NORVÈGE
La Norvège a bien près de 51 700 000 hectares, sur lesquels 600000 à 700000 seulement sont cultivés, à peine rétendue d'un département français. Elle n'est guère que fiords et plateaux inhabitables; glaciers dont le plus grand est celui de Swartisen ou Neige-Noire; lacs et fonds marécageux ; forêts de frênes, de sapins, de pins et d'épicéas; gorges aux foudroyantes cascades; vallées dont Tours, roi du Nord, connaît les bois sévères. Les villes, les bourgs mômes y sont rares, et l'on fait souvent de longues lieues avant de rencontrer les maisons de bois qui, suivant leur nombre, composent les villages, les bourgs et les cités où réside le peuple norvégien.
A altitudes égales sous les mêmes latitudes, la Noi'vége est plus douce de climat que la Suède, ce qu'elle doit au courant du Golfe qui lui porte la tiédeur sous forme de nuées épaisses : il tombe annuellement à Bergen deux mètres et demi de pluie ( 460 centimètres à Christiania et 353 seulement â Stockholm), et peut-être que certains flords reçoivent sur l'échiné de leurs monts autant d'ondées que ce Cumberland, qui de par ses cinq mètres de pluies par an est le pays le plus mouillé de l'Europe.
Malgré cette plus grande aménité du ciel, comme la
terre norvégienne est en moyenne beaucoup plus rugueuse, plus élevée, plus inhabitable que la Suéde, la Noi-vège a deux fois moins d'hommes à surface égale que le royaume de Stockholm, qui lui-même en a six à sept fois moins que la France ; et les Noi'végiens ne sont pas plus de 1 763 000, moins que le peuple de Paris. Cette nation, soumise au Danemark avant d'être unie en 1815 à la Suède, se compose de familles vigoureuses, d'hommes généralement blonds, les plus grands des Européens. Les Norvégiens sont des coutumiers de la mer, nés pour les lointains voyages, les aventures, le commerce, et avec cela des gens pratiques, qui, jadis, sous le nom de Normands ou hommes du Nord, couraient le monde pour « guaigner, » comme ils disaient dans le français d'alors, devenu la langue de leur bande la plus heureuse, celle qui « guaigna » la Normandie, l'Angleterre et la Sicile. Une autre bande trouva et peupla l'Islande, puis découvrit l'Amérique avant Colomb; et c'est par hasard sans doute que, chassée du Vinland, elle n'y créa point alors une Norvège qui aurait grandi à l'infini devant elle, comme le font aujourd'hui les États-Unis, nés sur ce même Vinland. Maintenant la terre des Normands, repliée sur elle-même, n'envoie plus ses fils à la conquête du monde ; elle se borne à couvrir la mer de matelots hardis et à remplir, pour sa part de colons, les régions froides du Grand-Ouest américain, principalement le Michigan, le Wisconsin et le Minnesota.
Les Norvégiens sont luthériens. Leur langue écrite, officielle, celle qu'emploient les livres, les journaux, la politique, celle qu'on parle dans les assemblées, dans les salons, est le danois, le moins beau des idiomes Scandinaves : ce qui tient à la longue domination du Danemaik sur la Norvège ; mais dans les campagnes vit encore un langage sur lequel le danois a eu peu de prise, et qui, dit-on, se rapproche de la vieille langue Scandinave autant que l'islandais lui-même (?).
La Norvège n'a pas une seule ville de cent mille âmes. Christiania (67 000 hab.), la capitale, occupe Textrémité d'un fiord allongé, dans la meilleure partie de la Norvège, dans le sud, à portée du plus grand fleuve du pays, le Glommen, et du lac le plus célèbre, le Mjœssen.
La seconde ville de la Norvège, la pluvieuse Bergen, ai 30 000 âmes. C'est un port de la côte occidentale situé à travers mer en face des Shetland.
Throndhjem, que nous avons le tort d'appeler drontheim, forme allemande et non pas norvégienne, borde le rivage d'un fiord, à l'embouchure du Nid, belle rivière qui forme à quelques kilomètres en amont les deux cascades de Leer. Cette ancienne capitale du royaume a 20 000 habitants. Plus septentrionale encore que Bergen, elle est moins loin du Pôle que les îles Fœrœer ellesmêmes, cet archipel aussi voisin de l'Islande que de l'Ecosse.
Laponie. — Au nord de la Suède, de la Norvège, et aussi de la Finlande, la Laponie renferme des Scandinaves de plus en plus nombreux et des Lapons, hommes d'origine finnoise.
Les Lapons , nation olivâtre , malpropre , à cheveux noirs, ont passé longtemps pour la race la plus petite du Globe ; cependant si l'on trouve chez eux des hommes de quatre pieds, les hommes de cinq ou de six pieds n'y sont pas beaucoup plus rares qu'ailleurs. Quelques-unes de leurs familles pèchent dans la mer, les lacs, les rivières ; les autres vivent avec leurs rennes dans des forêts presque toujours ensevelies jusqu'à mitronc dans la neige. Le bouleau, le genévrier, l'aulne, le saule, composent ces tristes bois qui bordent des lacs, des lichens jaunes ou rougeâtres et des tourbières.
Rude et triste vie que celle de ces enfants du Nord !
Encore s'ils n'avaient à combattre que le désert, les longues distances, les tourmentes de neige et le linceul de riiiver ! Mais ils luttent contre un ennemi plus terrible, les moustiques. La Laponie possède aussi son printemps et son été. Quand la saison tiède a descellé les lacs et les torrents, rendu les cascades à leur frénésie et brisé la carapace glacée des marais, les moustiques s'élèvent dans Tair par millions de millions, au-dessus des tourbières desséchées. Ils saignent le Lapon, ils affolent ses rennes. Pour échapper à leurs dards, Thomme abandonne alors avec son troupeau la mer poissonneuse, les gazons, les belles mousses, le rayon de soleil dans les vallons abrilés ; il fuit au loin vers les plateaux élevés, sachant bien qu'il y retrouvera quelque chose de l'hiver, mais du moins n'y sera-t-il pas tourmenté par les aiguillons ailés. Et ce n'est point pour lui une petite affaire que de se transporter au loin. S'il a peu d'objets de luxe à traîner après lui, il lui faut mener toute une armée de rennes : la plus petite famille laponne, un père, une mère, un fils, une fille, ne vit pas à moins de quatre cents rennes, et tel homme riche en a quatre mille.
Ce pauvre peuple n'erre pas seulement en Scandinavie, mêlé à des Scandinaves ; on le rencontre aussi dans la Russie du Nord, à l'ouest de la mer Blanche, mêlé â des Finlandais, à des Scandinaves et à des Slaves. Partout il passe plus ou moins de l'état nomade à l'état sédentaire, et partout aussi il recule également par degrés devant les races plus nombreuses, plus belles, plus fortes, plus intelligentes, qui viennent lui disputer ses poissons, ses mousses, ses lambeaux de prairie jusque dans les longues ténèbres de la nuit polaire. Mais s'ils reculent ou s'absorbent, les Lapons ne disparaissent pas pour cela : il y en a aujourd'hui plus qu'autrefois, au moins dans la Laponie norvégienne, où ils sont 18 000, sur les 26 000 de la nation entière.
Les Lapons donnent à leur patrie le nom de Samé- . Ednam, celui de Samegierl à leur langue, et eux-mêmes
s'appellent Sameladz (au singulier Samé). Jadis les Lapons, maintenant si peu nombreux dans les pays qu'ils occupent encore, s'étendaient sur toute la péninsule Scandinave, sur la Finlande, le Danemark, et jusque sur le nord de l'Allemagne.
Iles. — De la Suède relèvent Tîle d'Œland et Fîle de Gotland, dans la mer Baltique ; de la Norvège, les îles Lofoden, dans la mer du Nord, et l'île de Kvalœ ou d'Hammerfest, près du cap Nord.
Œiand, en face de la ville de Calmar, donne à 55 000 Suédois les pauvres ressources de 155000 hectares de forêts, de calcaires rouges couverts de mauvaises herbes, de terres basses qu'on peut labourer. Comme dans toutes les îles du haut Nord, et en général de la Terre entière, la mer y aide singulièrement les habitants à vivre.
Gotland , plus éloignée en mer, tient 50 000 hommes sur 230000 hectares de collines calcaires et de petits plateaux bas interrompus de marais et de lacs. Son cheflieu, Wisby, touche rarement à ses maisons vieilles de plusieurs siècles ; jusqu'à ce jour, cette ville reste un modèle achevé des cités du moyen-âge.
Les îles Lofoden (582 000 hectares, 30000 hab.) accompagnent la côte septentrionale de la Norvège. Élevées (jusqu'à plus de 1 300 mètres), escarpées ou à pic, déchirées, séparées les unes des autres ou isolées du continent par des courants violents, elles ont à un haut degré le caractère de grandeur propre au littoral du pays des fiords.. Ainsi que le rivage de Norvège, elles ont un climat infiniment supérieur à ce que feraient craindre des latitudes peu éloignées du cercle polaire.
Malgré l'étroitesse des chenaux faute desquels elles deviendraient terre ferme, elles ne sont entrées qu'au commencement de ce siècle dans le « concert européen. » Au temps des grandes tueries de la République et de l'Empire, leurs habitants usaient encore de Tare, eux, les voisins de tant de nations instruites depuis trois ou quatre cents ans dans l'art d'abattre des armées à coups de canon. Ces insulaires s'entretiennent par la pêche de la morue et des autres poissons, et par la chasse des oiseaux de mer, plus que par les moissons de leurs patries rocheuses. La plus vaste de leurs îles est Hindœ ' (224 000 hectares).
Les Lofoden ont longtemps eu le renom de posséder le plus avide entonnoir de la mer, le Malstrœm. Ce Charybde et Scylla septentrional ne cachait point dans ses rochers un monstre à six têtes aboyantes, guettant jour et nuit les navigateurs au passage, mais ses tourbillons, ses courants, ses canaux ne laissaient jamais échapper le vaisseau qu'ils avaient étreint, et les matelots descendaient avec leur fétu de bois dans la profondeur. Aujourd'hui nous savons que cet entonnoir sans pitié n'est qu'un courant rapide entre les îles de Vagœ et de Moska. Non- seulement il n'engloutit pas les vaisseaux de haut bord en temps calme, mais il ne dévore même point les barques des pêcheurs pendant la tempête.
Kvaiœ, au nord du 70® degré de latitude, porte la ville la plus septentrionale de l'Europe, HammerfesU lieu de pêche et de négoce. De ce port, des autres fiords lapons, on arrive, en gouvernant vers le Pôle, à un archipel sans arbres, sans verdure, sans rivières, sans fontaines, sans habitants, sans maîtres. Cet archipel a nom Spitzberg.
Spitzberg;. — Le Spitzberg {Mont-Pointu) doit ce nom hollandais aux pics aigus qui dentellent ses montaçnes^
et dont les plus hauts ne semblent pas dépasser 1400 mètres. Des glaciers énormes, pendus à leurs roches, descendent jusqu'à l'Océan ; ils couvrent de leur froide immensité des vallées dont l'homme ne foule du pied le sol en aucune saison, parce que le soleil perd tous ses feux sur cette cuirasse polaire : pendant quatre mçis d'un jour que nulle obscurité n'interrompt, il brise en vain ses rayons sur ces « mers de glace. » 11 les éclaire, il les chauffe, il les mouille, il les anime d'un bruit de gouttelettes et de cascatelles, mais c'est à grands torrents que tout cet hiver devrait fondre pour délivrer enfin les vallées de leur écrasante armure.
Un jour de quatre mois, et une nuit d'égale longueur, une saison où des jours sans chaleur alternent avec des nuits pâles, des cieux sans sérénité, des brumes, des vents dure, de sublimes aurores boréales, ainsi se poursuit la morne année du Spitzberg. La moyenne annuelle du climat y est de — 8** 6, et l'on n'y a jamais observé plus de 16 degrés au-dessus de la glace fondante.
Le Spitzberg fut découvert par des Hollandais. Aujourd'hui ce sont surtout des Norvégiens et des Russes qui vont pêcher dans ses fiords le phoque, régal de l'ours blanc, le morse, là baleine, fort diminuée par des poursuites cruelles.
Sur les roches littorales, des millions d'oiseaux marins pondent et couvent. Chaque espèce occupe en troupe serrée son gradin. On dirait un amphithéâtre dont les spectateurs croassent ; de tous côtés volent en criant les mâles qui plongent pour pêcher le dîner des couveuses. Sur la terre ferme, le renne vit comme il peut sur la neige, la glace et le rocher : il retrouve ici les lichens de Laponie.
DANEMARK
Iles. Jutland. SlesYigp-Holstein. — AU Sud de la
Suède et de la Norvège, le Danemark, pays Scandinave aussi, compte un peu plus de 1 850000 habitants, à peu près la population de Paris, sur une surface de 3 800 000 hectares, quatorae fois moindre que la France. Il se compose d'îles riches et peuplées, et d'une péninsule moins féconde couvrant les deux tiers du royaume.
Avec ses dépendances, la Seeiand, île fertile, dépasse 700 000 hectares avec 600 000 habitants, dont 200 000 pour la capitale du pays. Le Sund, bras de mer qui n'a pas 4 kilomètres de largeur au point le plus étroit, ia sépare de la côte méridionale de Suède, et si l'eau salée baissait de 20 mètres Seeland deviendrait terre suédoise. Les autres îles danoises sont : au sud de Seeland, Laaiand, terre basse, et Faister, terre plate ; au loin, dans la mer Baltique entre la pointe de la Suède et la Poméranie, Bomhoim, jadis plus grande, mais une partie de sa terre est descendue dans la Baltique avec les forêts qu'elle portait , et dont quelques restes se voient encore à plusieurs mètres de profondeur sous l'onde amère. A l'ouest, de l'autre côté du détroit du Grand Belt, encombré de bancs de sable, s'élève la Flonie, en langue danoise Funen (340 000 hectares ; 220 000 habitants).
Cet archipel ne porte point de montagnes sublimes; il n'a que des collines peu élevées, mais ces collines ont des formes gracieuses, leurs gazons sont admirablement verts , et sur leurs coteaux montent et descendent jusqu'à de jolis lacs, de belles forêts de résineux, tels que le sapin , et d'arbres à feuilles caduques , tels que le
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hêtre. Les îles danoises semblent faites pour inspirer des idylles.
Le Petit Belt, voie marine large de 1750 mètres seulement à l'endroit le plus resserré, sépare la Fionie du Jutland qui entretient un peu plus de 700000 habitants sur 2 500000 hectares. Le Jutland est la pointe septentrionale de la presqu'île germano-danoise. La partie méridionale de cette péninsule jutlandaise, que les Anciens ap-
Vue d'Odensée, en Fionie.
pelaient Chersonêse Cimbrique, le Slesvig-Holstein, pays récemment encore danois, dépend aujourd'hui de la Prusse», depuis une annexion qui a ramené à l'Allemagne, en même temps que des « fi ères parlant allemand, » près de cent cinquante mille hommes ne parlant que le danois. En mettant la main sur ce « pays enlacé par la mer, » sur ce « haut boulevard des mœurs allemandes » — ainsi parle un chant fameux, — la Prusse a comme supprimé la presqu'île qui séparait son littoral baltique de ses côtes de la
mer du Nord ; car le Slesvig-Holstein, terre basse profondément indentée des deux côtés par la mer, offre un passage facile à des canaux de grande navigation : canaux qui toutefois ne pourront s'ouvrir sur la mer du Nord qu*à portée d'Helgoland, île anglaise formidablement armée. Avant d'être soudainement diminué par la violence des hommes, le Danemark l'était insensiblement par la furie de la mer: en six cents et quelques années, de l'an 1240 à nos jours , la vague aurait ravi au Danemark et au Slesvig-Holstein plus de 300 000 hectares de terres, la moitié de l'un de nos départements.
Le Jutland a des fiords comme la Norvège, le fiord de Lym par exemple, qui part de la mer du Nord et court si loin vers Test à la rencontre de la mer Danoise, qu'il communique maintenant avec elle, à la suite d'une conquête faite par les flots sur le rivage oriental. Mais ces fiords ne sont pas étranglés dans les montagnes, avec des cascades prodigieuses et de sublimes glaciers; il n'y a que des collines dans le Jutland : la plus haute, dans les environs d'Aarhus, a d73 mètres seulement; elle s'appelle pourtant d'un nom danois qui veut dire le Mont du Ciel; et c'est le Mont-Blanc du Danemark, pays si peu élevé que son altitude moyenne dépasse à peine trente-cinq mètres, l'Islande non comprise. Dans l'est de la presqu'île jutlan* daise, le long du Belt et du Cattégat, se déroulent de bonnes tenues, de belles moissons et des bojsi Au centre et à l'ouest jusqu'à la mer du Nord, se suivent à perte de vue les landes, les sables, les dunes Sans leurs vieilles forêts.
C'est de la presqu'île jutlaildai^ô, et spécialement des terres basses du Slesvig méridional, que partirent les Angles dont le nom est devenu celui de TAngleterre et deà Anglais, bien que l'immenSe majorité des gens d*Albion descende certainement d'autres pères et d'autres mèreS que ceux que put fournir Une poignée d*aVenturiet^. Ainsi nous nous appelons Français sans provenir des quelques milliers de routiers francs qui saccagèrent la Gaule romaine.
DANEMARK. Hl
Aujourd'hui, tandis que Tîle nommée d'après les Angles répand au Win ses colonies dans le monde, le pays d'où sortirent en partie les hordes barbares qui subjuguèrent le sud-est de l'Angleterre est une obscure province appartenant à l'Allemagne, mais grandement mêlée d'éléments danois ; im district situé au nord-est de la ville de Slesvig, sur la baie de Kiel, s'appelle encore Angeln, Quant aux Saxons, qui contribuèrent aussi à la formation de la nation anglaise, ils étaient proches voisins des Angles et habitaient sur l'Elbe inférieure. S'ils n'ont pas laissé leur nom au pays qu'ils conquirent avec les Angles, ce nom sert maintenant à désigner l'ensemble de tous les peuples qui doivent leur existence à la furie de commerce des insulaires de la Grande-Bretagne, car on appelle très-faussement race anglo-saxonne, ou simplement race saxonne, les innombrables hommes de langue anglaise qui ont pris possession d'une partie de l'univers.
Les Danois ressemblent aux autres Scandinaves par un grand fond d'énergie tranquille, par l'amour de la famille, par beaucoup de goût pour l'étude et un grand penchant aux idées mystiques. Descendus de tribus aventurières, de souche gothique, qui se fixèrent au cinquième siècle dans les îles du Belt, et plus tard dans la péninsule jutlandaise, ils trouvèrent devant eux des Celtes et des Finnois avec lesquels ils se mêlèrent sans doute, comme dans la suite avec des immigrants saxons, frisons, hollandais. Les Danois professent le luthérianisme. Leur langue, sœur du suédois, bien moins belle et sonore, de formes plus modernes, est aussi l'idiome littéraire des i 765 000 Norvégiens, le parler national de 135000 Slesvigois septentrionaux arrachés par la Prusse à la patrie malgré tous leurs vœux, enfin le langage d'une dizaine de milliers de Blancs et de métis d'Esquimaux sur les côtes du Groenland. Il y a donc dans le monde environ 3 750 000 hommes Byant le danois pour langue courante ou pour langue littéraire et « distinguée » ; avec les 4450 000 Suédois de la Suède et de la Finlande, les 71 000 Islandais,
et les d0 500 insulaires de Fœrœer, cela fait près de de 8 300 000 Scandinaves.
Le Danemark ne renferme qu'une seule ville supérieure à cent mille âmes.
Kiœbenhavn, nommée par nous Copenhague, a 180000 habitants; 200 000 avec Frédérisborg. Capitale du pays et port de l'île de Seeland, elle longe de ses quais un bras du Sund. Elle a perdu son importance maritime, mais elle est restée le cœur du Danemark : à elle seule, elle renferme le dizième de la nation. C'est le Paris des Danois.
Islande. — A quinze cents ou deux mille kilomètres de Copenhague, une quatrième nation Scandinave, qui dépend du Danemark, vit isolée, sous un climat rebelle, dans une île voisine du cercle polaire, entre l'Europe et TAmérique, au sein d'une mer froide où se rencontrent le flot de l'Atlantique et celui de l'océan Glacial.
L'Islande est deux à trois fois plus rapprochée des côtes gelées du Groenland (Amérique), que des fiords brumeux de l'iijcosse. En s'y rendant de Copenhague, les navires touchent aux îles Fœrœer, pauvre archipel de 25 petites terres dont les 10 500 habitants de souche noi*végienne parlent l'ancien norvégien et le danois ; ils obéissent au roi de Kiœbenhavn et ont pour capitale la triste Torshavn, Peu abordables, montagneuses, presque toutes basaltiques, elles ne voient l'orge, leur seule céréale, mûnr qu'une fois sur trois ; toutefois les lacs n'y gèlent point : la mer, influencée par le courant du Golfe, adoucit tellement leur climat que la moyenne de l'hiver y est à peine plus rude qu'à Constantinople, bien que la ville du sultan sublime soit moins aunord du 40« degré que les Fœrœer au nord du 60®. Ce qui manque à cet archipel, ce
g£og. reclus, — I. S
sont les chaleurs brillantes d*un ciel sans nuages sur des vallées sans brouillards.
Llslande a dix millions d'hectares. Son nom veut dire le Pays des Glaces, et il est mérité, les seuls glaciers, sans rien dire des névés et des neiges, y couvrant pi*és de douze cent mille hectares. Un des premiers navigateurs Scandinaves qui la reconnurent Tavait non moins sagement appellée Snœland ou Pays des Neiges, et cependant le nom qui lui conviendrait le mieux serait encore celui de Hraunland ou Pays des Laves, parce qu'une très-grande partie de Tancien sol y a disparu sous les crachats des volcans.
Six volcans au moins y brûlent encore, juste époovante et fléau du pays par leurs terribles vomissements qui comblent des vallées, emplissent des lacs et cachent à jamais des rivières. De leur gueule s*élancent aussi des fleuves bouillants, comme en 1766, à une éruption de THékla; et quelquefois ces torrents, grossis des neiges qu'ils fondent, sortent au loin de leur lit en inondations qui seraient tragiques si Tlslande avait des villes à l'intérieur, mais il n*y a d'habitants que sur la côte, principalement à Touest.
