INDO-CHINE
pente unit au grand fleuve cochinchinois, par un courant qui, suivant la hauteur des eaux du Mékong, va du fleuve au lac ou du lac au fleuve. Les Klimers, dont elle fut l'orgueil, dominèrent au loin et laissèrent pour trace de leur sillon dans Thistoire des monuments qui nous écrasent de leur grandeur, et qui à côté de leur masse et de
Annamite.
leur étendue ne manquent pas d'une artistique beauté. Demeures des dieux, maisons des princes, avenues majestueuses, routes droites bordées de statues, terrasses, escaliers gardés par des monstres de pierre, fossés dallés et murés, lacs faits de main d'homme, J)ustes géants du Bouddha, énormes corps d'animaux réels ou de bêtes chimériques, nulle part, fût-ce en Egypte, les derniers témoins du passage d'une forte nation ne sont plus éloquents que dans le silence du désert d'Angcor. Ces ruines étonnantes que la forêt tropicale attaque (et qu'elle finira par vaincre) ont été décrites et glorifiées pour la première fois par des explorateurs français. Elles touchent de près à
la partie de l'ancien Cambodge qui s'est jetée dans les bras de la France pour échapper à la tyrannie de Siam.
Annam. — L'empire d'Annam renferme peut-être quinze millions d'habitants dans ses cinquante et un millions d'hectares, l'étendue de la France. Après avoir disputé longtemps aux Siamois la possession du Cambodge et du pays des Laotiens, il a perdu récemment le delta du Mékong ou Cochinchine française : il lui reste la Cochinchine annamite, rivage étroit sur la mer méridionale de Chine, et le Tonquin, sur la baie de Tonquin, gardée du large par l'île chinoise d'Haïnan. Encore ce dernier pays vient-il d'entrer, par un traité, sous la dépendance dissimulée de la France, et sans doute qu'avant longtemps il y aura lieu de le ranger définitivement au nombre des colonies, ou, pour parler plus pertinemment, des comptoirs français, comme probablement aussi tout le reste de l'Annam.
Annam signifie en chinois le Sud tranquille ou agréable. De la Chine vient toute la civilisation de son peuple ; la littérature chinoise, les mœurs chinoises y régnent. Pourtant la langue annamite a gardé son indépendance : elle touche au chinois par le monosyllabisme et la physionomie générale, les racines sont distinctes. Le bouddhisme a recruté la majorité des Annamites, mais la doctrine de Confucius a beaucoup d'adhérents.
La capitale de la Cochinchine annamite, et en même temps celle de l'autocratique empire, c'est Hué, ville située sur un estuaire, à laquelle on prête tantôt 50 000, tantôt 100000 habitants.
Le Tonquin, OÙ il y a déjà plusieurs centaines de milliers de chrétiens, fut une province de la Chine. 11 renferme environ treize des quinze millions d'hommes de l'empire Annamite et a pour capitale Hanoï ou Kécko^
ARCHIPEL INDO-CHlNOlS. 571
ville de plus de 50 000 âmes, quelque déchue qu'elle soit aujourd'hui. Hanoï trempe ses pieds dans un grand fleuve descendu des monts chinois, le Son-Koï, navigable pour les bâtiments calant 3 ou 4- mètres, et malheureusement contrarié par des bancs de sable à ses trois embouchures. Le Son-Koï s'appelle aussi Hong-Kiang, c'est-à-dire le Fleuve Rouge, nom que lui méritent ses eaux teintées par des minerais de fer;
Cochinehine française et Cambodge. — Pour CCS deux pays, V. France : colonies d'Asie.
États Malais libres. — Les États Malais libres occupent le midi de la presqu'île de Malacca. Ces espèces de seigneuries, démembrées d'un vieil empire disloqué depuis des siècles, contiennent ensemble plus de huit millions d'hectares, mais avec 200 000 habitants seulement : Malais de religion musulmane, Chinois et Sémangs. Ces derniers sont des Nègres de très-petite taille à cheveux laineux.
Beauté siogolière des iles indo-chinoises t leurs woleans, leurs bétes, leurs plantes. — De l'Indo-Chine et de la Chine à l'Australie, se lève dans les flots une traînée d'îles de toutes grandeurs, semblable à une flotte de gros navires, de bricks, de canots, qu'un coup de vent aurait dispersée sur la mer des Indes.
Ces îles ont toute apparence d'avoir été jadis réunies aux deux continents qu'elles rapprochent : elles formaient
alors, sauf peut-être une passe entre Lomboc et Bali, une sorte d*Asie centrale entre l'Asie du nord et l'Australie ou Asie du sud, comme l'Amérique centrale entre les deux continents du Nouveau Monde.
Au moins égales à l'Inde et au Brésil par la prodigalité du sol, par l'utilité, le luxe et l'éclat des plantes, elles en triomphent par une plus constante égalité de climat et par une plus admirable harmonie de paysage. Tout l'archipel se dresse, en montagnes; à presque tous les sites de ses îles généralement allongées, la mer apporte la grâce de ses baies, les franges de sa vague, l'infini de son horizon, tandis que des volcans de noble allure s'élancent de ces mêmes flots , ou se lèvent parmi les monts de, l'intérieur : ils reposent sournoisement ou fument et grondent, car ce ne sont point des cratères inertes, et beaucoup d'entre eux ne le cèdent guère en activité dévorante aux plus terribles des cinq cents volcans vivants de la Terre. Il y a même dans cet archipel plus d'une petite île, eldans les grandes îles bien des villages où les tremblements de terre courent sous les demeures humaines en frissons tellement fi^équents qu'on y dit : « Depuis tel événement la terre a tremblé tant de fois , » ou bien : « Jusqu'à ce jour-là il y aura tant de convulsions du sol . » C'est comme une manière de compter les années.
L'archipel indo- chinois a beau surgir tout entier des mêmes flots marins, sur la ceinture équatoriale ; en vain ses îles ont à peu près le même climat humide et chaud, elles n'en font pas moins deux essaims différents, l'indo-chinois ou indo-malais et l'australien : le premier rattaché à l'Asie et le second à l'Australie par le lit d'une mer sans grandes profondeurs. Aux îles occidentales, une civilisation et des religions venues de l'Asie ; des forêts exubérantes rappelant l'Inde ou l'Indo- Chine ; l'éléphant, le rhinocéros, le tigre royal, le crocodile, les bêtes à cornes, les grands animaux sauvages, les singes de l'Asie, et même le tapir du Nouveau Monde,
mais rien de rAustralie. Aux îles orientales, rien de TAncien Continent, ni bêtes énormes, ni félins, ni singes, mais le kangourou, l'opossum, Tomythorinque, le casoar, les eucalyptus et les acacias de l'Australie.
L'archipel indo-chinois comprend les grandes îles de la Sonde, Bali, Bornéo, les Philippines. Les petites îles de la Sonde, Célèbes, les Moluques et la Nouvelle-Guinée forment l'archipel australien.
La portion asiatique de cet égrènement d'îles s'appelle généralement archipel indo-malais : nom double, tenant d'une part au voisinage de l'Inde, d'autre part à la prépondérance des Malais. On peut la nommer aussi bien archipel indo-chinois, parce qu'elle continue pour ainsi dire Tlndo-Chine, et aussi parce que la race innombrable et pauvre, les Chinois, commencent à s'emparer de ces îles qui sont le lieu d'asile le plus voisin, le plus naturel pour les grouillantes fourmilières de l'empire du Milieu. 11 se passera de longues années avant qu'ils y soient aussi nombreux que les Malais, mais d'ores et déjà la Chine y a bien plus de nationaux que l'Europe, et dans beaucoup d'endroits, l'homme à la longue tresse, à l'œil oblique, au plat visage, travaille, produit, achète, vend, gagne dix fois plus que les Européens et les Malais ensemble.
Alfoures, Malais, Ohinois, Hollandais. — Les premiers habitants à nous connus de ces jardins de l'Equateur furent les Alfoures ou Haraforas, Nègres exigus. A une époque déjà reculée arrivèrent des envahisseurs : alors, de ces pauvres peuplades, les unes furent exterminées, d'autres s'effacèrent dans le sang vainqueur, quelques-unes se maintinrent à demi, qu'on rencontre, toujours païennes et toujours barbares, çà et là dans l'intérieur des îles, en particulier dans le nord de Luçon, l'une des Philippines.
Les hommes qui anéantirent, absorbèrent ou refoulèrent les Alfoures, s'appellent Malais; ils font à ce jour la
très-grande majorité des vivants de l'archipel. Le peuple javanais, leur nation la plus brillante, se civilisa grâce à Tlnde, dont il adopta la religion, puis il conquit, convertit, colonisa tout autour de lui. Ses entreprises le menèrent dans la presqu'île de Malacca : là, il rencontra des musulmans, adopta Tislam, et en devint le propagateur fanatique.
Les Malais parlent, en beaucoup de dialectes, une langue riche et sonore. On les divise en quatre grands groupes civilisés, avec nombre de peuplades demi-civilisées ou sauvages : les Malais civilisés sont les Malais de Malacca, de Sumatra, de Bornéo; les Javanais, dans Java, Sumatra, Madura, Lomboc et Bali; les Boughis de Célèbes et de Soumbava ; les Malais des Philippines. Les Malais demi-civilisés vivent dans les Moluques. Les Jakouns dans la presqu'île de Malacca, les Battas dans Sumatra, les Dayacs dans Bornéo, sont les principales peuplades malaises sauvages.
Les Malais manquent de beauté : leur visage porte Tempreinte mongole; ils ont un nez petit et écrasé, des pommettes saillantes, des yeux noirs très-légèrement obliques, une chevelure noire, une peau d'un brun rougeâtre, pas de barbe, peu de poils. Ils sont petits, trapus et robustes. Leur intelligence a peu d'ampleur ; ils ne se sont pas civilisés d'eux-mêmes , ce qu'ils ont produit de supérieur à la barbarie, i^s l'ont fait sous l'influence hindoue ou sous l'influence arabe ou sous l'influence chinoise, après avoir été convertis à des doctrines étrangères, au brahmanisme, au bouddhisme, à l'islam, et maintenant ils prospèrent sous le patronat exact et soigneux de la Hollande. Le Malais, esprit paresseux, n'a pas de goût pour les études sérieuses. La cruauté lui est facile, il a de l'impassibilité, mais par paresse d'esprit et par indigence de sensibilité ; il est aussi peu communicatif que sont expansifs les Papouas, sauvages sur lesquels la race malaise gagne incessamment du côté de l'Orient,
Cultivateurs, négociants, pirates, les Malais dominaient
quand arrivèrent [les Européens : d'abord les Portugais, puis les Hollandais. Les Malais perdirent alors Tempire, mais le Blanc n'est plus lui-même sous ce climat accablant, et les fils de l'Europe dominent en vain dans ces îles, ils n'y planteront jamais de racines profondes. Tout autres sont les Chinois ; ils ne dominent point,
Malais.
mais ils arrivent par milliers où les Blancs ne viennent pas par dizaines; leur industrie, leur patience, leur résignation, leur sobriété, leur économie, tournent tous les obstacles ; enfin le climat leur convient. Aujourd'hui que les Chinoises émigrent, que par elles des familles jaunes s'accroissent sur un sol où les gens à tresse vivaient auparavant en célibataires ou ne créaient que des métis, la. puissance réelle, celle de la race qui travaille,
et, faut-il le dire? qui trompe le plus, passe insensiblement des Malais aux Chinois. Avec le temps, Tarchipel de la Sonde aura peut-être pour les pauvres de la Chine une importance aussi grande que FAmérique pour les Européens pauvres; c'est par les marchands, les ouvriers et les ruraux de l'empire des Fleurs que la Sonde, Bornéo, les Philippines, les Moluques, la Nouvelle-Guinée, donneront enfin leurs richesses, l'or, Tétain, les métaux, les bois fins, tek, ébène, acajou, santal, le camphre, le poivre, la girofle, la muscade, la cannelle, le riz, la canne à sucre, Tindigo, le cacao, le café ; ils fouilleront et cultiveront la plaine, les versants, et jusqu'à la gueule des cent vingt volcans sifflants, fumants et flambants de l'archipel. En ce moment leur nombre n'est encore que de deux à trois millions, mais déjà toute grande ville a son quartier chinois, toute mine, toute carrière, ses mineurs ou ses carriers de Chine.
D'autre part, il ne faut point trop se hâter d'accorder aux Chinois la domination future de ce premier des archipels. Le développement des Javanais sur leur île merveilleuse tient véritablement du prodige, et d'année en année Java devient une fourmilière. Ses hommes sont laborieux et soumis autant que ses femmes sont fécondes, et quand leur patrie sera pleine ils pourront se verser, comme d'un vase débordant, sur les îles presque aussi belles qui rompent la mer à portée de leurs côtes. L'émigration n'a pas sa seule source dans l'esprit d'aventures, c'est surtout une affaire d'entraînement. Tandis que des hommes vraiment virils, comme les Bretons français, le plus granitique des peuples, meurent presque tous à l'ombre de leur clocher quand ils ne sont pas engloutis par l'Océan, eux qui pourtant, nourrissons de la mer, savent dans combien de pays brillants ils vivraient plus gaiement que sur leurs roches et sur leui's bruyères, il y a par ailleurs des nations débonnaires qui vont se perdre en masse de l'autre côté des grandes eaux parce que jadis quelqu'un des leurs partit à tout hasard pour une terre
AKCHIPëL INDO-CIIINOIS. 577
étrangère, et qu*il en revint riche à la profonde admiration du village; on l'imita et peu à peu ce seul retour a fait le dépai't de plusieurs milliers de gens. Il suffit que des familles javanaises soient appelées ou aillent de leur plein gré dans le reste de l'archipel, et qu'elles y trouvent à vivre, ou seulement à ne pas mourir, pour que Java devienne à son tour une ruche essaimante.
