‹ Géographie (volume 2)Chapitre 5 sur 104 · DANEMARK · texte numérisé non relu

DANEMARK

L'Islande recouvre plus de dix millions d'hectares. Son nom veut dire Pays de Glace, Il est mérité^ car le septième du sol est enseveli sous les glaciers, les névés et les neiges. L'Islande est aussi le pays des laves. Six volcans au moins y brûlent encore, funestes par leurs éruptions de matières minérales qui comblent les vallées, emplissent les lacs et suppriment les rivières. De leurs gueules s'élancent aussi des fleuves bouillants, comme en 1766, à une éruption de l'Hékla, et quelquefois ces torrents, grossis des neiges qu'ils fondent, s'épandent au loin en inondations qui seraient épouvantables si l'Islande était peuplée dans l'intérieur, mais elle n'a d'habitants que sur la côte, principalement au sud. Des langar et des hverar (sources chau* des), des geyser ^ jets d'eau brûlante, s'élançant jusqu'à 50 mètres dans l'air, sortent de la roche, à deux pas quelquefois de glaciers immenses dont ceux de l'Europe centrale ne donnent aucune idée : le plus vaste, celui de Klofa, dépasse 800,000 hectares, étendue d'un de nos grands départements.

Les volcans islandais ont donc vomi dans l'ère historique, et de nos jours aussi, des courants gigantesques de lave qui ont englouti de beaux bassins cultivés ou cultivables. Sous un ciel si froid les laves ne se décomposent pas promptcment comme sous les climats chauds, au pied du Vésuve et de l'Etna, et môme dans la France centrale, et les bonnes terres, à toujours cachées, ne sont pas remplacées par d'autres qui les valçnt. Dans les premiers siècles de sa colonisation, l'Islande fut beaucoup plus riche et peuplée. Si sa fortune et sa provision d'hommes ont tant diminué, cela vient peut-être du refroidissement des meis qui l'entourent, mais certainement de l'envahissement des laves. Et maintenant, à part quelques lambeaux de plage, quelques bouts de vallées et de vallons où pousse une herbe savoureuse, on ne rencontre plus en Islande, de l'est à l'ouest et du nord au sud, que jœJaU (montagnes), glaciers, plateaux nus et sinistres de 500 à 1,0U0 mètres d'alti tude, croupes sauvages, champs de mousse courte, myrar (marais), lacs, torrents à rapides et à cataractes, longues et larges coulées volcariiques.

L'Uekla , volcan le plus fameux de l'Islande, a 1 6 ou 1 ,700 mètres de haut. Le Skaplaarjœkul est des plus malfaisants. A la

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ijuitc d'une de ses éruptions, l'air empoisonné de soufre, les pluies de cendres, la famine et une épidémie conséculive enlevèrent, dit-on, iîi 000 hommes à ce pays qui ne renferme pas plus d'habitants que quatre ou cinq cantons français. L'O^rœfajœkul, auquel on ne connaît pasde manifestation fatale ou de symptôme menaçant, est le point culminant de l'île {1,960 mcHres). Les aa ou c//'(rivi('res) qui descendent de ces montagnes roulent des eaux blanches le plus souvent, dans des lits de lave dont aucun pont ne relie les deux rives; il faut les traverser à gué, non sans danger, car ces torrents sont larges, froids et violents; ils abondent en truites et en saumons, ainsi que les vdin ou lacs de leurs bassins. Le Myvatn (!ac des Moucherons) repose dans une coupe de lave sans profondeur, dans une solitude affreuse et noire; des sources chaudes font planer des colonnes de \apeur dans l'air de ses rives, des million? d'oiseaux d'eau voient sur les bords et dans les îles, des milliards de moucherons bourdonnent à l'entour.

L'Islande, prùs de trois fois plus vaste que le Danemark, est le patrimoine de 07,000 citoyens seulement. Habitée proportionnellement à la France, elle aurait sept millions d'habitants, cent fois plus. Les Islandais eurent pour ancêtres des marins et des colons de Scandinavie, arrivés au neuvième et au dixième siècle, à partir de 874, des Danois, des Suédois, et surtout des Norvégiens de la contrée de Drontheim. Ces fondateurs d'un peuple fuyaient (comme I.-, Puritains anglais) la tyrannie d'un roi, Ilarald Haarfagar. Les Islandais constituent maintenant la moins mêlée des nations Scandinaves, celle qui a le mieux gardé l'ancien type, les mœurs, les qualités, les légendes, la vieille langue de la race gotliique. Ils sont luthérien>.

Reykjavik, capitale de lile, est une bourgade de 1,<00 à 1,500 hab., aux maisons en planches et en poutres recouvertes de toile Ji voile fortement goudronnée. Klle lire son nom {bourg fumnnt) des vapeurs flollant au-dessus des sources chaudes du voisinage. Sa température moycuine s'élève à -f o*>, sous le ciel du ('•i'' degré. Sur la côte septentrionale de Ttle (6G« et 67* degré), la moyenne se tient péniblcmoot aux environs de zéro.

RUSSIE. ei

L'Europe, faisant front de tout autre côté sur des mers froides ou tièdes, tient à l'Asie et à l'ancien continent par la Russie. Séparée de l'Asie par la chaîne peu élevée de l'Oural, par de vagues steppes, par la mer Caspienne et par la barrière immensément haute du Caucase, la Russie lient à elle seule plus de place que le reste de l'Europe : son étendue approche de 550 millions d'hectares, diï fois la France et au delà. Avec ses dépendances asiatiques, Caucase, Sibérie, pays de l'Amour, et sans le Turkestan, récemment annexé, l'empire russe dépasse deux milliards d'hectares. C'est 37 à 38 fois la France, plus du septième et presque le sixième de la terre, mers non comprises.

La Russie détient les premiers lacs d'Europe. L'Onega (877,000 hectares) et le Ladoga (1,830,000 hectares) sont de petites mers. Ses fleuves dépassent tous les autres fleuves européens par la longueur de leur cours, l'étendue de leur bassin, la masse d'eau qu'ils entraînent. L'un d'eux, la Volga, dont le nom signifie justement la grande, coule pendant plus de 3,000 kilom. (trois fois la Loire), avec un bassin près de trois fois grand comme la France, onze fois comme le bassin de la Loire; deux de ses affluents, la Kama et l'Oka, sont eux-mêmes des cours d'eau auxquels nous ne pouvons opposer que notre Rhône, fleuve peu étendu mais très-abondant.

Ce qui manque à la Russie c'est la montagne. Elle n'a de vrais monts qu'à ses frontières. Dans le Caucase, au sud, entre l'Europe et l'Asie, le mont Elbrous atteint 5,Gi6 mètres. A l'est, aussi entrQ l'Asie et l'Europe, le plus haut sommet des monts Oural, n'arrive pas tout à fait à 1,700 mèircs. En France, en Europe, on considère l'Oural comme la barrière entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie. Les Russes n'acceptent pas cette distinction. Pour eux, dcçfi, delà, t^'élend également la patrie moscovite, l'empire un et indivisible du czar, et les limites administratives franchissent et refranchis-

sent sans re?pect, d'Europe en Asie, celle longue ligne de croupes nommée par les Sibériens Kumenni-Poyesa (la coin- (ure de pierres). Nos ancOlres furent du mOme- avis jusqu'à Pierre le Grand et plus tard. Ils metlaienl la Moscovie en Asie et arrêtaient l'Europe aux limites orientales du royaume de Pologne. L'Oural est boisé, trés-veiné de métaux, et l'on y trouve le platine et le diamant.

Si l'on ne tient pas compte des chaînes limitantes, la Russie est très-plate et ses collines les plus élevées ne dépassent guère 300 mètres. Cette vaste contrée serait laide sans ses belles ri\iùrcs, ses lacs aux rives cliarmantes, ses interminables forêts de pins sylvestres, d'épicéas, de sapins, de mélèzes, de bouleaux superbes, de chênes, de liétres, de tilleuls, reculant tous les jours devant les coupes immodérées, lus défrichements, l'incendie. Déjà certaines régions autrefois trèsombnigées soutirent du manque de bois, ainsi les rives de la Volga. Lu appauvrissement notable des eaux de ce fleuve a coïncidé a\ec le déboisement, et la déforeslation continuant, la Volga ne cesse pas de s'amaigrir.

Ces forêts occupent encore le tiers du pays; plus des deux cinquièmes appo-|iennent aux steppes et au sol inutilisable, eaux, lac?, étang-., marais, toundras ou plaines gelées, rocs, terres dont on ne peut rien tirer par leur mauvaise nature ou par la rigueur du froid. Les steppes sont des plaines sans fin, peu ou point ondulées, parfois salées, et nues (juand elles n'ont point de furets de roseaux dans leurs bas-fonds ou qu'elles ne portent pas un léger manteau de plantes épineuses, absinthe, armoise, chardons, molène, achillées. Uebelle à la culture, le steppe se prête au pâturage : là se multiplient ces grands troupeaux de bœufs, de moutons, de chevaux fameux, la grande rii liesse de la Ilussie, avec les céréales et les bois.

Le reste se compose de terres et de prairies admirables. Du [)ied des premières ondulations de l'Oural, dans la région de Kazan, jusqu'à la mer Noire vers Odessa, le Tihornusjom, la Terre Nutrr^ prend 80 n\illions d'hectares à l'i-mpirc, la France et l'Italie réunies. Avant deux .Iges d'hommes, le Tchornosjom pourra s'appeler au>>i a iMer des Hlés. Li couche arable de ce sol excellent dcsicni souvent iiincj mètres de profondeur.

€t maintes fois à vingt. Le pays le plus riche après la Terre Noire, la contrée des prairies en mOme temps que des céréales rayonne autour de Moscou; c'est à la fois lo centre géographique, agricole, industriel, historique de la Russie, le noyau autour duquel s'est arrondi l'empire; nulle part la population n'est si franchement russe que dans cette contrée centrale, l'ancienne Moscovie, arrosée par la Volga et l'Oka.

La Volga découle de collines sylvestres appelées ici montagnes, bien qu'elles n'aient guère que 300 mètres d'altitude, mais dans la vraie Russie, la taupinière passe pour un coteau, et les coteaux pour des Alpes. L'ensemble de ces collines se nomme Plateau de Waldaï ou Forât de Wolkonski. La Volga passe d'abord de lac en lac. Au-dessous de Tver, elle baigne, considérable déjà, Jaroslaw, chef-lieu d'un gouvernement dont les habitants se répandent sur toute la Russie, à l'instar de nos Auvergnats, pour rentrer plus tard avec quelque aisance dans leurs campagnes natales. En aval de Jaroslaw, c'est Kostroma, qu'entourent de froides forêts. Dans ces forêts court le loup et se promène l'ours, souvent l'effroi du chasseur, quelquefois l'ami de la maison. Débonnaire quand on ne le poursuit pas avec le fusil, le poignard ou la lance, il s'irrite lorsqu'on s'approche de ses arbres à miel.

Le fleuve rencontre l'Oka dans la plaine de Nijni-Novgorodj ville qui attire à sa foire fameuse les marchands de l'Europe orientale et d'une partie de l'Asie. L'Oka fait de grands détours au sein des plus riches guérets de la Russie centrale, guérets mêlés de prairies, de marais, de bois. Passé Nijni, le pays, cessant d'être purement russe, nourrit à côté des communautés slaves des peuplades tatares, jadis seules maîtresses du sol. Il fut même un temps où tout le bassin du fleuve ne contenait pas une. famille slave, mais uniquement des tribus finnoises et tatares. Jusque vers le X*' siècle, les Slaves restèrent confinés*'dans l'ouest de la Russie actuelle, sur le Dnieper, le Dniester, la Vistule. Alors leur métropole était Novgorod, république florissante, ville si redoutée qu'on disait au loin: «Qui peut lutter contre Dieu ou contre Novgorod la (irande ! » lOlln fut détruite au XV!*! siècle par un de ces tyrans dont l'histoire moscovite abonde; elle a maintenant cinquante fois moins

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d'iiabilanls qu'aux jours de sa force et de son cclat. La rivière où trempent ses maisons, la Volkhow, mône au lac Ladoga les eaux du lac llmen. Pendant que brillait Novgorod, des Slaves quelque peu tranformés par leur soumission à des aventuriers normands, établissaient leur seigneurie sur les Finnois du bassin de la Volga; ils se renforçaient incessamment d'autres Slaves, venus comme eux de l'occident, et se fondaient avec les aulbochtlioncs, mais en gardant leur langue. La cité régnante des ces Slaves impurs, Moscou, bûlie au milieu da«- XII*' siùclc, prit le pas sur les dt^ux grandes villes des Slaves purs, Novgorod et Kieiv, cité sainte, qui escalade un escarpement du Dnieper. A p(Mne délivrée des Tatares qui la foulèrent longtemps aux pieds, Moscou entreprit les conquêtes sans fin qui ont soumis à son peuple les lUithènes, les l'olonais, les Litbuanicns, les Finlandais, les Allemands de la l^alli(ino, les Caucasiens, les Arméniens et les tribus du tiers de l'Asie.

Non loin de Kazariy en aval, déboucbe dans la Volga la puissante Kama qu'onllent mille torrents de l'Oural, laBiélaïa, ou lliviùrc Rlancbe, et la Viatka.

La Volga, désormais de la taille des Irés-grands fleuves,longe des collines aussi élevées que les monts Waldaï, d'où proviennent ses premières sources. C-cs collines ont un trèsgrand air, parce qu'elles s'élèvent abruplement et qA'à leur pied la Volga <e trouve presque au niveau do- la mer. Mieux que li's NValdaï, elles peuvent réclamer le nom de montai^nes, ayant l'apparence sinon la réalité. De leurs sommets, la vue contemple des plaines immenses, océan d'herbes, avec des îlots d'arbres. Au delà des collines de Simbirsk et de Saratow, X l'isthme de Tsaritzin, la Volga se rapproche du Don, autre arh'-re moscovite fort longue de cours^ fort large et fort abondante. On dirait que les deux llcuves vont se confondre, mais tout à coup ils s'écartent, le Don à l'occident, la Volga \CTs rorienl. Déji\ le fleuve coule à une altitude inférieure au miroir général. La mer où il va s'engloutir, la C.aspienne, n'est autre chose qu'un lac énorme dont la surface se trouve audessous du niveau des océans.

Dans la dernière partie de son cours, la très-poissonneuse

Volga s'épand entre des plaines, où de grands mouvements de peuples se sont faits dans les deux derniers siècles. Il y a précisément cent ans, un chef solide quitta les rivages volgans et les bords des lacs saumâtres du steppe avec 400,000 Kalmouks, fils de Mongols, venus de la haute Asie centrale en deux émigrations, vers 1630 et 1730. Malgré l'armée russe, le chaud, le froid, le vent, les trombes de neige, la distance, malgré le désert, il regagna les plateaux paternels. Ainsi le vide se fait en orient devant les Slaves moscovites.

Au-dessus d'Astrakhan, ville de négoce en décadence (il s'y trouve encore des marchands russes arméniens, grecs, persans et tartares), à 80 kilom. de la mer, la Volga s'éparpille en chenaux enfermant un delta. Le bras le plus navigable s'appelle Bachtemir. Les vases du delta s'appuient sur le lit d'une mer peu profonde dont les troubles du fleuve aux eaux argileuses font un marais, embryon d'une terre ferme future. La Volga ne travaille pas seule à remplir la mer Caspienne ; l'Oural, fleuve plus long qu'abondant, qui serpente dans le désert où le Kirghize déplace au loin sa lente, l'tlmba, le Kouma, le Kour, y contribuent aussi. Plus encore le Térek; celui-ci plus abondant que long; le delta de ce grand torrent, fait des neiges du plus haut Caucase, a gagné cent kilom. sur la mer.

La mer Caspienne s'étale à 27 ou 28 mù 1res en contre-bas du niveau.de l'Océan, et les plaines du nord partagent sa dépression. Si, au lieu de se combler peu à peu d'alluvions par le charriage des fleuves, la Caspienne remontait à la hauteur générale des mers, la Volga s'achèverait dans les environs de Saratow. Aux temps inconnus, elle recouvrait ces plaines et d'autres avec. Elle communiquait avec la mer Noire par les terres basses au nord du Caucase. Le dernier reste du détroit d'abouchement est la dépression curieuse du Manytch. D'un chapelet de marais dont les sauterelles broutent quelquefois les roseaux, sort languissamment le Manytch, affluent du Don. Dans la direction contraire, une autre traînée de lagunes, rattachées par un lemt cours d'eau, conduit à la mer Caspienne. Un torrent issu du Caucase, le Kalaous, verse à la fois ses eaux de neige aux deux rivières dans la saison de la fonte. Il n'y a que deux cents ans on allait encore en bateaii

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d'une mer à l'autre. Avec des barrages et le secours du Kouma on pourrait rétablir cette voie navipible.

Dans son bassin septentrional, la mer Caspienne a quinze à seize mètres seulement de profondeur, beaucoup moins sur les b ancs de sable. Dans le bassin méridional le creux va de 500 à 900 mMres. Presque en l'ace d»; la bitumineuse péninsule d'Apcbéron et dos langues de flamme de Bakou, un étranglement de toO mt'^trcs de large donne entrée dans le Karaboglinz (GoufTre Noir), golfe qui s'allonge au loin, dans la direction de la mer d'Aral. I.e Karaboghaz épargna peut-Otre à l'ôxus le tiers de son trajet vers la mer Caspienne, car il put recevoir un des bras de ce fleuve, jadis tributaire du lac Caspien. On ignore comment de mer en rapport avec les autres mors laCaspicMinc devint un lac privé d'un do. ses plus grands aflluenls. Fût-ce par la diminulion des pluies, qui auraient cessé de porter assez d'eau pour combattre l'évaporatlon? Fût-ce par la formation du Hospliore, qui aurait donné à la mer Noire une issue vers l'ouest ? Y eut-il un soulùvement du sol au nord du Caucase ?

Le Don fut connu des Anciens sous le nom de Tanaïs. Il s-'arrétc à la mer d'Azow, golfe delà mer Noire en diminution constante. Lo Dnieper (norystli(''ne) ?e perd directement dans cette m^me mer Noire; il recr.i'ille les eaux des mar.iis de Pinsk, grands comme un royaume, forme, aux environs d'I^katérinoslaw, une série de poroqa (rapides) et suit dans ses grands détours les grands détours du Don. Vn de se? affluents, la Hérésina, englouti! en 1812 une vaillante armée française.

Le climat de la Hussie est continental, excessif, tr^s-cbaud en été mi'^me dans le nord, tn^'s-froid en biver mtlme dans l'extrême sud. Il y a bientôt 00 ans, l'armée française périt dans la neige et la glace après l'incenflie de Moscou; il y a quinze ans, les Français et les Anglais faillirent geler devant les murs do Sébastopol. Du sud au nord, à mesure qu'on se rapprocbe delà mer Claciale, de l'ouest j\ l'est, à mesure qu'on avance vers la Sibérie, l'un des empires du froid, le climat devient plus rigoureux. La moyenne annuelle de Saint-Pétersbourg n'arrivo pas A 4 degrés, malgré la chaleur des mois où le soleil reste longtemps sur l'iiorizou.

Avec le Turkestan, récemment conquis, la population de l'empire russe dépasse certainement aujourd'hui SO millions d'habitants, plus de deux fois la France. En tS64, elle était de 78 millions, dont 68 millions pour la partie européenne, 4 millions 1/2 pour le Caucase, 5 millions 1/2 pour la Sibérie et l'Asie centrale. Là-dessus, près de GO millions sont Slaves, dont 55 millions de Russes : Grands-Russes ou Moscovites et Petits-Russes, ou Ruthènes, différant par le type, les traditions, le dialecte.

Les Grands-Russes, qui vivent dans les gouvernements groupés autour de Moscou, sont moins Slaves que les Petits-Russes, bien que l'hégémonie leur appartienne aujourd'hui parmi les Slaves, et que leur dialecte soit langue officielle. Les Petits- Russes font un peuple d'environ 14 millions d'tiommos, habitant sur le Don, le Dnieper et le Dniester. Ils remplissent le gouvernement de Kiew, la Podolie, la Volhynie, Minsk, Mohilew, Grodno, une partie de Wilna, cela en Russie. Hors de Russie, ils peuplent la Gallicie orientale, à partir du cours du San, et trois comitats ou déparlements hongrois du bassin supérieur de la Theiss. Leur langue, peu éloignée du russe, se maintient à l'état d'idiome national, malgré la prépondérance croissante du moscovite, lieu commun de l'empire. Autrefois, le ruthône fut le dialecte littéraire des Slaves; les vieilles lois, les anciennes chroniques, d'antiques poëmes, sont écrits dans ce langage. Les Petits-Russes possèdent ainsi tout ce qui compose une grande nation : le nombre, un vaste territoire, une langue ayant des monuments écrits. Malheureusement, établis sur la route entre l'occident et l'orient, entre la mer Baltique et la mer Noire, c'est-à-dire entre le nord et le sud, ils ont plus souvent obéi que commandé. Ils furent soumis à la Lilhuanie, dont la cour adopta leur langue, puis quand les Lithuaniens s'unirent librement aux Polonais, ils firent partie de la Pologne jusqu'aux partages qui disloqurronl relie notion. La Pologne a conservé chez eux beaucoup d'adhérents.

Cinq millions de Polonais ferment le ban des Slaves de Russie,

A la suite de celte masse compacte arrivent près de 5 millions de Tarlares, plus de 4 millions 1/2 de Finnois, 2 mil-

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lions eH/2 de Lithuaniens, 2 millions à 2 millions 1/2 de juifs, 850,000 Allemands. Le reste se compose par ordre décroissant, de Géorgiens, de Circassiens, de Houmains, d'Arméniens, de Mongols, de Suédois, de Grec?, de Bulgares, de Serbes. A un autre point de vue, il y a dans l'empire 57 millions de Grecs, près de 7 millions de Galholiques, prùs de 6 millions de Maliométans, plus de i millions de Protestants, 2,300,000 Juifs, 535,000 Arméniens, 480,000 Païens.

Les Russes forment un peuple bien doué, courageux, tenace, patriotique, trùs-intelligent, mais plus imitateur, il semble, que créateur. Ils ont le goût de l'agriculture, peu d'aptitude pour l'industrie, beaucoup pour le commerce. On raconte que des Juifs hollandais obtinrent une entrevue de Pierre le Grand, .1 l'époque où cet empereur voyageait pour s'instruire. Ils lui offrirent de l'argent en échange du droit de s'établir en Ilussie : «Gardez votre argent, mes amis, leur dit le Czar. In Husse est plus matois que quatre Juifs. » Les mauvais côtés des Russes sont une docilité qui leur rend l'esclavage aisé, l'esprit de ruse, le penchant à la brutalité et à la cruauté. Le passé de cette nation formidable se compose de luttes stériles ou de vastes conquêtes au deliors. Son présent c'e.-t, au dedans, l'aflranchissemenl des scrls, la colonisation, l'accroissement rapide de la population ;àrextérieui', la guerre et les annexions continuent. Son avenir parait être celui de puissance prépondérante dans l'ancien continent, où elle peuplera un jour la moitié de l'Curope et la moitié de l'Asie. 'La langue russe, trcs-riche en mots, en formes sonores, poétique, difdcile à. acquérir, se répand avec la conquête et la colonisation dans l'ouest, le centre, le nord de l'Asie. Elle tend A devenir le lien national des nombreuses peuplades i?laves qui vivent ;\ l'abri du knout, en Autriche, en Hongrie, en Turquie, et quelque peu en Prusse, peuplades qu'étourdit le renom de la puissance russe. Aveuglées par des ambitieux, des docteurs, des historiens systématiques, elles semblent avoir hAte de disparaître avec leur originalité, leur vertu, leur langue dans la vaste mer de l'uniformité russe. Leur désir fou de perdre l'être fait une menace terrible du souliait fameux d'un poète moscovite : « ô Russie, en avant, et le monde t'appartient l » Ce vers était un vœu, le

voici prophétie. Dans ce grand entraînement vers la Russie, les Slaves de Bohême tiennent la tôte, les autres suivent avec ferveur. Les étudiants, les orphéonistes et les gymnastes adoptent les costumes russes pour leurs réunions et leurs fêtes; la langue russe est étudiée avec passion; des sociétés dirigent vers la solitude moscovite ou polonaise les émigrants qu'attirait l'appel des États-Unis. On est allé jusqu'à tenter d'entraîner vers les forêts de l'Amour, vers la froide Mantchourie, les Tchèques déjà fixés dans le Grand-Ouest américain. De l'Adriatique à la mer Noire, des sources de la rivière de Berlin aux cimes d'où l'on voit bleuir l'Archipel, des peuples jeunes, puissants par leur foi même à la sainte Russie, ne cessent de lui crier : « vous êtes la grande race qui a reçu mission divine pour rallier les tronçons épars de la grande victime slave ! »

Sur l'uniformité de l'empire, sur ses plaines froides, toujours les mômes, habitées par les mêmes Russes, parlant la même langue slave et professant la même religion grecque, cinq pays tranchent par des caractères originaux, la Pologne, les provinces Baltiques, la Lithuanie, la Finlande et la Crimée.

La POLOGNE envoie presque toutes ses eaux à un Oeuve centrai, la Wisia, en français la Vistule, fille des Carpalhes. La Vistule sort des monts Beskides, hauts de i ,bOO mètres. Une (aible partie du pays appartient à une rivière du bassin de l'Oder, la Wartha dont les Ilots naissants passent près du sanctuaire de Czenstochowa, où Notre-Dame de la Claire-Montagne a vu s'agenouiller devant elle des millions de pèlerins polonais ei tchèques. Le nom de Pologne est le mot slave, Pole^ plaine, défiguré par nous, suivant notre maussade habitude. La Pologne ne s'enfle en collines qu'au sud, en tirant sur Cracovie. Tout le reste du pays se prolonge en étendues plates, suite de champs, de prés, de bois, de marais.

11 y a deux cents ans, les Polonais dominaient sur d'immenses territoires : sur la Pologne russe actuelle, la Posnanie, une partie de la Silésie, la Poméranie, la Prusse orienlale, la Gallicie, la Lithuanie, les provinces Baltiques, la Volhinie, la Pc-

dolie, ri'krainc. Leur aristocratie l)ruyante, remuante, brave jusqu'aux dernières témérités, commandait de l'Oder au Dnieper, de la mer Raltique au voisinage de la mer Noire. Alors la Pologne était le promit»r des peuples slaves, la nation la plus forte du nord. Partagée à la fin du siècle dernier entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, elle est morte comme puissance politique, mais elle survit comme peuple avec ses tradition-^, ses regrets, ses espérances, sa religion catholique, sa langue dure, mais virile, la plus développée des langues slaves et illustrée par de grands écrivains. Le domaine de ce vivant idiome ne s'arrtMe pas j\ la seule Pologne officielle, il s'étend aussi sur de vasl(>s terres obéissant de force aux assassins de la nation. On parle toujours polonais dans une partie de la Prusse orientale, de la Posnanie, de la Silésie prussienne (Prusse); dans une porlion de la Silésie autrichienne, de la Hongrie, de la (iallicie (Autriche) ; enfin dans les villes et dans certains districts ruratix de l'ancienne Lithuanie et du bassin du Dnieper jusqu'à Kiew (Russie). ï.a Pologne russe n'a pas tout ;\ fait LT millions d'hectares, dont 2,^50,000 en forêts. Lllc compte cinq millions et demi d'habitants parmi lesquels plus de 750,000 juifs, environ le dixième des fils de Jacob répandus sur le globe. Dans ses anciennes limites elle nourrirait plus de !('• millions d'hommes, sur 72 millions d'hectares.

Les PROVINCES BALTIQUES (Esthonie, Livonie, Courlande), contrée humide (tù il bruine toujinirs, ont à elles trois près de t'. inilli.ins d'babilants proleslanls, sur plus de 9 millions cl demi d'hectares. Leur nom commun vient de leur «itualion sur la n.illique, la moin? sah-e des mers. Nulle part le fond de la l^allique n'est recouvert de plus de 250 mètres de (lots; la profondeur moyenne, peutn^tre, ne dépasse pas 50 mètres. Fermée presque hermétiquement à son débouché sur la mer du Nord, bras de l'Océan, par la Suède, l'archipel danois et le Julland, très-peu chargée de sel, très-peu profonde, elle représente moins une mer qu'un grand lac en train de devenir lagune.

Si la P.alli(iue a une très-faible teneur salim', lu cause en est

au grand nombre de fleuves abondants en toute saison qu'elle engloutit : torrents lapons, eJf suédois, affluents des lacs finlandais, la belle Neva, qui déverse des mers intérieures, le Niémen, la Vistule, l'Oder, la Duna, maître fleuve des provinces Baltiques : les Lettes l'appellent Dangawa. Les provinces Baltiques forment dans l'ensemble un pays de marais, d'étangs, de lacs, de champs de céréales, de forêts profondes, séjour du loup, de l'élan, del'ours. Les paysans y sont des Esthes, des Lives, des Lettes et des Lithuaniens. Les Esthes, de souche finnoise, habitent l'Esfhonie et le nord de la Livonie ; leur langue est un grossier dialecte du finlandais. Les Lives, peuplade finnoise aussi, vivent sur une portion de la côte du golfe de Riga; ile sont maintenant trôs-peu nombreux et à la veille de disparaître. Les Lettes, d'origine aryane comme nous, se donnent le nom de Latno-lchi; ils remplissent une partie de la Courlande, le sud de la Livonie, quelques cantons 'de la vieille Li- Ihuanie et de la Prusse orientale. Leur langue, instrument de \ million d'hommes, sur un territoire de 3 à 4 millions d'hectares, se maintient ferme dans son domaine, en face de l'allemand et du russe. Dans toute l'étendue des provinces Daltiques les bourgeois des villes et les grands propriétaires sont Allemands et parlent allemand. Ce pays deviendra, dans un avenir prochain, une pomme de discorde entre les Germains, qui veulent tout prendre, et les Slaves, résolus à ne rien céder. C'est à peine si les Allemands des trois provinces riveraines se montent à 130,000,1e quinzième de la population. Toutefois ce faible nombre suftît pour qu'on réunisse souvent les trois gouvernements sous le nom commun de Provinces Allemandes, et pour que la « grande Allemagne » réclame toute la contrée comme sienne. Elle voudrait y reprendre pied et fêter ainsi une victoire nouvelle de la théorie si cliùre aux Germains du Drang nach Osten. Drang nach Ostcn signifie élan, impulsion, poussée vers l'est, et les Allemands se disent prédestinés à s'étendre indisconlinument vers l'orient aux dépens des Slaves, race in-, féiieure d'après eux à la race germaine.

En face du rivage d'Esthonie et de l'entrée du golfe de Kiga, deux îles relèvent de la Russie, OEsel et Dagoe.Œsel, peuplée' d'Eslhonicns, porte chez eux le nom de Koure-Saar, 50,000 ha |

bitants seulement y demeurent, sur plus de 500,000 hectares d'un sol bas, marécageux mûme, coupé de bois et de lacs. Dago, beaucoup plus petite, surNcille la bouche du golfe de Finlande. Klle renferme des forêts. Malgré le voisinage de ri^sthonie, ses 10,000 insulaires sont en grande majorité des Suédois.

Au sud delà Courlande, dans les gouvernements de l'ancienne KiTHUANiE, dont la vie se confond avec celle de la Pologne, depuis l'union que les deux pays scellèrent à la fin du XIV* siècle, le lithuanien est l'idiome du peuple, le polonais celui des citadins, des nobles, des propriétaires. C'est de la Lilhuanie que la Pologne a reçu son plus noble défenseur, Kosciuszko, et son plus grand poëte, .Mickiéwicz. Le lithuanien perd journellement du terrain devant la grande langue slave, devant le polonais et devant le germain. In million d'hommes s'en servent encore le long du Mémcn, de la Wilia son altluent, de la Duna, sur un espace égal au patrimoine du lelte, espace circonscrit par une ligne qui partirait de Labiau (Prusse), au nord-est de Kœnigsborg, passerait ;\ Giolno, à Punab )urg, et aboutirait sur la Baltique à Libau. On ne connaît pas de langue aussi rapprochée du sanscrit par ses belles formes que l'idiome des campagnards de Lilhuanie. Les Lithuaniens sont les frères aryas qui ont le mieux gardé le dépr>t de notre veibe antique. Ils ont aussi conservé plus longtemps qu'aucune aulre nation aryane l'antique paganisme de notre race. En 138fi, l'année de l'union à la Pologne, ils adoraient encore les vieux dieux, PcrkunO', Potrimpos, Poklus et Znicz dont des vierges entretenaitnt élernclleinent le feu sacré. A cette époque si voisine de la décrépitude du christianisme parmi nous, ils étaient demeurés sinii)les ad( rateurs dos forces naturelles, elles rapaces chevaliers teutoniques, guerriers qui se souciaient surtout de pillngi' et de conquête, les rendaient odieux h. l'iMirope encore fanatique, par le j^urnom de Sarrasins du nord. Pasteurs et nomad(\s, ils avaient maintenu l'esclavage. L'arc en main, ils tenaient tête à leurs ennemis allemands ou slaves, et chassaicnl le zuhr, énorme buffle qui n'a pas absolument disparu des vastes forcMs lilliuaniennes, au moins de la forêt de Bialowicza (220,000 hectares).

La FINLANDEr(son nom finlandais, Suonienmaa^ veut dire Terre des Marais) donne également sur la mer Baltique, à laquelle elle oppose un brise-lame de skœreiij comme elle le fait vis-à-vis la Suède. C'est une contrée de marécages, de plateaux de mousse, de collines dont les plus élevées peuvent atteindre 400 mètres, de rochers, de forôts (10 millions d'hectares), de belles rivières, de puissantes cascades, de lacs dans des vasques de granit. Elle possède le rapide le plus bruyant, dit-on, de l'Europe, celui d'imalra, formé par la Wuoxa, qui sort du lac Saïma (400,000 hectares) et se perd dans le lac Ladoga. Ce rapide a 35 mètres de chute en 6 ou 7 kilomètres.

Sur plus de 38 millions d'hectares, la Finlande n'a que 1,850,000 habitants protestants : 150,000 Suédois sur la côte et <, 700,000 Finlandais. Il y a cent cinquante ans, lapopulationne dépassait guère 150,000 âmes. Les Finlandais, peuple de souche finnoise allié aux nomades de la Russie et de la Sibérie septentrionales, aux tribus turques, aux Hongrois, parlent une langue extrêmement musicale, riche en mots, en formes, en cas, en procédés de dérivation. Dans ce poétique idiome survit en vers héroïques un cycle de légendes du temps païen.

A la Finlande ne s'arrête pas le territoire de ce beau langage, d'autres hommes en usent hors du grand-duché : dans l'Ingrie, que le golfe de la Neva sépare du sud delà Finlande, sur les lacs et dans les vallées du gouvernement d'Olonetz et jusque dans les plaines semi-polaires du gouvernement d'Arkhangel, sans compter l'Esthonie qui parle un dialecte de cette langue. Les Finlandais possèdent ainsi une région deux fois aussi étendue que la France, mais le climat, le sol rocheux, le nombre et l'ampleur des lacs n'y laissent vivre qu'un peu plus de 2 millions d'hommes. Le suédois se maintient dans les villes de la côte, depuis la conquête du pays par la Russie sur laSuède en 1809, et son importance est grande dans les affaires, l'administration, la politique et la littérature.

La capitale du grand-duché n'eslplus Abo, port delà Hal tique, c'est Helsingfors (2»j,000 habitants), sur le golfe de Finlande.

Au nord des cantons réellement cultivables, en marchant du fond du golfe de Bothnie vers l'océan Glacial, la Lapomk nrssE fuit vivre quelques familles de chasseurs et de prcheurs, au

bord de ses fiords poissonneux et de ses /acs désolés. Des Lapons, des Finlandais, des Russes, des Suédois, des Norvégiens, des Queens, métis de Finlandais et de Lapons, forment en se réunissant les quelques milliers d'hommes de cetle région rebutante, au ciel inclémenl et mélancolique.

Fnlre la Finlande et la SiuMe, dans la mer Baltique, les Aland (on prononce Oland) donncMit asile à 16,000 Suédois, marins, laboureurs et bergers, sur 280 îles et écueils de granit.

La CRIMÉE (2 millions d'hectares; 2:10,000 habitants), Fltalie russe, est une presqu'île couverte aux trois quarts de montagnes calcaires. Elle donne sur la mer Noire et la mer d'Azow, à demi dessalées par les masses d'eau\ douces que versent sans se las?er les torrents du (laucase, le Don, le Dnieper, le Dniester et le Daiuibe. Son pic culminant, le Tchatyr Dagh, dépasse 1,5;)0 mùtres. La >igne et d'autres plantes du Midi croissent dans les vallons abrités de la Crimée. Des colons russes y pn'unent insensiblement la place do la population tarlare qui émigré vers la Turquie : 300,000 des vieux possesseurs du sol ont déji quitté le pays.

Cinq \ill('s de Uussie ont plus de 100,000 habitants.

Saint Pétersbourg (o'tO, 000 habitants), capitale de l'empire, fut fondée en 17U3, par Pierre le (irand, près du golfe de Finlande ; elle s'allonge sur les bras de la profonde Neva, bleue et claire pendant six à huit mois et gelée pendant le reste de l'année. La Neva est le Saint-Laurent de l'Europe, seulement il n'y a pas de Niagara sur le trajet d'un de ses grands lacs à l'autre. Dans l'Onega, aux rives de marbre, entrent des rivières qui ont traversé des lacs. Le Swir, large cours d'eau, mène au Ladoga le trop plein de l'Onega; du Ladoga, que contribuent à remplir le Wuoxa et le \olkhow, sort la Neva, large de 400 mètres et assez profonde pour les navires. Les inondations de ce (louve menacent la ville dans son existence même, quand les eaux du golfe de Finlande, poussées par les vents d'ouest, retiennent les eaux descendantes et en exhaussent le niveau. Saint-Pétersbourg a les beautés et les monotonies d'une cité réi,'uliùrc, des rues larges comme des boule-

vards.des maisons de bois ou de granit finlandais massives comme des palais ou des casernes. A quelque dislance, sur un rocher du golfe, Kronstadt est le Toulon moscovite.

Moscou (3oO/)00 habitants), en russe Moskwa, ancienne capitale, cité sainte des Russes, recouvre un espace immense : les quartiers populeux sy mêlent aux jardins, aux parcs, aux prairies, aux bouquets de bois, aux champs cultivés, aux étendues vagues. Peintes ou dorées, les coupoles de 400 églises s'élancent de tous côtés dans les airs. Près de la Moskwa, sousaffluent de la Volga, le Kreml ou Kremlin, ensemble prodigieux de forts, de palais, d'églises, est le monument national de la Russie. Moscou est le séjour d'hiver chéri de la noblesse; elle renferme plus de richesses que Saint-Pétersbourg ; elle a aussi plus d'imporiance réelle en qualité de grande cité commerciale et de premier centre industriel de l'empire.

