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TRANSCAUCASIE

repris la route des sommets paternels. Les Circassiens passent pour le plus beau peuple de la race blanche, et leurs filles sont la parure des harems de TOrient.

C'est le versant européen du Caucase qui héberge le plus de peuplades hétérogènes et hétéroglottes, comme c*est lui également qui renferme presque tous les Russes de cette portion de Tempire : plus de 850 000 sur 925 000. Sur le versant asiatique, la prépondérance comme nombre appartient aux Géorgiens (850 000), gens de religion grecque, qui se nomment eux-mêmes Iron et parlent une langue originale. Ils partagent le renom de beauté des Circassiens, et leurs filles ornent aussi les sérails orientaux.

Sur la Koura, qui bruit dans les rochers, Tiflis (72 000 hab.), ancienne capitale de la Géorgie et cheflieu de la Transcaucasie, s'appelle, de son nom indigène, Htkvari; mais le mot de Tiflis a heureusement prévalu. Les palais, les belles maisons y rendent encore plus misérable l'aspect des sakliSy pauvres huttes à demi enfouies dans le sol, dont le nombre d'ailleurs diminue d'année en année, par suite de la grande prospérité de Tiflis. On parle, dit-on, 70 langues dans cette ville, peuplée de Géorgiens, de Tatares, d'Arméniens, de Turcs, de Persans, de Juifs, de Russes, de Français et d'Allemands.

Arménie russe. — Au sud des Géorgiens, prés de 600 000 Arméniens habitent le bassin de l'Araxe, ensemble de plateaux froids, de vallées sévères, de montagnes dépouillées si hautes que plus d'une, malgré la sécheresse de l'air, y porte des neiges éternelles. Les Arméniens ressemblent à la fois aux Polonais et aux Juifs.

Ils ressemblent aux Polonais en ce que leur patrie est partagée comme la Pologne entre trois potentats : le tsar, le grand sultan et le chah, et sans doute vouée (comme peut-être aussi la Pologne) à ne jamais rapprocher ses trois tronçons, ou à ne les unir qu'en entrant dans le gouffre de Timmense nation russe.

4it> GÉOGRAPHIE.

Ils ressemblent aux Juifs en ce que privés d'une patrie souveraine chez elle, ils ont émigré en très-grand nombre vers toute espèce de pays, gardant fidèlement leur religion, qui est une secle du christianisme (et de plus que les fils de Jacob, ils ont conservé leur langue, qui est un idiome aryen). Ils ressemblent aussi aux hommes de race hébraïque par leur goût pour le commerce : trafiquants déliés, on les rencontre dans toutes les grandes villes de rOrient.

Erivan (55 000 âmes), la principale cité de T Arménie russe, gèle pendant de longs mois chaque année, à près de mille mètres d'altitude. Amas incohérent de ruelles ignobles, sur un plateau sans arbres où les vents sont durs, Einvan borde la Sanga, torrent descendu, par bonds et saccades, d'un grand lac bleu à 1925 mètres d'altitude, le Goktcha ou Sévanga. A son nord-ouest monte l'Alaghez (4186 mètres), à son midi le magique Ararat. On y a vu des froids de — 32 degrés, des chaleurs, à Tombre, de 44 degrés.

Nom. Étendue. — Le nom de Turquie d'Asie n'a qu'une valeur politique, c'est-à-dire passagère : Asie Mineure est préférable. Le nom d'Asie se borna d'abord à la Lydie, c'est-à-dire au littoral où l'Ilermus, le Gaïstre et le Méandre gagnaient la Méditerranée, au pays de Sardes, plus tard d'Éphèse, aujourd'hui de Smyrne. Dans la suite, il s'étendit aux contrées voisines, puis à tout le continent. On fut alors obligé de créer le nom d'Asie Mineure ou Asie plus petite, par opposition à l'ensemble de vastes régions qu'on ne connaissait pas toutes, même

de nom, mais qu'on savait s'étendre au loin derrière la Perse, sur l'Indus, sur le Gange « opulent, » et, au delà de ces fleuves fameux, sur des plages fabuleuses dont on ignorait les peuples et les rois.

Dans les premiers siècles de notre ère on eût pu l'appeler aussi bien V Asie Grecque: sous la domination romaine, les Hellènes avaient fini par couvrir de leurs colonies ou par attirer à leur langue des pays auparavant sémitiques, la Syrie, la Judée, où les livres sacrés de. la « Nouvelle Alliance » furent écrits en grec, tandis que ceux de Y « Ancienne Alliance » l'avaient été en hébreu. Peu à peu ils s'étaient étendus sur une grande partie du bassin de l'Euphrate, et ils avaient même poussé leur influence jusqu'à la Bactriane, où un roi grec « embellit mille cités » dans un royaume fondé par des vétérans d'Alexandre.

L'Asie Mineure, du côté de l'est, fait face à la Transcaucasie et à la Perse. Au midi se perdent, d'horizon en horizon, les ouadis (vallées), les sables et les pierres du désert arabo-syrique. Au nord se suivent les flots des Dardanelles, de la mer de Marmara, du Bosphore et de la mer Noire, la Kara-Denis des Turcs. A l'ouest, la Méditerranée et l'Archipel lavent de leurs flots sans marée des plages protégées par un chapelet d'îles, qui furent des républiques remuantes, puissantes et policées au temps où la civilisation du monde était contenue entre le Tigre et Tarente. Dans ces limites, l'Asie Mineure occupe 124 millions d'hectares, plus du double de la France, avec 12 millions d'habitants.

L'Asie Mineure comprend trois régions naturelles : le plateau de l'Anatolie, la terre euphratique, la Syrie avec la Palestine. A lui seul le Plateau a une étendue supérieure à celle des deux autres régions.

m GÉOGRAPHIE.

Auatolie OU plateau de l*Asie Mlneore. — Le plateau de TAsie Mineure se noue à celui de TArméme, avec lequel il forme une seule et même région de climat violent. Une ligne menée du fond du golfe d'iskandéroun ou d'Alexandrette au lac Ourmia bornerait presque constamment ce haut pays du côté du sud.

Le géant des monts arméniens, le Grand-Ararat (5171 mètres), est planté comme une immense borne volcanique à la triple frontière de la Russie, de la Perse et de la Turquie d'Asie ; à son pied s'attachent les premières des montagnes qui vont s'épanouir au loin dans le réseau de l'Eran et dans les chaînes anatoliennes. Des pics trapus, arides et gris ; des croupes uniformes ; des versants connus des ours quand ils ne sont pas absolument dévêtus de forêts; rarement de gais vallons; des plaines âpres de quinze cents à deux mille mètres d'altitude fouettées par des vents glacés ; des ruisseaux pellucides aux bords sans ombrage ; un hiver terrible, un été brûlant : telle est l'Arménie Turque. Vers les sources de l'Euphrate, il ya quelques montagnes de plus de trois mille mètres ; le Palandœken, au midi d'Erzeroum, monte à 3 145 mètres, et le Binguel-Dagh, réservoir de l'Araxe, à 5 752 mètres : sur ce dernier, les contes arméniens placent le Paradis perdu par notre premier père ; et d'après eux, le Binguel porte aussi le lac de la Vie Immortelle, lac où n'ont bu que les hommes des légendes, lac cacbé comme la fontaine de Jouvence : qui puise à ses eaux est vainqueur de la mort.

Dans l'Asie Mineure propre, les chaînes dont l'entrelacement divise le plateau en bassins indépendants avaient reçu des anciens les noms de Taurus et d'Anti-Taurus, que tout engage à leur conserver. On aurait ainsi, dans ce coin de l'Asie, le Liban et l'Anti-Liban, le Caucase et l'Anti- Caucase, le Taurus et l'Anti-Taurus. Le pic culminant du Taurus est l'Erdchich, l'Argée des anciens Grecs, l'Arghi-Dagh des Turcs. — Dagh, en langue turque veut dire mont, chaîne de montagnes. — L'Erdchich domine