Les Européens, presque tous des Hollandais, sont soixante à quatre-vingts fois moins nombreux que les Chinois. On ne compte, dans les Indes Orientales Hollandaises — elles s'étendent à la fois sur l'archipel indo-chinois et .sur l'archipel australien — que 36 000 Européens, dont 29 000 nés dans le pays même, 5 000 en Hollande et 2 000 en divers pays d'Europe. Ces nombres laissent en dehors 12 000 soldats, force qui suffit aux habiles dominateurs de ces îles pour tenir en laisse 20 à 25 millions d'hommes, sur un territoire de 160 millions d'hectares, ti'oisfois la France. S'il n'y a pas 40 l'OO Européens dans un archipel qui en a tant absorbé depuis des siècles, il faut l'attribuer non-seulement au climat, mais à ce que les Hollandais ne se fixent pas dans ces îles sans esprit de retour : dès qu'ils ont une fortune, même trèspetite, la plupart regagnent la Hollande, principalement la province de Gueldre.
(Sumatra s les BaUas, Atchin, les iles littorales. —
— Sumatra fait face à la presqu'île de Malacca. Le détroit de peu de largeur et de peu de profondeur qui l'en sépare, et qu'amoindrissent encore des assemblées d'îles, recouvre sans doute les terres effondrées par lesquelles l'isthme indo-australien se soudait autrefois à l'Asie.
La France ne l'emporte pas de beaucoup en grandeur sur cette île superbe, qui n'a pas moins de. 47 millions d'hectares, tant au nord qu'au sud de l'Equateur : la Ligne, en effet, coupe Sumatra presque exactement par
GÉOG. RECLUS. — 1. 57
le milieu de sa longueur; mais l'île étant plus large au sud-est qu'au nord-ouest, la principale étendue des terres appartient à la demi-sphère australe.
C'est une île parfaitement douée. Le ciel équatorial l'accable de rayons, mais Sumatra, pluvieuse et prodigue en rivières, n'en est que plus fertile : la fille de trop d'eau et de trop de soleil, la fièvre, n'a dans ce pays qu'un moyen domaine, l'île appartenant en très-grande paitie à des montagnes dont les plus hautes vertèbres dominent la mer occidentale, de la pointe du nord-ouest jusqu'aux derniers caps du sud-est. Parmi ses gounongs (ce mot malais signifie pic), six à sept sont des volcans actifs, ou assoupis sillon éteints : l'un d'eux, le gouriong de Singal- Ijang, presque sous l'Equateur, lève sa tête à 3 089 mètres; il regarde deux beaux lacs, le Dano et le Sinkara. Ou a longtemps donné 4 200 mètres à un gounong plus méridional qui porte le beau nom d'indrapoura. Dans les forêts que de ces pics on voit monter et descendre sur les croupes inférieures, se promène l'orang-outang, carricature de l'homme; dans les rivières, et barbouillé de leur fange, habite le crocodile, qui nulle part n'est plus nombreux, plus colossal et plus féroce que sur le rivage oriental de Sumatra : il y atteint jusqu'à 25 pieds de longueur, avec un tour de corps de moitié ; il s'y est fait mangeur de chair humaine, et rien que dans la seule u résidence » ou gouvernement de Palembang, il détruit un millier d'humains par année.
Quel nombre d'hommes forment ensemble les nations de Sumatra : — Malais musulmans ou païens de la côte et des vallées; Battas ou Malais anthropophages du plateau de Toba, autour de la vasque d'un grand lac; Orang- Koubous velus et abrutis, bêtes autant qu'hommes, esclaves des Malais ou vivant libres dans des huttes de bambous accrochées aux branches des arbres, — on ne le sait pas, et l'on a parlé de quatre millions d'âmes, chiffre le plus probable, de six et même de huit millions. Les Hollandais, qui retirent de l'ile du poivre et de l'éiaiu, y l'è-
gnent sur la plus grande partie du territoire et sur deux à trois millions de personnes ; ils s'efforcent de conquérir le seul royaume réellement indépendant qu'il y ait encore à Sumatra, celui d'Atchin, tout au nord-ouest, sur le détroit de Malacca, en face de Poulo-Pinang. Mais jusqu'à ce jour ils ont mis en mouvement beaucoup de vaisseaux, perdu beaucoup d'hommes, par les maladies plus que par le fer, et versé beaucoup de sang atchinois sans triompher absolument de ce petit sultanat, peuplé peut-être de 500 000 âmes. C'est que les Néerlandais, si sages et si têtus soient-ils, ont contre eux le climat, les vallées mouillées, les forêts, les montagnes sans routes de l'Atchin, et le fanatisme des Atchinois, qui sont musulmans. La meilleure portion de la Sumatra néerlandaise, celle où il y a relativement le plus de cultures, de richesses, d'habitants, c'est le pays de Padang, la lisière étroite qui, du littoral occidental de l'île, se relève rapidement par la chaîne où trônent le Singallang et l'indrapoura.
Les Chinois n'arrivent encore à Sumatra qu'isolément, et non par bandes, malgré le voisinage de Singapore, ville d'où beaucoup d'entre eux émigrent vers les différentes terres de l'archipel.
Dans la Sumatra hollandaise, la grande ville est Palembang, bâtie à l'origine du delta du Mousi : 70 000 hommes habitent cette place commerçante, en majorité Malais, puis Chinois et Arabes, avec quelques Européens. La plupart de ses maisons de bois, dont beaucoup sont vernissées , flottent sur des radeaux de bambous ancrés au rivage et suivent fidèlement le flux et le reflux du fleuve.
Sur la mer profonde qui se déroule à l'infini vei*s le sudouest, de petites îles forment les mailles d'une chaîne parallèle au littoral de Sumatra. Sur ce versant, l'échiné de la grande terre est peu éloignée du bord de l'Océan et les torrents parcourent en quelques heures le chemin de leur source à leur embouchure. Le versant oriental, qui a des plaines plus amples et de plus larges rivières dans de plus longues vallées, possède aussi des îles annexes.
ARCHIPEL mDO-CHlNOIS. 581
plus importantes que celles de la côte occidentale. — liinsen (236 000 hectares) se lève sur la route de Palembang àSingapore. — Banea, très-voisine de Sumatra, regarde les embouchures du delta du Mousi. 45 000 Malais et 15000 Chinois peuplent mal cette île de 1 300 000 hectares, dont la capitale s'appelle Muntok; dans ses montagnes de 2000 à 2 220 mètres, les Chinois exploitent, pour le compte des Néerlandais, des mines d'un excellent étain. Le détroit de Gaspar enfle ses eaux ridées de petites îles entre Banca et Biiiiton (650000 hectares; 25000 hab.), aussi proche de Bornéo que de Sumatra.
Entre Sumatra et Java, dans le détroit de la Sonde, il n'y a que de petites îles. Une tradition javanaise renvoie à mille ans seulement avant nous la scission entre les deux grandes terres.
Jaira, son extrême beauté, ses volcans, ses mines grandioses. — Java, (( le chef-d'œuvre de la création, » est une cassette dorée pour l'avide Néerlandais. Avec son annexe, niadnra (528000 hectares), elle entretient près de 17 millions d'hommes sur moins de treize millions et demi d'hectares. Peuplée au même degré, la France, où plusieurs millions de personnes demandent leur pain à des industries inconnues à Java, aurait 67 à 68 millions d'habitants au lieu de 38. En 1780, les Javanais n'étaient que 2 millions, et en 1810 que 4 800 000. Ce mei*veilleux développement vient de la paix profonde qui règne depuis longtemps sur ses belles vallées, et du grand développement des cultures sous la surintendance des Hollandais.
A peu près orientée de l'est à l'ouest, Java s'étend sur 950 kilomètres de longueur, sur 200 de largeur. Par sa situation plus voisine du dixième degré que de l'Equateur, par sa minceur qui la livre entière aux souffles de l'Océan, elle n'est pas tout à fait aussi chaude que l'ensemble de
Sumatra. Comme cette dernière, d'ailleurs, elle est faite de montagnes. Quarante-cinq volcans au moins, dont vingt- huit ou trente sont encore des chaudières allumées, se profilent dans la longueur de Tîle, visibles à la fois des deux mers ; à l'ouest, ils perdent de leur majesté par Télèvation du plateau où ils s'enracinent; mais à l'est, beaucoup de ces gounongs, ayant pour piédestal des plaines basses, ne cèdent rien de leur taille, d'où Tair de grandeur de leur pyramide ; beaucoup sont isolés, de là une grâce en même temps qu'une fierté sublimes. Précisément de ce côté, et pas très-loin des caps tout à fait orientaux de Java, s'élance le plus haut de ces volcans, le Sémerou (5 728 mètres).
Sur les versants moyens de la montagne de Java, le tek, arbre au bois défiant presque éternellement la pourriture, s'assemble en vastes forêts ; au-dessus de ces forêts, on marche sur les batou-angas (coulées de laves : littéralement rocs brûlés), ou sur des penchants dépouillés, ou bien encore dans des bois où le tek ne domine plus ; au-dessous Ton voit se mêler des vergers opulents sur des champs en terrasse. Dans l'occident de l'île, la végétation a plus de force et d'éclat, sous un climat plus humide, que dans les vallées orientales, exposées à des souffles secs venus de l'aride Australie.
Quand les Malais étaient brahmanistes ou bouddhistes, avant de devenir musulmans, ils révéraient les volcans javanais comme les plus terribles serviteurs de Siva, le dieu de la Mort. Ces volcans fumaient alors au-dessus de vallées où des milliers de pèlerins venaient adorer leurs déités dans des temples magnifiques, honneur de l'art javanais. A partir de la im du quinzième siècle, époque du triomphe définitif du Coran dans l'île, les monuments inspirés par rinde commencèrent à s'effondrer; toutes leurs ruines n'ont pas encore disparu, et en maints lieux, dans la profondeur des bois, des débris grandioses témoignent d'une civilisation brillante. Dans le centre de Java, le poids des années fait plier de merveilleux édifices ; l'ardente
Site javanais.
végétation du Tropique descelle infatigablement les briques et les pierres des palais, des forteresses, des temples, des aqueducs, des bains, des tombeaux. Chaque heure abat une statue plus grande que nature, chaque seconde efface un trait aux bas-reliefs infinis que des légions d'artistes patients avaient ciselés dans le dur trachyte. Des routes en briques menaient de temple à temple et de ville à ville ; elles sont aujourd'hui cachées dans les herbes, écartelées par. les racines, moisies par la pluie des arbres sous le jour ténébreux de la forêt qui les ronge.
Fécondité, richesse. Langues Javanaises. Villes. —
La nature, elle, reste la même. La végétation de Java ne craint point de rivales. Nul coin de la Terre n'a plus de facultés. C'est bien le jardin, le parc, la plantation par excellence, la gloire du Tropique d'Asie. C'est aussi le trésor des Pays-Bas. La Hollande tire de cette île, dont elle enrégimente le profit. Java est une usine, les Malais nois en sont les ouvriers, les 29 000 E maîtres, le gouvernement néerlandais nise avec sagesse.
Bien que des villes de la mer aux derniers hameaux de la montagne les Nérlandais dominent depuis longtemps dans Java, leur bas-allemand guttural y a fait bien peu de progrès : il n'est guère parlé que par les Hollandais euxmêmes et par un petit 'nombre de citadins. La langue courante est le javanais, dialecte malais à côté duquel vit encore, d'une vie artificielle et sans richesse, le kawi, qui naquit du rapprochement du malais avec le sanscrit porté dans l'île par les envahisseurs hindous du huitième siècle. Cet idiome bâtard, malais par la syntaxe et par l'allure, sanscrit par les racines, sert encore de nos jours aux poètes de Java, de Madura, de BaJi, surtout aux échal'audeurs de drames, et nombre de stances lyriques, de tragédies et de comédies sont écrites en kawi. On n'est à
Java gentilhomme accompli que si Ton comiait ce langage presque entièrement mort.
Batavia, ville fondée par les Portugais sur une terre malaise appartenant maintenant à des Hollandais, porte un nom qui n'est ni portugais, ni hollandais, ni malais; mais ce nom veut dire Hollande en latin. Cette capitale des Indes Orientales Néerlandaises, assise au bord d'un
Weltevreden (Batavia).
golfe sans profondeur, sur des canaux, le disputait en richesse pendant le dix-septième siècle aux premières places de commerce de l'univers; sa prospérité a diminué singulièrement et sa population ne se monte qu'à 65000 âmes. Les Européens n'habitent plus aujourd'hui Fancienne et très-insalubre Batavia ; ils ont porté leurs
demeures à une petite distance de la côte, sur le bord du fleuve Tjiliwong, dans un faubourg cliarmant, à la fois ville et parc, et qui porte le nom de Weltevreden, en français la Paix du Monde. Le gouverneur réside tout à fait dans l'intérieur, en pleine montagne, à Buitenzorg ou Sans-Souci.
Sourabaya, sur le rivage du nord, en face de Tîle de Madura, contient 90000 personnes ; Souroucarta, dans les terres, en a 50 000 : ce qui est aussi la population de Samarangy et peut-être de Djûdjocarta, ville de la côte méridionale.
Les trois plus fameux sites de ruines javanaises se trouvent dans le pays de Djodjocarta et de Souroucarta. Le temple de Borobodo s'élève à l'ouest de Djodjocarta : « toute l'industrie, tout le travail que l'homme a dépensés pour la grande Pyramide, ne sont qu'un effort insignifiant comparés à la peine qu'exigea ce grand temple sculpté dans l'intérieur de Java. » Les restes immenses de Bramhanam se voient entre Djodjocarta et Souroucarta ; Gomnong-Prau est à 60 kilomètres au sud-ouest de Samarang. Quant à Kediri et à Malang, on les visite de Sourabaya.
Bail (625000 hectares) avoisine de très-près Java, le détroit de Bali n'ayant qu'une petite largeur : elle ne se serait séparée de la grande île qu'en 1204, probablement par une convulsion volcanique. Bali relève des Hollandais, et ses habitants, restés brahmanistes, sont de la branche javanaise des Malais. Peu de pays peuvent se vanter d'une meilleure culture, d'une irrigation plus parfaite. Au-dessus de sa capitale, Karangassinij le volcan d'Agong monte à 2400 mètres.
Entre Lomboc et Bali, le détroit de Lomboc, profond, à courants rapides, sépare nettement l'archipel indo-chinois, des îles que leur nature unit à l'Australie.
