IRLANDE
Climat trés-doax, verdore admiralile» Bogps. — L'Irlande l'emporte quelque peu sur l'Ecosse en étendue,* et beaucoup en population : elle a 8 425 000 hectai*es et 5 millions et demi d'habitants.
ROYAUME-UNÏ. 79
En beaucoup de points elle ressemble à l'île dont elle a suivi les destinées malgré elle.
Comme la Grande-Bretagne, Érin ou la Terre derOuest, ainsi que l'appelaient ses habitants celtes, les Erses, a des côtes extrêmement découpées, surtout au couchant. Comme elle et plus qu'elle encore, elle doit à sa mer tiède un climat d'une douceur [surprenante pour une contrée située sous les mêmes latitudes que la Russie centrale ; Dublin, sur la côte orientale, a la même température annuelle que New-York, qui se trouve à 13 degrés plus au sud, et le rivage méridional, supérieur encore au littoral dublinois, est en moyenne aussi chaud, sous le 52^ degré, que les plages américaines qui sinuent sous le 58^
Érin, « la plus belle fleur de la Terre, la plus belle perle de la Mer, » reçoit par tous les vents tant de pluies fines, dans une moyenne de 227 jours par an, que ses fontaines, ses rivières, ses lacs, ses marais restent presque invariablement fidèles à leur niveau, et que les gazons, les arbres, les mousses, tout ce qui est verdure ou frondaison, y garde en été la merveilleuse fraîcheur qui a valu à l'Irlande ses trois surnoms dlle Verte, de Verte Érin, d'Ile de VÉmeravde. On eût pu l'appeler aussi la Terre 'du Lierre, car le. manteau des ruines y croit avec une vigueur sans pareille. Le laurier y grandit en plein air jusqu'à 10 mètres de hauteur dans le comté de Tipperary, et à Dublin l'un de ces arbres frileux monte à i5 mètres.
L'Irlande, plaine peu élevée et très-pauvre en forêts et en grands arbres , est surtout faite de prairies , de hogs ou fonds mouillés, de lacs souvent à demi voilés par la mousseline des brouillards ; c'est un pays de marais, de champs de tourbe, ceux-ci d'une étendue immense, le septième, dit-on, de tout le territoire d'Érin. Pas de montagnes au centre, où rarement l'altitude dépasse 100 mètres, mais le long des côtes s'élancent des chaînes isolées, touimentées, nues. Au sud-ouest, dans les monts
iBO GEOGRAPHIE.
du Kerry, le Carrantuohill {\ 040 mètres) est le géant de l'île; au pied de la chaîne où il est souverain, brillent des golfes marins allongés en firths et les lacs charmants du pays de Killarney ou « Suisse irlandaise. » Le lac Neagh, moins beau que les trois lacs de Killarney, mais beaucoup plus grand (58000 hectares), s'écoule par le Bann vers le littoral du nord.
Le Shannon, fleuve central de l'Irlande, a quelque ressemblance avec les torrents d'une grande contrée située de l'autre côté du puissant Atlantique et précisément colonisée en partie par des paysans d'origine irlandaise. Comme les torrents canadiens, le Shannon est lac autant que rivière ; comme eux il réserve presque toute sa pente à des bouillons et à des rapides. Sorti d'un lac et traversant deux beaux lacs allongés pour s'achever par un long golfe, il n'a que 55 mètres de chute pour un peu plus de 400 kilomètres de trajet; mais comme son coui*s supérieur et son cours moyen consistent en bassins immobiles réunis par de placides courants, il se trouve à 50 mètres au-dessus de la mer lorsqu'il en est déjà fort ' près, à quelques lieues en amont de Limerick. Il se précipite alors par les rapides de Doonass, comparables en petit à ceux du Saint-Laurent ; un manoir effondré veille encore sur un rocher voisin de ce tumulte de flots blan-* chissants : c'est celui de Connell, qu'habitèrent des monarques de l'antique royaume irlandais de Munster. (L'Ii*lande fut longtemps partagée en quatre pays : Ulster au nord, Leinster au sud-est, Munster au sud-ouest et Con-naught au nord-ouest.)
