GUINÉE; SIERRA-LÉONE; LIBERIA
Sierra-Léone et Libéria font partie de la Guinée.
Le mot de Guinée provient d'un malentendu. Les premiers explorateurs de la côte, des navigateurs portugais, donnèrent fi la contrée le nom d'une ville du haut Niger, Djenné, d'où par corruption, Guinée.
En étendant la Guinée au delà du delta du Niger, jusqu'à l'Equateur, on lui attribue 3,:)00 kilomètres de côtes, principales sinuosités comprises. D'abord dirigé vers le sud-est, le rivage fléchit brusquement à l'est, au cap des Palmes, puis, bien loin de là, il tourne à angle droit au sud, après les vingt bouches du Niger. La portion de mer comprise entre ces deux infléchissements perpendiculaires de la rive s'appelle golfe de Guinée ; c'est le seul enfoncement considérable de l'Océan dans les terres, et encore est-il fort évasé. Dans ce golfe, deux avancements de mer forment deux golfes plus petits : le golfe
390 GÉOGRAPniE.
de Bénin, à l'ouest du delta du i\iger,et le golfe profondément pénétrant de I3iafra, à l'est de ce dclla, au pied du gigantesque pic de Gamerones (3,870 mètres), en face de l'île espagnole de Fernando-Pô. '*•
Les monts Kong, encore fort mal connus, couvrent une grande portion du pays, jusqu'au faîte qui détermine la séparation du iNiger d'avec le versant des fleuves côtiers. Les monts Kong s'élevant au nord, la Guinée est exposée au plein midi par la direction générale de sa côte vers l'est. Aussi, favorisée en même temps que ravagée par un ciel prodiguant à la fois le soleil qui accable autant qu'il vivifie, la pluie qui fait croître et les tornados ou typhons qui détruisent, la Guinée est un type complet de la nature intcriropicale. Rien de plus plantureux, de plus beau par Taclivité, la variété, les caprices de la végétation que le cours moyen de ses nombreux fleuves, longs de 200 ;\ 800, 1,000, 1,200 kilomtMres, suivant l'espace compris entre l'Atlantique et la tranche des montagnes. Ces cours d'eau pourraient s'appeler ruisseaux, comparés au Niger qui tombe dans l'Océan par le delta d'Orou, espèce de Soudan moderne où l'homme lutte contre la fièvre, tout Nègre qu'il est : la moyenne de l'année y atteint presque trente degrés.
La Guinée, Brésil africain dont le bas Niger est l'Amazone, fait tout sortir de ses alluvions, réserve de l'avenir pour d'incalculables richesse?. Tous les produits du Tropique, de l'Equateur y prospèrent déjà ou s'y peuvent acclimater, et beaucoup de plantes de notre zone tempérée trouveraient un asile dans ses montagnes. Huile et noix de palme, coton, arrow-root, cacao, café, canne ;\ sucre, riz, épires, plantes oléagineuses, tinctoriales et médicinales, gommiers, palmiers, bois de luxe, d'ébénisterie et de construction, on ne clorait jamais la liste des arbres et des herbes utiles de ce coin de l'Afrique. La faune n'a pas moins de variété, mais ses animaux échappent à l'homme par leur force, leur courage et leurs instincts : l'élé- [)hanl,le lion, le léopard, les singes, le chimpanzé, premier des anthropomorphes, de gros serpents hantent le bois et la savane, le crocodile et l'hippopotame s'embourbent dans la vase (les (louves.
Si la Guinée est le Brésil de l'Afrique, malheureusement elle
SOUDAN MARITIME. 3 9t
en est aussi la Guyane. On ne connaît pas de terre aussi malsaine à notre race que ce « cimetière des Européens ». Le Blanc, qui fonde sans trop de peine des nations sous les climats chauds mais secs (Australie, Algérie, Cap, République des Boers), ne peut se faire à la chaleur humide. En Guinée môme, l'Européen exsangue, épuise', se relève de sa torpeur quand souffle rharmaltan, vent de flamme venu du désert et qui l'accablerait ailleurs.