Bornéo, liabonan^ les Soulov ou Jolo. — A Bornéo, île de plus de 5000 kilomètres de tour, la Hollande exerce son pouvoir (qui dans certains districts est tout nominal) sur une étendue égale à celle de la France, mais n'ayant guère que 1 200 000 habitants.
L'île de Bornéo n'a point mis au monde une race qui lui ait donné un nom national après l'avoir parcourue ou conquise. Le mot de Bornéo est la corruption de Brouni, désignant le lambeau de littoral vu en 1521 par les Espagnols qui firent les premiers le tour du monde, à leur retour des Philippines où ils avaient perdu leur immortel capitaine, le Portugais Magellan. Ce petit pays de Brouni, sur le rivage du nord-ouest, regarde la mince île anglaise de Labouan. Bornéo, qui dispose également ses terres des deux côtés de l'Equateur, est probablement la plus grande île du monde : on lui donne près de 73 millions d'hectares, soit environ quatre millions de plus que ce qu'on accorde à la Nouvelle-Guinée, quinze ou seize millions de plus que ce qu'on reconnaît à Madagascar. Il y aurait là place pour cent millions d'hommes, et place large; or, Bornéo ne porte peut-être pas deux millions d'insulaires.
Si près de Java, parfaitement explorée et toute cultivée, Bornéo reste presque ignorée et déserte. Les côtes seules sont connues, côtes qui ont derrière elles, surtout dans le sud de l'île, d'immenses plaines détrempées. Il n'y a guère d'habitants que sur le rivage de la mer et dans les vallées basses, mouillées, mal salubres, sur le bord de rivières vaseuses, tortueuses, lentes, indécises, généralement noires à la suite des orages, sans doute à cause des vastes champs de houille affleurant leurs eaux rayées par les crocodiles. A la houille s'ajoutent des mines d'or fouillées par les Chinois, des diamants, des gîtes d'antimoine et d'autres métaux, toutes les plantes de Java, les bois de luxe, d'ébénisterie, de teinture, les épices de cette éblouissante région de la Terre. D'interminables forêts où errent roi*ang-outang, l'éléphant^ le tigre, le rhinocéros, le buffle,
le petit ours noir, ondulent ayec les collines de la zone riveraine ; elles gravissent les montagnes de Tintérieur, ajoutant tous les ans une couche de feuilles pourries, de rameaux et de troncs morts à l'alluvion accumulée sur le sol depuis des siècles de siècles.
Les monts bornéens, tels qu'on les connaît jusqu'à ce jour, semblent n'avoir eu rien à démêler avec les forces souterraines qui ont soulevé tant de volcans du sein des mers de l'archipel : Bornéo serait donc un petit continent non volcanique, entouré de satellites hérissés de pics à feu. On donne au Kini-Ballou, mont de l'extrême noi*d supposé le point culminant de l'île, une hauteur de 4 175 mètres, altitude un peu supérieure à celle de nos Alpes dauphinoises.
Sous le nom général de Dayacs, vivent dans Bornéo des Malais païens, trois fois plus nombreux que les Malais musulmans qui les asservissent. Les Dayacs l'emportent sur les Malais civilisés, par la taille aussi bien que par le caractère; ils ont plus de loyauté, de franchise, de vivacité, de tempérance. Les Alfoures séjournent dans quelques villages misérables. Les Malais, grands seigneurs par le travail forcé des Dayacs, méprisent l'agriculture et les métiers^ qui peu à peu deviennent l'office du Chinois. A Bornéo, plus que dans toute autre île de l'archipel, les « fils du Milieu » ont place nette devant eux. C'est à peine s'ils sont 200 000, mais ils peuplent déjà les districts de l'or, et rien ne dit que Bornéo ne deviendra pas une petite Chine. Si les Hommes Jaunes ne s'emparent pas de son sol, on ne voit pas trop quel peuple de l'Orient, sauf les Javanais, sera capable d'en remuer les alluvions.
Les Néerlandais dans la portion de l'île qu'ils gouvernent ou qui est censée leur obéir, les Anglais sur la côte de Sarawak organisée en État régulier par l'Anglais James Brooke, n'ont pas encore gagné de Bornéens à l'usage de la langue hollandaise ou de l'idiome anglo-normand. Le malais est le seul langage de Bornéo.
Aucune ville des sultanats malais soumis à la Hollande
OU tout à fait indépendants de sa suzeraineté ne vaut seulement la peine d'être nommée.
Sur la côte nord-ouest de cette grande terre, vis-à-vis de la Cocliinehine française, Labouan, petite île pourvue de mines de houilles, apporte à Tempire Anglais cinq mille personnes sur onze à douze mille hectares.
' Axi nord-est de la côte bornéenne, les iles Soniou, qui relèvent nominalement de l'Espagne, forment pont entre Bornéo et iesr Philippines. Nous avons estropié leur vrai ;;nom, qui mi Jolo. Cet archipel montagneux, entouré d'une mer donnant des perles de la plus belle eau, sert d'asile à des Malais de religion musulmane : ces Malais, dangereux pirates, font la loi à des captifs chrétiens en levés par 'leui's corsaires, et à des Guimbas, indigènes asservis qui tendent à disparaître.
' Les Philippines^.: èoKeelleiice de cet archipel, déhoiiiiMreté de.se» maîtres. — Avec les Philippines, on s'éloigne notaWienient de l'Equateur pour se rapprocher dM Trôpiqiie du'èwicer, «t en même temps du rivage méridional de la CMrie. De Hong-kong, port chinois, à Manille, capitale des Philippines, les bateaux à vapeur ne mettent que trois jours.
Ving-neuf à trente mi Jlions dUiectares, effectivement ou officiellement occupés par l'Espagne, sept millions et demi d'iiabitants, sans les tribus noii domptées, c'est le lot de cet archipel, volcanique autant que Java, et valant Cette île hollandaise en fécondité, mais non pas en richesse. L'indolence de ses maîtres européens et des peuples soumis laisse le sol de ces îles heureuses prodiguer inutilement des trésors. Les Espagnols de Manille ont bàii de belles églises, ils ont élevé des cloîtres solennels, ils ont beaucoup catéchisé les indigènes, mais hors des
pratiques du catholicisme, ils ne leur ont appris que peu de choses. 11 faut le dire aussi, et c'est un honneur pour TEspagne, il y a peu de colonies où l'on ait versé moins de sang; il n'y en a pas où le peuple conquis ait moins de haine pour ses conquérants. Déjà si bien partagés par le climat, par la beauté de leur patrie, la fécondité de leur sol, les Indiens des Philippines ne sont point méprisés et foulés par leurs maîtres, ils ne les détestent pas non plus , et l'on doit les compter parmi les heureux de la Terre.
Les Philippines regorgent de richesses, depuis les beaux bois de construction et de mâture, dans des forêts qui ne cachent aucun fauve, jusqu'au palmier dont la fibre est l'abaca ou chanvre de Manille ; elles remplaceraient facilement, pour le tabac et le sucre de canne, la « toujours fidèle » Cuba, qui, malgré cet adjectif parlant d'éternité, ne tardera guère à échapper à l'Espagne. Sur les 43 provinces de l'archipel, qu'on se propose de réduire à i8, Mindanao mise à part, il n'y en a pas une qui ne puisse devenir terre de grande culture, grâce à l'excellence du sol, aux six mois de pluies de la saison des collas et aux six mois de soleil de la saison des nor-tadas.
Les Philippines prirent leur nom du roi qui gouvernait à l'Escorial quand l'Espagne mit le pied, en 1571 , sur cet archipel que Magellan avait découvert cinquante années auparavant. Ce navigateur portugais au service de Castille et Léon, appelé de son vrai nom Magalhâes, avait abordé, en 1521, à Butuan, dans la grande île de Mindanao, sur laquelle les Jésuites portèrent plus tard leui-s' ambitions, dans la seconde moitié du dernier siècle : c'est là qu'ils essayèrent d'installer le despotisme patriarcal qui leur réussit dans les Missions de l'Amérique espagnole, l'esprit de certains peuples doux, inertes, faciles au bonheur, s'y prêtant admirablement. Magellan, peu après la découverte, fut tué d'une flèche, tandis qu'embourbé dans un marais il s'avançait péniblement contré
un parti de. sauvages, et là même, dans Tîle de Mactam, il repose maintenant au milieu de grands palétuvier. Mindanao, où il avait planté la bannière espagnole, est encore presque indépendante : sa capitale castillane, Zamboanga^ se fait mal obéir de quelques tribus, immense minorité sur les 200000 musulmans fanatiques de cette île montueuse. Les indigènes une fois bridés, les colons espagnols n'y auraient d'auti'es ennemis que des boas monstrueux, et la fièvre sur le bord de rivières marécageuses.
Luçon, vaste de plus de onze millions d*bectares, Mindanao, qui en a buit millions et demi, des îles moyennes comprises entre 1 400 000 et 600 000 hectares comme Palaouan, Samar, Panay, Mindoro, Leyte, Negros et l'aimable Cébou, des îles petites et beaucoup d'îlots constituent cet archipel montagneux.
lAiçon, ses Tagales, ses Chinois. Bicoles. Biaayaa.
— Luçon a passé sous le joug espagnol par la patience des missionnaires bien plus que par la supériorité des armes. Elle se compose d'une grande terre allongée, presque partout également large, qui entamée tout à coup par l'eau douce et l'eau salée, ne se continue plus que par deux isthmes, l'un entre le golfe de Manille et le grand lac de Bay, l'autre entre le lac de Bay et la mer orientale. Puis ces deux isthmes se renouent dans un massif où se lèvent des volcans, dont le plus fameux est le Taal : baigné par la pure nappe d'eau du lac de Bombon, l'îlot volcanique de Taal sert lui-même de coupe à des eaux vertes, le fond de son cratère étant rempli par un lac; il fut terrible; sa violence est amortie, mais des bruits sourds et une épaisse colonne de fumée font craindre qu'il sorte un jour de ce sommeil trompeur.
Si du lac de Bombon, dont un court fleuve ensablé mène le tribut à la mer, on se dirige vers l'est, à peine a-t-on dépassé le volcan de Majijay (2 000 mètres) qu'on arrive à l'isthme étroit de Tayabas : cette longue terre
fiéOGB. BBCLUS, — I. 58
soude au grand tronçon septentrional de l'île un tronçon oriental qui est bien l'une des presqu'îles les plus fantastiquement découpées de la Terre, la presqu'île des Bicoles : du moins proposons-nous de l'appeler ainsi, du nom du peuple qui en habite les trois belles provinces : Camarines du Nord, Camarines du Sud et Albay. La péninsule des Bicoles porte aussi plusieurs volcans tels que l'Ysarog ( 1 966 mèti^s), tranquille depuis qu'on Tobserve ; l'Yriga au pied duquel dort le ravissant lac de Buhi, né, dit-on, le 4 janvier 1641, à la suite d'une éruption qui fit écrouler un côté du cratère ; le Mayon ou volcan d'Albay (2574 mètres) et le Bulusan, pareil au Vésuve. Il y a bien une douzaine de volcans dans Luçon, trois dans Mindanao, et çà et là quelques autres bouches de flamme dans le reste de l'archipel.
Dans les campagnes du centre de Luçon, tellement fécondes que les bourgs de dix à vingt mille habitants y foisonnent, le peuple dominant est le peuple tagale.
Convertis et plus ou moins façonnés par les Espagnols, les Tagales sont une race charmante, débonnaire, douce malgré ses longues luttes, depuis qu'elle est chrétienne, contre les Malais, pirates musulmans qui considèrent comme œuvre pie les razzias sur les infidèles. L'agilité, plus que la force, les distingue ; pourtant la vigueur ne manque pas à leur corps souple et bien pris. Ainsi que beaucoup de peuples orientaux, ils endurent le mal avec ténacité, presque avec indifférence, et regardent la mort en face. Pour leurs maîtres ils se battent avec héroïsme, mais ils travaillent san* énergie.
Par bonheur, le Chinois est là, qui vient sans qu'on l'appelle, et même lorsqu'on le repousse : les Indigènes ne l'aiment point, parce qu'il cultive, qu'il jardine et qu'il pêche mieux qu'eux ; les Blancs le haïssent parce qu'il vend plus qu'eux et devient riche plus vite; les Espagnole ont longtemps essayé, ils essayent encore de l'éloigner par des capitations, des impôts plus que rigoureux, des droits de patent exorbitants. Les Sangleys
(c'est ainsi qu'aux Philippines on nomme les Chinois) ont été quatre ou cinq fois égorgés, pendus, assommés par milliers, et ce qui échappait au couteau, à la corde, au bâton, allait se perdre en mer ou mourir dans les bois; quand par hasard on ne les tuait pas, on les exilait en bloc. Mais toujours les exilés sont revenus, les morts ont été remplacés, et de nouveau. Indiens et Blancs ont vu Taisance entrer dans la cabane du jardinier, du pêcheur, de l'ouvrier sangley, la fortune s'asseoir au bureau du commerçant, au comptoir du banquier chinois. Et peu à peu, de l'alliance de ces étrangers abhorrés avec les femmes Tagales qui se laissent gagner par eux, sort une race de métis destinée peut-être à dominer un jour dans l'archipel.
Les Tagales ne régnent que dans le milieu de Luçon, autour du golfe de Manille et des lacs de Bay et de Bombon. Au nord de l'île habitent plusieurs peuplades, usant de langues diverses, et dans les lieux les plus élevés ou les plus reculés, des Négritos, autochthones de l'archipel, qui, leur nom espagnol le dit, sont des Nègres de taille minime. Ces hommes lippus, aux cheveux laineux, au nez écrasé, ne furent pas sans influence sur la formation de la race tagale, évidemment provenue du mélange des indigènes avec les musulmans qui envahirent l'archipel il y a déjà dix siècles. Dans la grande presqu'île de Camarineset d'Albay vivent environ 800 000 Bicoles. 2 500000 Bisayas, le peuple sinon le plus important, au moins le plus nombreux des Philippines, remplissent les îles de Samar, de Leyte, de Gebou, de Panây, de Bojol, de Masbate, et une grande partie de Negros et de Mindanao.