le plateau de Kaïsarieh, Tantique Gésarée; sa hauteur de 5 841 mètres comporte, sous ce climat, des neiges éternelles qui ne sont plus illuminées par des jets de flamme, car TArgée est un volcan éteint, de même que THassan- Dagh, moins haut de 1 400 mètres ; le Meldesis atteint 5 570 mètres. Beaucoup de ces montagnes perdent de leur majesté par rélévation considérable de leur piédestal de plateaux : à la base de FArgée, la plaine de Kaïsarieh a près de 1 i 00 mètres d'altitude; celle d*Erzeroum en a 1 800 à 2 000. L'élévation de ces plateaux oscille généralement entre neuf et quinze cents mètres. Les chaînons du Taurus ont quelques versants boisés, frais et verts, avec des panthères, des tigres quelquefois, rarement des lions. Les hautes plaines, fermées à la pluie, sans laquelle toute vie avorte, fuient en steppes altérés, d'un climat désagréable à l'homme par trop de froid en hiver, trop de chaleur en été, trop de brusquerie dangereuse en toute saison. Toute rivière qui n'a pas pour berceau des monts dispensateurs de neige y traîne languissamment assez d'eaux lourdes pour abreuver des marais, mais trop peu pour arroser la terre. Des sou {rivières, en turc) du plateau, les uns, arrivés sur* le rebord, descendent d'un cours véhément vers la mer Noire, la Méditerranée ou l'Euphrate; les autres, restés sur la haute contrée, vont mourir dans la nappe saumâtre de quelque lac sans écoulement tels que le Tuz, bassin trèssalé de 300 000 hectares, à 850 mètres d'altitude. En Ai^ ménie, le Van, que les Arméniens nomment Tosp, couvre 365 000 hectares, à 1559 mètres au-dessus des mers, dans un encaissement de montagnes dont toute la neige ne fond pas en été. Ses eaux saumâtres, chargées de pptasse et de carbonate de soude, n'ont pas d'écoulement apparent; on a prétendu que par des canaux cachés elles vont donner la vie aux abondantes sources du Tigre. Qu'elles allaitent ou non ce frère jumeau de l'Euphrate, elles marchent lentement à la conquête de leurs rives. L'évaporation> si le lac n'a pas d'issue souterraine, ou s'il

en a une, le déversoir inconnu n'enlève pas au Tosp autant de flots que lui en Jettent ses torrents : il menace Erdchich, il s'approche de Van, ville d une noire antiquité, au pied d'une roche énorme.

Les plateaux qui bombent le sol entre la mer Noire et la Méditerranée reprochent à leur ciel d'aigres hivers et les hameaux s'y composent le plus souvent de chaumières dont le toit seul apparaît, le reste étant caché dans la terre pour se défendre, suivant la saison, contre les mois brûlants ou contre les mois glacés : à Erzeroum (moyenne annuelle, ô^^M), il gèle quelquefois en juin. Le rivage méditerranéen est depuis longtemps célèbre par la douceur de sa température; Smyrne (moyenne annuelle, 18**), exemple de ce beau climat, voit pourtant quelquefois des neiges dans ses jardins de roses. Le littoral du Pont-Euxin, humide et verdoyant, brille en certains vallons par une magnifique exubérance : là fleurissent les vergers appelés par les Turcs agaich dénis ou mers d'arbres ; la moyenne annuelle de Trébizonde approche de 15<>.

Peuples divers : Turcs, ttrecs, Arméniens, KcMirdcii.

— L'Asie Mineure était j'adis peuplée de Grecs sur tous ses rivages et dans une partie de l'intérieur ; le reste appartenait à des nations diverses qui s'hellénisaient tous les Jours. Maintenant ce vaste plateau entretient à peu près huit millions d'hommes, partagés entre les descendants de ces mêmes Grecs, les Turcs, peuple prépondérant, et différentes nations de moindre importance. Dans l'Arménie, la majorité des habitants de plusieurs districts est arménienne.

Les Turcs ou Osmanlis, au nombre de six à sept millions d'hommes, habitent les hautes plaines intérieures. Ces musulmans, qu'on dit d'esprit borné, mais qui sont laborieux, consciencieux, honnêtes et débonnaires, diminuent visiblement, malgré leur tempérament rustique et leur vie de laboureur : sans doute parce qu'ils sont accablés d'impôts, opprimés et pillés par les fonctionnaires.

et parce que seuls ils fournissent des soldats à Tarmée du sultan.

Les Turcomans, tribus mahométanes d'origine turque, rôdent sur les plateaux que les Osmanlis cultivent.

Les Grecs, environ un million, vivent dans les îles et sur les côtes, comme partout très-intelligents, vifs, brillants et retors. Presque tous appartiennent à la religion grecque.

Les Arméniens, hommes très-bruns, de taille moyenne, au nombre de trois millions dans Tempire entier, sont des trafiquants consommés, qui s'appellent Haïkanes dans leur langue rude et gutturale, idiome de la famille aryenne, et spécialement de la branche éranienne ou perse, ayant conservé des formes archaïques. Campés sur de hautes montagnes dont les divers torrents cherchent trois mers, deux au nord, une au sud; difficiles à vaincre chez eux parce que leur patrie est une citadelle colossale ; intelligents, rusés, âpres au gain, forts dans l'épargne ; sobres, laborieux comme on ne peut que l'être sous un climat véritablement barbare, et avec tout cela féconds, il semble qu'ils auraient dû s'étendre au loin, peut-être devenir l'une des nations maîtresses du continent, et régner du -Caucase à Suez et du Bosphore aux sables salés d'Eran. C'est, au contraire, une race partagée, foulée, méprisée, d'où sortent depuis des siècles d'innombrables hommes riches, mais pas un seul vaillant qui songe à refaire la destinée de son peuple. Depuis bientôt mille ans ils perdent par émigration l'accroissement naturel de leur patrie au profit des villes de commerce de l'Orient. Rien qu'en i 829, cent soixante mille d'entre eux quittèrent, dit-on, les paternelles demeures pour aller s'établir en Russie. Lies Arméniens sont dispersés dans l'Asie Mineure, à Constantinople, dans la Turquie, la Hongrie, la Transylvanie, la Pologne, la Russie méridionale, la Perse, le Turkestan, la Chine même. Partout ils se distinguent par une fidélité tenace à leur secte chrétienne dont le patriarche réside à Etchmiadzin, près d'Erivan, tandis que le phare littéraire

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de la race brille au couvent de TUie Saint-Lazare, près Venise. Au milieu des musulmans aussi bien que des catholiques et des grecs, ils restent attachés à la lettre de leurs traditions; mais, en somme, il n'ont point d'esprit national , du moins hors de l'Arménie : ce qu'ils aiment d'eux, ce n'est ni leur patrie, ni leur histoire, ni leur langue, mais uniquement leur secte et leur liturgie. Laboureurs dans leur pays, ils sont cb^i VilflN^çer banquiers, boutiquiers et brocanteurs.

11 y a également dans l'Asie Mineure propre un grand nombre de Kourdes, peuple montagnard connne les Arméniens. Sur les hauteurs d'où le Tigre reçoit les principaux torrents de son bassin, et qu'on réunit sous le nom d'Alpes du Kourdistan, les Kourdes, race énergique, bergers, laboureurs, bandits, pratiquent un islamisme sunnite grossier. Partagés entre la Turquie et la Perse, ils obéissent aussi mal à l'une qu'à l'autre. Ils useat d'un dialecte persan, mêlé d'arabe et de syriaque, il eal vrai, mais ces deux derniers éléments, venus après con^ ne touchent point au fond de l'idiome kourde, qui ma une langue ar\enne au même titre que les Kourdes 9aÊ^ un peuple aryen, frère des Persans. Les Kourdes obUfr sent à la loi d'émigration qui pèse sur tous les me gnards et qui fait leur puissance dans le monde. Ce d'une part il y a moins de fertilité sur les Alpes du Kl distan que dans les plaines étendues à leur base, et d'autre part les monticoles sont très -féconds, les Kc des abandonnent leurs froids hameaux et vont se sur les plateaux de la Perse, et en Anatolie, dans] Taurus, dans la Mésopotamie septentrionale, dans^ Syrie du nord, sur le cours moyen du Kizil-Irmak, cipal fleuve envoyé par l'Asie Mineure à la mer NoiÀ' Dans leurs patries nouvelles ils restent longtemps pâtffS nomades sous des tentes en poil de chèvre; ils èièveat des chevaux et des bœufs, et pillent au loin villages, marchands et caravanes. Peu à peu ils se fixent, ne gardent la tente au voisinage de leurs maisons que pour s'y rèfu-

( lie? Rhodes.

)Ours';

gier temporairement contre Tété; ils cultivent, conservent leur langue et deviennent un des éléments les plus vivants du peuple des vallées. Et c'est ainsi qu'en tout temps, et en tout lieu, la montagne répare la plaine.

