HAUT-TURKESTAN
leur nom de leur situation par rapport à cette borne immense, Tune étant le pays au sud, l'autre le pays au nord des Monts Très-Élevés. Aujourd'hui elle sépare le Sémirietchensk ou contrée des Sept-Rivières, domaine russe, de la Kàchgarie, qu'on pourrait appeler le Turkestan Menacé, car la hauteur presque « céleste » des Thian-Chan ne le défend pas absolument de l'intrusion des Slaves. Les Monts-Célestes ont leur ligne de neiges éternelles à l'altitude de 3750 métrés. Le Tengri-Khan ou Roi des Esprits, qu'on croit leur pic suprême, monte à 6 500 mètres. Le Bogda-Dola, presque aussi haut, domine le champ brûlant d'Oumroutsi, solfatare de 20 kilomètres de tour (?). A l'ouest, le Turkestan finit sur le plateau de Pamir, sur la fameuse Coupole du Monde, qui le sépare des glaciers originaires de l'Amou ; au sud-ouest, il a le Karokoroum avec son colossal Dapsang (8619 métrés : plus que les Pyrénées sur les Alpes), au sud le Kouen-Loun, haut de 7 000 mètres.
De ces trois chaînes coulent des torrents sans nombre : les uns sèchent d^ns la plaine, d'autres, détournés en canaux, irriguent le sol, qui sans leur eau ne produirait pas, car ici les cieux mesurent très-avarement la pluie. Beaucoup de rivières se réunissent dans un lit commun, le Tarim, qui finit au Lob, lac indigne de ce nom, car c'est une suite de marais de plusieurs centaines de milliers d'hectares commandés de loin par le Bogda-Dola.
Il paraît qu'à l'est du Lob le terrain continue de baisser, à travers le désert de Mongolie, jusqu'aux bords mêmes du Hoang-ho : suivant la tradition chinoise, le Tarim rejoignait jadis le fleuve Jaune près de la Grande- Muraille, par un lit aujourd'hui partout effacé. Si cette légende ne ment pas, le Hoang-ho fut en son temps le premier fleuve du monde, avec huit à dix mille kilomètres de longueur.
Incapaelté de l'Asie centrale. Peaplè et TlUes dn ll«iit-Tarkestaii. — On fixe à 600000 le nombre des
GÉOG. RECLUS. — I. 33
. gens du Hai|t-Turkestan : soit la population de six arrondissements dans une contrée qui, pleine à l'égal de la France, aurait place aisément pour sept cents souspréfectures. Peu de pays trompent autant que l'Asie centrale. A la voir sur la carte, à considérer son immense étendue et ses heureuses latitudes, on la croirait habitée par des centaines de millions d'hommes : surtout quand on se rappelle comment elle déborda sur l'Asie et l'Europe, et quand on oublie en même temps que les escadrons lancés par elle sur le monde étaient peu nombreux, qu'ils durent leur terrible renommée à la férocité de leurs hommes et à la vitesse de leurs chevaux, qu*enfin ils furent précisément chassés du plateau natal par la barbarie du ciel, l'indigence des eaux, la maigreur des pâturages. Avec les régions polaires et le Sahara, la Haute-Asie est le domaine humain auquel a le moms souri la nature ; et si les terres tendant vers l'un et l'autre Pôle sont faites pour rester dix fois plus désertes que le plateau asiatique, un siècle pourra venir où le Sahara sera plus vivant que le centre de l'Asie.
Le Haut-Turkestan est, dans l'ensemble, un désert, mais ce désert ne manque pas d'oasis et de jardins le long des torrents et des canaux. Le sol y est admirablement cultivé pour peu qu'il dispose d'un filet d'eau ; il nourrit der belles moissons, des vignobles, des vergers magnifiques, de vraies huertas comme à Valence, et l'irrigation est parfaite chez ces barbares d'hier, restés nomades, paraît-il, jusqu'à une époque voisine de la nôtre. Malheureusement, pareil à l'autre Turkestan plus chaud et plus peuplé qui s'étend à l'occident du Toit-du-Honde , le Pays des Sept-Yilles (c'est exactement ce que signifie son nom de Djétichar, synonyme de l'fleptapole des Grecs) est peu à peu réduit par l'envahissement des sables et l'oblitération des canaux dans ses vallées habitées.
Les races du Djétichar sont les mêmes que celles du Bas-Turkestan: des Turcs impatients de tout joug, parlant le plus pur dialecte de leur langue au loin répandue.
et des Tadjiks industrieux» les uns et les autres faisant profession d*islamisme.
Kachgar (60000 hab.), à 1383 mètres au-dessus des mers, est la cité la plus importante, avec Yarkand: celle-ci, à 1 356 mètres d'altitude, ouvre 160 mosquées à ses 80 000 hommes.
«randeor, bea«té de l'Inde. — Près de 420 millions d'hectares, huit fois la France ; près de 250 millions d'hommes, six à sept fois les Français ; au nord les pics de la Terre qui s'approchent le plus de Tempyrée; au pied de ces pics, et faits de leurs cascades, trois grands fleuves; au sud de ces fleuves, au bout de plaines torrides, des monts caparaçonnés de bois au lieu d'être couronnés de neiges comme la chaîne titanique du nord; et après ces monts un vaste plateau triangulaire, tropical par ses latitudes, tempéré par sa hauteur ; telle est l'hide, pays de mei^veilles, site de villes opulentes, lieu de tant de guerres, de tant d'héroïsmes ou de forfaits, de tant d'empires élevés, puis abattus, que nulle histoire ne dépasse les drames de la sienne ; l'Inde, berceau de civilisations très-antiques, de nombreuses philosophies, de plusieurs religions, d'une poésie grandiose.
Peu d'iles lui servent de brise-mer sur un développement de côtes d'au moins dix mille kilomètres : le rivage occidental voit blanchir au loin les écueils des Laquedives et des Maldives, près de la pointe terminale du triangle ; à l'est, Ceylan, la perle de l'Inde et sa forteresse maritime, est séparée du continent par le détroit de Palk. Peu de vrais ports y invitent les navires, si ce n'est çà et là sur la côte occidentale ; presque partout le nauton*
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nier redoute ses plages tantôt vaseuses, tantôt sablonneuses, tantôt rocheuses, le long d'une mer tourmentée par les cyclones.
HimAïaya. — L'Himalaya fait Tlnde : sans lui les vents du Nord glaceraient Tair de la presqu'île, et dès lors plus de végétations touffues, de plaines exubérantes, de jardins magnifiques, si bien que par ses latitudes la moitié de ce grand pays serait une région tempérée au lieu d'une région tropicale. Mais les flancs noirs de forêts, les cimes d'argent de l'Himalaya arrêtent les nuages emportés vers le Septentrion, et les forcent à se verser sur les gorges où grandissent les fleuves qui vont arroser la plaine. Que l'Himalaya et les monts aussi puissants qui se dressent derrière lui disparaissent avec les plateaux qu'ils suspendent, et l'Inde perdra ses journées de feu, son soleil et son eau : elle ne sera plus l'Inde. Le talus himâlayen coupe si bien la route du Nord aux immenses processions de nuées sorties de la mer des Indes et amenées par les vents réguliers de la mousson, qu'il reçoit plus de pluies que tout autre versant du Globe : à Cherra-Pondji, sur une chaîne au nord de laquelle s'épand le majestueux Brahmapoutre, il tombe par an près de quinze mètres d'eau du ciel, sept fois la chute observée dans les montagnes exceptionnellement pluvieuses de la France, environ vingt fois notre moyenne annuelle, quatre-vingt-cinq fois plus que sur Alexandrie d'Egypte. Ainsi va le monde : au Bengale et à l'Arracan un déluge sans fin, aux Saharas une aridité sans espoir!