Le plus fameux de ces volcans, THékla, haut de seize à dix-sept cents mètres, a fait moins de mal à l'Islande que plusieurs de ses voisins ; on lui connaît cependant vingtcinq crises. Le Skaptar est beaucoup plus malfaisant; à la suite d'une de ses éruptions, Tair empoisonné de soufre, les pluies de cendre, la famine, l'épidémie qui la suivit, enlevèrent, dit-on, dix-neuf mille hommes à ce pays qui n'a pas plus d'habitants que quatre ou cinq cantons de la France. Le Krafla et le Leirhnukur ont fait longtemps bouillir le lac des Moucherons ou Myvatn autour des laves ardentes par lesquelles ils l'ont en partie comblé ; le Vatna ou Klofa se lève dans un morne dèseil de glaces, de neiges, de laves, de près d'un million d'hectares ; TCEroefa, auquel on ne connaît pas de colère fatale ou même de grondement menaçant, s'é-
lance du bord de la mer, sur la côte du sud-est , à la hauteur d'un peu plus de 1950 mètres : c'est le point culminant de l'Ile.
Les aa ou elf qui descendent de cesjœkull ou montagnes, roulent leurs eaux, blanches le plus souvent, dans des lits de lave dont aucun pont ne relie les deux rives, et il faut les traverser à gué , non sans danger, ces torrents étant larges, violents, souvent penchés en rapides, souvent rompus en cascades. Ils mènent des flots très-froids quoiqu'ils reçoivent beaucoup de ruisseaux d'eau presque bouillante, car l'Islande est par excellence le pays des laugar (sources chaudes), des hverar (fontaines bouillantes), des reykijar (jets de vapeur) et des geysevy gerbes intermittentes qui tout à coup montent en sifflant dans l'air à cinquante mètres de hauteur, puis retombent sur la fontaine d'eaux brûlantes qui les a violemment vomies.
Les ruisseaux bouillants ou tièdes que font ces jaillissements, quelque nombreux qu'ils soient, perdent leur chaleur dans les eaux glacées, et les torrents islandais (lorsqu'ils ne sont point trop rayés de cendres volcaniques) abondent en truites et en saumons, c'est-à-dire en poissons qui se plaisent dans les ondes fraîches; des vatn ou lacs de leurs bassins, également peuplés de saumons et de truites, plus d'un doit son existence aux volcans, h leurs fleuves de feu devenus digues de pierre en travers des vallées; tel autre est peu à peu rétréci et rempli par la lave d'un cratère , le Myvatn par exemple , qui repose dans une coupe de lave sans profondeur, au sein d'une solitude noire, sous un air presque fait de moustiques, entre des rives où s'élèvent en colonnes les vapeurs des sources chaudes.
Si encore, dans l'ère historique et de nos jours aussi, ces volcans n'avaient fait que créer ou combler des lacs; mais ils se sont également épanchés sur des versants pastoraux, sur des vallées arables. Dans les première siècles de son existence le peuple islandais fut plus riche et plus
Le grand Geyser.
nombreux; ce qu'il a perdu de sol, de bourgades, d'hommes, nous ne le savons pas au juste, mais il est certain que l'Islande est moins habitable et moins habitée qu'autrefois à cause des conquêtes faites par les laves sur le labour et la pâture, et peut-être aussi à cause du refroi-
Lac islandais.
dissement . de la mer environnante. Et maintenant, à part des « forêts » de bouleaux montant jusqu'à la hanche, quelquefois jusqu'à l'épaule de l'homme qui les traverse, à part des lambeaux de plage, des bouts de vallons où l'herbe pousse, on ne rencontre plus en Islande, de l'est à l'ouest et du nord au sud, que champs de mousse
DANEMARK. 119
courte, plaines et mamelons de fin sable noir, myrar ou marais, coulées volcaniques, plateaux sinistres de cinq cent à mille mètres d'altitude, tout cela sans ombrages ; les Islandais n'ont pour se chauffer que le bois flotté par. la mer, quelques buissons , un peu de tourbe , de la fiente séchée, des os et des plumes d'oiseaux de mer.
Aussi l'Islande est-elle le patrimoine de 71 000 hommes seulement : habitée au même degré que la France, elle aurait sept millions d'habitants, ou cent fois plus qu'aujourd'hui. Et encore ses 71 000 Islandais lui pèsent-ils. Incapable d'être pour eux une mère généreuse, elle commence à les envoyer à l'Amérique du Nord, dans la Nouvelle-Ecosse, dans le Haut-Canada, sur le bord du lac Winnipeg en Manitoba, dans la froide Alaska, et dans ces Etats-Unis dont les sources bouillantes et les grands jets d'eau font pâlir l'antique renonunée des laugar, des hverar et des geyser d'Islande.
Les Islandais ont pour ancêtres des Scandinaves arrivés au neuvième et au dixième siècle, à pailir de 874, et qui ne trouvèrent dans l'île que quelques moines celtes venus quatre-vingts ans auparavant de l'Ecosse. Ces fondateurs d'un peuple étaient surtout des Norvégiens païens fuyant à la fois la religion chrétienne, nouvelle en Scandinavie, et le despotisme du roi Harald aux beaux ou aux blonds cheveux. Les Islandais forment maintenant la moins mêlée des nations Scandinaves, celle qui a le mieux gardé les mœurs, les qualités, les traditions, la vieille langue de la race gothique. Ils sont de la confession luthérienne.
L'Islande n'a. qu'une seule cité de plus de mille âmes, Reykjavik^ sa capitale, bourg de douze cents habitants, aux maisons en bois couvertes de toile goudronnée. Elle tire son nom (Bourg Fumant) des vapeurs qui flottent sur les sources chaudes du voisinage.
Oaral. Plaine rnime. Steppes. Terrean Noir. —
L*Europe, faisant front de tout autre côté sur des raere froides ou tièdes, tient à l'Asie par la Russie. Séparée de l'Asie par la chaîne peu élevée de l'Oural, par de vagues steppes, par la mer Caspienne et par la barrière immensément haute du Caucase, la Russie tient à elle seule plus de place que le reste de l'Europe, son étendue approchant de 540 millions d'hectares, dix fois la France. Avec ses dépendances d'Asie : Caucase, Sibérie, pays de l'Amour, littoral du Pacifique, Turkestan, l'empire Russe dépasse deux milliards cent millions d'hectares : c'est près de 40 fois la France,, plus du septième et presque le sixième des terres, le quart de tout l'ancien continent.
La Russie possède les premiers lacs de l'Europe, le Ladoga (1850 000 hectares) et l'Onega (880 000 hectares), qui sont de petites mers; ses fleuves l'emportent sur presque tous ceux de l'Europe par la longueur du coui*5, l'aire du bassin et la masse d'eau qu'ils entraînent. L'un d'eux, la Volga, dont le nom signifie justement la Grande, coule pendant près de 4000 kilomètres, trois à quatre fois la Loire, avec un bassin près de trois fois grand comme la France. Deux de ses affluents, la Kama et l'Oka, sont euxmêmes des cours d'eau auxquels nous ne pouvons opposer que notre Rhône, beaucoup moins long mais plus abondant.
Ce qui manque à la Russie , c'est la montagne ; aussi son altitude moyenne, 167 mètres, est-elle fort inférieure à celle de l'ensemble de l'Europe (297 mètres). Elle n'a de vrais monts qu'à ses frontières : au sud, dans le Cau-
case, entre l'Europe et FAsie, le mont Elbix)us atteint 5660 mètres; à Test, également entre TAsie et l'Europe, le plus haut sommet des monts Oural, le Tœll Poss, n'arrive pas tout à fait à I7OO mètres.
En Europe, on considère le granitique Oural, qui couvre 35 millions d'hectares, comme la barrière entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie , mais les Russes n'acceptent pas cette distinction. Pour eux, deçà, delà, s'étend également la patrie moscovite, l'empire un et indivisible du tsar, et les limites administratives franchissent sans respect, d'Europe en Asie, d'Asie en Europe, cette rangée nommée en russe Kamennoï Poïas , la Ceinture de pierre, et aussi Zemncï Poïas, la Ceinture de terre, deux termes traduisant les mots turcs Oural- Taou, la Chaîne de ceinture. Nos ancêtres furent un peu du même avis, jusqu'à Pierre le Grand et plus tard, eux qui mettaient les Moscovites en Asie et terminaient l'Europe avec le royaume de Pologne.
D'ailleurs, d'un versant à l'autre de l'Oural, par-dessus cette croupe de 2450 kilomètres de longueur, tantôt simple, tantôt faite de deux ou de trois chaînes parallèles, rien dans le sol, rien dans le ciel, rien chez les hommes , ni la physionomie , ni la langue , ne rappellent qu'on change de partie du monde. Si la frontière n'était signalée sur les routes transversales par des poteaux indicateurs, si elle n'était marquée par une suite d'éclaircies dans la forêt, on ne verrait point qu'on passe d'Europe. en Asie. Seulement, le côté de l'Asie, celui qu'on serait tenté de croire le plus barbare, est plus riche, avec des villes plus industrieuses, plus luxueuses, plus largement bâties, plus rapidement croissantes. L'Oural, très-veiné de métaux, riche de son or, de ses fers, de son cuivre, de son platine, de ses diamants, de ses malachites, de son sel, l'est aussi de ses bois, que malheureusement on rase au pied avec une prodigalité folle, tant pour le bois de chauffage que pour l'appétit dévorant des fourneaux de l'industrie.
Si l*on ne tient pas compte des chaînes limitantes, la Russie est très-plate et ses collines les plus élevées ne dépassent guère trois cents mètres. Cette égalité du sol est un grand lien de l'empire : elle rend aisée la navigation des rivières, elle facilite le creusement des canaux, l'établissement des chaussées et des voies de fer. La Russie, d'ailleurs, appartient au plus grand des constructeurs de routes, à l'hiver : pendant un quart, un tiers, une moitié de l'année, suivant les latitudes, ce puissant niveleur couvre le pays entier, de la mer Blanche à la mer Noire, d'une neige durcie où les traîneaux glissent conune sur des rails. Le moujik ^ de la Moscovie se meut alors en tout sens dans l'immense plaine blanche, au milieu de forêts blanches aussi quand elles sont de bouleaux, noires sauf les frimas des rameaux quand elles Sont de pins et de sapins. Il traverse les plus larges rivières sans les apercevoir, car elles ne laissent d'elles, en cette saison, qu'une dépression souvent même effacée par les remblais de la neige. Unie comme elle est, la Russie serait laide sans ses beaux fleuves, ses lacs aux rives charmantes, ses forêts de pins sylvestres, d'épicéas, de sapins, de mélèzes, de bouleaux superbes, de chênes, de hêtres, de tilleuls, reculant tous les jours devant la hache, )e défrichement et l'incendie. Déjà certaines régions autrefois très-ombragées dépérissent faute de bois, les rives de la Volga par exemple, et un appauvrissement visible des eaux du fleuve accompagne cette coupable déforestation. 11 en est de même du fleuve Oural, qui diminue sensiblement: son delta avait dix-neuf branches, il n'en a plus que cinq.
Ces forêts occupent encore le tiers du pays ; le reste se partage entre le bon sol, y compris les steppes, et tout ce qui est condamné à ne jamais produire : eaux, lacs, étangs, marais, toundras ou basses plaines septenùionales, rocs, terres sans sucs sous des cieux trop froids. Les steppes de la Russie méridionale, grands de 55 mil-
• Homme.
Forêt de bouleaux*
lions d'hectares, se composent de plaines sans fin, j^eu ou point ondulées, n'ayant parfois jusqu'à l'horizon le plus effacé d'autres collines que les tertres bas nommés kourganes ou tombeaux des Huns, et qui sont peut-être en effet des mottes funéraires. Ces légères éminences ont rarement quinze mètres de haut; ailleurs elles porteraient des ruines féodales, mais ici elles ne sont couronnées d'aucun vieux château, et ce n'est point sur des pierres ayant bu du sang que le berger surveille de leur sommet son troupeau dispersé dans la lande. Parfois salés, les steppes sont nus, sauf au bord de leurs rivières ; on y voit de vastes champs de roseaux, et leurs herbes sont mêlées de plantes épineuses : absinthe, armoise, chardons, molénes, achillées. Rebelles à la culture sur une grande partie de leur étendue, ils se prêtent au pâturage et ils multiplient ces grands troupeaux de bœufs, de moutons, de chevaux fameux, qui sont la meilleure chevance de la Russie avec les céréales et les bois. Gomme toutes les plaines d'une monotonie grandiose, le steppe a sa beauté. Ses fils l'adorent. Jadis, quand à la suite d'un Jagellofl ou de quelque autre ferrailleur, un guerrier de la Petite -Russie tombait sur le sol étranger, dans les Carpates, en Rohême, en Allemagne, en Lithuanie, chez les Grands Russes, avant de mourir il embrassait pieusement (si sa blessure lui en* laissait la force), la poignée de terre maternelle qu'il portait avec lui sur tous les champs de bataille.
Le reste du pays consiste en prairies admirables, en terrains fertiles, parmi lesquels se distingue le célèbi'e Tchornosiom, mot à mot le Terreau Noir y contrée de trentetrois millions d'hectares qu'on dit sans rivale en Europe pour la fécondité d'un sol arable ayant au moins cinq mè très d'épaisseur, souvent dix, quelquefois vingt. G'est déjà, et dans l'avenir ce sera plus encore un des greniers du monde. Après cette Beauce grande comme cinquantequatre de nos départements (elle s'étend en tout ou en partie, à droite comme à gauche du Dnieper, sur six
gouvernements : Poltava, Kharkof, Tchernigof, la Volhynie, la Podolie, Kief), la région la mieux faite pour un avenir opulent rayonne autour de la « sainte b Moscou, qui est le cœur de Tempire.
Volga. — La Volga tient le premier rang parmi les fleuves de l'Europe par son cours de 3800 kilomètres et par Tétendue de son bassin qui approche de 150 millions d'hectares; mais, faute de grandes montagnes et faute de pluies abondantes dans son bassin, elle ne vient qu'en second lieu pour le volume d'eau : son module est de 4365 mètres cubes par seconde, pas même la moitié de celui du Danube, qui pourtant déverse une région près de deux fois plus petite.
Elle découle de collines sylvestres appelées ici montagnes bien qu'elles n'aient guère que 360 mètres de plus grande altitude, mais dans la vraie Russie la taupinière passe pour un coteau, et les coteaux pour des Alpes. L'ensemble de ces collines se nomme Plateau de Valdaï, d'après une ville sise à quelque distance à l'ouest du chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou, à 535 kilomètres au sud-est de la première de ces métropoles, à près de 400 au nord-ouest de la seconde. Elle a sa source sur ce relèvement fait d'alluvions avec quelques granits, par moins de 275 mètres au-dessus du niveau général des mers : elle n'a donc devant elle pour les innombrables anneaux et les longues lignes droites de son cours de mille lieues qu'une pente de 300 mètres environ, puisque le bassin où elle s'engloutit, la Caspienne, est à 26 mètres plus bas que l'Océan au repos.
La Volga coule à l'orée de grands bois et passe de lac en lac. Au-dessous de Tver, elle baigne, déjà considérable, la commerçante Rybinsky et plus bas, Jaros/av/, cheflieu d'un gouvernement dont les habitants se répandent sur toute la Russie pour revenir plus tard avec quelque aisance au village. La vallée de Jaroslavl a parmi les Russes
le même renom que chez nous la Touraine, ils Tappellenl le jardin de la Russie; mais si la Volga supérieure vaut la Loire moyenne, le climat de Jaroslavl n'est point celui de la molle Touraine.
En aval de Jaroslavl, c'est une autre capitale de gouvernement,* Kostromay qu'entourent de froides forêts où court le loup, où se dandine l'ours, tantôt l'effroi du chasseur, tantôt l'ami de la maison. Débonnaire quand on ne l'attaque pas, il s'irrite lorsqu'on s'approche de ses arbres à miel. On connaît des chasseurs russes qui ont tué dans leur vie plus de cent ours. Là aussi cet animal recule devant les hommes. L'herbivore émèrite qui dans la bonne saison vit de plantes, de bourgeons, de fruits, de miel, et qui dans l'hiver se nourrit de sa propre substance, la moins cruelle des bêtes non domptées, le lent et lourd solitaire s'en ira donc de la Russie comme il s'en est allé déjà de l'Europe occidentale, ne laissant derrière lui que quelques familles de sa race dans les gorges retirées des hautes montagnes.
Le fleuve rencontre la rivière centrale de la Moscovie, la tortueuse et limpide Ôka, devant les bazars, les boutiques, les maisons de Nijni-Novogorodj cette héritière de Kazan, puis de Makarief, qui attire à sa foire fameuse les marchands d'une partie de l'Europe et d'une partie de l'Asie. L'Oka coule devant trois capitales de gouverne* ment, Orel (pr. Ariol), Kalotiga, Riasan; elle saisit en passant la Moskva, qui baigne Moscou, et la Kliazma, qui touche Vladimir : cette dernière» ville déchue, fut en son temps la tête de la Russie, après Kief, avant Moscou.
Au-dessous de Nijni-Novogorod, le pays, cessant d'être purement russe, nourrit, à côté des villages slaves, de plus en plus nombreux, des peuplades turques, jadis maîtresses de la basse Volga, comme les Finnois le furent du haut du fleuve, il y a bien des siècles. A une certaine époque le bassin de la Volga ne contenait guère que des tribus finnoises. Jusque vers le diiièmë sièële, les Slaves habitèrent sur le Dnieper, la haute Duna, le Volkhéf:
Ils avaient aloi's deux métropoles : au sud, Kief sur le Dnieper, et au nord Novgorod, ville trempant ses pieds dans le Volkhof, qui mène au Ladoga le tnbut du lac Ilmen ou lac des Tchoudes. Cette dernière cité était une ville redoutée dont les Slaves disaient : « Qui prévaudrait contre Dieu ou contre la grande Novogorod? » Elle pencha cependant, puis tomba : détruite au seizième siècle par un de ces tyrans dont Thistoire de tout peuple abonde, elle a maintenant vingt fois moins d'habitants qu'aux jours de sa grandeur. Pendant qu'elle brillait, et Kief avec elle, des Slaves issus de l'une et de l'autre des deux Russies où dominaient ces deux villes, établissaient leur seigneurie sur diverses peuplades tchoudes ou finnoises du bassin de la Volga : ces tribus, faites d'un petit nombre de familles dispersées sur une terre féconde où il y avait place pour mille fois plus de peuple, cédèrent rapidement à l'ascendant d'une race supérieure; elles perdirent leur langue, mais leur sang passa dans celui de leurs maîtres. Toutefois, comme ceux-ci recevaient continuellement des colons slaves tandis qu'il n'arrivait aucun renfort aux Finnois, ce sang aryen amoindrit peu à peu la proportion de sang tchoude dans les veines du peuple russe. La cité régnante de ces Slaves impurs, Moscou, bâtie au milieu du douzième siècle, prit le pas sur les deux métropoles des Slaves peu mélangés. Elle batailla longtemps contre les Tatares et les Mongols, hordes cruelles animées à la lutte par le fanatisme musulman, par l'amour du pillage, et servies dans les combats par les armes à feu qu'elles tenaient des Chinois (armes certainement bien imparfaites encore et faisant plus de bruit que de mal, mais de beaucoup supérieures aux flèches des Slaves, et très - capables de percer leurs cuirasses). Elle finit par se délivrer de ces ennemis, comme des Lithuaniens qui vinrent deux fois jusqu'à son Kremlin (forteresse), puis elle entreprit les conquêtes sans fin qui lui ont soumis les Petitsiîusses» les Polonais, les Lithuaniens et les Lettes, les
Finlandais, les Allemands de la Baltique, les Roumains bessarabiens, les Caucasiens, lès Arméniens et les tribus du tiers de l'Asie.
Non loin de Kazan (80,000 hab.), ville encore à demi tatare, le fleuve rencontre la Kama qu'enflent mille torrents de l'Oural, la Biélaïa ou Rivière Blanche, et la Viatka ; moins large que la Volga, mais plus abondante, plus profonde, moins gênée de bancs de sable, elle est précieuse aux Russes comme l'une des meilleures routes de l'Asie.
La Volga, désormais grand fleuve, longe ensuite, par sa rive droite, d'abruptes collines aussi élevées que celles d'où viennent ses premières sources, et qui, mieux que les Valdaï, peuvent réclamer le nom de montagnes ; elles en ont l'appîrence, sinon la réalité ; de leurs sommets, on contemple, sur la rive gauche, des plaines immenses, un océan d'herbes avec des îlots d'arbres. Au delà des collines de Simbirsk, et de Saratof (93 000 habitants), à l'isthme de Tsaritsiri, la Volga se rapproche du Don, autre ai'tère moscovite fort longue de cours, fort large de lit : on dirait que les deux fleuves, séparés par 60 kilomètres seulement, ne vont pas tarder à s'unir, ou plutôt que le Don, porté par une vallée beaucoup plus élevée, va se laisser tomber jusqu'à la Volga ; mais tout à coup le Don tourne au sud-ouest, la Volga au sudest : celle-ci, encore loin de la mer qui va la dévorer, coule déjà dans une plaine inférieure au miroir des Océans; c'est que la Caspienne vers laquelle il court dort à 26 mètres au-dessous du niveau général des mers.
En aval d'Astrakhan, ville fiévreuse dont le commerce diminue, à 80 kilomètres de la mer, la très-poissonneuse Volga s'éparpille en chenaux enfermant un delta fait de joncs et de roseaux, d'îles sans nombre, de bras courants et de bras morts où voguent des flottilles de canards, de vase où fouillent le cormoran, le pélican goitreux et le héron haut sur jambes ; dans ces îles s'élèvent des bouquets de chênes; sur les rives pres-
GÉOCR RECLUS. — I. 9
450 GEOGRAPfflE.
que désertes on voit çà et là quelque demeure de pêcheur, pauvre cabane en bois ou en roseaux montée sur pilotis à cause des inondations annuelles du fleuve qui s'enfle considérablement à la fonte des neiges et prend alors, en certains endroits, une largeur de plus de 20 kilomètres. Des 90 embouchures de la Volga, la plus navigable a nom Bachtemir.
