‹ Géographie (volume 2)Chapitre 56 sur 104 · AMÉRIQUE 1)U NORD, AMÉRIQUE DU SUD · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE 1)U NORD, AMÉRIQUE DU SUD

L'Amt^rique s'appelle aussi Nouveau-Continent ou Nouveau Monde.

Peut-être les Phéniciens et les Carthaginois la connaissaientils ? Elle vit débarquer les premiers Européens dans la première ou dans la seconde moitié du dixième siècle. Des Norvégiens, venus de l'Islande, alors prospère et peuplée, s'établirent à cette époque dans le Groenland et reconnurent les côtes d'un pays qu'ils appelèrent Vinland (terre du vin) et qui s'étendait probablement du golfe du Saint-Laurent aux estuaires près desquels s'élève aujourd'hui Washington. Détruits au milieu du quatorzième siècle par les Esquimaux, ou abandonnés par la métropole que ravageait alors la fameuse peste noire, ces établissements Scandinaves, sans doute, avaient été déjà fort réduits par un changement de climat funeste. Si l'Amérique du Nord, au dixième siècle, eût ressemblé à celle de nos jours, les Norvégiens n'auraient pas appelé Vinland la contrée qui est maintenant le Canada et la Nouvelle-Angleterre, et jamais ils n'auraient donné le nom de Terre- Verte (Groenland) à des rivages presque toujours unilormément blancs de glace et de neige.

On avait oublié ces colonies Scandinaves quand un Génois au service de l'Espagne, Christophe Colomb, eut l'idée de naviguer vers l'Inde par lu mer de l'ouest. La terre étant rondo, ridée portait juste, mais le grand homme ne se doutait pas qu'un continent barrait la route.

Ce continent, découvert par le navigateur en 1 i02, prit le nom d'un des nombreux explorateurs qui suivirent lu \oic.

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frayée. C'est d'un antre Italien, nn Florentin, Amerigo Vespucci,que le Nouveau-Monde s'appela l'AMÉRIQUE. De nos jours se fait une tentative do réparation : laissant le titre commun d'Amérique aux deux demi-continents de la partie du monde, et le réservant pins spécialement à l'Aménquc du Nord, peuplée par une nation en\alii?sante qui se donne le nom de peuple américain, beaucoup d'écrivains de toutes nations s'attachent à appeler COLOMBIE le demi-continent du sud sur lequel Colomb est liî premiiT fils de l'Iùirope qui ait posé le pied : en 1 i'.»S, l'immortel Génois aborda, dans son troisième voyage, aux embouchures de l'Orénoque. Colomb cherchait l'Inde, il trouva l'Amérique ; avec les trésors du Ganije, ver? lequel il croyait cingler, il voulait racheter le tombeau du Christ, et les mines dos montagnes américaiues n'ont servi à aucune rédemption ; pour elles, l'Europe a commis deux crimes : elle a détruit l'Indien, elle a fait la chasse au Noir.

Le Nouveau-Monde, allongé du nord au sud, se compose de deux masses réunies par un istlime montueux appelé l'Amérique centrale et par une chaîne d'Iles nommées les Antilles. Les deux masses ont à peu près la même figure, qui est celle d'un triangle dont la pointe regarde le midi, et presque la même étendue. L'Amérique du Nord embrasse '2,(n;o millions d'hectares, 37 à 38 fois la France, et l'Amérique du Sud 1,800 millions d'hectares, 33 à 3i fois la France : en tout 3,S0O millions d'hoctai es, 73 foi? la France. La population, qui est de 80 à 85 millions dhabilaiits, au plus, se partago inégalement. Le domi-contineut du nord, avec l'Amériqne centrale et les Antilles, contient environ les deux tiers des Américains, et la population y monte avec plus de rapidité que dans l'Anîériqno méridionale, par l'immense allraclion des Flats- Fnis, pays tempéré où se portent comme avec fureur les vagues de l'immigration européenne.

L'Amérique septontrionale se rapproche plus du Pôle boréal queFAinf-rique du Sud dn Tôle austral : celle-ci ne descend que jusqu'au li'ô" degré, l'autre dépasse le 75®. Mises bout à bout,

les deux fraclions du conlincnt ont 14,000 kilomètres de longueur, c'est-à-dire la distance de la pointe méridionale de l'Espagne au cap sibérien le plus voisin de l'Amérique. La plus large des deux masses, l'Amérique du Nord, a 6,000 kilomètres d'amplitude à la hauteur du détroit de Belle-Isle, et il y a o,000 kilomètres, dans l'Amérique méridionale, entre la Punta Parina (Pérou) et le cap Saint-Roch (Brésil). Cette forme allongée, qui contraste si fort avec la carrure de l'Asie, exerce une influence extrême sur toute l'économie du Nouveau-Monde.

Au nord, l'Amérique touche presque à l'Asie. Elle n'en est qu'à 50 kilomèlres au détroit de Behring, l'un des derniers refuges des baleines chassées de toutes les mers et malades dans ces eaux qui ne sont pas leur patrie. A partir de ce minimum, dû à un allongement péninsulaire des deux continents, l'Asie se dirige constamment au sud-ouest, l'Amérique fuit vers le sud-est. Le détroit de Behring est de la sorte le lieu d'approche, et presque de contact, de deux lignes de côtes qui s'éloignent ensuite de plus en plus l'une de l'aulre, sur un océan grandissant en largeur. 11 y a bien io à 10,000 kilomètres des bouches du grand fleuve cochinchinois à la base de l'Amérique du Sud, vers Panama. La distance moyenne entre les deuv continents, prise de la Chine à la Vieille-Californie, est de 120 degrés à peu près, ce qui fait le tiers du contour du plobe. Il y a une dislance bien moindre entre l'Amérique du Nord et l'Europe, l'Amérique du Sud et l'Afrique. De Brest à New-York, on compte environ 5,000 kilomètres; du cap Vert au cap Saint-Roch, l'éloignement se réduit à 2,800 kilomètres.