Beaucoup de langues ont cours dans les Philippines. Trois ont plus d'importance que' les autres : le bisaya à causé du nombre de gens qui le parlent; l'espagnol, bien que familier â peu de personnes, parce qu'il est l'idiome officiel, le parler du maître; le tagale, dialecte
malais très-développé, parce qu'il sert à deux millions d'hommes autour de la capitale du pays.
Manille (180 000 hab.) se compose de deux villes séparées par la rivière qui sort du lac de Bay, le Pasig : sur une rive, la Manille officielle et guerrière, place murée; sur l'autre rive, des faubourgs commerçants, dont le plus chinois, en d'autres termes le plus actif, se nomme fiinondo. Manille, effondrée par le tremblement de terre de 1863, est aussi connue par ses cigares que la Havane elle-même. Le Pasig se perd dans le golfe de Manille, qui a 150 kilomètres de tour.
Étendue. Nombre d'hommes. — L'empire Chinois 86 déploie entre l'Asie Russe, le Turkestan, l'Éran, l'Inde, rindo-Chine et le Pacifique. Même après les grandes cessions faites récemment à la Russie, son étendue montait encore à 1200 millions d'hectares avant la perte du Thian-chan-nan-lou et du Thian-chan-pé-lou qui viennent de se séparer de l'empire et qui ne lui reviendront sans doute jamais. Déjà même les Russes ont mis la main sur le Thian-chan-pé-lou ou Dzoungarie. 1200 millions ^ "rtar»^s, c'était bien plus que l'Europe, c'était plus du
"^^^ ^"i l'Asie, c'était vingt-deux ou vingt-trois fois la Par boa. ^ °
l'appelle, et m.^^.^ ^ ^^ ^^^ ^^^^ ^.^^ milliard d'hecne 1 aiment pomi>.^^^jj.^g compris, l'empire Chinois qu'il pêche mieux qu .^ y^ ^^ ^^ ^.
qu'il vend plus queux ^^^ ^^.^.^ ^^ ^^^ ^^ ^^^^ Espagnols ont longtemps ,^^ ^^^^^^ ^^^^ ^^ ^^^^^ l'éloigner par des capitatio. .^^ ^^^^^^ ^^^^^^ ^^^^ gôureux, des droits de patent
fois plus étendu que lui, et il l'emporte toujoure sur les États-Unis, plus petits de près de cent millions d'hectares, et sur le Brésil, qui a bien près de deux cent millions d'hectares de moins.
Quant au nombre des Chinois de l'empire, qu'on l'estime à 400, à 450, à 500 millions, il compose à lui seul beaucoup plus du quart, et peut-être plus du tiers des humains. L'empire Britannique n'a que 250 millions d'âmes, l'empire Busse 85 millions, les États-Unis 40 millions, le Brésil 10 à 12 millions.
Un pays aussi vaste qu'un continent, touchant au nord le 55% au sud le i8« degré de latitude, à l'ouest le 75®, à l'est le 134'^ degré de longitude, assis d'un côté sur les plus hauts plateaux de la Terre, baigné de l'autre pendant des milliers de kilomètres par la plus ample des mers, un tel pays ne peut avoir partout le même climat, le même sol, la même nature, le même peuple. L'empire Chinois se divise en quatre grandes régions au moins : la Chine propre, la Corée, la Mantchourie, les Hauts-Plateaux. Politiquement, on y distingue la Chine, la Corée, la Mantchourie, la Mongolie, le Tibet. La Chine propre ne couvre que les deux cinquièmes de l'empire, mais elle renferme les dix-neuf vingtièmes de ses habitants. C'est la plus grande officine d'hommes sur la planète qui est une lune du soleil, et le soleil de la lune. Elle rayonne au loin, elle absorbe tout : « La Chine est comme la mer où tombent tous les fleuves, et tous y deviennent salés.»
Chine propre t sa population, lia Grande Maraillc.
— La Chine, sur un peu plu? de 400 millions d'hectares, entretient au delà de 400 millions d'habitants; elle soulient donc 100 personnes par kilomètre carré, tandis que la France n'en nourrH que 68.
C'est que les Chinois, parfaits agriculteurs, tirent de leur sol très-fécond, sous leur climat très-heureux, tout
ce que la teri'e et l'eau peuvent créer, tout ce que le soleil peut mûrir.
Nous désignons communément la Chine par le nom de Céleste Kmpire, croyant traduire de la sorte une expression chinoise, mais nous avons tort. Et si les enfants de ce plantureux pays avaient eu Texcès d'orgueil que ce nom prouverait, comment se rire d'eux pour avoir appelé de la sorte leur opulente patrie, quand tant de peuples dont a terre n'a ni beauté, ni fécondité, ni soleil, croient ingénument posséder une contrée sans pareille éclairée pai* le premier des climats du monde? Les Chinois surnomment quelquefois leur Chine Tien-sia, mais ces deux mots veulent dire Pays sous le Ciel, et non point Pays Céleste. L'expression qu'ils emploient le plus est celle de Tchoung-kvo, le royaume du Milieu, par quoi ils entendent la région située entre le nord, le sud, l'est et l'ouest, et un pays situé de cette façon pour un peuple est naturellement celui qu'il habite.
La Chine s'ouvre à l'orient sur le Pacifique. Dans le nord de son littoral, la mer Jaune, qui se comble de plus en plus d'alluvions fluviales, s'avance profondément entre la Corée et la côte chinoise, jusqu'à une petite distance de Pékin. Au sud de cette mer Jaune, les grandes découpures sont rares, mais non les bons ports, les estuaires, les anses ; la Chine a tous les abris qu'il faut aux navires exigés par les transports du plus riche pays. La houille, qui fait que les vaisseaux courent au lieu de flotter, ne manque pas non plus, et rien que dans la Chine septentrionale, les terrains houillers reconnus à ce jour couvrent six fois l'espace des districts charbonniers d'Albion : on estime que plus de cent millions d'hectares de l'empire des Jaunes appartiennent à la formation carbonifère.
A l'ouest, vers les hautes terres, les frontières de l'empire sont peu connues. Au iiord, le pays s'arrête à la Grande Muraille, le monument le plus étonnant de la niaiserie humaine. Les Chinois ne craignirent pas d'élever ce ridicule ouvrage, vieux maintenant de plus de deux
mille années, contre un peuple indigent beaucoup plus faible qu'eux. Des miljiions de vies s'y consumèrent peutêtre, puis la Grande Muraille fut enjambée par des conquérants, au grand éblouissement des eunuques laborieux qui se croyaient en sûreté pour le reste des âges derrière un parapet bien construit. Sa longueur dépasse deux mille kilomètres ; elle grimpe avec les montagnes jusqu'à des altitudes de seize cents mètres, elle descend dans les ravins, coupe les torrents, fait des zigzags dans la plaine, et, commençant aux montagnes Mongoles, va finir sur le Soungari, branche de l'Amour. Elle consiste en deux murs de huit mètres de haut , qui ont englobé plus de briques que toutes les maisons de la Grande-Bretagne. Entre les deux murailles, séparées par quatre mètres d'intervalle, s'ajuste un remblai de terre. De mille pas en mille pas, quelquefois de cent pas en cent pas, veillent des tours arméps de canons. Au nord, la Grande Muraille se termine par une forte barrière de pieux.
Le temps, qui a lentement carié tant de monuments plus nobles, a fait des brèches profondes dans le Mur et dans la Palissade : peu à peu il égalise au sol ce fantastique rempart, commencé par un empereur qui faisait brûler les livres, et aussi les lecteurs du sage Confucius. La Grande Muraille tombera et ne sera pas relevée. El pourquoi la reconstruirait-on quand elle se dresse de moins en moins entre la Chine et la terre étrangère? Les paysans des provinces qu'elle côtoie envahissent de plus en plus les vallées mongoles dont son faite les sépare. Tel vaste district, tel que celui des Ordos, parcouru par le fleuve Jaune, n'avait rien de chinois il y a quelques dizaines d'années, et il est presque entièrement chinois aujourd'hui. A une race agricole, patiente, appliquée, ingénieuse, féconde, les Mongols ne sauraient tenir tête, eux, les nomades inertes constamment diminués par le recrutement du clergé bouddhiste, qui est en partie une caste de célibataires.
es
monta Chinois. Hoang-ho, crèire-ccenr de la Cflilne.
— La Chine porte une infinité de montagnes ignorées qui se détachent des bastions de l'Asie centrale, particulièrement du Kouen-Loun ; elles s'abaissent peu à peu djans la direction du Pacifique et s'effacent enfin sur la plaine, après avoir été d'abord cimes neigeuses, puis monts moyens, enfin coteaux plantureux. Les Nan-ling ou Monts du Sud séparent de la Chine tropicale le double bassin du fleuve Jaune et du fleuve Bleu, ces deux énormes courants qui, voisins vers leurs sources, puis fort éloignés, se rapprochent de nouveau pour aller confondre leurs deltas dans les plages les plus tièdes, les plus fertiles et les plus populeuses de l'empire. Les Nan-ling, où divers pics sont coiffés de neiges persistantes, l'emportent en altitude sur les Pé-ling ou Monts du Nord, allongés entre les deux fleuves. De même qu'en tout pays ayant à la fois plaine et montagne, le climat de la Chine varie à Tinfîni comme les altitudes et comme les latitudes : très-froid au nord, il se modère sur le fleuve Jaune et sur le fleuve Bleu et devient torri de au midi des Nan-ling. A latitudes égales, il ne vaut pas le climat de l'Europe : après de très-fortes chaleurs, Pékin, ville pourtant plus méridionale que la molle Napoii, subit des froids aussi durs que ceux de l'Allemagne. La moyenne annuelle de cette capitale est de 12 à 15 degrés; celle de Canton de 21 à 22.
Le fleuve Jaune, en chinois Hoang-ho, tire son origine de l'Asie Centrale. Du pays des Mongols, il passe dans la Chine, qu'il quitte pour faire un énorme tour au nord dans le pays des Ordos. Là, nous dit-on, ce fleuve coule dans un lit aréneux tellement perméable, qu'à force d'y filtrer goutte à goutte, il finit par disparaître tout entier : il y a dans son cours une lacune apparente de quelques lieues, pendarft la saison sèche seulement ; mais bientôt, ressortant de terre, il reprend toute son abondance.
Rentré en Chine, il roule des eaux très-capricieuses dans un lit d'une grande largeur, qui parfois se rélrécît
à 550 ou à 400 mètres, mais alors la profondeur est grande et le courant rapide. Après avoir franchi et refranchi la Grande Muraille, et couru tour à tour, par brusques changements, vers l'ouest, le sud-ouest, le plein nord, Touest encore, le plein sud, il est rejeté vers le
Àrc de triomphe,
nord-ouest par les montagnes de îSî-ngan-fou et pénètre alors dans la grande plaine de la Chine.
Cette plaine chinoise est la plus riche du monde, mais comme dans les pays plats très-cultivés, une vulgarité inouïe règne dans ses grasses campagnes sans fermes, les Chinois ayant la rage de s'entasser dans les bourgs. Les arbres seuls, plantés à millions, pourraient
leur prêter quelque charme, mais la Chine tient le premier rang parmi les contrées déboisées de l'univei's. On y brûla, on y abattit d'abord les forêts pour éloigner les fauves dont elles cachaient l'asile; puis quand la 'population se fut grandement accrue, chaque village les diminua jour à jour, sans souci de l'avenir, pour gagner des aires de labour et des carreaux de jardin sur la nature vierge. Si les arbres y sont trop rares, les arcs de triomphe y sont trop communs, comme d'ailleurs dans presque tout l'empire. On les élève à profusion sur les routes pour perpétuer la mémoire des grandes actions, en pierre dans les pays de roches, en brique dans les pays d'alluvions.
Et précisément parce que cette plaine a trop de richesses, parce qu'elle fait pousser trop de familles, il y a dans tous ses districts, dans les meilleurs comme dans les pires, des hameaux, des bourgs, de grands quartiers de villes rongés par une misère qu'on ne trouve même pas dans les plus sombres quartiers des cités industrielles de l'Europe. Dans les régions triviales de cet « empire des Fleurs, » des millions d'hommes vivent dans l'ordure; ils sont vêtus de lambeaux, ils mangent des viandes infâmes, ils boivent un air fétide, une eau pourrie dans les fossés. Et avec tout cela, ces familles croissent vigoureusement, semblables aux légions déguenillées qui sortent des bouges irlandais. Qu'on laisse faire la Chine, elle couvrira le monde.
Le Hoang-ho finit dans un delta de plus de vingt-cinq millions d'hectares qui a rattaché à la côte ferme des monts isolés jadis en mer : les montagnes du Chan-toung au pied desquelles naquirent avant notre ère deux des grands sages de la Chine, dont nous avons latinisé les noms en Confucius et en Mencius. Cinquante mille années suffiront, parait-il, au delta du Hoang-ho, qui grandit sans relâche, pour remblayer la mer Jaune tout entière, tant ce fleuve violent, qui doit son nom à des eaux jaunies par les particules terreuses, porte dalluvions aux rivages
de la Chine centrale. Comme il écoule un bassin en grande partie argileux, c'est même une rivière de l'univers les plus gorgées de matières plastiques.