Varsovie, en polonais Warszaiva (prononcez Varchava), en amphilhétitre sur la Vistule (en polonais Wisla), fut la capitale de la Pologne; elle en reste la première ville pour l'industrie elle commerce : 2.')0,000 habitants dont un tiers de Juifs.

Odessa (120,000 habitants), sur la mer Noire, date de 1794. Elle exporte d'immenses quantités de céréales.

Riga (102,000 habitants), sur la Duna, prôs du golfe de Riga, importe et exporte pour les provinces Dalliques.

ALLEMAj&NE.

L'Alsace et la Lorraine annexées restent pour nous en dehors de l'Allemagne, car la l'rance garde le droit et ressaisira la force. Le Français vaut amplement l'Allemand, et la France, sol et ciel, plaine et mont, terre et mer, vaut plus que l'Allemagne. Quand la France reniera l'Alsace et la Lorraine, quand l'Alsace et la Lorraine renieront la France, le fait prendra force de droit. Ju-^quc-là, non.

L'Allemagne (en allemand, Dcutschland)^ centre de l'iùiropc,

76 GÉOGRArniE.

donne au nord sur une mer ouverte, la mer du Nord, chemin do rAngletenc et de l'Amérique, et sur une nier fermée, la Baltique; elle touche au sud l'Adriatique, qui mène à la Méditerranée, à l'Afrique, à l'Asie. Klle est reliée à l'orient hongrois, slave et roumain, et presque \ l'Asie, par le cours de son plus beau ileuve, le Danube, et rattache l'Europe latine ù l'Europe slave.

Y compris les provinces autrichiennes qui faisaient partie de la Confédération avant la bataille de Sadowa, et qui sont peuplées d'Allemands seulement ou d'Allemands mélangés de Slaves et d'Italiens, la surface de l'Allemagne allaita 72 millions d'hectares ; la France n'était donc que les trois quarts de l'ancienne Confédération. Aujourd'hui, l'Allemagne propre ou (lonfédéralion du Nord, avec ses annexes du sud, liesse, Bade, Wurtemberg, Bavière, a 52 millions et demi d'hectares et pas tout à fait 38 millions d'habitants, ce qui la l'ait un peu plus petite, un peu moins peuplée que la France.

Si l'Allemagne nouvelle et l'Allemagne autrichienne renferment plusieurs millions d'individus n'appartenant pas à la nationalité germanique, hors de l'une et de l'autre, dans la Sui^be allemande, dans les départementsdu llaut-llhin, du Bas- Bhin, de la Meurthe et de la Moselle, dans le Luxembourg et le Limbourg, dans les provinces russes de la Baltique, vivent d'autres millions d'homnit's qui ont conservé la langue allemande.

Vue de haut, LMleniague se relève au sud ^ers les Alpes. Au nord, elle s'abaisse vers la mer, par une plaine immense que l'Océan recouvrirait s'il montait de 150 mètres. Entre la phiine et les Alpes s'élèvent des montagnes moyennes. Comme la très-bien dit un poète : « Ea haute montagne, la montagne moyenne et la plaine se suivent m Allemagne, du sud au nord, comme l'ode, l'idylle et la pro<e. »

Les massifs du l*elvou\, du mont Blanc, du mont Rose, les oberlands bernois et valaisan, la Bernina, les géants des Alpes appartiennent A la France, à la Suisse cl à l'Italie. Ecs systèmes alpins formant au sud de l'Allemagne une énorme barrière entre, les populations germaniques et italiennes ont aussi une grande élévation. Les massifs de l'Orller, de l'Ol^tzIlial, du Stubaier, le groupe des Hauts-Taucrn, que domine l'obélisque du

Gross-Glockner, portent des neiges éternelles sur leurs montagnes de gneiss, de schiste, de micaschiste, de granit, dépassant 3,000 métrés, allant presque à 4,000. Mais ils ne relèvent plus de l'Allemagne depuis cinq ans ; ils l'ont partie de provinces autrichiennes qui ont quitté la Confédération germanique après Sadowa. Les Alpes bavaroises, beaucoup moins hautes, possèdent les points culminants de l'Allemagne dans ses limites du jour.

Les chaînes de l'Allemagne centrale ont deux fois moins d'élévation que les Alpes bavaroises ; la plupart n'arrivent pas à 1,000 mètres. Une seule, le Riesengebirge (montagne des Géants), d'où descend l'Elbe, atteint la hauteur de \ ,600 mètres. Presque toutes sont composées de monts gracieux, appartenant aux formations géologiques les plus diverses, et bien différentes des hautes cimes stériles des Alpes, d'où les rochers brisés s'écroulent en avalanches.

Semblables à nos Vosges, elles attirent par le charme indicible d'une nature que l'homme n'a pas encore violée, par le calme de leurs solitudes, la profondeur de leurs forêts, la mélancolie de leurs lacs, la pureté de leurs torrents, la grAce de leurs cascades, la grandeur de leurs ruines féodales. De leurs roches gazonnées, des clairières de leurs forêts supérieures, le regard se perd en été sur une mer de verdure, en hiver sur un linceul de neige, que parsèment d'obscurs îlots de sapins aux aiguilles frangées de blanc par les frimats.

Ainsi se présentent le Schwarzwald, ou forêt Noire (1,495 met.), aux sommets arrondis noirs de sapins comme les ballons des Vosges, le Thûringerwald, ou Forêt de Thuringe, « Arcadie allemande », et le Fichtelgebirge (Monts des Pins), où les cultures alternent avec les forêts.

Quelques groupes ont des formes plus sévères, tel le massif basaltique du Rhœne qui, dit un géographe allemand, étonne ceux mêmes qui connaissent l'extrême Nord par une stc'rilité égale à celle des hautes régions Scandinaves. Vers les sources d'une des deux branches du Weser, le Vogelberg, autre groupe de montagnes désolées, est une des plus grandes masses basaltiques connues. Sur la rive gauche du Rhin, les monts de l'Lifel, volcans éteints, se recommandent pard'anciens cratères changés en lacs. Du côté opposé de l'Allemagne, le Riensengebirge

7 8 GEOGRAPUIE.

(1,601 met.) couvre la Suisse saxonne de ses superbes falaises et de ses monls cubiques.

Des montagnes moyennes à la mer s'étend, h des centaines de kilomi'tres, la basse plaine allemande, qui se relie du côté de l'est à celle de la Russie, et vers l'ouest à celle des Pays-Bas et à la France soptentiionale. Région d'une extn^me monotonie, si l'on n'y rencontrait des lacs aux rives boisées, de grandes forOts, des dunes et des mamelons assombris parles pins, des collines que leur isolement et l'uniformité de la contrée grandissent. Soigneusement cultivée par des paysans qui arrachent au sol tout ce qu'il peut produire, elle nourrit autant d'bommes que si elle était généralement fertile, et ses habitants exercent plus que jamais, par leur ville de Berlin, une influence décisive sur les destinées de l'Allemagne.

La contrée qui borde le littoral jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur déploie au loin des landes élevées en moyenne d'une quinzaine de métrés au-dessus de la mer, et des prairies occup.int la zone aqueuse r.aguére couverte de marécages. Uuclques-unes de ces prairies occupent 1000,;iOOO, 10,000 hectares et au delà. A l'est d*^. l'Elbe, dans le Mecklembourg, la Poméranie, la Prusse orientale et la Posnanie, les lacs couvrent en certains districts la moitié du territoire.

Les côtt'S allemandes se prélent mal à l'active navigation d'un peuple émigrant et commerçant. Klles bordent A l'ouest la mer du Nord, à l'est la BaKique. Le long de la mer du Nord, profonde de 20 ;\ "o métrés dans ces parages, le rivage est bas. Les lames de l'Océan y ont dévoré au moyen Age et jusqu'à nos jours de vastes campagnes, dont il ne reste que des îles ou des bancs de sable ; l'ancien littoral est indiqué par une série d'Ilots en partie rouL'és. ('.ependanl sur la plus grande partie des côtes, les ngrii ulleurs ont accepté le combat a\ec le flot, ils lui arrachent des lambeaux de terre, rattachent les îles au continent par des chaussées insubmersibles et dessùclicnt les marais qu'avait envahis la mer.

Sur le rivage de la Baltique, le domaine des eaux s'est, au contraire, rétréci par la formation de flèches sablonneuses ou /ichrutt'jcn, qui ont sT'^Jaré de la mer des estuaires ou hnjj ^ ^x'ixduellement transformés en terre forme, gràceauxalluvions des

fleuves. Le Niémen, la Pregel, fleuve de Kônigsberg, l'Oder débouchent dans des haff fermés par des nehrungcn. Le Niémen ou Mémel est surtout un fleuve russe. La Prégel. entraîne à la Baltique les déversoirs de beaucoup de lacs de la Prusse orientale.

L'Oder descend des forêts de sapins d'une montagne de la Moravie. Il voyage d'abord au milieu de populations slaves, et son principal affluent, la Warthe, rivière de plaine, se tient presque constamment en territoire polonais. L'Oder baigne Breslau et forme le port de Stettin, Nantes dont le Saint- Nazaire est Swinemunde, à l'une des deux embouchures du haff. La longueur de ce fleuve dépasse 900 kilomètres, l'étendue de son bassin approche de 31 millions d'hectares, dont une bonne partie en Autriche et en Pologne.

Plus à l'ouest, l'Elbe, artère centrale de l'Allemagne, se mêle à la mer du Nord par le long et large estuaire que sillonnent les navires de Hambourg, la ville ufîairéo. L'LIbe arrive toute faite de la Bohème par de superbes défilés dans des montagnes de grès. Elle passe à Dresde et serpente dans la grande plaine de l'Allemagne du Nord. Sa masse d'eau l'emporte sur celle de lOder; sa longueur, quelque peu supérieure à celle de notre Loire, n'atteint pas tout à fait d 100 kilomètres; son bassin comprend plus de lo millions d'hectares.

Au loin dans la mer, en face de l'estuaire de l'Elbe, Helgo- LAND surveille la côte allemande. Il y a 800 ans Uelgoland s'étendait sur 80 à 100,000 hectares; elle avait des champs, des prés, des troupeaux, des villes. Les Anglais régnent sur cette île devenue un îlot degrés bigarré de 1400 hect., mal défendu par une falaise de 60 mètres de haut qui s'écroule jour à jour dans le flot. Les Allemands redemandent cette île avec insistance à la Grande-Bretagne : « Campagne verte, falaise rouge, rivage blanc, c'est Uelgoland.»

Vis-ù-vis dllelgoland arrive aussi en mer le Weser, issu de rAlIcmagne centrale. Ce fleuve a pour branche mère la Werra qui se forme dans la forêt dcThuringe. Honforcé notablement par la Fulda, il passe des jolies montagnes moyennes du ccnirc à l'uniforme laideur de la plaine septentrionale. Son grand port, situé a^sez avant dans les terres, Brème (75,000 habi-

lants), est avec Hambourg le principal puini de départ de l'émigration allemande; c'est à milliers quelquefois par semaine que les futurs citoyens des Ktats-l'nis,de l'Australie, du Canada quittent ses quais pour le pont des navire?. I.e ^Veser, beaucoup moins considérable que lUderct que rfc^lbe,a500 kilomètres de long, avec un bassin de moins de .'i millions d'hectares.

Le Rhin est cher aux Allemands par les souvenirs de leur histoire, par les sites grandioses de sa vallée et surtout par la prétention qu'avaient beaucoup de Français d'en posséder toute la rive gauche. Ce fleuve superbe ne prend pas sa source «au pied du mont Adule, entre mille roseaux,» il sort des glaciers de la Suisse centraU*, traverse le lac de Constance (le premier de l'Allemagne pour l'étendue), perce les assises du Jura par la fameuse cascade de SchafTouse, puis s'engage, i HAle, dans la magnifique plaine rhénane comprise entre les Vosges et la forêt Noire. Au-dessous de Mayence, le lihin se fraye une issue ù travers les monts schisteux de l'Odenwald, baigne la base des anciens volcans du Siebengebirge, et coule en aval de (lologneA travers des phiines presque horizontales. V.n Hollande, son delta se mêle à celui de la Meuse et de l'Kscaut. Le cours du Rhin est de 1320 kilomètres, son bassin de 22 à 23 millions d'hectares.

Le Danube ou DDuau, fleuve autrement considérable que le llhin, n'appartient à l'Allemague que par son cours supérieur. Crossi des torrents veris de la Bavière, puis de l'hin, rivière suisse et tyrolienne, qui lui porte plus d'eau qu'il n'en a luimême, il passe X Vienne, traverse la Hongrie et va se perdre dans la mer Noire.

Lu Allemagne le climat est assez uniforme. Le sol s'y relevant conslamfnenf vors le sud, l'innueuic do l'altitude compense au midi l'influence de la latitude dans le nord. Augs- Itouig et Munich ont en moyenne un climat plus froid que Breslau, Slralsund et Copenhague; Hambourg a presque la même l(Miipéraliire annuelle qu'Innsbruck. De l'ouest à l'est se fait sentir un notable accroissemeul des froids de l'hiver. Dans cette direction la température moyeime de l'année s'abaisse : c'est qu'en marchant vers l'est, on s'éloigne des grandes étendues maritimes qui portent les vents chauds du sud-ouest et

ALLEMAGNE. g|

les tents humides du nord-ouest; on cesse d'Otre sous l'influence du courant du Golfe et l'on se rapproche de la grande masse continentale de la Russie et de la Sibérie, d'où viennent les vents glacés de l'est. La chute moyenne annuelle des pluies va de 53 centimètres dans le nord, à 68 ou 69 dans le sud.

En résumé, le climat de l'Allemagne est celui de la zone tempérée froide : la température moyenne annuelle y oscille entre 6° 50 et 11". La végétation varie suivant la latitude, plus encore suivant Taltitude, l'exposition et la plus ou moins grande distance de la mer. Quelques contrées favorisées, les vallées de la Moselle, du Rhin, du Neckar se vantent de ce qu'elles appellent leur « noble vin de feu. » L'Allemagne a plus de droits à s'enorgueillir de ses forêts, les mieux soignées, les plus sagement aménagées du monde. Elles couvrent plus de 11 millions d'hectares.

Dans l'ancienne Confédération germanique, qui laissait hors de son sein beaucoup moins d'Allemands que l'Allemagne officielle actuelle, vivaient 52 millions d'habitants, sur lesquels 8 à 9 millions de Slaves, 150,000 Danois, 150,000 Lithuaniens, 500,000 Italiens, 10 à 12,000 Wallons ou Français. Les 42 milHons d'Allemands proprement dits, fort mélangés d'ailleurs de Celtes, de Slaves, de Hongrois, de Finnois, s'accroissent rapidement par le surplus des naissances, mais cet accroissement est peu de chose en comparaison de ce qu'il serait sans l'émigration.

Habitant un pays dépourvu de frontières naturelles, si ce n'est du côté du sud, les Allemands n'ont cessé de déborder sur les contrées environnantes, autrefois comme conquérants, aujourd'hui plutôt comme industriels, commerçants et laboureurs. Ce sont eux qui détruisirent le monde romain et fondèrent le royaume des Lombards en Italie; ils envahirent les Gaules et renouvelèrent jusqu'à la Seine les populations devenues dans la suite la nation française. A la même époque et plus lard, ils contribuèrent par les Saxons et les Normands à modeler le fond celtique qui est aujourd'hui le peuple anglais; plus tard encore, ils conquirent par le fer, mais gardèrent par la charrue, par les métiers, par le travail, de, vaste» contrées habitées par des Slaves barbares et des Lithuaniens

82 GEOGRAPUIE.

païens, et ce mouvement de colonisation et de civilisation dure encore. Les Allemands sont les éducateurs de l'Orient slave cl hongrois. Ils en furent souvent It.'s bourreaux, témoin la Pologne.

Nous, issus de Rome, nous leur devons bien moins qu'ils ne nous doivent. Jadis ils nous portc-rent la féodalité ù la place du raunicipe. Au seizième siècle ils murèrent dans la Réforme l'esprit humain auquel des savants, des sceptiques, des ai listes de France et d'Italie ouvraient la porte du monde. Au siècle dernier, ils courtisaient leurs petits princes pendant que la France faisait un pas immense en avant. Récemment ils nous ont prouvé que le fond de leur morale est la Zwcckmœssigkeit (la fin justifie les moyens).

Xous connaissions mal l'Allemagne. Elle nous a montré que son dernier mut, c'est la discipline quasi-pécudesque, la science aux ordres de l'ambition, la brutalité au service de la violence et l'orgueil national tenant du délire. Orgueil mOlé d'injustice qui rend insupportables leurs plus beaux livres et leurs revues les plus savantes. On s'y lasse de rélcrnelle divinisation de l'esprit allemand, du cœur allemand, de la profondeur allemande, du sérieux allemand, du courage allemand, de la bonté allemande, de la force allemande, de la beauté allemande, de la pureté allemande, du vin allemand, de la bière allemande.

S'ils possédaient toute la ténacité dont ils se vantent, ils auraient fait de l'Kurope une Allemagne, mais leur malléabilité, leur servilité naturelle, leur facilité A apprendre plus qu'à prononcer toutes les langues les ont noyés au milieu de peuples qu'ils auraient pu façonner. La supériorité dans l'agriculture, dans l'industrie, dans le commerce, la supériorité numérique même ne les a pas empOclics de se fondre, et telle ville, ("elle contrée où l'on ne cunnait plu? la langue teutoime n'est peuplée que d'Allemands ayant gardé leurs noms tudesqucs ou les ayant traduits en slave, en hongrois, en italien. Quelques-uns des chefs principaux du mouvement national slave en Ruhéme, en Moravie, dans l'Autriche du sud, mouvement tout à fait antigermanique, portent des noms purement allemands.

Sans colonies, les Allemrmds colonisent partout : avec les

ALLEMAGNE. gg

Anglais dans les contrées où se parle l'anglais; avec les Russes partout où règne le tzar. Ils ont fourni aux États-Unis des millions de citoyens, aux jeunes nations de l'Aniérique du Sud des travailleurs actifs, des commerçants, des professeurs. Ils s'établissent en Algérie, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, dans les îles de la mer du Sud. Les Allemands sont le peuple cosmopolite par excellence. Le Saxon, le Hessois, le Souabois, et à un moindre degré le Prussien et le Bavarois ont pour patrie la terre entière.

Le monde est redevable à l'Allemagne. Elle ne lui fournil pas seulement des colons; elle lui a donné des génies scientifiques (ne nommons que Kepler et Leibnitz), deux des dix ou douze grands poètes de l'humanité, des musiciens qui ne sentent de rivaux, s'ils ont des rivaux, qu'en Italie. Avec la vieille Grèce, Rome, l'Italie, la France et l'Angleterre, ce sont les Allemands qui ont le plus apporté au trésor de l'intelligence ei de l'art. Aujourd'hui c'est avant tout le peuple chercheur, malheureusement ses savants cherchent trop ou croient trop avoir trouvé ; ils s'embrouillent souvent et s'expliquent d'habitude assez mal.

Les divisions politiques de l'Allemagne, fort compliquées avant lii guerre qui s'est terminée si brusquement par le coup de théâtre de Sadowa, sont encore très-bizarres. La Prusse, qui se composait, avant 1866, de deux grands tronçons, celui des plaines du nord-est et celui des contrées rhénanes, s'est annexé le Hanovre, le Sleswig-IIolstein, la Hesse-Cassel, Nassau, et s'est en outre subordonné divers Étals, la Saxe, Oldembourg, le Brunswick, une moitié de la Hesse-Darmstadt. Elle a dû abandonner le Luxembourg, mais au sud du Mein, qui est censé séparer de la Confédération prussienne les pays restés soi-disant indépendants, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg et la Bavière lui obéissent, et l'Allemagne autrichienne, rejetée en dehors de l'alliance, forme, avec la Hongrie et les provinces slaves, l'empire d'Autriche, avec une ville allemande, Vienne, pour capitale.

La CONFÉDÉRATION DU NORD a 41 millions et demi

8 4 GEOGRArniF.

d'heclares et 30 millions d'habitants, c'est-à-dire 73 habitante par kilona. carré, plus que la France ; or elle devrait enlretenii beaucoupmoins d'habilantsquc notre pays,carses grandesplainesdu nord sont peu fertile?, et dans l'ensenable elle vient bien après la France pour la bonté du sol et les faveurs du climat. La Confédération du Nord comprend la Prusse et ses annexion? récentes, le royaume de Saxe et vingt autres petits États.

La PRUSSE nouvelle, un peu moinspeuplée proportionnellement que la France (69 habitants par kilomiMre carré au lieu de 70), compte, sur un pou plus de 3;i millions d'hectares, 21 millions de citoyen?, dont 7 millions et demi dans le^ villes. Près de 3 millions d'hommes y relèvent de nationalités autres que l'allemande : 2,500,000 Polonais et prés de 150,000 Danois ont conservé leur langue, leurs traditions et l'espoir de se rogreiïer au tronc dont ils ont été coupés. Les Polonais habitent la Prusse orientale, le duché de Posen et la Silésie; les Danois, le Sleswig septentrional. 150,000 Lithuaniens, nationalité mourante, vivent sur les confins de la Lithuanie russe; 50,000 Slaves tchèques dans la Silésie; 80,000 ^Vendes, des Slaves aussi, sur la frontière de Saxe, à côté des 50,000 autres qui se trouvent encore dans ce royaume. Les t0,000i\ i 2,000 Français wallon? de l'Allemagne habitent sur les confins de la Belgique, au sud d'Aix-la-Chapelle.

La SAXE, traversée parl'Flbe, ne fait pas 1,500,000 hectares, mais la population y dépasse 2,400,000 Ames, soit U»2 individus par kilomètre carré, presque autant que la Beliiique (1C6), plus du double de la France. La Saxe doit cette densité à l'aclivifé prodigieuse de ses industries. Presque la moitié des habitants y logent dans les silles.

Dans la Confédération du Nord il y a plus de 21 millions de Protestants, au del;\ de 8 millions de catholiques et 350,000 juifs.

L'allemand qu'on y parle dans quelques provinces, dans la Saxe par exemple, à Hanovre, ;\ Brème, passe pourrie plus distingué. La langue allemande, très-riche, forte, non sans dureté, admirablement poétique, est mal armée pour la prose,

enchevêtrée, et perd sa clarté par l'abus de mois composés qui ne répondent pas toujours à une idée précise. En Allemagne môme, elle se divise en deux grands dialectes, aussi éloignés que la langue d'Oui et la langue d'Oc en France. Le haut allemand est l'allemand littéraire. Le plat allemand se parle dans les campagnes et dans les petites villes du Nord, principalement dans le Mecklembourg où les classes élevées mômes ne le dédaignent pas. Il sert à près de 10 millions d'hommes : par transitions, il devient au bord de la mer le hollandais et le flamand, qui seraient deux patois informes si des écrivains de génie n'étaient intervenus. Les dialectes germains conservent toujours de la vigueur, de la richesse, de la substance, mais ils tombent facilement dans une très-grande grossièreté de son et d'accent.

Six villes en Allemagne dépassent 100,000 hab.

Berlin (800,000 hab.) grandit avec rapidité, en dépit de sa situation dans une plaine inféconde, au milieu des sables et des pins. Elle s'étend sur une traînante rivière, la Sprée, affluent de la Havel, cours d'eau qui lui-mûme s'écoule dans l'Elbe par un chapelet de lacs. Herlin, régulière et monotone, naquit comme Paris sur une île et a comme Paris sa cité, sa rive droite et sa rive gauche. Beaucoup de ses maisons de brique recouverte de ciment ou de mortier ressemblent à des palais par leurs statues et parleurs colonnades, mais c'est moins pour ses monuments uniformes que pour la tristesse et la solitude des grandes plaines d'alentour que Berlin a été qualifiée de Palmyre du Nord. Cette ville, qui n'avait que 6,000 hab. au commencement du règne de Louis XIV, s'est développée sur un territoire originairement peuplé de Slaves. Le caractère, les aptitudes de sa population germaine y ont été aussi modifiés par le mélange avec les juifs et surtout avec les milliers de calvinistes fuyant la France après la révocation de l'édit de Nantes. Les Allemands, qui reprochent aux Français de s'appeler eux-mêmes la Grande Nation, nomment ingénument Berlin la capitale de l'intelligence. C'est, en tous cas, un centre industriel très-important, et après Hambourg la première cité commerçante de la Confédération du Nord.

Hambourg (225,000 hab.),sur unbras deTElbe^à 100 kilom.

86 GEOGRArniE.

de remboucliure de ce fleuve, premier port du continent européen après Marseille, promùne le pavillon allemand sur toutes les mers. Hambourg fut une des villes unséatiques,avec Lubeck (37,000 hab.),qui resta longtemps plus commerçante qu'elle, et avec Brome.

Breslau (172,000 hab.), sur l'Oder, commande à la Silésie, une des provinces jadis slave?, graduellemoiit germanisées par l'immigration allemande.

A Dresde (lo(i,000 bab ), il va tant de tableaux, d'objets d'art que celle capitale du loyaume de Saxe a reçu le surnom de Florence alkmnndc. Dresde s'étale dans une position ra\issante, sur lUlbe, qui ^icnl de quitter sa prison de Uulième par un défilé pittoresque.

Cologne (en allemand Kobi) a l-2."),0(»o hab. Au-moyen ilge ce lut un grand centre religieux, commercial, tinancier, la première ville allemande. On disait proverbialement : Londres en Anglelerre, Paris en France, Home en Italie, Cologne en Allemngiic. Cologne borde le iUiin. Llle.a choisi pour élever son église, qui doit être la plus belle du monde, un siècle où les cathédrales ne sont plus la force et l'honneur des cilés.

Kœnigsberg, sur la Hrégel, est un port animé, maislesgros vaisseaux sarrèlent à Pillau. ^

Hors de la Confédi^ralion du Nord, le GRAND-DUCHÉ DE

BADE(t,:;30,000 hectares; l,4:{;i,000 hab., deux tiers calholiques) ressemble à l'Alsace, qui lui fait vis-à-vis de l'autre côté du Uhin. Ainsi qu'elle, le grand-Duché se compose d'une plaine féconde et peuplée, de délicieuses vallées et de gorges dont les charmants ruisseaux descendent, clairs, rapides, tapageurs, du haut de mamelons couronnés de sapins. Seulement à Hade ces sapins et ces monts arrDudis s'appellent la forél Noire, et en Alsace les Vosges. Carlsruhe (.'{2,000 hab.), la capitale, ne vaut pas Mannheim, ville de conmierce, elle même moin.s connue et moins visitée que Bade, ^ille des plaisirs et du jeu de hasard.

Stuttgart, jolie ville de TO.onn iiahilanls, A i kilom. du Neckar, est le chef-lieu du WURTEMBERG (1,050,000 bec

tares; 1,778,000 hab., plusdes deux tiers protestants). Le Wurtemberg a sa part de la forêt Noire, presque tout le bassin du Neckar et une portion de la plaine du Danube. C'est l'ancienne Souabe, pays sympathique, par la grâce de ses pajsages et surtout par les bonnes et belles qualités de son peuple, intelligent et artiste, confiant, débonnaire, laborieux', attaché à ses devoirs et comme habitué à fournir à l'Allemagne des hommes de talent et de génie.

La BAVIÈRE, sur plus de 7 millions et demi d'hectares, ne nourrit pas tout à fait 5 millions d'habitants, dont plus des sept dixièmes catholiques. Elle comprend quelques admirables versants des Alpes, la haute plaine du Danube (la plus vaste des plaines élevées d'Allemagne : oOO à GoO mètres d'altitude), la Franconie ou région des sources du Mein, et, sur la rive gauche du Rhin, le Palatinat qui touche à deux de nos départements, le Bas-Rhin et la Moselle.

Comme Dantzig en Prusse, et plus que Dantzig encore, Nuremberg (80,000 hab.) a mieux conservé ses maisons du moyen âge qu'aucune autre grande ville de l'Europe centrale. Dans presque toutes les rues on dirait qu'on n'a remué ni pierre ni poutre depuis le XVI« siècle. Bien que riche et toujours industrieuse, Nuremberg a moins d'or et d'hommes qu'autrefois,, lorsque « le moindre de ses citoyens vivait plus à son aise que le roi d'Ecosse : » tel était à peu près le dicton. Augsbourg (50,000 hab.) a baissé aussi ; elle n'est pas, comme aux débuts de la Réformation, la cité la plus opulente de l'Allemagne du Sud, et ni d'elle ni de quatre autres villes, on ne peut plus dire avec le vieux [)roverbe allemand : les canons de Strasbourg, l'esprit de Nuremberg, la force de Venise, la magnificence d'Augbbourg, l'or d'Ulm dominent le monde.

Munich (en allemand Mïuichen), a succédé â Augsbourg et à Nuremberg; elle compte 170,000 habitants et héberge beaucoup di3 peintres, de sculpteurs, de musiciens. La présence de ces artistes, ses vastes monuments modernes copiés sur le grec, la richesse de ses galeries et de ses collections d'art l'autorisent quelque peu à se traiter (ï Athènes allemande. Elle s(î fluKe avec plus de justice d'être la capitale de la bière ; nulle part on n'en

88 GEOGRArniE.

boit autant et de meilleure. Munich, résidence du roi do Baviire, n'a point une situation avantageuse, et sa prospérité est d'ordre administratif et factice. Klle s'élève à i>8S raùlres d'altitude, dans une plaine de graviers élevée, froide, nue et laide, en vue des Alpes, le long du rapide Isar aux belles eaux vertes.

Le LUXEMBOURG (260,000 hectares, 200,000 hab.) ne fait pas partie de la Confédération du Nord. Officiellement il dépend du roi de Hollande et s'administre à son gré. Compris entre la Prusse, le Luxembourg Nvallon ou belge et le département français de la Moselle, il parle un patois allemand. Tous les Luxembourgeois professent le catholicisme. La capitale, Luxembourg, contient 1;),000 habitants. Sa rivière, l'Allette, appartient au bassin de la Moselle.

36 millions d'habitants, 2 millions de moins que la France, sur un espace de 02 millions d'hectares, H millions de plus que notre territoire ; ;i8 individus par kilomùlrc carré, 70 chez nous, voiiil l'Autriche comparée A la France.

Le Danube est le grand lien de l'empire d'Autriche.

Dans le grand-duché de Bade, X environ 700 mètres d'altitude, prés de Donaucschingen, dans une plaine marécageuse qui fut un lac, se rencontrent deux jolis torrents, nés dans les sapinières de la forêt Noire, la Hrege et la Hrigach. Ils forment la Donau des Allemands, le Danube, long de 2,soo kilom(Mres, second lleuve de l'Kurope. Plus court que le Volga de quelques centaines de kilomètres, ayant un bassin presque deux fois plus petit (SO millions seulement d'hectares contre près de l.iO millions), le Danube l'emporte de beaucoup sur le fleuve russe par la beauté de ses rives, les souvenirs historiques, la diversité des peuples qui vivent sur ses bords et la di-

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recfion de sa vallée : il mène de l'Orient aux montagnes de l'Europe civilisée, tandis que le Volga conduit des déserts de l'Asie centrale aux froides forôts de la Russie du Nord. AveclaMéditerranée,le Danube est le grand chemin de l'Europe à l'Asie.

La Donau se grossit des eaux vertes qui lui viennent des Alpes de la Bavière, de la Suisse et du Tyrol plus que des petites rivières moins pures que lui envoient les plateaux de la Souabe. Elle-môme serait d'un beau vert clair sans les particules argileuses que lui verse le ravinement des pluies d'orages. En général, le Danube est quelque peu louche : turhidus et torquens flaventes hier arenas (I). Il se renforce de Tlnn, l'une des trois ou quatre grandes rivières des Alpes, plus considérable au confluent que le Danube : c'est qu'elle arrive enflée par les glaciers des Grisons, canton suisse dont elle s'échappe en se tordant au fond des gorges de Finstermunz ; les ferner ou glaciers du Tyrol et du pays de Salzbourg en font plus bas un très-puissant cours d'eau.

Au-dessous de Linz, vers Grein, la vallée du Danube s'étrangle entre les contre-forts des Alpes et des monts de Bohême; le lit du fleuve se resserre ; un moment il n'y a plus même 100 mètres d'une rive à l'autre, des rochers tourmentent les eaux qui s'effarent, se brisent et tournoient. Ce passage célèbre se nomme le IVirbel ou le Strudel (remous, tourbillon).

Délivré des gorges de la haute et de la basse Autriche, le Danube passe à Vienne. Il reçoit par la March ou Morava les eaux de la Moravie, entre dans les plaines basses de Hongrie en aval de Presbourg, absorbe la Drave et la Save, venues des Alpes calcaires, engloutit la traînante et sinueuse Tlieiss, rivière centrale de Hongrie, puis pénètre en Turquie et tombe dans la mer Noire.

Hormis le littoral de l'Adriatique, la Bohème, qui dépend du bassin de l'Elbe, la Silésie et la Galicie inclinées vers la Vistule et le Dniester, toute l'Autriche relève du Danube.

L'Autriche tient sa bonne part des Alpes. Dans le TYROL cl les montsdeSalzbourg, dans les massifsderOrller,dcr(H;(/.(lial, du Stubaicr, des Hauls-Tauern ou Gross-Glockner, elle rivalise

(1) Le Danube trouble, roulant des sables jaunes.

90 GEOGBAPniE.

avec la Suisse pour l'étendue des glacier?, la hauteur et l'abondance des cascades, la fraîcheur des pAturages, le charme des lacs retenus par des digues de roches aux étranglements des vallées. Par un poiîit les Alpes Tyroliennes triomphent mOme des oberlands hehétiques : la végétation y étale beaucoup plus de richesse et de variété. Il y a 30'J glaciers grands et petits en Tyrol, rien que dans lïttzlhal et le Stubaier ; le seul r»i:tzthal renferme :i7,!iO0 hectares de glaces, le Tyrol entier l2r.,;;oo. \A montent les premiers Eummels de l'empire, le Gross-niockner (3,795 métrés) et l'Orller (3,907 métrés). Nombre de pics dépassent 3,000 mètres.

Dans les monts de la basse Autriche, compris entre l'Kns et le célèbre passage du Sommering, aucun sommet n'atteint 2,300 métros. Au sud-e^t, dans les Alpes calcaires où les populations allemandes font graduellomont place aux Slaves, les cimes trés-élevées sont rares. Le Karawanlva, entre la Drau et la Save, se redresse en magnifiques arêtes calcaires d'un rouge pâle ; mais son plus liant piton se lient modestement à 2,280 mètres. Le Terglou, qu'entourent les sources de la Save, a plus de 2,8.'i0 mètres; son nom ^lave, Friglav, signifie les trois pointes. C'est lui qui porte les dernières glaces orientales des Alpes. On dit que de son sommet se déploie le panorama le plus grandiose de l'Autriche.

Au midi de la Save, et jusqu'au rebord des versants stériles qui longent de près l'Adriatique, s'étend le Carst, plateau de 500 mètres d'allilude. Le Carst, pays calcaire par excellence, tire son originalité de l'Apreté de ses roches vives, de la déchirure et de la cassure de ses arOtes, de la profondeur de ses cavernes, où fuient dans l'ombre, en sourdes cascades, des torrents que revomissent près de la mer des sources magnifiques. Le Timavr, rivière de 50 mètres de largeur, qui se jette dans l'Adri.i tique après un seul kilomètre de cours, reçoit des lacs enfermés sous le Carst le cristal de ses sept fontaines. Les sources du Tiniave jaillissent au pied de la roche, près de Duinc., non loin de Tricstc. Les eaux de cette fontaine de Vaucluse sont celles de la Kecca, torrent qui s'engoutTre avec fracas, prés de Neukofl, dans une galerie du Carst. Une autre ri\ière transparente sort du sol de iautre côté

AUTRICDE. 91

des monts, dans le bassin du Danube: c'est la Poïk. Elle se perd sous (erre et parcourt les corridors et les salles de la fameuse grotte d'Adelsberg, où vit un curieux reptile à peu près aveugle, le proteus anguinus. Évadée de la caverne sous le nom d'Unz, elle rentre dans les entrailles du Carst près de Jakobowilz et reparaît par les superbes sources qui forment la Laibach, affluent navigable de la Save.

Le Carst se relie vers le sud-est aux montagnes tourmentées et nues de la Dalmatie. Dans leurs flancs ruinés les chaînons dalmates cachent aussi de très-belles fontaines amenant la fraîcheur et la verdure aux gorges accablées parla réverbération du soleil sur les roches hautaines. Telle jaillit l'Ombla, près de Raguse, petite ville qui fut au moyen âge une florissante république. L'Ombla n'a que 2 kilomètres de long, mais sa source est si forte que la rivière porte aisément bateau. On suppose qu'il faut chercher l'origine de ce cours d'eau dans la Trébcnslizza, torrent qui disparaît sur les plateaux turcs de l'Herzégovine.

Du haut des monts de la Dalmatie, fatigués des vents, le re- £;ard porte souvent jusqu'à l'Adriatique dont la rive frangée de fiords lumineux ressemble à une Norvège où mûrirait quelquefois le dattier. Il lui manque les glaciers et les cascades, mais ses escarpements littoraux, ses archipels montueux et chaudement éclairés lui donnent la beauté simple qui est la gloire du midi méditerranéen et l'un des charmes de la planète. Jadis, on le prétend du moins, la Dalmatie faisait vivre dix fois plus d'habilants qu'aujourd'hui. Son indigence et sa dépopulation viendraient des Vénitiens qui abattirent ses forêts pour l'entretien de leur marine.

Près de la côte, des îles élevées, accidenlécs, allongées, portent, du nord au sud, les beaux noms italiens de Vecjlia, ChcrsOy LungUy IncoronatiyBrazzay LesinUy Lissa, Curzola, La{/osia,Mcleda, Deux vents, l'un froid, l'autre chaud, y rendent souveiit les plus oeaux jours insupportables ; la bovriy le vent froid, arrive du nord-est; elle ressemble ù notre mistral par sa force et sa tyrannie ; le vent chaud, le sirocco, vient du sud-ouest. Tous deux soufllent aussi sur le rivage voisin de ces îles. \ rexlrémilé méridionale du littoral, un canal étroit de ces îles conduit les Ilots

92 GEOGnAPDIE.

de l'Adriatique dans le golfe de Cattaro, l'un des mieux abritéf du monde. Les monlagnes qui se reflùlent dans ses eaux appartiennent au massif montériégrin (Turquie).

Des sommets des Alpes calcaires les plus avancés vers l'est, le regard se perd sur une plaine immense où la Duna et la Tisza coulent entre des rives mouillées et fiévreuses. Duna est le nom hongrois du Danube, Tisza celui de la Theiss, et celte plaine est la plaine de la basse plaine de HONGRIE, séparée <le la haute Hongrie par les pittoresques défilés de Gran, défilés que le Danube a creusés entre des monts de porphyre et de trachyte, et de charmantes collines agrestes. La plaine de la haute Hongrie n'a pas 000,000 hectares; on l'a nommée le « jardin de l'Occident. » Celle de la basse Hongrie s'étend sur près de 4 millions d'hectares.