A ce bénéfice pour l'Europe d'une moindre distance, ajoutons que les vents et les courants mènent en général plus facilement les voiliers d'Europe en Amérique que ceux qui partent de l'Asie; que la côté du Pacifique américain regardant l'Asie est moins découpée, moins hospitalière que celle de l'Ailantique tournée vers l'Europe; qu'enfin les Rocheuses et la Cordillère des Andes ne laissent entre elles et la marge du Grand Océan que des terres étroites avec de cC'.rts torrents, tandis que le double confinent incline vers l'/iilantiqu'! des plaines immenses, d'une fécondité sans pareille, el des fleuves de trois à sept mille kilomètres, les premiers de la sphère.

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I/Amoriquc est donc plus voisine de IKurope que de l'Asie, elle lui est plus accessible, et pour ainsi dire lui tend plus les bras. L'Europe est encore le pôle intellectuel de rAinorique; l'Amérique est déjà le pôle matériel de l'Europe. Chacune de CCS deux parties du globe enrichit l'autre par sa culture, son industrie, son commerce, mais l'Europe perd au prolit de l'Amérique son trésor le plus rare, des centaines de milliers par année déjeunes gens vigoureux.

Jadis l'Asie eut peut-être des relations avec l'Amérique. A la haute latitude du détroit de Behring, les hivers polaires gèlent les flots d'un continent à l'autre. Sur les « glaçons amers, » des tribus d'Asie ont pu passer en Amérique à des dates ignorées. Les Esquimaux ressemblent singulièrement aux sauvages de l'Asie boréale, et l'on a même avancé, sans preuves suflîsantcs, que les Indiens proviennent de TOrient chinois et japonais, dont les éinigrants auraient été amenés dans l'Amérique par le Kouro-Sivo; ces Asiatiques auraient ainsi porté leur type et leur civilisation tout le long du Pacifique, jusqu'au Mexique, jusqu':\ l'Amérique centrale, et peut-être jusqu'aux plateaux de Cundinamarca (Nouvelle-(irenado) et de Cu/xo (Pérou), où les conquérants espagnols trouvèrent des peuples policés. Mais quand l'idée fixe d'un Italien et l'heureuse navigation de trois caraques andalouses eurent révélé à P Europe un hémis|)hère occidental, l'Amérique enira dans une autre destinée. Elle fut nôtre, et en trois siècles et demi, noug en avons fait au nord une nouvelle Europe. Le sud est un champ-clos, de guerrier devenu pacifique, où les Blancs, les Indiens et les Noirs se mêlent en proportions diverses, pour former des nations dont l'avenir dépendra des doses du mélange. Depuis unediziinc d'années, l'émigration européenne s'y jette en quantité croissante, au grand avantage du demi-continent qui d(mande des hommes capables de guider ses peuples.

L'Europe seule, trait heureux sur la physionomie brulo du vieux continent, est mieux découpée, plus favorable à la navigation que l'Amérique du .Nord. L'Afrique [«ossùde un kilomètre de côte pour l,4iO kilomètres carrés de surface, l'Asie

un pour 763 kilomètres carrés, l'Australie un pour 334, VKxirope un pour 289 (ou môme pour 229, si l'on tient compte des grandes îles), l'Amérique du Nord un pour 407.

L'Amérique septentrionale a plus de 48,000 kilomètres de côtes. Elle est comme l'Europe riche en presqu'îles : Labrador, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse, Floride, Yucatan, Vieille-Californie, Aliaska, riche aussi en dentelures du rivage, en golfe?, en baies superbes, en sounds ou fiords.

L'Amérique du Sud, semblable à sa plus proche voisine, l'Afrique, manque absolument de péninsules et ne possède de golfes nombreux et profonds que le long de la mer des Antilles et dans les archipels de la Patagonie, de l'Araucanie et du Chili méridional. Un seul kilomètre de côtes y répond à 689 kilomètres carre's, mais elle se glorifie de ses deux grands estuaires, l'Amazone et la Plata, et de baies dont les plus vantées sont celles de Rio-de-Janeiro et la baie de tous les Saints. D'ailleurs, un climat plus chaud y contre-balance amplement celte pauvreté d'indentations ; toutes ses criques servent en toute saison, tandis qu'au nord d'excellents abris sont voilés pendant une partie de l'année par les brumes ou fermés par la glace.

Toujours pareille à l'Europe, l'Amérique septentrionale a son corlége d'îles importantes : Terre-Neuve, Anticosti, l'île du Prince-Edouard, le Cap-Breton, Long-Island, qui aide à la sécurité du port de New- York, Cuba. Sur le rivage occidenlal, Vancouver, les îles de la Reine-Charlotte et du Prince-de-Galles, Sitka, Kodiak, les Aléouliennes, lui permettent de ne pas se montrer trop inhospitalière pour cette Asie qui lui présente des archipels comme le Japon, les Philippines et la Sonde, et des pays opulents comme la Chine. L'Amérique méridionale, toujours analogue à l'Afrique, n'est guère flanquée d'îles que dans la mer des Antilles et surtout au sud, là mOme où ces îles ont le moins d'utilité, dans les brumes et les pluies d'un océan orageux, au milieu de flots qui ne seront plus une des grandes routes du commerce après le percement des isthmes de l'Amérique centrale. D'autre part, ks Malouines, la Terre de Feu, les îles du détruit de Magellan et de l'Araucanie, Wellington, Chiloê, pourront donner naissance d des peuples de marins.