Une plaine de terre généreuse tellement vaste qu'on y taillerait près de quarante départements français, tremble sous la menace de ses débordements, car les digues dressées depuis bien des siècles par les Chinois contre les épanchements du fleuve ne résistent pas toujours à sa furie. Quand elles sont éventrées par la pression des eaux sauvages, le Hoang-ho se creuse des lits dans le terreau, et ces lits ont parfois une telle ampleur, qu'ils suffisent à la rivière quand elle est redevenue paisible. Le « fléau des enfants de Han, » le crève-cœur de la Chine, » a de la sorte porté diverses fois son cours inférieur et son embouchure tantôt vers le septentrion, tantôt vers le midi de l'île montagneuse qu'il a soudée au continent. Une de ses plus effroyables divagations, celle de l'an 1857, l'a rejeté bien loin au nord : au lieu de disparaître comme auparavant dans la mer Jaune, il s'engloutit maintenant dans le golfe de Pé-tchi-li, et le fond qu'il a délaissé est déjà soumis aux cultures. Cette dernière rébellion du Hoang-ho a été funeste à l'empire : en noyés, en gens emportés après l'inondation par la fièvre et la faim, elle lui a coûté, dit-on, plusieurs millions d'hommes. D'autre part, elle a agrandi la Chine en chassant au loin de nombreuses familles, dont beaucoup ont franchi la Grande Palissade et porté la charrue chinoise dans quelques-unes des vallées de la Mantchourie. Ce mouvement continuant tous les jours, à la suite de nouvelles excursions du fleuve, comme aussi à cause de l'inondation récente d'environ quatre millions d'hectares dans le Pé-tchi-li, près de Pékin, la Mantchourie devient rapidement un prolongement national de la Chine. On évalue à 186 millions d'hectares l'aire du bassin du Hoang-ho. Le débit moyen du fleuve serait de 4100 mètres cubes par seconde, le Rhône et le Rhin réunis; comme ses crues ont une puissance extraordinaire, la faiblesse de cette moyenne aurait
606 GÉOGRAPHTE.
pour cause une indigence d'eau pendant la saison sèche. Mais encore faut-il s*entendre sur ce mot d'indigence, qui est tout de comparaison, car pour mille et raille fleuves, la pauvreté du Hoang-ho à Theure où il est le plus pauvre, serait encore une grande richesse.
Le Tang-t9é-kiangf, fleuve immense : son lae Mceris* lie Canal Impérial. — Nous traduisons le trimonosyllabe Yang-tsé-kiang par les mots de fleuve Bleu, et ces mots portent faux, car en amont de son entrée dans la grande plaine de Chine, le Yang-tsé roule de rapides eaux d'un vert magnifique, tandis que dans cette plaine même, il arrache à ses berges assez de terre pour devenir aussi laidement jaunâtre que puisse l'être un fleuve. Il parait qu'on a grand tort de rendre Yang-tsé-kiang par fleuve Bleu : la traduction exacte est fleuve de la province, du pays de Yang. Les Chinois, d'ailleurs, le nomment le plus souvent Ta-kiang, le grand fleuve, ou simplement Kiang, le fleuve.
Le Yang-tsé-kiang se forme dans la montagneuse province de Yu-nan, au sein d'une gorge de grandiose allure, par la réunion de deux torrents énormes portant chacun un nom de trois monosyllabes : l'un s'appelle rivière au Sable d'Or, l'autre rivière à l'Eau Blanche. D'égale force, ils naissent au loin dans la Haute-Asie, aux pieds des monts Kouen-Loun. L'un des deux doit passer, déjà considérable, à peu de distance des sources du fleuve Jaune, et l'autre se cacher derrière les montagnes d'où descend notre Mékong. Des monts à la mer, le fleuve Bleu arrose une vallée d'une fertilité rare, même en Chine, et dont on tire trois, quatre, cinq récoltes par an ; la terre, bien arrosée, bien drainée, très-fumée, jamais lasse, y porte le mûrier par véritables forêts, le riz, le tabac, le coton jaune dont se fait le nankin, la canne à sucre, des fruits, des épices, du thé, l'assoupissant pavot d'opium, qui tend à remplacer en maint endroit les rizières depuis un traité qu'ont imposé les Anglais. Les villes de cent
mille à cinq cent mille habitants, ou môme de cinq cent mille à un million, y sont presque réunies les unes aux autres par des cités moindres, des bourgs, des villages à rinfini ; des millions d'hommes y vivent dans des bateaux, de la pêche ou des légumes de leurs jardins; et ces jardins eux-mêmes sont des radeaux de bambous portant quelques pelletées de vase arrachées au Yang-tsékiang.
Dans son trajet entre la montagne et la mer, le fleuve recueille les émissaires de deux grands lacs voisins de sa rive droite, le Toung-ting et le Po-yang.
Le Toung-ting n'est pas une petite mer dans la pierre, une coupe dans la montagne, un abîme d'eaux vertes ou bleues, mais une immense flaque d'eaux terreuses, sur laquelle gagnent incessamment les herbes, les joncs, les roseaux du marais : il est bordé de rives plates qui avancent ou reculent suivant la tombée des pluies, de même que les bancs de vase et les îles du lac grandissent audessus de la nappe ou s'effacent en partie sous elle : le Toung-Ting n'a que six pieds de profondeur en été, mais il monte et s'épand quand ses deux principaux tributaires, l'un venant de l'ouest, l'autre du sud, sont en haute cime, et lorsque dans sa grande exondance annuelle, le Yang-tsé-kiang lui-même, refoulant le déversoir, entre à contre-courant dans le lac et y dépose un peu de son inondation. Le Toung-ting est donc une sorte de lac Mœris, un régulateur du premier des deux Nils chinois. Le Po-yang, plus petit que le Toung-ting, lui ressemble beaucoup : il ne porte point ses eaux contre des caps montagneux, il reçoit de larges affluents, il gagne le Yangtsé par un court déversoir.
Vers Nankin, à 550 kilomètres de la mer, commencent le flux et le reflux, puis le fleuve entre dans son delta, qui touche à celui du Hoang-ho; à son embouchure, il a sept lieues de large entre des rives effacées. Le Yang-tsékiang, d'un développement de 5000 kilomètres, est en longueur le quatrième cours d'eau de la Terre ; c'est le
608 GIÈOGRAPHIE.
sixième pour Tétendue du bassin } pour le débit, il vient peut-être au second ou au troisième rang, après le fleuve des Amazones, avant ou après le Rio de la Plata, car à 1600 kilomètres du Pacifique, au-dessus du confluent de la rivière du lac Toung-ting, il roulerait aux basses eaux près de 15000 mètres cubes d'eau par seconde^ autant que le Nil ou le Rhône en grçaide crue, k l'embouchure, ce volume serait doublé (?). Ses débordements font presque autant de ravagea que ceux du Hoang-ho : à Han-caou — pourtant il s'y étale en un lit immense — il monte à dix mètres au-dessus des eaux d'étiage. Les Chinois sont fiers de ce fleuve, ils l'appellent le Fils de l'Océan et la Ceinture de la Chine.
Comme le Hoang-ho, le Yang-tsé-kiang coupe le Youho ou Canal Impérial, le premier du monde : sa longueur approche de 2 000 kilomètres, il a de 60 à 300 mètres de largeur, il porte des milliers de jonques ou vaisseaux chinois, des canots sans nombre,, des hameaux de bateaux, des villes flottantes, et ses deux rives touchent à quelquesunes des principales cités de la Chine. Il rattache, ou plutôt il rattachait Pékin au centre de l'empire, en même temps qu'aux provinces du sud, où croit le riz, qui est le pain des Chinois. Mais aujourd'hui le You-ho n'est plus capable de mener une barque de son point de départ dans le midi à Tien-tsin, son port d'arrivée dans le nord. Les irruptions du fleuve Jaune en 1850 et en 1851 lui ont porté un coup terrible ; et maintenant, éventré çà et là par de larges brèches, çà et là visité par les sables, ici vidé, là comblé, négligé par la Chine qui se débat perpétuellement contre les brutalités de l'étranger et contre les hoquets de sa propre agonie, le Canal Impérial, encore très-animé sur certains trajets, a cessé d'être le grand chemin de la nation. Les canaux sont très-communs en Chine. Avec les rivières navigables, ils remplacent les chaussées, bien plus rares qu'en Europe.
Ijes. Chinois, ienr si^esse pratique, leur res|^ect des ancêtres. — Les Ghinwis, nation formidable qui semble destinée à remplir une très-grande partie des deux mon- .des, tirent leur puissance, d'abord de leur nombre, puis de l'étendue et de la richesse peut-être sans pareille de leurs terres d'alluvion, enfin de leur esprit posé, patient, laborieux, ingénieux et pratique. L'Europe a plus inventé que la Chine et poussé plus loin ses découvertes, mais les Chinois l'ont de beaucoup précédée dans les métiers. Ils passent pour inimitables dans les travaux qui demandent une assiduité minutieuse : d'eux plus que de tout autre peuple on peut dire que le génie est une longue patience, mais encore faudrait-il que ce génie s'appuyât sur une méditation vaste, impossible à l'esprit de ces hommes. Nul peuple n'égale les « fils du Milieu » pour la conduite de la vie vers un seul but, l'argent, avec un seul moyen, le patient labeur. Sans l'opium qui enivi^e et le jeu qui serre à la gorge, rien ne pousserait les Chinois hors du sentier de la fortune.
Leur demander les vertus supérieures, la passion de Tétude, l'amour du vrai, l'avidité du beau, le renoncement, le dévouement, l'ardeur de mourir pour sauver ou pour vaincre, c'est trop exiger d'une race sans idéal. Vivre commodément, s'il se peut; au besoin souffrir sans plainte et mourir sans murmure, le Chinois ne va point au delà : il n'a pas l'impatience d'esprit qui fait qu'en tout temps, en tout lieu, en tout essai, l'Européen veut aller plus loin, ce plus loin fût-il hors d'atteinte ou n'en approchât-on que par des sentiers pendus sur un gouffre.
Les Chinois remplacent l'élan de l'âme, l'enthousiasme, l'étude, par le culte des ancêtres. Ils ont une espèce de passion pour la mort, ou tout au moins ils s'occupent avec plaisir et longtemps à l'avance de leur sépulture : leur premier soyci, c'est d'épargner l'argent d'une bière capitonnée; chez eux le cercueil, meuble d'apparat, s'étale à tous les yeux dans la maison, attendant celui qu'il doit dévorer. Quand la guerre, quand l'épidémie arrô-
GÉOG. RECLUS. — I. 39
tent les cérémonies funèbres, les cercueils s'assemblent sur le bord des routes, le mort dedans, jusqu'à des temps plus calmes. Hors de Chine, le Chinois brave tout, la haine sourde ou déclarée, l'injure, le trépas ; mais il a une faiblesse , une seule : s'il doit mourir chez l'étranger, il veut que sa misérable dépouille retourne à
Un Chinois de haut rang.
tout prix dans la patrie des Jaunes. En ce pays où la fécondité de l'homme répond à l'exubérance du sol , el où par cela même la mort fauche une moisson pressée, les cimetières couvrent de grands espaces; et comme ils sont inviolables, que chaque défunt y a sa place pour des siècles, chacune de ces nécropoles rapproche
incessamment ses tombeaux des lits d'un autre dortoir des trépassés; les champs de pourriture finiraient par envahir toute la Chine, si l'avènement d'une nouvelle dynastie ne levait pas de temps à autre l'interdit qui protège les dernières demeures des admirateurs de Gonfucius. Quand une race nouvelle monte sur le trône, les sillons gagnent à leur tour sur les fosses, on cultive les vieux cimetières et l'on en fonde ailleurs de nouveaux, destinés à empiéter autour d'eux jusqu'à l'intronisation d'une autre famille, et quelquefois plus longtemps encore. Lorsque la dynastie régnante, celle des Mantchoux, s'empara du pouvoir, elle dut, pour complaire aux Chinois, s'engager à sauver les champs mortuaires des profanations de la charrue.
Au tendre respect de la mort s'allie une immense vénération pour les ascendants. La ville où s'est commis un parricide est rasée, et ne se rebâtit pas; les habitantsse transportent ailleurs. On obéit strictement au père, comme celui-ci obéissait au grand-père, et en remontant toujours, on voue aux générations antiques la seule obéissance possible à l'égard des morts, le respect pour leurs idées, leurs erreurs et leurs lois.
Par suite de cette vénération pour le jadis, l'usuel, le convenu, l'officiel, le Chinois n'ose toucher à l'héritage des ancêtres, il n'augmente guère et perfectionne peu ses découvertes. Comme le castor, il travaille admirablement, mais il se répète; ses facultés d'imitation sont grandes, sa puissance d'invention semble éteinte.
li'émigration chinoise. Importance prodigieuse de cette race médiocre. — A l'emploi parfait de son sol et de ses eaux, à son industrie, à son commerce qui grandit tous les jours, la Chine doit son immense population, dont la croissance ne s'arrête pas, en dépit des maladies, des famines, de l'émigration montante, et, diton, de l'infanticide en grand. L'empire n'avait que 37 millions d'habitants en 1644; on en comptait déjà 142
millions en 1742, 268 millions en 1776, 362 millions en 1812, 415 millions en 1842. Aujourd'hui, on évalue le nombre des Chinois à 450 millions : des missionnaires russes Testimaient il y a quinze ans à plus de 500 millions.
Ce ne sont point là les seuls Chinois à considérer. De la ruche bourdonnante s'envolent tous les ans, malgré les lois, malgré l'opinion, des essaims d'émigrants, principalement fournis par les deux provinces méridionales de Fou-kien et de Canton. Ces transfuges se ruent sur le Tonquin, dont ils finiront par faire une petite Chine, sur la Cochinchine et le royaume de Siam, où des villes sont plus chinoises que siamoises, sur les Philippines, où ils ont donné naissance à une race mélangée. A Java, à Sumatra, à Bornéo, dans les îles de la Sonde, aux Moluques, ils s'emparent de l'agriculture, des mines, de l'industrie, de la banque, du trafic. Singapore n'est ni malaise ni anglaise, elle est chinoise.
Les Chinois, passant la grande mer, se jettent aussi maintenant sur la Californie, où ils triomphent des Américains dans le commerce, les métiers et la culture maraîchère ; ils travaillent à moins, vendent moins cher, se contentent de moins ; ils sont plus assidus à leur tâche. L'Américain, l'Anglais, l'Irlandais, l'Allemand, le Canadien, le Français, donnent, a-ton dit, de plus rudes coups de pioche, mais à la fin de la journée, le Chinois a pioché plus de fois. Dans les mines d'or abandonnées par le Blanc, le Jaune trouve encore la fortune, aussi chassera-t-on peut-être les Chinois des États-Unis comme de l'Australie, tant on craint de voir fléchir, à libre concurrence, le génie des Européens devant l'indomptable médiocrité des fils du Céleste Empire. Enfin, on les engage par bandes comme travailleurs des champs dans les colonies où les Nègres se reposent, par une espèce d'anéantissement, de trois cents ans de culture forcée ; à Cuba, dans les Antilles, dans les Guyanes, au Pérou, dans les mei*s du Sud. Rien n'arrête l'envahissement. Un Chinois accourt ; il meurt, ou repart chargé d'or, dix Chinois le
remplacent; un Chinois, très-rarement, fait faillite, dix Chinois, cent Chinois deviennent riches. Le bien de leur
Chinois du peuple.
commerce veut-il qu'ils soient mahométans, ou chrétiens comme dans l'intolèranle Manille? Ils se font l'un ou
l'autre pour revenir un jour en Chine avec l'argent du catholique ou du musulman. Maintenant que la loi chinoise permet aux femmes de quitter le pays, ce qu'elle défendait auparavant, des nations chinoises vont peutêtre se créer dans la Malaisie, dans l'Amérique, dans les mers du Sud, et rien ne nous dit que les fils du Ciel ne raviront pas de vastes territoires à la barbarie des Malais, à l'indolence des Noirs, à la somnolence des Indiens, des Castillans et des Portugais.
