INDO-CHINE
situation : pression de l'Inde, pression de la Chine.
— Séjour de peuples divers qui n'ont jamais porté bien loin leur audace et leur gloire (sauf les Malais qui se sont dispersés dans un immense archipel), ce pays n'a point de nom national : nulle de ses tribus ne s'étant développée en une nation tellement prépondérante qu'elle ait absprbé, dompté ou seulement éclipsé les autres, la grande presqu'île d'au delà du Gange n'a pris le nom d'aucune d'elles. Elle renferme des Mramna ou Birmans, des Thaï ou Siamois, des Malais, des Gochinchinois, des Cambodgiens, des Laotiens, des Annamites, des Tonquinois, mais elle n'est devenue ni Mramnie ou Birmanie, ni Thaïe ou Siamie, ni Malaisie, ni Cochinchine, ni Cambodge, ni Laotie, ni Annamie, ni Tonquin.
Elle n'a qu'un nom géographique, tout de situation, et d'ailleurs admirable, car l'Indo-Chine est avant toutes choses le pays de transition entre l'Inde et la Chine.
Mais tout en participant et de la Chine et de l'Inde, elle ressemble d'autant plus à l'une ou à l'autre de ces deux contrées majeures de l'Asie qu'elle en est plus rapprochée, et si l'on peut ainsi parler, l'Indo-Chine indienne s'incline vers l'Inde, l'Indo-Chine chinoise vers la Chine. A mesure que du delta du Bengale on s'avance vers l'Orient, l'aspect du pays, la figure des habitants, les langages deviennent de moins en moins hindous, de plus en plus chinois, et en même temps le nombre des Chinois, agriculteurs ou marchands , venus directement de l'em-
pire des Jaunes ou descendant d'émigrants de cette vaste nation, augmente de proche en proche : il y a peu de Chinois en Birmanie ; à Siam il y en a beaucoup, enfin dans la Gochinchine et dans le Tonquin on les rencontre en foule. L'empire d'Annam, qui renferme ces deux derniers pays, a son autonomie et sa langue, mais l'influence sociale, artistique et littéraire de la Chine, y domine tellement, que TAnnam pourrait presque passer pour une province de l'empire du Milieu. A Siam, cette pression est très-forte, en Birmanie, elle est presque nulle ; mais le développement de rémigration chinoise, l'activité, la patience des hommes qui la composent, semblent devoir leur donner tôt ou tard la prépondérance dans toute la presqu'île. Ainsi se terminerait par la victoire des gens du Milieu une bataille engagée depuis longtemps. Jadis les Hindous tenaient une plus grande place dans la péninsule transgangétique dont ils quittèrent les vallées devant des conquérants venus de l'Asie Centrale.
Ce que n'indique pas le nom d'Indo-Chine, c'est que cette presqu'île forme le lien principal entre l'Asie et le grand archipel indo-australien.
Côtes» monts et fleuves. — L'indo-Chine enferme environ 225 millions d'hectares, plus de quatre fois la France, avec peut-être 25 millions d'âmes. Séparant la mer des Indes de la mer de Chine, elle s'appuie à l'Himalaya oriental ou Sin-chan, montagnes inconnues d'où lui viennent ses chaînons et ses eaux. Du côté du sud, elle pousse au loin dans la mer la presqu'île de Malacca, la mieux caractérisée de la TeiTe par sa longueur de douze cents kilomètres avec une très-faible largeur, moindre à la base que vers l'extrémité.
Pour une surface qui dépasse à peine celle de la moitié de l'Inde, l'Indo-Chine, frangée de baies très-échancrées, possède un plus long linéament de côtes. Peu de contrées du Globe sont mieux placées et la France a bien fait de s'emparer du delta de son principal fleuve, mais par malheur, ce n'est pas la santé, c'est la maladie qui sort de
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ses arroyos. La route de mer entre l'Inde et la Chine, les deux régions les plus peuplées et les plus riches sous le soleil, passe au long de ses côtes, autour desquelles s'assemblent les îles opulentes qui sont le joyau de la Pla-
Siamois.
nète, l'archipel de la Sonde, Bornéo, Célèbes, les Philippines. Quant à la voie de terre du Gange au fleuve Bleu et au fleuve Jaune, elle empruntera sans doute la vallée de riraouaddi, principale rivière de la Birmanie anglaise comme de la Birmanie indépendante.