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Le principal archipel américain, les Anlillc?, se ddronle en S, cnire les deux demi-toniiiienls. I*ar le climat et les productions il se rattache plutôt à l'Amérique du Sud. Les Antilles sont les avant-postes du Nouveau-Monde du côté de l'Europe. Situé à l'entrée de la médilerranée qui sépare les deux Amériques, presque en face de l'i-^urope méridionale, d'où vinrent les découvreurs du Nouveau-Monde, vis-à-vis de TAfrique, d'où sortaient les travailleurs noirs, l'archipel se trouve sur l'axe commercial de la terre, sur la route de mer où l'on fend les eaux les plus tièdes sous les plus beaux cieux, sur le grand chemin des isthmes, de Suez à Panama, de Panama à Malacca.

En Amérique, la monlagne ne prédomine pas comme en Asie, et les plaines y prennent environ la moitié de la surface dans le nord et les deux tiers dans le sud. I.es chaînes du Nouveau-Monde, pour ainsi dire externes au continent lui-même, le bordent plus qu'elles le sillonnent. Les Rocheuses et les Andes jettent souvent l'ombre de leurs volcans sur les eaux du Pacifique; la distance de leur base à la mer, moindre quelquefois de 40 kiloiniMres, va rarement i\ 100, 120, loO, tandis qu'il y a 2,000, 1^,000, 4,000 kilomètres Jusqu'à l'océan Atlantique. Dans l'Amérique du Nord, la montagne s'évase bien en plateaux considérable?, tels que l'Analiuac, le Nouveau- Mexique, rutah, mais elle garde une persistance marquée à se tenir en vue du Pacifique, dont elle est deux, trois cl quatre foi? plus prrs que de la mer de New-York et du golH' du Saint- Laurent. Les autres cliai[ies ne sont pas moins extérieures: les Alléglianies s'écartent peu de la rive atlantique, les monts du Venezuela longent la mer des Antilles, les monts de la r.uyane se tiennent à 200, ioo, (iOO kilomètres au plus de l'étendue marine, et les plus hautes sierras du Hiésil dominent l'horizon de lUo de Janeiro. Le centre de l'Amérique septentrionale, vers Saint-Paul de Minnesota, se trouve en plaine, entre les source? de trois grande? ri\ières de plaines: le Missis- 8ipi, la lliviére-i{onge du noid, le Saint-Laurent, f.e centre de l'Amérique méridionale est à (Uiyaî a, sur des hauts plateaux

si faiblement accidentés qu'il n'y a pas, sur certains points, de ligne de faîte accusée entre les bassins de l'Amazone et de la Plata; et au nord comme au sud de ces plateaux se prolongent des plaines unies comme la mer.

La double Amérique a beau grouper une grande partie de ses terres le long de l'Equateur et des deux Tropiques, sa forme allongée entre deux grands océans la livre tellement aux vents pluvieux que les saharas et les steppes y sont bien moins vastes que dans la tropicale Afrique, l'Australie, l'Asie. Partout, sous l'Equateur même, et sans parler de l'élévation du sol qui crée dos pays tempérés entre le Capricorne et le Cancer, l'influence des masses océaniques se fait sentir au bénéfice des terres que les eaux du ciel fertilisent, au bénéfice du climat qui par elle perd de sa torridité. De là une fécondité supérieure et une température moins brûlante que dans la plus grande partie de l'Asie, et de l'Afrique à latitude égale.

En Asie, l'amas de glaces de la Sibérie n'a presque point d'action sur le reste du continent, car de hautes montagnes ferment au vent polaire la route du midi indou et de l'orient chinois. Le contraire a lieu en Amérique. Du cinquantième degré, boréal au Pôle, le nouveau continent n'offre que mers gelées, lacs emprisonnés presque toute l'année, plaines sans fin où font séjour des frimas éternels. Cinq cents millions d'hectares, peut-être même le tiers du demi-continent septentrional, sont de la sorte immobilisés dans la mort malgré leurs fleuves navigables, leurs lacs, quelquefois leur terre excellente et profonde. Les Laurentides ne se dressent pas assez haut pour garantir le bassin du Saint-Laurent des souffles de cette immense bouche de froid ; à plus forte raison les vents du nord peuventils s'épandre amplement dans le bassin central de l'Amérique septentrionale, que nulle arête ne sépare des frimas circompolaires; ils font rage à Saint-Louis du Missouri, et jusqu'à la Nouvelle-Orléans. I>a Cité du Croissant, voisine de la mer du Mexique, et située sous la même latitude que le Caire, grelotte quand le vent vient de Chicago.

Ainsi régnent au nord des froids dont le pôle se trouve près

de l'île Melville, scion d'autres près du détroit de Smith, et dont la puissance a des efTets jusqu'au bout du demi-continent. L'Amérique du Sud, coupée par l'Equateur, s'avance moins (de 15 à 18 degrés) vers le cercle polaire, et elle ne lui présente qu'une pointe au lieu d'un front de quatre à cinq mille kilomètres de largeur, comme le fait le demi-continent septentrional. Aussi est-elle comparativement la moitié tropicale du Nouveau-Monde; mais ses grands fleuves et ses pluies s'opposent à ce que le soleil y trace des déserts. Toute l'Amérique méridionale fournira des demeures à l'homme; elle n'aura point de terrains perdus, et si la plus grande énergie doit se trouver au nord, la plus grande population aura ses maisons dans le midi.

La portion de l'Amérique du Nord abritée du septentrion par les montagnes Rocheuses, c'est-à-dire la Colombie, TOrégon, la Californie, jouissent d'un climat différent de celui qui règne à l'orient de ces monts, dans les bassins du Saskatcliouan et du Mississipi : pluies très-fréquentes, température égale, végétation qui puise sa grandeur à l'humidité plus qu'au soleil; on dirait l'Kurope occidentale. C'est bien la preuve que le climat de l'Amérique du Nord dépend surtout de l'accumulation des froids au nord du 50* degré; partout où le vent du nord pénètre — et peu de vallées lui échappent — la temj)»' rature, oscillant entre son influence et celle de la latitude ou du voisinage de la mer, prend des proportions extrêmes dans le froid et dans le chaud, Québec, sous la latitude de Paris, a des étés insupportables après des hivers pareils à ceux de la Russie du nord. Chicago, sous la latitude de Rome, New- York, sous celle de Naples, après des mois d'Afriquo, éprouvent des froids semblables aux froids de la Suède méridionale.