Les noms imposés par les trafiquants d'Europe aux parages du littoral : côte des Graines, côte du Poivre, côte des Dents, côte d'Or, disent assez que le rivage guinéen regorge de produits végétaux, de poudre d'or, d'ivoire. Le nom de côte des Esclaves rappelle le vieux commerce de chair noire qui a fait la fortune de tant de millionnaires européens et les loisirs entremêlés d'ivresse de tafia de tant de Nérons africains. Depuis l'émancipation des Nègres dans la plupart des colonies, depuis la guerre d'Amérique, la révolte de Cuba, les mesures prises au Brésil, la traite a baissé. Mais de temps en temps encore, de petits vaisseaux négriers, allongés comme des requins, sortent à travers les croisières anglaises, des touffes de mangliers et de palétuviers, des lagunes, des deltas de la côte; ils franchissent l'Atlantique et vont déposer leur cargaison vivante en Amérique, à des prix suffisants pour balancer dans le cœur des « marchands de bois d'ébène » la terreur d'être pendus haut et court aux vergues des croiseurs. Toutes les nations européennes ont leur part de cette honte, et les capitaines négriers se recrutent chez tous les peuples blancs du Nord et du Midi.
La Guinée est la patrie des Nègres les plus noirs, avec des variations de type nombreuses. Au nord habitent les Bagous, aulochthones de Sierra-Leone, et les Malinkés, musulmans émigrés du haut Sénégal et de la Gambie. Derrière le ci\[) des F*almes vivent les Croumancs, Noirs intelligents et laborieux, très-amis de la mer : ils s'embarquent volontiers en qualité de marins à bord des na\ires anglais ou s'engagent dans les colonies à grande culture. Les Minas ont une grande énergie, une beauté comparative, de la force. Au Bré^il, où on les importait en masse, ils oubliaient moins vite leur liberté natale que les
autres Noirs et faisaient plus d'efTorts pour la reconquérir. Los Fantis, peuple de la côte, font la guerre aux Acliaiili?, fixés en arrière dans les vallées des Kongs. Le Dahomey, le Bénin, le bas Niger ont leurs tribus, dont les degrés de parenté ou déloignemenl nous sont mal connus. Du delta du Niger à l'Liquateur, d'aulres peuplades semblent se rapprocher des Nègres du Congo.
L'immigration des Foulahs du Soudan oriental paraît avoir modifié la population dans plusieurs districts de l'intérieur. Les Foulahs, pasteurs et conquérants d'un beau type, Négroïdes et non Nègres, sont un peuple ambitieux. Mahométans fanatiques, ils ont f.iit irruption par-dessus les monts Kong; ils ont détruit, refoulé, absorbé ou influencé diverses tribus et imposé l'islam aux adorateurs des fétiches.
Les missionnaires chrétiens, presque toujours rapidement enlevés par les fièvres, ont beaucoup moins converti que les Foulahs dans cette misérable Guinée, parc aux hommes des despotes les plus abominables de l'Afrique. C'est dans la Guinée que fleurissent la loi d'œil pour œil et dent pour dent, le mépris de- la vie, le bon plaisir des rois-dieux et que des monarques célèbrent leur couronnement par des lacs de sang humain assez profonds pour porter bateau.
Sur le nombre inconnu de millions d'hectares qu'a la (luir)ét\ sur ses 40 millions d'habitants peut-èiro, SIERRA- LEONE qui tombe à la Sénégambie, ne prend que l-iO,<>00 hectares et «2,000 individus, d'autres disent 08,000, dont 152 blancs. Cet établissement fut fondé, à la fin du siècle dernier, par les Anglais, pour être le noyau d'une Afrique civilisée dont Finlluencc pAt avec le temps détruire le commerce des esclaves sur ces rives dépeuplées par les népiriers. Mais le climat, le plus insalubre de la côte occidentale d'Afrique, ne permettant pas aux Blancs de s'y multiplier, les Noirs de Sierra-Lconc manquent de guides. Si les Luropéens furent les tyrans dcsNègrcs, ils sont aujourd'hui leurs tuteurs naturels; de souffredouleurs les Africains deviennent élèves, et loin de leurs éduca-
feurs ils restent aaAs l'inertie, puis glissent dans la décadence. Peuplée d'abord de Noirs de la Jamaïque et des Antilles anglaises, puis de Nègres de toute origine arrachés aux traitants par les croiseurs britanniques, Sierra-Leone contient aussi des Bagous, race indigène. On y entend toutes les langues de l'Afrique barbare; l'anglais est l'idionae officiel, le protestantisme la religion du plus grand nombre. De la capitale, Freetown (12,000 hab.), on voit se dresser de belles montagnes boisées de 1,000 mètres de hauteur.