Iles. — Des îles, habitées surtout par des Grecs, marins actifs, accompagnent la côte de l'Asie Mineure, tantôt continuant des presqu'îles, tantôt regardant des golfes. Du nord au sud, les principales sont Métélin, Scio, Samo, Rhodes et Chypre, moins gracieuses que lorsqu'elles donnaient au monde charmé, des poètes, des artistes, des savants, en même temps que les rhéteurs et les chevaliers d'industrie dont Juvénal disait : « Commande à ce petit .Grec affamé d'escalader le ciel, il te l'escaladera. »

Métélin (160000 hectares, 45 000 hab.) commande au nord le golfe de Smyrne, vis-à-vis du rivage où florissait Phocée, fondatrice de Marseille, et, plus loin dans les terres, Pergame, jadis l'un des centres de l'élégance grecque. Métélin fut célèbre sous le nom de Lcsbos par sa poésie, ses voluptés, ses beaux-arts. Son Olympe s'élève à mille mètres.

Chio ou Scio, jadis Chios, a 100 000 hectares et 50 000 habitants. Sur ses monts dépouillés où le Saint- Élie monte à plus de 1 300 mètres, croît un muscat donnant des vins parfaits. Les Sciotes ont beaucoup fait pour l'indépendance de la Grèce, et de nos jours pour sa prospérité. Us ont le don du commerce : « 11 faut deux Juifs pour faire un Grec, mais deux Grecs ne font qu'un Sciote. » Partout où ils sont mêlés à d'autres Hellènes, en Turquie, en Asie, à Smyrne, ils prennent aisément le haut du pavé. Scio, très-commerçante, entretient toute une flotte de caboteurs ayant quelque faible pour la piraterie.

Samo, autrefois Samos, séparée des ruines d'Éphèsepar un bras de mer, contient 50 000 hectares , avec autant

d*habitants. Le Kerki, mont de i 600 mètres, conserve les neiges de l'hiver jusqu'à la fm du printemps.

Rhodes se lève à un peu plus de 1 300 mètres, par le mont Atayaro. Cette île de 115000 hectares et de 30000 âmes mettra longtemps à se relever des tremblements de terre de 1851, de 1856, de 1863, mais elle s'en relèvera, car ses montagnes sont fertiles, son climat doux, riant et salubre, sa situation à distance égale de Constantinople et d'Alexandrie extrêmement heureuse. Rhodes eut un nom retentissant chez les Anciens par son commerce, par sa puissance, et pendant quelques olympiades par sa prépondérance sur mer. Au moyen âge, elle s'illustra par les combats de ses chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem contre les Turcs, alors tout-puissants. La résistance, acharnée comme l'attaque, dura 112 ans, jusqu'en 1552.

Dans ce duel à mort l'Europe chrétienne avait pour champions des « Latins. » Mais comme à cette époque elle était moins incurablement désunie qu'aujourd'hui, et que vis-à-vis des mécréants elle n'avait qu'un seul cœur, elJe faisait avec une ardeur passionnée des vœux unanimes pour le triomphe des chevaliers français, espagnols, italiens, qui étaient son avant-garde à Bhodes. Ces jours sanglants, mais combien glorieux! revivent dans les écussons de la fameuse rue des Chevaliers, voie la plus « moyen âge » d'une des cités les plus « moyen âge » qui existent encore, Rhodes, la capitale de l'île.

Chypre, plus vaste que toutes les autres îles réunies, possède presque un million d'hectares, mais en cultive à peine deux cent mille. Sous un soleil qui est l'astre de l'Algérie croissent avec bonheur les plantes du tour de la Mléditerranée, le caroubier qui s'y élale dans toute sa lOrce et donne un fruit comestible, le cotonnier, la garance, la vigne glorifiée par le cru fameux de la Gomnanderie. Malheureusement l'île reçoit la visite des sau-

Ierelle8;.elle a de longues saiscms sans pluies, trop de terre hors de la portée des irrigations et très-peu de bois : il n*y a maintenant de vrais massifs que sur les crêtes, couvertes de pins, de TOlympe, chaîne de deui mille mètres d'altitude gardant jusqu'en été les neiges de rhiver et dominant le littoral méridional de Chypre, le port de Larnaca et les ruines de la puissance vénitienne à Famagouste. Au-dessus du rivage septentrional monte la chaîne moins élevée de Gérines, qui se ramifie en promontoires ; — les caps allongés de Chypre lui méritèrent le surnom d'île aux Cornes.

Chypre, qui a donné son nom au cuivre et au cyprès, fut chez les Grecs Tîle de Vénus, célèbre par ses temples de Paphos, dldalie, d'Amathonte, par ses fêles, par ses mœurs polies, sa corruption, son printemps perpétuel et son vin: a Le vin de Chypre a créé tous les Dieux, » dit un refrain de Béranger. C'était Tîle fortunée de TOrient. Des villes charmantes avec des temples joyeux s'y cachaient du soleil dans des bosquets de cyprès. 11 y avait alors, on prétend, trois millions d'âmes dans Chypre; mais aujourd'hui, sous les Turcs, après la domination des Romains, des Byzantins, des Français, des Templiers, des Vénitiens, cette île fiévreuse, au ciel brûlant, au sol dégradé, renferme au plus deux cent mille habitants, les deux tiers Grecs, le reste Osmanlis. Le dixième de cette faible nation, 20 000 hommes , la plupart Turcs, habitent la capitale, Nicosie, ville assise dans la vallée centrale de Chj'pre, entre l'Olympe et les monts de Gérines.

Villes. — L'Asie Mineure propre, divisée par ses maîtres en Anatolie, en Caramanie et en Arménie, a pour ville principale Smyme (150000 hab.), en turc Ismir. Smyme, sur un golfe encadré de montagnes boisées, est la première place de commerce de la Turquie d'Asie, le centre des relations de l'Europe avec le Levant. Les Européens y augmentent sensiblement en nombre; souvent il leur faut fuir la peste, qui a tout lieu d'éclater fréquemment

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dans une ville malpropre chauffée par un violent soleil. Au sud de ce porl, la côte se découpe en golfes profonds où régna Télégante Éphèse^ où trafiqua iUt/e^ métropole de près de quatre-vingts colonies.

On donne 70 000 à 100000 habitants à Brousse, l'ancienne Pruse, ville industrielle bâtie dans une admirable contrée, au pied de TOlympe d'Asie. Haut de près de deux mille mètres, ruisselant de sources vives, cet Olympe est un mont noblement régulier, monumental, couvert de forêts, avec des neiges au front et de beaux points de vue sur le rivage d une mer charmante. Brousse fut la capitale de la nation turque jusqu'en 1360, où Murad I*' fit d'Andrinople sa résidence; et tant qu'elle resta la métropole des Osmanlis, alors dans toute la fougue, toute la gloire et tout le bonheur de leur primauté naissante, elle s'emplit de palais, de mosquées; elle reçut des poètes, des légistes, dfes savants, des professeurs, des « hommes du Livre » ou théologiens du Coran; elle vit naître la littérature turque, et la langue elle-même des Ottomans se fixer comme langage écrit et s'accroître par de larges emprunts au persan et à l'arabe. Elle eut donc, comme tant de villes plus déchues qu'elle, des années d'une splendeur qui disparut avec la perte du premier rang. Cependant elle parlait encore avec orgueil de ses trois cent soixante-cinq mosquées avant les terribles tremblements de terre de 1855.

Scutari a pour nom véritable Vskudar, d'un mot persan qui signifie relais, et c'est, en effet, suivant le point de départ, le premier ou le dernier relais de l'Asie. Elle renferme bien une centaine de mille âmes avec sa banlieue ; mais, bien que séparée de l'Europe et de Constantinople par le Bosphor,e, elle n'est en réalité qu'un des faubourgs de Stamboul, sa ville des morts, les Osmanlis se faisant volontiers enterrer au pied des cyprès de son immense cimetière. A l'autre extrémité de la mer de Marmara, vis-à-vis de l'île de Tépédos, la montagne

