dans le Far-West, munis des machines les plus perfectionnées pour labourer, herser, semer et récolter, sont véritablement des usiniers auxquels il ne manque, pour mériter ce titre, que de travailler sous un toit au lieu de faire leur labeur en plein air.

N'est-ce pas une des marques les meilleures du nivellement de la civilisation humaine, que la suppression de ces barrières qui séparaient les uns des autres les hommes de divers métiers ? Que les bras des trayailleurs tirent de la terre des récoltes ou du minerai, le travail reste toujours chose belle et sacrée.

Déplacement des centres de peuplement et d'activité. — Les conditions de développement des sociétés humaines ont tellement varié, depuis les temps que l'histoire nous permet d'étudier rigoureusement, que la richesse et la puissance ont souvent changé de mains et changé de lieu.

Quand l'Europe consistait dans le seul groupe de peuples peu nombreux et peu riches des bords de la Méditerranée, il y avait longtemps déjà que l'empire chinois était civilisé à peu près comme aujourd'hui ; il était, par conséquent, à bien des égards, supérieur en civilisation aux peuples civilisés que nous regardons comme nos inspirateurs et nos ancêtres. La civilisation phénicienne et la civilisation grecque reposèrent en grande partie sur le commerce maritime. Les Romains, bons soldats de terre et bons commerçants, formèrent le premier groupement densemble de tous les peuples de la région méditerranéenne et initièrent même

à leur civilisation l'Espagne et la Gaule, une partie de la Germanie et de la vallée du Danube.

Puis, lorsque se furent civilisées les grandes nations de l'Europe centrale et occidentale, Angleterre, France, Allemagne, l'étendue de leurs pays, leur richesse agricole, leurs aptitudes maritimes supérieures déplacèrent l'axe de la civilisation. L'Europe du Nord-Ouest fut prépondérante dans le monde jusqu'au moment où naquit à l'histoire de l'Europe le grand empire russe. Le xix'' siècle a vu se constituer en Europe deux autres grandes nations, l'Allemagne par la restauration de l'Empire, l'Italie par l'unification de ses diverses provinces. Alors la civilisation industrielle et commerciale, qui avait été le privilège de l'Angleterre, de la France, de la Belgique, fut partagée avec ces nouveaux venus dans une Europe où il y avait un plus grand nombre de forces nationales indépendantes.

Mais cette apogée de l'Europe commence à passer. Au delà de l'Atlantique, la puissante république des États-Unis d'Amérique se révèle, par la richesse commerciale et industrielle, l'égale des plus grandes nations de la vieille Europe; du premier coup elle a appliqué tout ce que la science européenne avait découvert de plus nouveau et de plus parfait, et pour leur compte les Américains ont fait preuve dun grand esprit d'initiative et d'audace. Et voici que les mêmes progrès s'annoncent dans les colonies de climat tempéré de la Grande-Bretagne, Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Afrique australe. Dans l'Amérique du Sud, les anciennes colonies espagnoles érigées en républiques s'initient également aux progrès dont l'inspiration leur est venue d'Europe, et travaillent pour leur part au nivellement de la civilisation dans le monde. Le Japon n'a pas été mférieur, dans sa rapide progression, à toutes ces anciennes colonies émancipées ou sur le point de s'émanciper. La diflusion de la science dans ses applications les plus pratiques à l'industrie, aux voies de communication, à la navigation rapide, est de plus en plus une cause de nivellement et d'égalité entre les peuples. Des découvertes, qui ne se révélaient jadis au reste du monde qu'après une longue et mystérieuse résistance du peuple qui en avait eu l'initiative, tombent aujourd'hui dans le domaine commun aussitôt qu'elles sont faites. Chaque peuple reste libre de travailler pour lui seul dans le domaine des applications; mais

a;icun ne peut plus se flatter qu'il aura seul le bénéfice de ses découvertes. Tout ce qui est utile à la civilisation est annoncé, appliqué, imité sans le moindre délai, donc à la portée de tout le monde.

Influence de l'homme sur la nature. — Les végétaux vivent difficilement s'ils sont soustraits aux conditions de climat propres à chaque espèce. Les animaux ont déjà une force de résistance plus grande: ils s'acclimatent et peuvent contracter de nouvelles habitudes dans des contrées où ils nonl pas pris naissance. L'homme enfin, grâce à son industrie, sait jouer avec la nature : les voyageurs européens, les colons de notre zone tempérée, visitent également les régions polaires et les régions équatoriales.

Cependant, il ne faudrait pas croire que l'homme soit absolument affranchi des conditions que la nature impose aux plantes et aux espèces animales. Chaque race humaine a besoin d'une température et d'un climat particuliers; et, lorsque des émigrants européens vont peupler des régions situées sous d'autres latitudes que leurs pays d'origine, ils obéissent encore, dans une certaine mesure, aux lois naturelles. Les Anglais, les Allemands, les Français du Nord se portent de préférence vers les contrées d'Amérique qui leur otïrent les conditions d'existence les plus voisines de celles du nord de l'Europe. Au contraire, les colonies composées d'hommes de l'Europe méridionale. Espagnols, Français du Midi, Italiens, s'établissent dans les pays chauds, en Algérie, en Tunisie et dans l'Amérique du Sud. Enfin, si l'homme change de pays et quitte, par exemple, la zone tempérée, il compense par l'altitude le changement de latitude : ainsi les Européens et descendants d'Européens prospèrent au Mexique et au Pérou, parce qu'ils trouvent, grâce à l'élévation des plateaux qui couvrent ces deux contrées, un climat tempéré sous une latitude tropicale.

L'homme ne change pas seulement pour lui-même les conditions naturelles; il acclimate comme lui les plantes et les animaux. Parmi les plantes les plus utiles à la nourriture de l'Européen est la pomme de terre, importée d'Amérique. Les colons européens ont accompli des prodiges dans l'art d'acclimater des animaux sur les territoires du Nouveau Monde. L'Australie et les républiques de l'Ame rique du Sud (Uruguay, Paraguay), où l'élevage des ani-

maux de trait et de boucherie a été importé d'Europe, rendent aujourd'hui au centuple ce (ju'elles ont ret-u il y a si peu d'années. La laine des moutons d'Australie alimente en Jurande partie les usines de la vieille Europe.

Comme l'a dit le philosophe Bacon : « L'homme, arbitre \ I et interprète de la nature, est puissant dans la mesure où

e il sait. » Mais il ajoutait : « On ne peut vaincre la nature

qu'en lui obéissant. »

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