La Das^k-Hongiiik va du Danube aux premiers renflements des Carpalhes et des monts transylvains, si plate que, lorsque la Theiss déborde, ce cours d'eau dont les poissons, dit-on, forment le tiers, y recouvre jusqu'à un million d'hectares. Prés des rivières, en dépit d'immenses travaux hydrauliques, on ne rencontre guère que flaques d'eaux, bras morts ou dormants, bas-fonds de roseaux où bourdonnent les moustiques, longs marais peuplés d'oiseaux aquatiques et de sangsues, lits de tourbe, i^mretz ou prairies boueuses. Quand on s'éloigne des rives malsaines de la Theiss, du Szamos, du Kœrœs, du Maros et diHeurs afduents, l'aspect change ; la plaine, aux villages rares, gros comme des villes, porte de riches moissons; et dans les prairies à perle de vue paissent de grands troupeaux de bœufs à cornes gigantesques.

loutre la Theiss et le Danube, dont le cours est exactement parallèle pendant trois à quatre cents kilomètres, se prolonge la Mésopotamie hongroise, la Puszta.La Puszla, large de 80 à 90 kil., avec un contour de plus de 500, est un désert plat qui a ses mirages comme ri'lgypte, ses sables volants comme les Landes, des chaleurs de Sahara, des froids polaires, des vents affreux, tantôt brûlants, tantôt glacés. L'arbre, la source, le ruisseau lui font défaut sur de larges étendues qu'accidentent mal quelques buissons, et de temps en temps des couches de sel, reste des lacs desséchés.

AUTRICnE. 95

Pourtant la Piiszta, d'ailleurs fertile, est belle : d'abord de la libre expansion du regard qui maîtrise toute la plaine jusqu'à rhémicyclebleu des Carpathes ; puis de la grclce de ses grandes prairies naturelles. Des csarc^as, maisons basses en pisé, servent de demeure à des bergers nomades et barbares, les czi/cosy gardeurs de chevaux, les gulyaSy gardeurs de bœufs, lesju/iacz, gardeurs de moutons, les kanaczj gardeurs de porcs. Les czikos sont les gauchos de l'Europe. Les sauvages gulyas habitent des chaumières pointues faites de roseaux; le juhacz préserve du loup ses immenses troupeaux avec le secours de sa hache et de ses chiens féroces; le kanacz promène ses bêtes dans les forêts de chênes et manie sa hachette avec une dextérité redoutable.

Sur la rive droite du Danube, dans la direction des Alpes, la plaine de Hongrie se relève plus vite. Au pied de la forêt de Bakony, monts bas (750 met.) vêtus de hêtres et de chênes, le lac Balaton couvre 132,000 hectares, mais il a très-peu de profondeur. Entre la forêt de Bakony et Vienne, le lac Fertœ (Nieusedel), quatre fois plus polit que le Balaton, n'est autre chose qu'un marais à peu près desséché maintenant.

Au nord et à l'est de la plaine hongroise s'étagent les Carpathes et les monts Transylvains. Les Carpathes forment une chaîne importante par sa longueur et par son aire. Elles séparent en partie l'Europe germaine de l'Europe slave. Elles ont pour point culminant le Tatra (2,648 met.), massif isolé montant presque aux neiges éternelles : fait de granit et de gneiss, le Tatra darde en l'air des pics pointus prolongeant au-dessus des nuages des versants presque à pic; à mi-hauteur il porte de petits lacs verts appelés les Yeux de la Mer; de ses flancs découlent un tributaire de la Vistule, la Dunajec, et la ^Vaag, grosse rivière qui court au Danube par une superbe vallée.

Le Plateau Transylvain (6 à 7 millions d'hectares; altitude moyenne GoO met.) pourrait se glorifier du nom de Suisse de l'Europe orientale. Ainsi que la Suisse, il partage ses montagnes, ses vallées, ses forêts pleines de lynx, de loups et d'ours, entre trois peuples (Roumains, Hongrois, Allemands) et il domine au midi la plaine valaque et le lointain Danube, comme l'acropole helvétique regarde de haut la plaine lombarde et le Pô. Ses pics les plus élevés, le Negoï, le Buceo,

94 GEOGHAPIIIE.

rOrlalui, n'arrivent pas tout à fait à l'allilude du Tatra. Parmi les provinces de cet empire qui est riche do 18 millions d'hectares de forCts, la Transylvanie tient le premier rang pour l'étendue proporlionnelle et la hcaiité de ses bois, où les arbres touffus de la zour tempérée s'allient aux résineux ailiers. Des épicéas, et des sapins y grandissent jusqu'à 200 pieds de hauteur. Les forêts les plus nombreuses elles plus profondes croissent sur le pourlour de la province. Dans la Croatie, dans riilsclavonie, dans la rude Bukovine, les arbres à aiguilles atteignent aussi la première grandeur.

Les 30 millions d'Autrichiens ne forment pas une natioQ unie par la langue, la religion, l'histoire et les mœurs. L'empire d'Autriche constitue un assemblage de peuples divers et raOme ennemis, centralisés par une administration ayant pour chef un empereur d'origine allemande. Les vœux de ces dillerente? provinces sont différents. Les unes se sentent attirées vers l'Allemagne, d'autres vers la Russie, d'autres encore vers la Roumanie. La prétention légitime qu'ont la lloiigrie, la Galicie, la Roliùme, les peuplades slaves du sud, de recouvrer leur antique indépendance, ou du moins de garder intact le trésor de leur Luiguc et de leurs souvenirs, met incessamment en question la paix de l'Autriche. Ainsi que pour la Turquie, une confédération libre des peuples qui se sont donné rendezvous sur les deux bords du Danube et sur les versants des Carpathcs, voilà la seule issue du présent et la seule garantie de l'avenir.

On compte en Autriche, en nombres ronds, plus de 9 millions d'.Mlemands, IG à 17 millions de Slaves, ;i à G millions de Hongrois, prés de 3 millions de Roumains ou Moldo-Valaques, près de G00,000 Italiens.

Les Allemands, du sein desqui^ls partit le mouvement de centririisalion qui a édilié l'empire, ressemblent à leurs frères d'Allemagne, mais ils ont moins produit dans les sciences, les lettres, les arts. Ils ont beau être plus de neuf millions, d'après les recensements ofticiels qui leur sont sciemment favorables. Le groupe compacte immédiatement contigu à la n Grande Allemagne », le seul qui pourrait s'unir à la masse germaine sans que sa défection lésAt les autres nationa-

lités de l'Autriche, ce groupe ne fait guère plus de la moitié, certainement pas les deux tiers du nombre total attribué par les dénombrements. Les théoriciens du Deuischthwn (pangermanisme) réclament toute province renfermant des Teutons, que ces Teutons prépondôrent ou soient noyés dans une foule ennemie. Sur l'Elbe, le Danube, la Drave et la Save, les Allemands auraient tort de se choquer à des peuples vivaces appuyés à l'est sur le colosse russe, qui regarde et s'apprûte.

L'ouragan qui couve sur les vainqueurs de Sadowa et de Sedan se forme rapidement dans les régions slaves de l'Autriche, en particulier dans la BohOme que des bouches prévoyantes ont appelée der Keil im Bnitschlands Fleische, le coin dans la chair allemande. Ils peuplent à eux seuls la Haute et la Basse- Autriche, le Tyrol allemand et le pays de Salzbourg; ils font la majorité dans la Styrie et la Carinthie et sont au nombre de 2,375,000 dans la Bohême, la Moravie et la Silésie autrichienne, trois provinces qu'on réunit souvent sous le nom de Pays de la Couronne de Wenceslas. En Hongrie, ils ne forment nulle part un corps de nation. En Transylvanie, ils sont 235,000: on les y nomme Saxons, mais leurs ancêtres vinrent surtout de la Flandre e-t de la contrée d'entre Meuse et Moselle.

Les Tchèques ou Bohémiens, Moraves, Slovaques de Hongrie (0,730,000), les Polonais (2,380,000) et les Ruthôncs (3,104,000), en tout plus de \2 millions d'individus, c'est le ban des Slaves du Nord. Chaque groupe a sa langue ; le tchèque se rapproche du polonais, le ruthène du russe, le slovaque des idiomes slaves du sud. Les Huthènes se rattachent au grand tronc des Petits-Russes; ils se trouvent dans la Galicie orientale et dans trois comitals (départements) de Hongrie, ceux de Marmaros et de Beregh-Ugocza, sur la haute Theiss, et celui d'Unghwar : celui-ci sur le Bodrog, qui se perd dans la Theiss, au pied des Hégyallja, monts trachyliques (les Ilégyallja livrent leurs versants inférieurs aux vignobles universellement fameux de Tokay). Les Huthènes se donnent le nom de Russy et appellent leur patrie Zemlia rus (terre russe) ; il sont envahissanis et gagnent sur tous leurs voisins hétérogènes : sur les Polonais au delà du San, jadis leur frontière, sur les Hongrois, sur les Roumains do la Bukovine.

96 GÉOGRAPUIE.

Les Slaves du sud, Serbes et Croates, Slovènes, plus de 4,300,000 hommes, peuplent des districts de la Styrie et de la Carinthic, la Carniole, l'Istrie et la Dalmatie, quelques parties de la plaine hongroise, la Croatie, l'I^sclavonie, les Confins Militaires. Les Slaves autrichiens du sud furent grandement renforcL's, dans les dernières années du XV11« siècle, par l'arrivée de 40,000 familles serbes des montagnes de Prisrea fuyant le territoire ottoman. Ils parlent des dialectes du serbe, idiome Irès-voisin du russe. La ville qu'ils regardent comme leur métropole et d'où part leur mouvement national, Zagreb, voisine de la Save, s'appelle Agram hors de l'Lurope slave.

Soit dans le nord, soit dans le sud, les Slaves de l'empire font une race robuste, en grand progrès sur son passé. Ce qu'ils ont de civilisation leur est venu principalement des Allemands, qui de tout temps ont émii^ré chez eux comme ugriculleurs, ouvriers et marchands, et s'y sont plus souvent fondus dans la masse slave qu'ils ne l'ont germanisée : de là tant de villages où des noms allemands sont portés par des paysans et des bourgeois usant de dialocles slaves.

Les Hongrois ou Magyares habitent bien. plus la plaine que la montagne hongroise. Sous le nom de Szeklers, on en rencontre 575,000 en Transylvanie. Ils ne s'accroissent gui'-re ; on dit leur race peu féconde. Ce sont dos hommes à peau brune, à cheveux longs et noirs, à grandes mousiachosj ils ont l'œil brillant et fier : c'est dire combien ils diil'èrenl le plus souvent de leurs compatriotes allemands et slaves. Peut-iHre fils des Huns, en tous cas parents des Finlandais et des Turcs, les llonj,Mois franchirent, il y a mille ans, les Carpathes et tombèrent dans la plaine du Danube, où erraient alors des restes de peuples barbares. Allila avait eu son palais de bois sur la Theiss, les Hongrois se fixèrent aussi de préférence le long de cette rivière. Ils furent d'abord le fléau de l'Europe. Leurs cavaliers rapides poussèrent leurs razzias à travers l'AUemagne jusqu'à nrenoblc et à l'.mbrun, dans le Dauphiné. Les empereurs allemands les ballirent.

Lorsqu'ils se furent convertis au christianisme, ils se tinrent plus tranquilles dans leurs sieppes et adoucirent à la longue, par descroisements avec les Slaves et les Allem.inds, la laideur pri-

mitive de leur race. Mais ils gardèrent, malgré ces mélanges, avec une ténacité merveilleuse, leur langue, leur caractère et leurs passions, leur fierté de iMagyare, leur mépris de l'étranger^ leur passion pour leur belle patrie qu'ils appellent volontiers le Paradis entre les quatre fleuves et les trois montagnes.

Cette fierté a fait leur force. Pressés et comme étranglés au milieu des Slaves, attaqués par les Turcs, dominés par les Allemands, ils ont tenu bon contre tous, et aujourd'hui ils sont politiquement prépondérants dans la partie orientale de l'empire. Les Hongrois ont conservé de leurs instincts nomades tout ce que la civilisation en peut souffrir. Ils préfèrent la plaine à la montagne, car il est plus commode d'y galopera cheval, la campagne à la ville, le pastorat à la vie agricole, les cultures faciles à celles qui rapportent beaucoup avec beaucoup de travail. Ils restent aristocrates, amis de l'éclat, obsédés parle point d'honneur, patriotes jusqu'au ridicule, mais par cela môme capables de courage et de dévouement, enthousiastes et fermes à la fois, ayant en beaucoup de cheses l'esprit juridique et pratique. Ils semblent nés pour commander. Leur langue est riche en formes et sonore. L'espagnol de l'Orient, comme on le nomme, n'a aucun rapport avec l'allemand et les dialectes slaves ou le roumain qui l'entourent, étant des langues qu'on nomme agglutinantes ou polysynlhétiques. En Europe, elle s'apparente au finnois et au turc.

Les 2,900,000 Roumains se groupent dans la Transylvanie, la Bukovine, les Confins Militaires, le Banat de Temesvar. Cette race, pauvre et ignorante, intelligente, envahissante, ne se distingue ni par l'idiome ni par les mœurs des Roumains de Moldo-Valachie et de Bessarabie, avec lesquels elle forme une nation compacte de 7 à 8 millions d'hommes. Sa langue descend du latin comme la nôtre, mais elle a accepté un grand nombre de racines slaves.

Les 600,000 Italiens peuplent le sud du Tyrol; ils en chassent lentement mais sûrement la langue allemande, qui recule insensiblement vers le nord, en remontant l'Adige, et qui finira par être repoussée jusqu'à la ligne de faîte entre Pô et Danube. Ils vivent aussi dans la vallée de l'isonzo, fleuve qui va du Terglou au golfe de Triesle, sur le littoral d&

ristric, et sur la côlc de la Dalmatio. Dans cctfe derniiTe province, qiin l'Italie réclame comme lui appartenant par la langue, il n'y a guère que 00,000 Italiens sur îOO,000 habitants.

Par un pliénomùne étrange, notable rurtoul en Hongrie, en Transylvanie, dans le Banat et les Confins Militaires, les langues et les nationalités se pénètrent trùs-peu en Autriclie. Il y a telle contrée où des Hongrois, des Slaves, des Roumains, vivent côte h côte depuis des siècles sans avoir rien abdiqué de leurs dialectes, de lelirs idées, de leurs usages, de leurs préférences et de leurs anlipalliies. Souvent deux, trois, quatre communes limitrophes sont aussi étrangères l'une à l'autre que si la mer, de hautes montagnes, des centaines de lieues les séparaient.

On a remarqué que les Slovaques, et surtout les Allemands, passaient plus lacilement à une nationalité étrangère que les Roumains, les Ruihènes et les Magyares. Au commencement du siècle, Klausembourg était essentiellement allemande. Aujourd'hui c'est la capitale des Hongrois transylvains; les noms germains y dominent encore parmi les ouvriers et les bourgeois, mais ceux qui les portent parlent hongrois et se considèrent comme Magyares. On en pourrait dire autant d'autres villes et d'une quantité de \illagos devenus hongrois, roujnains et slovaques. Dans le banal de Témesvar, par exemple, et dans les Conflns Militaires, les Serbes plient rapidement devant les Roumains.

On a recensé en Autriche 27 millions de catholiques, 3 à 4 millions de protestants, presque autant de grecs, et 11 à 1200,000 d'Israélites.

Avant la guerre de 1S()6, l'empire se divisait en pays faisant partie de la Confédération germanique et en paNs non allemands. Maintenant, il comprend les [lays cisleithans et les pays Iransleithans. Les pays cisleithans (en amont de la l.eitha, petit afiluent du Damibe), ou Autriclie propre, logent des nationa- \i\é< qu'aucun lien si^rieux n'unit : Allemands, Slaves du sud, Tchèques de llnhème, de Moravie et de Silésie, r'olonais et lUilhènes de dalicie. Les pays transleilhans, ou Hongrie, comjtrennent la Honîrrii^ propre, la Transylvanie, les Confins Militaires, ri'.sclavonic, la Croatie et la Dalmatic. Pas plus que

AUTRÎCnE. Q9

dans l'aulre groupe, il n'y a d'union réelle; les peuples y sont plus désireux de se séparer que de se resserrer et de se soumettre à la prépondérance magyare. Ces haines de nation à nation font perdre aux deux régions officielles de l'Autriche le bénéfice de la fécondité de leur sol et de leurs immenses ressources.

Vienne, capitale de l'empire, a plus de 825,000 habitants avec ses faubourgs, dont un quart au moins sont des Slaves ou des Hongrois. Elle est située au pied des derniers renflements des Alpes, en vue des Carpalhes, à 146 mètres d'altitude, près de la limite entre les Allemands et les populations slavohongroises. A quelques pas coule un bras du Danube; ce fleuve, en ce point, vient de quitter les gorges de l'Autriche, pour s'épandre en plusieurs branches dans la haute plaine de Hongrie. Vienne se compose d'une vieille ville et de trente et quelques faubourgs, faisant cercle autour d'un glacis de 300 à 400 mètres de largeur. Les édifices historiques, les églises, les palais où s'administre l'empire se pressent dans l'ancien quartier, siège de la cour et de la noblesse, centre d'un prodigieux mouvement de voitures. La température moyenne annuelle de Vienne est d'un degré inférieure à celle de Paris.

Prague (145,000 habitants), la Piaha des Tchèques, fut un moment la ville savante de l'Europe. Au commencement du quinzième siècle, 200 docteurs enseignaient dans son université, suivie par plus de trente mille étudiants. Alors, diton, le clocher de sa cathédrale avait 169 mètres de haut. Admirable par sa sj^tuation et par ses monuments du moyen âge, Prague trempe ses pieds dans la Moldava, large rivière brunâtre qui est la vraie branche-mère de l'Elbe, car elle vient de plus loin et elle roule plus d'eau. Devant Prague, qui est située à 300 mètres d'altitude, la glace emprisonne la Moldava 06 à 67 jours par an en moyenne. Un pont de près de 600 mètres de longueur traverse la rivière.

Prague domine la BOHÊME (5,200,000 hectares, 4,700,000 habitants), centre géographique de l'Europe et région trèsimportante dans l'empire par la lutte acharnée que l'élément allemand ou envahisseur y livre ù rélémeiit IclièqiK! ou autochlhone; celui-ci perdit sa prépondérance à la déroute de la

Maison-Rlanclic, dans la première période de la guerre de Trente-ans. Les Tchèques ont la grande majorité en Bohême, et, aprùs les Juifs, l'empire ne renferme aucune race qui s'accroisse aussi rapidement que la race tchèque. 11 n'y a pas deux millions de Germains en HoliOme, contre près de trois millions et demi de Tchèques. La nationalité tchèque est le rameau le plus civilisé de tous ceux qui poussent du tronc slave, les Polonais mî^mes compris. La Bohème se rattache à la Moravie, également peuplée de Tchèques avec 30 centièmes d'Allemands, par des plateaux doucement ondulés, et par la Moravie elle se relie à la grande voie du Danube. De fout autre cô!é, des montagnes la serrent, forêt de la Bohème, Erzgebirge, monts des Géants, et le bassin bohémien, ne s'ouvre sur le reste du monde qu'à son extrémité septentrionale. Là, entre les Sudèteset l'Krzgebirge, passe la Labe, l'Klbe des Allemands, dont la haute vallée sinue au pied des falaises et des montagnes cubiques de la Suisse saxonne. Ce défilé, menant de Prague à Dresde, est la principale porte par laquelle les populations allemandes qui assiègent la Bohème pénètrent dans le pays et s'y mêlent de plus en plus aux Slaves indigènes.

Lemberg est la capitale de la GALICIE (8 millions d'hectares, dont nn peu plus d'un tiers aux Polonais; plus de ."» millions d'habitants). La (lalicie est, comme la Bohème, une des provinces les plus considérables de l'empire ; mais il n'y a pas combat d'influence entre les Allemands et les Slaves, (le pays froid, fertile et boisé s'incline au nord a ers les plaines de la Pologne, au sud-est vers celles de la Russie. Au sud, il s'adosse à des montagnes de grès, les Carpalhes, très-boisées, très-sauvages et hautes ici de l,')00 à '2,000 mètres. La Galicie ne renferme que des éléments slavcscl l'anlipalhie de jour en jour plus prononcée entre les Polonais de la Vistule et les Ruthènes du bassin (lu Dniester ou l{ulhénie Rouge, est une brouille de famille. Lwow on I.emhcrg (70,000 hahitanti;, 1 /H Jiiifs)s'élève en terre rulhène, vers la frontière des deux nationalités, près de la ligne de partage entre la Vistule elle Dniester. Cracovie, sur laVistul), est loin des 100,000 citoyens qu'elle renfermait dans ses murs quand elle gouvernait la Pologne.

La grandeur de Pesth (132,000 habitants) date de ce siùcle. Maintenant capitale de la Hongrie et sa ville la plus importante, Pesth se relie, au-dessus du Danube, par un pont suspendu de prùs de îiOO mètres, à Ofen ou Bude, qui fut la principale cité et la forteresse des Magyares. Debreczin, la vraie métropole nationale des Hongrois, n'a pas plus de 60,000 Ames. Sur le steppe aride, les maisons de ce village immense forment un labyrinthe de rues où la poussière de l'été succède aux boues hivernales et prin lanières.

Trieste (65,000 habitants, 4,000 seulement au commencement du dix-huitième siècle), Trieste est bâtie sur l'Adriatique, au pied du Carst. Les Allemands l'appellent le Hambourg du Midi. Elle a hérité de Venise : la langue italienne, les mœurs d'Italie y régnent, et cette ville n'a rien de slave et d'allemand.

La Belgique soutient 5 millions d'hommes sur moins de 3 millions d'hectares, dont un sixième en forêts; on y compte 166 habitants par kilomètre carré, contre 70 seulement en France.

La Belgique n'appartient pas à une nation compacte. Deux • peuples ditférents de langages, d'affinités, de tendances, y vivent sous la même loi dans deux pays différents de nature et d'aspect.

Si du champ fatal de Waterloo on tire deux lignes, l'une à l'est vers le point où la Meuse sort de la Belgique entre Liège et Maëstricht, l'autre à l'ouest vers l'endroit où la Lys pénètre sur le territoire belge, on divise le royaume en deux régions : au nord, cinq provinces peuplées de Flamands, au sud, quatre provinces peuplées de Wallons.

Dans une étendue àpeu près égale à la surface du pays wal- Jon, le pays flamand a plus d'habitants etplusde richesses. Sur les cinq millions de citoyens du royaume il en réclame près de

(rois. Les piovincos qui le forment sont la Flandre occidentale, la Flandre oricnlale, le Hrabanl méridional j)rc5que entier, le Limbourg et Anvers. 11 va des plages de sable de la mer du Nord, du delta de l'Escaut, des bruyt'res désertes de la Campine aux collines Avallonncs et au dépnrtcmonl français duNord, où les Flamands ont des compatriotes, dans les arrondissements de Dunkerque et d'Hazebrouck.

La terre flamande se ressemble partout, campagne plate et merveilleusement travaillée. I.e sol, sablonneux le plus souvent et naturellement aride, silbommele laissait à lui-mOme, bornerait sa fécondité à produire des bruyères et des herbes de dunes et de marais. I.a persistance des paysans flamands a transfiguré ce terroir ingrat i\ force de dcsséchementiJ, d'endiguemenls, d'amendements calcaiies, d'irrigations. I.e petit peuple de Flandre a beaucoup travaillé, beaucoup inventé; la vie communale, l'iigriculturcratioimelle, l'industrie, la richesse privée et publique sont nées là de bonne heure et y ont prospéré. Dans les derniers siècles du moyen Tige et au commencement de l'ùre moderne la Flandre était la contrée la mieux cultivée, la plus indusirieuso, la plus opulente du monde, et peut-être aussi la plus libre, et avec l'Ilaiic la plus féconde en artistes. Un moment Gand, aujourd'hui cité de troisième ordre, fut, après Constantinople, la ville la plus peuplée et la plus animée de ri'nrope.

Maintenant encore cette contrée tient tète A l'Angleterre par ses cultures perfectionnées, le nombre, l'importance, l'installation et l'activité de ses manufactures, et si elle lui est inférieure par le moindre développement de tout ce qui se rattache à la marine, elle a su tirer u?i tel parti de ses ressources qu'elle supporte une population beaucoup plus dense. Habitée comme la Flandre orientale, l'Angleterre aurait 40 millions, la France 1 '»'* millions d'hommes. Dans cette province, dans le Rrabant, dans la Flandre nrcidenlale, les grandes villes touchent par leurs faubourgs à d'énormes villages de maisons en | briques, qui se prolongent indéfiniment le long d'une route jusqu'aux premières rues d'une autre grosse cité. 11 en est ainsi dans le septentrion de notre département du Nord, qui fait géographiquement partie de la Flandre.

Ainsi, des champs cultivés comme des jardins, et où pas un pouce de terrain n'est perdu; de vieilles villes, fières des monuments de leur ère communale, de leurs tableaux de maîtres, de leurs colossales manufactures; de longs villages; des ateliers qui sont des fourmilières; des cheminées fumantes; oeaucoup do canaux navigables; sur la mer du Nord des dunes, près de la frontière des Pays-Bas des landes, telle se déroule la campagne de Flandre. Elle n'est pas belle, mais la nature y est prodigue de tout, hors de soleil , la vie sociale trùs-développée, et il y fait bon vivre pour le riche. Comme dans tout pays manufacturier opulent et surpeuplé, les pauvres, les misérables y foisonnent. Dans plusieurs districts impaludés la mortalité est grande. Les provinces flamandes enregistrent 90 décès pour 100 naissances, les provinces wallonnes 70 seulement.

De mûme que le hollandais, dont il est une variante, le patois flamand pèche par la dureté et Tinharmonie. l"n revanche, de même que les autres idiomes de souche germanique, il est riche, expressif et capable d'un grand développement littéraire. Tous les Flamands sont catholiques. Par le caractère et les aptitudes ils se rapprochent des Hollandais.

Le pays wallon, bien plus beau que le pays flamand, olTre une succession de bois et de hautes fagnes, ou plateaux boueux, de champs, de prés, de collines, de montagnes qui se relient aux Ardennes françaises. L'aridité des Ardennes belges, leurs landes, leurs marais, leurs bois sombres et froids contrastent, \ quelques lieues de distance, avec la platitude des Flandres. L'altitude de ces chaînes sauvages est médiocre : un sommet, voisin de Stavelot et de Spa, autrefois ville de jeux de hasard plus encore que ville de bains, s'élève à 680 mètres. Presque toutes leurs vallées charment, quelques-unes ont de la grandeur : ainsi les vallées de la Meuse et de la Semoy, celles de l'Ourlhc, de l'Amblève, de la Vesdre, et celle de la Lesse, iont la rivière s'égare longtemps dans l'opaque obscurité de la :averne de Ilan.

Quatre provinces forment la Delgique wallonne : le llainaut, Namur, Liège et le Luxembourg Delge, sans compter une partie du Urabant.

iOk GEOGRAPHIE.

Dans presque tous les districts de ces provinces, rélément urbain et industriel, qui a tant de prépondérance dans les Flandres, code le pas à l'élément agricole. Les villes y sont moins nombreuses, les manufaclures bien plus rares, et la population moins serrée d'un tiers, puisqu'à surface égale la terre wallonne n'a que deux millions d'habitants, et la terre flamande trois. Le sol n'y a pas la mt?me fécondité, ni le climat la même douceur. De grandes richesses se cachent dans les montagnes et les coteaux de celte région, de puissants dépôts de houille, du fer et beaucoup d'autres métaux ; les Helges du sud en ont aussi largement profité que les Belges du nord de l'excellence de leurs alluvions, et si la Flandre est le Manchester du continent, la contrée de Mons et Charleroi en est le Newcastle, et Liège le Birmingham.

Les ^Vallons, catlioliques comme les Flamands, parlent le français ou des dialectes du français. Ils ne se rapprochent pas seulement de nous par l'idiome, mais aussi par le caract(>re et la tournure d'esprit. Ils font réellement partie de la nationalité française, et en cas d'annexion leur fusion avec le grand corps serait bien vile complète.

Le dernier recensement donne à la Belgique 2,042,000 habitants ne parlant que wallon et 2,406,000 ne parlant que flamand. 308,000 individus (surtout à Bruxelles et dans les grandes villes de Flandre) usent à la fois des deux langues. 35,000 hommes parlent allemand, principalement dans le Luxembourg, 20,000 français et allemand.

L(îs deux nationalih^s ne s'aiment [loint. La jeune littérature flamande, qui aspire à détacher les Flandres de tout ce qui rappelle le wallon, a, pour ainsi dire, pris comme devise : « Wat ual^rh, dat is falsch, sla dodl » Ce qui est wallon est faux, tue 1

Par sa population, sa situation au nord du pays, son influence politique, sociale, littéraire, cl jusque par le nom de sa petite ri\i(''re qui s'appelle, à rortli(»i;raphe près, comme le fleuve de Luièce, la Seime, Bruxelles (170,000 habitants, 287,000 avec la banlieue) est le Paris de la Belgique. \]xï pscudo-Pari> que le? Belges, parall-il, estiment plus beau que le vrai et plus imj orlanl dans léconomie du monde. Comme

le pays qu'elle administre, elle héberge deux nationalités, la ville haute, quartier officiel et policé parle français, la ville basse parle flamand.

Non loin de Bruxelles, Louvain, ville savante, ctMalines, ville épiscopale , sont deux cités déchues. Louvain eut 200,000 habitants (aujourd'hui 32,000) et 6,000 étudiants dans 5on université (600 aujourd'hui).

Anvers compta aussi 200,000 citoyens dans ses murs. C'était alors, vers 1500, la première ville manufacturiùre d'Europe. De nos jours, elle a 125,000 habitants. Située sur rEscaut,qui est assez profond pour recevoii* les grands navires, vers l'endroit où le lit du fleuve se transforme en estuaire, Anvers est le grand port de commerce, la place d'armes de la Belgique et le dernier refuge de son armée en cas d'invasion.

Gand (120,000 hab.), au confluent de l'Escaut et de la Lys, occupe 25 lies unies par 300 ponts. Ville à la fois industrielle et commerçante, elle reçoit, grâce à un canal, les vaisseaux d'un tirant de 6 mètres. Elle aussi fut plus grande et plus ri che qu'en ce siècle.

Liège (10i,000 hab.), dans une situation ravissante, est bâtie au confluent de l'Ourthe et de la Meuse. Sa population affairée suffît à une industrie grandiose. Le fer, les métaux 5'y travaillent sous toutes les formes. Une usine des environs, celle de Seraing^ ne redoute aucune comparaison.

Bruges, qui n'a pas 50,000 habitants, en renfermait quatre fois plus au XV* siècle. Cette vieille cité, fort curieuse, attriste par son silence et son air d'abandon.

Sur 3,300,000 hectares, les Pays-Bas, ou Hollande, renferment plus de 3,600,000 habitants, 110 par kilomiMre carré : à ce taux, la France contiendrait 00 millions d'hommes. Hollande n'est pas le vrai nom de la contrée, mais celui de sa province la

106 GÉOGRAPUIE,

plus importante, nom qui a tout envahi à la longue. Ncerlande terme qui a la même signification que Pays-Bas, devrait s'employer de préférence, mais l'usage ne l'a pas voulu.

En 1225, sur la côte bordée de dunes et flanquées d'îles sablonneuses, une irruption de la mer du Nord mit en peu d'heures à la place d'un lac un grand golfe, le Zuidtr-Zéc. 02 ans plus tard, un débordement du nouveau golfe coûta la vie à 80,000 hommes, 20,000 de moins que lors de l'envahissemcnl de la Frise en 1230. Des malheurs de ce genre étaient jadis communs en Hollande, et ils la menacent toujours. Autour de ce Zuider-Zée, espèce de mer intérieure de 300,000 hectares, s'étendent les basses plaines et les sables de la Hollande, A peine arrivé en Hollande, le Hhin, large et paisible entre des bords plats, se dédouble : le bras de droite, le Hhin ou Leck, se bifurque à son tour plusieurs fois; le bras de gauche^ le Waal, entrai ne prés des 7 dixièmes de l'eau du fleuve, se joint à la Meuse et mêle les nombreux chenaux de son delta \ ceux du delta de l'Etcaut.

Ces deltas, les îles de la Zélande, à la fois dunes et marais, le pourlourdu Zuider-Zée, laccMe frisonne jusqu'à la frontière d'Allemagne, seraient presque partout submergés à mer haute ai les Hollandais n'a\ aient opposé à l'Océan des digues élevées et larges, chefs-d'œuvre d'une volonté et d'une patience aussi persistantes que le flux et le reflux des vagues. lue fois délivrées par des yrac/tt ou canaux des eaux qui les noient, les terres basses ou polders se couvrent de moissons. La Hassc- Hollande serait un marais entrecoupé de golfes et de lagunes; les Hollandais, qui g.ignent trois hectares i-ar jour sur l'Océan, ont >oulu qu'elle fût un jardin. Mais ce jardin est toujours à la veille d'être çA et là englouti. La mer y fait en moyenne une grande irruption tous les sept ans.

Sans doute la Néerlande est monotone, mais d'une monotonie oi iginale. et gaie. Aussi loin que porte le regard, jusqu'aux dernières teintes de l'horizon, on ne \oit que prairies cl cultures défendues par des digues, chenaux de dessèchement, canaux de grande navigation sillonnés de barques et de vaisseaux dont les m.Us étonnent au milieu des champs de tabac, de lin, de chainre, de houblon.

Les roules, les plus charmantes du monde, sont faites de klinkers, briques sur lesquelles retentit la roue; elles se son! bordées de gazon, ombragées de chênes, d'ormeaux, de hêtres, de tilleuls, de saules, et à leur extrémité pointent les clochers de villes enrichies par les troupeaux de vaches laitières, le commerce, l'industrie, la navigation et la grande pêche. Elles passent devant des villages prospères, devant des fermes reluisantes de propreté, entourées de bouquets d'arbres fruitiers, de jardins, de plates-bandes de fleurs, de tulipes, d' hyacinthes, de jonquilles soignées avec passion. Des moulins à vent en bois tournent le longdes routes et descanaux, faisant de la farine, ou versant dans les gracht l'eau surabondante des champs et des prés.

Ces campagnes audacieusement enlevées à l'Océan, le conquérant qui revient toujours à la charge, vaillamment gardées contre lui, sagement et minutieusement aménagées montrent leur plus grande opulence dans la Zélande, la Hollande méridionale, la septentrionale et la Frise. Dans cette dernière et dans les deux Hollande, le sol humide étala, sous des soleils tamisés par la bruine, les plus vertes et les plus savoureuses de ces prairies sans fin qui occupent près de d, 400,000 hectares dans la Néerlande, au d.'là des deux cinquièmes du territoire. On vante aussi les terres nourricières de la Groningue, mais celte province n'a presque pas de forêts, non plus que la Drenthe. 11 n'y a d'ailleurs que 225,000 hectares de bois dans toute la Hollande.

Dans les territoires méridionaux qui continuent la Campine belge et dans les provinces limitrophes de l'Allemagne, c'està-dire sur de larges cantons du Brabant septentrional, du I-imbourg hollandais, de laCîueldre, d'Over-Yssel, de la Drenthe, de la Frise et de la Groningue, la population ne fourmille plus comme dans la région opulente du Rliiii, de la Meuse et du Zuider-Zée. Sur 1,700,000 hectares, plus de la moitié du royaume, le sol se partage entre les tourbières et les terrains sablonneux. Les hoogeveenen (tourbières), sans autres habitants que le vanneau et la poule d'eau, s'étendent surtout le long de la frontière allemande, et le Hanovre a sa bonne pari de la plus grande d'entre elles, le marais de Dourtange.

Par des travaux qui demandent autant d'exactitude e( de

persévérance que rétablissement des digues marines, on fait de ces lourbes des/t7t;2, enclos bordés el coupés de canaux, cultivés ou plantés de chênes et d'autres arbres. Il y a des fehn^ faisant vivre jusqu'à 10,000 habitants. De beaucoup on retire seulement Ij tourbe, que souvent on brûle aussi pour obtenir des cendres fertiles où l'on sème du sarrasin. « Quand le marais brûle, a dit un poète du Nord, toute l'Allemagne !e sent. » Dans celte parlie de la Hollande et dans le Hanovre, les paysans mettent à la fois, en certaines saisons, le feu à des milliers et à des dizaines de milliers de champs de tourbe. L'incendie, ou plutôt la lente combustion du feu sous la cendre,' dure des semaines et des mois; un immense nuage de fumée s'élùve et le vent du nord-ouest la pousse par-dessus toute la Germanie jusqu'aux plaines de la Hongrie et de la Pologne.

Aux hooge veencii se lient des champs stériles, des brandes dont rien ne fait prévoir le terme, tant l'horizon s'y recule. La patience hollandaise y fait venir des moissons, et le domaine du désert s'y restreint de semaille en semaille. Les champs de bcigle el de sarrasin s'y agrandissent avec les essch : on appelle essch des étendues de culture insensiblement surélevées au milieu de la campagne par l'accumulation des mottes de bruyères qui ont passé par l'étable et qui servent d'engrais. Ces f^ssr/ij les villages, des forêts, des plantations envahissantes de pins sylvestres, des menhirs et des dolmens de granit rouge sauvent de la monotonie, mais non de la mélancolie, la région des brandes néerlandaises. A cette région se soudent les landes, les bois et les dunes de la Veluwe et du Gooiland qui bordent le Zuider-Zée méridional.

Les Hollandais passent justement pour lourds, flegmatiques, mais leur lutte de toutes les minutes contre le flot qui gronde ;\ leurs portes et le marais qui tremble sous leurs pas leur a incrusté la persévérance, un courage calme, de grandes facultés d'observation. Au dix-seplièmc siècle, grAcc à leurs qualités solides et à leur connaissance de la mer, ils dominèrent l'Océan, fondèrent New-York et faillirent devenir la souche de la nation puissante qui peuple aujourd'hui l'Amériiiue du Nord. Ils lifirent aussi dans leurs mains la rive éblouissante qui est aujourd'hui la Heiramar du Hrésil.