Au sud du Sierra-Leone, les 18,000 Nègres civilisés de LIBÉ- RIA commandent à 700,000 autres Noirs, groupés sur environ deux millions et demi d'hectares. Cette république, indépendante depuis 1844, eut pour origine, il y a cinquante ans, une colonie établie par une société anglo-américaine, dans le môme but que Sierra-Leone par les Anglais. Son influence sur l'Afrique sauvage est contrariée du côté de l'intérieur par la barrière élevée des monts. Chaque année, des immigrants noirs des États-Unis ajoutent quelque force à l'élément plus civilisé et à la langue anglaise, officielle dans le pays, mais parlée couramment par les seuls Nègres américains et leurs descendants. Le paganisme règne dans la plupart des tribus indigènes, le protestantisme chez les Libériens proprement dits on colons noirs de provenance américaine. La capitale, petite ville de la côte, se nomme Monrovia, d'après le président qui gouvernait à Washington lors de sa fondation (1820).
Au dcl;\ de Libéria et de la côte de Maryland, considérée comme une annexe parla « République d'Ébène, » le rivage est somé de comptoirs européens, qui ont décliné avec la diminution de la traite; et l'ouvcrUire du Nii,^ffr ;\ la navigation. Les Français possèdent Gabon, le Grand-Hassam, Assinie (V. la 3* partie de l'ouvrage, France : colonies). Les Anglais régnent
894 GÉOGRAPEIE.
sur des ctablissements dont le principal est Cap-Coastle, et la Hollande vient de leur céder tout ce qui lui appartenait sur ce littoral. Ces comptoirs, presque sans Européens, ont peu d'empire matériel et moral sur le pays.
Derriùre ces pauvres forteresses de l'Europe, s'étendent des royaumes indigùnes. Le ROYAUME DES ACHANTIS, densément peuplé, renferme, selon des évaluations sans bases, de quatre à vingt-un millions d'habitants. Les Achantis sont un bétail humain. Leur roi, qui possède 3333 femmes, jamais une de plus, jamais une de moins, fait couper en grand la tête à ses sujets à l'occasion de chaque fOte, de chaque époque marquante de sa vie, de chaque événement mémorable. Une cérémonie funéraire a coûté lavieùquatremille Achantis ; un jour, les soldats ont saigné à mort di.v mille prisonniers de guerre à la fois. Si le roi de Dahomey n'existait pas, la place du marché de Coumassie serait la terre qui boit le plus de sang humain. Sans compter les grandes cérémonies, les moments de liesse, les anniversaires, on y égorge officiellement un homme chaque jour, fors le jour de la semaine où le roi daigna naître. Les voyageurs donnent de 25 à 75,000 habitants à cette capitale du royaume des Achantis, accru au commencement du siècle des débris du pays des Fantis. Les Fantis, noirs trùs-inférieurs aux Achantis, parlent une langue différant peu de celle de leurs vainqueurs.