L'allongement de l'Amérique, son insularité, sa pénétration sur pn^sque tous ses points par les vents de mer qui la prennent en écharpe, le grand courant d'eau tiède sorti des étuves de la mer des Antilles pour contourner la Floride et suivre la côte jusqu'à Terre-Neuve avant de se diriger vers l'Europe, le courant qui longe le Rrésil, voilà les sources principales de l'humidité qui fait l'opulence de l'Amérique. Dans les plaines

indéfinies, dans les foréls et les savanes, les fleuves atteignent jusqu'à lamonolonie de la grandeur; sur les sierras, les végétations tombent comme des cascades depuis les mousses laponnes jusqu'aux fouillis vivants de la flore équatoriale : partout le monde des plantes enfante incessamment des merveilles. Les Américains du sud et du nord, tous ces peuples qui croissent à vue d'œil, du lac Supérieur à l'estuaire platéen, puisent une juste fierté dans la splendeur de leur domaine. Le Français, faisant un retour de cent et quelques années en arrière, se souvient avec regret. Les deux grands fleuves de l'Amérique septentrionale nous appartenaient, et avec eux le sceptre du monde à notre langue. Les Anglais nous enlevèrent tout ce grand avenir par la prise de Québec. On y pensa peu à Versailles : ce fut l'enlrelien frivole de quelques instants, une petite nouvelle entre deux soupers, la plaisanterie d'un courtisan à un BourÎ3on.

Les premiers fleuves du monde traversent les plaines, de l'une et de l'autre Amérique, fleuves nés de l'excès d'humidité sous toutes ses formes, des pluies tamise'es et régularisées plutôt qu'arrêtées par le dôme des forêts vierges, des ouragans qui ont valu au courant du Golfe son nom anglais de wcather-breeder (père des tempêtes) et de btormking (roi des ouragans). Ils sont régulièrement disposés deux à deux — il s'agit des plus considérables — parallèles ou ù peu près, et tous sur le versant de l'Allanlique. Dans l'Amérique du Nord, le Saint-Laurent coule de l'est à l'ouest, à travers cinq grands lacs; dans l'Amérique du Sud, le fleuve des Amazones, tombé des Cordillères, court aussi de l'ouest à l'est, pendant douze cents lieues, pour porter en moyenne à la mer environ 80,000 mètres cubes d'eau par seconde, le dixième ou le douzième de la masse d'eau courante du globe. Dans l'Amérique soptenirionale, le iMississipi, fleuve de plaine grossi de rivières de monlagno, court avec rapidilé vers le sud ; navigable pendant 5,000 kilomètres, il fournit au golfe du Mexique 17 à 18,000 mètres cubes d'eau par seconde. Dans l'Amérique méridionale, l'estuaire de la Plala reçoit plus de 18,000 mètres cubes par seconde, de trois i;ivièrcs venues du nord comme le Mississipi et recueillant les eaux de la plaine, des Andes et des

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monts littoraux du Drésil, ainsi que le Mississipi celles de la plaine, des Kocheuses et des Alléghinies. Au nord, le Nelson écoule de grands lacs vers une mer intérieure glacée ; au sud, rOrénoque écoule les eaux de llanos qui furent un lac vers une mer intérieure tiède. Knfin le Mackenzie de l'Amérique du Nord répond au Magdalena de l'Amérique du Sud; seulement celui-ci vivifie une des plus riches vallées de la terre, tandis que le Mackenzie, malgré sa grandeur, coule inutile aux solitudes gelées qui le bordent. Par un imbroglio de rivières, de lacs et de marais à deux pentes, le Mackenzie, le Nelson, le Mississipi, le Saint-Laurent communiquent ensemble, au moins pendant les grandes pluies, soit directement, soit par de courts portarjcSy isthmes étroits où l'on porte les bateaux, la voie navigable cessant. De mOme, dans l'Amérique du Sud, l'Orénoque communique avec les Amazones par la (iassiquiare et le Rio Négro, et peut-iMre les Amazones avec le Rio de la l'iata par des portages de médiocre longueur.

Sur le versant du Pacifique, l'Orégon est un (leuve considérable. Nul grand cours d'eau ne lui répond au sud. Dans l'Amérique méridionale, les torrents n'ont pas assez d'espace entre les Andes et le Grand Océan, et tout ce qu'on pourra leur demander, c'est d'irriguer les gorges sèches qu'ils traversent.

Cliaque demi-Amérique comprend un certain nombre de régions naturelles.

Dans l'Amérique du Nord les montagnes de l'ouest, forment une première région qui se subdivise à son tour. Diverses sous les diverses latitudes et aux diverses hauteurs, elles dressent leurs plus grands pics connus, volcans ou non, à des altitudes de 4,000 à plus de (),0'0 mèlres. Leur climat est trèsrude dans l'Amérique anglaise; rude encore sur le plateau d'Clah, devenu tout à coup .si bizarrement célèbre, il s'améliore sur le ])lati'au du Nouveau-Mexique, puis devient charmant sur le plateau d'Anahuac, au sud duquel les hautes plaines de l'Amérique centrale se glorifient d'un printemps perpétuel. Cet ensemble de s)Us-régions qui n'ont qu'un trait commun, leur sil;fation fort élevée, couvre à peu près !»00 millions d'hectares, en y comprenant les vallées humides du ver-

saut du Pacifique, où des monts déchires en mille promontoires enferment de merveilleuses baies, sous un climat doux au nord, délicieux au centre, brûlant au sud. La Californie, au milieu de celte côte, est la plus belle contrée de l'Amérique septentrionale, son jardin, son parc, son vignoble, sa Suisse et sa côte provençale et ligurienne.