L'Indo-Chine se partage en bassins allongés formés par
des chaînes courant du nord-ouest au sud-ouest : chaînes qu'il serait enfantin d'essayer de décrire, car on les connaît peu ou point. Rarement leurs sommets dépassent 2 500 mètres, du moins dans l'Indo-Chine méridionale, car rindo-Ghine du Nord, appuyée à l'Himalaya, doit avoir des pics sublimes, et l'on donne 4 456 mètres au Duplia- Bûm, sur les frontières septentrionales de la Birmanie. Les montagnes de la presqu'île de Malacca font un petit monde à part, qu'une dépression coupe des autres monts indo-chinois : leur point culminant , le Titih-Bangsa, s'élève à 1 950 mètres
Deux des fleuves de l'Indo-Chine sont considérables, ils ont de vastes deltas, un grand passage d'eau, une coui^se très-longue. L'un coule en Birmanie, l'Iraouaddi, dont les Européens ne connaissent pas la vallée supérieure, et que les Chinois confondent avec le Yarou, cette puissante rivière tibétaine que nous savons être le haut Brahmapoutre. Par ses bouches, l'autre fleuve, le Mékong, qui s'engloutit sur la rive où naufragea le Camoëns, appartient à la France : on l'a remonté jusqu'en Chine, mais son cours tout à fait supérieur est encore un mystère. Le Salouen, fleuve birman, roule aussi de larges flots. Le Ménam, fleuve siamois, n'a pas autant de grandeur.
Au bord de ces fleuves, un soleil tropical, funeste aux Européens, brille sur une végétation splendide comme en tout pays de beaucoup d'eau et de beaucoup de chaleur, sur des plantes qui sont celles de l'Inde, de la Chine ou de Java, sur des hommes de langues et de races différentes.
A l'ouest du pays de Siâm, l'antique influence de l'inde n'a pas entièrement péri : les noms des lieux, des monts, des rivières, y sont hindous; Calcutta y est la ville où règne la puissance et d'où vient la lumière ; les Anglais de rinde dominent directement sur une grande partie de la contrée, ils menacent et dirigent en réalité l'autre; enfin, depuis qu'ils y dominent, l'élément hindou s'y accroît, et récemmen encore une. grande famine y a jeté
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par milliers des riverains du Gange. Il y a donc en Indo- Chine un occident plus ou moins anglo-hindou ; un orient semi-chinois à partir de Siam ; un midi malais dans la presqu'île de Malacca.
Politiquement, la presqu'île se divise en six parties : rindo-Chine anglaise, la Birmanie, Siam, les Etats malais libres, Tindo-Chine et TAnnam.
lndo-€hineaiigl<ase. — L*Indo-Chine anglaise, enlevée pièce à pièce aux Birmans, comprend trois provinces: î*Arracan, lisière du golfe du Bengale ; le Pégou, basse vallée et delta de l'Iraouaddi ; le ïénassérim, zone étroite entre les monts du Siam et la rive marine, en tout 26 millions d'hectares, avec environ 2 500 000 habitants, Birmans en majorité, les Hindous ne dépassant guère 100 000, les Chinois 10 000, les Européens 3 000. Le pays s'emplit à vue d'œil, par des familles nombreuses quittant la Birmanie libre pour celle qui ne l'est plus ; et les indigènes disent : « Dans la Birmanie anglaise, les villages deviennent villes; dans la Birmanie birmane, les villes deviennent villages. » La capitale, Rangoun^ sur un bras de l'Iraouaddi, renferme 97000 âmes, Moulmein 54000. Sur la côte et dans la mer de la presqu'île de Malacca, 308000 hommes, dont 104000 Chinois, 1 600 Européens, le reste Malais, peuplent ce que les Anglais nomment les Établissements des Détroits ou province de Wellesley (317000 hectares). Ce petit pays n'a coûté à l'Angleterre que bien peu d'efforts, pas une seule vie d'homme et^ 2000 dollars entrés dans la bourse d'unprincipicule. Deux petites îles, Poulo-Pinang, ou Prince de Galles, et Singapore, font partie de cette colonie.