qui s'appela Flda, le Kas-Dagh (1 750 mètres), regarde les champs où fut Troie,

A nombre de cités on donne une cinquantaine de milliers d'habitants. — Sur la mer Noire, Trébizonde est un port actif. — Sur les plateaux de Tintérieur, Toka possède quelques mines de cuivre. — Sivas, à \ 250 mètres, borde le Kizil-lrmak ou fleuve Rouge , l'antique Halys, rivière un peu salée, comme l'indique ce nom grec : en suivant de la source à l'embouchure les méandres du Halys, on ferait largement quatre fois plus de chemin qu'en marchant tout droit du lieu où nait le fleuve au rivage où il s'engloutit. Autant, sinon plus que le Méandre, autre cours d'eau de l'Asie Mineure, le Halys avait des cU'oits à donner son nom aux anneaux des rivières. — Angora, à 1 080 mètres, est célèbre par ses chèvres, ses chats, ses chiens, ses lapins à longs poils ; les montagnes voisines furent la seconde patrie d'un peuple issu de notre sol gaulois, les Galates, qui plus tard adoptèrent des éléments grecs : ces cousins asiatiques n'ont laissé d'eux rien de visible. — Koutaia est sise à 930 mètres. — Konieh, jadis Iconiuniy occupe, à 1 187 mètres, le bord d'un torrent, dans un bassin fermé , sur le plateau de l'Haïmaneh. — Afioun-Kara-Hissar , c'est-à-dire le Noir Château de l'Opium, sur ce même plateau, a dans ses alentours de vastes champs de pavots. — Erzeroum, le Garem des Arméniens, dont c'est la principale ville en Turquie d'Asie, borde l'Euphrate naissant, à 1 862 mètres d'altitude (presque la hauteur de notre Puy-de-Sancy), dans une plaine trop froide pour les arbres fruitiers. L'ancienne reine de l'Arménie, Ani, est une cité bien autrement solennelle, mais sa grandeur n'impressionne que les rares étrangers qui vont chercher cette vieille capitale sur ses froides collines, au-dessus d'un affluent de l'Araxe, non loin de la citadelle de Kars, Complètement déserte maintenant, si elle a pour voisins des laboureurs ou des pâtres insensibles à la majesté des villes tombées, les voyageurs marchent avec respect dans ses

rues muettes, au pied de ses murailles, de ses temples et de ses palais respectés par Thomme depuis les rudoiements du tremblement de teiTe de 1319; ils admirent en elle une Pompeïe morte depuis des siècles sans que le désastre où elle a péri Tait en même temps cachée sous la terre des vivants.

Pays de l'Enpfirate : Eophrate , Ti^re , ]IIéflM»potamie. — L'Ëuphrate, à partir des lieux où il quitte le plateau de l'Asie Mineure, s'engage dans une grande plaine qui est en même temps celle du Tigre. Cette plaine ei les vallées qui s'ouvrent sur l'une et l'autre rivière forment un grand pays dont les longs jours de puissance forent suivis d'une longue humiliation, qui dure encore. Des campagnes pleines de villes à l'ombre des palmiers, des canaux en nombre infini mettant la source de la vie à la portée de tous les champs conmie de toutes les demeures, des palais énormes, des statues colossales, Assour, Nimroud, Ninive, Babyloiie, Séleucie, Ctésiphon, et plus tard la ville d'Haroun-al-Rachid et des grands califes, la terre euphratique eut toutes ces merveilles. Il lui reste des Arabes, des Turcs, des Persans modernes ; des Kourdes grossiers dans la montagne, des Bédouins pillards dans la plaine ; des fellahs sans amour pour le sol : à quoi bon, sous ce dur soleil babylonien, suer sa vie durant pour enrichir plus vite les fermiers généraux de la Sublime Porte?

Cette région est nettement limitée : au nord elle a le Taurus, à l'est les Monts Neigeux des Grecs, aujourd'hui les Alpes du Kourdistan, pleines de fontaines; à l'ouest, des arènes incandescentes bornent son fertile bas-fond et vont mourir au pied du Liban; au sud, elle touche de Son delta le golfe Persique, et confond ses sables ardents avec les sables ardents d'Arabie.

Au penchant du mont Dumby, par 2 570 mètres d'altitude, TEuphrate coule d'une source célèbre dans les légendes arméniennes. Sous le nom turc de Kara-Sou (Eau noire ou brune), il serpente au sein du plateau d'Erzeroum, puis entreprend de percer le Taurus : devenant alors torrent violent, il descend par des centaines de rapides, de bouillonnements, de chutes basses dans la plaine de la Mésopotamie, que Içs Arabes nomment El-Djezireh, l'île, parce qu'elle est serrée entre le Tigre et l'Euphrate. Là, il se déroule sans obstacles sur une pente qui je mènerait à la Méditerranée, quand tout à coup sa rive droite commence à frôler des sables amoncelés à sa rencontre par les vents; il renonce à les vaincre et se décide à marcher au sud-est. Vers Bagdad^ l'Euphrate et le Tigre, sur le point de se confondre, s'écartent pour enfermer l'antique Babylonie.

De l'issue de la montagne à la rencontre du Tigre, principalement dans la vieille Babylonie, les rives de l'Euphrate tiennent l'âme captive par leurs souvenirs, leurs ruines; elles charment par leurs palmiers, leurs îles ombreuses, leur éclairement lumineux. Des norias, des roues à godets de cinquante mètres de tour puisent en grinçant dans le fleuve pour la fécondité des champs, surtout pour la croissance des palmiers ; des roches ne laissant que d'étroits passages, des rapides, des maigres embarrassent le lit de ce noble cours d'eau.

A ces obstacles qui ont existé de tout temps, s'ajoute maintenant la traversée du marais créé par la catastrophe de 1854. A cette époque, le fleuve, énormément accru par les météores de la saison, creva des deux côtés ses levées, dans la portion de son cours voisine du confluent du Tigre, et s'épancha devant lui dans la campagne. Le marécage immense qu'il forma cette année-là sur ses deux rives existe encore aujourd'hui : à la place d'un des célèbres fleuves de l'histoire on n'y trouve plus qu'un basfond, moitié terre vaseuse et moitié lagune sans profondeur, où des bras étroits de rivière réunissent l'Euphrate

d'amont à l'Euphrate qui sort en aval de ce long marécage. Et encore le plus, grand de ce bras n*a-t-il que dix mètres de largeur et juste assez d'eau pour ouvrir son sein à de grosses gabarres. Cette expansion palustre de Tune des quatre rivières du jardin d'Éden empoisonne au loin la contrée. C'est depuis elle et par elle que Bassorah a perdu son commerce, son éclat, son opulence, ses cent mille hommes, pour devenir un nid de fièvres, une bourgade éteinte enfermant à peine dix mille âmes, d'autres disent quarante mille.

Le Tigre est très-rapide : son nom serait, dit-on, un mot du vieux persan signifiant flèche, et l'on allait autrefois jusqu'à dire qu'il fait autant de chemin en un jour qu'un bon marcheur en sept. Ses premières fontaines sourdent en Kourdistan, à une altitude bien inférieure à celle où naît l'Euphrate, et tout près de la rive gauche de ce fleuve, qui dans ces parages est déjà une forte rivière en route vers rOcéan depuis cinq à six cents kilomètres. 11 coule souterrainement pendant trois kilomètres, puis, par un chemin de gorges tortueuses, il arrive très-vite dans le bas pays : à Diabékir, son lit ne domine plus la mer que de 600 mètres. Mais si le Tigre sort maigre de la montagne, il accueille par sa rive gauche les vastes torrents des monts Kourdes, ces grands pourvoyeurs de neige qui se dressent entre l'Éran et la Mésopotamie, entre la terre haute qui nourrissait Cyrus quand la terre basse avait déjà dévoré Nimroud et Sémiramis. Grâce aux froidures du Kourdistan, il roule beaucoup plus d'eau que son rival, 'Euphrate, trop saigné parles irrigations : si bien qu'à la rencontre des deux fleuves, le clair Euphrate n'a que 125 mètres de largeur, tandis que le Tigre, plus profond, agite ses eaux jaunes entre des rives éloignées d'au moins 200 mètf es : il passe près de Mossoul et des quatre champs de ruines de Khorsabad, Koïoundjouk ^Ninive), Nimroud et Assour ; l'Euphrate prè^ des rester 4e Babylone, à Hilleh.

Il y eut un temps, très-lointain, où le Tigre et l'Eu*phrate arrivaient par deux voies différentes au tombeau commun des fleuves. Aujourd'hui ils y vont ensemble, par un même lit, le Chat-el-Arab, fleuve de 6 000 mètres cubes (?) de portée moyenne par seconde qui passe à une lieue de Bassorah, la cité déchue, et se termine en delta sur le golfe Persique. De la source de TEuphrate à la fln du Chat-el-Arab, il y a, détours en compte, près de 2 500 kilomètres; et la surface du bassin dépasse de 14 à 15 millions d'hectares celle de toute la France.

Peuples. Tilles. — Nous ne savons pas ce qu'il reste encore du sang des peuples qui élevèrent ici leurs fameux empires : peuples qui sans doute se flattaient d'une immortelle durée, tandis que leurs hommes d'État se croyaient sages parce qu'ils étaient heureux, et justes parce qu'ils étaient forts. Mais cette sagesse et cette justice n'eurent qu'un temps. Kinive, ]a ville où « six-vingts mille enfants ne savaient distinguer leur droite de leur gauche, » fut détruite ; son sol fait de décombres nous a rendu, par delà plus de deux mille années, des tronçons d'édifices puissants, des statues, des bas-reliefs d'un calme et d'une- barbarie grandioses. L'altière Babylone, dont le monarque « fut pesé dans la balance et fut trouvé léger, » s'éclipsa devant l'astre naissant de la Perse; de gloire du monde, elle devint ville de province, et après avoir vu mourir Alexandre, elle disparut à son tour.