Himalaya veut dire Demeure de la Neige. Vhima sanscrit, c'est r^i^ms latin, d'où vient notre mot hiver y d'fcibemus pour himemus, La^ limite inférieure des neiges qui ne fondent jamais y monte, sur le versant septentrional ou versant tibétain, à 5254 mètres, et sur le versant méridional ou versant hindou, à 4 892 mètres d'altitude. Quelle immense quantité de frimas persistants.
neiges et glaces, doit s'amonceler sur les têtes de cette chaîne, puisque des centaines de sommets s y dressent ^u-dessus de cinq mille mètres I On y a déjà mesuré deux cent mm pics : dix-sept ont plus de 7 500 mètres, quarante pto de 7 000, cent vingt plus de 6 000. Le premier parmi ses frères est le Gaurisankar, TEverest des Anglais, le D^QfJunga ou mont de Dieu des Tibétains (8 840 mètres); le I^iijijChinjunga s'élève presque à 8600 mètres; le Dhawal^g^iri (8175 mètrea) groupe autour de ses cinq pics unejçour de sommets neigeux,
Lçt Y^rsant méridional, en face de plus chauds soleils, devifftil. garder moii^s de neiges que les pentes septentrionales, {tournées vers des montagnes glaciales assises elle»mêmes sur de froids plateaux- Or, le contraire a lieu. C'est qu'à l'Himalaya, première et plus haute barrière du côté du sud, se heurte, venant du méridion et commandée^ par les vents, la folle armée des nues, des flocons, deSi vapeurs. Les bassins encavés derrière la chaîne, entre elle et le Karakoroum, entre le Karakoroum et le Kouen-rLoun, les plateaux du Tibet en un mot, sont d'une séchei'esse prodigieuse, parce que l'air, ayant déjà vereé presque toute son eau sur l'Himalaya méridional, ne peut fournir que frès-peu de frimas aux vereants tibétains. De là l'infériorité du Tibet, l'immense supériorité de l'Inde : à l'un les vallées sèches, arides, gelées, venteuses, de troi^ mille cinq cents à quatre mille cinq cents mètres d'altitude^, à l'autre, le soleil, la pluie, l'eau courante, la fécondité, la richesse. Pourquoi faut-il ajouter la fièvre, le choléra, l'énervement?
Et que dire des famines et dçs cyclones? Souvent de longs soleils sèchent les moissons de tout un pays, et des millions d'hommes périssent. Non pas dés milliers, mais des mfZ/ton*, et des provinces hindoues contemplent le spectacle misérable que vit maintes fois l'Europe au moyen âge : un peuple mourant de torture, les uns affolés, les autres, â^ésignés ^t silencieux, avec le typhus, la fièvre et la peste pour les survivants. Les cyclones tuent cent
fois moins, mais leur rapide fureur montre aux humains quelle mince vermine ils sont sur la croûte du Globe microscopique dont ils se disent les rois. En quelques minutes, le ciel noircit, le vent souffle comme pour ébrécher la Planète, il arrive de partout, il monte, il descend, il plonge, il tourne et remplit en criant tout l'air jusqu'aux lourdes nuées. La mer gonfle, les rivières se tourmentent, elles s'enflent de dix mètres, et leurs flots s'écroulent sur la plaine, portant des vaisseaux de haut bord dans les champs rasés avec leurs moissons, leurs fermes, leurs villes et leurs habitants. Dans un seul cyclone, THougli, bras du Gange, a détruit ou disloqué cent cinquante cinq vaisseaux à Calcutta et, l'ouragan fini, vingt mille hommes étaient morts.
Ce nombre de vingt mille vies enlevées par une seule convulsion des vents est aussi celui des hommes que les crochets des serpents empoisonnent dans une année : serpents de terre, serpents d'eau, quatre-vingts espèces de reptiles au venin fatal glissent dans les forêts, les marais et les fourrés de l'Inde. S'ils attaquaient délibérément l'homme, ils dépeupleraient la contrée en quelques jours ; heureusement qu'ils fuient de tous leui*s anneaux au moindre frisson des herbes et qu'ils ne mordent que surpris, irrités, froissés ou foulés, mais quand ils piquent, ils tuent presque toujours : il y a des espèces dont le poison donne la mort en quelques minutes.
Mille fois plus dangereux à nombre égal que le plus haï des serpents, le cobra capelia lui-même, les grands félins dépècent environ six mille hommes par année, ou les blessent si grièvement qu'en les tirant de leurs griffes on ne les arrache à la mort que pour quelques heures. Chaque district a plus ou moins ses tigres mangeurs d'hommes, qui rôdent jour et nuit autour des hameaux et jusque dans les faubourgs des villes. Si l'Inde n'enfermait pas tant de forêts, de djongles, de roseaux trempant dans la vase, l'homme finirait par détruire cet ennemi terrible, qui n'est pas, comme le serpent, presque abso-
lument insaisissable par sa petitesse, sa fluidité, la brusquerie et Tobscurité de sa fuite, en même temps que par Tétroitesse et la nuit souterraine de ses retraites. On peut épier le tigre, le léopard et la panthère, les attirer par des appâts, les prendre au piège, les tuer d'une balle, quelquefois même lutter corps à corps avec eux; et de fait, il y a des hommes d'un courage et d'une froideur admirables, des officiers anglais surtout, qui se sont voués à cette chasse périlleuse. Malheureusement, les bois, les fourrés impénétrables, les sols où l'homme enfonce, offrent des asiles presque inviolables à ces alei'tes adversaires de la race de Prométhée.
Indus, Qange et Brahmapoutre. — AU pied même de l'Himalaya s'étend le Teraï, lisière marécageuse, terre à brouillards malsains, en vue des jardins mêlés de forêts où les Anglais ont bâti leurs sanatorium, stations élevées où l'Européen cherche à se guérir, par l'air frais d'en haut, des miasmes bus dans la chaude atmosphère d'en bas.
Au nord-ouest, l'indus tourne l'Himalaya pour entrer dans l'Inde; à quatorze ou quinze cents kilomètres de l'indus, à l'extrémité opposée de l'arc de cercle décrit par la chaîne (la convexité regardant le sud), le Brahmapoutre contourne également ces montagnes géantes. Entre ces deux fleuves court le Gange, qui n'a pas commencé comme eux de l'autre côté du grand mur himâlayen.
L'indus ou Sind, avant d'entrer dans le bas pays, a coulé derrière l'Himalaya, sur un haut plateau, puis au fond de gorges sinistres, juste assez larges pour qu'il passe en grondant. .Pendant ses huit cents premiers kilomètres, il s'appelle, en monosyllabes tibétains, le Sin-ka-bab, c'est-à-dire la Geule de Lion, et il ne devient l'indus qu'à son alliance avec le Chayouk, rivière plus large que lui, mais non plus abondante, qui descend des bastions du
Karakoroum. Sa pente est si considérable que, né à 6 700 mètres au-dessus des océans, il serpente^ à 300 mètres seulement avant d'avoir fait la moitié de son voyage de la montagne à la mer, quand, devant Attok, il reçoit le Caboul, qui lui amène les eaux d'une partie de l'Afghanistan.
A lAttok, à ce confluent du Caboul, l'Indus est une rivière claii^e et profonde, mais étroite, et qui reste telle pendant ISOïkilomètres ehvironv jusqu'à l'endroit où elle entre définitivement en plaine, pour y gagner aussitôt en largeur, mais y perdre en transparence. A mi-chemin du Caboul à rOcéan, il rencontre, sur la gauche, un courant supérieuri en apparence,; bien qu'un peu inférieur en volume, le Punjnud, etf aval duquel il n'a jamais moins de 1 800 à 2 000 mètres de bord à bord. Le Punjnud porte au fleuve le tribut de cinq rivières du Punjaub ou Pendjab, rivières qui sont, de l'ouest à l'est: le Djélam, l'ancien Hydaspe, venu du mei'veilleux bassin de Cachemire ; le Tchinab, plws grand que les quatre autres; le Ravi, tortueux et. profpiBd, qui passe à Lahore ; le Béas et le Soutledjë : ce dernier commence derrière l'Himalaya, dans les lacs sacrés de Mansarowara et de Rawara Hrad (5 875 mètres d'altitude), puis fend la chaîne par de grandioses défilés où pèse un très-lourd soleil.
L'Indus serpente ensuite au pied des monts Indo-persiques, laissant à gauche les vastes sables du désert de Tharr. Son delta, que forment onze bras, parmi lesquels le Kukywari et le Kori sont les plus importants, est un triste bas-fbnd de mai'ais et de sables. De sa source au golfe d'Oman, ce fleuve .parcourt près de 3000 kilomètres; l'aire de son bassin (110 millions d'hectares) vaut deux fois la France, et l'Indus verse en moyenne 5 550 mètres cubes d'eau par seconde à la mer, 17 500 dans les crues, 1 156 à l'étiage. Comparé au Rhône, il roule un volume double corohie étiage et comme moyenne de l'année, mais le fleuve français ne le cède même pas d'un tiers au fleuve indien quand tous deux sont en grande crue.