L'argileuse Volga s'achève dans une mer peu profonde, et il lui est facile de continuer son delta par des vases molles qui sont l'embi^yon d'une terre future. Ce fleuve ne travaille pas seul à remplir la mer Caspienne : l'Oural, rivière plus longue qu'abondante, qui serpente dans les déserts où le Kirghise déplace ali loin sa tente, l'Ëmba, la Kouma, la Koura, y contribuent aussi, et plus encore le Térek, celui-ci plus abondant que long; le delta de ce grand torrent fait des neiges du plus haut Caucase, a gagné 400 kilomètres sur les eaux salées. Si, au lieu de se combler peu à peu d'alluvions par le charriage des fleuves, la Caspienne remontait à la hauteur générale des mers, son grand tributaire s'achèverait près de Saratof, à 800 kilomètres de ses embouchures actuelles, et les eaux gagneraient sur la plaine russe un espace immense. Autrefois, la mer Caspienne recouvrait tout ce bas pays : elle communiquait alors avec la mer Noire par les terres plates couchées au nord du Caucase. Le dernier reste du détroit qui lia ces grandes eaux amères est la curieuse dépression du Manytch. D'un chapelet de marais dont les sauterelles broutent quelquefois les roseaux, sort languissamment le Manytch, affluent du Don ; dans la direction contraire, une autre traînée de lagunes rattachées par un long cours d'eau conduit à la mer Caspienne : un torrent issu du Caucase, le Kalaous, verse à la fois ses eaux de neige aux deux rivières dans la saison où les frimas fondent. Il n'y a pas deux cents ans, on allait encore en bateau d'une mer à l'autre; avec des barrages et le secours de la Kouma, fleuve caucasien^ on pourrait l'établir cette voie navigable*
Dans son bassin septentrional, la mer Caspienne n'a que 15 à 16 mètres de profondeur, et même beaucoup moins sur les bancs de sable, mais dans le bassin méridional elle descend à 900 mètres. Presque en face de la péninsule bitumineuse d'Apchéron et des langues de flamme de Bakou, un étranglement de 150 mètres seulement de largeur donne entrée dans un golfe dont le nom turc, Karaboghaz , signifie Gouffre Noir. Au sud de ce Karaboghaz, et sur la même rive orientale, un autre golfe recevait autrefois soit un bras important de TOxus ou Amou, soit l'Oxus tout entier. On ignore comment, de mer en liaison avec les autres mers, la Caspienne devint un lac privé d'un de ses plus grands affluents. Les pluies ont-elles si fort diminué qu'elles aient cessé de porter assez d'eau pour combattre Tévaporation ? Serait-ce que le Bosphore, subitement ouvert, donna à la mer Noire une issue qui n'existait pas auparavant vers l'ouest? Y eut-il un soulèvement du sol au nord du Caucase?
Néira. Don. Dnieper. Les Cosaqnes. — La RuSsie n'eût-elle pas la Volga et son bassin plus vaste que la France, l'ibérie et l'Italie réunies, il lui resterait encore, sous des cieux habitables, assez de sols excellents ou médiocres pour l'établissement de deux puissants empires : l'un au nord sur la Neva, la Duna, le Niémen et la Vistule, l'autre au sud sur le Don et le Dnieper, dans ce Tchornosiom qui pourrait entretenir tant de millions d'hommes.
Le grand fleuve de la Russie du Nord, la Neva, est le Saint-Laurent de l'Europe, mais un Saint-Laurent beaucoup moins long, moins abondant, traversant moins de lacs et de moins grands lacs que celui d'Amérique, et n'ayant aucun Niagara entre son Onega et son Ladoga comme le Saint-Laurent entre son Érié et son Ontario.
Dans le « glorieux » Onega, aux rives de marbre, entrent des rivières qui ont traversé des lacs. Le Svir mène le trop-plein de l'Onega à l'orageux Ladoga, trente fois plus grand que le Léman. Du Ladoga, que contribuent à
remplir le Vuoxa, venu de Finlande, et surtout le Volkhof, arrivé de Novgorod et qui a plus d'eau que le Svir luimême, sort la splendide Neva, large de deux à quatre cents mètres, profonde et bleue. Ce fleuve accesvsible aux grands navires passe à Saint-Pétersbourg et meurt en estuaire dans le golfe de finlande auquel il verse en moyenne, 3300 (?) mètres cubes d'eau par seconde , tribut d'un bassin de vingt à vingt-cinq millions d'hectares. Comme ce volume est presque également réparti sur toutes les saisons, que la Neva n'a pas de grandes crues, qu'elle ne baisse sensiblement que quand les grands froids ferment les sources et durcissent les lacs, son étiage est extrêmement considérable. Suivant les années, le fleuve est pris de glaces pendant quatre, cinq ou six mois.
Quant aux deux grands fleuves de la Russie du Sud, le Don et le Dnieper, ils l'emportent en longueur sur toutes les entres rivières européennes sauf le Danube. Le Don fut connu des Anciens sous le nom de Tanaïs. 11 naît au centre de la Russie, près de l'industrielle Toula (60 000 hab.), du petit lac Ivanof, d'où son surnom d'Ivanovitch, fils d'Ivanof ou fils d'Ivan, dans les chants héroïques des Cosaques du Don. Il fait mine d'aller porter à la Volga le concours de ses eaux puissantes, quand soudainemeiit , ■ dédaignant de percer l'isthme étroit de Tsaritsin, il va chercher le golfe de Taganrog, autrement dit la mer d'Azof, nappe d'eau en diminution constante, qui communique avec la mer Noire par le détroit de Kertch. Le bassin qui lui confie ses eaux a 44 millions d'hectares, deux fois celui de la Neva.
Le Dnieper, appelé par les Anciens Borysthène, boit les eaux d'un bassin exactement grand comme la France. C'est un fleuve considérable quoiqu'il ne roule certainement pas trois ou quatre mille mètres cubes d'eau par seconde, comme on l'a prétendu. 11 se forme dans le massif de collines sylvestres où commencent aussi la Volga et la Duna. A Smolensky dont le nom comme celui de Moscou nous rappelle tant de sang français et russe inutilement versé.
Couvent à Kief.
\Z(i GEOGRAPHIE.
à Moghilef même, il n'a encore que la largeur d'une rivière moyenne, mais plus bas il recueille par le Pripet les eaux des marais de Rokitno, grands de il millions d'hectares, puis il absorbe ïa Desna, et, large de 500 à 1000 mètres, passe dans toute sa gloire devant la fameuse Kief (70000hab.), cité sainte visitée chaque année par d'innombrables pèlerins. La situation de cette ville aurait pu et pourrait encore en faire la capitale des Slaves, si la Slavie n'avançait point à pas de géant vers l'est, reléguant ainsi de plus en plus la « mère des cités russes » à l'occident des terres slavonnes. Kief se trouve, en effet, sur un grand fleuve, chez les Petits Russes, non loin des Polonais, entre l'immense nation des Grands Russes et les petits peuples slaves de l'Autriche et de la Turquie, peuples qui réunis composent aussi une nation nombreuse et pleine d'avenir. Le Dnieper suit fidèlement dans ses grands détours les grands détours du Don ; il forme aux environs et un peu en aval d'iékatérinoslaf une série de porogs (pr. parogs) ou rapides qui le font descendre de près de 45 mètres, en 15 sauts dont le plus haut et le plus terrible est 1' « Insatiable; » réduit de 1000 à moins de 400 mètres entre rives , il se déchire sur du granit et du calcaire ; puis, redevenu calme, il louvoie longtemps entre des îles admirablement boisées et entre enfin dans son limarif c'est-à-dire dans son estuaire, au-dessous de Kherson. La Bérésina, qui engloutit en 1812 une vaillante armée française, est un de ses tributaires supérieurs.
Le double bassin du Don et du Dnieper a mis au monde une race qui n'est pas la première venue, les Cosaques, injustement flétris en France depuis 1814, où ils nous pillèrent comme nous avions pillé les Russes. La nation cosaque, de son vrai nom Casaque, fut d'abord, à partir du treizième siècle, un camp fait des plus vaillants hommes de la Russie du Sud, de tous ceux qui, le fer au poing, osaient défendre leur foi grecque, leur famille, leui*s troupeaux contre les Tatares musulmans de la Crimée.
Ce camp était double : sur le Borysthène, au-dessous des porogs, les Cosaques du Dnieper ou Zaporogues (littéralement les gens au-delà des porogues) avaient pour principale forteresse une île de granit dans le fleuve. Ils combattaient à pied plus souvent qu'à cheval. Instruits à la rame par les flots courroucés des rapides, instruits à la voile par les mêmes eaux lorsque, désormais tranquilles, elles se dirigent par un réseau de larges bras vers leur liman demifleuve demi-mer, ils étaient devenus des canotiers sans pairs qui descendaient en bateau les rapides, Tlnsatiable lui-même, et sur de mauvaises barques allaient batailler jusqu'à Constantinople et jusqu'à Trébizonde. Ils parlaient le petit russe. Les Cosaques du Don, perdus dans l'immensité du steppe, étaient devenus des cavaliers, presque des Centaures. Ils parlaient le grand russe.
Sur les deux fleuves on pratiquait également la religion grecque, mais ni sur l'un ni sur l'autre on n'était de sang slave sincère. Loin de là. Les Cosaques avaient ouvert leurs rangs à tout homme ayant du bras, du jarret, du souffle, d'où qu'il vînt, quel qu'il fût, au routier comme au colon, au pillard et à l'assassin comme à la victime, pourvu que le nouveau frère d'armes professât ou embrassât la foi grecque. Et de la sorte, des Lithuaniens, desPolonais, des Roumains, des Bulgares, des Turcs et Tatares, des Mongols même s'étaient mêlés eh grand nombre à la trame de la nation.
Peu à peu grandirent leurs camps, commandés par un ataman ou général élu tous les ans à libres suffrages. Â force de combats, les Cosaques eurent enfin raison des 'i'atares, puis ils guerroyèrent contre tous les peuples de leur Orient. De tant de rouges batailles, de tant de sang tantôt généreusement donné, tantôt cruellement répandu, il reste une grande épopée lyrique, les duma, chants en langue slave aussi beaux que le romancero des Espagnols.
Ils oscillèrent longtemps entre la Pologne et la Russie; celle-ci l'emporta, non sans de rudes mêlées, et depuis, les Cosaques sont l'avant-garde de la Russie dans le
monde: à la fin du dix-seplième siècle, ils la précédaient déjà sur l'Amour; aujourd'hui tout pays saisi par l'aigle moscovite, Caucase, Turkestan, Mantchourie, littoral du Pacifique, a pour premiers tenanciers les Cosaques des stanitsay villages de soldats-laboureurs qui pendant longtemps sont moins laboureurs que soldats. C'est ainsi que Rome colonisait avec ses vétérans.
Il y a bien maintenant deux millions et demi de Cosaques, tout compris, les guerriers et les pacifiques. Presque tous, issus pour la plupart des Cosaques du Don, parlent la grande langue nationale, au Caucase, dans les steppes, en Asie Centrale , en Sibérie,* sur l'Amour et jusqu'à la côte de la mer Japonaise.
Climat. — Bien peu d'hommes ignorent comment la (( Grande Armée, » jusqu'alors invincible, laissa des milliers de cadavres dans la vallée de la Bérésina. Là lance du Cosaque et les balles sorties de fusils que tenaient à peine des mains glacées n'enlevèrent pas seules, ce jour-là, des bataillons guerriers à la France; c'est surtout l'hiver qui arracha l'àme aux survivants de cent batailles, et tel avait vaincu le simoun qui mourut sous les flocons de neige ou parmi les glaçons entrechoqués. Aussi le nom de ce fatal courant éveille-t-il invinciblement dans notre esprit l'idée de froids terribles, de tourmentes de neige, de fleuves traînant des glaçons ou déjà scellés pour une moitié de l'année. 11 nous peint, à nous Français, d'un seul mot, et non sans quelque exagération, le climat excessif de la Russie, climat très-chaud en été, même dans le haut nord, sur les coupoles d'Arkhangel, ti*ès-froid en hiver même dans l'extrême sud, où parfois la mer d'Azof durcit. Si, il y a bientôt soixante ans, l'armée française mourut dans les neiges après l'incendie de Moscou, les Français et les Anglais faillirent périr de froid, il y a vingt ans, devant les murs de Sébastopol. Du sud au nord, à mesure qu'on se rapproche de la mer Glaciale, de l'ouest à l'est, à mesure qu'on avance vers la Sibérie, le climat devient
plus rigoureux. La moyenne annuelle de Saint-Pétersbourg
Un Cosaque.
n'atteint pas 4 degrés, malgré la chaleur étouffante des mois où le soleil reste longtemps sur l'horizon. Quant aux
pluies elles ont peu d'abondance, et plus les venls les poussent vers l'est, surtout vers le sud-est, moins elles tombent dru sur le sol. Varsovie en reçoit annuellement 54 centimètres, Saint-Pétersbourg 45, Moscou 41, Astrakhan 16 à 17 seulement, à peine autant que la sèche Alexandrie. Sans cette aridité du ciel, les fleuves russes porteraient beaucoup plus d'eaux à la mer ; la Volga notamment l'emporterait singulièrement sur le Danube.
Grands Russes. Petits Russes. Races diverses. —
Avec les nouvelles conquêtes dans l'Asie Centrale, la population de l'empire Russe dépasse aujourd'hui 83 millions d'âmes, dont plus de 71 millions pour la Russie européenne, près de 5 millions pour le Caucase et 7 millions pour la Sibérie et l'Asie Centrale.
Sur ces 85 millions d'hommes, plus de 60 millions sont des Slaves, et parmi ces derniers il y a au moins 55 millions dé Russes, tant Grands Russes ou Moscovites que Petits Russes ou Ruthènes, différant par le visage, les défauts et les qualités, les traditions, le dialecte.
Les Grands Russes, qui vivent surtout dans les gouvernements groupés autour de Moscou, sont moins slaves que les Petits Russes, bien que l'hégémonie leur appartienne aujourd'hui et que leur dialecte soit langue officielle dans tout l'empire, et règne comme telle de la Prusse a l'océan Pacifique, de la Perse à la mer Glaciale.
On reprochait un jour à un célèbre Russe les sangs non aryens entrés dans la nation qui est devenue l'orgueil des Slaves: « Tant mieux, répondit-il, plus on est mêlé, plus on a de frères. » La famille russe a des liens nombreux de fraternité avec les Finnois et les Turcs ; elle s'est fondée chez les premiei*s, et elle a longtemps eu les seconds pour voisins, puis pour sujets. Qui sait ce qu'elle prit d'éléments aux Mères, aux Mouromes*
aux Mechtchériaks, aux Mordouans, aux Tchouvaches, . aux Tchérémisses, aux Caréliens, aux Tatares de la Volga et de la Soura, et même aux Mongols, qui étaient moins des Mongols qu'un immense camp de bandits appartenant à toutes les races de l'Asie Centrale? Mais quelle est donc aujourd'hui la grande nation européenne qui ne soit pas extraordinairement mélangée? Les « Latins » sont-ils des Latins, les « Germains » des Germains, les « Anglo-Saxons » des Saxons? On a d'ailleurs singulièrement exagéré le non-slavisme des Russes : les Tchoudes au milieu desquels se fixèrent leurs ancêtres étaient de faibles tribus probablement déjà slavisées en partie.
Tels qu'ils sont aujourd'hui, et sans s'inquiéter plus longtemps de leur degré de slavisme, les Russes passent pour un peuple courageux et tenace, pour une nation très-patriotique. Fort intelligents, mais plus imitateurs, il semble, que créateurs, ils sont très-heureusement doués. On leur reconnaît une grande mémoire, beaucoup de facilité, la flexibilité d'esprit, le goût des sciences, l'art de bien dire et surtout le don des langues. Tel Russe parle avec une égale aisance toutes les langues civilisées de l'Europe. S'ils ont jusqu'à ce jour montré peu de talent pour l'industrie, ils aiment les travaux des champs. Ils naissent commerçants. Le principal aïeul de leur gloire et de leur puissance, le plus fameux de leurs princes, Pierre le Grand ne l'ignorait pas ; dans le fameux voyage qu'il fit hors de Russie pour s'instruire des arts de l'Europe, ce tsar reçut un jour des Juifs hollandais qui lui demandaient, moyennant payement, le droit de s'établir en Moscovie : « Gardez votre argent, mes amis, leur dit-il, et sachez qu'un Russe fait la barbe à quatre Israélites. » Cela n'empêche pas l'empire de contenir aujourd'hui près de ^ deux millions et demi de Juifs qui ne font que du commerce et qui ne meurent point de faim. C'est plus du tiers de la race de Jacob.
On a dit que si les Russes apprennent en se jouant les langues, c'est que leur langue à eux les a d'avance habi-
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tués aux consonnes pénibles, aux orthographes capricieuses, aux formes compliquées. H y a, en effet, dans cet idiome beaucoup d'articulations difficiles, et surtout une richesse de fomies qu'on ne retient toutes qu'à force de mémoire. Mais il vaut mieux rebuter par trop d'opulence que par trop de maigreur, et la langue qui ne tardera pas à vibrer sur la plus grande moitié de l'Europe et la plus grande moitié de l'Asie mérite certainement sa haute fortune ; elle en est bien plus digne que l'anglais par exemple. Toutefois il lui reste encore à produire les grands chefs-d'œuvre qui sont l'honneur des autres langues de l'avenir, de l'anglais, langue maussade, du français, langue pauvre, de l'espagnol, langue emphatique, du portugais, langue nasale.
Les Petits Russes, plus droits de race que les Grands Russes, l'emportent sur eux par la taille, par la régularité, la beauté, l'expression des traits, parla gaîté du caractère, par une langue plus musicale et, dit-on, plus rapprochée des origines, qui a donné le jour à d'admiralales chants populaires. Par contre, ils le céderaient en intelligence pratique, en activité d'esprit et de corps, en courage. Leur vraie patrie, c'est le « pays de la frontière, » la féconde Oukraine, plus riche en moissons que n'importe quelle province du Terreau Noir; mais ils habitent plusieurs autres gouvernements sur le Dnieper, le Donets, affluent du Don, le Dniester et la haute Duna. En tout ou en partie, ils occupent Kharkof, Tchernigof, la Vpihynie, laPodolie; au nord ils s'étendent sporadiquement jusque dans le pays de Vilna ; enfin, hors de l'empire, ils remplissent la Galicie méridionale, et même par delà les Carpates, trois comitats de la Hongrie septentrionale. Tout cela fait bien 14 à 15 millions d'hommes.
Ainsi les Petits Russes ou Ruthénes possèdent tout ce qui cimente une grande nation : le nombre, un vaste territoire, une langue ayant de beaux chants qui vivent dans la mémoire des livres conservés par l'imprimerie, une histoire qui eut ses beaux jours, surtout ses joui's som-
bres. Malheureusement, établis sur la route entre TOrient et l'Occident, entre la mer Baltique et la mer Noire, c'est-à-dire entre le Nord et le Sud, divisés par les événements en grecs et en catholiques, ils ont été foulés aux pieds par beaucoup de maîtres. Soumis à la Lithuanie, qui, débordée par eux, prit le petit russe pour langue officielle, ils allaient peut-être dénationaliser leurs vainqueurs, quand ceux-ci s'unirent à la Pologne.
Les Polonais qui occupent la Pologne en foule compacte et ceux qui vivent en nombre bien moindre dans la Lithuanie et la Petite Russie, fennent le ban des Slaves de Tempire, derrière lesquels on compte encore : 5 à 6 millions de Turcs ou Tatares , plus de 4 millions et demi de Finnois, 2 millions et demi de Lithuaniens, 2 millions à 2 millions et demi de Juifs, 850 000 Allemands. Le reste se compose, par ordre décroissant, de Géorgiens, de Circassiens, de Roumains, d'Arméniens, de Mongols, de Suédois, de Grecs, de Bulgares et de Serbes. A un autre point de vue, il y a dans l'empire 60 millions de grecs, près de 8 millions de catholiques, près de 8 millions de mahométans, plus de 4 millions de protestants, 2 300 000 juifs, 555 000 arméniens, 480 000 païens.
Sur l'uniformité de la Russie, sur ses plaines froides, toujours les mêmes, habitées par les mêmes Russes parlant la même langue slave et reconnaissant la même religion grecque, cinq pays tranchent par des caractères originaux : la Pologne, les provinces Baltiques, la Lithuanie, la Finlande et la Crimée.
Pologne. — Le nom de Pologne est le mot slave Pofe, plaine, défiguré par nous, suivant notre maussade habitude. La Pologne, en effet, ne s'entle en collines qu'au sud, en tirant sur Cracovie : tout le reste du pays, champs, prés, bois et marais, est plat*
Ce pays envoie presque toutes ses eaux à un fleuve central, la Visla, en français la Vistule, qui descend des Beskides, massif des Carpates élevé de 1500 mètres, et s'accroît singulièrement au-dessous de Varsovie par la rencontre de la rivière où se sont mêlés plus haut le Boug, venu de la Galicie, et la Naref, issue de forêts et de marécages. Une faible partie de la contrée appartient à une rivière du bassin de l'Oder, à la Wartha, dont les flots naissants passent près du sanctuaire de Tsenstochova, où Notre Dame de la Claire-Montagne a vu s'agenouiller devant elle des millions de pèlerins polonais et tchèques.
Il y a deux cents ans, les Polonais dominaient sur d'immenses territoires : sur la Pologne actuelle, la Posnanie, une pallie de la Silèsie, la Poméranie, la Prusse orientale, la Galicie, la Lithuanie, les provinces Baltiques, la Volhynie, laPodolieet l'Oukraine. Leur aristocratie bruyante, remuante, brave jusqu'aux dernières témérités, commandait de roder au Dnieper, de la mer Baltique au voisinage de la mer Noire. Alors la Pologne était le premier des peuples slaves, la société la plus forte du Nord. Les discordes civiles perdirent cette brillante nation : « Là où il y a deux Polonais, il y a trois partis, » dit le proverbe russe. D'ailleurs ce vaste empire n'avait rien d'homogène : l'ouest y était polonais, le nord-est lithuanien, le sud et le sud-est ruthène.
Partagé par trois fois, à la fin du siècle dernier, entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, ce peuple est mort comme puissance politique, mais dans ce qui était autrefois l'âme du royaume, dans la vraie Pologne, il survit par ses traditions, ses regrets, ses espérances, sa religion catholique, sa langue virile et dure, le plus développé des idiomes slaves et celui qu'ont illustré le plus de grands écrivains. Le domaine de ce vivant langage ne s'arrête pas à la seule Pologne officielle du jour, il s'étend aussi sur de vastes terres obéissant de force aux trois assassins de la nation. On parle toujours polonais dans une partie de la Prusse orientale, de la Posnanie, de la Si-
lésie prussienne (Prusse) ; dans une portion de la Silésie autrichienne, de la Hongrie, de laGalicie (Autriche); enfin, mais par familles dispersées, dans les villes et dans certaines campagnes de l'ancienne Lithuanie et du bassin du Dnieper jusqu'à Kief. Cela fait près de 10 millions d'hommes.