HOLLANDE. lOO

Quand la prépondérance navale leur fut arrachée par les Anglais, ils se replièrent sur leurs deltas. Ils diminu'ent pas à pas leurs marais, pompent leurs lacs pour en faire des polders, assainissent et fertilisent les landes. Leur lenteur, leur apathie, une certaine grossièreté, leur amour de la minutie^ leur méticulosité, l'exagération des instincts mercantiles jetlent quelque ridicule sur les Hollandais, les seuls Européens qui, dit-on, aient une lointaine ressemblance physique et morale avec les Chinois, mais un illustre historien va très-loin quand il les appelle « ce peuple qui a fait tant de grandes choses sans grandeur. » Un autre écrivain plus illustre encore, Voltaire, fut aussi fort irrévérencieux ; en quittant la Hollande, il s'écria : « Adieu, canaux, canards, canaiUe. » La langue hollandaise, expressive, riche, poétique, mais sourde et sans harmonie, se parle hors de Hollande chez les 36,000 Européens et nombre d'indigènes de Java et des autres îles de la Sonde ; chez les Nègres et les Blancs de quelques petites Antilles, de la Guyane hollandaise, et d'une partie de la Guyane anglaise; enfin dans l'Afrique australe, chez la plupart des colons du Cap et chez les Boérs ou paysans des deux républiques d'Orange et du Transvaal. Le flamand, idiome trèsrapproché du hollandais, est la langue de 3. millions d'hommes dans le nord de la Belgique et dans les deux arrondissements français de Dunkerque et d'Ilazebrouck.

Dans la Frise, en tirant sur la Basse Allemagne, dont la Hollande, au fond, n'est qu'une province émancipée, les Frisons parlent un dialcct plat-deutsch fort rapproché de l'anglais : on va jusqu'à dire que leur patois n'offre aucune difficulté au Northumberlandais qui débarque sur leur côte; au bout de quelques instants cet Anglais du nord comprendrait la langue du Hollandais de la Frise, et celui-ci le langage de l'Anglais du nord. Le français a longtemps été parlé dans les grandes villes par les puissantes communautés qu'y formèrent, après la révocation de l'édit de Nantes, les nombreux milliers de calvinistes fuyant Louis XIV, ses dragons, ses procureurs, ses bourreaux cl ses jésuites.

Les deux tiers des Hollandais sont prolestants; l'autre tiers catholique, à l'exception de 04,000 juifs.

lïD GEOGRAPHIE.

La Haye (00,000 hab.), résiilcnce du roi, la 'S Cravenhaage ou Ilaage des Hollandais, avoisinc la mer; des collines en séparent cette ville aimable mais silencieuse et morte, sans autre importance que son rang de capitale.

Amsterdam (iîT^jOOO hab.) fut le premier port du Cionde, quand la Hollande faisait cinq fois plus de commerce que l'Angleterre, vers IG'ôO, et jusqu'au moment où les deux nations se trouvèrent <\ peu prùs de pair, cent ans plus tard. Aujourd'hui encore elle tient tOte aux ports les plus actifs du continent. Ses 2:;, 0 '0 maisons reposent sur des pieux qui vont chercher la couche de sable à travers 15 à IS mùtres de tourbe. Une centaine de canaux vaseux divisent la ville en une centaine d'îles réunies par 300 ponts. Amsterdam ne craint plus la mer de Harlem. Ce lac menaçant pour elle a été mis i\ soc et changé en polders malgré ses 21 kilom. de long, ses 10 kilom. de large et ses 724 millions de mètres cubes d'eau. Les Hullandais parlent d'en faire autant au Zuidcr-Zée lui-mCme.Leport communique avec le Rhin et avec la mer par un canal accessible à de grands naviies, mais non pas i\ ceux du plus fort tonnage. Les Duitrh — ainsi se nomment les Hollandais dans leur langue — vont y remédier par un canal de plus grande section.

Rotterdam (120,000 hab.), sur un bras du Uliin-Meuse, fait un trùs-grand commerce et expédie beaucoup d'émigrants au delii des mers.

Que de Venise on remonte le Pô, puis l'Adda ou le Tessin, que venant de la mer Noire on longe le Danube, puis l'Inn, qu'on suive le Hliin ;\ partir de la terne Hollande, ou le Rhône ;\ partir du rivage de la brillante Provence, on arrive également dans un pays de montagnes sublimes, de bassins verdoyants, de lacs profonds, d'Apres gorges où blanchissent des torrents nés dans la neige ou sortis en bouillonnant d'une

arcade de glace bleue. Ces montagnes se nomment les Alpes, ce pays s'appelle la Suisse. C'est l'ancienne IlelvL'tie, le centre de la véritable Europe, puisqu'elle se trouve entre la France, l'Italie et l'Allemagne, à la source d'une rivière qui va se perdre au loin dans l'Orient slave et roumain.

Le Mont-Rose (4,638 mètres) et le Mont-Cervin (4,482 mètre?) priment dans la Suisse, à laquelle la chaîne où ils régnent ser, de frontière du côté de l'Italie. Dans l'intérieur du pays, dans rOier/an^ (haut-pays) bernois et valaisan, et dans les Grisons, plusieurs pics dépassent 4,000 mètres : le Finsteraarhornl l'Aletschhorn, la Jungfrau, le Mœnch, la Bernina, etc.

La Suisse ne renferme pas la montagne culminante des Alpes et de l'Europe, puisque le Mont-Blanc (4,810 mètres) s'élève en Savoie. Elle n'en a pas non plus les principaux glaciers : qu'est le glacier d'Aletsch lui-même, le plus vaste de tous (21,310 mètres de long; 11,000 hectares), à côté de ceux de la Laponie, sans compter l'Islande? Et pourtant la Suisse l'emporte en Europe. La nature y a mêlé dans une exquise harmonie ce qu'elle a de plus terrible à ce qu'elle a de plus aimable, les glaces, les champs de neige, les monts dont le sommes se perd, les forêts de sapins et de mélèzes, la prairie où let ruisseaux scintillent, la crevasse où les torrents sautent, pressés d'atteindre la vallée pour s'y reposer dans l'eau verte ou bleue des lacs. Il y a en Suisse au moins 1,100 glaciers et 305,000 hectares de glaces.

Les Alpes couvrent en Europe 2') millions d'hectares. La Suisse, avec ses 4 millions d'hectares, ne possède donc qu'une faible partie de «l'Acropole de l'Occident,» et encore fout l'ouest de son territoire, de Schaflbuse à Genève, apparlicnt-il ù une autre chaîne, le Jura, composé de murs calcaires, dominant de près ou de loin le cours de l'Aar, les lacs de Bienne, de Neufchatel et de Genève. Le Mont-Tendre (1,^84 mètres), entre le Léman et la source du Doubs, rivière française un instant suisse, est le sommet le plus élevé du Jura helvétique, v

Entre le canton des Grisons, route de l'Autriche, le canton d'Uri, route de l'Allemagne, le canton du Valais, chemin de la France, et le canton du Tessin, chemin de l'Italie, le massif

du Saint-Golhard est en Europe le principal toit de partage des eaux: de son arôte, qui s'abaisse un moment pour former un col international, le Uliin court vers le nord, le Hhône vers le sud-ouest, le Tessin fuit vers le midi. Quant à rinn,donl le flot ne s'arrûte que vis-à-vis de l'Asie, il commence à quelques lieues à l'est, dans le canton des Grisons, tout près de la frontière italienne.

Le Hliin reçoit les eaux courantes de plus des deux tiers de la Suisse. Il se forme dans la vallée majeure du canton des Grisons par l'alliance du Rhin Antérieur, du Rhin Médian et du Rhin Postérieur. Ce dernier arrive de la haute montagne par le formidable étranglement de la ViaMala. Au sortir des (irisons, le fleuve laisse à gauche la trouée de Sargans, dépres-* sion trùs-basse : il suffirait au Rhin de monter de quelques mètres sans Otre combattu par l'homme pour reprendre son ancien cours et pour aller traverser à l'ouest les lacs de Wallenstadt et de Zurich, au lieu de se hîlter vers le nord dans la direction du Bodensee. Le Rodensee, que nous nommons en français lac de Constance, se partage entre la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche. 11 a 4o,000 hectares, près de 320 mètres (le profondeur au plus creux, et il faudrait au Rliin, tout-puissant qu'il es(, 2i) mois pour le remplir, à supposer que le bassin fût entièrement sec. Clarifié par son séjour dans le I5odensec, le fleuve aux eaux vertes perce, au-dessous de Schaffouse, les calcaires du Jura et tombe e\ Laufon par une chute de plus de 20 mètres de haut; celte cascade est la première de l'Europe occidentale par le tourbillon, le volume et le fracas des eaux. Entre cette cataracte et B.Ue, ville où le fleuve quitte la Suisse, débouche l'Anr qui double presque la masse olTrayaute ••autant des rochers de Laufeu, car l'Aar est un immense torrent coulant à la fois les eaux des glaciers des obcrland de l^erne, dTri, de Claris, de Schwylz et d'L'nterwalden et les (•'aires fontaines du Jura. L'Aar débute, ainsi que le Rhin, par des torrents de glaciers, forme la cascade fanunise d'An der Ilandeck, élevée de 70 mètres, se calme dans les merveilleux lacs de l'rienz et deThoun, puis se rapproche du Jura jusqu'à i>aigner le pied de ses escarpements, de sa jonction avec l'émissaire des lacs de NcufchAlel et de Hienne jusqu'à sa perte

SUISSE. m

dans le Rhin. L'Aar reçoit la belle Reuss, affluent du lac des Qualre-Cantons, et la Limmat, déversoir des lacs de W'allenstadt et de Zurich.

I.e Rhône, l'égal du Rhin, a moins de part aux Alpes suisses, infériorité qu'il rachète par sa parenté avec les Alpes de la Savoie et du Dauphiné. 11 descend d'un versant du Saint-Gothard. Ses eaux les plus reculées sont voisines, fors l'obstacle de monts presque infranchissables^ des sources de l'Aar, de la Reuss, du Rhin et du Tessin. Après avoir traversé le Valais dans toute sa longueur, après s'être accru des torrents du penchant méridional du grand oberland et avoir mêlé à ses eaux violentes le tribut du Mont-Rose, il se verse dans le lac de Genève pour en sortir magiquement bleu, puis passer en

Le Tessin arrose une vallée très-inclinée, qui d'alpestre et froide, devient bientôt chaude, lumineuse, italienne. 11 se jette dans le Pô.

Au recensement de 1870, la Suisse avait 2,670,000 habitants, 06 à 67 par kilom. carré; moins que la France, qui en a 70, et cependant on peut la dire proporlionncllcment très-peuplée. Les terres arables constituent le septième seulement de la superficie ; elles ne forment de tenants compactes que dans le Jura, sur l'Aar, le Rhin et le lac de Constance, et au sud sur le lac Majeur, où déjà croît l'olivier. Partout ailleurs, elles se dispersent dans les évasemenls des vallées, à la marge des lacs, sur le bord des torrents, et sur les pentes inférieures de la montagne, quand ces pentes ne s'escarpent pas trop.

Sur les versants moyens, sur les plateaux que l'aliitude ne glace pas encore, verdoient les pûturages semés de chalels qui enrichissent la Suisse en bestiaux, en lait, en beurre, en fromage. Plus haut, s'étagenl les forêts d'arbres du nord; plus haut encore, c'est le désert : à peine si quelques mousses et d^) petites fleurs bravent la Sibérie des glaciers et des névés. Mais la Suisse a beau soullïir de la stérilisation par le froid d'une partie de son territoire, la France du midi, la Haute Italie, l'Allemagne rhénane et la Hollande, l'Autriche, la Hongrie, la Turquie s'en réjouissent. De ces solitudes gelées descendent les Meuves qui leur portent la gaieté, la beauté,, la \'u\

114 GÉOGRAPniE.

Dans des conditions aussi défavorables, la Suisse ne ren* Icrmo CO habitants au kilom. carré que gnlce au développenienl pris par l'industrie, précisc^mcnt à l'ouest et au nord, dans les districts les plus agricoles. I.ù, sans parler des grandes fabriques, presque toutcsr les familles emploient la saison morte des champs à la fabrication de montres, de pendules, de petite bijouterie, de jouets d'enfants, de menus objets en bois. Depuis le traité de commerce, la concurrence de la Suisse a été plus sensible que celle de l'Angleterre aux manufacturiers français.

La Suisse est une confédération de 22 canton?, et de trois soiis-canlons, chacun libre chez lui, sous la constitution qui lui plaît. Le plus grand des cantons, celui des Grisons, couvre près de 720,()(H) iiectarcs ; Rhodes Intérieures, sous-canton d'Appenzell, n'a pas <r),()0(» hectares. (À^ sont les deux extrêmes. I/airc du canton de Dcrne est de GS".),(»0O hectares ; le Valais en a .■i25,000. Uualre nationalités vivent côte à côte en Suisse.

La vraie Suisse, nœud des Alpes, la Suisse allemande, occupe tout l'est, tout le nord, tout le centre de la République, avec prés des sept dixièmes de la population confédérée. Chez elle naquit l'indépendance helvétique : trois Suisses allemands, dit l'histoire, peut-être la légende, jurèrent le serment du Criitli; les batailles de Morgartcn, de Scmpach, de Nœfels furent gagnées par des volontaires de cette race, et la Suisse se forma peu à peu, par adhésions successives, autour des montagnes qu'avaient délivrées les héros de ces trois victoires. Les Suisses allemands, environ l,8i0,000, parlent un dialecte très-dur de la langue germaine. En général, ils partagent les qualités et les défauts de leur souche. Comme les autres montagnards, ils sont amis de la liberté, ennemis des façons et même grossieçs, tenaces, positifs, intéressés.

La Suisse française, ou Suisse romande, occupe en entier trois cantons, Vaud, Neufch.ltel et Cenève. De plus, le sixièine des habitants du canton de Uernc (le Jura bernois), près des trois quarts de celui.de Frihonrg et les deux tiers de celui du Valais appartiennent ;\ la langue française : en tout plus de r>îO,000 individus, un peu moins du quart de la populalion fédérée. Les Suisses français ont une intelligence si1ro

plus que prompte et brillante ; de la finesse, souvent sous un air apathique. Ainsi que leurs confrères allemandî., ils excellent par leurs goûts sérieux, leur esprit positif. Ils contribuent pour une part proportionnellement considérable au mouvement scientifique et littéraire de la France. Par leurs hommes et leurs écrits, Genève et Lausanne ont longtemps été, et sont encore à un degré moindre les villes prépondérantes du protestantisme français.

La Suisse italienne comprend les versants tournés vers l'Italie, tout le canton du Tessin, et quelques vallées du cantoQ des Grisons. Elle ne renferme pas même ioO,000 individus.

Les Roumanches comptent pour 42,000. Le pays de grandes montagnes où prennent naissance l'Inn et les branches originaires du Rhin était jadis exclusivement peuplé par les Roumanches et les Ladins, parlant deux dialectes néelatins qui, à première vue, ressemblent autant à l'auvergnat qu'à l'italien. Il y a quelques siècles, on ne parlait que roman à Coire, dans les Grisons et dans une partie du Tyrol, mais, dans l'ère moderne, Roumanches et Ladins, resserrés entre deux contrées plus civilisées que la leur, l'Allemagne et l'Italie, n'ayant point de littérature écrite pour garder le trésor de leurs traditions, mélangés peu à peu, d'ailleurs, de colons germaniques, ont commencé à abandonner leur idiome pour l'allemand. Aujourd'hui on ne se sert des dialectes romanches que dans les vallées de Grodner et d'Enneberg{Tyrol) et dans l'ICngadine, ou haute vallée de l'Inn, et dans la plupart des gorges du canton des Grisons. La spécialité des Roumanches est la confiserie. On trouve des pâtissiers, des confiseurs, des cafetiers de celte race dans toutes les villes d'Europe. Beaucoup font fortune et reviennent finir leurs jours au sein des villages qui les ont vus naître. On s'étonne que dans l'âge mûr ou déjà vieux ils quittent la France, l'Italie, la plaine douce et tempérée, pour des vallées glaciales où leur souci constant semble Ctre de se protéger confrc le climat paternel par de chaudes et confortables demeures. L'amour du montagnard pour sa montagne résiste à la séduction des soleils chauds et des cités molles, et jusque dans le rayonnant midi de Provence, d'Italie ou d'Espagne, le Roumanche rêve à l'Engadinc,

aux lacs calmes et froids, aux neiges vierges, aux forCts de mélùzcs et aux fiers airolles ou pins ceinbro gardant leur force et leur taille jusqu'à la rive des glaciers. L'Eiigadine est la plus haute grande vallée de l'Europe; elle est comprise entre 1,000 et 1,800 mètres d'altitude et reste engourdie pendant plus de la moitié de l'année sous les frimas. Pendant trois autres mois, le froid s'y débat contre la pluie et les premières tentatives de la chaleur diurne. MOme en été, les nuits ne s'adoucissent jamais Jusqu'à devenir tiùdes; on y frissonne toujours un peu quand on n'y grelotte pas.

Environ trois cinquièmes des Suisses professent le protestantisme, les deux autres cinquièmes le catholicisme.

Dans la Suisse, il n'y a pas de ville de 100,000 habitants.

En Suisse allemande, Berne (3r./i00hab.}, capitale fédérale, baigne son pied dans l'Aar.

Lucerne (12,000 hab.) se mire dans la Reuss, au déversoir du lac des Quatre-Canlons, encaissé entre les monts d'L'ri, de Sclnvytz, d'Unterwalden, d'où descendit l'indépendance de la Suisse.

Zurich (21 ,000 hab.), sur la Eimmat, au point où s'épanche le lac de Zurich, est une ^ille de sciences et de lettres, « l'Alliènes helvétique. »

Basel (HAle), ville de 38,000 habitants, sur le Hhin, l'emporte sur les autres villes pour le commerce et la finance. ' Dans la Suisse française, Genève est la cité la plus riche et la plus animée de la république. 11 y a une vie intellectuelle considérable dans cette ville de 48,000 habitants. Genève se trouve à l'endroit où le Hhône sort du lac Léman (54,000 hectares; profondeur maxinia, 308 mètres) par deu\ bras limpides, près de l'Arve, qui puise ses eaux troubles et froides aux placiers du Mont-Hlanc.

Lausanne ('20,000 hab.) s'étale sur une colline dominant le lac Léman.

Voir à la troisième partie.

L'Espagne couvre presque autant d'espace que la France, 49,500,000 hectares. Avec le Portugal, son complément naturel, elle forme la péninsule Ibérique, vaste de près de 00 millions d'hectares.

Large d'un peu plus de 20 kilomètres, 13 kilomètres au point le plus resserré, entre Punla de Canales et Punta Cires, lo détroit de Gibraltar fait communiquer l'Atlantique et la Méditerranée et sépare en môme temps l'Europe de l'Afrique, l'Espagne du Maroc. Il livre passage à un courant sans lequel la Méditerranée, séchant en partie, se réduirait à un petit nfmbre de grands lacs. Le Bosphore qui entraîne avec lui la masse d'eau du Don, du Dnieper, du Dniester et du Danube, le Nil, le Pô, le Rhône, l'Ébre, les affluents et les affluenlicules fournis par le Caucase, l'Asie Mineure, la Turquie, la Grèce, l'Italie, la France, l'Espagne et le nord de l'Afrique, font en vain tomber nuit et jour leur immense flot d'eau douce dans l'urne de la Méditerranée. L'évaporation enlève trois fois autant de trésors liquides à la mer qui s'épand de la roche où souffrit Prométhée jusqu'aux monts que fendit Hercule. Par le détroit de Gibraltar, qui n'a pas moins de 920 mètres de profondeur, le vrai Père des Eaux, l'Océan rétablit l'équilibre, et la Méditerranée n'abandonne pas le seuil de ses merveilleux rivages.

Ainsi, au sud, le détroit de Gibraltar divise l'Espagne de l'Afrique. Au nord, le pays est rattaché à la France et à l'Europe par l'isthme de Languedoc et Gascogne, long de plusieurs centaines de kilomètres. Sur toute l'étendue de cet isthme,

1 1 8 GLOGRAPUIE.

de l'Océan à la Méditerranée se lèvent, rarement noirs de forôls, souvent blancs de neiges cl de glaces, les pics aigus des Pyrénées, /borne immense entre deux contrées, denx climats^ deux civilisations. Partout ailleurs, la mer est aux portes, Océan ou Méditerranée, excepté sur la frontii-re factice du Portugal. L'Espagne po3S(>de 2,12.» kilomètres de côtes, dont iJ4l) le long de la Méditerranée.

On l'a dit de tout temps avec raison, ce n'est pas le détroit de Gibraltar, mais les I*yrénées qui séparent l'Iùirope de l'A frique. L'Espagne ressemble plus au Maroc qu'à la France: même aspect de sol, même végétation dans la montagne elles steppes, mêmes cultures dans les vallées où l'eau vivifie les plantes que le soloil fan' et brille ailleurs, même ciel d'airain, même torridilé des saisons. Sur les si>.rras ou chaînes autres que les Pyrénées et les monts Canlabres on se croirait dans les Kabylies de l'Atlas.

L'Kspagne est mnins une nation compacte qu'une fédération de peuples d'origine commune, séparés quelquefois par des déserts, et généralement par de hautes sierras dont les puertos (ports ou cols) élevés sont souvent impraticables par l'amas des neiges et la violence du vent.

Le centre, et presque la moitié de la Péninsule, constitue le plateau de Léon et Casiille. IMateau double, car la sierra granitique di* fiiiadarama et de Soriio sierra le divise en plaii'au de la Vieille-('aslillc ou de Léon et plateau de la \ •ii\.>'Ii'-(!a>lille et de l'EsIramadure.

Le plateau de la Vieille-Gastille, au nord-ouest, est compris entre 'MO et 1, '»()(> mrlres d'allitude. il s'étend sur le Duero, le lleuve de la Péninsule dont le bassin est le plus vaste, et il renferme trois villes des plus célèbres, sinon des plus grande? en ICspagne. Burgos, dont la cathédrale est splendide, se glorifie d'avoir doinié naissance au graîid pourfi-ndeur des Maures, au (-id Campeador qui battit cent fois les Arabes et les fil reculer vers le sud. Bien des guerriers brillèrent dans cette épopée de sept ;\ huit cents ans qui commença par des batailles voisines du golfe de dascogne et finit par la prise de Tirenade, près de la Méditerranée et vis-à-vis de l'Afrique, mais de tous )es hidalgos qui chassèrent les Maures vers la

plage d'où ils étaient partis, aucun ne resta aussi fameux que le Cid, héros des romances populaires. Valladolid fut à son jour capitale de l'Espagne et s'illustra par ses auto-da-fé ; sur sa grande place brûlèrent à centaines, peut-Olre ù milliers, des juifs, des hérétiques, des relaps, au temps où florissaitla trèssainte Inquisition. Salamanque est l'université nationale. Le Duero descend de l'âpre sierra neigeuse de Urbion (2,24G mètres), près de Soria, dans le pays où s'élevait Numance, la ville qui aima mieux périr que se rendre. Sobres, tenaces, courageux, passionnés, fanatiques, les Espagnols sont les premiers hommes du monde pour défendre les villes rue à rue, maison à uiaison jusqu'au dernier souffle du dernier citoyen.

Le plateau de la Nouvelle-Gastille, au centre de la presqu'île, entre la sierra de Guadarama et la sierraMorena, se scinde en deux le long des monts de Tolède et de la sierra de Guadalupe. Un peu moins élevé que le précédent, il renferme Madrid, chef-lieu du royaume. L'un de ses fleuves, le Tage (Tajo), baigne l'ancienne capitale, Tolède, ville merveilleuse par ses vieux monuments et sa physionomie moyen-âge, à la fois espagnole et arabe, monastique et guerrière.

Les deux plateaux sont tristes, pauvres, presque hideux. Ils sont faits de plaines jaunes ou grises très-fertiles en grains, mais sans arbres, de ravins sans eau, de steppes où broute le mérinos ; de loin en loin se voient des villages à demi ruinés, des maisons en pierre ou en boue croulantes et qui semblent désertes; à l'horizon montent des sierras pelées, couturées par les torrents d'occasion ; en hiver régnent la neige, la glace et la fange, en été la poussière sous un soleil de plomb; des vents violents soufflent toute l'année.

L'Espagne centrale ne fut pas toujours aussi morne. Sa dégradation, sa laideur viennent de deux causes. Les forêts, les bouquets de bois, les arbres de clôture mCme ont disparu sous la pioche et la hache du colon, qui s'est cru pratique et n'était qu'insensé; il ne veut pas d'arbres parce que les oiseaux qui picorent le grain feraient leurs nids dans les l)ranches : « Arbolj pajaro, » dit-il, « un arbre, des oiseaux. » Les forêls qui tendent incessamment à se reconstituer, et voici la seconde cause, disparaissent incessamment aussi sous la dent des mé-

rinos transhiimanls. Deux fois par an, en hordes sans fin, ces malfaiteurs ravagent le sol qu'ils abroutissent, extirpant 1 herbe et livrant ainsi sans défense la terre au ravinement des orages. Les cultivateurs le souffrent par force; la wwfa, grande compagnie à monopole, fait abattre les travaux de clôture, puis le pays appartient à de grands propriétaires non résidents qui ne soignent pas leurs immenses estados (domaines).

Au sud-ost du plateau castillan, la Manche, où Cervantùs fait naître Dou Quichotte, le champion du droit, est une affreuse plaine aux ruisseaux salés et traînants. Devant l'aridité de ces campagnes espagnoles du centre, sous l'accablement tombant du ciel en rayons et montant du sol en réNcrbérance, on comprend la passion pour la source et pour l'eau courante qui se fait jour dans les poëmes de l'Orient, de la romance castillane ou africaine aux psaumes hébreux et au Cantique des Cantiques.

Les deux grands fleuves du plateau de la Nouvelle-Castille sont le Tage et le Guadiana. Le Tagc ne coule guère entre les « bords fleuris » des vieilles romances, mais au fond de ravins tortueux, au .milieu de champs arides, jaunes et saupoudrés de poussière rougo en été. Ce ne sont que roches à pic, mornes sans arbres, herbes grillées, arbustes flétris au bord des eaux fangeuses. En aval du Pont de l'Archevêque (Puente dol Arzobispo), la vallée du Tagc se transforme tout ;\ fait en ce que les Espagnols nomment un caùun^ c'est-à-dire un profond étranglement. Plus on s'approche de la frontière hispano-portugaise, plus le défilé se creuse et se resserre, plus les rocs se redrcssenl. On pourrait presque franchir d'un bond ce lleuvo qui s'élargit en lac X quelques lieues plus bas et donne à Lisbonne un des plus amples ports de l'univers. C'est au Saut du Hobémien (Salto del Citano) qu'il y a le moins d'espace entre les deux rives. Le Tage roule des paillettes d'or, cl les Anciens le citaient à côté du proverbial Pactole, de rilermus jauni par l'or, et du somptueux Cange, trésor de l'Inde.

Le liuadiana ressemble au Tage en ce que ses plateaux lui lournissenl peu de sources, sous un ciel parcimonieux de

ESPAGNE. iîl

pluies. Des treize lagunes de Ruidera, étagées entre 750 et 843 mètres d'altitude, procède une rivière qui disparaît plus bas dans des plaines marécageuses. A 608 mètres au-dessus de la mer, près de Villarrubia, elle ressort par des sources considérables, les Ojos de Guadiana (yeux du Guadiana), à raison de trois mètres cubes d'eau par seconde, puis elle serpente dans l'horrible Manche et dans le triste Campo de Calatrava. Elle entre ensuite dans l'Estramadure, contourne la colline de Medellin, où naquit Cortez, conquérant du Mexique, et où dorment des milliers de Français et d'Espagnols morts dans une des batailles de la triste guerre d'Espagne. Au-dessous de Mérida, ville orgueilleuse des ruines de son aqueduc romain, il baigne Badajoz, forteresse espagnole qui du bas de sa plaine regarde Elvas, place de guerre portugaise juchée sur une haute colline du prochain horizon. C'est en Portugal que le Guadiana, de Serpa à Mertola, s'engage dans un chenal de roche vive d'une telle étroitesse qu'il semble en certains passages incapable de donner issue au plus infime ruisseau. Un fleuve s'y tord pourtant, faible pendant neuf mois de l'année mais parfois enflé par les orages. Ces défilés dans le roc, leurs * avenues obscures, leurs goufl'rcs d'eaux immobiles, leurs rapides, la cascade du Saut du Loup (salto del Lobo), il y a là une des merveilles de l'Ibérie.

Sur ces plateaux du centre habite le Castillan, « le Castillan grand et rare, dit le poêle ; son destin le fit le restaurateur et le maître de l'Espagne. » il a donné au pays sa langue littéraire, et quelques traits de son caractère au peuple espagnol. Autour de ce plateau central rayonnent quatre autres régions.

Entre la Vieille-Castille et la mer de Biscaye, les monts Canlabrcs continuent les Pyrénées et parfois s'élancent presque aussi haut qu'elles. Sur leur versant septentrional s'étend une contrée étroite, tout à fait à part en Espagne, au ciel humide, 3u climat tempéré, très-fraîche, bien cultivée, bien peuplée, pleine de paysages gracieux sur le rivage, de sites grandioses dans la montagne. Cette contrée est, pour ainsi dire, l'Espagne européenne.

A l'est les Provinces Basques ont conservé eu partie

122 GEOGRAPUIli:.

leurs fiieros (lois et droits d'autrefois) : là, dans le Guipuzcoa, la Biscaye, une partie de l'Alava et de la Navarre, là vivent les anciens Ibères, les Basques, qui se nomment eu\-mOmes EscualdtmaCj gens beaux de visage, de corps, d'attitude ; lestes, forts, gais, indépendants. Presque tous, un demi-million, parlent encore leur vieille langue, l'une des plus riches en formes et des plus diiliciles qu'on connaisse.

Au centre demeure sur une belle côte, dans un labyrinthe àe gorges et dans un superbe entassements de sommets, le peuple des Asturies, fier d'habiter les seules montagnes que les Arabes n'ont jamais soumises. Au milieu de ces montagnes excellent les pics appelés Picos de Europa : l'uu d'eux monte à 2,078 mètres ; il vient en troisième rang en Kspagne, après la sierra Nevada et les Pyrénées. Le quatrième rang appartient à un massif qui se relève entre les gorges du Tagc et la plaine de Médina del Campo, vers les sources du Tormes, ^i^ière de Salamanque. Dans ce massif ("},îOO mètres), la sierra de (îredos, la neigi» persiste presque toute l'année sur les hauteurs qui portent les noms retentissants de los Ilermanillos de Ciredos et de la Plaza del Moro Almanzor.

A l'ouest des Asturie?, la Galice, pluvieuse, franger» ? • baies, ri» he en très bous ports, c>( la nrctague c?i)agnolo, mais une Bretagne autrement pittoresque cl accidentée que la nôtre, car au lieu de collines elle dressedc grandes montagnes. Elle a pour tleuve le .Mino. qui dans son cours inférieur sépare l'Espagne du Portugal et agrémente une vallée féconde. La vraie branohe mère du Mino est le Si!, qui se lient presque perpétuellement au fond do gorges d'une efTrayanle profondeur, telles qu'il y a souvent 4(iO inèires à pic entre le rebord du versant cl le lit de la rivière. Avant de s'unir au Mino, le Sil traverse le Monte Furado {monlagne pcrrée) par une galerie qu'on croit de main d'homme, et faite peul-èlrc pour des travaux de mine?. Les Tialiciens, ou Gallegos, Auvergnats de la Péninsule, émigrent dans toutes les villes csjiagnoles et portugaises, comme hommes de peine, porteurs d'eau, moissonneurs. Ils ont beaucoup conlril)ué ;\ la colonisation do l'Amérique néo-latine.

Entre le plateau central et les Pyrénées, donl l'Espagne

possède le plus haut pic, le Néthou, ou Maladetta (3,404 mcMres), se développe le bassin de l'Ébre, (ributaire de la Méditerranée. L'Ébre doit peu aux montagnes do rebord du plateau central espagnol. Presque toutes ses eaux courantes d'été lui descendent des Pyrénées : « 1/Ega, l'Arga et l'Aragon font l'Ébre, » dit un proverbe d'Espagne ; il faut y ajouter le Gallego et la Ségre qui recueillent tous les torrents nés dans les sierras aux tètes argentées dont l'autre versant enfante le Gave, la Neste, la Garonne, le Salât et TAriége. Un puissant canal d'irrigation, qui prend habituellement 14 mètres cubes par seconde, a été tiré de l'Ébre. On peut demander encore plus à ce fleuve et rendre ainsi à la vie des fonds magnifiques pulvérulentes par le soleil. L'Ébre arrose Saragosse (68,000 hab.), la Sagonte et la Numance de l'Espagne moderne, la capitale de l'Aragon.

Sur l'Ébre moyen fait front l'Aragon, terre brûlée, négligée,en beaucoup d'endroits stérile et dépeuplée. Les Aragonais, race énergique, trùs-sobre comme toutes les peuplades espagnoles, préfèrent la guerre, la chasse, la contrebande, les aventures à la culture du sol. C'est le grand justicier d'Aragon qui s'adressait ainsi au roi, le jour de l'avènement du monarque, au nom des états du pays : « Chacun à pari, nous sommes autant que vous. Unis, nous sommes plus forts. iNous vous faisons notre roi pour garder nos droits. Sinon, non ! »

La Catalogne s'appuie sur l'Ébre inférieur et sur la Méditerranée jusqu'au cap Creus, frontière de la France. -Le fleuve s'y perd en mer par deux branches enfermant un delta, l'île de Huda. Le gain du continent sur l'eau marine est ici de2i iîilomètres, car il y a cette distance entre la rive actuelle et l'antique embouchure. La Catalogne n'est que monts ruinés, suredas (bois de chénes-liéges) et gorges de torrents, avec une étroite lisière de terres sur le bord de la Méditerranée. Les Catalans, qui rivalisaient sur mer nu moyenûgc avec les républiques ilalieimes, sont les plus actifs, les plus industrieux, les plus marins, les plus commerçants des Espagnols, et probablement les plus travailleurs des Méridionaux. Partout où ils émigrent, et ils émigrent partout, ils arrivent à l'aisance, ou font fortune. Ils usent d'un idiome à part,

m GtOGHAi'IilE.

aussi rapproché des patois du midi de la France que de l'espagnol. Ils ont des traditions à pari, dos tcndauces politiques à part et se considèrent moins comme espagnols que comme Catalans.

Les Catalans peuplent aussi rarcliipcl des Baléares (480,000 liectares; 280,000 Ames) dont les habitants, sous le nom de Rlahonais, l'ont beaucoup pour la colonisation de l'Afrique française. Le temps n'est pas éloigné où il y aura dane notre Afrique plus de sang mahonais que dans les Baléares. Majorque et Minorque commandent la route de France en Algérie, à 300 kilomètres en\iron de cette dernière. 11 y a 85 kilomètres de moindre distance entre l'archipel et sa métropole.

Vue do son plus haut belvédère, la Silla de Torcllas (1,570 mètres), Majorque se ramifie en chaînes dépouillées avec des bois clair-semés d'oliviers sauvages, de chênes-verts, de ping d'Alep secoués et tordus par les viuits. Entre les collines et l'ourlet de la mer, des lits secs de ruisseaux gercent des plaines fertiles. Minorque, moins féconde et plus venteuse que Majorque, n'a point de collines au-dessus de 3(38 mètres. Iviça vient en troisième lig[ie pour l'étendue ; elle couvre de pins un chaînon de coteaux sans terre végétale. Palma, cheflieu de Majorque, domine tout le groupe des Baléares, mais le port principal est Mahou, dans Minorque. L'n proverbe espagnol le proclame ; Juniu, jalio, ayosto y Pucrlo-Makon, los mcjorcs puerlosdc Mcdilcnanon son (1).

Au sud de la Catalogne, à l'est des plateaux, sur le rivage de l'éblouissante Méditerraiiée, le pays de Valence, où l'on parle aussi catalan, et le pays de Murcie sont 1 Italie de l'Espagne. Le ciel n'y verse de pluies qu'eu automne et au printemps, le climat n'y subit point de brusques variations, le palmier y croll en forêt il LIclu;, près d'Alicanle : le palmier d'I'Jche, fort aidé dans sa croissance et dans sa force par la salinité des eaux qui l'arrosent, s'élève A vingt mètres de haulour et produit de bonnes dattes; il fournit l'Europe catholique

(l/Juin, juillet, auùl et Porl-Mahuii, voilà les nicillftiirs ports de I;i Mcditorrance.

de palmes pour les processions et les cérémonies. Dans toute celte région, l'irrigation fait des merveillesf A côté des campos secanos, champs non arrosés, brûlés, arides, jaunâtres et comme morts, éclatent la fécondité, la fraîcheur et la vie dans les campos huertos^ champs arrosés, jardins maraîchers, jardins fruitiers, riz7 céréales, vignes, mûriers, olivettes, cultures industrielles. De la plaine où fut l'indomptable Sagonte, aujourd'hui Murviedro, jusqu'aux limites de la province d'Alicante, la Turia (\0 mètres cubes par seconde à l'étiage) et le Jucar (24 à 32 mètres cubes) font la fameuse huerta de Valence. Des dérivations de la Segura (10 mètres cubes) procède la huerta de Murcie, moins fameuse, quoique aussi bien ordonnée et aussi opulente. Où les rivières abondantes comme la Turia, le Jucar et la Segura manquent, des barrages de dimensions colossales, jusqu'à 50 mètres de haut, arrêtent la course des eaux d'orage au fond de vallons profonds, étranglés entre les rochers ; les lacs ainsi formés sont dérivés en été sur les cultures. Les contempteurs de l'Espagne font remonter aux seuls Maures l'honneur de ces travaux grandioses. Ils ont tort. Ce qu'il y a de gigantesque, de complet, d'admirablement entendu dans les irrigations de la Péninsule vient du peuple espagnol lui-même et date de notre siècle ou des siècles qui ont suivi la destruction de l'empire hispanoarabe.

La Sierra Nevada monte un peu plus haut que les Pyrénées elles-mêmes. Elle a pour maîtres sommets l'Alcazaba (3,313 met.), le Veleta (3,470 met.) et le Cerro de Mulahacen (3,554 mètres). Ses neiges enflent le Gcnil et le Daro qui arrosent l'admirable vega de Grenade : Grenade (67,000 hab.), ville tombée, sans rivale en Espagne par sa situation, ses souvenirs, son Alhambra, monument le plus fameux de l'art arabe.

La Sierra Nevada contemple de fort près la côte méditerranéenne, qui est ici la zone la plus chaude de l'Europe avec l'Algarve portugaise : la moyenne de l'année y est de '20 degrés, à peu près le double de la moyenne annuelle de Paris. Au pied des versants du nord se creuse le bassin du Guadalquivir, fleuve dans le nom duquel il n'est pas difficile de re-

connaître les mots arabes Oued-el-Kebv'y la Grande Rivière. Le Guadalquis ir s'augmente sur sa rive droite de torrents singuliers, qui naissent dans les plaines que limite au sud la Sierra Morena; mais au lieu de se diriger naturellement au nord vers le Guadiana, qui est voisin et dont peu d'obstacles les séparent, ils aiment mieux pourfendre la Sierra Morena par des travaux gigantesques et courir au midi vers le Guadalquivir. Le Jucar, d'autres riviùres encore en font autant : à force de détours, d'étranglements, de précipices, elles arrivent à la mer par la voie la plus ditûcile. Le Guadalquivir arrose Cordoue, qui fut grande sous les rois maures, quand elle avait, dit-on, plus d'un million d'habitants, Séville, et tombe dans la mer près des vignobles de Jerès (o2,000 hab.) et de la ravissante Cadix (72,000 hab.), grand port océanique de l'Kspagne.