La Chine tient donc à la fois son importance colossale, de sa population, qui est le tiers ou le quart de celle du Globe, et des foules qu'elle répand sur le monde torride. Elle tire aussi beaucoup de puissance de son unité de race, de langue et d'idées : toute la Chine est vraiment chinoise; ses provinces sont presque uniformément habitées par les mêmes hommes ayant à peu près la même face, le même caractère, les mêmes mœurs, le même respect pour les traditions des ancêtres, la même vénération pour l'empereur dé Pékin. Une même littérature conventionnelle nourrit leur esprit, une même science fausse leur est enseignéç par les mêmes faux savants; ils se pavanent des souvenirs de la même histoire : histoire qui s'écoule tellement en dehors de la vie générale du inonde, histoire tellement concentrée dans la Chine, tellement hérissée de monosyllabes absurdes, qu'elle est sans intérêt pour nous.
Cet empire, pourtant, n'est pas de taille à terrasser le reste des hommes : il a le nombre, mais il lui manque le génie, et surtout le vrai courage. La Chine mît-elle sur pied dix millions de soldats, ce qu'elle ferait facilement, elle n'en serait pas moins d'une faiblesse ridicule sur terre et sur mer. Nulle nation ne montre plus clairement que d'une tourbe sans âme, sans ardeur, sans générosité, sans idéal, on ne peut tirer que des armées vaincues d'avance, si elles n'ont pas à leur tête quelque Annibal capable de triompher avec un ramassis de bataillons mercenaires. Il suffit de quelques Européens pour
Dames chinoises.
dispereer l'élite des Chinois : non parce que ces gens-là sont mal armés, mal commandés, ou qu'ils craignent trop la mort, au contraire ils la méprisent, mais parce que ces « guerriers, » menés au feu par des généraux concussionnaires, ne défendent ni une patrie, ni une cause, ni une foi, ni un drapeau. Peuple sceptique, sans chaleur, terre à terre, les Chinois combattent ou par force, ou pour la paie, ou pour le pillage. Félicitons-nous de les voir aussi mous en bataille rangée qu'ils sont terribles dans la « concurrence vitale, » avec la pioche, l'outil ou le pinceau, qui est leur plume. Tout homme qui souhaite un avenir de quelque noblesse à la race mortelle doit demander le triomphe des Blancs, qu'ils soient Slaves, Anglais ou Latins, plutôt que celui de ces Jaunes laids de visage, médiocres d'esprit et de caractère. Quelle pauvre humanité que celle dont l'Athènes, la Rome, le Paris ou la Jérusalem, serait une ville à kiosques gardée par des dragons fantastiques !
Langue chinoise, la pins misérable du monde. Religion et morale. Avenir de la Chine. — L'idiome chinois, parlé par tant de millions d'hommes, se divise en plusieurs dialectes voisins les uns des autres, comme par exemple le français de l'espagnol ou de l'italien. De jour en jour, ces dialectes reculent devant l'idiome officiel du nord, la plus misérable des langues, jargon sans flexions, fait de monosyllabes, et si pauvre qu'un seul et même mot y prend cinq, dix et jusqu'à vingt ou trente acceptions suivant le geste, le ton, la position, l'accent. Souvent deux Chinois, ne se comprenant plus, sont forcés de recourir à leurs pinceaux pour arrêter par l'écriture l'idée qui échappe à la parole. Plus encore, ce triste langage est enchaîné par une écriture soi-disant figurative, qui ne figure plus rien, car les signes, d'abord grossièrement représentatifs, se sont embrouillés avec le temps et transformés en écheveaux de lignes rebelles à la meilleure mémoire. Il y a quarante-deux mille de ces signes, mais
un certain nombre, deux cent quatorze, ceux-ci tout à fait indispensables, peuvent être considérés comme racines. Avec quelques milliers de signes on se fait comprendre partout, mais vécût-on deux vies, on n'épuiserait pas en Chine la science de la lecture.
Les Chinois écrivent au pinceau, de haut en bas et de droite à gauche, le long de lignes verticales. Malgré Tindigence affreuse de l'idiome, la patience chinoise a élevé un vaste édifice littéraire : Fencyclopédie impériale, qui comprendra toutes les grandes œuvres de la nation, aura 160000 volumes; 78 738 sont achevés.
Dans la classe élevée règne une morale pratique, tirée des ouvrages de Confucius , philosophe que les Chinois révèrent comme le plus grand des hommes, mais ce n'est que le conseiller prudent d'une race triviale. La classe inférieure professe le bouddhisme, sous le nom de religion de Fo, et les bouddhistes chinois se nombrent par centaines de millions : « La roue du monde tourne éternellement sur elle-même, et la splendeur de l'astre de Fo va toujours en augmentant. » Une morale terre à terre,, ^ quelques superstitions, c'est au fond la vraie fol de ce peuple fait pour le raisonnement et non pour les élans de la foi. Chez les gens de loisir, la religion du philosophe Lao-tseu compte beaucoup d'adhérents : elle est pour plaire à l'esprit chinois, puisqu'elle recommande la pratique sage et modérée du bien-être : (( Ris sans bruit, souffre en silence ! »
Dans le nord, l'ouest et le sud-ouest, surtout dans les Alpes du Yu-nan , fendues par le Yang-tsé-kiang et le Mékong, vivent des musulmans fidèles à leur révélation. Ce ne sont point des Chinois, leurs traits plus nobles témoignent d'une autre origine : ils descendent de guerriers arabes appelés au huitième siècle par un empereur qui résidait à Si-ngan-fou, alors capitale, et qui se payèrent de leurs services en restant dans le pays. Ils reçurent ensuite parmi eux des négociants de leur race, et voici douze cents ans qu'ils gardent leur religion, et conser-
fH8 GÉOGRAPHIE,
vent, malgré des mélanges, un type saillant, très-différent du visage plat des Chinois. Ils s'étaient séparés de l'empire, et avaient choisi pour capitale TalU ville qui envoie les eaux de son lac au Mékong; mais à la suite d'une guerre faite de massacres, ils viennent de rentrer dans le giron de la Chine.
Les chrétiens, les juifs, les adorateurs du Feu, peu nombreux tous ensemble, persistent aussi dans leur culte. Au seizième siècle, au commencement du dixseptième, les pères Jésuites, les plus habiles des hommes, étaient en voie de conquérir la Chine au catholicisme: ils avaient converti des millions d'hommes quand leurs missions périrent ; et maintenant à peine s'il y a dans l'empire quelques centaines de milliers de chrétiens, qui ne descendent point des familles converties par les Jésuites : ils sont dus au récent prosélytisme de missionnaires protestants ou catholiques, dont les prédications plaisent à peu de gens chez ce peuple sceptiquément raisonneur.
Le gouvernement chinois est un joug terriblement alourdi par l'imbécile infaillibilité, la paperasserie, le dol et les concussions d'une aristocratie de bureau dont les membres s'appellent mandarins. Pressée de nos jours au nord par les Vo-lO'tse\ — c'est ainsi que les Chinois, qui n'ont pas de r, et le remplacent par /, appellent les Russes : de même ils nomment les Français Fa-lan-siy et pour Christ, ils disent Ki-ll-si-tousi! — serrée au nord par la Russie, et à l'est, sur tous ses rivages, par les grandes nations maritimes, la Chine s'ouvre en ce moment à l'Europe, mais que peut donc craindre de nous une nation plus active que nous, plus sage que nous, et plus forte d'un tiers que tous les Européens ensemble? Indestructible au dedans, elle continuera à grandir au dehors par l'essaimage, remplaçant les vertus supérieures par le travail, la patience, la ruse et le nombre. « La goutte, dit le vers latin, perce le roc, non de force, mais elle tombe toujours. »
Villes. -— On a cou)pé la Chine en dix-huit provinces divisées en fou: les fou se partagent en tcliouy les tchou en hien. Les villes sont aussi fou, tchou, hien, selon qu'elles sont capitales d'un fou, d'un tchou, d'un hien.
L'empire Chinois tient évidemment le premier rang parmi tous les pays du monde pour le nombre des villes ayant plus de cent mille âmes avec ou sans leur banlieue.
Il a pour capitale, sinon pour cité la plus peuplée, Pékin, ville sans beauté, malgré des ponts de marbre et d'amples édifices. Pékin, dans la province de Pétchi-li, borde un sous-affluent de la mer Jaune, à 150 kilomètres du rivage océanien. Cette capitale en décadence, à laquelle on a donné deux, trois, quatre, cinq et jusqu'à dix millions d'habitants, n'en a que six cent mille à un million, ou peut-être douze à quinze cent mille, vivant moitié dans la ville impériale ou tatare, moitié dans la ville chinoise. Elle enferme de grands jardins, des espaces vagues, des palais énormes, des temples immenses bizarrement décorés. Les maisons de bois, coiffées de tuiles, n'ont qu'un étage. Ce nom de Pékin, Topposé de Nankin, signifie la cour, la résidence du Nord, comme Nankin veut dire la cour, la résidence du Sud : il a été donné à la ville impériale du septentrion chinois par les gens de la Chine méridionale, dont le dialecte n'est point la langue officielle du pays du Milieu. Dans l'idiome normal, qui est justement celui de Pékin, le nom tout méridional de cette ville se traduit par Pei-tsing, qui a exactement la même valeur ; mais peu de citadins emploient ce mot, et il n'est pas plus familier aux campagnards des environs que celui de Lutèce aux villageois de Seine-et-Marne ou de Seine-et-Oise. Les deux noms réellement usités sont : en style administratif Choung-tien-fou y et en langage usuel Tsing^tcheng , la ville de la Résidence.
Toung-tchou , ville voisine de Pékin, n'aurait pas moins de 400000 âmes; Tien-tsiriy port animé, sur le Pei-ho, en aurait 500000, ou même 900000 : en réalité,
nous ignorons le vrai nombre des résidents des villes chinoises; il est telle cité dont le chiffre varie du quart ou du cinquième au tout.
Il y a bien au moins deux villes de plus de cent mille âmes dans la province de Chan-toung, qui le long du rivage suit au sud celle de Pé-tchi-li, la plus septentrionale de Tempire, mais ces villes n'ont rien qui nous intéresse. Le Chan-toung se compose d'alluvions amenées par le Hoang-ho autour de l'île devenue, grâce à ces apports, la chaîne continentale de Taï-chan. « Le Taïchan est la première des cinq montagnes sacrées de la Chine; les collines qui l'entourent lui sei-vent d'arcsboutants : il est plein de sources qui jettent leurs eaux dans les abîmes, il rassemble les nuages, il veree les pluies dans la plaine. Son mérite l'égale au ciel ; il vaut le ciel, c'est un maître bienveillant, un seigneur sacré. C'est le roi du monde : il préside aux naissances et aux morts, à la fortune et au malheur, à l'honneur et à l'infamie, au haut et au bas, au droit et au tordu. Il y a beaucoup de pics dans l'uni^^ers, mais de tout ce que le ciel éclaire , rien n'est digne d'être visité comme le Taïchan. » Cette description, heureusement, est d'un Chinois.
Si le Chan-toung manque de villes curieuses , le Kiang-sou, province littorale au sud du Chan-toung, enferme trois cités dont les noms ont souvent frappé nos oreilles : Nankin, Sou-tchou-fou et Chang-haï, sans parler de Hang-tchou (350000 hab.), et de Tching-kiang (150 000 hab.).
Nankin ou Cour du Sud, capitale de la Chine jusqu'en 1363, occupe le bord du fleuve Bleu. C'était encore, il y a de cela trente ans, Tune des premières cités de l'empire par ses manufactures, son commerce et sa foule d'hommes. Par sa position, par ses souvenirs surtout, elle était le centre national de la Chine, mais une armée de rebelles l'a renversée de fond en comble en 1853.
CHIÎ^E. 623
SoU'tchou-foUy (( la Venise chinoise, » sur des îlots et sur le Canal Impérial, au milieu d'une mer de rizières, passe pour la reine du bon ton, la ville du luxe, de Télégance, des amusements raffinés, des meilleurs théâtres.
Porte et antérieur de bastion.
du plus fin langage, du plus pur accent, des dames au plus petit pied : « Le ciel là-haut, sur terre Sou-tchoufou. )) Il y a 500000 âmes, d'autres disent/ deux] millions, dans ce « Paris » de la,j Chine,] saccagé aussi par les rebelles.
Chang-haït port profond, sur le jaune Whampou, près de l'embouchure du fleuve Bleu, devient de plus en plus une des premières places de commerce de l'univers, ce qu'elle doit au voisinage des grands districts à thé et à soie. Sur 275 000 habitants, elle renferme 7 200 hommes de race blanche, et parmi ces derniers 5 500 de langue anglaise, et seulement 400 Français.
Dans la province de Tché-kiang, qui continue la côte chinoise au sud du Kiang-sou, les grandes villes abondent : Hang-tchou (1000000 d'hab.), près du golfe du niême nom, à l'extrémité sud du Canal Impérial, est un port plein de jonques ; en renom elle égale presque Nankin, pour les plaisirs c'est une seconde Sou-tchou-fou.
Chao-hing, une de ces cités dont peu d'Européens connaissent le nom, a pourtant 500 000 âmes entre murs, et peut-être 2 000 000 banlieue comprise : peu éloignée de Hang-tchou, elle avoisine le même golfe, mais sur la rive du sud, non sur la rive du nord.