Le Gange est de quelques centaines de kilomètres moins long que Tlndus. Les Hindous en ont fait leur fleuve sacré. Le torrent initial, le Baghirati, s'élance, à 4 000 mètres d'altitude, d'une grotte de glace voisine du fameux pèlerinage de Gangotri, et prend le nom de Gange à la rencontre de TAlacananda. En quelques lieues d'une course effrénée, de précipice en précipice, il descend des frimas éternels dans les plaines où l'été ne fuit que devant le printemps, et le printemps que devant l'été, danâ le jardin, le verger et le grenier de l'Inde. A l'issue des monts, à Hardvar, son altitude n'est plus que de 350 mètres environ, pour plus de 2 000 kilomètres qui lui restent à courir jusqu'au golfe du Bengale ; il est déjà fort considérable, mais un grand can^l lui enlevé les six septièmes de ses eaux pour l'arrosement des plaines du Doab. Au-dessous d'Allahabad, le Djumna, plus abondant que le Gange et plus long de 300 kilomètres (1400 contre i 100), mêle aux flots troubles du Gange les flots clairs comme le cristal qui ont serpenté dans la vallée où resplendirent les palais de Delhi et d'Agra.
Le confluent des deux rivières, larges toutes les deux comme deux fois la Loire à Tours en lit plein ou comme la Garonne à Lormont, est un des lieux de l'Inde les plus vénérés par les Hindous. Ils viennent, par milliers nombreux, laver leui^ fautes dans les eaux sacrées qui s'y réunissent à tous les yeux, mais qui ne s'y rencontrent pas seules, puisqu'aux deux fleuves visibles s'ajoute une rivière invisible, la Saravasti, qui descend du ciel même: aussi la réunion du Gange et du Djumna s'appelle-t-elle Triveni, mot qui indique le rendez-vous de trois courants, et non pas seulement de deux. C'est à AUahabad, tout près de la fourche où le Gange double et au delà sa puissance, que se trouve le principal enlacement des chemins de fer de l'Inde, en même temps que le lieu le plus naturel pour la future métropole de l'empire Anglo-Hindou, car l'étouffante Calcutta, campée dans un inarais vénéneux, ne sera pas toujours la capitale de
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deux cent cinquante à trois cents millions d*hommes.
Dès lors le Gange est un grand fleuve, même à Tétiage, en dépit des larges saignées faites par les canaux à ses branches supérieures. Son débit moyen est de 12000, d'autres disent de 15000 mètres cubes par seconde, et son débit de crue, de 34000 : près de trois fois le volume des inondations du Rhône. Il côtoie des champs de riz, d'indigo, de canne à sucre, de coton, auxquels ses arrosages rendent perpétuellement la fécondité ; il passe à Bénarès, la cité sainte où tous les ans des centaines de milliers de pèlerins viennent se baigner dans ses ondes ; il ajoute à ses eaux celles du Ghagra, rivière himâlayenne si abondante qu'elle est presque comparable au fleuve lui-môme, puis il baigne Patna et pénètre dans les marais d'un delta où il se joint au Brahmapoutre. La surface de son bassin est de 95 millions d'hectares.
Le Brahmapoutre réunit les eaux de versants peu connus, mais sûrement très-vastes, peut-être de 150 millions d'hectares ; son débit moyen atteint ou dépasse 11 000 mètres par seconde. On croit, on sait que ce fleuve continue le Yarou, rivière du Tibet. Bien qu'égal au Gange en volume, il a beaucoup moins d'importance que ce rival ; le Gange fit toujours plus grande figure dans le monde : des empires ont vécu sur ses riyes, des villes fameuses y ont lui, puis se sont éteintes, d'autres y brillent encore ; les ruisseaux de sang versés sur ses bords ont souvent décidé du sort de la presqu'île ; c'est le fleuve saint d'un peuple immense ; sa plaine est large et d'un sol généreux ; il est navigable, il irrigue. La Brahmapoutre, lui, n'est qu'une rivière sur des plateaux froids, vides, affreux, et plus bas un gigantesque torrent entre les lèyres d'obscurs précipices, jusqu'au moment d'entrer dans TÂssam, pays où il coule généralement en plusieurs bras, si bien qu'on a rarement une idée de la vraie puissance du fleuve : quand on embrasse du regard le réseau de ses bras, les marais qui les rehent, les îles qui les séparent, on le croit trop grand ; quand on ne voit qu'un bras on le croit trop
petit. Dans l'un des rares travers où il tient entre les deux berges d'un seul lit, à Gohatti, il a 1 509 mètres de large, avec 16 à 17 mètres de profondeur. Or, Gohatti s'élève à 650 kilomètres de la mer, hors du travail de la marée : c*est trois fois l'ampleur de la Garonne à Bordeaux, avec des profondeurs doubles et triples, sans que le flux et le reflux y soient pour quelque chose comme dans l'étalage d'eaux du fleuve bordelais.
L'Âssam est une des plaines les plus sillonnées de rivières et d'arroyos, et les plus humides en même temps que les plus chaudes de la Terre. On y respire un air lourd et miasmatique ; il y pleut de mars à novembre et presque à décembre, et pendant les deux tiers de l'année les fleuves et les rivières, les arroyos qui les relient, les marais qui les continuent, se gonflent et se réunissent en lacs; ils se répandent au loin sur des prairies où paissent des troupeaux débonnaires de rhinocéros gardés aux champs comme des bœufs ; ils envahissent les forêts basses, pleines de moustiques, de serpents aux crochets mortels, de sangsues, de tramants batraciens, sans nommer les singes, les chacals, les sangliers, les ours, les buffles, les petits félins, le tigre, le léopard, l'éléphant sauvage; ils recouvi^ent d'eau bourbeuse les /wifcar», basfonds mouillés plantés en riz.
Le delta des deux fleuves jumeaux, leBanga des Hindous, — notre Bengale, -— est arrêté depuis longtemps dans sa croissance vers l'ouest et vers le sud par une fosse marine de quatre mille mètres de profondeur, le Gouffre sans fond, le Great Swaich des Anglais, situé à cinquante kilomètres en avant des embouchures. Là s'engloutissent les^vases, les détritus, et dans les inondations des îles de boue tout entières. Cette cuvette sous-marine, qui ne sera comblée que dans le lointain des âges, reçoit les bras du double fleuve : le Gange propre, dont l'embouchure, encombrée d'îles et de fanges, se mêle au Brahmapoutre, est le bras le plus oriental ; le plus occidental est l'Hougli, que les navires de 600 tonneaux remontent
jusqu'à Calcutta. L*Hougli, Gange commercial, restera tel jusqu'à un bouleversement des vases deltaïques.
Le delta du Gange, un des plus vastes du Globe, est un filet de fleuves silencieux qu'un violent mascaret parfois soulève et fait bruire ; un réseau d'îles où rôdent le tigre, l'éléphant, le rhinocéros et la panthère ; un chaos de lacs amers, de flaques vaseuses, de terres fluides, d'eaux terreuses, de rives incertaines faites par une inondation, détruites par une autre, de champs incultes, de champs de riz. C'est un fœtus de la terre et des eaux. Sous une humide chaleur, des poisons y rampent dans l'air des lagunes : là naquit le choléra qui a fait le tour du monde, là couve peut-être quelque grande épidémie de l'avenir. La partie la plus marécageuse du delta, et la plus voisine de la mer, porte le nom de Sunderbands. A l'orient du Brahmapoutre, qui entraîne deux fois plus de limons que le Gange, la terre gagne rapidement sur la mer.
La région parcourue par ces trois grands fleuves, entre l'Himalaya presque infranchissable au nord et les monts Yindhya, faciles à franchir, au sud, prend environ la moitié du pays et forme l'Inde chaude. Pour l'abondance des pousses, l'éclat, la force, la fougue des plantes, ses terrains inclinent vers deux pôles. Le pôle de l'infécondité, le Sahara hindou, c'est le désert de Tharr, près du delta de l'Indus: qu'on y arrive du nord, du sud, de Test, de l'ouest, le jardin devient désert, et la forêt avec ses clairières à l'horizon borné se change en sables sans limite éparpillés au loin par le vent. Le pôle de la fécondité, le delta putride, électrique, humide, orageux du Bengale, touche à la grande Calcutta.
Décan t CSates, fleaves déeantoBS, Nerbndda. — -
L'Inde méridionale, le triangle baigné de flots, s'étale sous les Tropiques et môme se rapproche beaucoup de
i'Équateur par sa pointe terminale ; il y fait cependant moins chaud que dans l'Inde gangétique. Comparée à celle-ci, c'est l'Inde tempérée, excepté sur la zone mince des côtes, car le long du rivage , sur la mer d'orient comme sur la mer d'occident, les vents du large diminuent peu la chaleur tropicale, et souvent même l'augmentent, quand de l'Océan s'élèvent d'épais nuages électriques.