lie peuple irlandais, sa fécondité, sa misère» son exode, sa Tieille lang^ne. — Sur cinq millions et demi d'Irlandais, que nous nous figurons être tous des blonds, les sept dixièmes environ sont des bruns. Or, les conquérants à nous connus de l'île, des premiers en date jusqu'aux « Anglo- Saxons » de ces derniers
C£Oâ AECLUS —
siècles, appaitenaient à des peuples généralement blonds. Il s'en suit que l'antique nation irlandaise, celle qui précéda sous ce ciel humide les envahisseurs dont nous entretient l'histoire, était un rameau de l'humanité brune, une gent qui avant de prendre racine dans le sol d'Érin avait grandi nous ne savons où, peut-être dans la contrée qui fait face au sud à l'Irlande par-dessus plusieurs centaines de lieues de mer, dans ce qui se nomme aujourd'hui l'Espagne. Vers le milieu du douzième siècle arrivèrent les premiers de ces Anglo-Nor^ mands destinés, sinon à faii^ de ce peuple brun un peuple blond aux yeux bleus, du moins à y mêler les sangs, à y piller longtemps le pays et à y remplacer peu à peu la vieille langue celtique par le triomphant patois qu'on parle maintenant dans une partie du monde.
Quand les Anglais mirent le pied dans l'île, dont la bulle d*un pape venait de leur faire présent, l'Irlande était divisée en septs, clans qui se bataillaient sans repos, et le plus souvent sans raison, comme il arrive à tout pays que n'a point encore pétri le despotisme d'une maison guerrière, ou qui, à défaut de maîtres implacables, n'a pas été cimenté en un seul et puissant bloc par la communauté des lois, des intérêts, des croyances. Il faut franchir plus de quatre siècles pour trouver Érin complètement soumise aux exacteurs anglais, à la suite des guerres de religion que termina le protectorat de Cromwell.
11 y a cent ans, l'Irlande ne renfermait pas 2 millions d'habitants, pas même 1 900 000. Après l'introduc* tion de la pomme de terre, nourrissant plus de monde à champs égaux que l'avoine, les Irlandais s'accru* rent à vue d'œil : déjà très - pauvres , et non moins insouciants, ils devinrent de plus en plus misérables^ et de plus en plus indifférents à leurs maux, sur les terres fertiles que possédaient quelques milliers de landlords anglais. 11 vint tant d'enfants dans les pauvi'es cabanes en torchis couvertes de chaume, ces enfants résis-
tèrent si bien à Tindigence, aux intempéries, à la saleté, côte à côte avec le cochon de la chaumière, qu'en 1822, il y avait 6 800 000 hommes dans Érin, et 8 millions douze ans plus tard : autant que 50 millions dans notre France qui cependant n'est pas, comme l'Irlande, couverte de terres perdues en lacs, en bogs, en marais, en lits de tourbe.
Ces 8 millions d'Irlandais ne cultivaient point une terre qui leur appartînt. A Tinstar de TAngleterre et de rÉcosse, l'île était aux mains d'un petit nombre de propriétaires anglais; de nos jours encore, elle se partage entre environ neuf mille riches, dont neuf cents tiennent à eux seuls presque tout Érin ; et d'immenses estâtes ou domaines, le plus grand nombre admirablement soi^ gnés, sont connue de toutes petites provinces où des prairies savoureuses, tondues par de véritables nations de moutons et de bœufs, alternent avec des champs de pommes de terre, des linières et des tréflières.
L'Irlande a donc maintenant deux millions et demi d'Irlandais de moins qu'il y a trente années. Opprimés par les Anglais, dont les sépare une haine d'origine et de religion, mourant de faim sur un sol confisqué par l'ennemi, les fils d'Érin ont émigré, et émigrent toujours en foule vers l'Angleterre, l'Ecosse, le Canada, les États-Unis, l'Australie. Ils modifient ainsi de plus en plus, jusque dans la mère-patrie, par l'apport d'éléments anté-celtiques et celtiques, la race dite anglo-saxonne qui formait autrefois le fonds principal de l'Angleterre et des colonies anglaises*
Sur une portion de la côte occidentale, dans quelques districts en face de la Grande-Bretagne, et dans plusieurs comtés du nord répondant à l'ancienne province d'Ulster, la domination n'est point au sang irlandais, mais à l'anglais et à l'écossais, les gens de cette moindre portion d'Érin descendant principalement de « presbytériens » venus de la Grande-Bretagne pendant les guerres de religion. Partout ailleui's, dans le centre, le sud -ouest.