Ces puissantes nations, on en a maintenant la certitude, étaient, au moins en grande partie, de langue sémitique. Elles allaient s'hellénisant de plus en plus, quand le monde changea de cours : au lieu des arts grecs, le pays des deux fleuves fut visité par les armes romaines, puis vinrent les Parthes, les Persans, les Arabes, les Mongols, les Turcs, tous gens de peu de clémence, qui après avoir massacré à bras las, troublèrent dans sa pureté la source du sang ch^ildéen. Dans le Kourdistan, fait de hautes montagnes, les antiques Assyriens ont certainement laissé

beaucoup d'eux-mêmes; dans la plaine domine évidemment le sang arabe à côté du persan, du turc, de Thindou, de l'arménien. Dans les environs d*Harran vivent des hommes qui ont conservé Tantique langue syriaque, idiome dont se servent aussi, mais sans le comprendre,

Babel.

et seulement dans leurs rites, les 125000 Nestoriens qu'on prétend rattacher aux dix tribus exilées d'Israël. Dans le pays de Mossoul, près du Tigre, habite un peuple singulier , les Yézides , qui adorent le diable : « Pourquoi s'adresser, disent-ils, à l'ami des hommes, au Dieu tout bon? Celui qu'il faut fléchir, c'est l'éternel ennemi, le diable. » Leur ville sainte, la patrie de leur prophète, le lieu de leur pèlerinage se nomme Lalech.

Il y a deux à trois millions d'hommes — bien habile qui dirait le vrai nombre — dans la terre euphratique, sans y comprendre la portion de plateau prise par l'Euphrate au-dessus de la percée du Taurus. La principale

ville de la contrée borde le Tigre, près des ruines de Ctésiphon, et de Séleucie, qui fut avant Antioche la somptueuse capitale des rois de Syrie, maîtres, de fait ou de nom, de Timmense région comprise entre le Bosphore et rindus. C*est Bagdad, le centre du commerce entre l'Arabie, la Turquie, la Perse, le Turkestan et l'Inde. Pendant cinq cents ans elle fut le siège des califes abassides, la tête de l'empire Arabe, la reine des lettres et des arts, la scène de contes merveilleux des Mille et une Nuits» Elle abrita peut-être deux millions d'habitants ; aujourd'hui , elle n'en compte pas 80 000 dans des maisons confusément amassées en ruelles.

Syrie : Liban, Jourdain, mer Morte, Palestine. — -

Entre la Méditerranée et le désert de Palmyre, la Syrie allonge, du nord au sud, des monts dont les fameuses forêts de cèdres ont diminué, mais non tout à fait disparu. Ces monts, le Liban et l'Anti-Liban, sont séparés par la dépression profonde que les Anciens avaient nommée Syrie Creuse (Cœlésyrie).

Le Liban parait tirer son nom du mot hébreu laban, être blanc, sans doute à cause de ses dômes couverts de frimas, qui ne sont point éternels, car le plus haut sommet de la Syrie, le Dor-el-Chotib (3 067 mètres), dont les vallons se dirigent vers Tripoli, ne ^arde pas tout Tété le blanc manteau de Thiver. Le Liban suit le bord de la Méditerranée, tantôt de très^près, tantôt à 25, 30, 40 kilomètres, et il lui envoie une foule de torrents dont les fureurs ont bien peu de durée, et dont les cascades se taisent presque toute l'année, faute d'eau.

L'Anti-Liban borde la mer des sables, comme le Liban la

mer des eaux : au Grand-Hermon, il monte à 2 760 mètres.

. C'est lui qui envoie de si belles eaux à Damas, lui qui

filtre éternellement les pluies, les neiges d'où le Jourdain

GÉOG. RECLUS. — I. 30

tire le flot brillant de ses premières fontaines. Il marque avec grandeur Textrémitè septentrionale du pays juif, dont l'extrémité méridionale est à la mer Morte. Au sud de cette dernière, dans une presqu'île rattachée à la Judée par les souvenirs d'une même histoire, au nord de la mer Rouge, entre les golfes de Suez et d'Akabah, le massif granitique du Sinaï se dresse en pics imposants : le Serbal aux sept pointes, le mont de Moïse, le mont Horeb, le mont Sainte-Catherine (2 250 à 2 900 mètres) ; à ses pieds, des ravines sans eaux s'ouvrent sur le désert ou sur les deux golfes.

Le fleuve de la Syrie est l'Oronte, le fleuve de la Palestine est le Jourdain. Le faible Oronle passe par les ruines de la triste Antioche et sépare le Liban du Taurus. Antioche fut la troisième ville du monde, et pendant un temps elle ne s'inclina que devant Rome et Alexandrie.

Le Jourdain, long d'à peine 150 kilomètres, est une rivière bien mince, mais fort curieuse, ayant pour vallée une fente de la Terre, qui s'achève sur un lac singulier, sur la mer Morte, dépression la plus profonde connue. Les trois branches mères du Jourdain puisent leurs eaux à une altitude supérieure à celle de la mer, mais le premier lac que traverse le fleuve est à peine au-dessus des Océans. La source principale du Jourdain, la fontaine de Banias, fuit d'une grotte calcaire, dans un merveilleux site. Au pied d'un grand frêne et d'un grand hêtre sort la seconde source, Tell-el-Kadi, qui pareille à la veine d'eau de Banias , émerge avec abondance et avec une fraîche limpidité. La troisième branche, TOued-Hasbani, roule des eaux louches.

En hébreu, Yardan veut dire celui qui descend, et le Jourdain en effet coule rapidement. Le premier lac qu'il emplit est le Houlah, nappe aux rives marécageuses appelée par la Bible les Eaux de Mérora ; le second, également nommé lac de Tibériade, lac de Génézareth, mer de Galilée, mer de Kinnereth, miroite à 194 mètres en

contre-bas de la Méditerranée. Le Jourdain en ressort avec une largeur moyenne de 25 à SOmèlres, puis il serpente entre des roseaux et des tamarisques, au fond du Ghor, vallée déserte, encaissée, profonde, qui brave les vents, qui recueille tous les rayons du soleil syrien, qui les multiplie en les concentrant, si bien que la moyenne annuelle y atteint 24 degrés (17 seulement à Jérusalem). Aussi cette vallée forme-t-elle une petite zone tropicale au sein de la zone tempérée; beaucoup de plantes, de poissons, d'oiseaux, lui sont communs avec l'Afrique.

Le Jourdain, le Chériat-el-Kébir ou Grand Abreuvoir des Arabes, coule toute Tannée, et il a des crues régulières ; quand il arrive à la fin de son cours, il roule un volume d'eau qu'avec quelque exagération peut-être on estime à 69 mètres cubes par seconde en moyenne. Il serait donc parfaitement capable d'arroser le Ghor, et, avec l'aide du soleil, d'en faire un long jardin; mais les anciens Juifs n'eurent pas l'industrie de le distribuer en canaiîx, et les fellahs modernes sont loin d'y songer encore. Le Jourdain tombe dans la mer Morte, lac en diminution vaste de 130 000 hectares, que sépare de la mer Rouge un seuil de 180 kilomètres de longueur et de 632 mètres d'altitude au-dessus du lac Israélite, de 240 seulement au-dessus du golfe Arabique.

La mer Morte, le Bahr Lut ou mer de Loth des Arabes syriens, continue exactement le val du Jourdain dans sa direction du nord au sud, sur 75 kilomètres de longueur, avec 10 à 15 de largeur. Le miroir de ses eaux lourdes luit à 392 mètres au-dessous de la nappe générale des Océans. On a conté des fables sur son horreur propre et sur l'horreur de tout ce qui l'entoure, air, rivages, vallées et montagnes. Ses eaux, profondes de 350 à près de 400 mètres dans le bassin septentrional, renferment du sel à presque saturation et des substances ennemies de la vie animale, entre autres le bitume : d'où le nom de lac Asphaltite souvent donné à la petite mer juive. Non par l'effet de son sel, mais à cause de ixs matières chirai-

ques, la mer Morte ne souffre ni poissons ni plantes. Des monts déchirés de la Judée et de Moab, les oueds dirigent vers elle leurs lits sans eaux, escaliers de roches. Sous un tel soleil, à Tembouchure de ces traînées de pierre, à la racine de ces djebels altérés, les rivages du lac consternent par leur aridité fauve, mais la moindre fontaine y crée une oasis.