L'Inde triangulaire, le Décan , sur ses plateaux élevés de six cent cinquante à huit cents mètres, et même à mille mètres vers le sud, diminue le danger de ses latitudes tropicales par la salubrité de ses altitudes. L'Européen qu'affaiblit jusqu'à presque en mourir l'humide chaleur de la c6te peut fuir facilement de l'étuve où il ne sait comment respirer; il n'a qu'à cheminer pendant quelques heures sur le flanc bienfaisant des monts du littoral, et, dès qu'il en a franchi l'arête, il revit à l'air revigorant, frais et très-sec du plateau, sur lequel il pleut dix fois moins qu'au bord de la mer : tandis que sur le rivage de Malabar il tombe annuellement sept ou huit mètres de pluie, on en reçoit à peine 60 centimètres à Pounah, ville du Décan protégée contre les nuées marines par les courtines de la montagne côtière.
Au nord, le Décan s'accote aux monts Vindhya (2 000 — 2300 mètres), que côtoie la vallée du Nerbudda, profonde, étranglée, malsaine, du moins dans son trajet inférieur. A l'ouest, très-près de la rive océanique, s'échelonnent en terrasses les Gates occidentales (mont Taddiamdamala, 1 735 mètres), aux versants chargés de bois de tek, de sandal et d'ébène. A l'est, les Gates orientales, plus basses que les occidentales et plus éloignées de la mer, s'ouvrent sur la côte sablonneuse et malsalubre de Coromandel pour laisser passer trois fleuves, la Godavéry, •le Kistna, la Gavéry, qui ont traversé le plateau dans toute sa largeur, étant nés sur les Gates d'occident à une faible distance de la mer de Bombay. Porté par les Gates, le Décan a tous les droits au nom de Balagaty qu'on lui donne souvent dans l'Inde, et qui veut dire au-dessus des
Gates, par opposition au pays de la côte, Payîngat, au-dessous des Gates.
La Godavéry, dans son cours de 1 450 kilomèti^es, recueille les sources et les courants temporaires d'un bassin d*un peu plus de 51 millions d'hectares, au delà d'une demi-France. Elle entre dans le golfe du Bengale, sur l£i côte d'Orissa, par deux bras enfermant un delta dont les champs de riz, de maïs, de canne à sucre, de tabac, de coton, d'indigo, sont annuellement fécondés par les débordements du fleuve. Yanaon, enclave française, touche à la branche septentrionale de ce delta. Le Kistna ou Krichna parcourt près de 1 300 kilomètres, dans un bassin presque aussi vaste que la Godavéry, puisqu'il a plus de 28 millions d'hectares; il expire en mer par un ample chenal,, sur la côte de Coromandel, au sud du delta de la Godavéry. Ainsi que beaucoup de rivières du Décan, il entretient de nombreux canaux d'irrigation, et en un point de son cours, la digue d'Anakatt, longue de 1 160 mètres, haute de 7, épaisse de 4, retient en lac assez d'eau pour arroser 400 000 hectares.
La Cavéry est beaucoup plus courte que les deux autres fleuves du Décan, puisqu'elle ne fait, tous circuits compris, qu'un voyage de 760 kilomètres, et son bassin, bien moins étendu que celui de ses deux rivaux, ne couvre guère que 8 millions d'hectares. Arrivée sur le rebord du plateau de Mysore, elle s'abat aux cascades de Chiva, par un premier bond de 113 mètres, que suit un «aut plus terrible encore de 140 mètres, puis, s'épanouissant en delta, elle pénètre par diverses rivières dans le lac qui n'a pas de bords. On évalue sa portée moyenne à 488 mètres cubes par seconde ; en grande crue, elle roule 9 000 mètres, le Kistna 35 000, la Godavéry 40000, la Mahanaddy, fleuve qui répond à un bassin de près de • 15 millions d'hectares, et qui s'achève dans le golfe du Bengale entre le Gange et la Godavéry, plus de 50 000. Ces énormes débits de trois, quatre ou cinq fois le Rhône ou la Loire dans leurs terribles transports, donnent une
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idée de la violence des pluies qui tombent sur ce versant de rinde. Karikal, colonie française, est Tune des villes du delta de la Cavéry.
Quant au Nerbudda ou Narmada, que le Décan septentrional fait descendre vers la mer de Bombay, ce fleuve charmant, fils des monts d^Amarkantak, coule sans grands détours vers Toccident pendant 1 200 kilomètres. C'est lui qui passe dans Tadmirable couloir des Roches de marbre, près de Jubbulpore. Il n'a ni Tampleur du Gange, ni son bassin fait pour plus de cent millions d'hommes, mais sa sainteté dépasse la sainteté même du fleuve de Bénarès. Dans une quarantaine d'années, les âmes altérées auront soif de ses seules eaux, les pèlerins y laveront leurs péchés, les malades voudront expirer dans son onde, les morts flotteront au fil de son pur courant, les bûchers fumeront sur ses rives. Car le Gange n'a reçu des dieux hindous que cinq mille ans de sainteté suprême, et ces cinquante siècles finiront avant que notre génération ait disparu tout entière.
Au sud de la presqu'île, dans le massif où s'enracinent à la fois les deux Gates, le Dodabetta (2 680 mètres) serait le géant de l'Inde méridionale, si un pic des monts Ânamallay n'avait pas 150 mètres de plus : il s'élance au-dessus d'une dépression curieuse, appelée le Gap, mot anglais qui veut dire brèche, ouverture. Le Gap, de l'autre côté duquel pointent les Alighiri ou monts de Travancore, n'a pas plus de 130 mètres d'altitude ; il établit un pas- . sage entre la côte de Coromandel et la côte de Malabar, malheureusement trop au sud. Son importance serait bien autre, s'il ouvrait une route entre les deux mers sous la latitude de Goa ou de Bombay.
Le Décan l'emporte de beaucoup en salubrité sur l'Inde * septentrionale, et l'Européen ne s'y flétrit pas comme sur les aliuvions du Gange. En certains districts, ce plateau est un des rares pays du monde attiédis par le souffle du soi-disant printemps perpétuel de tant de climats trop célébrés. La fertilité qu'il tire de son sol, de ses rivières
innombrables, de son climat, n'empêcherait pas toujours cette riche presqu'île d'être visitée par les famines qui, du delta de l'Indus au delta du Gange et des plateaux à l'Himalaya, font souvent descendre des générations entières dans le royaume des Ombres ; mais des milliei^, plus que cela, des dizaines de milliers de réservoirs artificiels gardent au-dessus du niveau des vallées assez d'eau d'irrigation pour résister aux longues sécheresses* Dans la seule Présidence de Madras, on compte soixante-trois mille de ces réserves, parmi lesquelles il en est de trèsvastes: ainsi celle de Ponairy a 18 000 hectares, celle de Veranum prés de 10 000. Le gouvernement anglais médite aujourd'hui de fort grands réservoirs: celui de Kanham, qui disposera de 650 millions de mètres cubes, arrosera 180000 hectares dans le pays de Nagpore.
Climats et races de l'Inde : premiers habitants, Invasion des Aryas. — L'Inde a tous les climats : celui du Pôle dans le haut Himalaya, celui du ciel chaud ou tempéré dans les monts moyens, celui du Tropique dans le Bengale, le long du Gange, au bord de l'Liduset sur les littoraux. Ayant tous les climats, elle produit tout ou pourra tout produire. Sa mer a les perles, ses montagnes ont le diamant, tous les métaux, la houille. Au riz, aux bananes donnant à terrains égaux cent trente-trois fois autant de nourriture que le blé, à la canne à sucre, au coton, au cafier, aux plantes qui portent les épices ou les arômes, au mortel pavot d'où sort l'opium, père des vains songes, au tabac, cet opium de l'Occident, à l'indigo, se sont ajoutés, dans ces derniers temps, le thé et le quinquina : ce dernier se cultive maintenant dans l'Himalaya, dans le Décan, à Geylan, entre trois cents et deux mille mètres d'altitude, surtout vers neuf cents.
Avant l'ère historique, l'Inde appartint à des peuplades noires ou négroïdes, auxDasyous et auxMletchas, autoch-
thones se rapprochant peut-être de la pauvre race australienne. Quelques-unes de ces tribus premières existent encore dans des gorges reculées du Décan.
A ces indigènes succédèrent des nations plus puissantes, probablement arrivées du Tibet par le Brahmapoutre, des gens de racejaunequi,par leurs alliances avec lesautochthones, créèrent les peuples dravidiens, Tamoules, Malabares, Télingas, Touîouvas, Carnates, encore debout de nos jours dans le Décan, et ayant gardé des langues originales. Enfin d'autres hommes de l'Asie septentrionale, ceux-ci venus du Touran par la passe du Caboul, s'établirent dans le pays de l'Indus et jusqu'aux monts Vindhya, et devinrent la souche des Jâts.