De la contrée des Achantis aux chaînes que baigne le Niger, e DAHOMEY, sinistre royaume, obéit à un despote carnassier. Le roi de Dahomey navigue en bateau sur le sang de ses sujets, les Ffons. Sa garde du corps se compose de quelques milli(u-s de femmes dressées i\ ne jamais faire quartier. Abomey (10 à 25,000 Ames), sa capitale, est la ville des crAnes et des télés coupées; on en voit partout : c'est l'ornement du palais et de la ville; les pyramides de crAnes y sont des espèces de monuments religieux. (Juaud une pyramide vieillit, on en élève une autre toute fraîche. Ouaïda, sur un rivage où l'air empesté des lagunes à requins moissonne des vies sans relAche>
SOUDAN INTEaiEUR. 395
a plus d'impor(ance qu'Abomey : celle-ci est le centre politique, religieux, raffiné; Ouaida commerce avec lEurope. Il n'y a pas longtemps encore, des Portugais, des Brésiliens, des Espagnols, des Français, des Anglais y faisaient de belles fortunes de négriers. Les marais lélhifères d'Agrimey rendent pénible la route d'une ville à l'autre. Lagos, sur la côte à lagunes du golfe de Bénin, prospère depuis que les Anglais le gouvernent.
Une ville toute jeune, mais considérable, s'élève dans le YORTJBA, autre royaume despotique, à l'est du Dahomey. C'est Abbéokuta; le commerce y a déjà attiré 150,000 personnes. Le Yoruba, sur les monts Kong, paraît être un pays de la plus grande fertilité et de la beauté la plus exquise.
Ceux qui appellent Soudan oriental les pâturages du Nil Blanc donnent le nom de Soudan central au pays que les monts Kong séparent des horizons de la mer et qu'on déï^igne aussi par le mot de Nigritie, traduction de l'arabe Blad-es- Soudan.
En attribuant au Soudan intérieur le Ouaday et le Darfour, en donnant aux fleuves venus du sud un bassin proportionné à leur volume d'eau, et en étendant ainsi la région depuis les monts Kong jusqu'au Nil Blanc, et du Sahara aux montagnes du plateau équatorial d'Afrique, on arrive à une aire très-con- •sidérable, avec peut être 40 ou 50 millions d'hommes.
Dans ces limites, le Soudan Intérieur, tel qu'on le connaît, se divise en deux grandes contrées : !e bassin du Niger et le bassin du lac Tchad, séparés par les plaines de Kano, les hauteurs verdoyantes du Zeg-Zeg et du Bautchi et les montagnes du Mandara. A l'orient du Tchad, le Ouaday, le Darfour
surtout, sont moins humides que le vrai Soudan, le désert et la steppe y disputent la place aux vallées fécondes et la population s'y mOle d'éléments étrangers à la race noire.
Le Mger tient parmi les fleuves un rang tri-s-honorable par l'abondance de ses eaux, la longueur de son cours, la richesse de ses bords, l'étendue des eaux navigables de son bassin. Au point où le traversa René Caillé, grand voyageur français, à peu de dislance de ses montagnes natales, il est déjà plus large que la Seine au-dessous de Paris. A Hammak où Mongo-Park, fameux explorateur écossais, le trouva grand comme le Sénégal ou la Gambie ; un peu plus bas, à Yabbi, il le vil aussi large que la Tamise au pont de Westminster. En aval de Tombouctou, le découvreur allemand Partli lui donne une largeur moyenne de 280 mètres; un voyageur anglais, Landcr, évalue à 2,000-;î,000 métrés la distance dune rive à l'autre en amont du confluent de la Tcliadda, son principal tributaire. Au-dessous du débouché de la Tchadda, large elle-même de 5,000 à 6,000 métrés, le Niger semble aussi puissant que le Mississipi ou l'Orénoque; ainsi qu'eux, il forme un vaste delta, et se jette dans la mer par plus de vingt passes. Son cours dépasse ijOOO kilomètres, quoiqu'il n'y ait pas 1,500 kilomètres en ligne droite entre la source et les embouchures. l'areil à l'Orénoque, il coule successivement vers tous les horizons.
Le Niger est la voie d'écoulement naturelle d'une richesse qui pourra devenir immense, tant les terres du bassin ont d'étendue et de fertilité. i*ar son affluent, la Tchadda, c'est la route directe de l'Afrique centrale : plus que le Nil, coupé de cataractes; plus que le Congo, qui descend du plateau équatorial par des chutes et des rapides; plus que le Zambèze, barré nar ^e saut orodigieux de Mosioatounya.