Sans s'écarter beaucoup de ses flots déserts, dans l'ancien royaume de Judas, pays autrefois « découlant de lait et de miel, » bien des gorges où la rose de Saron et le muguet des vallées ont cessé de fleurir, sont aussi désolées, aussi sèches, aussi laides que la mer Maudite; le sol qui fait venir l'épi, le figuier, Tolivier, la vigne, y recouvre aussi rarement la carcasse des rochers. La montagne du royaume d'Israél a mieux gardé son antique abondance, malgré les ravages du déboisement; quant à la Syrie, elle n a point perdu les fontaines des jardins, les puits d*eau vive, les ruisseaux découlant du Liban, que chanta le poète du Cantique des Cantiques. Certains districts à mi-mont y étagent d'opulents vergers sur des versants frais, ombreux, pleins de roches, de bois, de cascatelles, tandis qu'au loin blanchissent les cimes des monts et bleuissent les lointains de la mer.

Peuples et irUie». — La Syrie fut d'abord habitée par des peuples parents des Arabes, puis par les Juifs, Sémites aussi ; au temps de Jésus-Christ on la voit déjà à demi hellénisée. Depuis, les invasions musulmanes ont tout mêlé en une foule où les religions sont diverses, mais où la langue arabe se parle seule, hormis dans quelques bourgades qui jargonnent un syriaque corrompu. Les mahométans dominent dans les plaines. Dans le Liban septentrional vivent 100 000, d'autres disent 200 000 ou même 300 000 Maronites, catholiques employant dans leurs rites un antique langage qu'ils ne comprennent plus; ces industrieux montagnards ont transformé leurs rochers en jardins. Les Druses, race de cent mille hommes éner-

giques, peuplent les mêmes vallées que les Maronites, qu'ils égorgent à l'oecasion. Ils descendent probablement des anciens Syriens, comme les Maronites; toutefois, ils se distinguent évidemment des autres Libaniens par un corps plus osseux, plus carré, plus solide, et par la fréquence parmi eux des yeux bleus, des cheveux blonds ou même roux. Ni musulmans, ni chrétiens, méprisant Tune et l'autre religion, ils se sont oc^ troyé une révélation spéciale. C'est un peuple « fermé, » qui ne cherche pas de femmes hors de chez lui, qui ne recrute point autour de lui des disciples nouveaux pour sa religion.

Qui dirait que ce pays où il y a si peu de chrétiens, si peu d'Européens, si peu d'hommes pensant autrement qu'en arabe, est peut-être le lieu étranger qui coûta le plus de sang chrétiei;i à l'Europe, la contrée qu'elle souhaita le plus ardemment d'acquérir au prix de ses vies les plus nobles, celle où elle jeta le plus d'armées, où elje usa le plus de foi, d'enthousiasme et de passion ? La conquête de l'Amérique lui prit moins de marins, de capitaines, d'aventuriers, d'apôtres bardés de fer. De l'immense effort des Croisades, il ne reste rien de visible sur le sol syrien ; ni descendants connus des nombreuses familles nobles qui y plantèrent des donjons trapus ; ni villes peuplées des arrière-neveux de ces Pouillans qui furent, eux et leurs femmes, les sexils « colons » de la Terre Sainte, ni le français des chevaliers, ni l'italien des immigrants de la Fouille.

La population dé la Syrie et de la Palestine ne dépasse guère un million de pei^onnes, sur 25 à 50 millions d'hectares.

Alep (110 000 habitants), l'Heleb-ech-Chachba (Alep la Bariolée) des Arabes, est la capitale de la Syrie. Elle se trouve à égale distance de la Méditerranée et de l'Euphrate, sur la route la plus courte entre les deux : de là son importance, d'ailleurs l^ien diminuée depuis le tremblement de terre qui a renversé cette « Reine de l'Orient »

472 GÉOGRAPHTE

il y a environ cinquante années, et plus encore depuis que rinvasion des objets européens a ruiné ses industries autrefois florissantes. La charmante Alep s'élève au milieu de la verdure et des arbres; elle borde les canaux du Kouveik, torrent qui s'achève à qjuelques lieues de là dans le marais de Medakh, bien loin avant d'arriver à TEuphrate : il lui faudrait vingt fois plus d*eau pour atteindre le fleuve à travers ce désert de Syrie où les sables, les roches fissurées, les cieux ardents boivent un oued aussitôt qu'il a quitté la montagne.

A 750 mètres d'altitude, au pied de l'Anti-Liban, près du désert, au nord-est des volcans morts du Djebel-Hauran, Damas (150000 hab.) ne fabrique plus d'armés d'acier fameuses, mais il lui reste ses étoffes de soie, son commerce avec la côte, et ses fraîches rivières, Abana et Parpar, « plus belles que toutes les eaux d'Israël, » dit, dans la Bible, un Syrien à un Juif. Aboulfeda, géographe arabe, fait de la banlieue de cette ville le premier des quatre Paradis Terrestres, mais il était de Damas. Les califes, chefs de l'empire Arabe, y eurent leur siège pendant près de cent années, après avoir quitté Médine, avant d'habiter Bagdad.

Sur un littoral de dunes mouvantes, Béirouty port de Damas dont le séparent 150 kilomètres, aurait 100000 habitants. Fût-elle plus grande, elle ne rappellerait que de loin l'antique prospérité de ses voisines, Saïda et Tour, jadis Sidon et Tyr, maintenant petits bourgs sur une côte ardente, au pied du Liban.

Jérusalem brûle au soleil, entourée d'un aride horizon. A 50 kilomètres en ligne droite de la Méditerranée, à 25 de la mer Morte, à 779 mètres au-dessus de la première, à 1172 au-dessus de la seconde, la ville de David languit dans un pays de monts calcaires, sur des coteaux dont les noms ne s'effaceront jamais de la mémoire des hommes. Sion était la colline sacrée des Israélites, elle portait le Temple; le Golgotha ou Calvaire est^celle des chrétiens. Entre le plateau de la ville et le mont des Oliviers,

dans une gorge stérile, le Gèdron, qui vient de la vallée de Josaphat, roule des cailloux vers la mer Morte. \ 8 000 hommes, israélites, chrétiens, musulmans, vivent dans cette misérable bourgade sans, industrie, sans commerce, sans animation, sans avenir. Elle ne fut point Tune des grandes villes de TOrient, mais elle avait sans doute quelque richesse, quelque puissance, quand le Juif glorifiait la cité de David dont Dieu est Tarchitecte et le fondateur, et quand il s'écriait: « Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, et tes pavillons, ô Israël ! » Jérusalem entretient ses relations avec TOccident par le port de Tàmphithéâtrale Jaffa.

Pour la beauté du site, le jet des sources, la fraîcheur des eaux courantes et la splendeur des jardins, Naplouse est une petite Damas. Sous le nom de Sichem cette ville, placée au faîte entre Jourdain et Méditerranée, était la voisine de Samarie qui fut longtemps la rivale de Jérusalem èlle-môme, la reine d'Éphraïm, la capitale du royaume d'Israël, la tête des dix tribus contre Juda et son jeune frère Benjamin : « Comment, disait la Samaritaine à Jésus, assis sur la margelle du puits de Sichar, comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis Samaritaine^? Car les Juifs n'ont point de communications avec les Samaritains. »

mer Ronge, plateau arabe, le Dalina OU Désert Rouge, le« Néfuud. — Malgré de récents voyages, qui souvent nous montrent des vallons frais, des sources vives, des bourgades, où nous ne soupçonnions que le sable et le désert, nous connaissons encore assez peu la

grande presqu'île de TArabie, rEH>jèrireh ou île des Arabes.

Ce pays a bien 315 millions d'hectares, six fois la France, quand on le comprend, dans son entier, c'est-àdire quand on lui laisse les soixante et quelques millions d'hectares de l'Hedjaz, de l'Yémen et du Nedjed que les Turcs ont plus ou moins assujettis dans ces dernières années. 11 est sans limites bien précises au nord, où il se perd dans les sables du désert syrien; partout ailleurs il regarde les mers : à l'ouest, la mer Bouge, qui le sépare de l'Afrique ; au sud, la mer des Indes ; à l'est, le golfe Persique.

La mer Rouge, longue de 2500 kilomètres, n'en a pas plus de 200 à 250 de largeur; Avec une pareille étroitesse comparativement à la longueur, on pourrait presque considérer la mer Rouge comme un estuaire s'il s'y jetait quelque grand fleuve au nord, et si son extrémité méridionaie, au lieu d'être une bouche évasée, n'était un détroit de 20 à 30 kilomètres seulement d'ouverture (le détroit de Bab-el-Mandeb, où l'Afrique et l'Asie se rapprochent, et que commande Périm, l'une des clefs de la mer dans les mains anglaises).