A leur tour, ces conquérants divers furent soumis par des envahisseurs blancs, les Aryas. Arrivant on ne sait trop de quelle partie de l'Asie du centre, les Aryas qui allaient dompter l'Inde se séparèrent, environ 2000 ans avant notre ère, de leurs frères les Éraniens, puis par la grande porte de l'Occident, la vallée du Caboul, ils pénétrèrent dans le pays de l'Indus et du Gange. Sans doute ils étaient en petit nombre, et tout à fait incapables d'absorber les peuples qu'ils faisaient fuir devant eux, mais ils avaient la supériorité de l'intelligence, de meilleures armes, une organisation plus parfaite^ une langue magnifique, une re- Mgion avec de belles hymnes ; avec cela ils purent vaincre, «tonner, gagner l'Inde propre, puis gravir le Décan, en perçant la foule des autochthones flétris du nom de Souriras, des Touraniens ou Jâts et des diverses nations dravidiennes.
Les vaincus se mêlèrent aux vainqueui's en proportions inconnues. Ainsi s'altéra la blanche noblesse du visage aryen ; et en revanche, ainsi s'acclimatèrent sans trop de perte les conquérants du Nord sous un climat qui les aurait détruits ; l'infusion du sang des autochthones conserva les familles des aventuriers aryas dans l'Ai'yavarta, qui s'appelait aussi TAryaboumi ou l'Aryadeça. (Ces trois noms désignent les bassins de l'Indus et du Gange).
Décan fut parcouru, ravagé, disloqué, mais il maintint ses races et ses langues.
CSrandeur et décadence. Brahmanisme, bouddhisme. Sanscrit et pâli. — La conquête de ce grand territoire achevée, les Aryas hindous qui n'eurent point la
Hindous du Décan.
force, faute de nombre, d'assimiler les peuplades inférieures qu'ils avaient rencontrées sur le sol de la presqu'île, leur imposèrent en partie leurs idées religieuses, leurs coutumes, leur verbe. Les temps qui précédèrent la conquête d'Alexandre nous montrent, sur les deux fleuves, des villes opulentes, pleines d'hommes passionnés pour les songes de la philosophie et parlant la plus belle langue de la Terre, le. sanscrit, plus riche, plus fort, plus élégant, plus ample, plus sonore que le grec lui-même.
Alors florissait dans sa jeunesse la religion de Bratuna, qui tremble aujourd'hui dans la décrépitude. Les castes qui divisent encore la nation étaient déjà constituées depuis longtemps; le peuple, insouciant d'un servage dont il se consolait par les espérances d'outre-tombe, la poésie et le soleil, obéissait (sauf les guerres civiles amenées par les ambitions des princes et la diversité des sangs) à l'aristocratie sacerdotale des brahmanes et à l'aristocratie militaire des rajahs. Alors, la philosophie indienne, si fameuse dans l'antiquité, bâtissait amoureusement des systèmes, mais le triomphe du sanscrit était la poésie : peu de langues ont produit des épopées pareilles au Mahabharata, au Ramayana, poèmes de cent mille et tant de lignes diffus et confus, mais traversés d'admirables vers. En même temps, les sculpteurs creusaient, dans la profondeur du rocher, des temples souterrains où vit encore un peuple de statues colossales. Sur le Décan, à Ëllora, toute une montagne a été fouillée ; elle est devenue un labyiinthe de temples obscurs, remplis de statues des dieux et de bas- reliefs taillés, dans un basalte noir.
Cinq cent soixante ans avant l'ère chrétienne, un honmie de sang royal, né au pied des monts du Népaul, Çakyasinha ou le lion de la famille de Çakya, sortit de la vie contemplative sous le nom de Çakyamouni ou le solitaire, l'ascète de la famille de Çakya ; il proclama tous les hommes frères et repoussa l'étagement des castes. Cette doctrine devint une religion complète qui absorba les dieux hindous; elle prit de son fondateur, que Tadmiration des néophytes avait appelé le Bouddha ou la Sagesse, le nom de bouddhisme, sous lequel elle est aujourd'hui fort répandue, et aussi fort corrompue et tout à fait détournée de sa simplicité première par l'exégèse de ses docteurs et les rites de ses prêtres. C'est un ensemble de formules, de pratiques, un marmottage de prières.
Vers notre an mil, les bouddhistes furent chassés de rinde, et maintenant leur religion, celle du monde qui a le plus d'adhérents, a son point d'appui hoi*s de la
terre du Gange : des centaines de millions d*hommes la professent dans le Népaul, au Tibet, à Ceylan, en Indo- Chine, en Chine, en Mongolie, en Mantchourie, au Japon, dans TÂsie Centrale, dans les toundras de la Sibérie et jusque sur les rives de la Volga. Le pâli a disparu de rinde en même temps que les bouddhistes qui priaient et qui chantaient dans cette langue ; mais ayant eu l'honneur de porter les exhortations, les sentences, les paraboles du saint prédicateur aux oreilles des peuples, cet idiome d'un pays riverain du Gange inférieur est devenu et resté le langage sacré du bouddhisme. Maintenant encore dai^s les temples, les chapelles, les cloîtres de la plus grande partie de l'Asie, d'innombrables ecclésiastiques Tânonnent sans lé comprendre. Et dans cette liturgie vieille bientôt de deux mille cinq ans, vivent toujours quelques débris d'un héritage bien plus antique, des lambeaux de sanscrit que les prêtres et les moines bouddhistes entendent moins encore* que le pâli de leur rituel. Quant au sanscrit, c'est la langue religieuse des brahmanistes, l'étude constante des brahmanes ou prêtres de Brahma.
A l'origine le pâli était au sanscrit ce qu'un patois obscur est à la langue polie qu'emploient les rois, les prélats, les juges, les écrivains et les poètes ; c'était un jargon méprisé de haut par les « sanscritistes, » un langage prâcrit, ce qui veut dire naturel ou vulgaire, tandis que sanscrit signifie parfait. Pourtant lé sanscrit est mort avant les idiomes prâcrits : ceux-ci, sous divers noms, vivent encore. Ainsi dans l'Occident, le fier latin, d'abord langue de la conquête, du commandement, du droit, puis langue de la religion, a péri, laissant après lui un coin du temps et de l'espace à cinq ou six filles de la lingua rusticûj qui était l'auvergnat, le limousin, le charabia de l'Empire.
Après l'apparition du Bouddha, à partir d'Alexandre le Grand, l'Arya hindou, d'ailleurs infiniment mélangé d'éléments jaunes et noirs, et très-indigne déjà du nom
d'homme blanc, semble énervé par les langueurs de son beau climat. 11 dit avec le proverbe arabe : « Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis, mort que couché ; » il dit avec les Mille et une Nuits : « Qui entre dans la nuit et la mort accourcit son mal, car le bonheur n'est pas dans le mouvement. )) Au neuvième siècle de notre ère arrivent les cavaliers arabes, déjà maîtres d'une partie du monde ancien ; ils cherchent à imposer la loi du Prophète à rinde; l'Inde résiste, et ne devient point musulmane en bloc comme la Perse, la Syrie, l'Egypte et le Maghreb ; mais à partir de ce moment, elle voit souvent descendre des plateaux éraniens, et entrer chez elle parla voie du Caboul, des invasions de mahométans appartenant plus ou moins à trois races, à l'éi'anienné, à l'arabe, à la touranienne.
Au seizième siècle, un descendant de Tamerlan fonda le célèbre empire mahométan de Delhi dont l'Europe se faisait conter avidement les merveilles. L'empire du Grand Mogol disparut à son tour, et après les Portugais, les Hollandais, les Français, l'Anj^deterre prit la prépondérance dans l'Inde, puis s'empara définitivement du pays, et de nos jours, tout ce que les Anglais n'y possèdent pas directement leur appartient réellement sous une vaine apparence d'autonomie. Sans parler de leur province indo-chinoise, ils y régnent immédiatement sur plus de 230 millions d'hectares, sur plus de 190 millions d'habitants, près du septième de la race humaine. Les États feudataires, les États indépendants, les pauvres possessions françaises et portugaises font ensemble, pour compléter l'Inde, environ 190 millions d'hectares, avec près de 50 millions d'âmes.