Non loin du rivage opposé, les Alléghanies, dont les pics ont deux à trois fois moins d'élévation que ceux des Rocheuses, couvrent une cinquantaine de millions d'hectares de le-urs chaînons parallèles. A l'ouest, leurs claires eaux se déversent dans rOhio, tributaire du Mississipi; à l'est, commencent et s'achèvent, après un cours restreint, des fleuves côtiers aux vallées fertiles. Ces vallées constituent la Nouvelle-Angleterre, berceau des Anglo- Américains, qui en ont fait une des contrées les plus riches de la terre : de là partirent les Yankees (Anglo-Américains) pour franchir peu à peu la montagne alleghanienne, se répandre sur le bassin du Mississipi et marcher à la conquôte du demi-continent.

Kntre les Alléghanies et les montagnes Ilocheuses se déroulent, généralement plats à l'excès, les champs, les prés, les bois, les espaces encore intacts, les déserts du bassin du Mississipi : 2n0 millions d'hectares sous un climat froid au nord, tempéré au centre, déjà chaud au midi. Avant que le chemin de fer du Pacifique eût ouvert les horizons de la Californie, de rOrégon et la côte du Grand Océan aux ambitions des Américains, celte région, favorisée par le sol, par un climat fortifiant, par de longues voies navigables, s'appelait aux Ktatt- IJnis leF(/r West (Grand Ouest) : ce mot s'applique maintenant aussi aux plateaux des Rocheuses et au littoral que ces chaînes dominent. Dans le nord du bassin, aux savanes succèdent indéfiniment d'autres savanes, c'est-;\-dire des prairies couvertes de plantes herbagères, indigentes en arbres et en eaux ; de beaux sites y accompagnent les rivières; mais dès que le regard perd le spectacle des eaux, il s'attriste devant l'inimensc monotonie du paysage; la charrue des colons y restreint d'heure en heure le domainr; des chiens de prairie et des troupeaux de bisons. A l'est du fleuve, le bassin de l'Ohio es! une contrée beureusc, pleine de grAce, fertile, riche en

houille, on huile minérale et en mélaux. A roiicst, au contraire, en remontant le Nt'braska, le Kansas,. l'Arkansas, la Canadienne, la Rivière Rouge jusqu'aux monts Rocheux, on trouve les Mauvaises Terres et d'autres déserts sans bois et sans verdure, avec des rivières trùs-maigres en proportion de leur bassin. Au midi, en arrivant sur le golfe du Mexique, le Texas et l'Alabama, pays déjà semi-tropicaux et çà et là malsains, sont séparés par le Mississipi, que mènent à la mer les branches d'un delta en litige entre la terre et les eaux.

Au nord du bassin de l'Oliio et des Alléghanies, la région du Saint-Laurent offre, sur une longueur de 2,000 kilomètres, avec une largeur moyenne de IJOO, une espèce de grand golfe de 2,500 à 3,000 kilomètres de dévcloppcmonf, détours compris. Ce golfe est formé d'abord par l'ample embouchure d'im grand fleuve, puis par un canal fluvial large de plus de 1,000 mètres, enfln par une mer intérieure d'eau douce, composée de six lacs ; les trois plus grands de ces lacs, le lac Supérieur, le lac Michigan, le lac Huron, vastes ensemble de près de 20 millions d'hectares, communiquent par la rivière Détroit et le joli lac Saint-Clair avec le lac Krié, dont le fameux Niagara, verse les eaux au lac Ontario : de ce dernier renncment d'eau s'échappe le Saint-Laurent aux larges flots bleus. Cette longue traînée d'eaux douces navigables (avec l'interruption du saut du Niagara, que des canaux contournent, fait le trait principal de cette région, qui est un long Constantinople, un prodigieux Bosphore, sans l'apathie des Turcs et les convoitises des nations. L'agriculture fleurit déjà comme le commerce dans les millions d'hectares qui longent le fleuve et ses affluents, l'Outaouais, le Saint-Maurice, le Saguenay, rivières grandes comme le HIn'n dans des vallées où se suivent de profondes forêts d'arbres du nord et des gazons aussi verts que les gazons d'Irlande.

L'Outaouais, le Saint-Maurice, le Saguenay descendent des Laurenlides, chaîne sévère qu'entre-coupenl des lacs, des bois, des étendue? stériles et gercées de roches. Derrière les Laurenlides, conmience le Labrador: cette contrée de lacs de toute grandeur et de fleuves glacés presque toute l'année, sert de territoire de chasseàde faibles groupes d'Ksquimaux vivant sur la baie d'Hudson, le détroit dlludson et la côte de l'Atlantique.

Les plaines bore'ales enlèvent à la masse arable et pastorale de l'Amérique du Nord une région où il ^ aurait place pour dix France. Des lacs à ne pas les compter, depuis les étangs à demi ombragés par les sapins et les bouleaux jusqu'aux vastes lacs du Grand-Ours, de l'I^sclave, d'Athapasca, de Ouinipeg ; des blocs erratiques qui valurent à la contrée son nom indien de « Terre Brisée » ; des fleuves de premier ordre paralysés, à l'égal des lacs, par des froids où le tliermomètre peut descendre au-dessous de 60 degrés; deux ou trois mois d'une « belle saison, » sous des rayons affaiblis ; ici des mousses, là des arbres rabougris; aux meilleurs endroits des forêts; une population famélique à la poursuite de l'élan ; telle se déroule aux regards l'Amérique anglo-polaire. Au sud de cette Sibérie, en se rapprochant des États-Unis, le Fertile Belt ou Grand Ouest canadien, est le pays de foins et de céréales que parcourent les deux Saskatchaouan,la Rivière Rouge et l'Assiniboine : là il y a place pour une nation nombreuse.