Le ba:?t;in du Guadalquivir et le versant de la Sierra Nevada qui fait face au Hif marocain composent l'Andalousie, illustre en Europe et hors d'Lurope pur ses montagnes blanches de neige sous un soleil africain, par les souvenirs héroïques et les cditices du temps des Maures, par la grâce de ses femmes et l'excellence de ses chevaux. A l'étranger, le seul nom d'Andalousie éveille un monde d'idées poétiques, d'impressions gaies et charmantes, l'our le climat, la végétation, l'aspect général, cette province, que nulle autre ne dépasse en fertilité et en richesse, peut s'appeler à bon droit lAfrique do l'Espngno. Sans la différence de religion, de civilisation, de costume, on ne distinguerait guère l'Andalousie du Maroc ou do la province d'Oran. Les Andalous, Gascons de l'Espagne?, ont pris une grande part A la colonisation de l'Amérique latine.

Les Espagnols soni des Ibf'res auxquels se mêlèrent des Phéniciens, des Celtes, puis des Romains, puis des Germains, enfin des Arabes et des lîi^rbères, surtout en .Andalousie, à Murcie et ;\ Valence. Tout balancé, ses vertus et ses vices, ce peuple est lrè?-grand, très-v iril, et d'une originalité saisissante. Il a pour meilleures qualités le sérieux , la fierté, la dignité, la volonté escarpi-e, le courage, la ténacité et l'amour de la pairie comme l'entend le Camoèns, nùo i7iovido de prcmio ijV,

mas alto e quasi eterno (1). Souvent ce sérieux dégénère en sauvagerie, cette fierté en forfanterie, cette dignité en vanité,cotte volonté en aveuglement, et ce courage s'accompagne de fanatisme, de iérocité, de soif de vengeance. Nulle part les guerres civiles ne sont aussi promptes à éclater qu'en Espagne, aussi longues à apaiser, aussi prêtes à renaître.

L'Espagne a produit de grands écrivains, des poêles, des peintres de tempérament, de sombres politiques, des capitaines au cœur de fei', peu de savants. De tous les peuples civilisés qui ont dominé le monde, les Espagnols ont le moins fait pour la science. A ce point de vue, ils arrivent bien après les Grecs, les Romains et les Italiens, les Français, les Anglais, les Allemands. Leur grandeur dans l'histoire, c'est le tenace héroïsme qu'ils ont toujours opposé aux envahisseurs, Romains, Arabes ou Français, c'est la part qu'ils ont prise dans les découvertes du Nouveau Monde, c'est l'ardente bravoure avec laquelle leurs conquistadores ont traversé et soumis des empires, suivis seulement de quelques centaines de Castillans, d'Estramaduricns et d'Andalous. S'ils n'avaient versé le sang innocent pour la rage de l'or, on dirait de ces héros, rien qu'à considérer leur courage, qu'ils n'ont point fait mentir la fière devise gravée sur le pommeau de l'épée castillane : « No me saques sin razon, ni me envaines sin honor ! » — u Ne me tire pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur ! »

La langue espagnole, dérivée du latin, comme le portugais, l'italien, le français, le valaque, préémiue par la fierté, l'ampleur, la sonorité magnifique, mais dès qu'on le parle trop \ite, sans soin et sans finesse, elle devient vulgaire, monotone, criarde et penche à la ritournelle. Peu de langages modernes voient devanl eux un tel avenir. Si l'Espagne a perdu l'empire du monde, les pays d'outre-mer qu'elle dompta apprirent et n'oublièrent pas le castillan, qui reste l'idiome de l'Amérique centrale et de la plus belle moitié de l'Amérique du Sud. Los contrées où l'espagnol est langue nationale compteront plus tard des centaines de millions d'hommes. Déjà il y a hors d'Europe beaucoup plus d'espagnolisants qu'en Espagne.

fl) Nmm pour un prix vil, mais élevé et presque éterneL

128 GEOGRArniE.

Le catalan de la Catalogne, des îles Baléares, de Valence, idiome dur et laid, s'éloigne beaucoup de l'espagnol pour se rapprocher du provençal. Le galicien ressemble au portugais. Le basque se parle chez 500,000 Kscualdunacs.

Tous les Espagnols reconnaissent le pape.

On a dit sans preuves que ILspagne eût quarante millions d'habilants sous les Romains et sous les Maures. Il ne lui en reste que seize, avec cinq villes atteignant ou dépassant cent mille Ames.

Madrid (300,000 hab.), capitale du royaume, n'a pour elle que sa situation au cœur de la Péninsule. Llle a grandi d'une grandeur factice, à GoO met, d'altitude, sous un climat tantôt trop froid, tantôt trop chaud, sur le Manzanarès, ruisseau de rien : on dit de lui qu'on en a vendu l'eau pour payer les ponts, et que c'est la preiiiiùrc riviùre du globe pour y naviguer à cheval et en voiture. « L'air de Madrid, prétend le dicton, est si subtil, qu'il tue un homme et n'éteint pas une bougie. »

Barcelone (200,000 hab.; 260,000 avec les faubourgs) est le chef-lieu de la Catalogne. Llle distance de beaucoup Madrid par l'industrie, par le commerce, par son port, le plus actif de l'Espagne et l'un des premiers de la Méditerranée. A quelques lieues de cette ville, non loin du Llobrégat, petit fleuve arrivant des Pyrénées, le Montserrat jaillit isolé dans la plaine à 1,237 métrés de hauteur. Il n'y a guère de montagne aussi indépendante, de rochers aussi gigantesques. On y monte encore en pèlerinage, mais le monastère a perdu son opulence et les treize ermitages sont vides.

Séville (120,000 hab.) aur le Guadalquivir, accessible aux vaisseaux de mer, se recommande par ses courses de taureaux, ses fêtes, ses mœurs gaies et originales, son tombeau de Christophe Colomo, avec cette simple inscription : A Castilla y à Léon otro mundodiô Colon, — Colomb a donné un nouveau monde A l'Espagne. « Qui n'a pas vu Séville, disent les Espagnols, n'a pas vu de merveilles. » On trouve ailleurs pareille emphase.

Valence (110,000 hab.), sur le Turia ou Guadalaviar, à six kilomètres de la mer, est une ville de fabriques et l'entrepôt de sa hucrta.

Malag^a (100,000 hab.), sur la Méditerranée, à petite portée de l'Afrique, au pied de monts sauvages appartenant à la Sierra Nevada, vend le vin célèbre qui croît sur ses coteaux schisteux.

Tout le sol de l'Espagne n'appartient pas aux Espagnols. L'imprenable Gibraltar (30,000 hab.), qui a donné son nom au grand détroit d'entre deux mers, est une dépendance de l'Angleterre. Ainsi les Anglais ont longtemps gardé dans leurs mains tenaces un point du littoral français. Calais, qu'ils n'ont rendu qu'à la force.

Gibraltar, perdue par l'Espagne au commencement du siècle dernier, est une ville de guerre, de commerce et de contrebande située vis-à-vis de l'africaine Ceuta. Elle gravit le versant inférieur d'un rocher de 4oO mètres de hauteur lié au continent par une langue de sable. Sur un des penchants de ce rocher gambadent les seuls singes en liberté d'Europe. Cette acropole britannique enlève à peine quarante hectares à l'Espagne, mais elle commande l'entrée et la sortie de la Méditerranée.

Le Portugal est compris entre l'Espagne et l'océan Atlantique, sur lequel il développe de 650 à 700 kilomètres de côtes tantôt rocheuses, tantôt sablonneuses. C'est l'ancienne Lusitanie. lia près de huit millions et demi d'hectares, environ le sixième de la France.

Ce lambeau détaché de l'Espagne prolonge les sierras espagnoles, et ses quatre grands fleuves, le Minho, le Douro, IcTfjo (Tage), le Guadiana, ont leurs sources et presque tout leur cours en Espagne.

Le Portugal déroule quelque plaines vastes et féconde?,

130 GEOGRAniIE.

telles que celle duTage au-dessus de Lisbonne, mais la masse du pays se compose de serras (chaîne:») plus souvent torréfiées par le soleil que rafrai<:hies par les eaux et verdies par la forêt. La chaîne la plus importante, la serra da Lstrella, a pour cantaro culminant une cime de 1,993 à 2,294 mètres, évaluations cxtrcîmes. Cantaro veut dire cruche en portugais : les montagnards de TEstrella donnent ce nom aux sommets élevés d'uù descendent les eaux vives. Ainsi les anciens représentaient la source d'un fleuve par une urne penchée. Il y a de la neige une partie de l'année sur les principales sommités de l'Lslrella, et sur plusieurs montagnes entre le Douro et le Minho. Aux serras s'épaulent des plateaux tantôt froids et stériles, tantôt tempérés et féconds; sur leurs flancs, à leur pied, des ra\ins, des gorges, des cirques, des vallées produisent, du palmier à la pomme de terre, toutes les plantes propres au climat portugais : climat chaud sans être torride dans les plaines et prés de la mer, froid sans être glacial dans les montagnes.

Le Portugal s'élendant surtout en latitude, les provinces du nord ne ressemblent pas tout à fait à celles du centre, et celles-ci à celles du sud. Dans le nord, les provinces de Traoos-Montes, de Minho, de Douro, de Deira se rapprochent assez par leur physionomie et par leurs cultures de la Cialicie, pays espagnol que ses tendances, ses relations, ses habitude?, son idiome rattachent, d'ailleurs, plutôt au Portugal qu'à l'Fspagne. Les fJallegos ((ialiciens) ont de tout temps fortement intlué sur les belles régions du Minho et du Douro. Ils y envoient incessamment des hommes de peine, des domestiques, des porteurs d'eau, des vignerons, des vendangeurs, des moissonneurs, une foule de petites gens en quête de travail. Lo prince des poêles portugais, le (^amoëns, descendait d'une famille galicienne dont le manoir était voisin du cap Finisterre. La population de cette réj^ion, au loin connue par son \\n du Douro, ne se maintient que par une forte natalité et par l'immigration des (lallegos, car elle s'appauvrit constamment par une émigration disproportionnée vers le Brésil. Ainsi le Gallego lra\ aille et peuple pour les Portugais, surtout pour les Portugais du nord. Celui-ci n'en mé[irise pas moins ce travail-

leur opiniâtre et honnête : « 11 faut, dit-il, deux cents Gallcgos pour faire un homme. »

Le centre du Porîugal, sur le Mondego et le Tage, comprend l'Estramadure et une partie de la Beira au nord, d'Alemfojo au sud. Il reçoit e'normément de pluie sur sa côte : à Coïmbre, il tombe trois mitres et demi d'eau par an, presque autant que dans le Westmoreland et sur les rivages de la Norvège. Les cultures restent les mûmes que dans la région du nord, et non loin de Coïmbre, le second vignoble portugais, celui de la Bairrada, inférieur seulement au vignoble du Douro, enrichit plusieurs petites villes. A Lisbonne il y a des palmiers. Dans l'Alemlejo, le sol se partage en vastes domaines cultivés négligemment et d'un aspect désolé. Malgré sa fertilité, cette province nourrit proportionnellement sept fois moins d'hommes que les terres morcelées de la vallée du Minho. Des chamecas, landes mouillées de cette province, s'exhalent des miasmes, et l'Alemtejo est décrié pour ses mauvaises fièvres.

A mesure qu'on s'avance vers le midi dans la province d'Alemtejo, la chaleur se renforce, le paysage prend l'aspect et les teintes d'Afrique. Au delà des champs d'Ourique, où se fonda l'indépendance du Portugal par une victoire sur les Arabes, quand on a franchi la serra de Monchique (003 mètres), on descend dans l'Algarve, étroite province abritée du nord, tout ouverte au sud, de la montagne à la mer. La moyenne annuelle sur la côte y est de 20 degrés, contre 15 au nord du Portugal, dans le pays du Minho. Dans l'Algarve on ne se croirait guère en Europe. Ce pays est l'Andalousie portugaise, et comme en Andalousie, le sang arabe y a grandement influencé la population. Le nom d'Algarve n'est même que la corruption du mot arabe El-Gharb, l'Occident.

Les Portugais sont formés d'éléments ibères, celtiques, romains, germains, avec mélange de sang arabe au sud du Tage. Ils sont au nombre de quatre millions, sans compter les 303,000 habitants des Açores et de l'île africaine de Madère. Ils ne tirent pas de leur pays tout ce qu'il pourrait donner. Jadis ils ont fait de grandes choses : à la fin du moyen-Age et au commencement de l'ère moderne, ils reconnurent les cotes d'Afrique, doublèrent le cap de IJonnc-Lspérancc, chau-

gèrent la direction du commerce du monde, dominèrent l'Inde et l'Océan. Alors le grand Camoens s'écriait en parlant de ses compagnons d'armes : « Voyez comme ils vont joyeux/par mille routes, pareils aux lions bondisfanls et aux taureaux sauvages, livrant leur vie à la faim, aux veilles, au fer, au feu, aux flèches, aux boulets, aux régions brûlantes, aux plages froides, aux coups des idolâtres et des Maures, à des périls inconnus du monde, aux naufrages, aux poissons, à la mer profonde. » Leur puissance aujourd'hui n'est qu'un vieux souvenir, leur activité maritime cl commerciale, leur ardeur d'aventures ont disparu, l/énergie de la nation s'est transportée de l'autre côté de l'Atlantique, au Brésil; Là le Portugal a fondé et développe tous les jours par une forte immigration un nouveau peuple portugais qui compte déj;i trois fois plus d'habitants que la mère-patrie, sur un territoire ^i/a^/t'-ri/j^fhuit fois plus vaste, et le plus fécond de la terre.

La langue portugaise procède du latin. Même, elle en est irès-voi.^ine, et le serait plus encore, si un très-grand nombre de ses mots n'avaient perdu une syllabe ou laissé tomber des consonnes importantes, surtout l et n. tille se prête infiniment à la poésie, et sa richesse laisse peu d'expressions et de tournures ;\ désirer. Ce qui la gâte fort, c'est un accent vulgaire et la fréquence des nasales. On la parle, en dehors du Portugal, dans les colonies portugaises, dans le IJrésil, et sur'des plages d'dù la domiunlion de Lisbonne a depuis longtemps disparu, ainsi à Malacca. Seize millions d'hommes au moins l'ont pour idiome national, et ce chiIVre, croissant rapidement, deviendra énorme avec le temps, le Brésil ayant place pour des centaines de millions d'hommes.

Tous les IV)rtugais sont catholiques.

Lisbonne, en portugais Lisboa, capitale du Portugal, renft'rnie 22!i,onO habitants ; elle en avait ])lus du double quand elle était la première ville de commerce de l'univer?. Le tremblement de terre de IT.'iîi y écrasa 30,000 personnes sous des ruines.

Lisbonne s'élèvt» sur la rive droite du Tage, au point où ce fleuve, qui vient do former un bassin bleu d'eau salée de près

de 20 kilom. de long sur 10 de large, se rétrécit pour aller se faire dévorer à 15 kilom. plus bas par la mer. Derric'^re les collines que gravit l'amphilhéritre des maisons, se profilent les bleus sommets de la sierra déchirée de Cintra (529 mètres). Le fleuve, ou plutôt le golfe, les navires trop clair-semés du port et de la rade, la ville, les collines avec leurs innombrables quintas (villas), la plaine du Tage et à l'horizon du midi les montagnes fuyant au loin font un spectacle grandiose. Il y a beaucoup de nègres et de mulâtres à Lisbonne, presque tous des Brésiliens.

Porto, ou O Porto (le port) a 90,000 âmes. A 4 ou ii kilom. delà mer, cette ville occupe le penchant d'une rude colline, sur le Douro, bleu et salé, large d'un peu plus de 200 mètres. Tne ligne de faubourgs unit la ville à Foz-do-Douro — Foz est le mot portugais qui désigne l'embouchure d'un fleuve ou d'une rivière. — L'ouverture du Douro, sur cette cûte sablonneuse et rocheuse, fait tort par ses grands dangers à la prospérité de Porto. Cependant cette place, débouché du Portugal septen- Irional, entretient un grand mouvement de navires, quelquesuns pour l'Angleterre, presque tous en destination du Brésil, de Para a Rio Grande del Sul. A Porto s'embarquent à peu près tous les émigrants qui vont renforcer l'élément national dans l'empire lusitano-brésilien. A l'exception des Portugais des îles africaines, de ceux qui abandonnent annuellement l'Algarve et de ceux qui partent de Lisbonne, c'est de Porto que s'en vont les dix à vingt mille hommes qui se hasardent tous les ans sur l'Océan vers ce Brésil dont on raconte tant de merveilles dans les chaumières des sierras lusitaniennes. Porto fait le commerce des vins d'élite auxquels il a donné son nom et qui viennent des collines schisteuses bordant en amont le cours encaissé du fleuve. Si l'on remonte le Douro au-dessus des derniers vignobles, on entre dans des gorges d'une grandeur austère. Le Douro, quelquefois violent, quelquefois immobile et alors étroit comme un ruisseau et sinistrement profond, se perd au pied de rochers immenses, noirs, gris ou ternes. Là rien du monde, ni champs, ni maisons, ni hommes; peut- Ctre en haut, bien loin, des moutons avec leur berger sauvage, quand les parois à pic l'ont place un moment ù des ver-

134 ' GÉOGRAPniE.

sants bosselés de roches aiguës et croulantes. Voilà par quelle fissure le Douro passe des plates éteudues de la Vieille Castille aux \ignobles étages de Porto.

Coimbra, en ampliilhéAfre sur le Mondego, au pied de la serra da Estrella, n'a que 18,000 habitants, mais c'est la ville savante du royaume, le siège de sa seule université, son ancienne capitale et le site des plus attachants souvenirs de sa vieille histoire. Parmi les étudiants à noire soutane qui suivent ses cours, il y a beaucoup de Brésiliens.

î/ftalie est favorablement située. Au nord, elle touche aux Alpes, centre de l'i-^urope civilisée; au sud, de ses derniers promoMloires, on voit parles temps clairs les montagnes africaines de Tunis. Placée au cenire du bassin de la Méditerranée, elle en resta longtemps la reine. Llle le serait encore, si la France, presque deux fois plus vaste, plus peuplée, plus riche, plus active, n'avait sur cette mer l'embouchure de son plus grand fleuve, son premier port de commerce, son premier arsenal maritime, huit déparlements, et, vis-;\-vis, les mille kilomètres de côtes de l'Algérie, où peu à peu s'élabore un nouveau peuple français.

Avec les États du pape (1,180,000 hectares; 725,000 habitants), récemment annext's, l'Italie n'a pas même 30 millions d'hectares, sur lesquels vivent 25 millions d'habitants. I>ans celle proportion, la France aurait 45 raillions d'habitants au lieu de 3s.

L'Italie se divise naturellement en trois parties : l'Italie continentale (ui Haute-Italie, l'Italie propre, apennine ou péninsulaire, les Iles.

La Haute-Italie ^10 millions d'lier(aros), au nord, Piémont, Lombardie^ Vénétie^ Emilie, renferme, avec la

Toscane, Télément vivant de la nation. Là se trouvent Tagriculture perfectionnée, l'industrie, la fourmilière active et pressée, la source de l'argent et des hommes, le centre de tous les mouvements, hors le mouvement littéraire, aussi prononcé à Florence, et le mouvement théologique et clérical concentré à Rome. C'est l'Europe de l'Italie, comme la Calabre, la Sicile et la Sardaigne en sont l'Afrique. Les Romains ne la comprenaient pas dans l'Italie, ils l'appelaient Gaule Cisalpine, et de fait, la population, d'un fonds gaulois ou celtique, se modifia seulement et ne se perdit pas quand elle admit de force les guerriers et les colons latins, puis les Germains.

La Haute-Italie, enfermée entre les Alpes de France, de Suisse, d'Autriche , la mer Adriatique et les Apennins, est un pays complet. Elle détient peut-être les meilleures plaines d'alluvions de l'Europe; ses rivières puisent à des glaces, à des neiges que Télé ne fond qu'à demi et que chaque hiver ramène à leur é[:ais3uir et à leur étendue primitives; des lacs merveilleux — il n'y en a pas de plus beaux — reçoivent les torrents de la montagne, les épurent elles régularisent; nulle part les cours d'eau ne se prêtent mieux à d'immenses irrigations; le climat y est doux sans amollir, il y pleut, surtout vers l'est, mais sans y trop pleuvoir ; dans la plaine tout est fécond, dans la montagne moyenne tout est charmant, dans les Alpes tout est sublime. Ainsi qu'on l'a dit de l'Allemagne, mais dans le sens opposé, du sud au nord et non du nord au sud, la plaine, la colline, la montagne s'y suivent comme la prose, ridylle et la poésie. Les deux plus hauts pics de l'Europe centrale, le mont Blanc (4,810 met.) et le mont Rose (4,638 met.), appartiennent à la Haute-Italie par un de leurs versants.

Toutes les eaux méridionales du grand demi-cirque décrit par les Alpes entre le golfe de Gênes et l'Adriatique s'écoulent dans le Pô et dansl'Adige. Le Pô, long de 07o kilom."; descend du mont Viso, pyramide superbe entre l'Italie et la France. Son trajet en montagne est fort court. Arrivé dans la grande plaine piémontaise, il baigne Turin. A droite, il recueille les torrents peu fournis des Apennins, à gauche les fortes rivières envoyées "par l's Alpes. Le lac Majeur purifie pour lui le

136 GKOGHAPHIE.

Tessin, le lac de Côme clarifie l'Adda, le lac de Garde le Mincio. Lo lac Majeur, profond de 8o4 mètres, a sû tCte en Suisse, dans le canton du Tessin ; il est tortueux, fort allongé (84 kilom.)> étroit entre des montagnes escarpées. Son aire dépasse iiOjOOO hectares. Le lac de Côme, plus petit que le lac Majeur (10,000 hectares), moins profond (G04 mût.), et presque deux fois moins long, est encore plus beau. Des Alpes élevées le resserrent au septentrion, et des glaciers étincellenl au loin dans l'entrebriillement des gorges ; au midi la mollesse, la douceur et la chaleur remplacent l'Apreté, la rudesse, le sublime et les frimas; en quelques licueb on a changé de nature autant que si l'on avait franchi un large bras de mer en allant du nord au sud. Sur tout le pourtour du lac les plus belles villas du monde baignent dans l'eau les murs de leurs charmants jardins. Le lac de Garde appartient à rAutriche par son enfoncement septentrional. C'est le Benacus tant célébré par l'aimable Catulle. 11 a presque l'étendue réunie du lac Majeur et du lac de Côme (3o,U00 hectares), mais ses eaux d'une pellucidité merveilleuse n'ont nulle part 300 métrés de profondeur.

Le Pô passe prés de Pavie, ville universitaire qui fut témoin d'une de nos grandes défaites dans les guerres insensées que nous fîmes en Italie. Il arrose Plaisance, qui eut sa grandeur comme capitale d'un duché, puis Crémone. Il laisse à gauche, sur leMincio,Mantoue dont la gloire est plutôt d'avoir vu naître Virgile dans ses environs que de s'enfermer dans des fortifications qu'on dit imprenables. Plus bas, un de ses bras passe à Ferrare qui fut une grande ville et le séjour du Tasse et de l'Arioste, deux poètes qui y avaient liouvé un Mécène. Traînant en dépit des lacs qui linipidifient ses trois grands affliienls, une masse considérable d(> troubles, le vieux Lridan dépose beaucoup; son lit s'exhausse par les alluvions; sa plaine humide, où croît le riz qui aime l'excès d'eau, a dû Otre protégée par des levées comme celle de lu Loire, et son delta, marais malsain, s'avance annuellement de plus de 80 mètres dans l'Adriatique. La ville qui a donné son nom i\ cette mer, Adria, jadis riverain^, se trouve maintenant à plusieurs lieues dans l'intérieur des terres. Le

fleuve tombe dans la mer par sept branches. Son débit moyen, trùs-consid6rable, en fait presqu'un cours d'eau de la force du Rhône.

L'Adige, l'Etsch des Allemands, vient des monts du ïyrol. Sa vallée supérieure a été peuplée et l'est encore en partie par des Germains, mais la langue allemande y recule rapidement devant l'italien, et avec la langue les mœurs. 11 baigne Trente et Vérone, ville très-forte. Son cours inférieur s'enlace avec les bras du delta du Pô.

L'Italie apennine, d'une étendue de lo millions d'heclares, se hérisse en tous sens de montagnes. Il y a bien quelques vallées étroites, de petites plaines, mais presque tout le territoire apennin n'est que pics, dômes, monts à table, plateaux, boursoutlures, roches calcaires, parois nues, cirques, forôts de résineux, de chênes, d'ormes et de bouleaux. Plus on va vers le midi, plus la péninsule s'amincit, plus les Apennins s'enchevêtrent et se déchirent. Au sud de l'ancien royaume de Naples, les Abruzzes cachent sous leur nom moderne cet héroïque Samnium, citadelle naturelle qui arrêta longtemps la fortune de Rome. La Galabre surpasse encore les Abruzzes par ses failles profondes, ses chaînes dévastées, ses forêts abandonnées ù elles-mêmes. Le point culminant des Apennins, le Grand Sasso d'Italia, ou Monte Corno, entre Rome et la côte de l'Adriatique, près d'Aquila, n'alteint pas tout à fait 3,000 mètres.

D'une mer à l'autre, la presqu'île italienue n'a jamais 200 kilomètres de large. Les deux versants ne se valent pfjs. Le versant de l'Adriatique, plus étroit que l'autre, a des côtes découpées, des torrents courts, violents, capricieux. Ses peuples n'ont pas marqué dans l'histoire. Sur le ^ersant occidental, le rivage se frange de baies importantes ; la distance plus grande entre la mer et l'arête de la montagne y laisse place à des bassins de fleuve, et sur deux de ces fleuves se développèrent dos ci\ilisations dont l'une commanda longtemps et façonna le monde. Là coulentle charmant Arno,le Tibre, remarquable par la constance de son volume d'eau, le Garigliano, qui tombe par les deux belles cascades de Sera, l'unn (1<> oOO, Tautre de 80 pieds de haut. Le Garigliano reçoit le Fibrcno :

Toiivre ou Sorgncs de l'Ilalie, le Fibrono puise, dit-on, son admirable foulaine, l'une des plus abondantes de la péninsule, au lac sans écoulement visible de Celann, le Fucinus des I.alins. Les eaux de ce lac portèrent un jour 19,000 condamnés qui s'enlre-égorgèrent dans un combat naval, sous les yeux de l'imbécile empereur Claude, de ses favoris et des prostituées de Rome. On fcîtait, ce jour-là, l'inauguration du canal creusé pour dessécher le lac, pernicieux aux riverains par ses fiiivres. Dans la suite, l'émissaire s'obstrua et le Fucino regagfia les terrains perdus. On vient de le mettre en partie à sec une seconde fois. Son allituie est de 665 métrés.

Les antres grands lacs de l'Italie péninsulaire bordent le bassin du Tibre : le lac de Tiasimène, ou lac de Péronse (10,000 hcc(ares), sans effluent visible, repose A îîoS mtMres d'altitude, entre des monts gris d'oliviers. Le lac de Holsima (10,000 hectares), ;\ 300 mùtres au-de?<i:s de la mer Tyrrhéiiienne, communique avec elle par la Marta ; sa plus grande profonieur est de près de cent mètres; la fiùvrc règne dans les campagnes qui s'étendent de sa rive au cirque des hauteurs. Sur la route de Bolsena à Uorne, le lac de Hracciano (8,.H00 hectares), à 743 métros, se déverse par l'Arone, petit fleuve. Le lac ^Mbano se blottit au sud-est de Home, dans une vasque de 340 mètres de profondeur, qu'on croit un volcan éteint. Semblable au Cclano et au Trasimène, il n'a point de dégorgeoir appalent.

Sur l'Arui) vivaient les Étrusques, race appliquée et industrieuse, ;\ laquelle Houk^ naissante emprunta une partir» de sa civilisation et de sa religion, le peu[tle étruscjue élrndail jusqu'au Tibre sa confédération de cités ; il franchissait mOme ce lleuvc, puisqu'il avait fondé douze villes dans la riante et fertile région qui se nonimeif la Campanie et s'appelle aujourd'hui le I,abour. La voluptueuse (lapo u' était une de ces colonies. Dans les premiers temps de l'cxislMue de Rome, la future maîtresse du moiub», bAlie sur la rive gauche du Tibre, se trouvait ;\ un jet de pierre du domaine étrusque. D'iin-i nation A l'autre il n'y avait que la longueur d'un pont de bois dont on enlevait les planches en temps de guerre. Au

commencement de la République, Rome appartint môme pendant plusieurs années aux Étrusques.

Aujourd'hui, la vieille Étrurie est habitée par un mélange d'Étrusques, de Celtes, de Romains, de Germains, par les ToscanSj les mieux doués des Italiens- C'est en Toscane que de grands prosateurs et poètes fixèrent la langue italienne, et nulle contrée n'a fourni plus de génies de premier ordre au monde, écrivains, artistes ou savants.

La Toscane, dans sa petitesse, réunit trois régions : sur la mer Tyrrhénienne qui agite ses eaux bleu pur devant les ports de Corse, de Sardaigne, de Sicile, les Maremmes occupent le bas-pays à Tembouchure de fleuves côticrs dont le moins faible est l'Ombrone. Les 150,000 hectares des Maremmes fournissent à de grands troupeaux de montons et de bœufs sauvages, gardés par des bergers plus sauvages encore, leurs mares, leurs prairies mouillées et leurs pauvres pâtures. Du sol des districts humides monte la terrible malaria (fiùvre paludéenne). Sur le sol sec, les makis recouvrent ce que ne prennent pas les terrains nus et les bois touffus de pins, de chèncs-liége et de chOncs. Dans le val d'Arno et sur les avant-monts, la vigne toscane enlacée au peuplier mûrit le premier des vins d'Italie ; à ses côtés le terne olivier croît lentement, mais pour des siècles; une 'irrigation parfaite décuple la valeur d'une terre infiniment divisée, infiniment soignée, très-réguliùre dans ses compartiments. Dans la région montueuse, les forêts de chênes hantées par les porcs, les chûnes-liégc, les chTilaigniers qui font vivre l'homme, le hêtre, le tremble s'échelonnent ou se confondent sur les versants moyens, tandis que le mélèze, le pin, le sapia possèdent les sommets que la neige visite en hiver pour y per sistcr jusqu'aux chaleurs. Cette région de l'Apennin fournit les marbres les plus célèbres du monde, dans les montagnes qui s'élèvent sur l'arrière-plan du littoral compris entre l'embouchure de l'Ârno et le superbe port militaire de la Spezzia. De lii sortent les merveilleux marbres statuaires de Carrare, de Massa, de Serravezza et de l'Allissimo.

En face de la Toscane, sur le chemin du rivage septentrional de la Corse, l'ile d'Elbe enferme à peine 30,<^i00 hectares

entre des rivages hauts et précipités. Le mont Capanne porte le plus haut la lôte entre les pics de granit et les dômes de serpentine de cette lie : il dépasse 1,000 mùtres. Un vers de Virgile proclame l'île d'Elbe inépuisable en métaux, non sans raison. Ses mines de fer, déjà travaillées par les Étrusques, pourront suffire pendant des siècles à une immense exploitation. La mer d'alenlour abonde en poissons, en thons principalement. Les 30,000 insulaires pOchcnf, naviguent, arrachent le fer ;\ la montagne. Le chef-lieu, Porto-Ferrajo, groupe ses maisons au boni d'une rade que peu valent en Méditerranée.

Sur le Tibre a grandi Home. Le Tibre, le Tevere des Italiens, n'est pas un fleuve des Amazones, loin de li\, mais il tient plus de place dans l'histoire des hommes que tous les fleuves du Nouveau-Monde ensemble, avec leurs bassins de savanes et de forOts dix fuis vastes comme toute l'Italie et ses trois grandes îles. A peine a-t-il de trois à quatre cents kilomètres de cours, pas mi'me la longueur des grands aflluents de notre Garonne. Il surgit dans les Apennins toscans, se plie et se replie dans une vallée resserrée et sévère, et reçoit des torrents fournis paf des montagnes blanches de neiges en la saison, comme le Soracte d'Horace. Telle est la Nera, formant la cascade de Alarmera et se renfor^^ant du Velino qui lui arrive par une magnifique cataracte, au-dessus de Terni, pairie de Tacite. Tel encore le Teverone, torrent des cascatelles de Tivoli.

La ville-empire du Tibre régna pendant des siècles, de la Perse à l'Lcossc et du Danube au Sahara. Dans ses jours de puissance et de gloire elle donna beaucoup de son sang, toute sa langue et ses mœurs aux nations appelées d'après elle romanes, latines ou néo-latines, nations qui sous le nom d'italiens, de Français, d'Lspagnols, de Portugais, de Hou mains, possèdent aujourd'hui les plus beaux pays de l'Europe et finiront par peuplei- l'Afrique du nord, l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud.

Les Napolitains habitent sur le Garigliano et le Vollurne; au-pied du Vésuve et jusqu'au détroit de Messine; autour du (iran-Sasso, premier pic dos Apennins ; sur la Pescara cl rOl'anto dont la perte en mer reiianle au loin le rivage alba-

nais et dalmate ; sur le golfe qui berça la corruption de Tarente et de Sybaris. C'était, il y a quelques années, le royaume de Naples; ce fut jadis la Grande-Grèce, si fine, si riche, si élégante. Bien que vifs, brillants, passionnés e* doués de beaucoup des qualités de leurs ancêtres grecs et romains, les Napolitains, les Abruzziens, les Calabrais, sont les Italiens qui font le moins pour la puissance de leur patrie et pour sa grandeur scientifique, artistique et littéraire.

L'Italie insulaire comprend trois îles. La Corse appartient c\ la France. La Sicile et la Sardaigne dépassent en étendue les autres îles méditerranéennes.

La Sicile est séparée de la terre mère par le Faro, ou détroit de Messine, qui n'a pas 4 kilomètres de large.

Il fallait le génie conteur des Grecs pour faire de ce passage sans péril une avenue de flots bouillonnants lancés contre des rochers sinistres. Charybde y engloutissait la mer et la revomissait par la bouche de sa caverne, et sur l'autre bord, les six lèlei monstrueuses de Scylla dévoraient les marins effarés que le courant entraînait en vain avec une rapidité furieuse. De belles eaux transparentes, de belles roches ; sur les deux rives un panorama sublime, le Phare de Messine n'a jamais eu d'autres terreurs.

Il n'y a que cent kilomètres entre les caps de Marsala et le cap Bon^ promontoire tunisien, quelques heures de navigation pour une barque ; aussi les Arabes de la Berbérie dominèrent-ils longtemps dans l'île, comme autrefois les Carthaginois, venus du même rivage. L'Italie faillit devenir musulmane, ainsi que \: fut l'Fspagne. A partir du huitième siècle jusqu'au onzième, les îles et l'ancienne Grande-Grèce luttèrent à fortunes diverses contre les soldats de l'Islam. Pendant le reste du moyen- Ige, et même fort avant dans l'ère moderne, elles redoutèrent les pirates africains qui venaient se pourvoir d'esclaves jur leurs côtes.

Les chaînes calcaires, prolongement de l'Apennin napolitain, couvrent l'île de chaînons plongeant tantôt sur la mer, tantôt sur d'étroites plaines d'une fécondité rare. Dans ces -njajpfîs sous un soleil qui chauffe autant qu'en Afrique, crois-

142 GÉOGRAPniE.

sent les arbres et les plantes de l'Afrique. Dans la basse montagne, le dattier, le figuier de Barbarie, Tagave font place -X l'oranger, à l'olivier, à la vigne. Sur les plateaux de l'intérieur, d'une altitude moyenne de 500 mùtres, on rencontre l'isolement du sicppe sans cultures et sans babitants, des ravins sans eau, des plaines que le ciel brûle, des mamelons que le vent fouette et glace. Le pic culminant des monts calcaires de la Sicile, le Pizzo de Case, n'a pas tout à fait '2, 000 mùtres, mais dans l'est, non loin du pori superbe de Messine (63,000 hab.), au-dessus de la plaine de Gatane (65,000 bab.), la plus vaste de l'île et la plus fertile par son sol de cendres et de laves décumposôes, s'élùvc le premier volcan d'Europe. Ce volcan est l'Etna (3,320 mût.), maître sommet de l'Kalie, les Alpes à part.

Voisin de la mer, l'I-^lna no perd rien de sa hauteur, et qui le voit du rivage donnerait à sa pyramide, terminée par deuv pointes, la bauleur des géants des Alpes ou du Caucase. A ses pieds et sur les premiers versants jusqu'à SOO mc'^tres d'altitude, 300,000 bommes s'acharnent à replanter la vigne et l'arbre dans les laves délitescentes qui ont passé leur brûlant niveau sur des vergers cachés pour toujours ; là fleurissent des campagnes soignées comme des jardins, des vignobles, ties villes populeuses. Plus haut une ceinture de foriHs decliénes, de châtaigniers, de pins, de bc^tres, de bouleaux ; plus haut encore une zone de neiges, et au-dessus des neiges que fond, vers le sommet, la chaleur interne du volcan, la réginn du feu, avec ses ceniaines de cratères, ses nuages de cendres, ses colonnes de fumée rougie par la flamme, son spectacle grandiose sur la Sicile, la Calabre et la mer.

La déforestation enU^^ve tous les jours aux versants clur't'us une partie de leur beauté. Des quinze villes, des villages entourant le géant sur 180 kilomètres de pourtour, les bûcherons, les charbonniers vont porter la cognée dans les bois ou brûler les troncs et les rameaux abattus. Quelquefois aussi les laves rasent des pans de forêts, jusqu'à cent mille arbres et au delà par éruption, soit que ces laves fuient du cratère comme le ruisseau d'im lac trop plein, soit quelles percent la roche lentement dévorée par le flot en fusion de la matière

interne et fléchissant enfin sous le poids de la mer minérale. Peu de courants pérennes descendent du massif, l'eau des pluies et des sources filtre dans le crible de la cendre et des scorie?.

Au large de la côte septentrionale de Sicile, les cratères de Volcano, Stromboli, volcan actif, Salina, Alicudi, Felicudo, îles volcaniques, s'élùvent sur la route de l'évent etnéen à la bouche de feu vésuvienne, dans le groupe nommé Iles Lipari ou Iles Eoliennes.