Races et langues de l'inde ffanffétiqne et du Décaa. li'ourdou ou hindoustani. — Comme races, il faut distinguer l'Inde septentrionale et le Décan. Dans l'Inde septentrionale, le sang des Aryas a pris part à la formation des peuples divers qui vivent sur le Gange, le Brahma-
poutre et Tlndus, non pas une part prépondérante, comme on le prétend quelquefois encore, puisqu'il s'y est presque noyé dans une mer d'éléments de toutes sortes : éléments jusqu'à un certain point de même nature tels que le persan, l'afghan ou pathan, l'européen moderne ; éléments
Hindous.
plus éloignés comme l'arabe ; éléments absolument hétérogènes comme le sang des Dravidiens, des Tibétains, des Touraniens ou des Mongols, et surtout celui des autochthones à peau noire. Dans le Décan, le sang de la famille humaine universellement reconnue comme supérieure à toutes les autres a peu ou point aidé à la création des peuples, qui sont restés en somme des Dra-
538 GËOGRilPHIE.
vidiens, c'est-à-dire des hommes jaunes entés sur des hommes noirs.
Les maîtres de ce prodigieux empire, les Anglais ne sont point nombreux, 130000 au plus ; ils commandent, ils dirigent des plantations ou de grandes usines, ils font le commerce. Entre eux et les indigènes se placent deui espèces de métis : les Eurasiens, demi-sang anglo-hindous méprisés par leurs pères britanniques, comptent à peu près 800000 personnes ; les Topassi, bâtards des Portugais et des femmes du pays, sont environ 500 000. Les Européens résistent mal au climat de Tlnde, spécialement à celui des plaines du nord, où, sur mille, ils perdent en moyenne tous les ans quatre-vingt-quatorze des leurs, tandis que dans les sanatorium de THimâlaya et des Gates la mort ne récolte annuellement que vingt Blancs sur mille. Dans la grande montagne du nord, et sur le plateau du sud, la vie des hommes de TOccident n'est pas très -sérieusement menacée, et l'on a même conmiencé de coloniser l'Himalaya avec des émigrants anglais. Cette entreprise, qui peut réussir là, serait sûre d'échouer dans le reste de la presqu'île ; dans l'Inde comme partout ailleurs, les Portugais semblent le peuple européen le plus apte à triompher du Tropique : si leurs colons avaient été plus nombreux, leur domination plus longue, ils auraient couvert la contrée de leurs rejetons; mais les Anglais ne sont pas cosmopolites au même degré que les « fils de Lusus. »
La langue la plus importante de l'Inde se nomme Thindoustani ou l'ourdou ; ce dernier nom, mot de langue mongole, signifie camp^ et il rappelle comment naquit l'hindoustani : dans l'ourdou, c'est-à-dire dans le camp, ou si l'on veut dans le palais des empereurs de Delhi, retentissaient trois langages, le mongol, langue maternelle de la dynastie, le persan, langue littéraire et distinguée de l'Asie, l'arabe, langue religieuse des mahométans. En se mariant avec le parler du pays, l'hindoui, dialecte prâcrit, ces trois idiomes firent naître l'ourdou, parlé
maintenant par cent millions d'hommes, en quatre-vingts patois. Ce jargon bâtard est devenu langue officielle et commerciale ; c'est en définitive le verbe général de l'Inde, celui auquel appartient l'avenir, et il tend de plus en plus à restreindre, dans les hautes classes, le persan resté de bon ton jusqu'à nos jours, et dans les classes pauvres les divers patois, dialectes et langues qui l'environnent. L'hindi sert à quarante millions d'agriculteurs ; c'est un langage prâcrit. Dans le Bengale, on parle beaucoup le bengali, qui est également prâcrit, comme aussi le guzarate et le mahratte dans la Présidence de Bombay.
Dans le Décan régnent des langues absolument étrangères au sanscrit et aux patois prâcrits : le télinga ou télougou, fort doux, trés-harmonieux, sert à quatorze millions d'hommes. Le tamil ou tamoul, plus souvent appelé malabare, sert à dix millions d'hommes au moins ; il a de grandes qualités, de la force, de la pureté, de la richesse, des formes développées , si bien qu'on a pu le parer justement du surnom de sanscrit dravidien. Le canarèse est employé par cinq millions de personnes, le malayaiam par trois millions, le toulouva ou toulou par 500 000, etc. En tout, trente-cinq à quarante millions de Décaniens usent des langues dravidiennes.
L'anglais, fort répandu, prend tous les jours plus d'influence comme idiome de la haute société, de la politique, des principaux journaux, mais il ne peut prétendre à remplacer l'ourdou, parlé par plus d'hommes qu'il n'y a d'Anglais dans le monde.
Relierions et castes. — A l'exception d'une quarantaine de millions de musulmans et de cinq millions de bouddhistes ou de chrétiens, l'Inde professe le brahmanisme, la religion de ses vieux hymnes et de ses grands poèmes : elle adore Brahma, l'être préexistant dont le trône couronne la fabuleuse montagne de Mérou, centime de la Terre et prétendue source de l 'Indus et du Gange. Brahma crée, Yichnou conserve, Siva détruit. Les petits
dieux et démons fourmillent. Les animaux, dans le corps desquels la divinité s'incarne souvent, et où se réfugient par métempsycose les esprits des morts, sont plus respectés, plus aimés, mieux traités par les Hindous que Ifâ humains leurs frères. La vache, par exemple, est extrêmement révérée. Il y a, ou il y a eu, dans ce pays sympathique à nos muets compagnons dans la vie, des hôpitaux pour les bêtes blessées, vieilles ou malades, oorame nous avons nos jàôtels-Dieu, nos hospices d'incurables, nos Invalides. Aussi notre mépris hautain des vies inférieures est-il une abomii;iati0n pour les Hindous, qui appellent l'Europe l'enfer des animaux: nom que lui valent bien ies barbaiTises de nos abattoirs, les brutalités de nos charn-etiers et;les exploits de nos chasseurs. Et tandis que les âïiwaux sont ainsi respectés et choyés, une hiérarchie sévère a longtençs parqué, et à un moindre degré parque encore les Iwmmes en castes qui de haut en bas se méprisent, et de bas en haut s'envient et se haïssent. La caste supérieurcf^'oelle des brahmanes ou prêtres de firab^ma, nous rqprésente plus que toute autre les anciens Ai'yas, quoiqu'elle sa^ soit extrêmement mêlée, malgré l'orgueil sacerdptal et la fierté de race. Elle regarde de haut les kchatryas ou guerriers : ceux-ci, dans l'origine, étaient des |Aryas, ceux précisément qui conquirent le pays ; détruits par les brahmanes eux-mêmes, en un jour funeste à la race blanche dans l'Inde, ils furent remplacés par d'autres guerriers, de sang non aryen, par des Jâts touraniens ; et plus tard, cette seconde caste reçut dans son sein d'autres batailleurs dont la patrie précise nous est inconnue, les Radjpoutes, que d'ailleurs toutes les apparences rattachent au tronc des Aryas. Les descendants de ces derniers conquérants, qui pénétrèrent dans l'Inde par la pMte du Caboul, vers le quatrième siècle après Jésus- Christ, ont donné leur nom au Radjpoutana, pays à l'est du grand désert de Tharr, entre l'Indus et Delhi. Ce sont les plus braves, les plus énergiques, les plus « hommes » des Hindous, avec les « indomptables » Sikhs du Pun-
jaub, qui font partie des 25 à 30 millions de Jâts touraniens peuplant le nord-ouest de l'Inde.
A leur tour, les kchatryas ont fort peu d'estime pour les vaïchyas , caste où domine le san^ touranien : les vaïchyas, gens de boutique et propriétaires, sont la dernière des classes nobles. Au-dessous d'eux viennent les descendants des Noirs ou Négroïdes autochthones et des envahisseurs pré-aryens qui s'allièrent avec eux : ce
Hôtel de ville de fiombay.
sont les impurs soudras, terrassiers, ouvriers, domestiques. Enfin, les soudras eux mêmes ont à dédaigner comme on les dédaigne, car plus bas qu'eux grouille le monde des gens sans caste, tels que les parias, ces mortels tellement abominés et maltraités que leur nom, dans nos langues modernes, désigne le misérable par excellence.
villes. — L'Inde se divise en trois Présidences : le Bengale, la Présidence de Bombay et celle de Madras.
Elle renferme une vingtaine de villes ayant cent mille âmes et au-dessus.