l'ouest, le nord-ouest, l'Erse ou Irlandais règne (mot cruel quand il s'applique aux va-nu-pieds de l'île de l'Émeraude) . Mais si le caractère national n'a point varié dans la plus grande partie de l'Ile Verte, si l'Irlandais véritable est resté ardent, tracassier — tel nous le dépeignent du moins ses contempteurs anglais, — s'il est toujours sans souci, mobile, peu maître de lui, porté aux extrêmes, s'il a gardé sa ferveur pour la- religion catholique, il oublie de plus en plus son vieil erse. Avant le grand mouvement d'émigration provoqué par l'excès de monde, la misère, la grande famine qui suivit la fameuse maladie des pommes de terre, en un mot avant V exode, les gens parlant erse faisaient une grande partie de la nation, mais c'est chez eux que sévit surtout l'émigration, et, en 1851, quinze cent mille Irlandais au plus connaissaient encore le verbe national et pouvaient se rendre compte du cri du « Érin go bragh ! » ou vive l'Irlande ! En 1861, il n'y .en avait plus que 1 000 000, plus que 818 000 en 1871. Des quatre grands pays irlandais, deux, le Leinster et l'Ulster, sont presque entièrement anglifiés : dans le premier, il n'y a guère qu'un homme sur cent, et dans le second moins de cinq sur cent qui n'aient point perdu l'usage de l'irlandais. Dans le Munster, près de vingt-huit pour cent, dans le Connaught près de quarante pour cent ou les deux cinquièmes se servent soit du seul erse, soit des deux langues. Donegal, Mayo, Galway, Clare, Kerry, c'est-à-dire le nord-ouest et l'ouest de l'île, en d'autres termes ce qui s'éloigne le plus de l'Angleterre, tels sont les comtés les moins anglais. Quant au nombre des gens ne connaissant absolument que l'erse, il ne dépasse pas cent cinquante mille.
Les quatre cinquièmes des Irlandais se rattachent à Rome. Les protestants habitent principalement au nordest, vers Belfast et Londonderi7, dans un pays colonisé par les Anglais, la province d'Ulster, que terminent çà et là sur la mer des falaises de basalte.
L'Irlande, agricole et surtout pastorale, a peu d'indus-
trie. On n'y trouve point comme dans la Grande-Bretagne des districts manufacturiers où les villes touchent aux villes, et où, sous le nuage de fumée qu'elles crachent, les cheminées d'usines se dressent aussi pressées que les mâts dans un port.
¥iiies. — Deux villes irlandaises ont plus de cent mille âmes.
Dublin (SOOOOOhab.), sur le Liffey, près de la mer d'Irlande, s'appelle chez les Celtes irlandais Balla-nadeigh; c'est la capitale de l'île, une ville peu industrieuse, mais d'un vaste commerce. Le quartier anglais n'a guère de rivaux en richesse , le quartier irlandais n'en a guère en pauvreté.
Belfast (175000 hab.), ville industrielle et port commerçant à l'embouchure du Lagan dans un estuaire de la mer d'Irlande, est la cité du Royaume-Uni dont la population a le plus grandi pendant ces dernières années. — Quant à la ville de Cork^ port excellent de la côte du sud, sur le Lee, elle avait plus de cent mille âmes, mais elle a diminué avec toute l'Irlande hors Dublin et Belfast, et il ne lui reste pas tout à fait quatre-vingt mille habitants.
Iles. — Trois îles relèvent de l'Angleterre : Wight, Anglesey, Man, sans compter les îles Normandes ou îles du Canal, qui sont voisines de la France et n'ont pas répudié la langue française.
H'il^ht, île de la Manche, regarde Portsmouth, grand port de guerre, et Southampton, grand port de commerce. Sa ceinture de flots lui vaut un climat humide et doux, beaucoup de villas, et en été le séjour d'un grand nombre de riches, d'oisifs, de baigneurs. Elle a cinquante mille
hectares, et chaque hectare y nourrit presque exactement un homme.
Anflesey s*élève dans la mer dlrlande, tout près de la côte galloise à laquelle l'unissent deux ponts fameux. Elle n*a pas d'arbres, mais des champs, des prés, de la houille, des mines. Il y a deux mille ans, c'était la métropole religieuse des Celtes qui, de l'archipel Breton, de la Gaule transalpine et de la cisalpine, venaient s'insti'uire des mystères sacrés auprès des druides de cette île. Anglesey comprend 48 000 hectares, peuplés de 45 000 habitants.