La mer Rouge forme comme une l(?ngue fournaise entre les monts réverbérants de l'Arabie et de l'Afrique : vraie cuve d'évaporation, elle reçoit quelques sources riveraines et visibles, ou sous-marines, mais pas un seul torrent pérenne, et la côte africaine semble comploter avec le littoral arabe pour n'envoyer à ce golfe que des ouadis d'occasion. L'Océan des Indes, heureusement, frappe à sa porte pour lui verser incessamment les flots sans lesquels il n'y aurait aucun équilibre entre le gain d'eau douce et la perte d'eau salée. Le jour où le détroit de Bab-el-Mandeb se fermerait, la mer Rouge deviendrait une lagune n'ayant d'eau qu'au temps des pluies, si rares dans cette zone. En toute autre saisonelle n'enfermerait que des lits de sel; elle ne serait plus qu'un chott, une sebkka : et cela au bout de soixante ans, puisque la mer Arabique perd

annuellement sept mètres par évaporation, et que sa profondeur moyenne ne dépasse pas 400 mètres. Ses eatix sont très-chaudes, jusqu'à 52 degrés, et très-salées, plus que celles d'aucune autre mer. Le peu de profondeur, les coraux, les bancs de sable la font difficile et même dangereuse au nocher, mais l'isthme de Suez vient d'être

Djeddah.

percé, et la mer qu'il séparait de la Méditerranée s'animera peu à peu d'une longue procession de navires entre l'Occident et l'Orient. Non pas de navires à voiles mal faits pour voguer sur ces eaux étroites qui ne se prêtent pas au louvoiement, sous un ciel avare de vents, au milieu de sables et de rocs périlleux ; mais de bateaux à vapeur qui se passent des vents et qui glissent comme des serpents entre les écueils.

Des dunes, des falaises bordent également le golfe Persique; des bancs de sable embarrassent aussi cette mer terriblement chauffée de soleil qui s'ouvre sur la même mer des Indes par le détroit d'Ormuz, et qui re-

çoit le fleuve de l'Asie Mineure, le Chat-el-Arab, fait du Tigre et de TEuphrate. Les fonds du golfe Persique, surtout aux environs des îles Bahrein, sont semés d'huîtres perlièrés. Des millions de plongeurs usent leur vie sous Tonde à la recherche de ces coquilles, non pour eux, mais pour un patron de barque. C'est un terrible métier : perle à perle, ils pèchent les colliers, les diadèmes, et ils souffrent pour la vanité de nos fenunes, la ruine de nos maisons et l'éclat de nos fêtes.

Sur ces deux golfes, sur l'Océan, s'élèvent les montagnes roides, chauves, brûlées, stériles, qui portent les plateaux de l'Arabie intérieure, et qui bordent souvent de très-près la rive. Entre leur racine et les plages de sable marin, le long des trois mers, le soleil accable de ses ardeurs trois littoraux malsains, ensemble de dunes, de terres basses, de vallées de peu d'étendue où les oueds ne sont pas les chemins qui marchent de Pascal, mais des chemins où l'on marche, car ils n'ont d'eau que celle des pluies, que l'Arabie ne prodigue guère. Année ordinaire, le littoral arabe garde des cieux d'airain pendant huit à neuf mois; les trois à quatre autres mois fournissent des orages. Quelquefois toute l'année s'en va sans une goutte d'eau ; alors des torrents, dont le lit est si vaste qu'il embrasserait sans peine un fleuve de la taille du Rhône ou plus grand encore, arrivent à un tel degré de sécheresse qu'on y creuse en vain des puits dans le sable, la rivière souterraine qui accompagne généralement la rivière visible, même sous les climats trèschauds, ayant complètement disparu de la vallée. Comment une veine d'eau pourrait-elle encore filtrer sous l'arène d'un torrent quand il n'y a pas plu depuis, quinze mois, sous un ciel tellement ardent qu'on a subi jusqu'à 54f degrés à Tombre à Moka, et que plus d'une fois des matelots anglais sont morts de coups de soleil à Aden, rien que pour avoir quitté leur navire, débarqué et traversé une place aux heures torrides de la journée?

Les monts les plus élevés qu'on connaisse au pourtour

de TArabie s'élèvent aux environs de Hascate» vers Tcntrée du golfe Persique : là le Djebel-Akhdar (le Mont Vert) s'élance au-dessus de 2 000 mètres. Derrière le rideau de hauteurs qui bordent la mer des Indes commence le Sahara arabe, le Roba-Ël-Khaly ou Dahna, le Désert Rouge, solitude mortelle où les feux de Tair et les fonds aréneux boiraient les sources, mais il n'y jaillit point de fontaines. Le sable, dans certaines dépressions, s'y est accumulé en lits d'une colossale profondeur. Le Dahna braverait l'homme, si l'homme n'avait pas le chameau, ce héros patient qui ne paie pas de mine, mais qui peut faire 200 kilomètres en une journée, 1200 par semaine, dans le sable en feu, sous le ciel de braise, à grands pas, mangeant peu, ne buvant point. De ce dé&ert majeur naissent les deux Néfoud, écharpes sablonneuses que les Arabes nomment les filles du Dahna. Les Néfoud montent vears le nord. Tune à l'ouest, l'autre à l'est, entourent le plateau de l'Arabie centrale, et vont se rejoindre dans les sables de Syrie.

Hi^ed. — Le Nedjed était connu chez nous pour ses chevaux illustres, avant que les derniers voyageurs nous eus^nt annoncé que c'est une région çà et là froide en Bon temps, très-salubre et bien peuplée : toutes choses que fait pressentir le mot même de Nedjed, qui répond à peu prés à terres hautes et tempérées, par opposition à Téhama, qui veut dire terres basses et brûlantes et s'applique aux littoraux calcinés entre mer et montagne. Le Nedjed couvre à peu près la moitié'de l'Arabie, et, en lui ajoutant les bons districts du tour de la presqu'ile^ il se trouve que les terres habitables font les deux tiers de la péninsule, et le vrai désert un tiers seulement. Toutefois, il ne faudrait pas enfler l'idée contenue dans les deux mots de terres habitables : l'Arabie n'est nulle part une de ces plantureuses régions bien proportionnées, de sol gras, de ciel humide, de rivières à plein bord où les jardins succèdent aux pelouses et les sillons aux jar-

dins, UBft de ces contrées où les alluvions entretiennent des villes nombreuses. Même dans ses meilleurs cantons, ce n'est encore qu'un groupe d'oasis séparées par de longues croupes nues, des champs de pierres et des pâtures sèches.

Le Nedjed, d'ailleurs, mérite peut-être mieux l'antique appellation d'Arabie Heureuse que le littoral embelli de ce nom par les Grecs, l'Yémen, que cernent la mer Rouge, le golfe d'Aden et la montagne côtière. C'est un plateau de pâturages sillonné de monts calcaires où la roche a rarement un manteau de terres, de gazons et d'arbres. Au pied de ces monts, dont quelques-uns atteindraient 5 000 mètres, des fontaines sourdent, des oueds coulent, qui sont bus par les irrigations et ne vont point jusqu'à l'une des trois mers. L'altitude considérable du sol rafraîchit les étés; s'il n'y a sur la côte que des journées torrides, il est dans le Nedjed des heures fraîches, presque froides, et de temps en temps tombent des flocons de neige.

Les Arabes, leur langue, sa diffusion dans le monde.

— Cette Arabie, isolée du reste du monde par sa ceinture de rochers et de déserts, cette Afrique de l'Asie, a produit une très-forte race, les Arabes, hommes maigres, secs, bronzés, mais aussi beaux qu'il est possible de l'être; misérables, mais durs au mal, à la soif et à la faim. Depuis tes premiers bégaiements de l'histoire, nous voyons déjà les Arabes en bataille : ils luttent contre leurs frères les Hébreux sous le nom d'Amalécites, d'Ammonites, d'Iduméens, de Madianites, de Moabites; contre les sangs-mélés d'Egypte -dans l'invasion des Pasteurs, qu'on suppose avoir été des nomades arabes; contre Tes Romains sous le nom de Nabathéens. A la suite de continuelles migrations, ils avaient arabisé l'Euphrate inférieur et la Syrie, quand, au septième siècle, ils coururent à la conquête du monde. On connaît cette épopée, la grandeur rapide et la prompte décadence de cet empire universel arabe, qui, un moment, faillit franchir la Loire, .

48a GÉOGRAPHIE.

puis se replia sur lui-même et éclala de toutes parts, brisé moins par ses ennemis que par ses propres défenseurs.