Calcutta est la capitale de la Présidence du Bengale, en même temps que de toute Flnde, et la résidence du viceroi anglais. Bâtie sur THougli, bras du delta du Gange, elle doit sa haute fortune à l'Angleterre. Avant la codquéte il y avait là un marais désert, que remplace une ville de 450000 habitants (9000 Européens, 15000 Eurasiens), et de près de 800 000 avec les faubougs. La Ville Blanche (( ou Ville des Palais » brille de magnificence, la Ville Noire ou ville des indigènes est sordide. Des soleils terribles, le défaut de pente du sol, l'impureté des eaux, y « engraissent » la mort : durant certains mois, le séjour de Calcutta est pernicieux pour les Européens ; l'administration, les hauts personnages, les riches Anglais se réfugient alors à Simla, .charmant sanatorium de l'Himalaya. — L'ancienne capitale du Bengale, Mourchidabady sur un bras du delta, n'a plus aucune importance ; Ganda, qui fut aussi la métropole du Bengale, levait également ses murs dans le delta, entre les deux grands fleuves : ses ruines couvrent il 000 à 12000 hectares; or, l'orgueilleux Paris n'en a même pas 8000.
Bom% (650000 hab., dont 10 000 Européens et Eurasiens et beaucoup de descendants de Portugais), ville des plus commerçantes, occupe une île de l'Océan Indien très-rapprochée du continent, sur la côte occidentale du Décan : elle a dans son voisinage les deux petites îles de Salcette et d'Eléphantay fameuses par leurs temples souterrains, pourtant moins beaux que ceux d'EUora.
Sur la côte orientale du Décan, Madras compte 16 000 Européens ou Eurasiens sur 400 000 habitants. Ainsi que Calcutta, elle a sa belle « Ville Blanche » et sa laide « Ville Noire. » On ne connaît guère d'aussi mauvais port, ni de climat plus brûlant.
Lucknow (285 000 hab.) rassemble de riches palais, des maisons européennes et des huttes d'argile sur le Goumtf, affluent de droite du Gange.
Hydérabad (200000 hab.), la plus grande ville du Décan, dans le bassin du Kistna, est peu éloignée des
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GEOGR. RECLUS. — î. "^
mines de diamants» de Goiconde, jadis passées en proverbe comme Tor du Pérou.
, Gwalior (200000 hab.), au sud d'Agra, sur un ruisseau du bassin du Djumna, doit son surnom de Gibraltar de rinde à tine forteresse établie sur une colline escarpée commandant de cent mètres une vaste plaine.
Bénarès (175000 hab.), la ville sacrée, le centre religieux du brahmanisme, vante ses mille et mille pagodes, ses quarante mille brahmanes et fakirs, son Gange, où se purifient des pèlerins sans nombre. Gomme Calcutta, elle a beaucoup de palais, et encore plus de chaumières, avec des singes sur les toits.
Patna (160000 hab.) borde Je Gange au-dessous de Bénarès, c'est-à-dire sur la route entre la métropole religieuse et la capitale politique de l'Inde.
Sur le Djumna, en amont d'Agra, non loin dessables du désert de Tharr, Delhi garde 155 000 habitants à peine : elle en avait douze ou quinze fois plus quand c'était le séjour du Grand Mogol et la première ville de la Terre. On ne sait pas de cité qui ait été plus souvent anéantie, et qui se soit plus souvent renouvelée : déjà, dans une antiquité reculée, elle fut, sous le nom d'Indrapastha, la ville maîtresse de l'Inde. Comme devant Ispahan, Tamerlan éleva devant ses portes de hauts monticules de têtes séparées du tronc par le sabre.
Cachemire ou Srinagar (150000 hab.) servait de résidence estivale au Grand Mogol. C'est le chef-lieu d*uiipa;s universellement loué pour son doux climat, sa ceinture de montagnes neigeuses, hautes de 6 000 mètres, ses lacs bleus et la fraîcheur de sa principale vallée où le Dj^tti serpente. Placée à 1 750 mètres environ d'altitude» die doit son nom de Venise Orientale aux nombreux caiiMx du Djélam. Dans la campagne, des platanes giganto»ques ombragent des palais d'où la vue est sublime qmaid on regarde en haut les géants de la Terre, ravissait quand on contemple en bas la vallée que les poètes hindous, persans et arabes, on! nommée le chef-d'œuvre de
Le palais de Lahore.
la nature. C'est au moins celui de THimâlaya» cette montagne pour ainsi dire inhumaine, où Ton marche pendant des semaines sans rien voir de souriant et d'intime, toujours entre pic et précipice, ou sur des plateaux mortels, sous un vent qui cingle, au milieu des pierres, des. glaciers et des neiges.
Jondpore (150000 hab.), chez les Radjpoutes, touche aux sables immenses qui vont des monts Aravalli, bastion détaché de l'Inde Centrale, à la rive gauche du grand fleuve Indus.
Sur le Djumna, Agra (145000 hab.) fut, du temps du grand Abbas, une des brillantes villes du monde. Elle a conservé quelques-uns des plus beaux monuments de rinde, forteresses, palais, mosquées, arcs-de-triomphe, mausolées, et au loin d'immenses débris autour de l'enceinte.
Bangaloré (14S000 hab.), sur le plateau de Mysore, dans le Décan méridional, à distance à peu près égale de la côte de Coromandel et de la côte de Malabar, a, diton, les cieux les plus sains et les plus agréables de l'Inde : c'est qu'elle est assise à 900 mètres au-dessus des mers.
Baroda (140000 hab.)> séjour d'un Guicowar, despote indigène, est situé au nord du Nerbudda, près du golfe de Cambaie, pas très-loin de Surate, jadis ville très-illustre €t très-commerçante : Surate eut 500 000 âmes ; il lui en reste 70 000, et son trafic est mou, le fleuve qu'elle borde, à 30 kilomètres de la mer, le Tapti, étant peu navigable et gêné par une barre inconstante.
Amritsir (136 000 hab.), dans le Punjaub, chez les Sikhs, qui ont été difficiles à dompter, qui sont malaisés à tenir, s'élève entre les rivières Béar et Ravi, à l'est d'une ville bien plus connue, quoique n'ayant pas tout à fait cent mille âmes : cette ville se nomtne Lahore; elle longe la rivière Ravi et commande à tout le Punjaub, ce pays qui fut le terme, non pas de l'ambition d'Alexandre, mais de l'endurance de ses Macédoniens.
INI>E. 549
Ahmedahad (\n 000 hab.), fort déchue depuis le dixseptième siècle, est bâtie sur un tributaire du golfe de Cambaie.
Cawnpore (115 000 hab.), sur le Gange, doit sa renommée aux terribles souvenirs de la révolte de 1857, qui faillit arracher Tlnde aux Anglais. Albion a triomphé de cette prise d'armes redoutable, mais sa domination sur les 250 millions d'hommes de la plus belle des péninsules du monde n'est point sûre d'un long avenir : ne colonisant point le pays, les « Anglo-Saxons » n'y forment qu'un camp, et tel désastre dont nous ne prévoyons pas la date pourra leur faire plier les tentes.
Allahabad (106000 hab.) regarde le confluent du Gange et du Djumna.
Bareilly (105000 hab.), entre le Gange supérieur et rflimâlaya, a beaucoup perdu de son rang. D'ailleurs, dans un pays comme l'Inde, peuplé depuis tant de siècles, et depuis tant de siècles constamment envahi,- bouleversé, changeant à chaque instant de maîtres et oscillant perpétuellement autour de nouveaux. pôles de puissance, de commerce et de luxe, on ne compte pas les cités qui furent très-grandes et qui sont aujourd'hui moyennes ou petites, ou qui même ont disparu, et perdu quelquefois jusqu'à leur nom.
Un certain nombre d'autres cités approchent de cent mille âmes, ou dépassent largement cinquante mille : cités dont plusieurs sont aussi inconnues de la plupart des Européens que peuvent l'être ces grosses villes chinoises dont généralement nous ne soupçonnons môme pas l'existence. Mais presque toutes ont des noms sonores qu'on n'oublie pas; plusieurs d'entre elles conservent des monuments brillants, autrement nobles que les kiosques, les pagodes et les tours à porcelaine de la Chine. Tout au moins gardent-elles des souvenirs d'une histoire qui nous émeut plus que toutes les chroniques du fade empire de Pékin.
États Indépendants. — Les deux seuls États indépendants ayant quelque puissance, le Nipal et le Boutan, couvrent les pentes méridionales de l'Himalaya, le premier au nord du Gange et le second au nord du Brahmapoutre.
Le Nipai ou Népani, Yaste de quatorze millions d'hectares, s'étend en longueur bien plus qu'en largeur, de la zone' basse, étouffante, fiévreuse, du Téraï, jusqu'aux sommets des pics les plus élevés de l'univers. Il a donc, dans son étroitesse, tous les climats, toutes les végétations, tous les contrastes du monde. On lui donne 2 millions d'habitants, Hindous, Tibétains ou métis de ces deux races, les uns brahmanistes, les autres bouddhistes. L'ourdou tend à y devenir la langue générale, mais on y parle en- . core beaucoup d'idiomes divers dont le principal est le ^éouari, parent du tibétain, et par conséquent de texture monosyllabique. Khatmandou, la capitale, renferme 50000 âmes.