RIan sort de la mer irlandaise presque exactement à égale distancie de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande, qu'on aperçoit, en temps clair, du haut du Snowfell (600 mètres). Gardeurs de brebis, pêcheurs de harengs, les 54 000 Manks que porte cette île de 59 000 hectares ont pour la plus grande part abandonné leur vieux dialecte celtique, d'ailleurs fort corrompu maintenant dans la bouche des dix-huit à vingt mille personnes qui lui sont restées fidèles. Les deux tiers des Manks ne parlent plus que l'anglais et il n'y a pas dans toute l'île deux cents personnes ignorant absolument la langue de Londres.
Les Iles Normandes sont séparées d'une presqu'île française, le Cotentin (dont elles auraientmême fait partie jusqu'au quatorzième siècle), par le raz Blanchard, le passage de la Déroute, l'entrée de la Déroute, détroits où il faut lutter contre des vents furieux, des courants de seize kilomètres à l'heure, des remous, desbancs et desroches.
Cesîles,aunombrede quatre, sont: Jersey, laplus grande et la plus peuplée, en même temps que la plus rapprochée de la France ; Guemesey, beaucoup plus petite que Jersey ; Serk et Aurigny, qui ne sont que des îlots, comparées â Jersey et à Guemesey. Réunies , elles n'ont pas 20 000 hectares, mais, grâce à la pèche, au commerce, au cabo-
Grotte de Fingal.
tage, aux nombreuses villas recherchées des étrangers, elles font vivre 90 000 personnes, dont 57 000 à Jersey. Sous un ciel égal et pluvieux, entre des côtes granitiques, élevées, déchirées, leurs gracieux paysages sont de petits mondes terminés de tous côtés par des haies verdoyantes quand ils n'ont point pour horizon les bruyères d'une lande ou la ceinture de la mer, sur laquelle le plateau de la terre ferme tombe par des falaises. La langue anglaise fait des progrès à Saint-Hélier ( 50 000 liab.), la capitale des lies Normandes, et en général dans les villes ; elle domine môm^ dans Aurigny, mais le français et le patois normand restent, l'un l'idiome civilisé, l'autre le langage courant de cette petite Normandie, rameau arraché du tronc, mais encore imprégné des sucs originaires.
Les Sorlingaes ou îles Scillyy fort nombreuses, ne sont guère que des récifs redoutables. Sur cent cinquante, il y en a une dizaine d'habitées. Elles blanchissent à une quarantaine de kilomètres au large du cap Land'sEnd, dont les sépare un détroit où passe en été l'armée des harengs qui nagent par milliards vers les côtes de la Gornouaille. 11 y a des mines d'étain dans ces îles, qu'on croit être les Cassitérides des Anciens.
Les Hébrides, les Orcades, les Shetland sont des archipels écossais.
Sur le rivage occidental de l'Ecosse, les montagneuses Hébrides ont deux grandes îles d'égale étendue (200 000 hectares) et d'égale population (20000 à 25000 âmes), Shje et Lewis. Plus célèbre que ces deux grandes terres (grandes comparativement), la petite Staffa^ roche de basalte, ouvre à l'orageuse mer de l'Ecosse, par un portail de 35 mètres de haut sur 16 mètres de large, une caverne
sublime, basilique au seuil de vagues mouvantes où jouent l'ombre et la lumière, où le vent gémit, où le flot murmure : c'est la grotte de Fingal. Les trois cents îles ou îlots de cet archipel, vides, ou temporairement ou toujours habités, donnent asile à 115000 Gaéls, vivant de la chasse aux oiseaux de mer, de la recherche du duvet d'eider et de Télève des moutons.
Sur la côte septentrionale, les Ork ou Orcades, moins élevées que les Hébrides, ne portent que de petits arbres, car malgré l'entour de la mer, l'influence du Nord y est déjà considérable. Non que l'archipel soit incommodé par la glace : le climat, très-variable, y est plutôt gâté par les nuages, les vents, les pluies persistantes de l'hiver, et la moyenne annuelle y est presque de 9 degrés. 116 jours seulement ont de vraies nuits; les autres journées sont moins suivies d'obscurité nocturne que de longs crépuscules continués par de longues aurores.