La Pologne russe n'a pas beaucoup plus de 14 millions d'hectares, dont 2 350 000 en forêts. Dans ses anciennes limites, elle couvrirait au moins 7^ millions d'hectare-3, avec 16 millions d'hommes; mais aujourd'hui elle ne compte guèrà plus de 5 millions et demi d'habitants, qui ne sont point tous dès Polonais purs, car les dénombrements y ont refevé près de 250 000 Allemands, plus de 275000 Lithuaniens, 475 000 Russes et 765000 Juifs, en viron le dixième des Israélites répandus sur le Globe.
Ce chiffre de 250000 Allemands ne révèle point la quantité véritable de sang germain qui vit aujourd'hui dans l'artère du peuple polonais. 11 ne représente que lo dernier ban de l'immigration teutonique : les paysans appelés par les nobles de Pologne sur leurs vastes domaines entre 1750 et 1800; les gens de toute sorte attirés par l'administration prussienne quand la Prusse possédait cette contrée, de 1793 à 1807; les ouvriers qui ont fondé et développé presque toutes les industries du royaume, spécialement celle de Lodz, qui est aujourd'hui la seconde ville en Pologne. Mais avant que l'Allemagne recommençât, pour ainsi dire, à couler vers le pays de la Visla, que de milliers de familles n'y avait-elle pas déjà envoyées dans les siècles précédents ; familles qui avaient passé de leurs dialectes germains à la langue polonaise, de leur religion protestante au catholicisme, et s'étaient ainsi englouties sans trace danâ un golfe de l'immense océan slave !
Quant aux 765 000 Juifs, ici comme en tout lieu, cette race cosmopolite faite à tous les soleils, à toutes les civilisations, à toutes les langues, s'augmente plus rapidement que le peuple qui la presse. Toujours fidèle a lui-
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même, l'Israélite garde partout sa direction d'idées, ses instincts, son visage oriental, la superbe beauté de ses femmes quand elles sont belles, tout hors Tusage régulier de la langue du Psalmiste et des Prophètes. Avec une telle ténacité dans la tradition, avec sa supériorité dans l'art d'amasser l'or sans le disperser ensuite, avec l'excédant extraordinaire de ses naissances sur ses décès, il n'y a pas de raison pour que la nation Juive ne couvre un jour le monde, qu'elle domine déjà. Si les proportions actuelles d'accroissement se maintiennent chez les Polonais, quand l'an deux mil brillera sur nos arrière-neveux, la moitié de ce peuple dit slave descendra du pasteur chaldéen béni par Melchisédec.
Provinces Baltique» : Esthonle , Llvonie , Covplande. — Les provinces Baltiques, humide contrée, ont à elles trois près de 2 millions d'habitants luthériens, sur plus de 9 millions et demi d'hectares. Leur nom commun vient de leur situation sur la moins salée des mers, la Baltique. Fermée presque hermétiquement à son entrée dans la mer du Nord par la Suède, l'archipel Danois et le Jutland, très-peu chargée de sel, très-peu profonde, la Baltique est moins une mer qu'un grand lac en voie de devenir lagune.
Le maître fleuve des provinces Baltiques, la Duna, porte en langue lette le nom de Dangava ; il n'y a point à la fois sa naissance et sa fin, mais seulement son cours inférieur: il prend même sa source fort loin des trois provinces, dans la Russie pure, à peu de distance des têtes de la Volga.
Les provinces Baltiques, pays froid d'une monotonie quelquefois lugubre, voient descendre moins de rayons de soleil que de flocons de neige sur leurs marais, leurs champs de toUrbé) leurs lacs* leurs étangs, leurs
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prairies, leurs forêts profondes, séjour du loup, de l'ours et de l'élan.
Dans cette contrée toute blanche en hiver, les gens de la ville n'ont point les mêmes ancêtres, les mêmes cou* tûmes, la même langue, les mêmes vœux que le menu peuple des champs ; ils sont Allemands, tandis que les paysans sont Lettes, Lithuaniens, Esthes ou Lives. Ces Allemands forment une solide aristocratie ayant pour elle trois puissances : l'argent grâce aux métiers et grâce au commerce, l'instruction, les terres, car c'est surtout à des Allemands que ce sol russe appartient. Ces provinces pourraient bien devenir avant longtemps, sous nos yeux peut-être, une pomme de discorde entre les Germains, qui aiment à prendre, et les Slaves, trop forts pour céder. 11 n'y a cependant que 430000 Deutsch dans les trois gouvernements, soit le quinzième à peine de la population : mais ce faible nombre suffit pour que les Allemands réunissent les trois pays sous le nom de provinces Allemandes de la Baltique et pour que les portevoix du* Pangermanisme , historiens, légistes, docteurs, « patriotes, » réclament toute la contrée conrnie leur. Ils voudraient y fêter une nouvelle victoire de là théorie du Drang nach Osten (élan, poussée, pénétration dans l'Est). En attendant, le nombre des Russes devient de plus en plus considérable dans les villes, si bien qu'à Riga même, au centre du « germanisme » baltique, il n'y a plus que la moitié des habitants qui soient Allemands, l'autre moitié se composant de Russes et de Lettes.
Pour en revenir aux peuples véritables de cette contrée, les Lettes, d'origine aryenne comme nous, se domient le nom de Latno-Jchi : ayant pour villes principales Mitau et Riga, ils remplissent le nord de la Courlande, le sud de la Livonie, l'ouest du gouvernement de Vitebsk et quelques cantons de la Prusse orientale. Leur langue, instrument d'un million d'hommes sur un territoire de 3 à 4 millions d'hectares, est l'un des idiomes les plus archaïques dé la famille des langages aryens : sœur du lithuie
nien, moins belle que lui, déformes plus émoussées, elle résiste mieux que lui à la pression, à l'infiltration du russe et de Tallemand. Les Lithuaniens continuent la Lithuanie propre sur les provinces Baltiques. Les Esthes, gens de souche finnoise, n*ont pas su donner un nom à leur patrie, ils rappellent simplement MaaMees.a notre pays, » et eux-mêmes se traitent de Maarhaves ou « hommes du pays. » Au nombre de 650000, ils occupent TËsthonie et le nord de la Livonie. Leur langue se rapproche du finlandais, mais ne le vaut pas et n'a point encore produit d'œuvi'e durable. Quant aux Lives, peuplade également finnoise, très-peu nombreuse et à la veille de disparaître, ils vivent sur la côte du golfe de Riga.
En face du rivage d'Esthonie et de l'entrée du golfe de Riga, deux îles, Œsel et Dago, relèvent de la Russie. Œsd, peuplée d'Esthoniens, a pour vrai nom KoureSaar, 50 000 habitants seulement y demeurent sur plus de 500 000 hectares d'un sol bas, marécageux même, coupé de bois et de lacs. Dago, beaucoup plus petite, et encore nantie de quelques forêts, sui^eille la bouche du' golfe de Finlande. Malgré le voisinage de l'Esthonie, ses 10000 insulaires sont des Suédois.
uthnanie. — Au sud de la Gourlande, l'ancienne Lithuanie confondit son histoire avec celle de la Pologne, à partir de l'union que les deux pays scellèrent en 14ii, puis en 1569. Le lithuanien y est l'idiome du peuple, le polonais celui de beaucoup de citadins, 4^ nobles et de propriétaires. C'est de la Lithuanie que là Pologne a reçu son plus noble défenseur, Kosciusko, et son plus grand poète, Miskiévits. La langue lithuanienne perd journellement du terrain devant la grande langue slave, devant le polonais et devant le germain ; elle a disparu de Mémel, on ne la parle guère plus à Tilsit. mais 1 500 000
hommes, dont moins de 200 000 en Prusse, s'en servent encore le long de la Duna, sur le Niémen et sur la rivière de Vilna (80 000 hab.), la Vilia, tributaire du Niémen. Le territoire qui lui appartient encore en propre, et dont la maîtresse ville est Kovno, est circonscrit par une ligne qui partirait de Labiau (Prusse), au nordest de Kœnigsberg, passerait près de Grodno, à Dunabourg, et aboutirait sur la Baltique à Liban. On ne connaît pas d'idiome aussi rapproché du sanscrit par ses belles formes que l'idiome des campagnards de Lithuanie. Quand tant de « civilisés » fiers de leur langue, que cette langue ne soit qu'une corruption comme le français, l'anglais, l'espagnol ou l'italien, sont maintenant si loin de la noblesse, de la régularité, de l'ampleur, de la puissance plastique du verbe antique des Aryas, il se trouve que des ruraux sans lettres ont gardé presque intact ce merveilleux héritage de nos pères.
Les Lithuaniens ont aussi conservé plus longtemps qu'aucun autre peuple aryen l'antique paganisme de la race : avant qu'un de leurs rois, Jaghiaïlo (Jagellon), petit-fils d'un héros qui mena deux fois ses guerriers devant Moscou, eût embrassé le christianisme en 1381, ils vénéraient encore les vieux dieux, Perkunos, Potrimpos, Poklus et Znits, dont des vierges entretenaient éternellement le feu sacré. Vêtus de peaux de bêtes, l'arc en main, pasteurs et nomades, ces adorateurs du ciel, du tonnerre, du feu, des vents, des ouragans, des eaux, luttaient souvent contre les Slaves, tant contre les Petits Russes, qu'ils soumirent, que contre les Grands Russes, dont ils faillirent briser le destin naissant. Mais leurs pires ennemis étaient les Chevaliers Teutoniques, ordre rapace qui par le surnom de Sarrasins du Nord les rendait odieux à l'Europe encore fanatique. Suivis de leurs esclaves, car ils en avaient encore, ils chassaient le zubr ou aurochs, espèce de taureau puissant qui n'a pas encore absolument disparu des vastes forêts lithuaniennes, au moins des 220 000 hectares de la forêt de Bialovitsa, où domine le pin; mais
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partout ailleurs en Europe il a depuis longtemps cessé d'exister.
Finlande. — Suomemnoa (Terre des Marais?), c'est ainsi que les Suomenlaïseth ou Finlandais nomment leur patrie, que nous appelons, nous, Finlande, d'après les Suédois qui régnèrent sur ce pays jusqu'au commencement du siècle. Cette contrée donne sur la mer Baltique, à laquelle elle oppose un brise-lame de skœreriy comme la Suède le fait vis-à-vis. C'est une région de marécages, de plateaux de mousse, de collines dont les plus élevées peuvent atteindre 400 mètres, de rochers, de blocs erratiques, tantôt isolés, tantôt prodigieusement accumulés, de belles rivières, de puissantes cascades, de forêts, de lacs dans des vasques de granit. Ces forêts couvrent 16 millions d'hectares, tout compris, bois profonds et pousses chétives dispersées sur un sol de pierre ; ces lacs prennent au moins le neuvième du pays, et en certains parages l'emportent en étendue sur les terres. Du plus grand d'entre eux, du Saïma (pr. Zaïma), bassin de 400 000 hectares extraordinairement irrégulier et tout semé de blocs granitiques, sort, par le retentissant ImatraS une grande rivière courant vers le Ladoga : l'Imatra, cascade et rapide du Vuoxa, a 20 mètres de haut sur 300 à 400 mètres de long, entre des murs de roche qui laissent peu de place à l'énorme torrent, dans un lit encombré de pierres erratiques, sur un fond de granit raboteux. D'une seule trombe d'eau, ces blocs font mille cascades.
Sur près de 37 millions d'hectares, la Finlande, en moyenne treize à quatorze fois moins peuplée que la France, n'a guère que 1 830 000 habitants, presque tous luthériens, et tous Finlandais, sauf les 125 000 à 150 000 Suédois du littoral. 11 y a cent cinquante ans.
* Ce mot veut dire chute.
cette population dépassait à peine 150 000 âmes ; elle a donc duodécuplé dans l'espace de quatre générations, mais aujourd'hui la voici stationnaire, lorsqu'elle ne recule pas à la suite de famines terribles et d'émigrations qui portent des familles finlandaises jusque dans les domaines moscovites voisins de l'empire du Japon.
Les Finlandais, hommes de cette race tchoude ou finnoise qui a perdu tant de terrain devant les Russes et les Scandinaves, sont parents de plusieurs misérables peuplades nomades de la Russie et de la Sibérie, parents aussi des Hongrois. Ils parlent une langue musicale, très-riche en termes, très-riche en formes, de la classe de celles qu'on nomme agglomérantes ou agglutinantes : idiome tellement harmonieux sans être trop lâche, tellement poétique sans être enfantin, qu'on se prend à regretter que le peuple aimable, honnête, sérieux, un peu triste qui le parle, ait tellement reculé devant une race plus forte.
La poésie finlandaise, où vit encore un cycle de légendes du temps païen, ne repose pas seulement sur la mesure comme en grec ou en latin, ou sur le nombre de syllabes et la rime comme en. français, mais aussi sur l'allitération comme en hébreu. L'allitération ou parallélisme consiste dans la redondance d'une idée ou d'un membre d'idée qu'on répète deux ou plusieurs fois sous des formes différentes. Ainsi, dans des exemples tirés des hymnes des Hébreux : « Voici, 0 que c'est une chose bonne, — que c'est une chose agréable, — que les frères s'entretiennent, — qu'ils s'entretiennent, dis-je, entre eux ! — C'est comme cette huile précieuse répandue sur la barbe d'Aaron, — et qui découla sur le bord de ses vêtements, — ou comme la rosée de Hermon, — et celle qui descend sur les montagnes de Sion. )^ Cette forme de poésie, qui passe pour très-belle dans les langues qui l'emploient, nous semble, à la traduction, vide, monotone et tirant à la rhétorique.
Quand la Russie annexa la Finlande en 1809, ce pays
appartenait dçpuis longtemps à la Suède : la langue suédoise, porte-voix d'un peuple supérieur aux Finlandais, d'une littérature plus puissante que la leur, gagnait de jour en jour sur l'idiome des Suomenlaïsetli. Depuis lors elle a cessé d'empiéter, mais elle ne recule pas. 150000 hommes la parlent sur le littoral du grand-duché, et son importance est très-grande encore dans la politique, la presse, les livres, la vie sociale.
La capitale de ce grand-duché, qui a gardé quelque autonomie, n'est plus Abo (pr. Obo), port de la Baltique ; c'est Helsingfors (26000 hab.), ville de langue suédoise, sur le golfe de Finlande.
Au nord des cantons réellement cultivables, en marchant du fond du golfe de Bothnie vers l'océan Glacial, la Laponie Russe entretient quelques familles de chasseurs et de pêcheurs, au bord de fiords poissonneux et de lacs désolés. Des Lapons, des Finlandais, des Russes, des Suédois, des Norvégiens, des métis de Finlandais et de Lapons, sont les quelques milliers d'hommes de celle inclémente région.
Entre la- Finlande et la Suède, dans la mer Baltique, les 280 îles et écueils de granit des Âiand (pr. Gland) donnent asile à 16 000 Suédois, marins, laboureurs et bergers.
Crimée. — La Crimée, surnommée avec quelque bienveillance l'Italie russe, partage 2 millions d'hectares, faiblement animés par 250 000 hommes, entre des plaines fort plates et des monts calcaires ayant pour pic culminant une montagne isolée de plus de quinze cents mètres de hauteur, le Tchatyr-Dagh (ces mots turcs signifient le Mont de la Tente). Elle donne sur la mer Noire
et sur la mer d'Azof, également à demi dessalées par les eaux douces que leur versent à grands flots, sans jamais se lasser, les torrents du Caucase, le Don, le Dnieper, le Dniester et le Danube. La vigne et certaines plantes du Midi croissent dans ses vallons abrités, sur le littoral du sud, rivage soleilleux au pied de parois jurassiques hardiment et harmonieusement taillées : aussi a-t-on pu comparer ses plages tièdes, ses roches, ses ravins réellement très-beaux à Tadmirable « Corniche » de France et d'Italie.
Jadis la Crimée, terre tout à fait turque, n'avait pas un seul Slave chez elle, et récemment encore on en aurait vite compté tous les Russes ; mais les Tatares de Crimée ayant jugé bon de fuir les infidèles, des colons russes remplissent peu à peu les vides laissés par les musulmans émigrés en Turquie, et là aussi la Slavie dévore autour d'elle.
C'est dans la partie méridionale et montagneuse de la Crimée, dans une charmante contrée indentée d'excellents ports que se trouve la glorieuse Sébastopol, assiégée et défendue avec un égal héroïsme. Vaincue par 4es Français dans cette lutte mémorable, la Russie, vingt ans après, est le peuple le plus puissant du Globe, et les ruines de sa grande forteresse ne lui rappellent que l'honneur de l'ennemi et sa propre vaillance.
wilieisi. — Six villes de la Russie ont plus de cent mille âmes.
Saint-Pétersboury (670 000 hab.) fut fondée en 1703 par Pierre le Grand, prés du golfe de Finlande, au bord de la Neva. Bâtie sur un marais glacial, dans un pays maussade, moins pour son beau fleuve que pour menacer la Suéde dans la Finlande, cette métropole, de plus en plus extérieure à mesure que les Russes conquièrent l'Asie, est un véritable défi jeté à la nature. 11 a fallu des efforts immenses . pour enraciner ses palais dans le marécage, et
qu^nd les vents poussent vers l'est les flots du golfe de Finlande, là Neva , rejetée vers Tamont, grandit, sort de son lit et menace la ville dans son existence même. Saint-Pétersbourg a, plus que n'importe quelle autre grande habitation des hommes, les beautés et les monotonies d'une citée régulière : des rues larges comme des boulevards, des places qui sont en hiver de véritables Sibéries, des maisons de granit massives comme des palais. A quelque distance, sur un rocher du golfe, Cronstadt est le Toulon des Russes.
La « sainte » Moscou (612 000 hab.), en russe Moskva, la « seconde mère des cités russes*, » la « ville aux quarante fois quarante clochers, » couvre un très-grand espace ; les quartiers populeux s'y mêlent aux jardins, aux parcs, aux prairies, aux bouquets de bois, aux champs cultivés, aux étendues vagues. Peintes ou dorées, les coupoles de 400 églises s'élancent de tous côtés dans les airs. Près de la Moskva, sous-affluent de la Volga par l'Oka, le Kreml ou Kremlin, ensemble prodigieux de forts, de palais, d'églises, est le monument national de la Russie. Moscou est le séjour d'hiver chéri de la noblesse ; elle renferme plus de richesses que Saint-Pétersbourg ; elle a aussi plus d'importance réelle, en qualité de grande cité commerciale et de premier centre industriel de l'empire.
Varsovie, en polonais W arszawa {pi\ Varchava), en amphithéâtre sur la Yisla, fut la capitale de la Pologne; elle en reste la première ville pour l'industrie, le commerce et le nombre d'habitants (250000, dont un tiers de Juifs).
Odessa (160 000 hab.), sur la mer Noire, n'a pas plus de quatre-vingts ans d'existence. Elle exporte d'immenses quantités de grains.
Kichenef (iO^ 000 hab.) est une ville de la Ressarabie, province à demi roumaine ; elle s'élève à une petite distance du fleuve Dniester.
* Après Kief ou Novgorod.
Riga (102 000 hab.), sur la Duna, près du golfe de Riga, trafique pour les provinces Baltiques.
Monts du sud. Plaine du nord. — L'Allemagne (en allemand, Deutschland) , centre de l'Europe, donne au nord sur une mer presque fermée, la Baltique, et sur une mer ouverte appelée en langue germanique la mer Teutonne (c'est notre mer du Nord); au sud elle touche à l'Adriatique, qui mène à la Méditerrannée, à l'Afrique, à l'Asie. Elle est reliée à l'orient hongrois, slave et roumain, et presque à l'Asie, par le cours de son plus beau fleuve, le Danube, et rattache l'Europe latine à l'Europe slave.
Y compris les provinces autrichiennes qui faisaient partie de la Confédération avant la bataille de Sadowa, et qui sont peuplées d'Allemands seulement ou d'Allemands mélangés, ici de Slaves, là d'Italiens, la surface de l'Allemagne allait à 72 millions d'hectares ; la France n'était donc, en terrain, que les trois quarts de l'ancienne Confédération. Aujourd'hui, l'Allemagne propre ou Confédération du Nord, avec ses annexes du Sud, Hesse, Bade, Wurtemberg, Bavière, a (sans l'Alsace-Lorraine, bien entendu) 52 millions et demi d'hectares et 39 millions et demi d'habitants, ce qui la fait un peu plus petite que la France, mais plus peuplée : nous avons 68 habitants par 100 hectares, elle en a plus de 75, quoique bien moins fertile et sous un climat beaucoup plus dur.
* Sans a l'Alsace-Lorraine, » qui pour nous reste française jusqu'au joUt bû Strasbourg, Golmar^ Metz et Thionville renieraient la France.
Si d*une part TAllemagne nouvelle et TAUemagne autrichienne renferment plusieurs millions d'hommes n'appartenant pas à la race, germanique, en revanche, hors de l'une et de l'autre, en Suisse, en France, dans le Luxembourg et le Limbourg, dans les provinces russes de la Baltique, vivent d'autres millions d'hommes qui ont conservé la langue tudesque.
Vue de haut, l'Allemagne se relève au sud vers les Alpes, tandis qu'au nord elle s'abaisse vers la mer, par une plaine immense que l'Océan recouvrirait s'il montait de 150 mètres. Entre la plaine et les Alpes s'élèvent des montagnes moyennes. « La haute montagne, la montagne moyenne et la plaine se suivent en Allemagne, du sud au nord, comme l'ode, l'idylle et la prose. »
Le Pelvoux, le Mont-Blanc, le Mont-Rose, les Oberlands bernois et valaisan, le Bernina, les géants des Alpes appartiennent à la France, à la Suisse et à l'Italie. Moins élevés, les bastions qui dressent au sud de l'Allemagne une énorme barrière entre les Germains et les Italiens ont aussi leurs créneaux dans la froidure éternelle : les massifs de l'Ortler, de l'Œtzthal, du Stubaier, le groupe des Hauts- Tauern que domine l'obélisque du Gross-Glockner, tous ces monts de gneiss, de schiste, de micaschiste et de granit dépassant 3000 mètres, allant presque à 4000, ont dans leurs replis des fleuves de glace bordés de champs de neige permanente. Mais ils ne relèvent plus de l'Allemagne, ils font partie de provinces autrichiennes qui ont quitté la Confédération germanique après la boucherie de Sadowa. Les Alpes bavaroises, beaucoup f^ins hautes, possèdent les pics culminants de l'Allemagnèyans ses limites actuelles.