Le Boutan, qui ne prend pas cinq millions d'hectares, s'adosse aux versants himâlayens dont le Tchamalari est le pic principal. Ses 700000 habitants, hommes de souche mongole plus ou moins hindoustanisés, reconnaissent la doctrine du Bouddha. La principale ville se nomme tassissoudon, c'est-à-dire la Sainte Citadelle de la Foi.
Inde portugaise. — Malheureux reste des conquêtes du grand Albuquerque, l'Inde portugaise ne s'étend plus ^que sur 420000 hectares, avec 525 000 à 530000 personnes. VUla Nova de Goa (20 000 hab.), sur le littoral, au sud de Bombay, remplace l'ancienne Goa, ville de 200 000 âmes devenue village égaré dans les décombres. — Diu (10 000 âmes) est sur la côte du Guzarate. — Au nord de Bombay, dans les ruines de Bassein^ qui fut une grande cité portugaise, le héros lusitanien, Albuquerque, dort dans un tombeau caché sous les ronces. Du temps
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de ce hardi capitaine, le Portugal faisait la loi dans tout rOrient, et surtout le long de la « célèbre côte de l'Inde, où la gent lusitanienne a remporté des victoires, pris des terres et des cités où elle vivra pendant de longs siècles, au milieu de nations variées, de provinces infinies, les unes mahométanes, les autres païennes avec des lois écrites par le démon. » (Le Camoéns.)
Pour Tlnde française, Y. France : Colonies asiatiques.
Ceyian. — Geylan (6 400 000 hectares) regarde le Décan méridional par-dessus le détroit de Palk et le golfe de Manaar, l'un et l'autre lavant de leurs flots des roches, du sable, de- la vase où l'on pêche la perle au printemps. La mer qui détache du continent cette île grande conune dix à onze de nos départements n'a qu'une faible profondeur, et encore est-elle ridée de bancs de sable et d'écueils qui font comme une espèce d'isthme déchiqueté nommé le pont de Rama. Toutefois, malgré la proximité de l'Inde, malgré la maigreur du détroit, Geylan, par ses animaux et ses plantes, ressemble peut-être plus à la lointaine Madagascar qu'au Décan ; aussi des savants fiers en hypothèses ont-ils prétendu que cette île d'Asie, la grande île africaine et les Seychelles firent partie d'un même continent dormant aujourd'hui sous la mer des Indes.
Comme l'Inde, la féconde Ceylan se distingue par des plantes puissantes et magnifiques. Dans le nord de l'ile, l'empire des arbres est au palmier ; dans le sud, il y a vingt millions de cocotiers. La cannelle, qui valut beaucoup d'argent aux Hollandais, quand ils possédaient Ceylan, en a presque entièrement disparu, mais le café a pris sa place et fait la fortune des nouveaux maîtres, les An-
glais. Ainsi que la cannelle, la pêche de la perle y décroît et le commerce des éléphants sans défenses y diminue de jour en jour.
Dans les basses terres, le climat ceylandais est Tun des plu3 enivrants, des plus énervants qu'on connaisse, mais à partir de mille ou quinze cents mètres d'altitude on trouve le printemps sans fin. La plus haute montagne est le Pedro Talla Galla (2540 mètres.). Moins élevé de 250 mètres, le Samanala ou Pic d'Adam se termine en un roc obéliscal qu'on gravit par des échelles et des chaînes : les boudahistes, les brahmanistes, les mahométans, les Chinois ' eux-mêmes y grimpent en pèlerinage pour y adorer une empreinte dans la roche, une espèce de trace informe où les bouddhistes voient le pied du Bouddha, les brahmanistes le pied de Siva, les mahométans le pied d'Adam, les Chinois le pied de Fo, et où de leur temps les Portugais virent le pied de saint Thomas. Pendant les cent cinquante ans que le Portugal maîtrisa cette île, jusqu'à la prise de Colombo par les Hollandais en 1656, la race lusitanienne marqua fortement le pays de son empreinte ; aujourd'hui encore on parle un portugais corrompu dans les villes et dans quelques districts, et l'île contient bien près de 200 000 catholiques, beaucoup plus que de protestants. Le bouddhisme est la religion de plus des trois cinquièmes des insulaires; on dit même que le tiei*s des meilleures terres de Geylan relève des couvents bouddhistes. Sous le nom de Lanka, l'île est au loin révérée par les peuples qui ont gardé la doctrine de Çakyamouni, ou plutôt qui en ont fait un formulaire imbécile où reviennent sans cesse quatre mots que nul ne comprend.
Quand Ceylan ne faisait pas encore partie de l'empire de Lisbonne, elle obéissait à des princes hindous, descendants de conquérants qui aN aient mis la main sur le pays 543 ans avant notre ère. Vers le douzième siècle, sous ces rois indigènes, resplendissait une civilisation dont les modernes orgueilleux se flatteraient à tort d'avoir égalé tous les puissants monuments. Le temps n'a pas ré-
duit encore en poudre les édifices, les sculptures et les statues de PoUanaroua, la capitale du grand Phrakrama; au milieu de bois aux lianes infinies, Anouradhapoura, près de son figuier, vieux de deux mille ans, montre toujours l'immense temple souterrain de Mihintala et les ruines d'une pagode en briques tellement colossale qu'on en pouri'ait faire une muraille « de dix pieds de haut, d'un pied d'épaisseur, allant de Londres à Edimbourg. » Ce qui fait le plus honte aux œuvres mesquines, ce sont les prodigieux barrages de la région septentrionale. Les hautes montagnes se tenant dans le sud de l'île, le nord n'a pas de grandes rivières, il n'est pas non plus visité par les pluies de la mousson ; mais les anciens Ceylandais avaient corrigé la nature par la création de trente lacs et de sept cents petits bassins. La digue de Padivil avait 25 mètres de hauteur et 18 kilomètres de longueur; son épaisseur, de 10 mètres au sommet, était de 70 à la base. Quel est celui de nos barrages qu'on peut comparer à ce mur ceylandais?
Sur les 2400000 insulaires de Ceyian, il y a dans le sud près de 1 500 000 Singalais, qui viennent du mélange des autochthones avec les Hindous, les Malais, les Arabes, et parlent l'élou, qui a quelque ressemblance avec les idiomes dravidiens. Dans le nord, vivent 750 000 Tamils originaires du Décan ; et sans compter ces enfants de l'Inde fixés dans le pays, ce sont aussi des gens de cette race et de cette langue qui travaillent dans les plantations, que laisserait en friche la paresseuse imbécillité des Singalais : pareils au Kabile qui va moissonner dans la plaine, ou au Galicien qui, la faucille en main, descend de ses montagnes et va « se tuer de chaleur pour gagner cent réaux, » ils quittent leurs villages du Décan et, passant le détroit, louent leurs services aux planteurs de Ceyian. 130000 Ceylandais sont de provenance arabe, 5000 de sang européen; beaucoup sont issus des relations entre les Portugais et les indigène^. Dans les districts du centre rôdent les Vaidas, qui vont nus ; ils comptent.
dit-on, |usqu*à cinq, et pas au delà; ces sauvages passent pour les plus anciens tenanciers de Ceylan. Le seul bon port de Ceylan s'ouvre sur la côte orien-
Singalah.
taie : c'est Trinquemalé, où la flotte^ du bailli de Suffren battit les navires anglais ; pouii;ant le grand rendez-vous des courriers à vapeurs se trouve dans le sud, à Pointe-
de-Galky et la capitale anglaise sur la rive occidentale, à Colombo. Colombo (100000 hab.) a succédé à Kondy, ville de Tintérieur, boulevard de la nation singalaise jusqu'à la fin du siècle dernier.
Colombo.
Laquedivcs et iMaldives. — En face^de la côtefde Malabar, un archipel de coraux, les Laquedives, grandes toutes ensemble de i 93 000 hectares, émergent avec leurs palmiers et leurs bananiers du sein d'une mer excessrvement profonde. Leurs 7 000 habitants, marins et pirates, sont des Arabes musulmans mêlés d'Hindous.
Au sud des Laquedives, et semblables à elles, les innombrables Maldives (677000 hectares) ont aussi pour peuple des mahométans faits d'Hindous et d'Arabes. On
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léreuser ent raill mer les mers.
donne très-généreusement à cet archipel cent cinquante mille à deux cent raille habitants ayant la passion d*écu-