A Poulo-Pinang (600 Européens sur 60 000 âmes), se trouve le séminaire catholique de l'Extrême Orient; il en sort des missionnaires d'une foi merveilleuse, mais qui
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ont entrepris l'impossible : l'Orient, qu'il soit hindou, malais ou chinois, ne veut pas devenir chrétien.
Singapare (97 000 hab., sur 58 000 hectares), fondée il y a une cinquantaine d'années, est un port excellent, conmiandant la pointe delà presqu'île malaise et les nombreux chenaux de la mer des Passages, c'est-à-dire de l'extrémité méridionale du détroit de Malacca , serrée entre l'île de Sumatra et la péninsule. Singapore grandit tous les jours, sous un climat suffisamment salubre pour les Européens, et si égal qu'il ne subit que deux degrés de différence entre la moyenne du mois le plus chaud et la moyenne du mois le plus froid. Dans cette ville qui trafique avec l'Inde, la Chine, le Japon et l'Europe, on ne voit guère que 1000 Européens contre 50000 Chinois. Les tigres, venus à la nage de la presqu'île malaise, et fixés dans des djongles ou fourrés épais, étaient, il y a quelques années encore, le fléau des faubourgs. « Ailleurs, disait-on, le tigre vit de bêtes ; à Singapore, il vit d'hommes. »
Entre Poulo-Pinang et Singapore, Malacca, d'où l'immense langue de terre a pris son nom, dépendit du Portugal, puis de la Hollande. La langue portugaise s'y maintient encore, mais très-corrompue. Malacca, célèbre et grande autrefois, est un port sans commerce, une ville finie. On n'y compte même pas 50 Européens.
Iles Andaman et Nieobar. — En mer, sur le trajet
d'un arc de cercle qui irait du delta de l'Iraouaddi à la pointe septentrionale de Sumatra, s'égrène le chapelet des îles Andaman et des îles Nicobar.
Les îles Andaman, grandes de 660 000 hectares, avec 10000 habitants, appartiennent à l'Angleterre, qui en use comme d'un lieu de déportation pour les condanmés dont elle débarrasse son empire Hindou. Dans leurs forêts errent lesMincopies, race qu'on dit inférieure aux peuplades les plus obtiises,
Au sud des îles Andaman, les îles Nicobar, peuplées de Malais, relevaient du Danemark, qui vient de les céder à l'Angleterre. Sur près de 190 000 hectares, elles sont la patrie d'environ 5 000 sauvages.
Blrmaiile. — La Birmanie, gouvernée par un despote, ** presque l'étendue de la France, mais avec quatre millions d'hommes seulement. Elle s'allonge du nord au sud, le long de l'Iraouaddi et du Salouen, ses deux grands fleuves.
Les Birmans s'appellent eux-mêmes Mramna. Bien pris, robustes, courageux, ces demi-barbares procèdent sûrement d'ancêtres arrivés de la Haute-Asie. Leur langue, très -pauvre en formes, a presque le monosyllabisme du chinois, mais elle est moins imparfaite. Une autre langue autrement pleine et sonore, qui n'est ni la sœur ni même la parente éloignée du birman, et qui vient d'une plus noble origine, le pâli, sert aux rites de la religion, et en quelques points a rang d'idioiyie officiel. Ainsi, les grandes villes du pays ont deux noms, un nom courant en langage birman, et un nom plus relevé, pour ainsi dire académique, en pâli ; et ce dernier s'emploie seul en style administratif. Dire que le pâli est langue officielle et religieuse chez les Birmans, c'est dire que le bouddhisme règne en Binnanie.