Les chaînes de l'Allemagne centrale ont deux foismr *ns d'élévation que les Alpes bavaroises; la plupart n'arri Lt pas même à mille mètres, et une seule, le Riesengebirge (Chaîne des Géants), d'où descend l'Elbe, dépasse quinze cents. Presque toutes sont faites de monts gracieux, appartenant aux roches les plus diverses, et bien diflërentes des
GÉOeii. BECLUS. — > I. il
hautes cimes stériles des Alpes d'où les rochers brisés s'écroulent en avalanches.
Semblables à nos Vosges, elles attirent par le charme indicible d'une nature que l'homme n'a pas encore violée, par leurs sentiers furtifs, leurs calmes solitudes, leurs forêts profondes, leurs lacs tranquilles , leurs torrents, leurs cascades, leurs grandes ruines féodales. De leui's roches gazonnées, des clairières de leurs forêts supérieures, le regard se perd en été sur une mer de verdure, en hiver sur un blanc linceul avec d'obscurs îlots de sapins aux aiguilles frangées de blanc par la neige.
Tels sont le Schwarzwald ou Forêt-Noire (1495 métrés), aux sommets arrondis, noirs de sapins comme les ballons des Vosges, le Thùringerwald ou Forêt de Thuringe, « Arcadie allemande, » et le Fichtelgebirge ( Monts des Pins ), où les champs alternent avec les forêts.
Quelques massifs ont dés formes plus sévères, comme le basaltique Rhœne « qui étonne ceux mêmes qui connaissent l'extrême Nord par une stérilité égale à celle des hautes régions Scandinaves. » Vers les sources d'une des deux branches de la Weser, le Vogelberg, autre amas de montagnes désolées, est une des plus grandes masses basaltiques connues ; sur la rive gauche du Rhin, les monts de l'Eifel, volcans éteints, montrent d'anciens cratères changés en lacs ; du côté opposé de l'Allemagne, le Riesengebirge couvre la Suisse saxonne de ses superbes falaises et de ses monts cubiques.
Des montagnes moyennes à la mer s'étend, à des centaines de kilomètres, la basse plaine allemande, qui se relie du côté de l'est à celle de la Russie, et vers l'ouest à celle des Pays-Bas et de la France septentrionale. C'est par la grande étendue et la faible hauteur de cette plaine que l'Allemagne, bien que couverte en partie de montagnes et possédant d'importants plateaux, n'a que 213 à 214 mètres de moyenne altitude, ce qui ne dépasse guère la moitié de l'élévation de la France. 11 y aurait peu de régions aussi monotones que la plaine germanique si Ton n'y
rencontrait des lacs aux rives boisées, de grandes forêts, des dunes sombres de pins, des collines que grandit leur isolement dans la plaine uniforme. Soigneusement cultivée par des paysans qui arrachent au sol tout ce qu'il peut produire, mais que tout leur travail fait vivre juste et n'enrichit point, elle nourrit autant d'honwnes que si elle était fertile ; ses possesseurs exercent plus que jamais, par leur ville de Berlin, une influence décisive sur les destinées allemandes ; et cependant, de toutes les tribus de la « terre si merveilleusement belle'sous sa verte couronne de chênes, » de tous les peuples de TAUemagne, ceux qui vivent dans ces vastes sables (où ne manquent point les grasses vallées, les bonnes prairies, les alluvions soilies des eaux) sont évidemment ceux qui ont reçu le plus de sang étranger dans leurs veines. En certains cantons de la rive gauche de FElbe, le polabe, langue slave, a retenti jusqu'à l'aurore de ce siècle.
La contrée qui borde le littoral déploie au loin des landes élevées en moyenne d'une quinzaine de mètres audessus de la mer, et des prairies occupant la zone aqueuse couverte naguère de marécages ; quelques-unes de ces prairies occupent mille, cinq mille, dix mille hectares et au delà. A l'est de l'Elbe, dans le Mecklembourg, la Poméranie, la Prusse orientale et la Posnanie, les lacs couvrent en certains districts la moitié du territoire.
Rivages. Rivières. Climat. — Les côtes allemandes, mal taillées, ne sont point riches en îles : le long de la mer du Nord il n'y a d'autre terre notable que Helgoiand, d'ailleurs assez loin du rivage et appartenant à l'Angleterre. Dans la Baltique, en face de Stralsundy port de quelque animation, s'élève Rusen, fortement tourmentée par la mer qui peu à peu la démolit. Rugen s'en va visiblement, tant par le travail des flots que par un affaissement lent du sol : jadis plus grande et plus pleine, elle est aujourd'hui déchiquetée en presqu'îles, en îlots, en écueils.
Sur la mer du Nord, profonde ici de 20 à 30 mètres, le rivage est bas ; les lames de TOcéaa y ont dévoré au moyen âge, et jusqu'à nos jours, de vastes campagnes dont il ne reste que des îles ou des bancs de sable; l'ancien littoral est indiqué par une série d'îlots rongés en partie. Cependant, sur la plus grande longueur des côtes, les agriculteurs ont accepté le combat avec le flot, ils lui arrachent des lambeaux de terre, rattachent les îles au continent par des chaussées insubmersibles et dessèchent les marais qu'avait envahis la mer.
Sur le rivage de la Baltique, au contraire, le domaine des eaux s'est rétréci par la formation de flèches sablonneuses ou nehrungen, qui ont séparé de la mer des estuaires ou Aa/jf graduellement transformés en terre ferme grâce auxalluvions des fleuves : le Niémen, la Prégel, l'Oder, débouchent dans des haff fermés par des nehrungen.
Le Niémen ou Mémel est surtout un fleuve russe. La Prégel entraîne à la Baltique les déversoirs de beaucoup de lacs de la Prusse orientale. L'Oder descend des forêts d'une montagne de la Moravie ; il voyage d'abord au milieu de populations slaves. Son principal affluent, la Wartha, rivière de plaine, se tient presque constamment en territoire de langue polonaise et l'un de ses affluents de droite coule devant la plus ancienne de toutes les villes fondées par les Polonais, Gnezna, en allemand Gnesen. L'Oder baigne Breslau et forme le port de Siettin (76 000 habitants), Nantes dont le Saint-Nazaire est Swinemùnde, à l'une des deux embouchures du haff. La longueur de ce fleuve dépasse 900 kilomètres, l'étendue de son bassin approche de 11 millions d'hectares, dont une grande partie en Autriche et en Pologne.
Plus à l'ouest, l'Elbe, artère centrale de l'Allemagne, se mêle à la mer du Nord par le long et large estuaire que sillonnent les navires de Hambourg. Elle arrive toute faite de la Bohême par de superbes défilés dans des montagnes de grès, passe à Dresde et serpente dans la grande plaine de l'Allemagne du Nord. Sa masse d'eau l'em-
porte sur celle de l'Oder ; sa longueur, quelque peu supérieure à celle de notre Loire, n'atteint pas tout à fait 1100 kilomètres dans un bassin d'un peu plus de 15 millions d'hectares. Au loin dans la mer, en face de son estuaire, Helgoland surveille la côte allemande. Il y a 800 ans, Helgoland s'étendait sur 80 000 à 100 000 hectares ; elle avait des champs, des prés, des troupeaux et des villes. Les Anglais régnent sur cette île devenue un îlot de grès bigarré vaste de 1400 hectares à peine, mal défendu par une croulante falaise de 60 mètres de haut ; et les Allemands voudraient qu'Albion leur rendît ce rocher. « Campagne verte, falaise rouge, rivage blanc, c'est Helgoland. »
Yis-à-vis d'Helgoland entre également dans la mer du Nord un fleuve issu de l'Allemagne centrale. Ce fleuve, la Weser, a pour branche mère la Wérra qui se forme dans la forêt de Thuringe ; renforcé notablement par la Fulda, il passe des montagnes à l'uniformité de la plaine. Son grand port, situé assez avant dans les terres, Brème (83 000 habitants), est avec Hambourg le principal quai d'embarquement des émigrants germains ; à milliers quelquefois par semaine, ils partent pour les Étals-Unis, le Canada, le Brésil méridional, l'Australie. Quelques-uns n'arrivent pas, car le vieil Océan, sourd et aveugle, ne sait jamais ce qu'on livre à ses flots; galions pleins d'or, entreponts pleins d'hommes , cales pleines du blé qui nous fait vivre, trésors inestimables ou matières -viles, il dévore tout également quand s'ouvre son abîme, et on l'a vu se fermer sur cinq cents émigrants à la fois. De ceux qui, partis, l'espoir au coeur, entendent quelques jours après le cri bienheureux : Terre ! terre ! beaucoup réussissent au delà des mers; plusieurs auraient mieux fait de garder leurs os pour le cimetière du village. La Weser, beaucoup moins considérable que l'Oder et que l'Elbe, a 500 kilomètres de longueur, avec un bassin de moins de 5 millions d'hectares.
Le Rhin est cher aux Allemands par les souvenirs de
Forêt de Thuringe.
leur histoire, par les sites grandioses de sa vallée et surtout par la prétention qu'avaient beaucoup de Français d'en posséder toute la rive gauche. Ce fleuve superbe ne prend pas sa source « au pied du mont Adule , entre mille roseaux , » comme le disait un poète qui mérita suiiout le nom de sage prosateur; il sort des glaciers de la Suisse, traverse le lac de Constance, perce le Jura par la fameuse cascade de Schaffouse, puis, augmenté de plus de moitié par TAar, s'engage à Bâle dans la magnifique plaine rhénane dont les 881 000 hectares sont compris entre les Vosges et la Forêt -Noire. Au-dessous de Mayence , le Rhin se fraye une issue à travers les monts schisteux de l'Odenwald ; il baigne la liase des anciens volcans du Siebengebirge, puis coule en aval de Cologne à travers des plaines presque horizontales, continuées par la plate Hollande, où son delta se mêle à ceux de la Meuse et de l'Escaut. Le cours du Rhin est de 1320 kilomètres, son bassin de 25 millions d'hectares, sa portée moyenne de 1728 mètres cubes d'eau par seconde, chiffre considérable sans doute, mais fort au-dessous de l'idée de primauté parmi nos fleuves qui se réveille presque invinciblement chez nous au seul nom du Rhin. Le Vater Rhein, le « Nil de l'Occident, » n'est pas plus le roi des courants que les ballons de la Forêt- Noire ne sont les géants des montagnes. Sans aller bien loin, sans même sortir de l'Europe occidentale, la rivière de Genève, de Lyon et d'Avignon, le Rhône, hôte à la fois du Nord et du Midi, porte en moyenne à sa mer bleue, 2605 mètres cubes d'eau par seconde, 878 de plus que le fleuve allemand. Deux Rhônes rempliraient l'Océan aussi vite que trois Rhins. Le Rhône est probablement la quatrième rivière de l'Europe, venant pour l'abondance après le Danube, la Volga, la Neva (?) ; le Rhin n'est que la cinquième ou la sixième, car il le cède aussi au Dnieper et peut-être au vieil Eridan, au « roi des fleuves » de Virgile.
Le Danube, en tudesque la Donau, fleuve autrement con-
sidérable que le iShin, n'appartient à l'Allemagne que par son cours supérieur. Grossi des verts torrents delà Bavière,
Bords du Khin.
puis de rinn, rivière suisse et tirolienne qui lui porte plus d'eau qu'il n'en a lui-même, il passe à Vienne, tra-
verse la Hongrie et va se perdre dans la mer Noire.
En Allemagne règne une certaine uniformité de climat. Comme le sol s'y relève au midi, en même temps que les lits des rivières, qui, sauf le Danube et le Mein, courent du sud au nord, le Deutschland méridional est froid par ses altitudes, le septentrional par ses latitudes : Augsbourg et Munich en Bavière ont même un climat plus dur en moyenne que Breslau et Stralsund en Prusse, ou Copenhague en Danemark. Hambourg, voisine de la mer du Nord, a presque la température annuelle d'innsbrûck, voisine de l'Italie. Ce n'est pas du sud au nord, mais de l'ouest à l'est que le froid grandit ; plus on s'éloigne du Rhin, dont le climat d'ailleurs a quelque rudesse en hiver, plus le climat, de « français » devient « russe. » La chute annuelle des pluies va de 53 centimètres dans le nord, à 68 ou 69 dans le sud. En France nous en recevons 77 centimètres.
En résumé, le climat de l'Allemagne est celui de la zone tempérée froide; la moyenne annuelle de la chaleur y oscille entre 6<» 50 et 11® selon les lieux. La végétation varie suivant la latitude, plus encore suivant l'altitude, l'exposition et la distance de la mer. Quelques contrées favorisées, les vallées de la Moselle, du Rhin, du Neckar, célèbrent ce qu'elles nomment leur « noble vin de feu. » L'Allemagne a plus le droit de vanter ses onze millions d'hectares de forêts, les plus sagement aménagées du monde.
Allemands. liangne allemande. — Dans l'ancienne confédération Germanique, qui laissait hors de soii sein beaucoup moins d'Allemands que l'Allemagne du jour, vivaient 52 millions d'hommes, sur lesquels 8 à 9 millions de Slaves, 150 000 Danois, 150 000 Lithuaniens, 500 000 Italiens , 10 000 à 12 000 Wallons. Aujourd'hui l'empire Allemand renferme environ 40 millions d'hommes, dont l'immense majorité est faite de Germains fortement mélangés de Slaves, de Lettes et de Lithuaniens,
ALLEMAGÎS'E. 171
de Français, de Juifs. Cette population grandit rapidement, malgré l'émigration en tout pays.
Habitant un pays sans frontières naturelles si ce n'est au sud, les Allemands n'ont cessé de déborder autour d'eux : d'abord comme pillards, puis comme laboureurs, hommes de métiers, trafiquants. Dans plusieurs pays slaves ou hongrois, et jusqu'en Russie, ils furent appelés à plusieurs reprises par des potentats qui avaient besoin, soit de paysans, soit d'ouvriers, soit de bourgeois pour leurs divers royaumes ; mais ces migrations officielles ne furent pas les seules, et les fils du Deutschland, coulant devant eux comme par une pente naturelle, agrandissent depuis longtemps le lit du grand fleuve allemand. Peu à peu, ajoutant les sillons aux sillons, jetant des familles d'artisans dans les villes, fondant des hameaux de bûcherons dans les bois, des bourgs miniers dans la montagne, ils ont gagné de grands territoires sur les Slaves du sud, sur les Slaves du centre, sur les Slaves de l'est, sur les Lithuaniens. Ils ont conquis de la sorte les bassins jadis slavons de l'Elbe et de l'Oder, entamé fortement ceux des petits fleuves de la Prusse orientale et poussé jusqu'au fleuve des Polonais, à la Yisla, sans parler des provinces Baltiques dont ils forment encore la bourgeoisie. Et cependant, ils ont perdu des milliers de colonies, qui, trop éloignées de la patrie, se sont perdues chez les étrangers, en Hongrie, en Pologne, en Russie. Cette marche en avant dure toujoui^, et les Juifs parlant allemand en sont l'avantgarde; mais elle a fini d'annexer insensiblement l'Orient à la « grande Allemagne. » L'Orient s'est réveillé, il est devenu terrible; l'avenir des Allemands appartient aux Slaves, non l'avenir des Slaves aux Allemands.
Nous, issus de Rome, nous leur devons moins qu'ils nous doivent. Quand ils heurtèrent le monde latin, c'était une nation de sauvages à laquelle il fallut de longs siècles pour sortir de sa barbarie. Ils oublient aujourd'hui que le monde n'a pas commencé par eux.
Abstenons-nous de trop les juger, de peur de tomber
dans Texcès de reproche, et même dans Finjure, comme ils le font toujours quand ils parlent de nous. Vaincus par leur nombre, leur méthode, leur plan lentement médité pendant les années d'une paix hypocrite, puis rançonnés le pied sur la gorge, nous oublierions qu'ils sont moins coupables que leurs maîtres, et surtout que leurs « docteurs. » — Les Allemands, à côté d'instincts grossiers, avaient de nobles qualités, des vertus tranquilles, un esprit curieux, une sympathie naïve pour les choses de l'étranger; mais depuis soixante ans leurs poètes, leui's écrivains et leurs professeurs ne leur soufflent que l'envie, la haine, l'injustice, l'arrogance et la vanité. Et maintenant leur orgueil mêlé de délire rend insupportables leurs plus beaux livres et leurs revues les plus savantes. On s'y lasse de l'éternelle divinisation de l'esprit allemand, du cœur allemand, de la profondeur allemande, du sérieux allemand, du courage allemand, de la bonté allemande, de la force allemande, delà beauté allemande, de la pureté allemande, du vin allemand, de la bière allemande, du passé allemand, de l'avenir allemand. Avenir probablement sans grandeur, car, faute de colonies, cette nation considérable épuise comme nous sa force d'expansion au profit de peuples étrangers. Ainsi que la France, elle piétine en Europe, tandis que les Anglais, les Espagnols, les Portugais et les Slaves grandissent librement hoi*s de l'étroite presqu'île où nous nous perdons de guerre en guerre et d'iénas en Waterloos. Et encore la France a-t-elle, après tout, sur l'Allemagne la supériorité d'avoir posé dans la montagne de l'Afrique du Nord les fondements d'un peuple qui pèsera quelque jour dans la balance des destinées. Nous avons aussi dans l'Amérique du Nord une autre Nouvelle-France, celle-ci de peu d'avenir, écrasée comme elle est sous le poids d'un demicontinent anglais. Cela fait deux Frances nouvelles. Où sont les nouvelles AUemagnes?
Si les Allemands possédaient toute la ténacité dont ils se flattent, à force de fécondité ils auraient fait de l'Europe
entière une Allemagne; mais leur malléabilité, leur servilité naturelle, leur facilité à apprendre plus qu'à prononcer toutes les langues, les ont noyés au milieu de peuples qu'ils ont longtemps inondés de leurs familles. La patience dans Tagriculture, dans l'industrie, dans le commerce, la supériorité numérique même, ne les ont pas empêchés de se fondre dans un grand nombre de pays occupés par eux, et telle contrée où l'on ne connaît pas la langue teutonne n'est peuplée que d'Allemands ayant gardé leurs noms tudesques ou les ayant travestis en slave, en hongrois, en italien. Quelques-uns des chefs principaux du mouvement national slave en Bohême, en Moravie, dans l'Autriche du Sud, mouvement passionnément antigermanique, poiient des noms purement allemands.
Sans colonies, les Allemands colonisent partout : avec les Anglais dans les contrées où l'on parle anglais ; avec les Russes partout où règne le plus puissant des potentats, le tsar; ils ont fourni aux Etats-Unis des millions de citoyens, aux jeunes nations de l'Amérique du Sud des laboureurs, des professeurs et des commerçants; ils s'établissent en Algérie, en Australie, dans la Nouvelle- Zélande, dans les îles de la mer du Sud. Les Allemands, réduits par leurs savants à l'état de zélateurs irascibles du Deutschihum *, sont de leur nature le peuple cosmopolite par excellence. Le Saxon, le Hessois, le Souabois, et à un moindre degré le Prussien et le Bavarois, ont pour patrie la terre entière.
Le monde est grandement redevable à l'Allemagne. Elle ne lui fournit pas seulement des colons; elle lui a donné des génies dans la science (ne nommons que Kepler et Leibnitz), quelques grands poètes, des musiciens qui n'ont de rivaux, s'ils en ont, qu'en Italie. Avec la vieille Grèce, Rome, l'Italie, la France et l'Angleterre, ce sont les Allemands qui ont le plus apporté au trésor de l'intelligence el de l'art. Aujourd'hui c'est avant tout
* L*enseinble de tout ce qui est allemand, le « Germanisme. j>
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, le peuple chercheur ; malheureusement ses « docteurs » s'embrouillent plus que de raison, quelquefois dans leurs idées, et fort souvent dans leurs phrases, car ils s'expriment en général très-péniblement.
Cette lourdeur des livres allemands a sa cause principale dans la langue : très-riche, viril (non sans dureté), admirablement poétique, l'allemand est mal ai^mé pour la prose, très-pédant, enchevêtré, encombré de particules séparables souvent fort éloignées du verbe qu'elles modifient, enfin surchargé de mots composés qui ne répondent pas toujours à une idée tout à fait précise. En Allemagne même, il se divise en deux dialectes aussi différents l'un de l'autre que la langue fïoil et la langue d'oc en France. Le hoch deutsch ou haut allemand est l'allemand littéraire. Le plait deutsch ou bas allemand se parle dans le nord, principalement dans le Mecklembourg où les classes élevées ne le dédaignent pas. 11 sert à près de 10 millions d'hommes : par transitions, il devient au bord de la mer le hollandais et le flamand, qui seraient deux patois informes si de grands écrivains ne les avaient façonnés. Les dialectes gennains ont toujoui*s de la vigueur, de la richesse, de la substance, mais ils tombent facilement dans une très-grande grossièreté de son et d'accent.
Quant à la religion, le protestantisme et le catholicisme se partagent inégalement l'Allemagne : le catholicisme a moins d'adhérents que la confession rivale ; il règne surtout dans le sud. Sa part est de treize à quatorze millions d'hommes, contre vingt-quatre ou vingt-cinq millions.
Les divisions politiques de l'Allemagne» fort compliquées avant la guerre qui se termina si brusquement par le coup de tomierre de Sadowa, sont encore très-bizarres. La Prusse, qui se composait avant 1866 de deux grands tronçons, celui des plaines du nord-est et celui des contrées rhénanes, s'est annexé le Hanovre, le Slesvi^-
Holstein, la Hesse-Cassel, Nassau, et s*est en outre subordonné divers États, la Saxe, Oldembourg, le Brunswick, une moitié de la Hesse-Darmstadt. Elle a dû abandonner le Luxembourg, mais, au sud du Mein, qui est censé séparer de TAllemagne prussienne les pays restés indépendants en apparence, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg et la Bavière lui obéissent, et l'Allemagne autrichienne, rejetée en dehors de l'alliance, forme avec la Hongrie et les provinces slaves, l'empire d'Autriche, avec une ville allemande. Vienne, pour capitale.
