CHAPITRE VIII. — FRONTIÈRE DES PYRÉNÉES
Massif de Carlitte. — Lies Corbières. — Au nord de la Cerdagne et du Confient^ nom de la haute vallée de la Têt, les montagnes prennent une élévation considérable. Un vaste massif rocheux, reposant sur une base granitique, d*oii descendent un affluent du Sègre par la vallée de Carol, la Têt, TAude, TAriége, atteint 2,920 mètres à son sommet le plus élevé, le pic de Carlitte. La haute vallée de l'Ariége sépare ce haut plateau granitique des montagnes d* Andorre ; une route carrossable qui passe au col de Puymorens (1,031 mètres) à Touest du massif de Carlitte, met en communication la Cerdagne avec Ax, Tarascon, Foix et Toulouse; elle part de Bourg-Madame le dernier village français sur la route de la vallée dû Sègre, remonte la vallée de Carol, en laissant au nord Tenclave espagnolQ de Llivia, et descend celle de TAriége ; cette dernière rivière est resserrée par les montagnes en plusieurs endroits et on a eu un moment l'intention de construire un fort à la troisième Bazerque au-dessus d*Ax pour interdire à renncmi le passage de la vallée de l'Ariége, mais on y a renoncé jugeant que Mont- Louis était suffisant pour surveiller cette route et empêcher les pointes que l'ennemi pourrait tenter sur Foix ou Carcassonne.
A Test du massif de Carlitte, les montagnes s'abaissent et forment souvent de hauts plateaux profondément ravinés par les rivières, Y Aude s'est creusée à travers . cette chaîne une cluse continue jusqu'à Quillan^ et ses affluents ne sont pas moins profondément encaissés. Une route carrossable qui part de Mont-Louis et passe au col de la Quillanne (1,720 mètres), permet de communiquer de la haute Têt avec le Caspir ou haute vallée de l'Aude, mais la fissure que suit ce fleuve est si étroite que la route ne la suit pas; de Quèriguty ancienne capitale du Donezan^ une route assez mauvaise conduit aux bains de Carcanières, franchit successivement le ravin de l'Aude, le col de Caravelle^ le col du Bousquet, passe à Roque for t-de-Sault, à Sainte^Co" tombe, et rejoint TAude au-dessus d'Axat, Une autre route suit à partir de Quérigut la direction du nord, passe par Campagna dans le pays de Sault, pav Rodome^ par Belforty et rejoint l'Aude à Axai, A partir d'Axat une grande route descend TAude, en traversant le défilé de Pierre-Lis, et conduit à Quillan, Limoux, Carcassonne. La vallée ne s'élargit qu'à partir de Limoux\ à Carcassonne, l'Aude, qui vient se heurter contre les derniers contreforts des Cévennes, change brusquement de direction et coule vers Test jusqu'à la Méditerranée.
Les montagnes de 1,800 à 2,000 mètres qui se trouvent entre les hautes vallées de l'Aude et de la Têt, ne sont traversées, à Test du col delà Quillanne, que par des chemins difficiles et de mauvais sentiers, ce sont :
1® Le chemin carrossable (YOlette à Formiguères çav le col de Creu ; 2** Le chemin de Prades à Roquefort-de-Sault par le col de Jau (1,513 mètres); au passage du col depuis Mosset jusqu'à Cotinozouls, ce n'est qu'un simple sentier praticable aux chevaux ;
3® Le chemin carrossable de Prades dans la vallée de VAgly par Sournia; 4** La route de Caudics à Axât par le col facile de la Pradelle.
Gilographic, 16
Les Pyrénées proprement dites s'arrêtent à la dépression du col Saint-Louis (687 mètres) qui fait communiquer les vallées de TÂgly et de TAude et où passe la grande route de Perpignan à Bayanne par Quillan et Foix. Les pentes de cette route sont plus longues et plus raides que celles de la route de Caudiès à Quillan par Axât. Les montagnes qui s'élèvent au nord de la vallée de l'Agly sont les Corbières, qui forment une masse confuse, un][amas de roches crétacées et calcaires sans aucune végétation, leurs sommets couverts de pierres blanchâtres sont dépouillés et brûlés par le soleil, leurs flancs sont dénudés et elles nWrent aucune ressource. Leur sommet le plus élevé domine le col Saint-Louis, c'est le puy de Bugarach qui atteint 1,231 mètres, mais plus loin les sommets s'abaissent beaucoup : à Test la montagne de Tauch au-dessus de Tuclian n atteint que 879 mètres, au nord la montagne d*Alaric, dont la crête aride s'étend parallèlement à TAude et au canal du midi, n'a que 600 mètres.