Les prairies et les sillons de ce petit archipel ne sauraient faire vivre les trente et quelques mille Orcadiens qui recourent, ainsi que les Hébridiens, à la pèche du hareng et de la morue, et à la capture des oiseaux marins. La plus vaste des Orcades, Pomona, s'étend sur 55000 hectares.
Au nord-est des Orcades, les Shetland ont vingt-cinq îles habitées ; le reste n'est que holms et skerries (îlots et écueils). Elles étonnent par leurs rochers sans verdure, leurs grottes où la mer s'engouffre en tonnant ; elles attristent par un éternel passage de nuées, par des bruyères, des marais, des champs de tourbe et par l'indigence d'un sol que le Septentrion glacerait si ses vents ne se tempéraient sur les flots. Comme dans les Orcades la neige y est rare, la glace de même, le soleil aussi ; la pluie et le vent font rage. La température de l'année y est encore en moyenne de 7 degrés 1/2. Des chevaux à longs poils, grands comme de petits ânes, des moutons et des vaches
le plus souvent sans cornes tirent parti d'une herbe drue dans les vallons, ailleurs rare et courte. Les 51 000 Shellandais sont marins , pêcheurs , chasseurs d*oiseaux de mer, bergers, gardeurs de chevaux, i
Réunies sous la même administration, les Orcades et les Shetland ont ensemble 242 000 hectares et 65 000 habitants d'origine Scandinave. L'anglais en a complètement chassé le norvégien, mais il y a cent ans à peine un certain nombre de familles orcadiennes parlaient encore cette langue.
La Baltique. Le Saint - Laurent d'Europe. — La
Scandinavie est un royaume habité par deux peuples étroitement fédérés, et de même origine, mais non de même langue et non fondus l'un dans l'autre.
Trois mers la font presqu'île : à l'ouest l'Atlantique ; au sud la mer Danoise, ensemble de détroits; à l'est la mer Baltique, séparée du rivage par les Skœren : ce nom suédois désigne des archipels de rochei's ; les Skœren, granit et gneiss, sont de mornes îlots déserts, nus, sombres et toujours les mêmes.
Au delà des se^nis d'écueils des Skœren, la mer Orientale, ainsi la nomment les Allemands, la Baltique s'étend, pauvre en îles, à l'est jusqu'à la Finlande, à l'Esthonie, à la Livonie, à laCourlande, provinces russes, au sud jusqu'à un littoral aujourd'hui prussien, jadis polonais et en partie suédois. Ce n'est point une cuve profonde que cette Baltique. Dans son gouffre le plus creux, entre l'île de Gotland et Windau, rive de Courlande, elle n'a même pas 250 mètres, moins que le lac de Genève : si mer et lac séchaient en même temps avec une égale rapidité, il y
aurait encore 60 à 80 mètres d'eau darts la conque du Léman quand la Baltique ne renfermerait plus que le fleuve immense fait de tous les courants qui se versent maintenant dans ce vaste golfe. Elle se réduira un jour à ce fleuve, appelé d'avance le Saint-Laurent d'Europe, si durant le cours des siècles rien n'y contrarie le travail des alluvions. Ce travail, il est vrai, est grandement empêché par les lacs nombreux où s'épurent les rivières suédoises, laponnes, finlandaises, russes et prussiennes ; aussi chaque vasque de granit qui se comble dans le cirque dont la Baltique engloutit les eaux, avance-t-elle pour la part de dépôts qui lui revenait l'âge lointain où cette mer sera fleuve.
Climat. Monts et neiges. — La Scandinavie a 76 millions d'hectares, deux cinquièmes de plus que la France, mais son nombre d'hommes, qui dépasse peu 6 millions, n'est pas le sixième du nôtre.
C'est qu'elle est, sauf vers le sud, victime d'un climat très-froid, tandis qu'il lui faudrait au contraire de brûlants rayons pour réchauffer ses vallées humides, ses plateaux rocheux, ses monts ètreints par des glaces vieilles comme les âges. Sans doute, elle est tellement longue que de son cap le plus voisin du Pôle à son promontoire le moins éloigné de l'Equateur il y a plus de distance que de Londres à Tanger par-dessus toute la France et pardessus toute l'Espagne, plus que de Paris à Laghouat à travers la France, la Méditerranée et toute la largeur de l'Atlas algérien ; mais, située tout au nord de l'Europe, elle a une partie de ses terres, le Norrland et le Finmark, dans l'intérieur du cercle polaire. Au sud de ce cercle jusqu'à la Baltique et» à la mer du Nord, le climat, sans doute, perd de plus en plus la rigueur boréale, si bien que tout à fait au midi, dans le Gotland ou Suède du sud et dans la Norvège méridionale, il prend enfin quelques droits au nom de tempéré ; mais pour l'appeler ainsi, il est bon d'oublier qu'il y a sous ce même nom en
Europe, sur la Méditerranée, un rivage clair, aromatique, fleuri, véritablement tiède, et qui, certes, est doré par un autre ciel que celui qui fait descendre tant de neige sur les froides forêts de la Scandinavie.