L'Allemagne prussienne comprend la Prusse avec ses annexions récentes, le 'royaume de Saxe et une vingtaine d'États insignifiants, engloutis en réalité et déjà presque entièrement digérés par la Prusse.
Prusse. — La Prusse nouvelle, un peu plus peuplée proportionnellement que la France (71 personnes par 100 hectares, au lieu de 68), compte environ 25 millions d'habitants, dont un tiers dans les villes, sur un peu moins de 35 millions d'hectares. Prés de 3 millions d'hommes n'y ont rien d'allemand : 2 500 000 Polonais et prés de 150 000 Danois consei^vent l'espoir de revenir au tronc dont ils ont été coupés ; les Polonais habitent la Prusse orientale, le duché de Posen et la Silésie; les Danois, le Slesvig septentrional. 150000 à 200 000 Lithuaniens, nationalité mourante, au moins en Prusse, vivent sur les confins de la Lithuanie ; 50 000 Slaves tchèques dans la Silésie; 83 000 Wendes, Slaves aussi, sur la frontière de Saxe, à côté des 50 000 autres qui se trouvent encore dans ce royaume : cette petite nation de 133 000 âmes occupe les montagnes de la Lusace, bassin nourricier de la triste Sprée, qui passe à Berlin; autrefois maîtresse d'un plus vaste terrain, elle recule devant la langue allemande, elle se resserrée! finira par disparaître sous le verbe étranger* Les iOOOO à 12 000 Wallons de l'Allemagne habitent sur les confins de la Belgique, au sud d'Aix-la-Chapelle»
Saxe. — La Saxe, traversée par TElbe, s'étend sur un peu moins de 1 500 000 hectares, mais sa population dépasse 2 550 000 âmes, soit 171 personnes par 100 hectares, presque autant que la Belgique (175), et pour le moment du moins le nombre des habitants y croît beaucoup plus rapidement que dans le petit pays bilingue de Meuse et d*Escaut. Aussi la Saxe tiendra-t-elle sans doute dans peu d'amiées le premier rang entre tous les États du monde pour la densité de la population, et cela grâce à la fièvre d'une industrie dévorante. Triste primauté, force couvrant la faiblesse, opulence faite de misère!
Malgré sa mince étendue, ce pays enferme deux des villes de l'Allemagne qui ont plus de cent mille âmes, Dresde, la capitale, et Leipzig.
Grand-duché de Bade. — Le grand-duché de Bade (1 500 000 hectares) contient 1460 000 habitants, dont deux tiers de catholiques ; il ressemble à. l'Alsace qui lui fait vis-à-vis de l'autre côté du Rhin : ainsi que l'Alsace, le grand-duché se compose d'une plaine fertile, de vallées délicieuses et de gorges dont les charmants ruisseaux descendent, rapides, clairs, tapageurs, du haut de mamelons couronnés de sapins. Seulement, à Bade ces mamelons s'appellent Forêt-Noire, et Vosges en Alsace.
Malgré sa petitesse, le grand-duché de Bade est donc un pays très-varié. 11 possède la cime culminante de la Forêt-Noire (Felberg, 1495 mètres); à lui reviennent également les gorges les plus vantées, et sans doute aussi les plus belles, de cette chaîne sylvestre ; enfin, s'il incline la plus grande partie de son territoire vers le fleuve du Rhin, il renferme sur le versant oriental de sa forêt une espèce de petite province de Traz-os-Montes, où naît le fleuve Donau (Danube).
Carlsruhe (ùl 000 hab.), la capitale, ne vaut pas Ma«-
heim (40000 hab.), place de commerce bâtie au confluent du Rhin et du Neckar. L'une et Tautre sont moins connues et moins visitées que Bculcy lieu de bains et de
lleidelberg.
plaisirs (récemment ehcoredejeux de hasard), et qu'une riveraine du Neckar, Heidelberg (20 000 hab.j, ville charmante, site harmonieux, université fameuse.
GÉOGR. nSCLUS. — I. 1^
i¥urteinbergf. — Le Wurtemberg (i 950 000 hectares, 1 820 000 habitants, dont plus des deux tiers protestants) occupe en partie Tancienne Souabe, pays gracieux où vit un peuple dont se gaussent les dictons, dont se moquent les contes, mais qui n'en a pas moins donné plus qu'aucun autre des hommes de génie à l'Allemagne. Il a pour chef-lieu Stuttgart, ville bâtie entre des collines à vignobles, à 4 kilomètres environ du Neckar, qui est la rivière centrale du royaume et le lien naturel de deux des trois régions composant le Wurtemberg, — le mont, le coteau, le plateau.
Le Neckar et son charmant affluent, l'Enz, naissent en effet dans les sapinières de montagnes qui se trouvent être ici la Forêt-Noire ; puis ils vont se rencontrer en aval de Stuttgart, au milieu du pays de coteaux, qui est une contrée de climat modéré, de bonnes cultures, de vignobles passables, de villes suffisamment riches, comme la Forêt-Noire est une région de bois, de prairies, de villages pauvres, de champs peu généreux endormis pendant cinq ou six mois sous des neiges profondes.
Le plateau est moins lié aux deux autres régions naturelles du royaume que celles-ci entre elles. Ni de par la nature, ni de par l'histoire, la Haute-Souabe — tel est son nom — ne fait vraiment un corps organique avec la Basse- Souabe : celle-ci appartient au Neckar, en d'autres termes au Rhin, celle-là au Danube. De la Basse-Souabe on monte à la Haute par de rudes escarpements : qu'on parte de Stuttgart, la tête du Wurtemberg, de Tubingue, sa célèbre université, ou de toute autre ville du moyen Neckar, on arrive au plateau par des entailles profondément fouillées dans les roches tendres de la Rude-Montagne (Rauhe Alp), qui est un prolongement de notre Jura par delà le Rhin et par delà le Danube. Dans ces entailles parfois superbes, des hurgs de quelque renom, perchés sur des rochers presque inaccessibles, regardent fuir de pétulantes rivières faites de ces admirables fontaines propres aux clusi's jurassiques. De l'ëktrémité supérieure des
gorges, on débouche sur une immense phiine mamelonnée qui va se rattacher au loin à celle de la Bavière et s'incline vers Ulm et vers le Danube. Celui-ci, devant Ulm, forteresse formidable dont nos dernières capitulations n*ont point effacé la honte, n'est encore qu'une rivière moyenne, un rival du Neckar.
Le Wurtemberg enserre en partie la principauté de Hohenzollem^ qui dépend de la Prusse et que baigne le Danube naissant, ainsi que le Neckar au-dessus de Tubingue. D'un manoir de ce petit pays sortirent les hobereaux que l'avenir devait faire monarques de Prusse et empereurs d'Allemagne, après des siècles de patience, de ruse et d'économie çà et là traversés par d'éclatantes victoires. — Le royaume Souabe a produit lui aussi une maison impériale, celle des Hohenstauferiy issus d'un château dont le mamelon chauve est voisin du chemin de fer de Stuttgart à Ulm, dans la partie de son trajet où cette voie remonte la vallée d'un affluent du Neckar pour se rapprocher du haut plateau. — Quant à la troisième grande famille allemande, celle des Habsbourg, qui règne sur le vaste empire d'Autriche, elle sort d'un donjon de la Suisse teutonne peu éloigné de la torrentueuse Aar.
Bavière. — La Bavière, sur plus de 7 millions et demi d'hectares, ne nourrit pas tout à fait 5 millions d'habitants, dont plus des sept dixièmes catholiques. Elle comprend d'une part quelques admirables versants des Alpes et la haute plaine du Danube, d'autre part la Franconie ou région du Mein, et, sur la rive gauche du Rhin, le Palatinat qui touche à la France. La haute plaine du Danube, la vraie Bavière, est de toutes les vastes plaines allemandes celle qui a la plus grande hauteur au-dessus des mers, et même son altitude moyenne de 500 à 600 mètres lui donne le second rang en élévation dans l'Europe entière, après le plateau Castillan. A côté de fonds
ÂLLEMAGI4Ë. ' 181
d'une bonne nature, un peu engourdis par le froid que subissent les hauts sols, on y trouve encore de nombreux ried et de nombreux moos, terres spongieuses, plus ou moins desséchées, plus ou moins salubres.
Ainsi, comme le pays de Bade, la Bavière a le Rhin et le Danube, mais si le Rhin badois vaut le Rhin bavarois, la Donau bavaroise n*est plus Tétroite Donau badoise, un simple torrent dans des prairies remontant vers les sapinières. Quand, du pays Souabe, la Bavière admet le Danube, elle ne reçoit en lui qu'une rivière médiocre ; quand elle le transmet à TAutriche, elle en a fait un courant majestueux déjà digne du nom de grand fleuve ; elle lui a porté le Lech, l'Isar et l'Inn : ce dernier supérieur à la Donau elle-même quand il la rencontre à Passau, en vue des monts de la Bohême, juste à l'extrémité des terres bavaroises dans la direction de l'Orient. La seule ville de quelque importance frôlée par le Danube en Bavière, Regensburg (30 000 hab.) , s'appelle en français Ratisbonne. Il est difficile de mieux estropier un nom.
Quant au Mein, qui serpente en Franconie, dans la Bavière septentrionale, cette rivière des plus sinueuses n'a pas moins de 600 kilomètres de cours pour une longueur de 250 seulement en ligne droite de la source à l'embouchure. Elle coule devant la ville allemande qui jouit peut-être du climat le plus doux, devant Wurzbourg (40 000 hab.); elle passe par une belle trouée entre le Spessart et rOdenw§ld, baigne Francfort qui a fourni à l'Europe ses Juifs les plus dorés, et s'achève à Mainz (54 000 hab.), que nous appelons Mayence.
Le royaume de Bavière a pour capitale Munich, l'ur.e des villes de l'Allemagne qui ont plus de cent mille âmes.
YiUes. — L'Allemagne renferme onze villes supérieures à cent mille âmes.
Berlin (825 000 hab.) grandit avec rapidité, malgré sa situation dans une plaine inféconde, au milieu des sables et des pins, sur une traînante rivière, la Sprée, qui porte ses impuretés à la Havel, long chapelet de lacs se dégorgeant dans l'Elbe : « La Sprée, dit un rimeur allemand, entre à Berlin comme un cygne, elle en sort connime une truie. » La « ville de la Victoire, » régulière et monotone, naquit comme Paris sur une île, et comme Paris elle a sa Cité, sa rive droite et sa rive gauche. Là s'arrête sa ressemblance avec la glorieuse Lutèce dont la splendeur, les arts, l'hospitalité, la bonne humeur, l'esprit, troublent le sommeil des Berlinois. Aujourd'hui que leur ville approche d'un million d'âmes, depuis qu'elle est devenue le quartier général d'une armée de quinze cent mille hommes où l'on ignore que la défaite est le lendemain de la victoire, à présent qu'elle est le siège du parlement de l'empire, ils donnent prématurément à cette cité le surnom de Weltstadt ou ville universelle : ce qu'elle ne sera jamais par sa position dans les terres au milieu d'une plaine ingrate, ce qu'elle n'est encore ni par son industrie, ni par son commerce, ni par sa beauté, ni par le triomphe de ses arts, ni par la puissance, toute continentale et peut-être peu solide, de l'Allemagne, ni par l'influence de la langue allemande dans le monde. Eux qui reprochent aux Français de s'appeler (très-sottement) la Grande Nation, ils surnomment Berlin la Capitale de l'Intelligence. La métropole de la Prusse n'avait que 6000 habitants au commencement du règne de Louis XIV ; elle se développa sur un territoire originairement peuplé de Slaves et reçut dans son sein beaucoup de Juifs et surtout de calvinistes français fuyant les Dragonnades : il y eut un temps où Berlin, d'ailleurs encore tout petit, avait un Français sur trois habitants.
Hambourg (240 000 hab.), sur un bras de l'Elbe, à
100 kilomètres de l'embouchure de ce fleuve, premier port du continent européen après Marseille, promène le pavillon allemand sur toutes les mers. Hambourg fut une des villes anséatiques, di\ec Lubeck (40000 liab.), qui resta longtempspluscommerçante qu'elle, et avec Brème. ^/towa, ville de grand trafic, toute voisine de Hambourg, sur la même rive du fleuve, n'a pas moins de 74- 000 âmes. En réalité, Hambourg, dont Altona est une simple annexe, dépasse 300 000 hommes : en cela aussi c'est la rivale de Marseille.
Breslau (208 000 hab.), ville industrielle assise au bord de l'Oder, commande à la Silésie, l'une des provinces jadis slaves qui se sont en partie germanisées.
A Dresde (177 000 hab.), en allemand hresden, il y a tant de tableaux, d'objets d'art, que cette capitale de la Saxe a reçu le surnom de Florence allemande. Elle est dans une position ravissante, sur l'Elbe qui vient de quitter sa prison de Bohême par un défilé pittoresque.
Munich (170 000 hab.), en aUemand Mûncheriy est aujourd'hui la tête de la Bavière. Cette ville héberge beaucoup de peintres, de sculpteurs et de musiciens ; la présence de ces artistes, ses vastes monuments modernes copiés sur le grec, la richesse de ses galeries et de ses collections d'art, lui ont valu chez les Allemands le surnom d'Athènes allemande, titre glorieux dont elle ne mérite que la dernière moitié : Munich est bien en Allemagne, mais ce n'est pas une Athènes. Elle porte sur un sol élevé de 588 mètres, dans une plaine de gravier froide, nue et laide, en vue des Alpes bavaroises, le long du rapide Isar aux eaux vertes. La prospérité toute moderne de cette résidence du roi de Bavière n'a point ses racines dans les entrailles de la terre ou dans l'avantage de la situation :. elle est administrative, d'ordre factice et point durable. Munich a succédé à des villes dont elle n'a point effacé l'antique renom, à Nuremberg et à Augsbourg. Nuremberg (83 000 hab.), sur la Pegnitz, rivière du bassin du Mein, a mieux conservé ses rues du moyen âge qu'aucune autre grande ville de
l'Europe centrale, sauf Danzig, Bruges et quelques cités
Rue de Nuremberg.
plus petites ; dans plusieurs quartiers on dirait qu*on n'a
pas remué une pierre depuis le seizième siècle. Bien que toujours industrieuse, Nuremberg a moins d'or et moins d'hommes qu'autrefois, lorsque « le moindre des siens vivait plus à son aise que le roi d'Ecosse. » — Augsbourg (51000 hab.), sur le Lech, large affluent du Danube, n'est plus, comme à l'entrée de la Réfoinnation, la cité la plus opulente de l'Allemagne du Sud, et ni d'elle ni de quatre autres villes, on ne peut plus dire avec le vieux proverbe : les canons de Strasbourg, l'esprit de Nuremberg, la force de Venise, la magnificence d'Augsbourg, l'or d'Ulm, dominent le monde.
Cologne, en allemand Kôln, borde le Rhin, au-dessous de la pittoresque Coblence (30 000 hab.) , au-dessus de Z)Mss^/</or/'{70000hab.). Elle a 130 000 âmes. Au moyen âge, ce fut la première ville allemande ; on disait alors : Londres en Angleterre, Paris en France, Rome en Italie, Cologne en Allemagne. Cologne a choisi pour achever son église, qui doit être la plus belle du monde, un siècle où les cathédrales ne sont plus le principal honneur des cités.
Magdebourg n'a que 85 000 résidents, mais en lui ajoutant ses faubourgs de Neustadt et de Buckau, elle arrive à 115000. Cette ville borde l'Elbe, qui vient de recevoir la Saalcj charmante rivière venue d'une idyllique vallée de l'Allemagne centrale par deux villes d'université, léna et Halle (53 000 hab.).
Kœnigsberg (112 000 hab.), non loin de la mer Baltique, sur la Prégel, est un port animé, mais les gros navires s'arrêtent à Pillau.
Leipzig (107 000 hab.), l'une des villes du monde où il s'imprime le plus de livres, s'élève dans la grande plaine de Saxe, sur l'Elster, affluent de la Saale.
Hanovre, en allemand Hanover, était la capitale d'un royaume englouti par la Prusse. Forte de 105000 hommes avec son faubourg de Linden, elle borde la Lein^ rivière du bassin de la Weser, en vue de petites montagnes, mais dans une vaste plaine qui se prolonge au nord pai' les tristes landes de Lunebourg.
Les autres cités allemandes voisines de cent mille âmes sont la capitale du Wurtemberg, Stuttgart (92 000 hab.); Francfort-sur-le-Mein (91 000 hab.) , ville de finance ; Danzig (90000 hab.), sur la Visla, tout près de la mer Baltique : Danzig, le second port de la Prusse, est une cité archaïque, semblable à Nuremberg par Tallure moyen âge de ses rues et de ses demeures.
En réunissant ensemble Elberfeld et Barmen, deux villes industrielles très-proches lune de l'autre, ayant chacune à peu près la même population que la fameuse Aocherty c'est-à-dire un peu moins de soixante-quinze mille âmes, on fait une cité de près de cent cinquante mille personnes, traversée par un affluent de droite du Rhin, la Wupper, torrent favorable à la trempe des armes. Quant à Aachen, qui reconnaîtrait sous ce nom la ville que nous nommons obstinément Aix-la-Chapelle?
ACTRICHE
62 millions et demi d'hectares avec une altitude moyenne d'environ 518 mètres, contre 54 millions d'hectares d'une moyenne élévation de 394 mètres ; sur ce territoire, 36 millions d'habitants; 58 personnes par kilomètre carré, 68 chez nous, voilà l'Autriche comparée à la France.
— Le Danube est le grand lien de l'empire d'Autriche.
Dans le grand-duché de Bade, à 700 mètres environ d'altitude, près de Donaueschingen, dans une plaine marécageuse qui fut un lac, se rencontrent la Brege et la Brigach, deux torrents nés dans les sapinières de la Forêt-
Noire. Ils forment une rivière qui prend le nom de Danube au confluent d'un tout petit ruisseau sorti du parc du château de Donaueschingen. Bientôt après, bu par des fissures au-dessus de Tuttlingen, le fleuve naissant perd une grande partie de ses eaux, lesquelles, croit-on, vont rejaillir au loin par les abondantes fontaines de TAch, tributaire du lac de Constance.
Le Danube, le premier fleuve de TEurope, a 2800 kilomètres. Plus court que la Volga de mille kilomètres et ayant un bassin presque deux fois plus petit (80 millions seulement d'hectares contre près de 150 millions), le Danube l'emporte de beaucoup sur le fleuve russe par le volume de ses eaux, comme aussi par la beauté des rives, la grandeur des souvenirs, la diversité des peuples qui vivent sur ses bords et enfin la direction de sa vallée : il mène de l'Orient aux montagnes de l'Europe civilisée, tandis que la Volga conduit des déserts de l'Asie centrale aux froides forêts de la Russie du Nord. Avec la Méditerranée, le Danube est le grand chemin de l'Europe à l'Asie.
La Donau se grossit des eaux vertes qui lui viennent des Alpes de la Bavière, de la Suisse et du Tirol, plus que des petites rivières moins pures que lui envoient les plateaux de la Souabe. Elle-même serait d'un beau vert clair sans l'argile que lui porte le ravinement des pluies d'orages; en général, le Danube est quelque peu louche : ttirbidus et torquens flaventes hier arenas *. A Passau, lui arrive rinn, l'un des grands torrents des Alpes, plus considérable au confluent que le Danube lui-même : c'est que les glaciers qui s'y versent, d'abord en Suisse, puis en Tirol, ont beaucoup plus d'étendue que les champs de froidure inclinés vers la Donau supérieure.
Au-dessous de Linz, vers Grein, la vallée du Danube se serre ; on dirait que les contre-forts des Alpes et des monts de Bohême vont s'unir étroitement pour barrer la route au
* Le Danube trouble, roulant des sables jaunes.
fleuve : un moment il n'y a même plus cent mètres d'une rive à l'autre, et des rochers tourmentent les eaux qui s'effarent : ce passage célèbre se nomme le Wirbel ou le Strvdel (remous, tourbillon).
Délivré des gorges, le Danube passe à Vienne. Il reçoit par la Morava ou March les eaux de la Moravie, entre dans la plaine hongroise en aval de Presbourg, absorbe la Drave et la Save, arrivées des Alpes calcaires, puis il engloutit la rivière centrale de la Hongrie, la sinueuse Tisza (Theiss) récemment diminuée de cent kilomètres grâce à des sections d'isthmes, mais qui n'en reste pas moins, dans la plus grande partie de son cours, une espèce de marais allongé plus ou moins large et plus ou moins profond suivant ce qu'il est tombé de pluies : après quoi il pénètre en Tuixjuie et tombe dans la mer Noire.
C'est par une pénible percée dans la montagne que le Danube quitte l'Autriche, beaucoup moins large en certains endroits qu'il ne l'est en amont du territoire de l'empilée, avant d'avoir reçu tant d'amples rivières, de rinn à la Morava serbe. A Plocza, à Dubovo, à Kazan, au-dessus des Portes-de-Fer, ce maître des fleuves de l'Europe se réduit à cent trente ou cent quarante mètres de largeur, mais il a creusé son lit à trente mètres, quelquefois à près de cinquante. Toutefois, malgré ces profondeurs, le trop peu de largeur ne permet pas aux grands débordements d'y passer avec toutes leurs eaux sauvages; malgré le courant terrible qui s'efforce d'entraîner par ce défilé toutes les vagues tendant vers l'aval, le Danube reflue au loin dans la plaine hongroise, refoulant très-haut la Morava serbe, la Save, la Drave, le Témès, la Béga, la Tisza. La Hongrie plane redevient alors en partie ce qu'elle était en entier avant que son fleuve eût tranché les monts des Portes-de-Fer : un vaste lac, et ce lac en s'écoulant fait place à des marais.
Hormis le littoral de l'Adriatique, la Bohême, qui dé-j pend de l'Elbe, la Silésie autrichienne inclinée Vél*s l?*»
Visla, la Galicie tournée surtout vers le Dniester, toute TAutriche relève du Danube.