Ning-po (400000 hab.) fait un grand commerce : la mer qui borde son rivage bat les quatre cents îles de l'archipel des Chousan.
Le Fou-kien, la province littorale qui, avec celle de Quouang - toung ( Canton ) disperse presque tous les émigrants chinois qu'on rencontre en divers pays du inonde, renferme autant de fortes villes que le Tché-kiang : Tchang-tchouy à quelque distance de la baie d'Amoy, aurait un million d'âmes, c'est-à-dire deux, trois et quatre fois plus que mainte orgueilleuse cité d'Europe ou d'Amérique.
Fou-tchou, sur une rivière qui non loin de là gagne la mer, contient 600 000 personnes : elle vend le meilleur thé noir, elle met en mer de nombreuses bandes d'émigrants ; après Chang-haï, c'est le port le plus animé de l'empire.
Amoy (500000 hab.), sur une île proche du rivage, est également un port vivant et le lieu d'embarquement d'une grande foule de Chinois.
OÉOG. BEGLOS. —
Deux places bien ignorées en Europe, Lien-kong et Yong-pingy ont : la première 300000 résidents, la seconde 200 000.
Quouang-toung, en français Canton, sixième et dernière province côtière, a pour capitale Canton. A 100 kilomèti'es de la mer, sur la rivière des Perles, qui se jette dans le golfe où s'élèvent les îles de Hong-kong et de Macao, Canton compte un million d'âmes avec les habitants de dix mille bateaux à l'ancre sur le fleuve. Cette ville de commerce, le Chang-hai, le Pékin, le Sou-tchou-fou de la Chine du midi, perd de son animation depuis que Chang-hai a pris son grand essor. De même que la capitale de Tempire, elle comprend une ville tatare et une ville chinoise. Comme Fou-tchou, comme Amoy, comme Soua-tau, elle embarque beaucoup de Chinois pour les mère du Sud et l'Amérique. Jusqu'à ce jour l'exode chinoise n'a guère compris que les résidents des deux provinces, extraordinairement bondées d'hommes, où commandent Fou-tchou et Canton. Quant aux Chinois du nord, ils quittent moins le territoire national, et c'est dans la direction de la Grande Muraille ou de TAmour qu'ils émigrenl pour transformer la Mongolie et la Mantchourie en dépendances du royaume des Fleurs. A cinq ou six lieues de Canton, le Lofau, montagne sacrée, a 1 500 mètres de hauteur, et les Chinois lui donnent 36 000 pieds.
Fa-tchan, sur la même rivière des Perles, enferaie 400000 âmes; il y en a 200000 à Te-iné, près de Souatau, port d'où s'en vont beaucoup d'émigrants.
En continuant à faire le tour de l'empire, mais non plus sur l'ourlet de la mer, la première province qu'on rencontre est le Kouang-si, limitrophe du Tonquin et parcouru dans toute sa longueur par le fleuve de Canton. Nous n'y connaissons pas de villes énormes comme le sont d'habitude les places chinoises, et la province qui suit, le Yu-nan, autrement dit le pays du haut Mékong et du haut Yang-tsé-kiang, n'a pas non plus de cités trèsconsidérables. Autre est le Sé-tchouen^ situé pour la plus
grande part entre le Yang-tsé-kiang et les montagnes neigeuses de l'Asie centrale : là se trouvent Tching-tou et Tchoung-king.
Tching-tou (800 000 hab.), dans la vallée d'un affluent du Yang-tsé-kiang, mérite peut-être le premier rang parmi les métropoles chinoises pour sa propreté, sa beauté, son élégance, la politesse et les goûts artistiques de ses habitants.
Tchoung-king, en amphithéâtre sur le fleuve Bleu, renferme au moins 250 000 âmes, peut-être 500 000 : on a parlé de 700 000, et même d'un million.
Il reste trois provinces frontières, toutes trois relevant presque entièrement du fleuve Jaune : le Kan-sou , qui est sans grande ville, le Chen-si, et le Chan-si, qui touche à la province de Pékin.
Si-ngan-fou, dans le Chen-si, fut longtemps la capitale de la Chine. En nombre rond, il y a un million de personnes dans cette ville bâtie sur le Wei-ho, grand affluent du fleuve Jaune.
La province de Chan-si, où naquit probablement la nation chinoise, est régie par une cité d'environ 250 000 âmes, Taï-youan, qui borde le Fuen-ho, tributaire du fleuve Jaune.
Des six provinces intérieures de l'empire, Ho-nan s'appuie au Hoang-ho, Hou-pé et Ngan-hoei au Yang-tsékiang , Kiang-si envoie presque toutes ses eaux au lac Po-yang, Hou-nan dirige les siennes vers le lac Toungting, enfin Quoueï-tchou appartient également au bassin du fleuve Bleu, rive droite. Quatre de ces provinces contiennent des lieux importants.
Dans le Ho-nan, Kaï-foung (150 000 hab.), sur le Hoangho , se trouve dans la « Touraine » chinoise, dans le « Jardin de l'empire. »
Dans le Hou-pé, centre de la Chine, au sein d'une plaine qui plus encore que celle de Kaï-foung est le jardin de l'empire, Han-caou (800000 hab.), séparée de Hanyang (200 000 hab.) par une étroite rivière, fait face,
d'une rive à l'autre du fleuve Bleu, à Ou-tchang (500000 hab.). Ces trois villes font un seul et même lieu de commerce, à mille kilomètres au-dessus de l'embouchure du fleuve. Avant les guerres civiles qui ont fait mourir des dizaines de millions d'hommes en Chine, au lieu d'un million et demi d'habitants comme aujourd'hui, elles avaient ensemble trois ou quatre millions de résidents, huit millions d'après le missionnaire Hue.
Dans le Ilou-nan, la ville de Siang-tan contiendrait plus d'habitants que Vienne ou Berlin : on lui donne un million d'âmes. Elle esl voisine d'un des plus grands affluents du lac Toung-ting.
Dans le Kiang-si, Nan-tchang, sur le principal affluent du lac Po-yang, vend les porcelaines fameuses que fabriquent les cinq cents fours de King-té-ching.
Iles chinoises : Formose , Uaï-nan, Hong^-kong. ]lIa<»o. — Vis-à-vis des rivages d'Amoy, Formose, qu'isole de la côte ferme un canal de 150 à 200 kilomètres d'ampleur, s'appelle en chinois Taï-ouang. Elle couvi'e près de quatre millions d'hectares, avec une longueur d'environ 400 kilomètres, sur une largeur près de quatre fois moindre. Poiir la beauté de son climat, de ses côtes, de ses monts, de ses bois, cette île reçut des marins portugais qui la reconnurent le nom lusitanien, en même temps que latin, deFormosa, la Belle. Et ce nom, elle l'a retenu en toute justice.
Des montagnes volcaniques dont les pics supérieurs s'élancent à près de 4 OOU mètres divisent Formose en deux penchants: à l'ouest, le long d'un rivage bas, semé d'écueils et gâté de sables, vivent des Chinois venus du littoral d'en face et de la province de Canton. A l'est, sur la grande mer, les eaux sont Irès-prolondes dès la rive, les monts surgissent abruptement du flot, souvent avec grandeur : aussi y a-t-il de ce côté fort peu de place pour
de vastes plaines, pour de vraies rivières. Ce versant et l'intérieur appartiennent aux Igorrotes, tribus sauvages qui semblent du même sang que les Négritos de Luçon. On estime qu'il y a trois millions d'habitants à Formose, et dans ce nombre 20 000 indigènes. La capitale, Taxoùnng, renferme 100 000 âmes.
Tout à fait au midi de la Chine, à Tentrée du golfe de Tonquin, vis-à-vis des côtes de TAnnam, Haî-nan ressemble à Formose par sa population, qui sur la rive est chinoise, et sauvage dans les monts. Dans le sud de Tîle, ces monts sont granitiques et portent quelques cimes à deux mille cinq cents mètres ; ailleurs on rencontre des volcans dont les foyei's sont éteints. Sur les chaînes de Tintérieur, le pin chinois forme des forêts, en compagnie du cocotier qui ombrage aussi, avec le figuier banian, tous les vallons du littoral. Haï-nan ne vaut pas Formose : il y fait plus chaud, principalement dans le sud, garanti du nord par des bastions montagneux; le climat y est moins salubre; les typhons y sévissent ; enfin, sur une étendue à peine inférieure à Taire de Formose, elle ne contient que deux millions et demi d'hommes, dont deux cinquièmes sont des Chinois, qui émigrent beaucoup.
Dans le golfe de Canton, les Anglais, depuis 1842, possèdent les 8 300 hectares de l'île montueuse deHong-kong, chaude, insalubre en été. Quand l'Angleterre y prit pied, Hong-kong ne portait que quelques pauvres familles de pêcheurs chinois, et, en 1872, il y avait déjà 122 000 habitants, dont plusieurs milliers de Blancs, surtout des Portugais. Victoria, qui abrite à elle seule presque toutes les familles de l'île, est une place fort commerçante, au bord d'une rade sûre. Elle a fait grandement tort au trafic de l'île voisine, Macao, colonie portugaise de 5 100 hectares et de 100000 habitants.
GHÎISË. 631
mongoiie chinoise. — Levoyageurqui de Pékin va vers le noi*d n'a fait que peu de chemin quand il arrive à la Grande Muraille où à la barrière de pieux à demi détruite qui continue le mur flanqué de tours. En franchissant cette baiTière, il passe de la Chine propre dans la Mongolie chinoise.
La Mongolie chinoise diffère de la Mongolie propre en ce que les maîtres immémoriaux du sol, les Mongols, y reculent avec rapidité devant les cultivateurs chinois, tout orgueilleux qu'ils soient d'avoir pour chefs des princes qui prétendent descendre de Gengis-Khan. Tous ne sont plus nomades comme autrefois, beaucoup d'entre eux soignent maintenant le sol et peu à peu la mer des herbes diminue devant les cultures des Mongols, et surtout devant les champs méticuleusement soignés des Chinois. La vie errante aura bientôt disparu chez eux devant la civilisation des enfants de Han.
On dit beaucoup de mal des Mongols policés par la Chine : plus ils vivent près de la Grande Muraille, plus ils ont de Chinois chez eux ou dans leur voisinage, plus ils sont paresseux, lâches, fourbes, prêts à se vendre pour peu d'argent, plus aussi leur langue est salie par l'alliage chinois. Comme ils pratiquent le bouddhisme, le pays est rempli de couvents, de chapelles, de lieux de pèlerinage ; les prêtres et les moines fourmillent. La capitale, Ché-hol, s'élève dans le midi de la contrée, près de la Chine, non loin d'un fleuve qui tombe dans le golfe de Pé-tchi-li.
mantcfaoïirie. — A l'ouest de la Mongolie chinoise, la Grande Palissade sert de limite officielle à la Mantchourie.
La Mantchourie s'étend sur 95 millions d'hectares, trèsinsuffisamment animés par trois ou quatre millions d'habitants; le sol y est fertile, l'eau très-abondante,
le climat des plus salutaires. Pays non encore apprécié à la valeur de son avenir, elle tient sa renommée parmi nous de llmportance guerrière qu*eut autrefois son peuple. Les Mantchoux franchirent, il y a 255 ans, la Grande Muraille ; ils imposèrent à la Chine une maison qui règne encore; mais bientôt les Chinois, plus redoutables dans la paix que dans la guerre, prirent, d'abord par familles, puis par bandes entières, le chemin de la Mantchourie, en qualité d'agriculteurs, d'ouvriers, de marchands, et presque tous ayant pour première patrie le Chantoung, la province où finit le fleuve Jaune. Et aujourd'hui, à mesure que les Chinois arrivent par le sud, les Mantchoux s'en vont au nord.
Déjà les Chinois prépondèrent en Mantchourie, non seulement par leur esprit de ruse, leur vie laborieuse, la supériorité de leur travail et de leur richesse, mais aussi par leur nombre, et les immigrants aidant, ils ne tarderont pas à noyer complètement les Mantchoux, dont déjà l'idiome plie devant la grande langue littéraire de la Chine. Cette contrée, double de la France ou fort peu s'en faut, ne pouvait rester plus longtemps vide à côté de l'empire aux quatre ou cinq cents millions d'hommes : fût-elle fiévreuse, elle ne les chasserait pas ; saine comme elle est, de climat dur, mais vivifiant, elle les attire ; et si la Russie avait longtemps retardé son annexion du bas Amour, la terre chinoise avec ses fou y ses tchoui ses hien^ se serait étendue jusqu'aux bouleaux d'Okhotsk. Mais puisque la terre de l'Amour a maintenant deux maîtres, c'est là, dans la Mantchourie du nord, que se rencontreront le mieux les Blancs et les Jaunes, là que s'obsei'veront de plus près les paysans des deux maîtresses branches de la race humaine. Partout ailleurs en Chine, l'Europe n'oppose que filou de visage blanc à filou de face jaune, spéculateur à spéculateur, acheteur à marchand.
La Mantchourie méridionale, celle qu'a le plus envahie l'élément nouveau , relève en partie du bassin du Sira-mouren ou Liau-ho, tributaire du golfe
de Pé-tchi-li : on vient d'en faire une dix-neuvième province de l'État, le Ching-king. Sa grande ville, Moukden (150000 hab.), est le Saint-Denis des empereurs de Pékin.
La Mantchourie septentrionale incline ses nombreuses rivières vers le Soungari, très-grand cours d'eau que les Mantchoux tiennent pour la branche mère de l'Amour, et en effet, quand ces deux rivaux s'atteignent, le limpide Amour est plus faible, à simple vue, que le bourbeux Soungari : celui-ci, sous ce climat très-froid, descend de montagnes trop hautes pour que la neige en abandonne tous les sommets en été, aussi leur fière chaîne se nommet-elle Chan-a-lin , les Longs Monts Blancs ; leurs forêts , qui dérobent les cavernes du tigre, de la panthère et de l'ours noir, envoient torrent sur torrent au Soungari, si bien que cette rivière, peu éloignée encore de ses sources, a déjà 250 à 500 mètres de largeur devant le chef-lieu de la contrée, Ghirin, ville de 120 000 âmes, bâtie dans une admirable situation.