.^c Niger, Dioliba des Malinkés, Nil-el-Kebir des Arabes, prend son origine dans les monts Loma, qui font partie des Kongs ; ses premières sources ruissellent ;\ 500 mètres d'altitude, aux flancs d'une colline calcaire, et, dit-on, avec une telle abondance que la rivière porte immédiatement bateau. La haute vallée finit aux rapides de Hammakou, ;\ portée des établissements français du Sénégal. Le Niger se déroule ensuite au milieu des plaines sans fin des Bamanaos, au pied
de l'Abyssinie sénégalaise, il arrose Ségo, traverse la lagune de Débo, puis se heurte au Sahara. Pendant quelque temps il sépare, ainsi que fait le Sénégal, les Blancs des Noirs, les tribus nomades du désert des peuples sédentaires du Soudan. Comme le Sénégal aussi, il lutte contre les sables du nord; puis, après de longues hésitations, des tours et des détours, il quitte enfin sa direction septentrionale au-dessous du port de Tombouctou et va chercher au sud, à travers le Soudan, une issue vers une mer que d'abord il ne semblait pas devoir atteindre : de même que le « Père de l'Egypte,» le Père du Soudan coulait d'abord vers la Méditerranée.
En aval de Tombouctou, le Niger borde des plaines arides où les Touaregs forcent les noirs Sonrays à cultiver le sol et à nourrir des troupeaux au profit de leurs tyrans blancs. C'est réternelle histoire. Entrant ensuite chez les Foulahs, le fleuve bruit sur les périlleux récifs de Boussa, qui peut-être virent la mort de Mungo-Park. Il ne prend toute sa grandeur qu'à la jonction de la Tchadda : celle-ci est due à la réunion du Binué et du Faro, que Barth eut le bonheur de traverser à leur confluent.
En amont et en aval de laTchadda,le Quorra — le Niger prend alors ce nom — serpente entre des îles vaseuses où se chaufl'ent au soleil le crocodile et l'hippopotame. Sa vallée est aussi belle pa,r la hauteur et le rapprochement de deux chaînes de montagnes que par l'opulence d'un sol qui fait monter à cent pieds de hauteur la cime des cotonniers. Decetle percée, le fleuve passe dans le delta d'Orou, vases que noient les bras du Niger ou que sèchent les rayons de l'Equateur. La fièvre pernicieuse ravagerait ces marais s'ils étaient peuplés, mais l'homme noir y est rare, et les trafiquants anglais y passent quelquefois, mais ne s'y arrêtent pas. A un moindre degré la fièvre intermittente règne souvent sur les bords plats et paludéens du fleuve, à partir des rapides de Bammakou ; elle n'épargne même pas les Nègres.
le lac Tchad, à 1,000 kilomètres en ligne droite des eaux marines les plus rapprochées, n'est qu'ii'ioO, peut-être à 27:i mètres au-dessus du niveau de l'Océan. C'est ollenser le nom de lac que de l'appliquer au Tchad, lagune profonde de 4 A 5 moires
au plus, et encore bien loin du rivage, si rivage il y a. Le Tchad n'est qu'un marais aux dimensions changeantes. En été, ses eaux se retirent vers le centre et les nombreuses îles basses qu'il renferme se rejoignent par la sécheresse et diminuent d'aulant la surface des eaux. Alors les Biddonnias, sauvages moitié pirates moitié bergers, trouvent de larges pûturcs sous les anciennes vagues riveraines et dans les archipels que l'évaporalion des eaux vient d'incorporer au continent. Dans la saison des pluies, les côtes reculent, les îles disparaissent et le Tchad s'égare au loin dans la plaine, regagnant ainsi une petite partie de l'espace qu'il couvrait lorsqu'il était mer. Des comadougous , réservoirs naturels, entourent le marais-lagune; les rivières que le Tchad forme à son trop plein s'y précipitent, mais quand le soleil pompe le lac, une pente contraire s'établit et les réserves d'eau des comadougous prennent le chemin de la cuvette centrale.
Les flots du Tchad ne sont point amers; le crocodile, l'éléphant, l'hippopotame peuplent ses vases, les buffles errent sur ses rivages, les moustiques bourdonnent au-dessus des marais du pourtour.