Pays d'Alpes. — L'Autriche tient sa bonne part des Alpes. En Tiroi et en Salzbourg, dans TOrtler, TŒtzthal, le Stubaier, les Haute-Tauem ou Gross-Glockner, elle rivalise avec la Suisse pour la masse des glaciei*s, la hauteur des cascades, la fraîcheur des pâturages, le charme des lacs retenus par des roches à l'étranglement des vallées. Par un point les Alpes tiroliennes triomphent même des Oberlands helvétiques : en ce que la végétation y a plus d'éclat. Rien que dans l'Œtzhal et le Stubaier on a reconnu 309 glaciei*s : le seul Œtzthal renferme 57 500 hectares de glaces, le Tirol entier en a 126 500 : là montent les premiers sommets de l'empire, le Gross-Glockner (3795 métrés) et l'Ortler (3907 mètres).
Dans les monts de la Basse-Autriche, compris entre l'Ens et le célèbre passage du Semmering, aucun sommet n'atteint deux mille mètres. Dans les Alpes calcaires où les Allemands font graduellement place aux Slaves, les cimes trés-élevées sont rares : le Karavanka, entre la Drave et la Save, se redresse en magnifiques arêtes calcaires d'un rouge pâle, mais son plus haut piton se tient modestement à 2280 mètres. Le Triglav aux trois pointes, qu'entourent les sources de la Save, a plus de 2850 mètres : c'est lui qui porte les dernières glaces orientales des Alpes, et l'on dit que son sommet plonge sur le panorama le plus grandiose de l'Autriche.
Au midi de la Save, et jusqu'au rebord des veinants stériles qui longent de prés l'Adriatique, s'étend le Carst, plateau de 500 mètres d'élévation dont on attribue la triste nudité aux coupes immodérées qu'y firent les Vénitiens, soit pour l'usage de letir ville, soit pour la construction et l'entretien des navires qu'ils promenaient
victorieusement sur la mer. Le Carst, pays calcaire, tire son originalité de Tâpreté de ses roches vives, de la cassure de ses arêtes, de la profondeur de ses cavernes, où fuient dans Tombre, en flots plombés, en sourdes cascades, des torrents que des sources magnifiques revomissent près de la mer. Le Timave, rivière de cinquante mètres de largeur qui se jette dans l'Adriatique après un seul kilomètre de cours, près de Duino et non loin de Triesle, reçoit des lacs enfermés sous le Carst le cristal de ses deux fontaines. Les eaux de cette Vaùcluse sont celles de la Recca, torrent qui s'engouffre avec bruit dans une galerie du Carst. Nous savons qu'autrefois le Timave montait au jour avec une bien plus merveilleuse abondance : il avait sept, neuf ou même douze jets; c'était la « fontaine, » la « mère » de l'Adriatique. « Il sort de la montagne, dit Virgile, par neuf bouches, avec fracas, comme une mer déchaînée, et couvre la plaine de ses vagues sonnantes. » Si de fleuve, il s'est fait, on ne sait quand, petite rivière, c'est parce qu'il n'achève aujourd'hui que la Recca, tandis qu'alors il continuait probablement aussi un bien plus grand cours d'eau que la Recca, le Soutins, que nous appelons l'Isonzo. L'antique Soutins court maintenant à l'Adriatique après avoir taillé en gorges les monts de Gradisca; mais on pense que jadis il s'arrêtait dans un lac fermé, et que, par des fentes du Carst, ce lac gagnait les réservoirs cachés du Timave. Une autre rivière transparente sort du sol de l'autre côté des monts : c'est la Poïk. Elle se perd sous terre et parcourt les corridors de la caverne d'Adelsberg, où vit un reptile aveugle ; évadée de la grotte sous le nom d'Unz, elle rentre dans les ténèbres du Caret, çà et là vaguement éclairées de lueurs spectrales tombées du jour extérieur par d'étroits bâillements de la roche; puis elle reparaît aux fontaines de la Laibach, affluent navigable de la Save. . Le Carst se relie vers le sud-est aux montagnes tourmentées et nues delà Daimatle. Dans leur chaos ruiné les chaînons dalmates cachent aussi de très-belles fontaines
GÉOGB. RECLUS. — I. 13
amenant la fraîcheur et la verdure aux gorges accablées par la réverbération du soleil sur les roches. Telle jaillit rOmbla : cette rivière n'a que deux kilomètres de longueur, mais elle porte bateau dès sa source ; on suppose qu'il faut en chercher l'origine dans la Trébenstitsa, torrent qui disparaît sur les plateaux turcs de l'Herzégovine. C'est près de Ragiise que TOmbla naît et meurt. Donné par les Italiens, accepté par les Occidentaux, ce nom de Raguse est extrêmement trompeur. Sous ce terme tout à fait latin, qui reconnaîtrait une des villes les plus illustres de la Slavie, Dubrovnik, qui fut pendant longtemps la gloire, le flambeau des Slaves du sud, à partir de cette journée de Kossovo qui brisa pour des siècles la force et la jeunesse des Serbes? Tout ce que cette ville, encore aujourd'hui jougo-slave S avait d'italien lorsqu'elle brillait au loin par le négoce et les lettres, c'était d'appartenir aux Vénitiens, d'enfermer dans ses murs des commerçants, des soldats et des marins parlant la langue de Venise en même temps que celle des Slaves méridionaux, enfin de produire quelques livres italiens, arbustes artificiels perdus dans une puissante forêt slave pleine de fleurs et de fruits.
Du haut des monts de la Dalmatie, fatigués des vents, le regard plonge souvent jusqu'à l'Adriatique dont les fiords lumineux ressemblent à une Norvège où mûrirait quelquefois le dattier. Noi^vège où manquent les glaciers, mais qui, chaudement éclairée, a la beauté simple qui est la gloire du monde méditerranéen et l'un des charmes de la Planète. Jadis, on le prétend du moins, la Dalmatie renfermait dix fois plus d'habitants qu'aujourd'hui ; son indigence viendrait des Vénitiens ; ceux-ci auraient abattu ses forêts pour la construction des pilotis qui portent leur ville et pour l'entretien de leur marine ; et c'est chez les Dalmates qu'ils recrutaient les équipages de leurs flottes, conune le fait aujourd'hui l'Autriche ,
* Slave du sud.
Près de la côte, des îles élevées portent, du nord au sud, les noms italiens de Veglia, Cherso, Lunga, Incoronati, Brazza, Lésina, Lissa, Curzola, Lagosta, Meleda. Deux vents, l'un froid, l'autre chaud, y rendent souvent insupportables les jours les plus brillants : la bora vient du nord-est ; elle ressemble à notre mistral par sa longue rage, sa froidure, ses bouffées sifflantes ; le sirocco vient du sud-ouest, et tous deux soufflent aussi sur le rivage voisin de ces îles. A l'extrémité méridionale de la Dalmatie, un canal étroit conduit les flots de l'Adriatique dans le golfe de Cattaro, l'un des mieux abrités du monde ; les montagnes qui se reflètent dans ses eaux appartiennent au Monténégro, pays turc, non par ses habitants mais par ses maîtres.
Hongrie et Traosylvanie : Pnszta et Rlézcesef^. —
Du sommet des Alpes calcaires les plus avancés vers l'est, le regard se perd sur une plaine immense où la Duna et la Tisza coulent entre des rives mouillées. Duna est le nom hongrois du Danube, Tisza celui de la Theiss. Cette plaine est la plaine de la basse Hongrie, séparée de la Hongrie supérieure par les pittoresques défilés de Gran, que le Danube, venu de Vienne par Presbourg, a creusés entre des monts de porphyre et de trachyte, et de charmantes collines agrestes. La plaine de la haute Hongrie, le « Jardin de l'Occident, » n'a pas 1 200 000 hectares; celle de la basse Hongrie s'étend sur près de 10 millions.
La basse Hongrie va du Danube aux premiers renflements des Carpates et des monts Transylvains, parfois si plate que, lorsque la Tisza déborde, ce cours d'eau dont les poissons, dit-on, foraient le tiers, y recouvre un million d'hectares. La Tisza dépasse 800 kilomètres quand on lui donne le Szamos pour branche mère, ce qui est de toute justice puisque le Szamos, qui arrose le Mezœseg ou pla-
teau transylvain, a un cours beaucoup plus long et un volume d'eau plus considérable que la Tisza supérieure. La Tisza, malheureusement, ne reste pas longtemps dans les Carpates : quittant bientôt le pays à pente et Thorizon serré pour la plaine sans pente et souvent sans bornes visibles, elle devient une des rivières les plus lourdes qu'il y ait. Elle se transforme en une espèce de marais élastique qui s'élève ou s'abaisse, s'épanche en avant ou se replie en arrière suivant les saisons. Les ingénieurs ont essayé de lutter contre elle, ils lui ont donné plus de pente par de nombreuses coupures, ils ont tenté de lui arracher des marais, mais la Tisza se rit de leurs efforts : elle noie à nouveau les bas-fonds qu'on lui enlève, ou crée d'autres marécages à leur place. Dans la basse Hongrie, près des rivières, surtout de la Tisza, on ne rencontre que flaques d'eaux, bras morts ou dormants, roseaux où bourdonnent les moustiques, marais peuplés d'oiseaux aquatiques et de sangsues, lits de tourbe, sarretz ou prairies boueuses. Quand on s'éloigne des rives malsaines, lorsqu'on arrive sur les hauteurs de sol que ni la Tisza, ni le Szamos, ni le Kœrœs,ni leMaros, n'atteignent dans leurs plus fortes crues, l'aspect change ; la plaine, aux villages rares, mais grands comme des villes, porte de riches moissons ; et dans les prairies à perte de vue paissent de grands troupeaux de bœufs à cornes gigantesques.
Entre la Tisza louvoyante et le large Danube, dont le cours est parallèle pendant trois à quatre cents kilomètres, s'allonge la Mésopotamie hongroise, appelée en magyare la Puszta. Large de 80 à 90 kilomètres, avec un contour de plus de 500, la Puszta est un désert plat qui a ses mirages comme l'Egypte, ses sables volants comme les Landes, des chaleurs de Sahara, des froids polaires, des vents affreux, tantôt brûlants et tantôt glacés. Pour arbres, elle a des arbustes, des buissons ; elle manque de sources, de ruisseaux, de rivières, et ses anciens lacs ne sont plus que des couches de sel.
Pourtant la Puszta, d'ailleurs fertile, est belle : d'abord de la libre expansion du regard qui maîtrise toute la plaine jusqu'à rhémicycle bleu des Carpates ; puis de la grâce de ses grandes prairies naturelles. Des csardas, maisons de pisé, toutes fort basses, y servent de demeure
La Puszta.
à des bergers barbares, aux czikos, gardeurs de chevaux, aux gulyas, gardeurs de bœufs, aux juhacz, gardeurs de moutons, et aux kanacz, gardeurs de porcs. Les czikos sont les Gauchos de l'Europe ; le sauvage gulyas habite une chaumière pointue faite de roseaux ; le juhacz, armé de la
hache, préserve du loup ses immenses troupeaux à l'aide de chiens féroces ; le kanacz promène ses bêtes grognantes dans les forêts de chênes. La portion de la Puszta spécialement resserrée entre Danube et Tisza s'appelle Alfœld : ses habitants professent presque tous le calvinisme.
Sur la rive droite du Danube, dans la direction des Alpes, la plaine de Hongrie se relève plus vite que sur la rive gauche, dans la direction des Carpates. Au pied de la Forêt de Bakony, monts bas vêtus de hêtres et de chênes, le lac Balaton couvi^e 132000 hectares, mais il a très-peu de profondeur. Entre la forêt de Bakony et Vienne, le lac Fertœ ou Nieusedel, quatre fois plus petit que le Balaton, n'est autre chose qu'un marais changeant d'étendue et de profondeur suivant la pluie qui tombe des cieux dans son bassin d'alimentation : .à la suite de sécheresses prolongées , comme à la fin du dix-septième siècle, en 1738, en 1866, il s'efface complètement ; après des pluies continues, il se reforme. Aujourd'hui, il existe de nouveau, depuis 1870, mais il est moins vaste qu'avant son demiS§ assèchement.
Au nord et à l'est de la plaine hongroise s'étagent les Carpates et les monts Transylvains. Les Carpates, importantes par leur longueur et leur hauteur, ont pour tête culminante le Tatra (2648 mètres) qui monte presque aux neiges éterrielles, et qui, fait de granit et de gneiss, darde en l'air des pics pointus terminant au-dessus des nuages des versants presque à pic ; à mi-hauteur il porte de petits lacs verts appelés les Yeux de la Mer ; de ses flancs descendent la Dunajec, tributaire de la Visla, et la Waag, rivière qui court au Danube.
Les Carpates méridionales portent le plateau transylvain, les Carpates septentrionales se lèvent entre la Hongrie et la Galicie.
Si le plateau transylvain, vaste de 6 à 7 millions d'hectares, et haut en moyenne de 650 mètres, ne comprenait pas tant de plaines nues, monotones, triviales, si le Mezœseg ou pays du Milieu n'était pas une sorte de « Cham-
pagne pouilleuse, » la Transylvanie, que les Hongrois appellent Erdely ou pays des Bois, pourrait presque s'appeler la Suisse orientale. Ainsi que la Suisse, elle partage ses plateaux, ses vallées, ses forêts pleines de lynx, de loups et d'ours, entre trois peuples, les Roumains, les Hongrois, les Allemands, tous trois rançonnés jusqu'à la ruine par le Juif, qui est l'aubergiste, l'épicier, le prêteur, l'usurier universel, et qui peu à peu s'empare du sol après avoir mis le paysan sur la paille. Elle domine au midi la plaine valaque et le lointain Danube, comme l'acropole helvétique regarde de haut la plaine lombarde et le Pô lointain. Ses pics les plus élevés, le Negoï, le Buceo, rOrlalui, n'arrivent pas tout à fait à l'altitude du Tatra. Parmi les provinces d'un empire qui est riche de 18 millions d'hectares de forêts, la Transylvanie tient le premier rang pour la beauté dé ses bois.
Gaiicle et Bnko^ine. — Tous les pays d' Alpes, sauf ristrie et la Dalmatie, toute la Hongrie et la Transylvanie relèvent du Danube, qui les traverse ou en reçoit les eaux. En dehors du bassin de ce fleuve, l'empire Autrichien englobe encore deux contrées tournées vers d'autres horizons, la Galicie et la Bohême. De ces deux contrées, la plus excentrique est la Galicie : parti de Vienne ou de Pesth, qu'on peut considérer comme le vrai centre de l'empire, on n'arrive à la Galicie que par une route longue et assez difficile à cause de la traversée des Carpates. La Bohême, au contraire, forme tissu, pour ainsi dire, avec la partie de l'Autriche qui gravite autour de Vienne plutôt qu'autour de Pesth ; le Danube, à partir de son arrivée sur le sol autrichien, coule pendant longtemps au pied de contreforts de la Forêt de Bohême, chaîne basse aisée à franchir, si bien qu'un chemin de quelques lieues mène du fleuve central de l'Autriche à la Vltava, rivière centrale de la Bohême.
LaGalicie, grande de près de 7800000 hectares, avec près de 5500000 âmes, c'est-à-dire ayant environ le septième de l'étendue de la France avec une population proportionnelle égale, est séparée de la Hongrie septentrionale par les Carpates : cette chaîne, ici, montre surtout des roches de grès, elle déploie des forêts profondes, et des gorges sauvages partent de son arête élevée de 1500 à plus de 2000 mètres. Dans cette province, au nord, grandit la Visla et naît le Boug, long affluent de la Visla, tandis qu'au sud commence le Dniester , tributaire de la mer Moire et l'un des grands chemins de l'Orient. Sa quatrième grande rivière, le Prouth rapide, a beau naître sur le versant oriental des Carpates, il n'en appartient pas moins au bassin du Danube : sorti de la Galicie pour séparer longtemps la Bessarabie, province russe, de la Moldavie, terre roumaine, il tourne au sud et va gagner le grand fleuve à quelque distance au:dessus de la patte d'oie de son delta. — Le Prouth tient le premier rang parmi les nombreux cours d'eau de la Bukovine, petite province qui tire son nom slave de l'étendue de ses bois de hêtres : la Bukovine, qui n'a guère que 500 000 habitants sur un peu plus d'un million d'hectares, continue au sud la Galicie; seulement elle appartient en entier au bassin du Danube, et, des deux nations qui l'habitent, il n'en est qu'une, celle du nord, qui soit en conununauté d'origine avec les Slaves galiciens.
Bohème et Rfora^ie. — La Bohême, centre de l'Europe, est plus peuplée proportionnellement que la France, puisque ses 5200 000 hectares entretiennent près de 5 150 000 personnes, soit 99 habitants pour 100 hectares contre 68 seulement chez nous. Elle touche presque au Danube autrichien par sa pointe méridionale, tandis que du côté sud-est, ce pays slave avec plus d'un tiers d'Allemands, se rattache à une terre également slave avec
moins d'un tiers d'Allemands, la Moravie, par des plateaux doucement ondulés dont la pente méridionale conduit au Danube hongrois. Dp toute autre part, des montagnes la serrent : à Test la Forêt de Bohême ou Bœmerwald, limite avec la Bavière; au nord-ouest la chaîne des Métaux ou Erzebirge, limite avec le royaume de Saxe; au nord-est, les monts des Géants ou Riesengebirge, limite avec la Prusse. Le bassin bohémien ne s'ouvre quelque peu qu'à l'extrémité septentrionale : là, entre les Sudètes et l'Erzgebirge, passe la Labe, l'Elbe des Allemands, dont la haute vallée sinue au pied des montagnes de la Suisse saxonne. Ce défilé, menant de Dresde à Prague , est la principale porte pai^ laquelle les populations allemandes qui assiègent la Bohême pénètrent dans le pays pour s'y mêler de plus en plus aux Slaves indigènes.
L'Elbe, en cela semblable à mille autres rivières, fait ses premiers pas vers un horizon qu'elle ne tarde pas à dédaigner. La gorge de la chaîne des Géants qui retient dans un lit étroit le torrent qui deviendra le fleuve de Hambourg, c'est-à-dire un golfe s'èlevant, s'abaissant, respirant avec la marée, s'ouvre très-franchement au sud : à la suivre, si elle se prolongeait longtemps ainsi, on atteindrait la rive gauche du Danube en amont de Vienne, mais bientôt une longue série de courbes porte ses eaux vers l'ouest, puis vers le nord. La Vltava, artère plus longue, plus abondante que l'Elbe elle-même, ne se comporte pas autrement ; elle commence à courir vers le Danube avant de prendre la route du septentrion. 11 n'y a guère au monde, en fait de confluents, une injustice plus grande que celle qui laisse à l'Elbe l'honneur du nom quand cette rivière rencontre la Vltava; celle-ci, que les Allemands appellent Moldau, l'emporte en tout point sur la Labe : elle arrive en face de sa rivale après un cours de 325 kilomètres au lieu de 250 ; son bassin est de plus de 3 millions d'hectares contre moins de 1 500 000 ; elle a plus de largeur, plus de profondeur,
plus d'eau cubique ; elle garde la direction ; enfin elle traverse le centre du pays et baigne sa capitale, Prague, qui est en même temps une des villes vraiment curieuses de TEurope.
NattoiM diverses. — Les 56 millions d'hommes réunis sous le guidon de l'empereur d'Autriche ne sont point une nation compacte, unie par la langue, la religion, les mômes souffrances dans le passé, les mêmes intérêts dans le présent, les mêmes vœux pour l'avenir. Bien loin de là, l'empire est un ramassis de peuples ennemis, sous une administration qui a pour chef un empereur d'origine allemande. Les sympathies de ces nations sont différentes : l'une se sent attirée vers l'Allemagne, d'autres vers la Russie, une autre vers la Roumanie. La prétention légitime qu'ont la Hongrie, la Galicie, la Bohême, les peuplades jougo-slaves, de se guider elles-mêmes, trouble perpétuellement la paix de l'Autriche. Ce qu'on doit souhaiter aux nombreux peuples que le hasard des migrations a réunis sur le Danube et sur les versants des Carpates, tant dans l'Autriche que dans la Turquie, c'est une confédération avec droits égaux pour tous. Malheureusement plusieurs de ces peuples ont des traditions de primauté, des instincts de commandement, des haines héréditaires qui les poussent à dominer autour d'eux sur les nations plus faibles, à les fouler aux pieds comme eux-mêmes ont été foulés par les Allemands et les Turcs.
On coiûpte en Autriche, en nombres ronds, plus de 9 millions d'Allemands, 16 à 17 millions de Slaves, 5 à 6 millions de Hongrois, prés de 3 millions de Roumains, prés de 600 000 Italiens, 20 000 Ladins et Roumanches.
Allemands. — Les Allemands, du sein desquels partit le mouvement de centralisation qui a édifié l'empire, ressemblent aux autres Deutsch, mais ont moins brillé
dans les sciences, les lettres et les arts. Allemands de langue, ils ne le sont point absolument d'origine, et si le sang germain prédomine incontestablement chez eux, ils n'en comptent pas moins de très-nombreux Slaves paraii leurs ancêtres, même dans les provinces les plus (( loyales, » dans le Tirol et Tarchiduché d'Autriche : cela sans rien dire du nombre probablement considérable de pères et surtout de mères appartenant au peuple de souche inconnue dont les 20 000 Ladins du Tirol sont aujourd'hui le seul et misérable reste apparent.
Entre l'an 600 et l'an 800, on ne saurait préciser, des Slaves de la branche slovène ou branche du sud se répandirent, moins comme conquérants que comme agriculteurs, dans de très-vastes territoires sur le Danube, la Drave, la Save et l'inn, et encore au delà jusque dans les vallées tournées vers l'Italie. L'occupation de cette nouvelle patrie leur coûta peu de peine, car les Bavarois, qui depuis regagnèrent ces pays pour la race allemande, étaient encore mal assurés au nord des Alpes, Vers Tan mil, les Slovènes, appelés Wendes par les riverains germains de cette partie de la mer slave, couvraient au loin les terres devenues l'Autriche allemande et la Bavière, mais la seconde moitié du moyen âge les vit diminuer aussi vite que la première nioitié les avait vus grandir : ils s'absorbèrent dans la « Teutonie » ou reculèrent devant elle; et aujourd'hui les Slovènes, au nombre de 1 200 000, n'ont le pas que dans le petit pays de Krain, en français la Carniole, sur la Save supérieure.
Quant aux Allemands de certaines provinces, principalement en Hongrie, les groupes qu'ils forment sont évidemment trés-mêlés d'éléments de toutes sortes, de même que d'innombrables familles dites slovaques, polonaises, ruthènes, hongroises, roumaines, appartiennent surtout par la langue à la nation dont elles se réclament, et sont en réalité d'origine germanique, du fait d'un ou de plusieurs de leurs grands parents.