La Sicile a trois millions d'hectares et près de deux millions et demi d'habitants. Elle est donc proportionnellement plus peuplée que la France, et pourtant on assure que le dixième seulement du sol s'y cultive. On prétend que l'île comptait douze millions de citoyens, lorsque trônaient Syracuse qui a 17,000 habitants et en eut plus d'un million, Agrigente, aujourd'hui Girgenti, et nombre d'autres cités grecques riches, voluptueuses, artistiques. Provenus d'un mélange de races où les Grecs, les Romains, les Arabes ont pris la plus grande part, les Siciliens d'aujourd'hui, pareils à leurs compatriotes de l'autre côté du Faro, ne font point grand honneur à l'Italie. Us ont une intelligence lucide, un courage à l'épreuve, un amour de la patrie profond et toujours prOt à l'action, mais leur sauvagerie native, la férocité qui se dégage à tout propos d'un fond de passions mal contenues, le fanatisme et l'ignorance les retiennent dans les limites de la barbarie.

A 00 kilomètres au sud de la Sicile, à 2o0 de l'Afrique, Malte, rocher calcaire sur lequel il pleut rarement, fut au moyen-age le siège des chevaliers de Malte, ordre de moines, d'infirmiers, de guerriers qui brava victorieusement la puissance des Turcs et arracha une infinité de prisonniers chrétiens aux pirates musulmans. Sur une terre venue en partie par bateau de Sicile, sous un climat où le thermomètre ne descend pas au-dessous de zéro, et que caractérisent dos étés secs cl des hivers à vents impû-tueux, les Mallais cultivent le coton devant lequel ont disparu les fortîls du temps passé. Malte dépend géographiqucment de l'Italie, mais appartient ù l'Angleterre. Très-pressée sur le sol, car l'archipel maltais

144 GÉOOnAPIlIE.

a 150,000 habitants sur moins de 4(»,000 hcclares, la population, de religion catholique, parle un mauvais arabe môié d'italien, f.es Maltais tîmigrcnt beaucoup vers la Tunisie, et plus encore vers la province de Coublanline. La Valette, capitale de cette île, est une forteresse sérieuse, comme toutes celles d'où les Anglais commandent à la mer.

Un peu plus rapprochée de l'Afrique (moins de 200 kilomètre.'') que de rilalie, la Sardaigne (jlait appelée par les Grecs Ichnusa parce qu'elle a la forme d'une sandale. Elle ne ferait qu'un avec la Corse sans le détroit de Ronifacio, large à peine de G kilomètres. Sur le rivage, les plaines sont par endroits si marécageuses que les Homains avaient fait de l'île une Cayennc pour leurs déportés. Généralement ces plaines sont fertiles, mais mal cultivées; elles produisent les plantes communes à l'Italie, à l'Kspagne à l'Afrique du Nord. Une grande partie du sol reste à l'état de steppe brûlé et de vaine pûture, faute de travail, faute d'irrigation sous un ciel avare de pluies.

Des bois de vieux chénes-liége, des forêts dont les Sardes mêmes ne connaissent pas toutes les profondeurs, des monts qu'ils n'ont pas tous foulés recouvrent cette île, demeurée en de-J hors du nivellement et de la civilisation. Le mont Gennargentu a 1,800 mètres d'altitude.

Sur presque autant d'hectares que la Sicile, la Sardaigne contient (juaire fois moins d'haldtants, et cependant la Sicile est aux neuf dixièmes inculte. Les (i00,000 Sardes ont comme les Siciliens du sang arabe dans les veines, mais peu de sang| grec ; ils reçurent dans l'antiquité force éléments ibères, et| nu moyen-Age des éléments catalans. Ainsi parmi les peuploa] italiques le peuple saide s'éloigne le plus des origines celte,étrusque, latine ei grecque dont la combinaison a produit] les nationalités de la péninsule. De même, de tous les dia-j Iccles italien?, le dialecte sarde s'éearle le plus de la langue! commune. Au fond c'est une langue à part.

En réunissant tous les Italiens sous des traits communs, on se voit en face d'une nation qui le cède ;\ peu d'au Ires. Par ses armes, ses lois, sa langue. Home fut la maîtresse du

monde ancien et l'institutrice de l'Occident. //Italie perdit cette royauté et ne la regagna pas, mais au moyen Age elle fut encore une fois à la tête de l'humanité par ses institutions libres, son génie industriel, son activité commerciale, les découvertes de ses savants, les œuvres de ses artistes et de ses poètes. Aujourd'hui elle a perdu l'avance, mais elle n'est pas encore lasse de produire de grands esprits, des intelligences aiguisées, vives et sûres, des politiques fins et persévérants, des liommes d'aflaires, des commerçants adroits, des savants, de bons écrivains, des musiciens de génie.

Pour reprendre leur place aux premiers rangs, les italiens, principalement ceux du sud, auront à se débarrasser de défauts graves. Leur habileté, leur finesse touchent à la mauvaise foi, leur enthousiasme à l'idolâtrie, leur antipathie à la haine sauvage. Trop de sentiments, trop d'actes bas se mêlent à leurs passions : l'envie, la susceptibilité, le penchant à calomnier, la soif de vengeance, une patience infinie pour attendre l'heure de laver l'injure, une promptitude et une sûreté de mains redoutables dans l'accomplissement du crime. Nulle part il n'y a plus de vendetta et d'assassinats qu'outre-monts.

On reproche à tort aux Italiens la paresse. Les Piémontais, les Lombards, tous les Italiens du nord ont autant d'activité que d'industrie; l'Italien du midi, ami de ses aises, indiscipliné, fantasque, est capable d'efi'orts sou:enus. Partout où les Italiens émigrent, à Marseille, à Paris, dans la province de Constantine , à l'istbme de Suez, en Orient, à la Plala, ils se font presque autant remarquer par leur assiduité au travail que par leur caractère diflicile et leurs éclats de vengeance.

L'Italie entière use de dialectes italiens, à l'exception de fort belles vallées alpestres où se maintient le français : les vallées qui du mont Blanc et des pics du col d'Iseran s'ouvrent sur la Uoire Ballée, rivière d'Aoste ; celles qui débouchent au pied du mont Cenis et à la sortie du tunnel international de Modane, sur la Doire Hipaire, rivière de Suzc; celles enfin qui partent de monts voisins du Viso pour descendre vers Pignerol et Luserno. Ces dernières, sur le Pellice, l'Angrogne, le Chisone, sont l'asiledes vingt et quelques mille hommes de VJsraél des Alpes, du petit peuple vaudois quia maintenu pendant des

siècles sa foi protestante et sa liberté dans la montagne contre ses persécuteurs catholiques de France et d'Italie. Le nombre des Italiens du Piémont parlant français se monte à peu près à 125,0 tO.

Dans l'ancien royaume de Naples et dans la Sicile, un peu plus de 20,000 individus ont conservé le grec des émigranls leurs pî're?, 50,000 a 0(>,0()0 l'albanais. Les Albano- Italiens descendent des Clikipélares qui abandonni^rent l'Albanie après la mort de leur héros national, Scanderbeg^ et la prise de possession do la terre natale par les Turcs. A toute époque il y eut des relations entre le sud de la presqu'île cl le littoral de l'aniiennc Lpire dont les chaînes riveraines, les monts Acrocérauriiens d'autrefois, peuvent, dans les très-beaux jours, se voir de la côte italienne par-dessus l'étroite Adriatique.

La langue italienne se divise en nombreux dialectes, généralement assez distants les uns dos autres. Le piémontais est une espèce de patois aussi provençal qu'italien; le vénitien, le milanais, le romagnol, le napolitain, lo sicilien, le sarde diflorent assez entre eux pour qu'on ne se comprenne pas sans étude. Le dialecte le plus parfait, devenu la langue littéraire, est lo dialecte de Flor3noe. 11 a mérité sahiuto fortune pour avoir servi à do très-grands écrivains. La richesse, l'harmonie, l'aptitude à la musique, la (loxibilité poétique distinguent ce beau langage, issu du latin. Laule de colonies, il y a devant lui peu d'avenir.

Tous les Italiens naissent catholiques,;\ l'exception des 22,000 protestants vAudois du IMémonl, et des Albanais de l'Italie méridionale qui ont gardé lo rito grec.

Il y a on Italie huit Nilh's de plus do 100,000 habitants.

Turin, ou Torino (180,000 hab.), dans une large plaine, en vue des Alpes, sur le Pô, est une ville froidement régulière. Lllo a perdu la nîoilié de son importance depuis qu'elle n'est plus la ca[iilali' de l'Italie.

Le port de Turin, Gênes, compte 130,000 habitants. Gènes la Superho a des palais do marbre en amphithéâtre. Autrefois elle domina la mor et conimand.i aux îles grecques, A la Crimée et aux côtes d'Urient. LUe a donné au monde Christo-

phe Colomb. Le Génois est une personnalité : avide, mercantile, tenace, ingénieux, jamais en défaut, il émigré partout, brocante partout, fait fortune partout.

GCnes avait ruiné Pise. A son tour elle perdit la prépondérance devant Venise, qui domina sur les mêmes mers et régna en Orient sur les mômes îles et les mêmes rivages, sur le littoral dalmate, sur la Morée, sur les deux grandes îles de la Méditerranée orientale, Candie et Chypre. Venise n'a plus que 115,000 habitants. 140 grands palais — plusieurs sont déserts, beaucoup délabrés — rappellent qu'elle fut longtemps le siège de Taristocratie la plus formidablement organisée. Rattachée maintenant à la terre ferme par un pont colossal de 222 arches, la «Ville des Eaux w, la «Cilé des Lagunes », s'élève dans l'Adriatique, sur les îles Rialto et Giudecca, bancs de sable que les alluvions des fleuves côtiers auraient déjà noyés dans un marais, si on ne les eût détournées par de grands travaux. Des canaux à l'eau souvent trouble et fétide coupent ces îles en tout sens, bordés de maisons qui trempent leur pied dans le flot : « As-tu vu Baïa, dit Gœthe, alors tu connais la mer et les poissons. Voici Venise, tu vas connaître le marais et les grenouilles. » Ces canaux, traversés par 450 ponts, sont les rues de Venise, dont les gondoles, ou barques, sont les fiacres et les omnibus, et les gondoliers les cochers. Le voisinage de Trieste, port mieux partagé, interdit a Venise l'espoir de redevenir la «Reine de l'Adriatique ».

Milan (200,000 hab.) resplendit au moyen âge comme un phare de liberté, d'industrie et de richesse. Située entre les Alpes et le Pô, dans une plaine féconde, c'est encore une ville trôs-animée, et après Florence la cité la plus intelligente de l'Italie.

Uno ville de 115,000 habitants a servi pendant quelques années de capitale à l'Italie, Florence (Firenze), aux vieux palais grandioses et presque sinistres. Florence, la mère ou la nourrice de bien des grands hommes, l'Athènes italienne, occupe les deux rives de l'Arno, petit fleuve qui a son embouchure à quelques kilomètres au-dessous de la ville de Pise.

Celte dernière cité, Pise la morte, comme disent les Italien?,

148 GÉOGRArniE.

eut plus d'iiabilanls que n'en renferme aujourd'hui Florence On y compta un moment 150,000 ^mes, comme à Sienne, autre cité toscane dans les montagnes du bassin de l'Unibrone. PisC (35,000 hab.) n'est plus le grand port du littoral étrusque. Livourne, qui l'a remplacée, est une \ille de commerce A moitié juive à la veille de contenir 100,000 habitant^. Bologne approche aussi de ce chiffre; elle est située entre les Apennins, le bas Pô, et le rivage marécageux de Ravenne, qui fut le port principal des Uomains sur l'Adriatique.

A 25 kilomètres de la mer, sur le Tibre jaune, accompagné d'échoppes, d'ordures, de haies d'épines, de rives de sable, Rome, dont le nom dit tout, a 220,000 habitants. C'est la résidence du pape, et le gouvernement italien s'y installe. Silencieuse et dormante, liors dans les jours de plaisir et de grandes pompes religieuses. Home se compose de ruelles tordues menant à de grandes places. Elle a des monumenis de tous les Tiges, qui ont gardé quelques centaines des soixante mille statues de la ville impériale, des palais, des colonnades, de misérables demeures. L'histoire d'une cité qui mit une seule nation à la place de cent peuples égorgés par le fer ou assimilés par la langue latine et le droit romain y revit dans les débris de la plus solide architecture qui fut jamais. Dans leColysée, amphilhéûtre encore debout, 107,000 spectateurs à la fois pouvaient applaudir ou sifllcr l'homme luttant à mort contre l'iiomme ou le monstre, et la béte féroce aux prises avec la béte. Des ruines et des jardins, d'où s'élancent des cyprès et des pins [)arasol?, font à la ville immortelle une vaste banlieue dont les derniers vieux murs, les derniers aqueducs en briques et les derniers arbres se perdent dans les solitudes fiévreuses de la Canïpagne de Home.

l'ar ses i'ZOjOOO habitants, dans des rues en amphithéâtre, Naples (Napoli) excelle sur toutes les Nilles d'Italie. Sa beauté fameuse ne réside pas comme celle de Home dans la grandeur des souvenirs et dans la puissance ou l'antiquité des monuments; elle est toute dans le calme et le brillant de l'air, la douceur du climat, la gaieté d'une mer lumineuse, les contours harmoniiuv <run golfe d'où surgissent de hautes îles rocheuses. Une riche végétation couvre les cratères morts

des Champs Phlégréens, cratères intacts ou ébréchés, secs ou remplis par des lacs. Au-dessus des groupes de collines de lave s'élance le double sommet du Vésuve. Ce volcan terrible n'a pas 1,000 mètres de haut. De son cratère s'épancha, il y a 1,800 ans, le flot de lave et s'éleva le nuage de cendres qui ensevelirent Herculanum, Stables et Pompeïe. « Voir Naples et mourir, » dit le proverbe italien.

Palerme (170,000 hab.), port de mer, est la capitale de la Sicile. Elle est assise au pied du mont Pellegrino, dans le bassin fécond de la Conca d'Oro.

Cagliari, ville de médiocre importance, commande à la Sardaigne. C'est un port du littoral méridional de l'île.

Peuplée dans l'antiquité, au nord par des tribus sauvages, au sud et sur les côtes par des colonies grecques, la Turquie d'Europe fut au moyen Tige la province-mère de l'Empire d'Orient. I>entement démembrée, puis totalement conquise au quatorzième, au quinzième et au seizième siècle, par les Turcs, nation mahomélane venue de l'Asie centrale, elle tomba dans un état de demi-barbarie dont elle se relève peu à peu.

Sa situation est admirable, à l'extrémité de l'Europe, à deux pas de TAsie, près de l'Egypte, l'un des grands chemins de l'Orient, entre la mer Noire, qui touche au Caucase, et la mer Adriatique, qui baigne l'Italie et débouche sur le bassin central de la Méditerranée. Le privilège de posséder les embouchures et le cours inférieur du Danube, route entre l'Asie et l'Europe centrale, des côtes prodigieusement découpées, des ports excellents, la variété et la fécondité du sol, les aptitudes de ses principales nations lui assurent un avenir digne du passé.

Diminuée de la Grèce en 1827,1a Turquie n'a plus que

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52,500,000 hectares. C'est la superficie de la France, pour une population deux fois moindre : l.*^, 500,000 habitants suivant les un?, 15,000,000 seulement d'apivs d'autres.

La Turquie ne porte point de monts exceptionnellement élevés dans sa presqu'île triangulaire privée de son extrémité, la Grùce. Ses pics supérieurs, célébrés par la poésie grecque, ne dépassent pas 3,000 mètres. Pourtant l'Europe n'a pas de pays plus montagneux : la Turquie est sans grands plateaux, sans larges plaines, excepté sur le Danube. Des chaînes qu'on rassemble sous le nom de Balkan (ancien Ilœmus) serrent de prés la mer et se croisent en tous sens, ne laissant place qu'à des bassins de lacs, à d'étroites vallées, à des gorges de torrents. Sur ces chaînes se dispersent des forêts livrées à elles-mêmes et menacées dans leur existence. La grande artère de l'empire, le Danube, engloutit les rivières les plus abondantes, la Save, la Morava, l'Alula, le Trulh. La Maritza, autrefois Hebrus, court vers rArchipcl. Il en est ainsi de la Strouma (Sirymon) et du fangeux Vardar (Axios), qu'Homère appelle modestement le plus beau des fleuves de la torre. Comme le Danube, le Vardar a ses Portes de Fer, rapides, qu'étreignenldes roches calcaires élevées. Les produits du sol sont ceux de la France au nord, sur le Danube et dans la montagne ; au sud et le long de rarchipel ceux de la Provence et de l'Italie.

Les 15 à 18 millions d'hommes de la Turquie n'appartiennent ni i\ la même race ni à la même relgion. Cette contrée, point de rencontre des trois parties de l'ancien continent, également accessible par la mer, par les plaines du nord, par le val du Danube, a été de tout temps envahie par des conquérants. Klle est iii belle et si agréable que les envahisseurs y sont restés.

La race dominante des Turcs ou Osmanlis, numériquement l'une des itlus laibles, habile surtout Constanlinople, les environs de celte ville et les principales cités de l'empire. Les Turcs sont indulenls de corps, paresseux d'esprit, médiocrement intelligents, cruels s'il y a lieu, mais honnêtes, débonnaires, résignés, très courageux et très-tenaces dans la guerre, aptes à commander. 11? font au moins un million d'hommes,

au plus douze cent mille ; leur nombre diminue constamment et vite. Leur langue n'a point de rapport avec les nôtres. Parlée en divers dialectes dans l'Asie Mineure, dans l'Asie centrale et septentrionale, et jusqu'en Russie sur d'immenses espaces, elle a des liens de parenté avoc le hongrois, le finlandais et d'autres idiomes dits agglutinants ou polysynthétiques. Les Turcs professent l'Islam.

Les Albanais, que les Turcs appellent Arnautes, se donnent eux-mêmes le nom de Chkipétares (montagnards). Leur origine est obscure. Pour quelques-uns ils procéderaient d'une peuplade venue du Caucase aux derniers jours de l'Empire romain . On a lieu de croire qu'ils descendent, avec mélange, des antiques Péla?ges qui foulèrent le sol de la Grèce avant les Hellènes. Ces Pélasges, peuple d'agriculteurs, probablement parent des Hellènes et des anciens habitants de l'Italie, ont laissé des monuments à grands matériaux d'une solidité qui dédaigne les siècles et d'une grandeur brute qui leur a fait appliquer le nom de monuments cyclopéens. On retrouve surtout ces murs vieux de trois à quatre mille ans dans le Péloponèse, principalement dans l^Vrcadie où les Pélasges furent moins violentés qu'ailleurs en Grèce par les invasions postérieures. Ils se rencontrent aussi dans la portion méridionale de l'Albanie, jadis lÉpire. Pressés par les Hellènes, plus intelligents ou mieux armés, les Pélasges perdirent l'empire. Dans le Péloponèse, en Hellade, en Italie, ils furent détruits, ou diminuèrent et disparurent, ou se fondirent dans des éléments nouveaux. Leur vieille langue, qu'on croit avoir eu plus de fraternité avec le celte qu'avec le grcc,aurait servi de base au latin.

Les Albanais ne se seraient maintenus que sur le territoire haché de l'Albanie de nos jours. Vers le milieu du quinzième siècle, les Turcs devinrent les maîtres du pays après une lutte forcenée où brilla au premiei rang l'Albanais Scanderbeg, l'un des plus vigoureux héros que l'histoire connaisse. Les douze à quinze cent mille Chkipétares ont une langue à part, très-dure. Ils forment un peuple à moitié sauvage , Irèsénergique, terrible dans les combats, avide de gain, de mouvement, de coups ù donner et à recevoir, cruel à l'occasion, peu scrupuleux et se faisant aisément mercenaire. Comme ils ap-

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parliennent à des phnr ou clans jaloux enirc eux et ;\ des religions ennemies, les Turcs lèvent dans le pays même les soldats qu'il leur faut pour y combattre l'indépendance nationale. I/Albanie se déchire de ses propres mains, clan contre clan, musulman contre chrétien catholique ou grec. Les mercenaires chkipétars mahométans au service du Grand Seigneur ont été le plus solide; pilier de l'édifice impérial. On dit les Albanais robustes et beaux dans la montagne, petits et assez laids sur la côte. Le petit fleuve Scoumbi les divise en deux grandes familles : au nord lesriUi''fjuesou Albanais Houges, dans l'ancienne lllyric, au sud les Tutqucs, dans l'ancienne Epire. Il y a des dillérences notables, autant, par exemple, que du français à l'espagnol, entre les dialectes de ces deux tribus.

Les Grecs, la nation la plus vive, la plus intelligente, la plus Brillante, la plus active, la moins scrupuleuse, la plus comluerçanle et la plus riche de la Turquie, occupent au nombre d'un million à douze cent mille, comme les Turcs, les îles et les côtes de l'Archipel et les grandes villes au sud des Ralkan.

Les peuples de race ou de langue slave, cousins des Russes et des Polonais, font à eux seals plus du tiers de la population de la Turquie.

En Hul^aric, en Houmélie et dans la plus grande partie de la Macédoine, vivent les Bulgares, nation arriérée de quatre millions d'hommes imparfaitement slaves par le sang et plutôt parents des tribus turques ou tataros de l'Asie Centrale. Les Bulgares, race i»acilique, prolilique, agricole, gagnent incessamment du terrain. Ils ont évincé les (îrecs de beaucoui) de cantons. Leur langue originaire s'est modifiée au point de renircrdans la série des idiomes slaves. Les Bulgares appartiennent au chriôlianisme grec ou au catholicisme. — En Serbie, les Serbes, les mieux doués des Slaves du sud, usent d'iiiit' langue Irùs-rapprochéc du ruï-se, cl sont de la religion grecque. Avec leurs frères, les Bosniaques, les Ilerzégoviiiiens, les Miinlénégrins, ils constituent en Turquie seulement, sans compter les Serbes de la plate Sirmie et tous leurs autres compatriotes d'Autriche, une nation de 2,500,000 hommes.

Non compris les Macédo-Valaque? , peuplade mixte de

400,000 Ames, établie principalement en ïliessalie, autour de Metzovo, les Roumains sont quatre millions au moins en Moldo- Valacliie et sur la rive droite du Danube. Cette nation d'avenir se ressent d'un long esclavage. Elle se forma par le mélange d'envahisseurs slaves avec les descendants des colons italiens et gaulois transplantés en Ducie par Trajan après la conquûle de la région. Ce grand empereur est encore trôs-populaire dans la Hourioanie : chaque vallée y a son camjml (camp) et son pratul (pré) Trajanului, Les Roumains, catholiques grecs, parlent un idiome très-voisin des autres langues néo-latines, tout mélangé qu'il est de mots slaves.

11 y a aussi en "Turquie 600,000 Circassiens et Tatares, 400,000 Arméniens, plus de 200,000 Bohémiens, 70,000 juifs."

Le tiers environ des habitants de la Turquie s'adonne à rislam. Le pays relève d'un sultan, souverain absolu, et en même temps chef des musulmans de l'empire. Ce potentat est considéré par tous lesmahométans comme lasuprûme autorité religieuse sur la terre.

Politiquement, la Turquie comprend les pays immédiatement soumis et les pays tributaires.

PAYS IMMÉDIATEMENT SOUMIS : entre le Balkan, le Despoto-Dagli, ancien Rhodope, la mer Aoire et la mer de Marmara, la Roumélie, jadis Thrace, fut colonisée par ie» Grecs qui y fondèrent Byzance, et Abdère, la ville ridiculisée du monde hellénique. Là se trouve Constantinople, capitale de l'empire turc, la ville peut-être la plus favorablement située du globe.

Antique Byzance, Istamboul des Osmanlis, Constantinople s'élève au bout de l'iùirope, en fice de l'Asie, sur le beau golfe de la Corne-d'Or, port des plus vastes et des mieux abrilés. Elle occupe l'endroit où le Bosphore, bleu, profond, rapide, verse à la mer de Marmara les eaux que la mer Noire a reçues du Don, du Dnieper, du Dniester, du Danube et des fleuves côtiers du Caucase et de l'Asie Mineure. Pour une longueur de 4 kilomètres, le Bosphore a 1,800 mètres de largeur moyenne, avec une profondeur moyenne de 27 mètres et demi. Son débit à la seconde doit approcher de 30,000 mètres

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cubes, deuY fois ce que lui portent les tributaires de la mer Noire. La Méditerranée envoie donc des renforts à la mer Noire par des contre-courants, autrement celle-ci finirait par se vider.

Le Bosphore a été trop vanté. Il y a dans le monde de plus beaux détroits, des clienaux plus grandioses parles rochers du rivage et les montagnes de l'arriùre-plan, mais ils ne réfléchissent pas dans leur onde une ville pareille à Constanlinople. Constantinople est superbe par sa position, par sa vue magnilique sur l'Olympe de Brousse, par les palais, les chîlteaux, les kiosques, les \illa^, les avenues, les bouquets de exprès, les jardins de sa banlieue, t^lle enfoime 80,000 maisons, la plupart laides et tristes, bordant des rues élroiles, tortueuses, mal pavées, tour il tour boueuses ou poussiéreuses, pleines de chiens faméliques et galeuv mangi's par les mouches. De cette mer de ruelles souvent dévorées par l'incendie, de ces impasses dont la saleté engendre la peste et le choléra, s'élancent les dômes et les minarets des édifices publics, des ."ijiOO mosquées, des bains, des luM^ls ou caravansérails. On appelle Fcmal ou Fanar^ un quarlier peuplé de Grecs, qui de toul temps ont joué dans l'empire un grand rôle, rarement honorable, sous le nom de Fanariolcs. Parmi les 24 faubourgs, Galaldj TojjlKuia, Pcra logent beaucoup de chrétiens. Grecs ou Francs : ces derniers sont les européens autres que les Grecs. Scutari, entourée de cimetières, semble de loin baiic dai'.s une forêts de cyprès; ce faubourg s'étale sur la rive gauche du Bosphore, en Asie. On donne à Constantinople 1,075,000 habitants : 050,000 iMahométans, i:iO,000 Arméniens, 100,000 (irccs, p^us de o0,000 Francs et de i0,000 Juifs.

La secDude Nille de l'enipire se trouve aussi en Uoumélie ; on la nomme Andrinople, en turc Kdirné. tUe a loO,000 habitants, dont 50,000 Grecs, et s'étend sur les rives de la Maritza.

La Macédoiuc, doù partit Alo.vandre le Grand pour conquérir la moitié du monde ancien, borde l'Archipel et va du Rhodope à l'Olimbos, ou Flimbo?, l'Olympe, séjour des • dieux de la mythologie grecque (2,02;) mùlres). (Juinze moulagncs environ reçurent le nom dOlympe chez les llclléucs

de l'Asie, de l'Europe et des îles. L'Olympe macédonien et lliessalien ne passa point le premier pour la demeure de Jupiter. Les GrecSj venant de l'Asie Mineure, attribuèrent d'abord cet honneur à l'Olympe asiatique de Bithynie, celui qu'on voit de Constantinople et de la mer de Marmara. La principale ville de la Macédoine, Salonique se baigne dans un golfe de l'Archipel; les deux tiers de ses 60,000 à 70,000 habitants sont juifs. Elle touche à la racine d'une presqu'île terminée par trois pointes, l'ancienne Chalcidique ; l'une des trois pointes est le mont Athos (1,900 mètres), couvert de mouaslôres, de scèies ou gros villages d'ermites, garni de cellules; il y a 933 églises et chapelles dans le massif de l'Athos. Sur ses hardis promontoires, dans ces charmants ravins se laissent vivre 6,000 moines grecs d'une merveilleuse ignorance.

La Thessalie est le pays des plus vieilles légendes grecques à partir de l'installation des Hellùnes en Europe. Là, d'après la mythologie, les Titans entassèrent pour escalader le ciel le Pélion (aujourd'hui Zagora, 1,000 mètres) sur l'Ossa (aujourd'hui Kissabos, 1,925 mètres); là vivaient les centaures, rai-homme, mi-cheval ; de là partirent les Argonautes pour la conquête de la Toison d'or. La Thessalie va du golfe de Salonique au Bora-Dagh (jadis le Pinde).

Entre le Pinde, le Tcha-Dagh (antique Scardus, 2,600 mètres), la mer Ionienne et la mer Adriatique, profonde ici de 1,000 mètres, s'étend l'Albanie, autrefois Illyrie et Épire, labyrinthe de montagnes de craie, de défilés profonds, de jolis lacs, de torrents arrosant les pâturages d'une nation qui a plus de bergers que d'agriculteurs. Scodra ou Scutari et JaDina ont à peu près une population égale : 2i),000 habitants. Toutes deux se tiennent au bord d'un lac. Le lac de Scutnri se déverse dans la mer par la Boyana; il est voisin du Drin, grande et pitloresque rivière qui sort du lac dOchrida, le plus vaste de la Turquie. Le lac aux eaux noires de Janina est l'Acherusia des anciens. Deux rivières sauvages l'alimentent, l'Achéronet le Cocyte; nulle n'en sort, il s'écoule dans un kalavothra, entonnoir continué par un cours d'eau souterrain, L'Achéron passe dans le pays de Souli, fameux par l'héroïsme que ses montagnards, Albanais mOlcs de Grecs, déployèrent, il

y a 50 à GO ans, contre les Turcs. Les llell«^ne5 avaient donné les noms d'Achéron et de Cocyle à deux des fleuves de leur EnftT ou Tartarc, lugubre séjour dont l'alfenle dut peser douloureusement sur les fiiccs qui crurent aux inventions des poêles et des prûtres : les Ames des hommes, ombres vaines, « semblables ;\ des songes légers,» y regrellaient la c doure vie, » le brillant soleil, et voltigeaient obscurément dans les ternes prairies d'aspliodùles, au bord de lourds torrents à l'eau répulsive. Dans les montagnes voisines de Janina, peut- Ctre à Janina mî^me, quelques bouquets de cliOnes proviennent sans doute des arbres prophétique? de Dodone, l'oracle le plus ancien de la Grùce. La Haute-Albanie n'a pas perdu toutes ses forêts de hûtres, de chênes et de pins hantées par les ours. La Basse-Albanie garde ses marais et en relire la [\î>\tc intermittente. Les districts les plus nus sont ceux de l'ancienne Épire, la noire Épire d'Homère.

L'Herzégovine supporte impatiemment la domination turque. Ses habitants, slaves et chrétiens, vivent sur des hauts plateaux arides et dans des gorges dont les torrents coulent à ciel ouvert à la rencontre de la Narenta, tributaire de l'Adriatique, quand ils ne filtrent pas imperceptiblement dans les fissures du calcaire ou ne sautent pas tout d'un coup dans un s;oun'rc.

Dans la Croatie turque et la Bosnie, régions de montagnes hachées, se reproduisent les pertes et les renaissances de torrents communes aux districts calcaires. Ces deux pays appartiennent au bassin de la Save, rivière qui les sépare de l'Autriche où se prolongent au loin la nationalité et la langue slaves des Croates et des Bosniaques turcs ; feulement les Slaves autrichiens sont tous chrétiens, tandis que sur les domaines du Grand Sulîan un très-grand nombre professent la religion de Mahomet. Serajévo ou Bosna-Seraî, capitale de la Bosnie, compte selon les évaluations, de 3o H 50 et même 7(»,0(iO Ames.

La Bulgarie court des Balkan au Danube , de la mer Noire à la Serbie. IVovince très-feitile, grenier de Constantinople et d'une partie de l'empire, l'ile se termine sur la mer Noire et les branches du delta du Danube par la basse et ma-

récageuse Dobroiidja. Des centaines de milliers de Circassiens et de Tatares, fuyant la domination russe au Caucase et en Crimée, s'y sont ajoutés récemment à la masse bulgare, slave et chrétienne. Sur 400,000 immigranfs, plus de 2o0, 000 ont succombé ; la faute de l'hécatombe revient à la fois aux Turcs qui n'ont pas su installer la nation expatriée dans les territoires qu'ils lui destinaient, et aux arrivants eux-mêmes, colons paresseux, guerriers sauvages, mahomctans arrogants au milieu des chrétiens. Les sites étaient mal choisis, et le milieu nouveau, la fièvre, la pauvreté, la nostalgie ont fait leur moisson. — Des hommes de toutes nationalités, des Russes, des Ruthènes, des Bulgares, des Roumains, des Grecs, ont leur demeure fixe ou temporaire dans le delta du Danube. C'est à une douzaine de lieues en aval du confluent du Pruth que le fleuve se dédouble : la branche du nord, la Kilia, enlève plus de la moitié de la masse, évaluée en moyenne à 8,500 mètres cubes par seconde, plus de trois Rhônes. La branche méridionale se scinde en son tour en deux bras : le Saint George et la Soulina, celte dernière plus navigable que les autres par la nature et par l'art. Le delta comprend 210,000 hectares de terres émergées, de vases, de joncs, de lacs, de rivières venant du Danube quand le Danube gonfle e( retournant au Danube quand le Danube s'amincit sous les chaleurs. 11 empiète annuellement sur la mer Noire par l'accession des alluvions fluviatiles, le Danube amenant avec ses eaux environ 6 millions de mètres cubes de troubles par an.

PAYS TRIBUTAIRES. La ROUMANIE ou MOLDO- VALACHIE (12 millions d'hectares, près du tiers en forûts) comprend deux régions semblables par le climat, le sol, l'origine du peuple, sa langue et sa religion : la MOLDAVIE, à l'est des monts Carpathes, sur le Séreth et le Fruth; la VALACHIE, au sud de ces mêmes montagnes, jusqu'au large Danube.

Cette double province est admirablement située sur le cours du Danube inférieur, qui commence à baigner le pays à Orsova, aux Portes de Fer. Ce nom de Portes de Fer, Dcmirkapi chez les Turcs, désigne un étranglement du fleuve entre

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des montagnes : à droite un conlre-fort des Balkan, à gauche une ramificalion des monis Transylvains. Kn un point, le Danube se rétrécit de 1,200 à 170 mètres, mais sa profondeur est alors de 50 mùtrcs. De l'amont à l'aval le tleuve tombe de cinq mùtres dans le déliié dos Portes de Fer. Son principal affluent en Yalacbie, la belle Alula, l'Ûltul des Roumains, s'échappe des hautes plaines de la Transylvanie par les délilés grandioses de la Tour-llouge.

La vaste plaine valaque, parcourue par des rivières traînantes, est d'une rare fertilité. Quand des milliards de sauterelles n'en broutent pas les récoltes , elle approvisionne pour sa paît de blé les régions de l'Iùirope occidentale. En en remontant les rivières, on arrive dans les Carpathes. Là, sans perdre de vue la plaine opulente qui, moins les irrigations et la population dense, pourrait se dire le Piémont et la Lombardie de l'Europe orientale, on se trouve dans des monts ravissants parleurs forêts, leurs gorges, leurs torrents, leurs zigzags ou leurs ondulations, les Alpes sans leslacset les glaciers. Le Néyoï porte la tète à 2,(j00 mètres ; l'Orlalui et le Buceo s'élancent presque aussi haut ; de même la IMatra Cza- Uieu, en Moldavie.

A la Roumanie ne se borne pas tout le peuple roumain. Fogaras, d'où partit au xn° siècle le restaurateur de la nalion, Rodolphe le Noir, est une ville de la Transylvanie, sur l'Aluta. La capitale d'Llicnne le Grand qui gagna, dit-on, quarante batailles sur les ennemis de sa race, se trouve aussi en dehors de la Rouinanie actuelle, à Suciava, dans la Rukovine (Autriche). A moins de cent ans de nous, ce n'est pas la Roumanie, c'est encore la Transylvanie qui a la première essayé de refaire la patrie complète, par les mains du paysan Hor.1, l'empereur de Dacie {I78i). Hors de son domaine politique préscul, la Roumanie réclame comme siens par la fraternité du sang, l'idiome, les traditions, quatre millions d'autres hommes. Cette moitié extérieure de la nation fait corps avec la masse moldo-\alaqne, ou n'en est séparée que par des cordons étroits d'éliangers pliant de plus en plus dcNanl la féconde rusticité des Roumains. Dans la Bessarabie, qui relève de la Russie, dans la Transylvanie, le Banat de Témesvar, les Contins

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TURQUIE D EUROPE. 15î>

Militaires, pays dépendant de l'Autriche, on a uniformément remarqué que la race valaque gagne incessamment du terrain sur les autres. Dans la Bukovine seulement elle recule devant les Iluthùnes. Il y a peu d'années que les Roumains de Turquie ont rapproché leurs deux tronçons, soumis maintenant au mûme gouvernement, une royauté payant tribut au sultan.

La capitale, Bucharest (122,000 hab.), à 90 mètres d'altitude, sur la Dimbovitza, sous-affluent du Danube, mOle quelques maisons élégantes ou massives et beaucoup de clochers et d'églises aux chaumières de ses rues, que la pluie fait ruisseaux de fange, et le soleil lils de poussière. L'ancienne métropole delà Moldavie, lassy (70,000 Imes), occupe les bords d'un affluent du Pruth.

La SERVIE ou SERBIE n'a guère que 1,250,000 habitants sur moins de quatre millions d'hectares, une petite nation dans un petit pays, mais les Serbes ont assuré leur indépendance au commencement de ce siècle par les victoires de deux paysans de la montagne, et leurs frères de Turquie et d'Autriche les considèrent comme le noyau de la future nalionalité des Jougo-Slaves (Slaves du Sud), que des patriotes révent de reconstituer sur le Danube, la Save et la Drave. Les Serbes ont assez de jeunesse et de verdeur pour mener ce mouvement, s'il se produit, et si les Slaves danubiens tentent de refaire leur traditionnel empire de Douchan : sous ce chef, les Serbes commandaient au loin dans la montagne et sur le fleuve, et les empereurs de Byzance tremblaient devant eux. Beaucoup de force, de virilité, d'intelligence et d'honnêteté, une langue sonore, une poésie héroïque, des chants populaires superbes donnent à ce peuple un rang très-distingué parmi les Slaves.

V. Belgrade (22,000 hab.), au confluent du Danube et de la Save, est la résidence du prince et la plus grosse ville de la Serbie. La ville vraiment nationale, site de beaucoup de légendes et d'actions sombres ou héroïques, Kragoujevatz envoie ses eaux à laMorava, principale rivière de la Serbie intérieure. La Morava se forme dans les montagnes, aujourd'hui

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extra-scrbiciin^?, où la vallée de la Stinitza vit le désastre de Kossûvo et la fin de l'empire de Douchan. Soixante-dixsept mille Serbes, disent les chants nationaux, y périrent sous les coups des Turcs. Sur le territoire serbe, la Morava, qui coupe en deux la principauté, s'élargit du tribut de torrents bien enirelenus par des forêts profondes : dans ces forêts dominent les arbres à feuilles caduques, et parmi ceux-ci le chêne dont les glands engraissent de grands troupeaux de porcs. \/d montagne principale du pays, le Kopavnik, sur la frontière méridionale, élève sa cime à près de 1,900 mètres.