Cet empire conquis en un siècle allait de Tlndus à Coïmbre, du Toit du Monde au Sahara central, du Caucase à TAbyssinie. C'était plus et moins que Tempire Romain : il avait de plus que Rome TÂrabie, le bas Euphrate et tout rÉran dans sa plus vaste étendue, entre les monts Neigeux, l'Iaxarte et Tlndus ; il avait de moins l'Italie, la Gaule, les pays au sud du Danube et l'Asie Mineure. Mais le monde arabe était fait de trop de peuples, de trop de langues, de trop de climats, et bientôt il se rompit en sectes, en guerres, en brigandages; et le plus souvent, sous l'apparence d'un choc de fanatismes ou d'ambitions, ces luttes étaient des revendications nationales. Aussi vers 1050, « l'Arabie » dans le sens étendu de ce mot, le pays arabe par le sang ou la langue, ne comprenait plus guère que la péninsule arabique, TEuphrate, la Syrie, l'Egypte, quand le départ pour l'Ouest de deux cents à deux cent cinquante mille pillards lui ajouta une seconde fois tout le Maghreb ou pays des Berbères.

Aujourd'hui l'arabe est langue nationale en Arabie, sur l'Euphrate et le Tigre inférieur, en Syrie, en Egypte. Concurremment avec le berbère et le français, on le parle dans tout le Maghreb, c'est-à-dire en Tripolitaine, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, sans compter Malte, qui jargonne un dialecte ai'abe. Dans le Sahara ju^u'au fleuve Sénégal et jusqu'à Tombouctou, il partage les oasis avec la langue berbère; dans le Soudan ou pays des Noirs, vaste région qu'il attaque de trois côtés, par le Grand Désert, par la côte orientale d'Afrique, et en remontant le Nil, il fait journellement de grands progrès par le commerce, et surtout par le prosélytisme : car, il ne faut pas l'oublier, l'arabe est la langue sacrée des Musulmans; Mahomet parlait ce vieil idiome presque sans voyelles, osseux, énergique, poétique, singulièrement riche, étrangement guttural ; et c'est en arabe qu'il écrivit le Coran. Grâce à ce livre, la langue du Prophète est très-répandue

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dans les pays musulmans qui ont un autre verbe national, en Perse, chez les Turcs, en Asie centrale, dans l'Inde, et jusqu'en Chine, jusqu'aux Comores, jusque chez les Tatares de la Volga. Aussi, à côté de gens pleinement arabes par le langage ou l'origine, ou par les deux à la fois, des millions d'hommes le sont à moitié, parce qu'en qualité d'Islamites, ils lisent et récitent le Coran tout le long de leurs jours. D'autres millions le sont également à demi dans toute l'étendue des terres conquises mais non gardées par les héros de la Dj^èhad ou Guerre Sainte, parce que leur pouls bat d'un sang qui doit quelque chose aux germes ismaélites. Ils feraient ensemble ime grande nation : les Européens, les Africains et les Asiatiques issus des Arabes par un ou plusieurs ancêtres, tant Siciliens, Italiens, Espagnols, Portugais, Français du Midi, que Berbères, Noirs, Cafres, Abyssiniens, Turcs, Persans, Hindous, Malais et Chinois.

Le café, les dattes, la gomme, le cheval, le chameau, les perles font toute la fortune de l'Arabie, avec l'argent jeté dans ses villes saintes par les cent ou cent cinquante mille pèlerins qui y viennent chaque année.

L'Arabie contient probablement cinq millions d'habitants, pour le plus grand nombre Arabes, et mahométans fanatiques comme il convient aux gardiens du saint-dessaints de l'Islamisme. 11 y en a de sédentaires, il y en a de nomades, traînant leurs tentes à la recherche des sources, des pluies, des pâturages, et aussi des caravanes, qu'ils détroussent, à l'exception de celles qui vont visiter les villes sacrées, la Mecque et Médine.

Ce qui n'est pas arabe et musulman se compose de Juifs, d'Hindous, de Banians qui trafiquent dans les ports de la mer Rouge, de Nègres, ceux-ci les plus nombreux : dans tel district méridional du Nedjed ils forment un . tiers de la population, ailleurs un quart, dans le pays de Mascate un cinquième. Hommes libres, ou esclaves bien traités par leurs maîtres, ils dégradent par leur alliance la noblesse du visage arabe, et ne cessent de transformer

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Tessence même de cette magnifique race. Est-ce par l'effet de mainages imiombrables entre le Noir et l'Arabe, estce par une communauté d'origine immémoriale? les Arabes du Sud ressemblent presque autant aux Abyssiniens qu'à leurs compatriotes du Nedjed.

Hors l'Hedjaz et l'Yémen, qui relèvent de la Turquie, les tribus arabes, commandées par une aristocratie guerrière ou sacerdotale, sont indépendantes de l'étranger.

États de la côte, leurs irllles. lie Nedjed. — Sur la

côte de la mer Rouge, l'Hedjaz renferme le Bled-el- Aram ou « pays interdit » aux profanes , le berceau de l'Islamisme. Là régnent, à 575 kilomètres l'une de l'autre, la Mecque et Médine. La Mecque (50 000 hab.), à 85 kilomètres de Djeddah (20000 hab.), son port sur la mer Rouge, est bâtie dans un val sablonneux, au sein d'un désert déchiré par des monts rocailleux sans arbres et sans eaux vives. Tous les ans, cette solitude se peuple subitement de cinquante mille chameaux et de cent à cent cinquante mille pèlerins, enthousiastes, imitateurs, curieux, arrivés de tous les pays musulmans de la TeiTe : ils viennent visiter la pierre apportée par l'ange Gabriel et jeter soixante-trois cailloux au Diable dans la vallée de Muna, où Satan apparut au premier homme. La pierre sacrée se conserve dans un petit monument, la Kaaba, centre aujourd'hui du Musulmanisme, comme il l'était de l'idolâtrie arabe avant que Mahomet eût détruit les . idoles. A Médine (15 000 à 20 000 hab.), à 180 kilomètres de la mer, les fidèles vont honorer le tombeau du Prophète. Médine fut le siège des quatre premiers Califes, successeurs immédiats de Mahomet.

Au sud de l'Hedjaz, sur la mer Rouge, rTémen, illustre jadis par ses parfums, l'est maintenant par son café moka, le meilleur du monde, et, grâce aux fourberies des marchands, nous n'en buvons guère. Sur ce littoral, des pics duquel on voit bleuir les monts afri-

cains, Aden (50000 hab.) donne son nom ao golfe par lequel la mer des Indes s*ayance à la rencontre de la mer Rouge. Dotée d'une bonne rade, elle a pris le premier rang parmi les ports de TArabie depuis que les Anglais s'en sont emparés pour garder l'entrée de la mer Rouge. On traite de c Gibraltar oriental » cette ville attristée par un horizon de rochers bruns, et dure à habiter à cause de ses chaleurs terribles. L'iman, le souverain de l'Yémen, habite Sana^ cité de l'intérieur, qui passe pour avoir eu 200 000 âmes; il lui en reste 60 000, d'autres disent 20 000 à peine.

A l'est d'Aden, la lisière de la mer des Indes a derrière elle les montagnes de l'HadraHuiovt, habitées par les Auvergnats de l'Arabie. Après l'Hadramaout vient l'ommB, dont la principale ville est MascaUj port très-sûr caché dans une entaille de la côte. L'iman de Hascate, jadis possesseur de longs rivages en Arabie et en Afrique, a perdu son ancienne puissance.

L'Aiisa, rivage brûlant, longe le golfe Persique, vis-àvis de la rive persane, habitée aussi par des tribus arabes. Ce golfe aurait donc autant de droits que la mer Rouge à s'appeler arabique; de son fond jaillissent d'abondantes sources qui feraient mieux de naître sur le littoral.

Dans le Nedjed régnent les Ouahabites, qui ont leur capitale à Er-Ryad (30 000 hab.). Secte moderne de l'isiam, les Ouahabites voulaient ramener la religion de Mahomet à sa teneur primitive, à peu près comme les protestants essayèrent de ramener le christianisme à la Bible. A peine convertis à la « réforme, » ils ont couru les aventures, mais leur guerre de prosylétisme n'a point ressemblé au cycle brillant des premières victoires musulmanes ; ils ne se sont pas répandus sur l'univers avec la rapidité d*une traînée de poudre enflammée, ils n'ont point régénéré rislam.

Au nord du Nedjed, dans le Djebel-Chomer, des granits et des pics de basdlte font descendre Télément de la vie au désert, l'eau, vers les palmiers de quelques belles oasis.

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