Vis-à-vis du Labrador, le Groenland ; vis-à-vis des plaines boréales, les terres polaires, régions presque inhabitables. Quelques Esquimaux, des phoques, des ours blancs, des baleine^ apportent un peu de vie à ce labyrinthe d'îles, de presqu'îles, de chenaux, de glaciers et de glaçons attachés ou flottants.

Trois pays de montagnes, trois pays de plaines composent l'Amérique méridionale.

La Cordillère des Andes constitue une première région naturelle, l'analogue des montagnes Rocheuses dans l'Amérique du Nord. Ses volcans les plus élevés dépassent 7,000 mètres et n'ont de rivaux dans le monde connu qu'en Asie. Faite au sud d'une muraillede 2,000 à 4,000, puis de 4,000 à 7,000 mètres d'al titude, la Cordillère se bifurque et se noue ensuite à huit reprises, et porte tantôt un haut plateau sur deux chaînes, tantôt deux ou trois plateaux sur trois ou quatre ramifications. Sur ses 22o à 250 millions d'hectares, se développent plusieurs nations d'avenir, car l'altitude de leur patrie les préservera de rénervement qui menace les hommes voisins de rKquatour; tons les climals s'élagcLit sur les versants andins, coules les

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vi'gélations depuis les mousses a neigeuses des « Nevados » jusqu'aux fleurs du printemps sans fin.

F. es monls du lîrésil sont les Alk'ghanies de l'Amérique du Sud et les voisins de l'Atlantique; ils sont séparés des Andes par les plaines amazoniennes et argentines, de mOme que les Alléghanies font face aux Hocheuscs par-dessus les plaines du Mississipi. Au pied de leurs versants orientaux a grandi le Nouveau-Portugal qui, moins prospùre et moins vivant que la Nouvelle-Angleterre, ne semble pas destiné à régner sur sa demi-parlie du monde. Leurs sommets suprêmes n'ont que la moitié ou le tiers de la iiauteur des pios andins, tout comme les Alléglianies com[iarées aux monts de l'Ouest. I/avenir du Brésil repose sur les 2.iu millions d'iiectares de la région des monts brésiliens, et non sur le splendide littoral de lAtlantique et sur le bassin plus spicndide encore de rAmaz(Mie.

î.es monts de la (luyane, ou Sierra Parima (00 millions d'hectares), au nord du fleuve des Amazones, répondent aux ï.aurentides, mais le voisinage do l'Kquateur donne à la (^iuyane l'opulence et la chaleur qui manquent au Canada. Des forOts tropicales interminables revotent ses montagnes de moyenne hauteur; ses ruisseaux obscurcis par les lianes forment de grandes rivii^res coulant vers le fleuve des Amazones, l'Or(!''noque ou la mer, à travers des basses terres demiliquides, funestes aux Kuropéens qui s'y sont établis.

Les Llanos de l'Orénoque (iu millions d'hectares au moins), plaines arides dans la sécheresse, se tapissent d'jjerbes savoureuses à la suite des inondations; dans la saison des averses, toutes les rivières débordent au loin et forcent les Indiens sauvages à se réfugier sur les branches, car dans ces espaces immenses, ils n'ont à leur portée ni montagne, ni coteau, ni butte. Avec l'irrigation, les Liants se transformeront en un grand pays de cultures.

730 millions d'hectares, plus peut-'Mre, appartiennent au Sclvas, depuis le? pics sévères des Andes, d'où descendent les torrents, jus(ju'au bordd»' lAtlaiitique, d'où viennent les pluies, cl des sommets forestiers de la (iuyane aux premiers boursouflements des monls du Hrésil. Dans les Selvas serpentent avec solennité des rivii'^res immenses, toutes courant A l'Amazone.

Le long des cours d'eau, et au loin dans laforOt, se prolongent des marais si impraticables qu'ils resteront longtemps le «saint des saints » de la terre; l'homme connaîtra tous les pics et tous les sables avant d'avoir navigué sur toutes les eaux de ces inextricables corridors de troncs, de lianes, de feuilles et de fleurs. Les Selvas sont zébrées de Llanos,mais pas assez pour démériter leur nom, qui signifie en t)ortugais forets.

Le Gran-Chaco, qui longe le Paraguay, et les Pampas de la Plata et de la Patagonie continuent au sud les Selvas du Brésil jusqu'à la mer australe . Au nord, sous l'influence des latitudes, les Pampas participent, avec moins de splendeur, à la nature des Llanos et quelque peu des Selvas ; à mesure qu'on s'avance vers le midi, elles se changent en un plat pays de lagunes salées, de déserts, de pâturages capables de nourrir tous les bœufs et les chevaux du monde ; passé le 4o« degré, le désert domine, le climat froidit et l'on entre dans les pauvres steppes de la Patagonie. Le Gran-Chaco, les 130 millions d'hectares des Pampas et les steppes sont trùs-inférieurs aux Selvas en beauté et en fécondité, mais un climat sain y attire les émigranls.

Si l'Amérique prime dans le monde par sa végétation, sa faune est picMre à côté de la faune du vieux continent. Le jaguar ne vaut point le tigre; le soi-disant lion américain e?l à son homonyme de l'Atlas ce qu'un roquet est au chien dos Pyrénées; le tapir, géant de l'Amérique, est à l'éléphant ce que son rudiment de trompe est à la trompe de l'animal qui porte des tours. Bien qui s'approche de l'hippopotame, du rhinocéros, du chameau, du sanglier et des grands singes. Ce que le Nouveau-Monde a de plus fier, de plus beau de forme paraît débonnaire, humble et mal équarri en comparaison des félins d'Afrique et d'Asie. Ses animaux domestiques aulochthoncs, le lama, l'alpaca, la vigogne, ne se peuvent comparer à la cour d'amis, de serviteurs et de victimes que le chien, le chat, le cheval, l'âne, le bœuf, les bétes à laine, le porc, les volailles faisaient à Thomme blanc avant qu'il en eût doté l'Amérique.