Le MONTENEGRO lient de ses habitants slaves le nom de Tchernagora, et des Turcs le nom de Kara-Dagh. Ces trois expressions signifient également Montagne-Noire. A peine si le Monténégro possède 450,000 hectares, les trois quarts d'un département français, avec 100,000 habitants au plus. C'est un entassement de moats calcaires déchirés où trône le Dormitor, qui approche de 2,;)00 mètres — il n'appartient à la principauté que par ses contre-forts méridionaux, sa pointe est dans la Bosnie. — Quelques forêts ; çi et là des ruisseaux entrahiés par leur pente vers le lac de Scutari et l'Adriatique, ou au nord vers la Save lointaine. Partout ailleurs des roches fendues, dos traînées de blocs, des croupes arides, des gorges altérées, quelques versants de prairies et des lambeaux de sol arable misérablement exigus. Dieu, dit la légende monténégrine, descendit un jour sur terre avec un sac plein de rocs et de jiierres pour toutes les valiéi's du monde. F,e sac creva précisément sur le Monténégro.

Les Monténégrins, barbares, fous de leur liberté, tenaces pour la défendre, n'ont jamais été réellement soumis. Leur capitale, Cettigne, petit village en dépit du séjour du prince, se trouve ;\ plus de 1,100 mètres d'altitude, à dislance presque égale de l'Adriatique, du lac de Scutari et du fond du golfe de Cattaro. Llle occupe un bassin fermé où la l'onlc des neiges amasse des torrents que le sol ne boit pas toujours assez vile, aussi le Paris des Monlénégri[is a-t-il été plusieurs fois ravagé par les eaux.

La Crèlé, Thaso, Samolhrace, Imbro, Limno, îles méditerranéennes, relèvent du Grand Sultan.

La Crète, comme grandeur, ne le cède en Méditerranée qu'à la Sicile, à la Sardaigne, à la Corse. Avec ses 8(30,000 hectares, cette île à portée de l' tlurope, de l'Asie et de l'Afrique, fut un des plus anciens théâtres de la civilisation grecque. Elle s'appela la Crète aux cent villes. Cent villes ennemies, et l'éternelle guerre des cités contre les cités y paralysa l'essor du beau génie des Hellènes. Les noms de ses républiques, dont les plus puissantes furent Gortync, Kydonie et Cnosse, ceux de ses montagnes revenaient à chaque instant dans les vieilles légendes grecques. On célébrait ses vallées pour leur charme, ses cités pour leurs voluptés, ses habitants pour la promptitude de repartie et pour le peu de scrupule en paroles et en promesses qui leur valut une réputation semblable à celle des Gascons de nos jours : Gascons parmi Gascons, car les Grecs faussaient la vérité aussi souvent qu'ils la rendaient aimable. Il y avait chez eux beaucoup d'hommes semblables au guerrier vanté par Homère comme « plus habile que les autres mortels dans Tart de prononcer des discours ambigus ».

Après les Arabes au ix*' et au x' siècle, après les Vénitiens, la Crète est tombée aux mains des Turcs qui la nomment Candie. Elle a gardé son beau climat, mais il y a moins de bosquets dans ses plaines, moins de forêts dans ses montagnes. Celles-ci tiennent le milieu de Tile, d'une extrémité à l'autre. A l'orient se ramifient les monts Dicté, aujourd'hui Pitia ou Lassiti,le massif le moins élevé. A l'occident, les Monts-Blancs, Leuca-Oriou Asprovouna, multiplient leurs dômes et les roches calcaires éclatantes au soleil d'où sans doute elles ont tiré leur nom. On les appelle encore Monts Sphakioles parce qu'elles sont l'asile des indomptables Spliakiotcs qui se vantent avec raison d'être les descendants les plus purs des vieux Hellènes crétois. Les Sphakiotes, très-beaux homuies, la plupart blondi, résilièrent avec acharnement dans leurs monts inviables à tous les envahisseurs de l'île. Tandis que les Crétois de la plaine et de la rivxi- apostasiaient avec facilité du temps des Arabes et du temps des Turcs, ils sont restés chrétiens. Ils ont aussi maintenu leur dialecte grec, qui rappelle l'antiquA dorien : en cela,

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ils n'oft' point surpassé leurs frùrcsdu I.>as pays qui, tout en se faisant mahomélans, continuèrent à parler le grec ; ils le parlent encore. La langue turque est presque inconnue dans l'île, quelques foncliounuires, quelques familles seulement n'ont pas d'autre langue. Ainsi de l'albanais. Si les Sphakiotes ont abandonné l'arc et la flèche si renommés de leurs ancêtres, ils sont reslûs fidèles, et les autres insulaires avec eux, aux qualités et aux défauts des Cretois d'autrefois. A côté du courage brillanf, de l'intelligence fine et aiguisée, de l'éloquence, de l'esprit de repartie, ils triomiilient dans l'art d'accommoder la véritf', dans la Icnacilc à courir après l'or, dans la persévérance à épargner, et comme leurs pères ils se feraient volontiers condottieri ou pirates. Beaucoup, faiigués de rester pauvres sur leurs champs de pierroi?, votit tenter la fortune en plaine. I/Llino-Soli, monarque des monts Sphakiotes, dépasse de 12 mètres le sommet suprême du massif central de Crète, le Psiloritis (2,420 met.). Le Psiloritis ne livre plus au vent les vergers et les fuiCls qui l'embellissaient quand il s'appelait l'Ida, mont cher à Vénus. De même que toute l'île, il s'est déboisé : au lieu des grandes forOts de la Crète antique, Candie n'a plus que des bouquets de châtaigniers, de pins, de cyprès, d'yeuses, de chèncs-lauricrs, de caroubiers, d'oliviers, et des \ignes aux \ins de feu.

Des 210,000 Cretois, un tiers ou un quart professe l'islamismc. Les Cretois musulmans ne se fixent guère hors des villes et loin de la côte. Les chrétiens forment la population agricole. MOIis d'éléments arabe?, vénitiens, arméniens, albanais et turcs, longtemps abrutis par le joug et les corvées, plus que décimés dans les guerres de l'indépendance, ils ne sont pas encore assez nombreux pour redonner A l'île sa parure de jardins et sa ceinture de cités élégantes.

Les deux grandes villes de la Crète bordent la cOte septentrionale, dotée (le ports excellents et vastes. Le siège du gouvernement lurc, Candie ou Megalo-Castro (12,000 hab.\ a grandement pAli du tremblement de terre de 1856 : ces commotions sont fréquentes dans lile. La Canée, en vue des Monts- Blancs , rôtis et dépouillés, renferme ts,000 Ames.

Thaso, prùs de la côle de la Roumélie, loge 6,000 hommes sur un territoire de 20,000 hectares, accidenté de monlagncs que noircissent des forêts de pins. Ces montagnes s'élùvent presque à 1,000 mètres.

Samothrace, plus éloignée que Thaso du rivage roumélien, vis-à-vis de l'embouchure de la Marilza, n'a pas mûme 10,000 hectares.

Imbro n'est pas loin de la rive d'Asie, au débouché des Dardanelles dans l'Archipel. Comme Thaso, elle étend ses monts, en partie boisés, sur 20,000 hectares, avec 4,000 habitants.

Limno, ou Staliméne, a fermé tous ses soupiraux volcaniques; leurs éruptions avaient tellement impressionné les anciens qu'ils avaient fait de Lemnos — c'est le vieux nom de l'île — le séjour de Vulcain, le grand forgeron de dessous terre. 40,000 hectares, 10,000 hommes, pas d'ombrage, un sol de provenance volcanique excellent, voilà Mmno, qui s'éloigne à peu près autant du rivage de Troie (Asie) que de la pointe du mont Alhos (Europe). .

Ces quatre îles, toutes florissantes du temps des anciens Grecs, et peuplées alors de villes ingénieuses d'où sortaient des poètes, des artistes, des rhéteurs, ont aujourd'hui pour habitants des commerçants et des marins parlant le grec moderne. Danstoules les quatre, la capitale est un petit bourg du nom de Kastro (forteresse).

Avec les îles Ioniennes, annexées récemment, la Grèce a 5 millions d'IiCLlares et 1 ,4o8,000 habitants, moins que la populaliOLi de Paris. Cela ne fait que 20 individus par kilom. carré. Il y a de cela deux mille ans, quand les Grecs s'appelaient Hellènes et que florissaient ces villes aimables, artistes et fières, dont les noms retentiront toujours, la Grèce était beaucoup plus peuplée; elle était plus féconde. Les hommes l'ont ruinée.

Les forêts, que chantaient les poêles, ont été dévastées par le plus grand des malfaiteurs, par l'homme ; et la dent des troupeaux que font paître les Vlaques, bergers d'origine inconnue, en empOche la restauration. Les sources ont séché, les rivières, devenues torrents, n'ont d'eau que pour déchaîner la montagne et entraîner vers la mer lesalluvions do la plaine.

Plus de campagnes riantes. A la place d'une nature où la gr^ce et la fraîcheur s'alliaient à la beauté des prolils, à l'éclat du ciel, à la grandeur des horizon?', il ne reste dans les cantons les plus fameux jadis que des monts sans bois, sans prairies, sans fontaines, des roches étranges et arides, des gorges où le soleil brûle, des vallées tantôt sèches, tantôt noyées et malsaines, des hautes plaines où les eaux se perdent dans des katavolhra. Çà et là des villes pauvres, des villages morts; des palœocaslra et des palœokhori, sites de ruines; de vieux bourgs et des forteresses sur une dent de rocher; partout de très-vieux débris, la plupart insignitianls et n'ayant d'autre valeur que les souvenirs de la république dont ils furent le temple, l'acropole ou l agora. >

De l'antique Hellénie,le voyageur ne retrouve guère que l'o- .ivicr, vanté par Sophocle, a cet arbuste d'un vert sombre, que jamais général d'armée, jeune ou vieux, n'osera arracher, car les yeux de la vigilante Minerve le protègent toujours. » Il y retrouve aussi ce que l'homme ne peut ni dominer, ni ruiner, ni flétrir, le soWl chaud, le ciel clair, la mer bleue, les lignes pures.

La Grèce actuelle ne prend qu'une partie dut erritoire continental et des îles qui, en Europe et en Asie, ont conservé la langue et quelque chose du caractère et des aptitudes des anciens Hellènes. Deux millions au moins de Grecs parlant le romaïque ou grec moderne vivent sur le littoral, dans les grandes villes, dans les îles de la Turquie et de l'Asie Mineure, faible reste de ce que fut la nationalité hellénique, car les Grecs se montrèrent grands colonisateurs. Favorisés par le développement de leurs côtes qui en faisait un peuple de marins, comme par un excès de décentralisation qui réveillait au plus haut point l'initiative individuelle dans leurs turbulentes républiques, les Hellènes jetèrent leurs colons sur tous les rivages du vieux monde. Hs peuplèrent la Thrace, la Macédoine, les rivages orientaux de l'Adriatique, la Sicile, la Grande- Grèce, la Provence, laCyrénaïque,la Basse-Egypte, une partie de l'Asie Mineure, la Bactriane même, et toutes les îles de l'Archipel et de la Méditerranée orientale.

Cette expan§ion de la race amena naturellement l'expansion des idées, des sciences et des arts de la Grèce dans tout le bassin de la grande mer intérieure. Le génie hellénique brilla de splendeur à Pergame, à Alexandrie, à Cyrène et à Syracuse, comme à Athènes et à Corinthe. Quand plus tard la civilisation antique sombra sous les vagues barbares, ce fut une colonie grecque, Byzance, qui en garda le dépôt. En colonisant au loin, la Grèce, qui d'ailleurs fut l'institutrice des Romains, eut en Orient l'influence que Rome exerça dans l'Occident par ses armes, sa centralisation, son droit.

Dans son étendue actuelle, 1a Grèce comprend un tronçon continental, la Morée et les îles.

Le tronçon continental ou Ilellade enclôt deux millions d'hectares, avec 330,000 habitants. La mer Egée, la mer Ionienne et le golfe de Corinthe baignent la Hellade, qui s'attache à la Thcssalie et à l'Kpire, provinces turques, et coniprend trois nomarchies ou départements : l'Acarnanie el l'Etolie, la Phthiotide et la Phocide, le Béotie et l'Altique. Pays sans plaine?, sans larges vallées, destiné par la nature à héberger des peuplades isolées les unes des autres cl plus portées X

se divise, qu'à se fondre, la (Jrècc continentale forme un dédale confus de montagnes de 1,000 ù 2,000 mètres de haut qui ont perdu leurs nom> harmonieux. Le Parnasse (2,03i> mètres) domine le méchant village albanais qui fut Delphes, premier oracle grec et « nombril de la terre » ; il s'appelle aujourd'hui Liakura ou Likcri. L'OEta, dont les forôls de chênes commandent les Tlurmopyles, a pris le nom de Katovothra, rUélicon celui de Zagora, le Cilhéron celui d'Élatéas.

Des trois nomarchies helladiennes, la première, l'Acarnanie et TÉlolie, contraste violemment avec la Grèce d'Attique et de Péloponèse. Terre verte au lieu de roche rôtie, elle reçoit de ses monts torturés, de ses forOts larges et toufTues, de ses lacs, assez d'eau courante pour constituer de vraies rivières. De grands troupeaux animent ses pâturages. S.es habitants, guerriers à demi sauvages et robustes brigands, disputent aux Maïnotcs la gloire d'avoir conservé pur le sang des Hellènes.

La Phocide a le grand privilège de s'appuyer à la fois à la mer d'Orient et au golfe de Corinihe, qui conduit à la mer d'Occident. La Plithiotide est le frais bassin de la Hellada, rivière rapide qui se nomma Sperchius.

Dans la Béotie, le Parnasse, l'Hélicon, jadis ruisselant de sources et plein de torrents sautant dans les bois, et les monts Ploiis, aux roches verticales, enserrent le Copaïs, lac-marais de 25,000 hectares. Le Céphise cl l'IIercyne, frais ruisseau de cristal né des fontaines de Léthé et de Mnémosyne, remplissent de leurs crues le bassin du Copaïs. Vini;t-trois katavolhra évidés dans la masse des roch'JS du Ptoûs font une issue souterraine aux eaux: issue insuffisante, les conduits étant à demi fermés par les matières qu'amènent les ruisseaux de déversement. Ln été, l'aire lacustre que le soleil délivre du couvert des eaux paludéennes devient prairie ou se cultive, le reste porte des joncs et des roseaux. Une partie n'assèche jamais.

L'Attique est soudée à une presqu'île, la Morée, par l'isthme de Corinthe, dont la destinée prochaine est d'être coupé pour que la mer Ionienne s'unisse ;\ la mer Lgée. Il n'y aura pas là de grandes montagnes A Iransforer, A pravir, i\ descendre comme dans l'Amérique ccntriUe, et d'iuimenses sable

h creuser ainsi qu'à l'isthme de Suez. Les chaînes de la Hellade ne s'y lient pas à celles de la Morc'e par une haute arûte . il y a dépression dans l'isthme, et en un Jieu 40 mùtrcs seulement d'altitude. Au point le plus étroit, l'isthme a 4 ou 5 kilomètres de largeur. Le golfe de Corinthe ou de Lépante, qu'il sépare du golfe d'Égine ou d'Athènes, s'allonge entre la Ilellade au nord, et la Morée au sud, pendant 125 kilomètres. avec une largeur très-variable : 1^000 mètres i l'entrée, 3o kilomètres au plus ample. Au septentrion de môme qu'au midi il s'accompagne de monts élevés qui tantôt laissent à leur pied une étroite lisière de terrain, tantôt s'affaissent précipitamment sur le flot. Une pauvre petite ville sans animation, sans luxe et sans commerce veille à la racine de Tisthme, à la base des monts moréens. C'est Corinthe, qui fut la cité grecque la plus opulente et contint, dit-on, 500,000 âmes, autant que toute l'Attiquc et trois ou quatre fois plus qu'Athènes avec ses ports sous Périclès. La Morée, l'ancien Péloponèse, a2,lo0,000 hectares et près de 600,000 habitants. Son nom moderne lui vient de la ressemblance de son contour avec celui de la feuille du mûrier (môros en grec). Elle dresse autant de montagnes que la Hellade : le Saint-Élie y atteint 2,370 mètres ; le Chelmos et l'Olenos, ancien Érymanthe, ont une altitude un peu moindre. L'élévation du sol vaut à la masse de la Morée un climat frais dans la montagne moyenne, froid dans les districts les plus hauts, particulièrement dans l'Arcadie, région pastorale qui mérita de passer en proverbe chez les anciens. C'était pour eux l'idéal de la beauté champêtre, et ses bergers passaient pour les plus simples et les plus heureux des hommes. Aujourd'hui TArcadie, comme autrefois sans doute, a plus de grandeur sauvage que de grâce, et ses pasteurs sont des paysans grossiers. 11 s'y trouve un grand nombre de bassins fermés et de katavothra. Manlinée, Tégée, Stymphale, Orchomène, Phénée, ces villes si grandes dans notre souvenir, si petites dans le vallon où naquit leur légende, où s'écoula leur histoire, sont situées dans des cuvettes de ce genre. De? katavothra donnent passage à leurs eaux, mais quand ces issues souterraines se bouchent, le bassin redevient ce qu'il fut adisjun lac changeant d'où monte le mc^phitisme, père des

fièvres. Le lac de Phénée, profond, d'aspect sombre, s'étend sur 2o, 000 hectares, à 7(50 mètres d'allilude. Sept monis pyramidaux l'environnent, tous les sept trôs-élevés et brunis par des fortîls de pins. Ces i»yiamidcs, prcsqu2 toute l'année neigeuses, font partie des monts Aoraniens dont les contre-forts septentrionaux s'avancent en promontoires sur le golfe de Corinthe. Les eaux que le lac de Phénée puise aux urnes de ses sept montîignes boisées se dérobent par un chenal souterrain et fournissent le Ladon, qui est l'une des fortes rivières du Péloponèse. Les deux autres grands cours d'eau de la Morée, l'Alphéc, qui reçoit le Ladun, et l'Eurolas, se voient arrêtés aussi dans leur bassin supérieur par des masses rocheuses ; ils s'écliappent également par des kalavothra. Le Styx, ruisseau qui court vers le golfe de Corinthe, s'appelle aujourd'hui Mavro-Nero, l'Kau Noire. Sa couleui-, la sauvagerie du torrent, sa cascade de t.'iO mètres, ses gorges sinistres, ses roches lugubre ment ternes, sans herbe c' sans feuillage, les abîmes où se heurtent ses fK>ts glacés lui donnèrent chez les pâtres arcadiens,et plus tard dans toute la (irèce,la renommée d'être un lleuve des Lu fers.

La Morée comprend, outre l'Arcadic, quatre nomarchies ; rAchaïcetrÉlide,laLaconie, la Messénie, l'ArgolidcelCorinthe.

Les Iles — près d'un million d'hectares et de 450,000 habitants— sortent des flols d'une mer superbement azurée. Ce sont l'Lubée, les Sporades, les (lyt lades, enlin les îles Ioniennes, qui viennent d'ajouter un cinquième à la population du royaume.

L'Eubée, ou Nègrepont (i0v<^,000 hectares ; 72,000 habitants), terre allongée et montagneuse, ne prend en largeur que H à iO kilomètres, pour une longueur de 17») kilomètres. Ses monls dépassent souvent mille mètres, quelques-uns atteignent quinze cents et quasi deux mille ; presque tous sont nus. L'Kubée est séparée de la llellade par un canal d'eaux bleues large ;\ peine, ;\ Chalcis, tomme la SHne entre les quais de Paris. DcNanl Chalcis, qui est la capitale de l'île, un pont de trois arches seulement mène au rivage béotien sur le continent.

Les Sporades, dont l'antique nom grec signifie les dispersées, sont de petites îles.

GRÈCE. 1CÎ>

Les Cyclades, îles calcaires ou volcaniques déboisées, brûlées el sans eau, ont pour habilants des, marins actifs et des négociants habiles. Délos , l'île célèbre d'Apollon et de Diane, se nomme à présent Sdili. Naxos est la (erre la plus grande, la mieux arrosée, la plus féconde et la plus jolie du groupe. Elle a près de 30,000 hectares. Le mont Zia et le mont Koronos y portent leur cime à près de 1,000 mètres de hauteur. Cette île est encore très-riche en débris du temps où elle appartint aux croisés francs et plus tard aux Vénitiens. Le sang français et le sang italien sont à l'origine des meilleures familles naxiennes. Syros, ou Syra, ne contient que 1 1 ,000 hectares, mais elle tient le premier rang dans l'Archipel pour la population, le commerce et la richesse. Andros a une quarantaine de kilomètres de longueur. Tino couvre plus de 20,000 hectares. Paros a toujours ses marbres, Antiparos sa merveilleuse grotte. Dans la fameuse Santorin, le Saint- Élie se dresse à 800 mètres. Cette île enferme, entre desfalaises qui montent jusqu'à la hauteur de 400 mètres, un golfe très-profond bordé en partie, du côté libre, par l'île volcanique escarpée de Therasia. De ce golfe s'élèvent Palœo- Kaïmeni, volcan soulevé \ 06 ans avant notre ère, Mikro-Kaïmeniy émergée vers 1570, et Néo-Kaïmeni, née dans la première décade du xvnr siècle. Milo, volcanique aussi, abrite un trèsvaste et très-bon mouillage, la baie deKastron.

Les Iles Ioniennes parsèment les côtes de l'Épire, de la Hellade et du Péloponèse. Vastes de 260,000 hectares, avec plus de 250,000 habitants, elles appartenaient à l'Angleterre, qui les a cédées récemment à la Grèce. Leurs montagnes calcaires, dépouillées et pauvres en eaux comme dans les autres îles grecques, donnent beaucoup de vin et d'huile. Tous les Ioniens parlent grec, un grand nombre connaît l'italien, l'archipel ayant longtemps appartenu à Venise et ayant été fréquenté à toutes les époques par les marins des côtes d'Italie. Aussi, dans les sept îles, la race hellène, plus pure de sang slave, albanais et turc que dans la plupart des cantons continentaux de la Grèce, est fortement mêlée de principes italiens, et pour ne citer qu'une difl'érence entre les Ioniens et les Grecs de la Hellade et de la Moréo, ceux-ci n'ont aucunement le

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génie de la musique, tandis que les Ioniens ressemblent aux (ils de l'Italie par leur oreille, leur âme, leur voix musicales. L'île sf'ptenirionale, la plus importante de l'archipel, Corfou, jadis Corcyre, doit son imporlaïuc pri'pondérante à son étendue, au nombre de ses habitants, à sa ville et à son excellent port nommés Corfou comme elle, l'n peu au sud, Paxo, qui regarde, ainsi que Corfou, la côte montagneuse de lÉpirc, est la terre la plus polite du groupe. Toujours en tirant vers le midi, Sainte-Maure tiendrait à l'Acarnanic sans un chenal étroit et nullement profond, qui se traverse à gué en marée basse. Quand Sainte-Maure s'appelait I.eucade, un de ses promontoires était célèbre dans le monde hellénique pour les nombreux amants, vrais ou légendaires, qui de son sommet sautèrent dans l'abîme pour en finir avec l'amour mnlhenroux. Théaki n'est qu'une dépendance de (léphalonie. Céphalonle dispute le premier rang à Corfou pour l'aire, la population cl la bonté de son port, Argostoli. tlle enferme !es plus hautes montagnes de rarchipol. C'est une des patrie? du raisin de Corintlie avec l'antique Zacynthe, Zante, charmante et fertile, nommée par les Vénitiens, la Fleur du Levant. Céphalonic et Zante commandent l'entrée du golfe de Corinthe. Cérigo, jadis C\thère, tout à fait à part des autres îles Ioniennes, lutte contre les mêmes (lots que ceux qui se heurtent aux caps de la Moréc méridionale. L'annexe de Céphalonic, Théaki, dont le pcrt est magnifique, porta le nom d'Ith;iqup. Klle peut compter sur une célébrité sans fin pour avoir élé, d'après la charmante Odyssée d'Homère, le patrimoine du « pasteur des peuples », Ulysse, vrai typ3 de sa nation. Ulysse ne se trouva jamais en défaut; il était brave, brillant, beau (liseur, mais sa « divine » sagesse louchait de près à la fourberie. De son temps, dans « ITiprc » Ithaque, aussi nommée par lui la «riante j», dominait le nioul NiW-itc, «au feuillage loujuurs agité par les vents», et Zncynthe était ombragée de forêts. Pc^puis l'industrieux héros, ces îles ont perdu leurs bois, Cythère ses bosquets voluptueux.

Les Grecs d'aujourd'hui ne valent pas ces Hellènes qui civilisèrent le monde et dont on n'a point dépassé les sculpteurs, les architectes, les écri\ains et les poi'Ies. Il va ru

tant d'invasions, tant de massacres dans ce petit coin de terre, tant de races y ont passé depuis loOO ans, que le vieux sang hellène doit avoir absorbé beaucoup d'éléments étrangers. Même, d'après plusieurs savants, les Grecs actuels ne seraient pas des Grecs, mais des Slaves mêlés de Bulgares, d'Albanais, d'Italiens et de Turcs. Fils ou non des Hellènes, les Grecs ont gardé presque intacte la langue magnifique qui, d'Homère à Lucien, produisit de si grands chefs-d'œuvre. Sans parler des Étoliens et des Sphakiotes de Crète, les Grecs les moins mêlés, ceux qui représenteraient vraiment les Hellènes, sont les montagnards de la sauvage Maïna. La Maïna, ou Magne, surveille la vallée de l'Eurolas, le bassin où Sparte se fit puissante par sa loi sévère, ses précautions pour ne procréer que des enfants vigoureux, sa gymnastique et son esprit de cité. A son tour, elle est dominée par la plus haute montagne péloponésienne, le Saint-Élie, sommet majeur parmi les cinq têtes du vieux Taygète aux flancs boisés. Il n'y a guère de chaîne plus sauvage en Orient. Surtout l'arête méridionale qui s'abîme dans la mer au cap Malapan, l'ancien ïénare, promontoire que la tempête souffleté avec fureur : ses voisins, témoins de mille naufrages, l'ont appelé le Tueur d'hommes ; les anciens en avaient fait l'entrée des Enfers. La portion du Magne qui se dirige sur le Ténare est un pêle-mêle de roches de marbres et de porphyre dont la pointe ou le fronton portent des fortifications, des guets et des tours de défense. Elle n'a point usurpé ses deux noms de Kakovouni, Mauvais Mont, et de Kakovouli, Mauvais Conseil ; ses fils s'y livrent depuis des semaines de siècles à la guerre civile, de bourg à bourg, de famille à famille, d'homme à homme. Plus encore que la Corse, c'est la terre des vendetta. Les Maïnotes descendent à la fois des Spartiates et des immortels ennemis de Lacédémone, les Messéniens. La haine des deux cités de la Grèce antique règne encore entre les Maïnotes qui rattachent leur origine à Messène et ceux qui se croient issus de Sparte. Ces montagnards vivent difficilement sur leurs crêtes et dans leurs ravins. Quand ils ne se battent pas chez eux, — dans le Magne, homme, femme, enfant, tous ont leur fusil,— quand ils ne brigandenl pas dans la montagne, ou qu'ils ne piratent pas quelque

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peu dans l'Archipel, ils émigrent comme nos Limousins et -vont ramasser un petit pécule dans les villes.

Les (irecs sont intelligents, éloquents, très-fins, raisonneurs, subtils, plus portés au trafic et à la navigation qu'à la culture. Ils sembleraient se rapprocher plutôt de leurs prédécesseurs du Das-Lmpire que des hommes qui, d'Lschyle à Philopémen, ont honoré l'humanité, s'ils n'avaient à un haut degré plusieurs qualités viriles, de la ténacité, surtout du courage : leur guerre moderne de l'indépendance ne le cède pas à la guerre de Marathon, Missolonglii dépasse les Thermopylos, et le premier tiers de notre t-iècle a vu mourir plus d'un Léonidas dans les gorges de la Hellade.

Ce n'est plus comme artistes que les drecs montent au-dessus des autres hommes; l'esprit de recherche qui leur fit faire de grandes découvertes les a abandonnés; les métiers languissent et l'agriculture souffre chez eux ; mais ils sont restés, sinon des colonisateurs, du moins des marins et des commerçants de premier ordre. Leur souplesse, leur activité, leur persévérance dans le trafic les mènent souvent à la fortune, au besoin par des sentiers obliques.

Comme les Juifs, comme les Arméniens, ils exploitent l'Orient turc et le sud de la ilussie, mais ils sont plus universels que leurs rivaux en négoce. Le fils de Jacob et l'ilaïkane n'ont que le commerce pour élément, de la haute banque aux brorantnges les plus bas. Le Crée n'est pas seulement Iraficant sur les rivages osmanlis, sur le Danube, à Odessa. Il s'occupe de toyt ; il est médecin, professeur, interprète, ministre de la religion grecque, agent d'administration. Et partout il réussit par son esprit relors, son activité, son avidité de gain, son esprit d'épargne. A Conslantinople et dans presque toutes les villes commerciales de la Méditerranée, à Marseille, par exemple, il y a une aristocratie de Grecs puissamment riches.

Eussent-ils plus d'esprit de suite, do dévouement, de patriotisme, d'honnêteté qu'ils en ont, ni leur habileté dans lo conseil, ni leur solidité dans l'action ne leur vaudrait l'avenir auxquels ils prétendent comme nation. Les Grecs sont trop peu nombreux pour succéder aux Turcs dans l'empiro

de l'Orient : on en compte au plus trois millions et demi contre huit millions de Slaves au moins.

Les Albanais constituent un élément fort important dans la Grùce actuelle. On les évalue à 250,000, le cinquième des habitants du royaume. Plus énergiques que les Grecs, mais moins intelligents, ils abdiquent généralement leur langue et s'effacent comme nationalité, tout en modifiant fortement la population au sein de laquelle ils immigrent.

La majorité des Grecs appartient à la religion grecque.

Athènes n'a que S0,000 habitants. De ses monuments du vieil ùge peu sont intacts, plusieurs dégradés, beaucoup méconnaissables. Au lieu de bâtir la capitale de la Grèce sur le site de la glorieuse république, au dommage de la ville moderne et des ruines du passé, dans le voisinage de deux ruisseaux qui tarissent, on eût dû l'installer sur le bord même de la mer, au port du Pirée (7,000 hab.). — Hermopolis (35,000 hab.), dans l'île de Syra, s'étage en amphithétitre. C'est la première ville commerçante du royaume.— Corfou, dans l'île de même nom, a 25,000 habitants. — Zante en compte 20,000. — Patras (20,000 hab.j est un port du golfe de Corinthe, dans la Morée.

L'Asie, la plus grande et la plus massive des cinq parties du monde, est la base à laquelle viennent se rattacher, comme à un tronc solide, l'Afrique et l'I'^urope : rAfriquc, inférieure en grandeur, en fertilité, en imporlance historique, l'Curope, cinq fois plus petite, mais supérieure par ses heureuses proportions, ses relations avec la mer, son climat, ses peuples.

L'Asie est réunie à l'Afrique par l'isthme sablonneux de Suez, et séparée d'elle par la mer sans profondeur qui va de cette ville à la traînée de Périm, par laquelle toutes deux se réunissent presque une seconde fois. Elle n'est pas en tous points nettement séparée de l'Europe : celle-ci n'est, en somme, qu'une de ses presqu'îles, comme la Bretagne une péninsule de la France. La Méditerranée, les mers elles détroits issus de la mer Noire, cette dernière, l'énorme Caucase, l'Oural trois fois plus bas, plus émoussé, mais beaucoup plus long, forment la frontière entre les deux parties du monde.

L'Asie a i milliards oOO millions d'hectares, quatro cinquièmes pour le tronc, lo reste aux presqu'îles. C'est enviroQ lo tiers de la terre sans les mers, près de cinq fois l'Europe, plus de cinq fuis rtJcéaiiie. L'Afrique n'a que les deux tiers de cette surface, l'Amérique les neuf dixièmes. La plus longue ligne tracée sur l'Asie, du détroit de Behring à Suez, dépasse lOjijOO kilomètres. Du nord aux pointes du sud, il y en a 7,000.

L'Asie est le continent par exccHcncc, celui dont la surrection au-dessus des mers a été la plus grande, dont l'ossature est la plus colossale. Elle ne perdrait guère que les deux liers de ses terres si la mer montait ?ubitement d'un millier de mètres. L'Europe a plus de plaines basses que de montagnes ou de plateaux ; elle n'a A l'intérieur que deux centres montagneux cl les autres s'élèvent dans des presqu'îles bc-

tondaires. L'Amérique n'est qu'une double plaine entre deux mers avec une ligne de partage excessivement accenluée, mais étroite et rejetée tout à fait à une extrémité. L'Océanieestle continent maritime. L'Afrique seule est, comme l'Asie, une terre de hauts plateaux, mais avec des proportions moins grandioses. L'Asie, elle, est un ensemble de grandes plaines basses et de plateaux immenses.

Que le voyageur arrive par le nord, l'ouest, le sud ou l'est, la grande masse de l'Asie lui sera toujours cache'e par des montagnes énormes. S'il vient par le nord, par les steppes des Kirghises ou les plaines du Touran, par l'Angara ou les steppes glacés de Baraba et de Barnaoul, hauts à peine de 100 à 150 mùtres, il verra se dresser devant lui l'Altaï, élevé de -3 ou 4,000 mètres. Si c'est par l'ouest, après avoir suivi les minces vallées du littoral de l'Anatolie, il se trouvera sur une haute plaine semée de lacs sans écoulement. En poursuivant sa roule à l'est, il descendra vers les vallées plus basses arrosées par l'Euphrate et le Tigre; mais, cette dépression franchie, il gravira do nouveaux sommets, traversera les plateaux persans, et de steppe en steppe, il se trouvera au pied des ftprcs montagnes de l'Indou-Koh. S'il vient de l'est, les pentes des belles vallées de la Chine le ramèneront après mille détours en face de ces inévitables hauteurs. Et que dire de son admiration s'il arrive du sud, par l'Indus et le Gange, lorsqu'il verra tout à coup devant lui un mur éblouissant de 2j,000^à 30,000 pieds de haut, presque deux monts Blanc, trois Maladelta, quatre à cinq Puy de Sancy?

L'Oural est une chaîne, ou plutôt une succession de massifs séparés par de profondes dépressions. Long de 1,800 à 2,000 kilomètres, haut en moyenne de 1,000 mètres, de 1,500 à 1,800 sur SCS pics les plus élevés, il garantit mal l'Europe des frimas poliiires apportés en Sibérie par les vents du nord et du nord-est. 11 est à peu près sans influence sur la constitution physique et le climat de la Sibérie ; il sépare constamment l'Europe de l'Asie et Ixîs eaux qui vont à l'Obi de celles qui courent à quatre fleuves européens : la Pelchora, la Dwina, le Volga et l'Oural ; mais celte ligne de faîte est parfois si peu accentuée qu'il sulfit d'un coup de pioche, d'une planche, d'une brouct-

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tée de terre, pour diriger au choix les eaux vers la Sibérie ou la Russie. Au centre, l'Oural cs( une des plus riches montagnes minières qu'on connaisse; au sud, il se cache sous des -, forOls profondes.

Le Caucase ressemble aux PyrtMiées : il s'élève aussi de mer à mer, abrupt, haut, déchiré en pics, entre deux climats et deux mondes. 11 va de la mer Noire à la mer Caspienne, sur une longueur d'au moins 1,000 kilomètres. Isolé au nord cl tombant de ce côté par une pente rapide sur les steppes plats de la Hussie méridionale, il se lie au sud avec les montagnes qui couvrent l'Asie Mineure et l'Arménie. Son point culminant est l'Klbrouz {;i,nî(;mèt.).

Les chaînons qui rcmplisri'ul l'Asie Mineure courent en tous sens dans une extrême confusion, entre la Méditerranée, la mer Noire et la déiircssion du Tigre et de l'iiuphrate. Ils porlcnl dinL'ront> noms, dus aux circonslancrs locale?, aux langues des peuples, au désordre de nomenclature commun chez les nations demi-sauvages. Les nomades, et, parmi les nouiades, les Arabes s'élèvent rarement à la compréhension d'une unité géographique; ils donnent vingt noms difl'érents A la mémo rivière ou à la même chaîne. Les anciens appelaient Taurus ce vaste entre-croisement de montagnes.

Au sud du Taurus, le Lib.iu, chaîne étroite, s'allonge entre les sables de la Syrie arabique, à laquelle il envoie des sources bientôt desséchées, et la Méditerranée, dont il est éloigné de quelques lieues parcourues par des torrents capricieux ou des ravins sans eau. 11 commence près de l'antique Antioche, court au sud, serre eulre deux chaînons parallèles et fort rapprochés le bassin de l'anlique Balbeck,ou Syrie Creuse, et finit au sul de la mer Morte. Par sa vallée du Jourdain, son lac dcTibôriade, sa mer Morte, ses monts de Palestine, il revient A chaque ligne dans les traditions religieu>es des Juifs et des Chrétiens, et, par sa côte phénicienne, dans l'histoire du commerce antique.

Les monts de l'Arménie, la plupart nus, monotones, laids, mais pleins de belles sources et de torrents clairs, entrent par beaucoup de leurs pics dans la région des neiges éternelles : la maîtresse ninningne arménienne, le (Jraud

Ararat (5,210 met.), est admirable de majesté. Aux chaînes arméniennes s'appuient celles de Perse : l'une, les monts Elbrous, longe le rivage méridional de la mer Caspienne à une faible distance, et sépare ainsi cette mer des plaines salées et sablonneuses de l'Iran ; son premier pic, le volcan de Demavend, a 4,400 mùtres.

Malgré leur altitude, ces chaînes où plusieurs pics montent plus haut que les géants de notre Europe, ne sont pour ainsi dire que les avant-postes, les bastions détachés de l'acropole de l'ancien continent, de l'Asie Centrale. L'Indou-Koh et le Bolor à l'ouest^ l'Altaï au nord, les monts de Chine à l'ouest, l'Himalaya, au sud, portent cette Asie Centrale, sillonnée à l'intérieur par le Karakoroum, le Kouen-Loun, les Thian-Chan ou Monts Célestes et d'autres chaînes dont on ne connaît pas encore la situation, la nature, les altitudes, les renflements et les entre-croisements. 11 est probable que l'Australie centrale, l'Afrique même seront connues avant que les prodigieux nœuds de montagnes de l'Asie intérieure aient livré tous leurs secrets. Les monts de la Chine sont encore inconnus, leur hauteur ignorée; l'Altai,, moins élevé qu'il le paraît parce que les plaines de Sibérie sur lesquelles il se dresse sont fort basses (200 à 400 met.), n'a guère de pics supérieurs à 3,000 métrés; mais les Monts Célestes, le Bolor, le Kouen-Loun, le Karako- Toum, l'Himalaya, se hérissent de pics qui le cèdent rarement aux pointes les plus fières de la Cordilliére des Andes, et souvent les dépassent.