Cette chaîne des Corbières a longtemps servi de frontière entre la France et TEspagne, et, par suite de son épaisseur, de son aridité, elle forme un obstacle plus sérieux, plus facile à défendre que les Pyrénées elles-mêmes entre le pic de Carlitte et la Méditerranée. Les chemins qui traversent les Corbières sont rares et difficiles, ils suivent souvent des défilés fort étroits; les points de convergence de ces cheminsi qu'il faudrait occuper en cas de guerre, si on avait à défendre de nouveau ces montagnes, sont Tuchan^ Vingrau et OpouL Le long de la mer ou plutôt le long de la rive occidentale de V étang de Leucate^ldi croupe orientale de ces montagnes forme un long défilé où passent la grande route et le chemin de fer de Perpignan à Narbonne. Ce passage était jadis défendu par le château de Salses, qui est encore classé comme ouvrage de fortification, mais qui est plus curieux qu'utile, car il n'a guère de valeur défensive.
Plaines et côtes du RoussUlon. — Au sud des Corbières, entre les mon^» tagnes et la mer, s'étend une plaine fertile d'alluvions, coupée de Touest à Test par VAglt/f la Têif le Réart^ le JecA, et au centre de laquelle est la grande place de Perpignan, c'est le Rouddillon ; au cas oii cette partie de la frontière des Pyrénées serait attaquée, c'est dans cette plaine que se dénoueraient les principales opérations. Ce pays est riche, bien cultivé, bien irrigué ; mais pourtant une armée ne pourrait guère y trouver ce qui est nécessaire à son entretien et à sa subsistance, c'est-à-dire des vivres et des fourrages ; en effet, depuis une vingtaine d'annéesi on a abandonné toutes les cultures de céréales pour planter de la vigne, et le vin est aujourd'hui la seule richesse du département des Pyrénées-Orientales. Une ar^ mée y subsisterait donc difficilement, et il faudrait faire venir de loin tous les ap-^ provisionnements.
La côte, le long de la mer, est basse et bordée en partie d'étangs {étang de Leu* cale ou de Salses, étang de Canet et de Saint-Nazaire) ; elle n'offre aucun abri et on n'y trouve aucun port. Elle ne se relève que vers CoUioure et est alors dominée pai*
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Texlrémité orientale des monts Âlbères; eulre les caps que projettent ces montagnes dans la Méditerranée se trouvent plusieurs havres profonds et un bon port, celui de Port-Vendres. C'est un point de relâche fort important sur cette mer aux bourrasques fréquentes; les plus grands bâtiments de guerre peuvent y entrer, car la rade intérieure a 13 mètres et le bassin 9 mètres de profondeur. Ce port pourrait être très-utile à l'ennemi au cas où il voudrait entreprendre le siège de Perpignan ; il lui permettrait de faire venir par mer tout le matériel de siège et les approvisionnements en évitant les chemins longs et difficiles de la Catalogne. Port-Yendres n est pas défendu du côté de terre ; la rade est'protégée et battue par plusieurs batteries de cote : batterie de la Mauresque^ redoute du Fanal^ redoute de la Presqu'île^ redoute Bèar, batterie Uailly. Si on avait à craindre une guerre sur cette frontière, il serait important de fortifier Port-Vendres du côté de terre, et alors on pourrait occuper la crête des montagnes, qui forme un vaste demi-cercle du cap Béar^ au sud de Port-Vendres, jusqu'au fort Carre, au nord de Collioure,et qui limite un magnifique camp retranché naturel englobant CoUioare, Port-Vendres, le fort SaintElme et la redoute Dugommier. Le périmètre de la position serait de 10 kilomètres.
Campai^es de la Révolation dans les Pyrénées orientales. — Pour terminer l'étude de la frontière des Pyrénées orientales, nous allons rappeler brièvement les opérations des années 1793 et 1794, qui sont très-propres à mettre en relief les obstacles naturels et artificiels de cette contrée.