Vers laGrande-Eau — c'est ce que signifie Tchad dans l'idiome du Bornou, — vers le Karka ou Bahr-el-Zalam — ce qui signifie Lac des Ténèbres en arabe, — se dirige à l'ouest le Yénii, large de 100 mètres et qui arrose la plus jolie vallée du Bornou. Au sud débouche le Chari, que sa largeur et le volume de ses eaux placent en Afrique au premier ranu. (Jn ne sait d'où il vient; dans son cours inférieur, il embellit un délicieux pays où des montagnes lointai[ies, les eaux de la rivière, large de 600 mètres, le ciel tropical, la végétation sans frein des zones pluvieuse^, composent d'admirables tableaux.
Faut- il en croire les indigènes? Dans les grandes pluies, le Tchad communiquerait avec le Nil par un canal naturel menant du Cliari au Bahr-el-Abiad ou Ml Blanc. D'autre part, le Toumbori, marais ru été, lagune en hiver, ?e verserait dans les hautes eaux, d'un côté dans le Serbernel, aflluenl du Chari, de l'autre dans le Kebbi, tributaire de la Tchaddù^Ainsi l'on pourrait, en saison propice, na\iguer en canot de l'Atlantique uu Chari et au Tchad, 1 1 iieul-Otrc du Tchad au iNil, (jui sï'pan-
clie dans la Méditerranée. F/Afrique centrale prise en travers reproduirait l'Amérique du Sud prise en long, car, dans ce demi-continent, TOréncque se relie naturellement à l'Amazone, et peut-être l'Amazone au Paraguay, branche du Rio de la Plala.
Cinq mois de pluie, sept mois de soleil, un fonds généreux, permettent au Soudan Intérieur de rivaliser en fécondité avec les meilleurs pays tropicaux. A cette région largement dotée, il ne manque, semble-t-il, qu'une seule chose importante: le sel, si rare qu'il y sert de monnaie et forme la base du commerce avec le Sahara.
Sur toute la lisière saharienne, en particulier sur la rive gauche du Niger, en amont et en aval de Tombouctou, les Arabes, les Berbères, les Touaregs ont l'empire; ils oppriment les caravanes comme courtiers ou les dispersent comme bandits; il faut les payer de leurs bons offices, quand ils n'ont pas commencé par se payer eux-mêmes. A la profession de pirates des sables, les Touaregs ajoutent la possession d'îles et de champs riverains du Niger cultivés par des esclaves noirs. D'autres Blancs, des Maures, sont les principaux négociants des villes commerçantes, surtout le long du Niger, de Sansanding à Tombouctou. f.eur influence, jointe à la conquête de presque toute la région par l'islamisme, a fait de la langue arabe le lien intellectuel du Soudan.
Sur le haut Niger, jusqu'à Yabbi, dominent les Malinkés, noirs industrieux, vrais Juifs en négoce. Beaucoup d'explorateurs comptent sur eux pour policer l'Afrique Noire : plus que sur les Foulahs, bons laboureurs, mais guerriers barbares, plus que sur les Arabes, fanatiques, nomadi's et voleurs.
Où les Malinkés cessent le long du fleuve commencent les Bamanaos, groupés sur les deux rives, de Yabbi à Sansanding. Leur centre était Ségo, la ville dont les murs reposnienl dans le sang de G0,000 esclaves massacrés ; les Noirs échappés au couteau chassèrent les égorgeurs et fondèrent un empire qui allait des sources du Niger à Tombouctou. Cet empire païen vient d'être démembré par les Foulahs, qui convertissent à coups de sabre tous les kafirs ou infidèles du Soudan.
Au midi de Tombouctou, sur la rive droite du fleuve, les
noirs Sonrays, autrefois redoutables, ont perdu l'unité et la puissance, mais ils ont conservé leur langue.