Les Chinois ont aussi la majorité dans la Mantchourie du nord ; leur.nombre y augmente et leur langue y étouffe la langue des Mantchoux, idiome cependant bien supérieur au lamentable jargon de la Chine: remarquable par sa douceur, il n'admet jamais deux consonnes de suite, quand même l'une d'elles est une liquide. Les Mantchoux, gens de la confession bouddhiste, ont un tempérament robuste, un caractère honnête, et mènent une vie paisible.
Corée. — La Corée, presqu'île de 24 millions d'hectares, c'est-à-dire valant près d'une demi-France, enferme peut-être dix millions d'habitants. On soupçonne fortement les Russes de convoiter cette péninsule attachée à la Mantchourie comme un bec d'oiseau de proie.
La Corée se recourbe entre la mer Jaune et la mer du
Japon. Si elle ne s'allongeait pas sous des climats trèsfroids pour une latitude égale au nord à celle de la Provence, au sud à celle de TAlgérie, tout en elle rappellerait ritalie sans la Corse, la Sardaigne et la Sicile : sa forme, sa direction, son prolongement dans une mer intérieure ; sa latitude ; sa séparation en deux bassins hachés par de petits fleuves côtiers, celui de l'ouest le plus large des deux; Télévation sur son axe d'une haute chaîne de montagnes analogue aux Apennins. Mais le voisinage des frimas de la Sibérie orientale, plus puissants que toutes les glaces des Alpes, froidit notablement la température de cette péninsule, et la Corée n'a pas le ciel de San-Remo, de Naples ou dePalerme. Le climat, d'ailleurs, y est plus doux que dans la Mantchourie et la Chine septentrionale ; l'hiver n'y a pas la même brutalité, la mousson du sud-ouest y conduit des pluies bienfaisantes.
Sur le littoral qui regarde la mer Jaune, et le long duquel la marée monte à de grandes hauteurs, il y a moins de bons ports que sur le rivage tourné vers la mer du Japon. En avant de cette côte, les archipels de petites îles sont si touffus que le despote coréen, tributaire de la Chine, s'appelle complaisamment le Roi des Dix Mille Iles. La seule montagne dont on sache à peu près l'altitude n'a pas tout à fait 2 500 mètres, mais on présume cpie des pics sensiblement supérieurs s'élèvent entre le 40* et le 42* degré. Le Va-lou-kiang, fleuve principal, vient du revers méridional d'une chaîne dont le penchant septentrional épanche ses eaux dans le Soungari : c'est une rivière abondante, ainsi que le Tou-moun, qui a trois cents mètres de largeur.
Les Coréens, nation à part, ont reçu beaucoup d'éléments chinois, japonais et mantchoux. Us professent le bouddhisme et usent d'une langue différente de la langue de Pékin, mais écrite avec les mêmes caractères et fortement influencée par elle. La capitale a deux noms, un nom coréen : Séoul^ et un nom chinois : Ktng4'tao,
Mongolie. Le Cobi on Chamo. — La Mongolie (558 millions d'hectares, 2 millions d'habitants) n'est point soumise à la Chine, mais seulement alliée. Redoutés par le peuple du Céleste Empire, les Mongols, ces descendants des terribles compagnons de Gengis-Khan, considèrent, il est vrai, l'empereur chinois comme leur chef; ils lui en-
Coréens.
voient tous les ans un tribut, mais ce qu'ils offrent au fils du Ciel ne vaut point les cadeaux qu'ils reçoivent en échange. Avec le temps, grâce au bouddhisme, grâce aussi à la modération de la Chine, à la supériorité pratique et à l'exemple des Chinois, cette race de cavaliers maraudeurs (jui couvrit l'Asie de lacs de sang et reçut les am-
bassadeurs des plus grands rois dans Karakoroum, a fait place à une nation de bons pères de famille, de bergers pacifiques et même lâches, d'hommes paresseux de corps et d'esprit, en même temps que de chevaucheui's indésarçonnables, endurcis contre le froid, contre le chaud, contre la soif, contre la faim et contre la fatigue, sauf toutefois celle de la marche, comme il convient à des gens de cheval. Au fond, les Mongols n'ont gardé de leur passé de carnage que leur organisation militaire, leurs khans ou chefs , leurs aïmaks ou tribus divisées en 49 clans ou bannières.
Les Mongols, bouddhistes très-fervents, ont pour langues sacrées le tibétain et le pâli, et leur langue nationale ne se rapporte pas ^u chinois. Toutefois, dans l'obscur lointain du passé, ces bergers logés sous des tentes de feutre ne firent peut-être qu'un seul et même peuple avec les ancêtres des hommes qui labourent maintenant les rives du fleuve Bleu, carie visage du Chinois est bien, avec quelques nuances, le visage du Mongol.
Les Mongols Khalkhas habitent le nord, les hautes vallées où murmurent les premières eaux de l'iéniseï, des tributaires , du Baïkal et de l'Amour. Là végète Ourga (30 000 hab.), pauvre et surtout tranquille, comparée à ce que fut sans doute, il y a six cents ans, Karakoroum, la résidence de Gengis-Khan : le site précis de Karakoroum nous échappe, tellement cette capitale d'un des plus grands bouchers de l'histoire a laissé peu de traces de sa gloire d'un moment au sein de ces steppes oublieux. Ourga, qui n'est qu'à 250 kilomètres de la frontière russe, occupe la berge d'un affluent de la Sélenga, branche supérieure de l'Angara (léniseï). Elle est séparée des domaines slaves par un désert de pâturages nus , mais ruisselants d'eau, terre d'avenir que les Vo-lo-tsé ne laisseront pas aux Mongols.
Les Mongols Tcharras errent dans l'horrible Gobi ou Ghamo, l'un des saharas de l'Asie, mais un sahara où il gèle pendant une partie de l'année, ce plateau se trouvant
entre huit cents et quinze cents mètres au-dessus des mers, aux latitudes de la France, dans un air à longues sécheresses ; or, sous un climat sans pluie, un sol, même généreux, durcit comme la roche. Par places, le chameau à deux bosses du Mongol, son cheval, sa vache, y broutent un misérable gazon, près de quelque lit de ruisseau vide ou de quelque flaque d'eau salée, reste de ce qui fut peut-être un large lac d'eau pure ; mais les grandes plantes manquent si bien que dans toute la traversée de ce désert, d'Ourga jusqu'à la Grande Muraille, route fort suivie malgré la rudesse des plateaux qu'elle sillonne, il n'y a que cinq arbres, pas un de plus, sur huit cents kilomètres. Quels rejetons des forêts pourraient dresser leur dôme ou leur pyramide avant d'être mille fois tordus, ébranchés ou cassés, sous un ciel dont les vents ont la force d'arracher du sol des plantes si basses qu'ils les saisissent à peine, absinthes et armoises qu'ils chassent ensuite en valse effrénée sur le dur plancher des steppes I
Des aïmaks mongols parcourent aussi les plateaux tounnentés dont une dépression enferme les 350 000 hectares du Koukou : dépression comme en peut offrir la Coupole du Monde, car elle se trouve à 3 250 mètres d'altitude, la hauteur des plus nobles Pyrénées. Cette nappe aux rives plates, tantôt flot salé, tantôt bloc glacé, dont le nom mongol veut dire lac Bleu, et le nom chinois mer Bleue, n'est pas très- éloignée de la rive gauche du fleuve Jaune. Elle n'a pas d'émissaire, et cependant des monts neigeux lui envoient leurs torrents. D'autres aïmaks errent dans les plaines élevées où le fleuve Jaune et le fleuve Bleu se forment au pied du Kouen-Loun.
Le Tibet, plateau leplusbaut du monde. lies Tibétains. Le Lamanisme. ibet (169 millions d'hec-
tares, 6 millions d'habitants) est resserré entre le Kouen- Loun, THimâlaya et le Karakoroum. Ayant dans l'intérieur ou à la frontière les plus hautes chaînes du monde, il possède aussi les plus hautes vallées (3 200 à 4 800 mètres) : celle de l'Indus naissant, et celle du Yarou, qu'on sait être le Brahmapoutre supérieur. Nés dans le voisinage l'un de l'autre, ces grands fleuves se fuient aussitôt ; l'un s'en va vers l'ouest, l'autre vers l'est, et tous les deux descendent dans l'Inde, aussi brûlante que sont glacés les plateaux tibétains.
L'habitation la plus élevée de la Terre est le couvent tibétain de Hanlé, à 4565 mètres, presque le Mont-Blanc, et plus que Notre-Dame sur l'orgueilleux pilier du Cervin. Il y amême dans ce pays une mine de sel à 6 600 mètres, à deux fois la hauteur des Pyrénées, ou si l'on veut dans la région de l'air que toucheraient à peine le Mézenc ou le Cantal empilés sur le Mont-Blanc. Le Tibétain peut rire de l'Auvergnat qui n'imagine rien d'aussi grand que Dôme sur Dôme. L'homme seul, et parmi les animaux la brebis, peuvent monter aussi haut, et cette dernière n'y porte que des charges de trois à dix kilogrammes. Cette mine unique au monde se trouve sur le plateau de Lâché, entre Ladak et Digarchi.
Des trois vertèbres montagneuses du Tibet, la moins élevée semble être le Kouen-Loun, où l'on n'a pas vu de pic au-dessus de 6 710 mètres ; la plus haute en moyenne est le Karakoroum, mais les premiers pics du Globe s'élancent de l'Himalaya. Le Dapsang, dans le Karakoroum, a 8 619 mètres, le Diamar et le Machabroum en ont 8 000, le Jang Ninjinthangla 7 600 : celui-ci regarde pendant six à sept mois de l'année une plaine de glaces, qui pendant les cinq à six mois qui suivent devient un lac d'eau salée, le Tengri, appelé aussi Namtcho, c'est-àdire Céleste, sans doute à cause de sa hauteur de plus de 4600 mètres au-dessus des mers : le Tengri, nappe sacrée visitée par de nombreux pèlerins, a des cloîtres bouddhistes dans ses îles et sur son rivage, mais pas un
bourg, pàS un hameau qui cultive, fabrique ou trafique.
Sur les deux fleuves, autour du lac sacré de Palté, anneau d'eaux bleues avec une gi'ande île au centre, et surtout autour du Tengii, le climat est glacial, par suite de raltitude,et désastreusement sec, parce que les monts du sud arrêtent la course des pluies ; aussi y a-t-il peu de régions aussi arides que le Tibet. Heureusement que le soleil du trentième degré de latitude brille avec chaleur : il fait revivre un sol mort sous la neige et la glace de six mois d'hiver, et par lui le Tibet a des grains, des fruits, des pâturages pour ses animaux domestiques à longs poils.
Les Tibétains appellent leur pays Bod, et eux-mêmes Bodhias. C'est un peuple polyandre, ni hindou ni chinois, mais plus rapproché des Chinois que des Hindous par la face, les mœurs et la langue (et ce qu'on peut démêler de tibétain dans le visage d'innombrables Hindous vient évidemment d'antiques mouvements de peuples qui, du froid Tibet, portèrent des conquérants jaunes dans les plaines enflammées de l'Inde, alors parcourues par des tribus noires). Convertis au bouddhisme, il y aura bientôt treize cents ans, les Tibétains, qui n'étaient auparavant que d'obscurs barbares, reçurent, en même temps que la doctrine de Çakyamouni, tout ce que les missionnaires de la foi nouvelle apportaient avec eux de science, de civilisation, de politesse au sein de ces lugubres plateaux. Hs demeurèrent les plus fanatiques adhérents de la doctrine du Bouddha, qui de chez eux fit la conquête de la Haute Asie, mais qui ne garda point la pureté qu'elle avait lorsqu'elle leur fut enseignée : de telle sorte qu'aujourd'hui le Tibet est le séminaire, le sanctuaire d'une religion qui, bouddhiste au fond, a pris une forme nouvelle, avec le nom nouveau de dalaïsme ou lamanisme.
Le tibétain, le plus agglutinant des idiomes monosyl la-
biques, est une de ces langues important., v^ue certaines cij'constances ont répandues au delà des frontières du peuple chez lequel elles sont nées. Elle n'a dû sa diffusion hors du Tibet ni à l'épée comme le latin, ni au glaive et à la religion à la fois comme l'arabe, ni au commei'ce et à la colonisation comme l'anglais, ni à l'éclat des lettres comme le français ou le persan, mais uniquement aux progrès que le lamanisme a faits dans l'Asie Centrale et dans les plaines du Nord. Et maintenant elle est connue en Mongolie, en Mantchourie, en Sibérie, et jusque chez les Kalmouks des bords de la Volga, par un grand nombre des prêtres et des cloîtrés qui fourmillent dans les pays du bouddhisme dalaïque.
Il y a bien au Tibet, sans compter les chapelles, trois mille temples et monastères, autels et séjours d'une centaine de milliers de lamas composant l'aristocratie et le gouvernement. De ces prêtres, les uns, appelés les Calottes Jaunes, sont des célibataires; les autres, les Calottes Rouges, se marient si bon leur semble. Tous ont également à la bouche l'éternel Om mani padmê haun .', la prière du monde que le plus de lèvres muraiurent. Ni eux, ni les innombrables moines et moinesses de cette religion, ni ses plus subtils docteurs, ni, à plus forte raison, le menu peuple des laïques, pas un Tibétain, pas un bouddhiste, ne comprend ce « cri de l'âme. » Qu'y a-t-il sous de vieux mots sanscrits qui se traduisent en langue vulgaire par ces énigmatiques paroles : Dieu I Le joyau dans le lotus! Amen?
Lhassa (50 000 hab.), capitale du Tibet et Rome du bouddhisme, est bâtie à 3566 mètres d'altitude, sur un affluent de gauche du Yarou. Là réside le bouddha fait chair, le dalai-lama, dans une colossale demeure, ensemble de temples et de palais vulgaires. Ce pontife, dont le nom signifie prêtre de l'Océan, ce qu'on rend éo-alement par mer de Sagesse, est le chef des ecclésiastiques non mariés. Un autre grand prélat, moins puissant territorialement et pécuniairement que le dalaï-lama