De tout temps les peuples ont franchi la chaîne des Pyrénées par son extrémité orientale, et c'était là dans Tantiquité que passaient les routes les plus courtes entre l'Espagne et l'Italie. C'est par les cols des Pyrénées orientales que passèrent Annibal, Scipion, Pompée, César, les Cimbres et les Teutons; plus tard les Visigoths suivirent les mêmes routes pour pénétrer en Espagne ; puis c'est encore par cette voie que l'Islamisme chercha à se répandre dans les Gaules et sur les côtes du Languedoc. Les positions des Albères furent toujours fortifiées, et les ruines d'anciennes tours du guet couronnent encore aujourd'hui beaucoup de leurs sommets. De nos jours cette chaîne basse n*est pas encore percée par un chemin de fer ; c'est que son importance a diminué. La civilisation n'est plus comme autrefois concentrée sur les rivages de la Méditerranée ; elle s'est répandue sur les cotes de l'Océan, et c'est à la dépression occidentale des Pyrénées qui borde TOcéan Atlantique, sur la ligne directe de Paris à Madrid, que se sont reportées les grandes voies commerciales et les lignes d'opérations principales.
Le Roussillon, qui se trouve sur le revers septentrional des Albères, avait, comme nous l'avons vu, des limites naturelles très-fortes, et resta pendant longtemps séparé de la France. Ce pays réuni à l' Aragon au XIP siècle appartint à l'Espagne jusqu'au XVIP. L'Espagne regrettait cette province, et, dontrainte à la guerre en 1793, elle crut le moment favorable pour reprendre ce qu'elle avait perdu un siècle et demi auparavant ; elle réunit donc la plus grande partie de ses forces disponibles en
Catalogue, se contentant de rester sur une défensive absolue à Tautre extrémité de la chaîne. Vingt-cinq mille hommes sous Ricardos furent réunis dans TAmpurdan entre Gérone, Roses et Figuéras, et formèrent ce qu*on nomma Tannée du Roussillon ; cinq mille en Aragon durent servir de réserve ; dix-huit mille dont moitié de milice furent chargés de couvrir^ à Touest la ligne de Pampelune à Saint- Sébastien. C'étaient là les seules troupes que l'Espagne avait pn mettre sur pied ; il est vrai que celles qui lui étaient opposées étaient encore moins nombreuses et moins exercées. Nous n'avions que dix mille hommes en avant de Perpignan ; aussi Ricardos prit il ToiTensive et franchit-il les Âlbères par le col des Orts qui conduit à Saint-Laurent de la Cerda et à Arles sur le Tech, après avoir masqué le fort de Eellegarde et fait surveiller les autres passages. Quelques troupes envoyées de Perpignan furent culbutées le 20 avril 1793 au pont de Céret, et Ricardos, au lieu de proOter de la désorganisation complète des faibles forces qui lui étaient opposées, perdit plusieurs semaines à rendre praticable à Tartillerie la route du col de Porteill, en même temps qu'il bloquait Bellegarde. Ce temps<de répit permit au général Fiers, qui venait de prendre le commandement dans les Pyrénées orientales, d'organiser son armée ; le général Dagobert, qui commandait une division sous ses ordres, voulait prendre une position de flanc dans les Aspres pour empêcher l'ennemi d'avancer ; mais cette proposition fut repoussée, parce qu'on craignait de découvrir Perpignan. La division Dagobert composée des meilleures troupes prit position au Mas d'Eu, dans la presqu'île du Réart, au sud de Perpignan ; attaquée par Ricardos le 19 mai, elle fut complètement battue et mise en pleine déroute.
Après une victoire si complète, Ricardos devait tenter un coup de main sur Perpignan, il n*en fit rien, il se replia sur le Boulon et perdit son temps au siège des petites places du Tech. Le fort des Bains et Pratz-de-MolIo ne firent pas une longue résistance, le fort de Bellegarde capitula le 25 juin après une assez belle défense, une tentative sur Collioure et Port-Vendres fut repoussée.
Le général Fiers avait profité du temps employé à ces sièges à organiser fortement le camp de l'Union au sud de Perpignan et à exercer ses jeunes troupes ; aussi quand les Espagnols vinrent l'attaquer vers le milieu de juillet, il leur fit subir une sanglante défaite et les força à rentrer dans leur camp du Mas d'Eu.
Ricardos ayant réorganisé ses bataillons conçut le projet de tourner Perpignan par l'ouest, en passant entre le Canigou et la ville, et d'y enfermer l'armée française ou du moins d'isoler la place. Pour ne pas avoir à craindre d'être inquiété sur son flanc ou sur ses derrières par les troupes françaises réunies en Cerdagne sous le commandement de Dagobert, qui eussent pu venir l'attaquer en débouchant de la vallée de la Têt, il envoya une petite colonne faire le siège de Villefranche, qui se rendit à la première sommation. Maître ainsi du cours de la Têt et de la route de Mont-Louis à Perpignan, il commença à la fin d'août le mouvement tournant qu'il avait projeté, passa la Têt, sépara l'armée française en deux, en rejeta une partie