Si l'on excepte ce pays de Gotland et la Norvège la plus méridionale, les terres qui nourrissent la nation ne se trouvent guère qu'au bord de la mer, dans les plaines des fleuves ou sur le tour des lacs. En dépit de son climat, la Scandinavie souffrirait beaucoup plus de Scandinaves si elle n'avait pas tant de lacs, près de 4- millions d'hectares de fonds marécageux, et surtout si de grands plateaux marâtres, qui donnent à la péninsule une altitude moyenne de 428 mètres, n'y couvraient point 50 millions d'hectares, presque la grandeur de la France. Ces plateaux ne portent que des forêts de pins, de sapins, de bouleaux, généralement négligées et ruinées, des déserts où l'on gèle, des espaces nus, des champs de neige presque sans fin, des glaciers dont quelques-uns descendent jusque dans la mer de Norvège. 11 y a dans le double royaume 1 825000 hectares de neiges éternelles, soixantecinq fois l'étendue des glaciers du Mont-Blanc. De 'est à l'ouest, à partir de la Baltique, le pays s'élève pour s'abai^ ser ensuite presque tout d'un coup sur l'Océan, si bien qu'on a comparé la Scandinavie à une vague colossale qui se serait durcie au moment de briser sa volute : le dos de la vague c'est la Suède, sa crête et sa retombée la Norvège. Des tinde ou dents et des fielde, cimes arrondies, accidentent ces plateaux polaires d'une altitude moyenne de mille mètres, qui s'appellent tantôt heide ou landes, widder ou étendues, et kiœlen ou kœlen : l'un de ces iinde, l'Ymesfield, a 2604 mètres.
Flords, rivières, lacs et caseades. — Des rivières bien plus grandes qu'on ne l'attendrait de la brièveté de leur cours et de l'étroitesse de leur bassin, des elfk l'eau souvent noircie par la tourbe des marais où teintée de rouge par le passage sur des terrains ferrugineux, empor-
tent vei*s la mer le tribut des glaciers, des névés, des lacs et des marécages. Fleuves calmes et mous ou torrents im-
In fiura.
périeux coulent à Test jusqu'à la ihèr Baltique, à Toucst , jusqu'aux fix)rdsy golfes sciés dans la montagne. Les fiord* sont le triomphe de la sauvage nature du
Nord. A leur entrée, ils ont la mer vivante avec son flux, son reflux, son calme , ses brusqueries, ses tempêtes ; à leur extrémité, quand ils se terminent par un seul canal, ou à leurs diverses fins quand ils s'achèvent par plus d'un sous-fiord, ils ont souvent la mer figée des glaces, car les fissures extraordinaires où sont emprisonnées leurs eaux s'ouvrent entre des monts qui ont jusqu'à 1000, 1200 et même 1600 mètres de hauteur (au fiord deHardanger), et ces monts ne s'élèvent pas toujours tellement droit qu'ils n'offrent çà et là un lit aux glacière ou des aspérités pour arrêter les neiges.
De ces neiges supérieures, de ces glaciers, des cascades de plusieurs centaines de pieds, parfois de plusieui-s centaines de mètres, s'écroulent sur les flots lugubres, qui souvent ont plus de profondeur, que la cataracte n'a de chute, puisque dans tel fiord il y a 500 mètres du niveau de l'eau au dernier fond de Tabîme. Les fiords norvégiens sont tellement nombreux, quelques-uns pénétrent si loin et en tant de branches dans l'intérieur des terres, que le développement du littoral norvégien atteint 13000 kilomètres : sans toutes ces échancrures, il ne dépasserait pas 1900. Parmi ces anfractuosités dont le soleil n'éclaire pas tous les coudes, le fiord de Lysel doit être nommé le^premier : nul n'est aussi terrible que ce long zigzag d'étranglements obscurs, larges parfois d'un seul jet de fronde ; les deux falaises ont mille mètres de hauteur et la profondeur des eaux égale ou dépasse la largeur des défilés.