Ainsi du maître de la création. L'indigùne américain est, se-

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Ion les tribus, lei pays, les climats, servilc ou viril, mais il n'est jamais l'égal du Mlanc. Quand les premiers navigateurs de l'Europe abordèrent le monde nouveau que leur race allait dévaster, ils y rencontrèrent des hommes auxquels ils donnèrent le nom d'Indiens, croyant que les plages superbes qu'ils venaient de découvrir étaient un rivage de l'Inde. De leur côté, les sauvages, frappés de la blancheur des Eurapéens, nous appelèrent Visages PAles. Ils se trompaient en attribuant par ce nom général la pAleur de teinta tous les enfants d'Europe, car il y a loin du blond Scandinave au méridional de la Sicile ou des Algarves. Nous aussi, nous errâmes en traitant tous les Indiens de Peaux-Rouges, nom qui leur reste encore. Le vieux proverbe espagnol avait tort, qui disait : « Tu vois un Indien, tu les as vus tous. » Il y a dos Indiens de toute grandeur, depuis le Fuégien, de taille exigut', jusqu'au Patagon, de stature très-élevée ; et ce n'est qu'en prenant une moyenne, qu'on peut déclarer l'Indien plus haut que le Hlanc et le Nègre. Il y a aussi des Indiens de toutes les nuances possibli>5, du bhnc au rouge, du rouge au noir. Les Charmas de ta Plata avaient la peau d'un « noir vert », comme l'ont des tribus californiennes semblables aux Nègres, moins les cheveux, qui sont plats au lieu d'ûlre laineux ou frisés. Les Sioux Mandans passeraient sans trop de peine pour des Européens par leur teint blanc, leur œil bleu, leur chevelure blonde. Quant aux vrais Peaux-Houges, ils forment la grande majorité.

Lorsque Colomb arriva en Amérique, le nouveau continent renfermait, selon quelques-uns, cinquante à cent millions d'Indiens, et, selon d'autres, trente millions seulement, dont le tiers au nord. Ces sauvages, parmi lesquels beaucoup avaient atteint un haut degré de civilisation, se divisaient en une foule de tribus, de petites confédéralions ou d'i'itals, et parlaient des centainos de langues, des milliers de dialectes. Hans le nord, c'étaient des chasseurs intrépides, des canotiers incomparables, descendant les rapides cl les cascades debout dans un tronc d'arbre creusé. Hennissant .\ l'intelligence humaine la perfection des sens de la bète fauve, intrépides jusqu'à recevoir sans l)Alir les premières ilécharges d'armes X feu, ils étaient froids, sérieux, pleins de dignité, poétiques et emphnti-

ques dans leur langage. 11 leur manquait ce qui fait défaut à presque tous les sauvages inopinément placés en face des Europe'ens, la faculté, non pas la volonté de se plier à des idées nouvelles. Cette impuissance de flexibilité, preuve d'incapacité comme d'indépendance, a mené une à une ces fières tribus à l'abattoir, mais elles n'ont pas plié. L'ennemi, plus intelligent, était aussi le plus fort et le plus injuste ; les colons anglais ont dépossédé les maîtres du sol, ils les ont fait fuir à coups de fusil de leurs territoires de chasse et de pêche, et maintenant, homme à homme, peuplade à peuplade, l'Indien du nord descend au sépulcre. 11 ne restera de Inique quelques gouttes de son sang versées dans les veines des Yankees, des Franco-Canadiens et des Acadiens.

Dans le centre et le sud, les Espagnols trouvèrent sur les plateaux de l'Anahuac, de l'Amérique islhmique, deCundinamarca, de Quito, de Cuzco, la même race d'hommes, mais ici moins énergique, douce comme le climat de ses vallées et déjà nantie d'uLie civilisation. Dans les Llanos, les Selvas, les Pampas, les monts du Brésil, vivaient aussi des millions d'Indiens ; leurs tribus, généralement, étaient valeureuses dans la montagne et dans les terres sèches ou froides, indolentes dans la plaine chaude, presque toujours en raison inverse des splendeurs du milieu : chétivcs où la végétation avait le plus de beauté, vaillantes où la nature prodiguait le moins de sourires.

Que serait-il advenu de ces barbares et de ces policés s'ils étaient restés maîtres d'eux? L'énergie des sauvages du nord, les bons instincts et la malléabilité du peuple des plateaux andins pouvaient bien faire augurer de l'avenir, mais l'intervention brutale des Européens épargna aux Peaux-Rouges le labeur de la civilisation. Les Indiens ont été dispensés de rouler l'éternel rocher de Sysiplie.

Au nord, les Visages-Pûles détruisent les Peaux-Rouges dans leurs dernières retraites, dans les grandes plaines du septentrion, les savanes du iMissouri, l'Orégon et les plateaux d'où descendent le Colorado et le Rio Grande del Norte, plateaux où les traditions indiennes fixent l'antique ou l'originaire demeure

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d'un grand nombre de tribus. Dans le sud, à partir du Mexique, la race blanche ne domine plus, et la race rouge s'est mélangée sans disparaître. Mtîme, elle a gardé ses langues nationales sur de Irùs-vastes étendues.