Les Foulahs, Foulan?, Fellatas ou Peuls, Négroïdes aux belles proportions, ont le pouvoir dans le Soudan intérieur comme au Sénégal. Cultivateurs cl bergers, ils obéissaient à de paisibles instincts et vivaient tranquillement par groupes dans l'immense Soudan. I/énergio d'un grand homme et le fanatisme d'une religion qui ne soutire pas de partage les ont transformés en un peuple conquérant. Danfodio, simple Pcul revenu du pi-leriuage de la .Mecque, appela à lui tous les rameaux épars de la famille des Toulalis. il bâtit, au centre du Soudan, la ville de Socoto, ( apilale de son futur empire, et prOcba la guerre sainte. 11 régna bientôt depuis le Tchad jusqu'au delà du iNiger, sur une terre vaste deuv fois comme la France. Cela se passait dans le premier quart de notre siùcle. La décadence fut prompte; maintenant, à part les plateaux du Zeg-Zeg où ils sont concentrés, et le Maséna, entre le lac Débo et Tombouctou, ils ne forment nulle part un corps homocc'ne de nation. lisse mélangent avec les Noirs et vivent superposés ;\ des peuplades qui les haïssent, pour les craindre aprù? les avoir méprisés. Loin d'Otrc fortement centralisé, l'empire peul se compose de plus de dix régions ne reconnaissant pas toujours, de fait, la suzeraineté de l'émir de Socoto.
Les Foulahs ont perdu, à l'est, leur plus belle province, le Ilornou, auquel on donne 2 millions d'habitants : des Noirs sédentaires formant une race à part, des Arabes nomades, des métis d'Arabes et de Noirs.
A l'orient du Tchad et du Chary, les Haghirmis constituent aussi une race à part, un peuplegtierrier de ^a\alier^, qui a quitté son paganisme pour l'Islam.
Sur le haut Niger, Ségo Sansanding et Djenné font le commerce de la réi^ion. — Tombouctou fut comme une Alexanflrie (iMitinenlale, au grand coude du Nij^er, au débouché de nombreuses routes du désert, au point de contact du Soudan et du Sahara et de deux races humaines. De nos jours, suivant le témoignage des deux seuls Furopéensqui raient visitée, Caillé et Uarlh, c'est une ville de masures renfermant dix à iouze mille habilanls, une aristocratie de Maures commer
çants et un peuple de Sonrays. La ville de Tombouciou s'élève à 18 kilomètres du Niger, dans des sables rougis parle soleil, en Sahara plutôt qu'en Soudan. Ses deux ports sur le fleuve s'appellent Kabra et Koromeh. — Plus bas, Say, cité commerçante, occupe une île du iNiger. — Socoto, dans le Haoussa, sur un sous-affluent du INiger, a été la capitale de l'empire des Foulabs; elle a eu 50 à 100,000 âmes, il lui en reste le cinquième. L'émir réside aujourd'hui à Wourno (25,000 hab.), sur la Rima, tributaire du Niger. •..
Dans le bassin du Tchad, Kano, premier centre de commerce du Soudan, compte 40,000 individus, le double lors des grands marchés de la belle saison. — Angornou est la ville la plus active et la plus importante du Bornou (30,000 à 50,000 hab.); l'ancienne capitale, Vieux-Bornou, sur le Yéou, a laissé de vastes ruines. Il y a 20 kilomètres de Kouka, séjour actuel du pouvoir, à la rive du lac Tchad.
A l'orient du Tchad, le Fitri, lac sans écoulement, reçoit les rivières du OUADAY, pays de plaines fécondes, quand il pleut beaucoup, steppe et désert quand il ne pleut pas. Les Nègres y alternent avec des Pouls et des Arabes, et il s'y parle, dit-on, trente langues, les peuplades s'y superposant au lieu de s'y fondre. La résidence du despote s'appelle Ouara.
Plus à l'est, entre le Ouaday et le Kordofan, terre riveraine du Nil et relevant du vice-roi d'Lgyptc, le DARFOUR est un ensemble de steppes demi-sahuriens, de beaux pâturages, de montagnes, de vallons arabes. On y trouve des Foulahs, des (ioudjares. Noirs transformés par des immigrations arahes et berbères, des Arabes nomades, dette population musulmane parle le four nuancé d'arabe et l'arabe. Comme capitale, Kobeib y a fait place à Tendelty.
40S GiiOGHAPllIE.