Les rivières suédoises et norvégiennes qui descendent vers les deux mers où baigne la presqu'île, aiment à se reposer dans des lacs dont beaucoup sont fort beaux et quelques-uns très-grands. Le Wener (520000 hectares) vaut presque dix Lémans, pour l'étendue seulement, car il n'arrive pas à cent mètres de profondeur, et il n'a point sur ses rives des collines comme celles de Lausanne ou des Alpes comme celles de Montreux ; son Rhône est la Gola^ fleuve d'un bassin de 4 millions d'hectares roulant en
\j0 Rju}vantos
moyenne 523 mètres cubes à la seconde. Le Wetter, grand de 187 000 hectares, profond de 125 mètres, remplit d'eau toujours pure la rivière des usines de Norrkœping, la belle Motala. Le Mœlar (122 000 hectares), moins oiseux que le Wener et le Wetter, est le lac de Stockholm*
Mais ces rivières qui meurent si volontiers dans l'immobilité des lacs sont, de lac à lac ou de lac à mer, des torrents bruyants, colériques, avec des cascades terribles. En Suède, le saut de Niaumelsakas, sur le Luleâ* (prononcez Luleo), a 400 pieds de hauteur, celui d'Elfcarleby, sur le Dal, 411. Le fameux Troll hseta tombe dans un précipice moins profond , mais le fleuve qui s'y déchire est la puissante Gota. Les cascades norvégiennes l'emportent sur les suédoises : ici, au Bœringfos*, c'est une écharpe de 2000 pieds, et le torrent, fils des neiges, paraît tomber du ciel. Là, une rivière sombre dans un gouffre tel qu'on n'y descend qu'au péril de sa vie pour sentir d'en bas son néant, au pied du sauvage tumulte qui semble un écroulement de la nature : c'est ce qui arrive au Maan, quand il s'abat de 670 pieds, par le Riukanfos, dans sa course entre le lac de Mjoset le lac encaissé de Tyn. Ailleurs enfin, l'eau ne s'abandonne au vide que pour quelques mètres, et retrouve aussitôt sa prison de rochers; mais alors c'est parfois un petit Rhin qui tombe, car tel courant norvégien, bref de cours, humble de bassin, pauvre de villes, roule des flots très-abondants grâce aux plateaux neigeux, et en toute saison grâce aux lacs. Parmi ces dernières cascades (ce ne sont pas les moins belles), celle de Sarpsfos casse le grand fleuve Glommen : elle a 25 à 30 mètres de hauteur. Tout pays de cascades est aussi pays de rapides. Parmi les plus beaux escaliers d'eaux et d'écumes qu'il y ait en Scandinavie, il faut nommer le Lappia-
* Fos, en danois, veut dire cascade. Un mot danois peut d'autant plus désigner une chose norvégienne, que la Norvège a le danois pour langue littéraire.
fos OU rapide de Muônioniska, terrible convulsion d'une rivière, d'un fleuve plutôt, car le Muônio semble être la véritable branche mère du Torneâ (pr. Torneo) : le violent torrent, large de cinq cents mètres, qui sépare ici la Laponie suédoise de la Laponie russe, se rétrécit subitement et descend de trente mètres. Des canotiers, pauvres pécheurs qui sont des héros, livrent leur barque aux soubresauts du Lappiafos, et en quelques secondes ils tombent, sans avoir fait naufrage, dans les eaux unies qui succèdent aux eaux brisées et penchées.
En mettant de côté, d'abord le Gotland, puis les prés et les guérets de plus en plus rares à mesure qu'on s'avance vers le nord, tout ce qui, dans les deux pays, n'est pas mont, plateau, neige, glace, fiord, lac, marais ou rivière, appartient à la forêt ou du moins à ce qui fut sylvestre et qui souvent ne l'est plus : Suédois et Norvégiens, cruels pour leur patrie, lui ravissent impitoyablement sa plus grande beauté, sa plus grande richesse, sans nul souci de l'avenir ; car il faut cent ans au soleil froid des Scandinaves pour tirer d'un sol dur des forêts qui vaillent celles qu'on abat en peu de mois. Cette fortune qu'ils ne ménagent point deviendra pauvreté.