Au Mexique, dans l'Amérique ceutrale et l'Amérique du Sud, dans les Antilles, les Kspagnols et les Portugais débutèrent par des atrocités qui resteront la honte de ces deux nations. Il y eut des conquistadores qui tuaient douze Indiens par jour en révérence des douze apôtres. Fous de fanatisme, altérés d'or, les Castillans et leurs cousins de la péninsule fauchèrent dans les combats et dans les travaux des mines d'abondantes moissons d'Indiens.

En cinquante ans, ils consumèrent la population dHaïti : plus d'un million d'hommes. La deï-truction ne fut pas moindre dans l'Anahuac, l'Amérique islhmique et l'Amérique du Sud. I-a première fureur d'or et de s.ing apaisée, les conquistadores, peu nombreux et sans femmes blanches, s'allièrent aux femmes indiennes, puis aux femmes noires, car on ne tarda pas à importer comme esclaves les vigoureux fils de l'Afrique, en remplacement des Indiens tn)p faibles pour l'exploitation à outrance du métal des sierras.

En haine d'une religion apportée par des égorgeurs, beaucoup de tribus s'éloignèrent des vainqueurs, à mesure que ceux-ci se rapprochaient par le développement des cultures. Aujourd'hui, les Indios bnivos, ou Indiens indépendants, forment dans les Etats de l'Amérique dite latine une partie souvent considérable de la population, par opposition aux Jmlios VKnisoSy reducidos ou catc(juisaduSj Indiens soumis ou chrétiens; mais la masse des indigènes s'est fondue avec les peuples de samjrc azui (de sang bleu : les Blancs). Indiens et Blancs, à leur tour, se sont imprégnés de sang noir. Hors le maya, le quichua, l'aymara le guarani et quelques autres idiomes, les langues se sont eiïacées ou disparaissent de jour en jour devant l'espagnol et le portugais.

Du nnrd du Mexique à la l'atagonie, partout où dominèrent les conquériuits de la péni[isule ibérique, le mélange des éléments est allé si loin qu'on ne peut diviser la population en races tranchée?. Dans tous les Etats américains do langue ro-

mane, il y a loujours un certain nombre de vrais Blanc?, venus direclement d'Europe ou hijos del pays (fils du pays), n'ayant dans leur ascendance aucun ancûlre rouge ou noir. De m^me, on trouve des Indiens purs, des Nègres purs. Cela fait trois classes qu'on peut à peu près dénombrer. A peu près seulement^ car il y a des Blancs, visiblement tels, qui ont quelque scrupule de sang noir ou rouge dans leurs artères, et des tribus indiennes où se sont noyées des gouttes du sang d'Europe imperceptibles maintenant. Mais la majorité des habitants consiste justement en Blancs tellement croisés d'Indiens, en Indiens tellement modifiés i)ar les Blancs, qu'on ne sait à qncl élément donner la prépondérance dans le produit. On a fait des noms pour plusieurs espèces de métis venus des alliances à divers degrés entre Blanc et Indien, Blanc et Nègre, Nègre et Indien; à un moment donné, il a fallu s'arrêter, les variétés devenant innombrables, à proportion que les générations se succèdent en se mélangeant de race pure à métis, ou de métis à métis. Une distinction capitale, c'est que l'élément noir n'a de véritable importance qu'au Brésil et dans les Antilles.

Aujourd'hui Blancs, Indiens, Noirs, Métis à tous les degrés, croissent rapidement en nombre dans l'Amérique méridionale, sur leur commun héritage, le plus beau de la teirc. Ils peuvent se donner le nom d'Américains avec plus de \trité que les Anglo-Européens du nord, très-peu mêlés de sang d'Amérique. Quelques-uns croient que la race métisse de l'Amérique du Sud réunira les qualités des trois branches dont elle procède : le courage, l'intelligence et la beauté de l'Européen, la force et la santé du Nègre, la patience de l'Indien, et qu'ainsi la plus belle forme de l'humanité naîtra dans la plus belle Corme de la nature. D'autres pensent que l'immigration européenne diminuera sans relâche la proportion de sang noir et de sang indien au bénéfice du type des Américains méridionaux. D'autres enfin se demandent ceci : que le Blanc finisse par triompher dans le mélange, auquel s'ajoutent déjà les Chinois, ou qu'il se développe des métis originaux, l'ensemble de causes inconnues qui faisait, à notre arrivée, les animaux et l'iiomme du Nouveau-Monde inférieurs aux animaux et à l'honune d'Europe aura-t-il cessé d'exercer son occulte empire? L'Amé-

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rique du Sud, celle du Nord mOmo, peuvent-elles tenir intact ou ciméliorer ce qu'elles n'uN aient encore pu créer en 1492? Disons, cl riionneur de la France, que pendant les courtes années de leur domination dans l'Amérique du Nord, les Fraiiçais se montrèrent moins cruels que leurs voisins anglais et leurs coreliL'ionnaires portugais et castillans. Dans le Canada, dans l'Acadie, nos colons, invités par les sauvages aux surprises des forêts et des marécages, s'unirent à eux par le lien de mille aventures communes ; nos villages devinrent des centres autour desquels ils vinrent se grouper, et beaucoup de leurs familles les habitent encore, en compagnie des fils de la vieille France. Les Durons et les Algonquins furent nos amis. On le vit bien à la guerre de Sept ans. I/i?sue n'en était guère douteus(3 : les Anglais avaient pour eux la domination des mers, un but bien arrêté et la persévérance d'un grand ministre. Nous n'avions, nous, qu'une marine impuissante, des projets msensés, l'impéritie des ministres et la frivolité des favorites. Cependant, un héros, Montcalm, faillit nous sauver de nos propres erreurs. Dénué de ^e:^sou^ces, séparé de la métropole par un océan couvert de navires ennemis, il combattit longtemps, grAce au dévouement des colons et aux secours des indigènes qu'avait gagnés la sociabilité des Français.

A:\iKi!ion: w a'oud.

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