Le roi des conteurs, le bon Homère chante dans son Odyssée deux héros, le divin Otos et l'illustre Ephialte. Pour monter au ciel, ils tentèrent d'entasser sur l'Olympe, l'Ossa, et sur la tête de l'Ossa, le Pélion couvert de bois. Ils ne réussirent point, n'ayant encore que neuf ans d'âge et neuf aunes de taille, mais eussent-ils empilé l'une sur l'autre les trois liaulcs montagnes Ihessaliennes, ils seraient encore J'estés à plus de 2,000 mètres au-dessous du pic majcui de riHmalaya, pointe suprême de la terre. Le mont Everest, ou Gaurisankar, porte ses dernières glaces à près de 9,000 mètres, presque deux fois l'altitude du mont Blanc, 130 fois celle des tours de Notre-Dame de Paris. A cette hauteur, l'homme ne

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peut plus vivre, il respire à peine el perd le sang par les" porcs» Dans le Knrakoroum, supérieur en allilude moyenne à l'ilimaaya, et où nul col ne descend au-dessous de ii,G40 mètres, le Dapsang monte à 8,ni0 mètres. Dans le Kouen-Loun, on ne connaît pas encore de pic atteignant 7000 mètres. Ainsi l'Asie possède les cimes culminantes du monde, comme elle en possède le iond le plus bas, la mer Morte, située à près de iOO mètres au-dessous du niveau des mers. Le glacier de Biafo a 5t kilomètres d'étendue, plus de quatre fois la longueur du premier glacier des Alpes. Jusqu'il [«résent, c'est la plus \aste aire de glace qu'on ait vue hors des deux zones circumpolaires.

L'Himalaya nait i\ l'intérieur du grand coude formé par llnidus en face des derniers rameaux de l'Indou-Koli. 11 court vers l'est, entre les vallées du Tibet et les basses plaines de l'Indus et du Gange, sépare ce dernier fleuve du puissant Jarou-Dzanglîô ou haut Hralimapouiro, altoint ce fleuve, s'y alVaisse à pic, et renaît de l'autre côté de la colossale coupure que le lorrent s'est creusée à plusieurs mille pieds de profondeur. Les trois ou quatre énormes cours d'eau qui fuient vers le sud en ferlilisant la belle hido-Chine ont aussi, à ce qu'on suppose, accompli le même travail héroïque. Au moins l'un d'eux, le Mékong, français par ses embouchures,

L'IIim;ilaya, fendu chaque fois, se relève toujours, et chacun de ses points de renaissance est le départ de grandes masses qui accompagnent les (louves et déterminent leurs ba^sins. L'une de ces masses semble se souder à travers les flots à l'île de Sumatra, et avec elle à l'archipel de la Sonde, par le cap Negrais el les écueils des Andaman et des Nicobar. l'.n même temps qu'il atteint et franchit peut-être les eaux du sud avec ces grands bras, rilimalaya expédie d'autres rameaux vers la Chine el, réuni aux branches du Kouen-Loun, forme le relief de cet empire.

Les plateaux enchaînés dans ces montagnes sont en grande partie inconnus. Celui du Tibet, entre lllimalaya el le Kouen- Loun, est le plus élevé du monde. Celui du Turkestan chinois, entre le Kouen-Loun et les monts Célestes, moins haut, moins fmid, est le bassin du Tarim, (jui se jette dans le l.ob, lac sans écoulement. Le plateau do Gobi ou Mongolie,.

au nord-onest, entre les monts de Chine et les monts de Sibérie, a généralement de 400 à 700 mètres d'altitude. Au sud par leur élévation, au nord sous l'influence combinée de leur hauteur et d'une latitude septentrionale, ces trois plateaux sont livrés à un climat déplorable : la température, trôs-extréme, y est abominablement froide pendant la moitié ou les trois quarts de l'année. Des hautes montagnes s'abattent avec fureur des vents glaces, et ces mêmes chaînes, barrières du côté de l'Océan, empêchent les nuées du Pacifique et de la mer des Indes de venir tomber en pluies sur un sol resserré par les frimas.

Deux grandes presqu'îles, l'Arabie et l'Inde, ont leurs montagnes à part.

L'Arabie a été peu parcourue parles modernes, et les géographes arabes sont emphatiques et sans précision. Ce qu'on sait, c'est que des montagnes, plus hautes au sud qu'au nord, et longeant la mer Rouge, puis l'océan Indien, y supportent des plateaux aussi secs que les plateaux de l'Asie intérieure, mais brûlés par le soleil au lieu d'être stérilisés par le froid.

Dans rinde, au sud de la dépression de l'Indus et du Gange, les monts Vindhya, les Gates occidentales et les Gates orientales servent d'appui au plateau triangulaire du Décan. Les premiers traversent l'Inde d'une mer à l'autre, les Gates serrent de près TOcéan.

Les montagnes de l'Asie ne sont donc pas, comme en Europe, des massifs autour desquels rayonnent, dans une parfaite harmonie, des collines, des plaines, des vallées arrosées par des fleuves petits, mais bien réglés; ni, comme en Amérique, une interminable chaîne tantôt simple, tantôt renflée et multiple, jetant ses eaux vers des fleuves grandement proportionnés. Au contraire , elles forment un immense entre-croisement dont les branches déterminent de vastes haut plateaux le plus souvent sans communication avec la mer.

L'Abie tourne sur l'océan Glacial, considéré comme tel jusqu'aux froides embouchures de l'Amour, un riv.ige presque égal à celui qu'elle présente aux brises tempérées du l'acifique ou aux chaudes haleines de la mer des Indes. L'Europe, elle, a sur l'ocran Polaire deux fois moins de côtoî

que sur la mer Atlantique tempérée par l'influence du Gulf- Stream, et trois fois moins que sur cette Méditerranée dont le bassin est l'asile de la température la plus égale de l'ancien monde. Quant à l'Afrique, elle nage tout entière entre des mers chaudes, et ne présente qu'une pointe aux brises de la mer polaire australe. \/<\ plustirando masse de l'Amérique gravite autour d'une médilcrranée plus chaude que la nôtre. L'Asie échappe en partie aux influences bénignes des grandes eaux par le rapprochement souvent étroit, quelquefois immédiat, de ses montagnes avec la rive des océans, fait qui lui est commun avec l'Afrique, l'Australie et une partie des deux Amériques, et qui la dislingue essentiellement de l'Europe, où les montagnes sont généralement des massifs intérieurs au lieu d'Otre des rebords de plateaux.

L'Asie est située presque tout entière dans la zone tempérée, à l'inverse de l'Afrique, de l'Amérique du Sud, de rOcéanie, assises dans la zone torride. Elle n'a dans cette dernière zone que le septième de ses terres. Elle n'atteint pas l'Equateur, elle touche au contraire la zone polaire, où elle a le dix-septième de son sol. De là le climat hypcrboréen des plaines sans fin du Nord, tandis que de l'Inde à la Méditerranée se fait sentir dans tout le sud-ouest l'intluence de l'énorme foyer de chaleur de l'incandescente Afrique.

Arrivons en Asie avec la ci\ilisation, à travers la Russie demi-européenne, demi-asiatique, par la grande roule de Moscou à Péking. L'Oural franchi, on enlre dans une plaine indéfinie, ouverte au nord, fermée au midi, habitable dans les vallées du sud, impatiente de l'homme et de sps travaux dans le Nord. Trois fleuves immenses y coulent silencieusement vers le nord ù travers d'impraticables marécages. La végétation y est rabougrie, les hommes aussi, et cert-iiues tribus de laSihéric septentrionale ont pour géants des iiomm-s qui chez nous seraient au dessous de la moyenne. Forcés par l'Apre nature ù ne compter que sur le hasard pour leur vie de chaque jour, ils sont restés nomades et pécheurs, et, comme tels, sans beaucoup d'inilucnce. Celte région contient le quart de l'Asie. Elle communique à l'ouest par une ample ou\crlure, à l'est

par d'étroits défilés, avec deux autres régions qui lui sont supérieures, bien que l'une et l'autre aient encore à se plaindre de leur clinnat excessif.

La région de l'ouest est celle de la mer Caspienne et du lac d'Aral, le steppe des Kirghises au nord, la plaine de Touran au sud. Située en partie au-dessous du niveau de la mer, elle est plate, ouverte aux vents les plus aigres, riche en plantes salines venant à foison sur un sol jadis couvert par deux lacs insensiblement diminués. Hors de la portée des irrigations, elle est faite pour des peuples cavaliers et nomades, habitués à déplacer leurs tentes vers de nouveaux pâturages. Les Kirghises qui parcourent les steppes du nord forment avec les Turcomans et diverses tribus peu connues la plus forte masse de nomades de l'ancien monde. Les recherches de la linguistique, l'explication des traditions de l'antiquité grecque, hindoue et persane, semblent avoir prouvé que les peuples indo-européens, et en particulier les Celtes et les Kymris, nos pères, ont vécu ou passé dans les vallées du Sir et de l'Amou et dans les montagnes qui les ferment.

La région orientale à la Sibérie est le bassin de l'Amour, protégé du nord, ouvert au nord-est. Le bassin de l'Amour s'étend sous un climat très-froid, mais encore tolérable; à quelques lieues de plaines polaires où l'homme périrait de faim sans le renne, il y a place pour des millions d'Européens, au pied de versants noirs de forêts où chassent le tigre et la panthère à longs poils. Par là autant que par la voie de mer, l'Europe entrera en relations avec la Chine.

A l'orient de cette terre nouvellement ouverte, et séparée d'elle par une mer presque intérieure, s'étend le vaste archipel du Japon, montueux, bien arrosé, riche de ses mines et de son climat insulaire, froid au nord, assez chaud au midi pour l'oranger, muni de beaux ports, habité par une race bien douée : l'empire du Japon es! la rirande-Bretagne de l'Asie.

La Chine, adossée ù de hautes montagnes qui lui versent à profusion des rivières superbes, développe 800 lieues de côtes sinueuses sur l'océan Pacifique. Elle semble en aspirer les tièdes vapeurs par tous ses pores. Protégée du vent de l'inlériour par les innombrables sinuosités de ses monts, elle est baignée vers

182 GEOGRArUIE.

Sun milieu d'une voluptueuse atmosphère; elle est fraîche au nord, mais (oujuurs tempérée, tiùdc au sud, mais non torride. {'Aie réunit ainsi par gradations successives tous les climats inîermédiaircs entre le trop chaud et le trop froid. Par une conséquence naturelle, elle nourrit toutes les plantes correspondantes, car la Négé(a(ion n'est que la résultante des facultés du sol et des puissances du climat : l'homme la dirige, mais ne la crée pas. Les Chinois ont calomnié leur belle patrie quand ils l'ont appelée l'Huipire des Fleurs; ils n'ont dit que la moitié de la vérité, c'cirt aussi l'empire des fruits. Ainsi placée dans des conditions [-arlailes, la Chine pouvait faire uailre une (ivilisalion.

Des millions d'hommes vivaient sur ce sol admirable, quand l'Angleterre, la France, l'Allemagne, n'étaient qu'une forOt marécageuse, avec des sauvages armés de haches de silex. Us y \ivaient on société, plus instruits que nous ne l'étions au quini:ième siècle, moins grands sans doute que les citoyens de Rome, et moins artistes que les (irecs, mais plus actifs et plus industrieux. 450 millions d'hommes, le tiers de l'humanité, grouillent aujourd'hui dans le Céleste Fmpire, parlant des dialectes de la même langue, professant en général une certaine morale pratique plutôt qu'une religion réelle, tous également aptes au commerce, ù la plus astucieuse diplomatie, aux arts diniilalion, aux l'onclions adn)ini?lratives les plus déliées. S'ils n'ont pas fait un pas depuis des siècle?, il ne faut l'attribuer ni A leur sol ni au\ langueurs de leur ciol, mais A leur système d'écriture qui demande \ingtans pourétre connu, ;\ une do( ilité de caractère qui leur fait regarder l'imitation cl l'adoration des ancêtres, la routine sous toutes ses formes, comme la première des vertus, enfin et surtout à ce que la Chine est la patrie de l'égoïsme Iranscendenlal.

Au midi de l'Asie, deux grandes presqu'îles épanouies ;\ leur !»ase s'effilent vers le sud, opulent contraste avec la Sibérie qui i'engourdil vers le nord. I. 'une est l'Iude, l'autre l'Indo Chine.

La beauté, la richesse de l'Inde lurent de toute antiquité I roverbiales. Les latitudes de celle péninsule, sa situation ;.u vent d'Afrique et d'Arabie en auraient pu faire un pays forride, et le voyageur qui arrive j)ar les houclies de l'Indus pourrait le craindre :\ la vue du désert do Tliour, voisin du

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delta de ce fleuve. Mais les tôtes d'argent de l'Himalaya versent la fraîcheur par mille courants dans l'air, et sur la terre par d'intarissables rivières, affluents de l'Indus et du Gange. Les deux fleuves sont eux-mêmes, par la masse de leurs eaux, et parles courants d'air que déterminent leurs vallées, autant de modérateurs des chauds rayons du tropique du Cancer. Au sud, le sol élevé du Décan, les forê!s des Vindliya cl des Gates, les moussons, les vents du large cl la mer qui enceint le plateau, rendent supportable, et parfois agréable, un climat qui sans tout cela serait excessif. L'Inde est brûlante, mais, arrosée comme elle l'est, les excès de soleil se transforment pour elle en excùs de vie.

Une terre aussi privilégiée fut peuplée de bonne heure. Les plus vieilles traditions nous la représentent déjà comme exubérante de productions, de richesses, de villes ; les Orientaux allaient y puiser la science pour la porter à TOccident, et les philosophes de l'Egypte et de la Grèce tournaient un œil d'envie vers ces gymnosophistes, qu'on disait posséder toute la vérité, et dont la sagesse se bornait à diviniser la nature. Ce grand mouvement de civilisation avorta, soit par la division de la population en castes ennemies se méprisant de la plus haute à la plus basse, soit que là aussi la nature, trop forte pour l'homme, l'enivre et l'énervé, soit que le génie indou ait brusquement replié ses ailes devant une longue suite d'invasions qui ne lui ont apporté que des éléments antipathiques, comme la stérilité de l'esprit arabe et la brutalité des Mongols.

Le nom seul d'Indo-Chinevaut toute une description : l'Indo- Chine est un pays de transition entre le Céleste Empire et l'Inde, pour les langues et les races comme pour le climat et la végétation. Seulement, à mesure qu'on marche vers l'Orient, de l'Assam au Tonquin, la nature et la civilisation chinoises prédominent de plus en plus. La prise de possession de la Cochincliine par la France donne à cette région une importance nouvelle.

Une troisième presqu'île, l'Arabie, fait front sur trois mers chaudes. Les ^cnts du nord ne Talteignent qu'après s'être desséchés sur les sables de la Babylonic, ceux de l'Afiique la

frappent sans avoir été rafraîchis par la mer Rouge et les vagues brûlantes de la mer des Indes. L'Arabie est une Afrique torride liée à l'Asie comme pour lui donner tous les contrastes. La race qui s'y est formée s'est répandue au loin, portant avec elle ses instincts nomades. Les Arabes ne se sont tixés au sol qu'en de rares districts; ils sont campés comme une horde de passage sur la barbarie, qu'ils dominent pourtant depuis mille ans, et sur une portion de l'Arabie elle-même qu'ils occupent depuis r(>re antéhistoriquo. Ils ont donné an monde occidental ses révélations, l'une immédiatement, par Mahomet, les deux autres, celle <le Moïse et celle du Christ, par une de leurs tribus, les Juifs. Zélateurs de la révélation de Mahomet, les Arabes émigrùrent en armes, au galop des chevaux, ils conquirent l'Asie jusqu'aux îles de la Sonde, domptèrent et peuplèrent l'Asie grecque, riilgypte, l'Afrique jusqu'à Tanger, l'Espagne, le sud do la France. Leurs chevaux burent les tlots de la Loire, du lac de Constance, du Danube, et Sidi-Okba, l'un des liéros de cette Iliade-Odyssée, arrivé sur la côte océanienne du Maroc, lanç.i son cheval dans les flots, pour témoigner qu'il avait atteint les limites de la terre. Cependant, même à cette époque où toutes leurs facultésbrillérent, ils améHorèrenI peu la moitié du vieux monde qu'ils avaient soumise en courant; ils montrèrent ainsi combien leur génie était incomplet. Dans leurs écoles fameuses deCordouc, de Fez, de Hagdad, dont les professeurs étaient peut-être plus souvent des Persans ol des Kabyles que dos Arabe?, ils enseignèrent moins la philosophie et le dniit que la théologie, la médecine qu'une pharmaceutique mystique, l'astronomie que l'astrologie, et la science que l'imagination.

Le plateau de l'Asie Mineure comprend deux régions, distinctes dans la géographie comme dans Ihistoi^-e ; l'Asie Mineure propre, l'Iran ou l'erse.

L'Asie Mineure propre est de toutes les contrées du globe celle que baign -nt le plus de mers : i\ l'ouest, la .Méditerranée, l'.Vrcliipel, la mer de .Marmara ; an nord, la mer Noire ; à l'est, la nier (Caspienne ; au sud, la mer Itouge et le golfe Persique. Parmi ces mers, celles du nord lui apportent des brises fraîches, celles du sud des vents de feu, une, la Médi-

tcrranée, des brises tempérées. Ces influences diverses, jointes à la structure du terrain, sillonné au nord par des monts qui se mêlent comme les mailles d'un filet, au midi par la seule chaîne du Liban, étroite et courte, créent dans l'Asie Mineure des pays distincts . Au sud c'est la plaine elliptique du Tigre et de l'Euphrate, l'ancienne Assyrie et Babylonio, patrie des grands empires, terre aujourd'hui presque aride sur laquelle empiètent les sables d'Arabie, mais fertile autrefois et pouvant le redevenir par les dérivations de ses fleuves. A l'ouest de cette plaine, c'est le Liban, avec la dépression de la mer Morte. Entre l'Euphrate et le Liban, se chauffent les sables de l'Arabie septentrionale. Au nord de ces régions s'élève la véritable Asie Mineure, première patrie de la civilisation européenne. L'Asie Mineure a colonisé la Grèce.

Le plateau de l'Iran, entouré de monts très-élevés, et ne faisant front qu'à la Caspienne et au Golfe Persique, est une région sèche. Peu ou point de pluie, climat froid dans les montagnes, ûpre et venteux sur les plaines sablonneuses ou salines, hauteurs jetées au hasard sur des steppes à perte de vue, pas d'arbres : tel est l'Iran. Autrefois peuplé par une race conquérante, rattachée à la nôtre à son origine mais fortement mélangée depuis d'éléments arabes et turcs, l'Iran est retiré, comme caché et oublié entre son rideau de montagnes.

Restent le centre de l'Asie, les hautes terres intérieures, soumises aux excessives influences d'un climat exclusivement continental. Quelquefois sédentaires, communément nomades, des tribus turques ou mongoles habitent avec leurs troupeauces régions désolées, désertes hors des vallons irrigables. L'Asie centrale compte dans l'histoire. Ses peuplades, endurcies par la lutte contre un sol avare sous un climat affreux, aimèrent de tout temps les migrations et les batailici:, et, à certaines époques, leur trop-plein déborda sur le monde. Déji, dans l'ère aiitéhistorique, c'est de là que se peuplèrent peut-être les pays di» l'Araî et de la Caspienne, et, de proche en proche, tout l'Oc- ( i'Jent. Plus tard, aux temps historiques, à chacune de leurs ('niigrations vers les lointains du soleil couchaii\, correspondirent les départs des masses qu'ils choquaient sur leur route. C/)mmc les cercles concentriques autour d'une pierre tombée

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dans l'eau paisible, maintes fois les races se mirent en mouvement, se heurtant, se poussant jusqu'en Slavonie, en Allemagne, en Gaule, en Anglelerre, en Cspagno, en Italie, en Afrique. E[ ce n'est pas vers rOccidcnt seulement qu'ils lancèrent leurs hordes, mais vers l'Orient, vers l'Inde, conquise par les Mongols, vers la Chine, soumise par Gongis-Khan en 1200, par les Mcintchoux au xvii" siècle. Le monde n'oubliera jamais Timourle Doiteux, qui drossait des pyramides de (êtes aux portes des cités vaincues. Aujourd'hui la Grande Muraille de Chine, bûtie contre les guerriers du plateau, s'c (Tondre sans péril pour la fourmilière humaine de rt]mi)ire du Milieu.

Si l'Asie a été prépondérante dans l'ère des migrations armées et des révélations, elle ne l'est plus depuis que cet flge a passé. La Hussie la presse au nord par ses colons; l'Angleterre se maintient au sud, mais elle ne peut coloniser l'Inde et elle est trop iière pour mêler beaucoup sa race avec des nations inférieures. La France domine le delta cocliiuchinois et remonte le Mékong. La Californie, l'Orégnn, la Colombie se peuplcnl d'Luropéens et parlent de très-haut à l'Orient chinois et japonais. Voici l'Asie sous la tutelle presque toujours odieuse de l'Europe et de la grandissante Amérique, tandis qu'au sud de ses presqu'îles un nouvel essaim de peuples ambitieux travaille, bourdonne et s'accroît sur les plages australiennes.

L'Asie prend au globe quatre milliards cinq cents millions d'hectares, le tiers des terre?, quatre-vingt-trois fois la France. Sur les 1,375 millions d'habitants du monde, elle en renferme presque les trois cinquièmes, 805 millions : vingt et une fois la France. File est donc proportionnellement quatre fois moins peuplée que notre territoire. Sa population, foi't mal léparlie, est extrêmement clair-seméc dans le iNord, le Centre et les déserts de l'Ouest, d'une densité peu commune dans presque toute la Chine et dans certains districts de l'Inde.

Les trois cinquièmes des Asiatiques appartiennent à la race ou aux races dites jaunes ou mongoles, les deux autres cinquièmes à la race blanche, tantôt pure, tantôt m^^lée. Les Juifs n'y sont même pas deux millions. Les Chrétiens y comptent pour une quinzaine de millions au plus, dans les pays russes, les colonies européennes et l'Asie Mineure. Les

Musulmans, répandus par masses compactes, ou par îlots et traînées, de Constanlinople aux montagnes de Chine, sont beaucoup plus nombreux que les Chrétiens, mais bien moins que les Bouddhistes et les partisans des autres religions étrangères à la révélation arabe ou juive. Le cinquième au plus des Asiatiques se réclame du Dieu des Monothéistes.

Les possessions russes en Asie comprennent deux pays distincts : la Sibérie avec les nouvelles acquisitions, Amour, Turkestan, Dzoungarie, et les provinces transcaucasiennes, ensemble plus de 1,550 millions d'hectares, avec 10 millions d'hommes.

La SIBÉRIE fut d'abord une province tartare dont le khan résidait à Sibir, petite ville proche du site où s'éleva plus tard Tobolsk. Vers 1580, un aventurier cosaque, lermak, fit la conquête de ce klinnat pour le compte du czar moscovite ; et, depuis lors, à mesure que les Russes s'étendaient sur ces immenses solitudes, l'acception de Sibérie a grandi jusqu'à designer enfin un pays plus grand d'un tiers que l'tlurope.

La Sibérie, augmentée par Tanncxion récente des steppes kirghises, de l'Amour, du liiloral de la mer japonaise, duTurkeslan, de la Dzoungarie, a 1,500 à 1,550 millions d'hect-ares et 5 millions 1/2 à 6 millions d'habitants. Elle embrasse un demicirque de plaines ouvertes au nord sur l'océan Glacial, fermées à l'ouest, à l'est, au sud par des montagnes. Cet océan Glacial, mille fois digne de son nom, cache ses eaux verdAtres sous des glaces flottantes et sous des champs de glace fixe d'une colossale étendue. Les banquises mOmcs de l'Amérique polaire boréale tiennent moins d'espace, elles dont -les explorateur.hasardés vers l'extrême Nord sur des traîneaux attelés de chiens €nt maintes fois sondé du regard pendant des semaines l'immuable et décourageant recul d'horizon.

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Les Russes, dont la patrie forme une masse compacte presque uniformément située dans le climat glacial ou climat froid, ne font pas de distinction entre leur territoire européen et la Sibérie. Pour eux tout cela est la Russie. Ainsi le gouvernement de Perm, ville d'ICurope, franchit l'Oural pour englober le cours supérieur de riviùres appartenant au bassin asiatique de rObi. L'Oural va des plaines polaires où errent les nains Samoyùdt'saux stoppes où les Kirgliiscs tliangent en été selon le temps, la nécessité, le caprice, l'emplacement de leurs tentes de feutre. De ses derniers rentlemenls méridionaux aux flots du lac Caspicn et aux monts de l'Asie centrale, il n'y a point de montagnes, pas mOme de collines un peu élevées pour séparer les plates étendues de la Sibérie de celles du Touran. Le vide entre l'Oural et la mer Caspienne a été nommé par des historiens \a Grande Parle des Peuples en souvenir des migrations qui de tout temps entrèrent par cette coupure en Lurope.

L'Oural tire une grande importance de ses mines d'or, de cuivre, de for, de platine. Il fut peut-être la patrie, en tout cas un lieu de campement des races finnoises qui peuplaient l'Europe orientale antérieurement à toute histoire.

L'Altaï, puis les monts de la Daourie, les Jablonoï et les Stanovoï forment les gradins méridionaux et orientaux du dcmi-ccrele de plaines de l'Asie du Nord. Au sud des Jablonoï s'étend le bassin de l'Amour. I>'Altaï, riche en mines comme rOural, patrie comme lui de races indigènes, source des puissantes rivières de la Sibérie, est l'asile de ses vallées les plus fertiles et les mieux abritées du Nord. Ou lui donne pour pics culminants hî Mounkou-Sardyk (3,400 met., un pou plus que le maître sommet des Pyrénées) et le Hielouklia {'^,'M')0 met.). Dans la presqu'île du Kamtelialka s'élèvent des volcans magnifiques :1e Kliou te he\vskaïa-Sopka(i, SOI mèl.), cuirassé de neiges, a presque la liauteur du mont Ulanc; à côté de lui, flambent ou fument treize autres volcans qui se rattachent i\ deux traînées marines de hautes montagnes de feu : la traînée des Kouriles va, par une dizaine de cratères éveillés ou dormants, rejoindre les volcansjaponais; les trente et quelques volcans actifs de la traînée des Aléoutiennes s(mt comme les piles d'un poiit prodigieux qui mènerait d'Asie en Amérique.

Vu la mer comparativement chaude qui les enveloppe, ces dernières îles connaissent peu la gelée, mais d'autant plus la brume et la pluie. Comme Alaska, promonloire qui les contemple d'Amérique, elles sont en proie à une espèce de déluge tamisé. Le blé n'y peut mûrir, les arbres y manquent presque entièrement. Les indigènes, parents des K.-quimaux américains, ont fort diminué depuis la première apparition des pêcheurs russes, des négociants, des acheteurs de fourrures. De 10,000, ils sont descendus à 450 et font place insensiblement à des familles de métis. Ces îles, d'une étendue totale de près de 1,700,000 hectares, ont été vendues aux États-Unis, en même temps qu'Alaska.

Du pied des hautes montagnes du sud coulent vers la mer du Nord des fleuves grands parmi les plus grands, fleuves qui ne sont violents et rapides que dans le pays de leurs sources. Sortis de la montagne, ils promènent paisiblement leurs larges eaux entre des rives plates et des rideaux de forOls, puis ils coulent dans les toundras silencieuses. Les toundras sont des marais sans arbres, presque toujours gelés.

L'Obi a pour véritable tète l'Irtych, rivière relevant à la fois de l'Altaï par ses sources, de l'Oural par ses aflluenls et traversant le lac Dsaïsang. Par sa longueur, l'Irtych égale au moins le Danube. L'Obi proprement dit quille la montagne à lîarnaoul. En ce point, que 1,800 kilomètres en ligne droite séparent de l'embouchure, il n'est plus qu'à \\'6 mètres d'altitude. Qu'on juge du peu de pente des plaines de Sibérie! Son cours dépasse 4,000 kilomètres, la surface de son bassin 320 millions d'hectares. L'Obi tombe en mer presque vis-à-vis de la Nouvelle-Zemble, double grande île allongée, ayant ime épine dorsale de montagnes, quelques lacs, des mousses, de petits bouleaux, des ours blancs, des rennes, des baies poissonneuses.

Comme l'Obi, l'iéniséi impose son nom à une rivière plus laissante, la Selenga, formée sur le plaleau de Mongolie et dont une branche baigne de ses eaux naissantes les ruines de Karakoroum, la capitale de Gengis-Klian. La Selenga, à l'altitude de 400 mètres, traverse le lîaïkal, qui est le lac des Uualrc-Canlons de l'Asie; seulement, au Jieu de quelques

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milliers d'hectares, le Raïkal al'élendue de huit départements iranç lis (."i millions d'hectares), 000 kilomùlres de longueur, CO à 10() de largeur, 1,2*8 mètres de profondeur. Cette nappe d'eau superhe, bleue, vive, se gonfle souvent et se démùneen tempOtes comme la mer. Les montagnes qui en font le tour ont leurs tOtes dans la neige éternelle. Le Buïkal se déverse par la belle Angara, qui arrose Irk(»utsk. De la source delaSelenga à l'Océan, le CQurs du fleuve dépasse o,0()0 kilomètres, son bassin renferme environ 288 millions d'hectares.

La Lena commence dans les montagnes du lac Ruïkal, et se ]ettc par un delta dans la mer r.laciale, presque eu face des !Ies Liakhow, ou Nouvelle-Sibérie, arcliipcl inhabitable, qui fut plein de vie dans une ère antéhistorique, comme le témoignent des fossiles sans nombre de mammouths, de buffles, de rhinocéros. La Lena, un peu moins longue que l'Obi et riéniséi, égoulte plus de 200 millions d'iîcctarcs.

L'Amour est constitué par le Kérou-F.oun ou Argoun, venu des steppes mongols, et la (.hilka, alimentée par les monîagnes métalliques et aurifères de Ncrlchinsk. 11 coule dans une vallée déserte dont les sites sublimes n'ont pour admirateurs que les employés, les soldats, les colons très-rares encore qui suivent le cours des eaux sur les bateaux à vapeur russe?. Après avoir reçu la Kamara, l'impétueuse Zéya, la Bouréia, il rencontre le Soung.iri qui a recueilli les sources de la .Mantchourie. Celui-ci vient de bien moins loin ; et il faudrait prè< de deux Soungari bout à bout pour faire une rivière au>si longue que l'Amour depuis lu source du Kérou-Loun, mais il semble que le Soungari entraîne plus d'eau. Ain.-i qu'en aval de tous les confluents de rivières diversement colorées, on di>tingue iei parlailemenl bs deux rivaux dans le lit commun. Or l'Amour, arrivé rapide et clair, laisse les trois quart? du canal au tran- (juille Soungari dont les eaux sont dun verJAtre fangeux. Devenu l'un de? plus grands fleuves du monde, l'Amour s'agrandit encore par l'accession de l'Oussouri, tourne vers le nord et va se perdre dans le détroit qui sépare le continent de la grande île de Saglialicn. C'est un malheur pour ce fleuve et le? belles terres de .-on cours moyen que cette dernière direction de sa vallée. S'il continuait à descendre vers It sud-est,

comme du confluent de l'Argoun et de la Chilka à l'alliance avec le Soungari, il irait tomber dans une mer libre de glaces, au lieu de s'ouvrir sur des flots glacés pendant une partie de l'année. De l'origine du Kérou-Loun à l'embouchure de l'Amour, il y a 6,000 kilomètres, détours compris.

Dans les landes de Baraba, de l'Ichym, des Kirghises, et dans les cantons de la Mongolie devenus russes, les rivières, généralement faibles, môme dans la haute montagne, par la sécheresse du climat, se versent dans d'innombrables lagunes et dans des lacs sans écoulement. De ces lacs, le plus grand est le Balkach (2,221,000 hectares), autant marais que lac sur une partie de son contour, et n'ayant nulle part plus de 20 à 25 met. de profondeur. Dans son bassin, comme dans toute cette partie de l'Asie, les chaleurs de l'été peuvent monter à 40 degrés à l'ombre, et le froid de l'hiver approclier de 40 degrés. C'est une oscillation de 80 degrés. Peu de climats sont aussi terribles. Les eaux claires du Balkach, salées et imbuvables, sont attristées par de mornes paysages, steppes nus, sables mouvants, delta de ruisseaux, champs de roseaux où le sanglier i5e vautre, où les moustiques bourdonnent. Le Balknch reçoit rili, rivière importante dont la vallée est sur la roule la plus directe entre l'Europe et la Chine centrale. L'issyk-Koul, au pied des Thian-Chau, à t,305 met. d'altitude, est un beau lac de montagnes.

La Sibérie est le pays le plus froid qu'il y ait. On y a constaté des températures de 60 degrés au-dessous de zéro. Le pôle du froid, dans l'ancien monde, serait aux environs du cap Taïmir. La pente du sol étant très-faible, l'altitude des districts du midi, plus élevés que ceux du nord, ne compense pas l'influence de la latitude, et le climat empire à mesure qu'on s'avance vers le rivage de la mer Glaciale. La température s'abaisse aussi dans la direction de l'est. Tout à fait au nord, aux bouches des fleuves, s'étendent d'épouvantables déserts de mousses et de glaces, les toundras. Le terre y est glacée à plusieurs centaines de pieds de profondeur, et le soleil des plus longs jours de l'été n'en dégèle que la surface. Ln vain, la mer qui borde les toundras est indentée de baies mngniliqucs, en vain les fleuves, venus de mille lieues, y sont si grands que

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le Rhône de France et le Hhin d'Allemagne ne sont auprès d'eux que de gros ruisseaux, la glace enchaîne l'eau et le sol. Elle règne, et avec elle règne la mort. Quelques bannis polonais et russes, quelques sauvages s'y détendent contre la nature.

Plus au midi, la plaine, loujours livrée aux âprelés du Nord, est pourtant moins froide en hiver, plus chaude en été. La culture n'y est pas impossible, des villes, des villagesy prospèrent. Au sud enfin, dans le haut des fleuves, d'admirables vallées, qu'on appelle complaisamment » les JtnUes sibcrieujies, » n'attendent que des colons pour prospérer. A l'est, le Kamtschatka, malgré sa position insulaire et ses volcan?, grelotte dans la neige, et comme lui le rivage de la mer d'Ukhotsk. Au sudest, les rives du moyen Amour valent presque les vallées de la Russie centrale. Ce n'est point le tigre très-robuste et trèssanguinaire des profondes forêts aniourionncs qui empêchera les colons slaves de défricher la région médiane du fleuve, les bassins des grandes rivières nées dans les Jablonoïet les gorges des petits fleuves qui courent au littoral de la mer du Japon. Ce n'est pas non plus l'ours colossal que l'on voit grimper au sommet de> poteaux télégraphiques plantés dans ces déserts, déçu par les susurrements de l'air qu'il prend pour des bourdonnements d'abeilles. Si la colonisation de ce pays d'avenir marche avec lenteur, la première cause est l'énornie éloignement des gouvernements russes assez peuplés pour entretenir une émigration vers des zones nouvelles. Tels paysans moscovites ont perdu trois années en route, de leur village d'Lurope à leur futur séjour d'Asie.

La Sibérie ne produira de grandes richesses agricoles que lorsque les bassins du sud et le \al de l'Amour seront peuplés. Jusqu'ici la chasse aux fourrures, l'Oural et l'Altaï par leurs mines, ont fait son travail et sa fortune.

Depuis la pins haute antiquité, la Sibérie est habitée par des peuplades finnoises, turques et mongoles, qui s'elTacenl tous les jours (lc\ant l'ascendant des l'uropécns : colons russes ou allemands, descendants des Suédois pris ù Poltawa, soldats russes el cosaques, bannis russes et polonais, ces derniers au nombre de 100,000 peut-être. De ces peuplades, les unes, nomades, chassent et pOchcnt, surtout dans le nord où le com-

mande la misère du sol ; d'autres, dans le sud, où la terre est moins indigente, sont fixées à la glèbe. Les unes ont adopté le christianisme russe, lestribus turques professent l'islamisme, les mongoles, le bouddhisme. Enfin, vers le pôle, quelques milliers de sauvages ont pour religion le chamanisme ; cette foi consiste dans la terreur des mauvais esprits, que les prêtres apaisent par des sorliléges.

La maîtresse ville de Sibérie, Irkoutsk, n'a pas plus de 30,000 habitants. Elle se trouve à 409 mètres d'altitude, dans un climat dont la moyenne annuelle n'arrive pas tout à fait à zéro, sur l'Angara, dont les larges eaux sortent pures du lac Baïkal. Irkoutsk est trois fois plus près de Pékin que de Saint- Pétersbourg. Ékatérinembourg (22,000 hab.),.sur la grande route de Russie en Chine, est une ville de mines importante. Tomsk (21,000 hab.) occupe la rive d'un affluent de l'Obi. Tobolsk, au confluent de l'Irtych et du Tobol, l'ancienne capitale de la Sibérie, la première ville fondée en Asie par les Moscovites, héberge de lo à 20,000 habitants.

La région de l'Amour et le littoral de la mer japonaise n'ont encore que des embryons de villes. C'est à peine si les terres commencent à s'y ouvrir par la charrue, et les forOts des collines à s'amoindrir sous la hache des colons russes, cosaque?, allemands, finlandais, paysans des provinces Daltiques. Sur le littoral opposé au Japon, à l'embouchure du Sin-Fui, Vladivostok (maître de l'Orient) devient un puissant port de guerre. La mer n'y reste pas gelée pendant plusieurs mois tous les ans, comme dans les établissements que la Russie a créés plus au nord. Nicolaie^vsk occupe le bord du bas Amour.

Saghalien, appelée aussi Tarakaï, n'a pas moins de sept à huit millit)ns d'hectares,le septième ou le huitième de la France. Elle appartenait en commun, il y a quelques années à peine, à la Chine et au Japon. Aujourd'hui, elle fait partie de l'empire desezars. Des forêts d'arbres à feuilles persistantes couvrent la chaîne qui séparentl'îleendeux versants. Sur la miT japonaise, le versant occidental, le plus tempéré des deux, porte des bois de bambous, tandis qu'il fait très-froid sur le rivage oriental plongeant dans la rude mer d'Okhotsh : de ce c)té pcsenl sou-

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vent, de la rive à la montagne, des brouillards gNcL^s et tenaces. Outre ses pOcheurs sauvages, ses Aïnos velus,'il n'y a pas 5,000 habitants dans l'île, presque tous nnililairos. Saghalien a été désignée comme lieu de déportation pour les condamnés politiques de la Uussie.

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