En Birmanie, les capitales naissent d'un caprice royal, elles meurent d'une fantaisie du souverain. Mandalaî (100000 hab.), riveraine de l'Iraouaddi, est la métropole du moment : il n'y a pas vingt ans qu'elle remplace Amarâpoura (ville de l'Immortalité), autre fille du même fleuve ; et celle-ci avait pris, vers la fm du siècle dernier, la place d'une de ses proches voisines, Ava (en pâli, Patnapoura ou ville des Diamants), qui est maintenant une cité déserte avec les restes d'une multitude de temples aux toits blancs ou dorés. Et Ava, qui d'à 'leurs régna pen-
hm GÉOGRAPHIE.
dant plus de quatre cents ans, avait enlevé le sceptre à Paghariy qui brillait aussi sur le rivage de l'Iraouaddi : cette ville pompeuse dressait, dit la légende, 4 444 pagodes dans le ciel lumineux de la Birmanie ; ses ruines, tours et dômes de temple, se montrent encore sur la rive gauche du fleuve, entre la frontière de la province anglaise et la plaine où ont grandi plus tard les trois capitales des Mramna modernes. Quant aux débris de bâtiments autres que les édifices religieux ou militaires, ils sont rares ou absents à Paghan et dans les autres vieilles métropoles de ce pays. Que peut-il rester après quelques siècles, souvent après quelques années, des maisons de bambous, simples cabanes où logent les Birmans pauvres, et des demeures en bois qu'habitent les Biimans fortunés?
Siaiii;^^Siam, despotique royaume séparé au siècle dernier de Tempire Birman, s'étend sur 80 millions d'hectares. 11 ne possède que 6«iillions d'habitants, mais il faut considérer que la plue î^rSnde partie- des Siamois se presse dans la vallée el^'aâ'ns le delta du Ménam , fertilisés par les débordenieiite périodiques du fleuve. Le reste du pays, désert immense, fbrêts et montagnes, ne demanderait qu'à produire, ayant le sol profond et puissant, la chaleur, l'eau des monta.
Sur six mil/lions d'habitants, on compte 1 600 000 Siamois ou Thaï, plus de 3 millions de Laotiens, dont les cinq sixièmes indépendants, 600 000 Malais tributaires, 500 000 Cambodgiens, 450 000 Chinois, ceux-ci répandus surtout dans les villes où ils ont le négoce, l'argent et l'influence. Les Thaï, que réduisent à rien le despotisme du maître, les exactions des administrants et le fétichisme pour les grands seigneurs, dnt un tiers des leurs en pur état d'esclavage; ils né s'en appellent pas moins dans leur langue Hommes Libres, le mot Thaï ne signifiant pas autre
chose. Sarémival, régner, veut dire littéralement « dévorer le peuple. »
Le siamois est un idiome monosyllabique peu développé, qui diffère à peine du laotien, et seulement pour des détails de prononciation et d'accent. Le bouddhisme règne sur les Siamois ; ils révèrent le Çakyamouni des Hindous sous le nom de Sommonacodoum, et les talapoints ou prêtres du Bouddha sont grandement honorés par les deux rois de Siam — Bangkok, sans être Sparte, a deux rois à la fois sur le trône. — Les Laotiens du haut Ménam et du Mékong se relient aux Thaï, non-seulement par un même langage, mais aussi par une même origine : au fond, les Thaï sont des Laotiens façonnés à l'administration orientale, c'est-à-dire au servage muet, et à la politesse des Chinois, c'est-à-dire au mensonge.
La capitale, ville à demi chinoise de 500 000 habitants, s'appelle de son nom vulgaire Bangkok, de son nom religieux Thanaboîiri, mot de langue pâli. Elle a succédé à une autre ville reine, devenue peu de chose, à Joulhia, détruite il y a cent et quelques années par les Pégouans, et située sur le Ménam, comme Bangkok. Celle-ci borde les canaux impurs du fleuve large et profond, qu'une barre incommode à son embouchure. Au sein d'un delta plat comme les polders hollandais, annuellement noyé pendant plusieurs mois par les crues, la ville des Thaï, confusément jetée sur des îlots vaseux, est une Venise orientale, faite de maisons en bois de tek et de temples bouddhistes coiffées de toits à tuiles peintes. Des rues de boutiques y flottent sur des radeaux de bambous.
Une ville bien plus curieuse que Bangkok, non par son animation, son commerce ou ses habitants, car c'est une cité depuis longtemps morte, Angcor, appartient à Siam. Cette antique métropole du peuple, presque oublié, des Khmers, se lève au sud-est du royaume, dans le Cambodge siamois, au sein d'une large plaine, à quelque distance du Tonli-Sap, grand lac qu'une rivière sans