Les Allemands d'Autriche ont beau dépasser neuf mil-
lions, d'après les recensements officiels qui, dit-on, leur sont sciemi;nent favorables, le groupe compacte immédiatement contigu à la « Grande Allemagne, » le seul qui pourrait s'unir à la Germanie sans que son départ lésât les autres nations de l'empire, ce groupe ne fait guère plus de la moitié et certainement pas les deux tiers du nombre total attribué par les dénombrements. Sans doute, les théoriciens du pangermanisme réclament toute province renfermant des Teutons, que ces Teutons dominent en nombre ou qu'ils soient noyés dans une foule ennemie. Mais sur l'Elbe, le Danube, la Drave et la Save, les Allemands auraient tort de se choquer à des peuples appuyés sur le colosse russe. Un ouragan prêt à éclater sur les vainqueurs de Sadowa couve dans les régions slaves de l'Autriche, en particulier dans la Bohême, le Keil im Deutschlands Fleische, le coin dans la chair allemande.
Les Allemands peuplent à eux seuls la Haute et la Basse Autriche, leTirol septentrional et le pays de Salzbourg ; ils ont la majorité dans la Styrie et la Carinthie et sont au nombre de 2 400 000 dans la Bohême, la Moravie et la Silésie autrichienne, trois provinces qu'on réunit souvent sous le nom de pays de la couronne de Wenceslas. Dans le Hongrie, ils ne forment nulle part un corps de nation. En Transylvanie, ils sont 255 000 hommes peu féconds, trèsmenacés par la fécondité des Roumains ; on les y nomme Saxons, mais leurs ancêtres vinrent surtout de la Flandre et de la contrée d'entre Meuse et Moselle.
Slaves. — Les Tchèques, c'est-à-dire les Bohémiens, les Moraves, et les Slovaques de Hongrie (6800000), les Polonais (2 500000) de la Galicie, de la Silésie et de la Hongrie, enfin les Ruthènes (5 200 000), en tout 12 millions et demi de personnes, c'est là le ban des Slaves du nord. Chaque groupe a sa langue ; le tchèque se rapproche surtout du polonais et le ruthène du russe. Les Ruthènes ou Petits Russes habitent la Galicie orientale et
trois comitats ou départements de Hongrie, Mannaros et Beregh-Ugocza, sur la haute Tisza, et Unghvar : celui-ci sur le Bodrog, qui se perd dans la Tisza au pied des Hégyallja, monts trachytiques livrant leurs versants inférieurs aux vignobles fameux de Tokay. Ils sont très-envahissants et gagnent sur tous leurs voisins hétéroglottes : sur les Polonais au delà du San, jadis leur frontière, sur les Hongrois, sur les Roumains de la Bukovine,
Les Jougo-Slaves ou Slaves du sud, Serbes, Croates et Stovènes, environ 4 500 000 hommes, peuplent des districts de la Styrie et de la Carinthie, la Carniole, l'Istrie et la Dalmatie, quelques parties de la plaine hongroise, la Croatie, FEsclavonie et les Confins Militaires. Ils parlent des dialectes du serbe, idiome voisin du russe. La ville qu'ils regardent comme leur métropole et d'où part leur mouvement national, Zagreb, voisine de la Save, s'appelle Agram hors de l'Europe slave; c'est la capitale du Royaume Triunitaire, en slave Trojedina Kralieva. Le Royaume Triunitaire s'appartient théoriquement ; il a sa diète ou assemblée nationale, sa vie propre ; mais, dans la réalité du moment, il dépend de la Hon- . grie et les Magyares ne se font pas faute de l'opprimer, sauf à entretenir des haines qui éclateront peut-être avec fureur, comme en 1848 où les « Croates » furent les plus terribles ennemis des Hongrois. Les Slaves du sud ont une très-grande foi dans leur avenir : Le Grec et le Latin, s'écriait un grand poète jougo-slave, Yodnik, appellent notre terre l'illyrie, mais tous ses fils l'appellent Slovénie; le citoyen de Raguse, l'habitant du Littoral, de Cattaro, de Goritsa, de Pokupa, tous, de leur nom, s'appellent Slaves. A la tête de la Grèce, dit-il encore avec fierté, est la ville de Corinthe, au centre de l'Europe est l'illyrie. On appelait Corinthe l'Œil de la Grèce, l'illyrie sera le Joyau du monde.
Soit dans le nord, soit dans le sud, les Slaves autrichiens sont une race robuste. Ce qu'ils ont de civilisation leur est venu principalement des Allemands, qui de tout
temps ont émigré chez eux et s'y sont plus souvent fondus dans la masse slave qu'ils ne l'ont germanisée ; de là tant de villages où des noms allemands sont portés par des familles parlant slave.
Hongrois. — Les 5 500 000 Hongrois ou Magyares ha-
Gostumes hongrois.
bitent la Hongrie, bien plus dans la plaine que dans les montagnes, et, sous le nom de Szeklers, on en rencontre
près de 600000 en Transylvanie. Ils ne s'accroissent guère et Ton dit leur race peu féconde. Ce sont pour la plupart des hommes à peau brune, à cheveux longs et noirs, à grandes moustaches, à l'œil brillant et fier. Parents des Finlandais et des Turcs, les Hongrois franchirent, il y a mille ans, les Carpates et tombèrent dans la plaine du Danube, où erraient alors des peuples barbares. Attila, le roi des Huns, avait eu son palais de bois sur la Tisza ; les Hongrois se fixèrent aussi de préférence le long de cette rivière. Ils furent d'abord le fléau de l'Europe; leurs cavaliers poussèrent des razzias jusqu'à Embrun, dans le Dauphiné, sur un grand torrent qui dans son coui's inférieur s'approche beaucoup de la Méditerranée.
Lorsqu'ils se furent convertis au christianisme, ils adoucirent à la longue, par des croisements avec les Slaves et les Allemands, la laideur primitive de leur race, mais malgré ces mélanges ils gardèrent avec ténacité leur langue, leur caractère, leur fierté de Magyares, leur mépris de l'étranger, leur passion pour leur patrie qu'ils appellent volontiers le Paradis entre quatre fleuves et trois montagnes.
Cette fierté a fait leur force. Pressés et comme étranglés au milieu des Slaves, dont ils disent : Totember nem embery « L'homme slave n'est pas un homme », attaqués par les Turcs, dominés par les Allemands, ils ont tenu bon contre tous, et aujourd'hui ils sont politiquement prépondérants dans la partie orientale de l'empire. Les Hongrois ont conservé de leurs instincts nomades tout ce que la civilisation en peut souffrir. Hommes de cheval, ils préfèrent la plaine à la montagne, la campagne à la ville, le pastorat au labour, les cultures faciles à celles qui rapportent beaucoup avec beai^coup de travail. Aristocrates, amis de Téclat, obsédés par le point d'honneur, patriotes jusqu'au ridicule, enthousiastes et pourtant d'esprit pratique, ils semblent nés pour commander. Leur langue est riche ; elle serait sonore sans un certain nombre de sons peu francs : cet espagnol de l'Orient , comme on l'appelle avec trop de
bienveillance, n'a aucun rapport avec Tallemand et les dialectes slaves ou le roumain qui l'entourent, étant parmi les langues qu'on nomme agglutinantes; en Europe, il a pour parents éloignés le finlandais, l'esthe et le turc.
Roumains^ Italiens, Ladins, Roumanches. — Les trois millions de Roumains habitent la Transylvanie, divers comitats hongrois, le sud de la Bukovine, les Confins Militaires, le Banat de Témesvar. Cette race pauvre, rustique, envahissante, ne se distingue en rien des Roumains moldo-valaques et bessarabiens, avec lesquels elle forme une nation compacte de sept à huit millions d'hommes. Sa langue descend du latin comme la nôtre, mais elle a accepté un grand nombre de racines slaves, que d'ailleurs elle rejette peu à peu pour les remplacer par des racines latines. Par une tendance naturelle, elle revient de plus en plus à sa principale origine, comme le fit par exemple l'espagnol, qui, après la défaite des Maures, se débarrassa d'un grand nombre de mots arabes.
Les 600000 Italiens peuplent le sud du Tirol, dont ils chassent la langue allemande qui recule insensiblement vers le nord, en remontant l'Adige, et qui finira par être repoussée jusqu'au faîte entre Pô et Danube. Ils vivent aussi dans la vallée de l'Isonzo, fleuve qui va du Trigjav au golfe de Trieste, sur le littoral de l'Istrie, et sur la côte de la Dalmatie. Dans cette dernière province, que l'Italie réclame comme sienne , il n'y a que 20 000 Italiens sur 400 000 habitants.
Les 20 000 Ladins et Roumanches, reste d'un peuple qui remplit jadis une grande partie du Tirol et de la Suisse orientale, n'occupent plus que certaines vallées retirées, rapidement envahies maintenant par la langue germanique. Leur idiome est une espèce de dialecte néolatin fort rapproché de nos patois du midi. Il disparaîtra bientôt sans laisser derrière lui de chef-d'œuvre , il mourra tout entier, mais le peuple qui le parlait n'aura cessé de vivre qu'en apparence ; il n'aura point été détruit, seulement de proche en proche il aura préféré la langue
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des villes civilisées de son voisinage à celle de son propre foyer.
Par un phénoraène étrange, notable surtout en Hongrie, dans la Transylvanie, dans le Banat et les Confins Militaires, les langues et les nations se pénètrent très -peu en Autriche. Ce n'est pas là qu'on voit un peuple sortir par fermentation d'un mélange d'ennemis, avec un même langage, une même âme, un même esprit sous des traits divers : il y a, notamment dans l'orient du pays, telle contrée où des Hongrois, des Slaves, des Roumains vivent côte à côte depuis des siècles sans avoir rien abandonné de leurs dialectes, de leurs usages, de leurs amitiés et de leurs haines. Souvent deux, trois, quatre communes limitrophes sont aussi étrangères l'une à l'autre que si la mer, de hautes montagnes ou des centaines de lieues les séparaient.
Les Slovaques, les Jougo-Slaves et les Allemands y passent plus souvent à une nationalité étrangère que les Roumains, les Ruthènes et les Magyares. Au commencement du siècle, la capitale de la Transylvanie, Kolosvar, (la Klausenburg des Allemands), était essentiellement germaine; aujourd'hui c'est la capitale des Hongrois transylvains; les noms allemands y dominent encore, mais ceux qui les portent parlent hongrois et se considèrent comme Magyares. On en pourrait dire autant d'autres villes et d'une quantité de villages devenus hongrois, roumains ou slovaques. Dans le banat de Témesvar et dans les Confins Militaires, les Serbes plient rapidement devant les Roumains.
On a recensé en Autriche 27 millions de catholiques, 3 à 4f millions de protestants, presque autant de grecs, et 1 100 000 à i 200 000 Israélites.
Clsleithanle et TransSetthanie. — Avant la guerre de 1866, l'empire se divisait en pays faisant partie de
la confédération Germanique et en pays non allemands. Maintenant il comprend les pays cisleithans et les pays transleithans, c'est-à-dire ceux qui sont situés en amont ou en aval de la Leitha, petit affluent du Danube qui coule au-dessous de Vienne. Ces noms ayant été donnés par les gens de la capitale, la contrée en deçà de la Leitha est naturellement celle d'amont. Les pays cisleithans s'appellent plus simplement Autriche, les pays transleithans, Hongrie : d'où, pour l'ensemble de l'empire, le nom officiel actuel d'Autriche-Hongrie ou Austro-Hongrie. Ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux parties du Royaume de l'Est — c'est là ce que signifie le mot allemand dont nous avons fait Autriche — il n'y a d'union sincère entre les nations. Au-dessus comme au-dessous de la Leitha, les peuples sont plus désireux de se séparer que de se resserrer, et de se soumettre, en amont à la prépondérance allemande, en aval à la prépondérance magyare.
La Ciftieithanie OU Autriche comprend quatorze pays :
L'Autriche au-dessous de l'Eims ou Basse-Autriche, sur le Danube, province toute allemande ;
L'Autriche au-dessus de l'Enns , ou Haute-Autriche, sur le Danube, province toute allemande ;
La Styrie, que les Allemands appellent Steiermark, sur la Drave et son affluent la Mur, province plus allemande que jougo-slave;
La Carniole ou Krain, en partie terre de Carst, sur la Save supérieure, pays slovène, c'est-à-dire jougo-slave ;
L'Istrie, presqu'île embrassée par deux golfes de l'Adriatique, terre de Carst, sauf un étroit littoral, pays jougoslave avec éléments italiens sur la côte ;
La Dalmatie, baignée par l'Adriatique, province jougoslave, avec éléments italiens sur le littoral et dans les îles;
La Carinthie, sur la Drave supérieure, province plus allemande que jougo-slave ;
Le pays de Salzbourg, dans le bassin de Tlnn, province exclusiveiîient allemande ;
Le Tirol et le Yorarlberg, sur l'inn et le Rhin au nord, sur l'Adige au sud, province allemande au septentrion, italienne au midi, ladine dans quelques vallées de Tintérieur ;
La Bohême, sur TElbe, province slave pour les deux tiers, allemande pour l'autre tiers ;
La Moravie, sur la Morava, tributaire du Danube, pays slave pour plus des deux tiers, allemand pour le reste;
La Silésie autrichienne, sur la Visla et sur TOder naissants, pays polonais, avec éléments allemands; '
La Galicie, sur la Vistule, le Dniester et le Prouth, pays slave avec nombreux éléments juifs ;
La Bukovine, sur le Prouth, le Séreth et la Moldava (bassin du Danube), province slave au nord, roumaine au midi, sept fois plus peuplée que lors de son annexion à l'Autriche, il y a cent un ans (1775) : annexion à peu près aussi honorable que le partage de la Pologne.
Ces quatorze pays ont ensemble 50 millions d'hectares, avec 20 400 000 âmes.
La Transleithanie OU Hongrie Comprend cinq pays :
La Hongrie propre, sur le Danube, la Waag, la Tisza et ses affluents, habitée par presque tourtes les races de l'empire. Magyares, Slovaques, Ruthènes, Polonais, Roumains, Slaves du Sud, Allemands, Juifs, etc.;
La Transylvanie, dans les Carpates, sur le Szamos, le Maros et l'Oit, pays avant tout roumain, puis magyare et szekler, en dernier lieu allemand ;
La Croatie et l'Esclavonie , sur la Drave et la Save , pays essentiellement jougo-slave ;
Les Confins Militaires, district presque entièrement de langue jougo-slave, très-étroit comme très-allongé, sur la rive gauche de la Save, en face de la Bosnie et de la Servie, provinces turques. Tout récemment encore, les habitants des Confins Militaires, soldats laboureurs, étaient divisés en neuf régiments institués jadis pour défendre
la frontière chi^étienne contre les Turcs mécréants, alors la terreur de l'Europe. Aujourd'hui que le grand sultan a perdu sa force, les neuf régiments des Confins et les trois régiments du Banat de Témesvar — ceux-ci dépendant de la Hongrie propre — peuvent quitter sans danger le sabre pour la charrue. C'est ce qu'ils font, et cet immense camp dont les soldats vivaient en famille prend les allures paisibles des autres contrées de l'empire.
Ces cinq pays ont ensemble près de 32 millions et demi d'hectares avec 15 500 000 habitants.
¥iiies. — L'empire d'Autriche n'a pas plus de trois villes supérieures à cent mille âmes.
Vienne, en allemand Wien, la capitale de l'empire , a 834)000 habitants, dont un quart au moins sont des Slaves ou des Hongrois. Elle est située au pied des derniers renflements des Alpes, en vue des Carpates, à 146 mètres d'altitude, près de la limite entre les Allemands et les populations slaves et hongroises. 11 y a peu d'années, le Danube courait en bras capricieux dans sa plaine, mais on a régularisé ce grand fleuve et versé toutes ses branches dans un lit de 900 mètres de largeur calculé pour être et demeurer navigable. Reste à savoir si le Danube obéira longtemps aux ingénieurs : il baisse insensiblement par suite de la déforestation, il a des ciiies plus soudaines, et il sera difficile de le tenir dans une règle durable. Vienne se compose d'une vieille ville et de trente et quelques faubourgs faisant cercle autour d'un glacis de 300 à 4fOO mètres de largeur. Les édifices historiques, les églises, les palais où s'administre l'empire se pressent dans l'ancien quartier, siège de la cour et de la noblesse, centre d'un prodigieux mouvement de voitures.
La grandeur de Pesth (200 000 hab.) date de ce siècle. Capitale de la Hongrie et sa ville la plus importante, Pesth se relie, au-dessus du Danube, par un pont sus-
pendu de près de 500 mètres, à Ofen ou Bude (55 000 hab.), qui fut la principale cité et la forteresse des Magyares. — Debreczin, la ville nationale des Hongrois, en même temps que le séjour favori des Bohémiens, n'a pas 50 000 âmes ; sur le steppe aride, les maisons de ce village immense forment un labyrinthe de rues où la poussière de Tété succède aux boues de l'hiver et du printemps. — Sans compter Peslh et Ofen, il y a deux villes hongroises plus peuplées que Debreczin : Szegedin (70 000 hab.), près du confluent de la Tisza et du Maros, et Szabadka ou Maria-Theresiopel (56 000 hab.), dans le steppe entre Tisza et Danube.
Prague (186 000 hab.), la Praha des Tchèques, admirablement située et riche en nobles monuments, fut un moment la ville savante de l'Eiu'ope. Au commencement du quinzième siècle, deux cents docteurs y enseignaient dans une université suivie par plus de trente mille étudiants. Alors, dit-on, le clocher de sa cathédrale avait 169 mètres de haut. Prague, bâtie à 300 mètres au-dessus des mers, trempe ses pieds dans la Vltava, large rivière brunâtre que franchit un pont de près de 600 mètres. C'est la capitale de la Bohême, cette région si importante par la lutte acharnée que l'élément allemand y livre à l'élément autochthone, aux Tchèques, la famille la plus civilisée de toutes celles qui poussent de la souche slave, les Polonais mêmes et les Russes compris.
Parmi lèb grandes villes autrichiennes qui ne renferment pas 100 000 âmes, deux n'ont qu'une importance secondaire, Gratz et Brûnn ; la troisième, Lvov, commande à la Galicie ; la quatrième, Cracovie, régna sur la Pologne ; la cinquième, Trieste, est le grand port maritime de l'Autriche.
Gratz (81000 hab.), borde la Mur, tributaire de la Drave, en Styrie.
Biiinn (75 000 hab.), en Moravie, occupe la vallée d'un sous-affluent de la Morava.
Lvov, appelée aussi Léopol ou Lemberg, a 87 000 habi-
tants, dont un tiers de Juifs. Elle s'élève en terre ruthène, près de la frontière de la langue polonaise, non loin de la ligne de partage entre la Visla et le Dniester; elle domine sur deux petites nations, mais ces deux nations sont slaves et l'antipathie de jour en jour plus prononcée entre les Polonais de la Visla et les Ruthènes du Dniester n'est au fond qu'une brouille de famille.
Cracovie, sur la haute Visla, appartient comme Lvov à la Galicie ; mais si Lvov est surtout ruthène, Cracovie n'est que polonaise. Elle eut jusqu'à cent mille $mes quand elle gouvernait la Pologne.
Trieste (70 000 hab., 4f000 seulement au commencement du dix-huitième siècle) est bâtie sur l'Adriatique, au pied du Carst. Elle a hérité de Venise : la langue italienne, les mœurs de l'Italie y régnent, et cette ville n'a rien de slave ni d'allemand.
L'Escaut, la iHense. — La Belgique entretient plus de 5 millions d'hommes sur un peu moins de 3 millions d'hectares; on y compte 175 habitants par kilomètre carré, contre 68 seulement en France.
La Belgique n'est pas l'héritage d'une seule et même nation : deux peuples différents de langue y vivent sous la même loi dans deux pays différents de nature. Les Flamands y habitent sur l'Escaut, les Wallons ou Français sur la Meuse.
L'Escaut, appelé en langue flamande Schelde, vient de la France, mais quand il quitte ce pays pour les campagnes belges ce n'est encore qu'une rivière de 20 mètres de largeur, quoiqu'elle ait déjà parcouru plus de 100 kilomètres. En Belgique, il devient énorme, mais seulement
en apparence, car sa largeur, qui lui donne l'aspect d*un des grands fleuves du monde, ne lui vient point de la valeur de ses affluents ; toute son ampleur tient au travail de la mer, dont le flux et le reflux ont facilement labouré les terres molles de la Flandre et fait un lit immense à TEscaut. Large de 40 mètres à Gand, de 100 à Termonde, TEscaut a de 550 à 700 mètres devant Anvers , 1200 lorsqu'il passe en Hollande pour se partager presque aussitôt en deux bras : l'Escaut occidental ou Hont, qui disparait dans la mer du Nord à Flessingue, et l'Escaut oriental, qui communique avec la Meuse. Sur 400 kilomètres de cours, l'Escaut en a 235 en Belgique. Son bassin couvre environ 3250000 hectares tant en France qu'en Belgique, et son module ou débit moyen est de 92 mètres cubes par seconde.
Bien moins large que le limoneux Escaut entre ses digues, mais en réalité beaucoup plus abondante, la Meuse, en wallon Mouse, ne serpente point dans des plaines aussi banales. Quand elle passe de France en Belgique, elle a quatre fois la largeur du fleuve d'Anvers à son entrée dans le royaume, environ 80 mètres : ce qui est peu de chose pour une rivière qui a déjà fait un chemin de 460 kilomètres. De la France à la Hollande, par Namur et Liège, la Meuse double à peu près d'ampleur et triple presque de volume. Toutefois, malgré sa longueur totale de 1000 kilomètres, c'est un cours d'eau sans grande abondance, qui prend injustement au Rhin le nom que les divers bras de ce fleuve puissant devraient garder jusqu'à la mer du Nord. D'ailleurs, la Meuse diminue d'année en année : le déboisement graduel de son bassin lui donne des allures de plus en plus irrégulières; ses eaux claires baissent plus qu'autrefois dans la saison sèche, et ses inondations sont plus soudaines, plus terribles, plus fréquentes. Aux eaux basses (non à l'étiage extrême), elle roule environ 85 mètres cubes par seconde à Liège.
Belffiqtne flamande Si du champ fatal de Waterloo
BELGIQUE. âlO
on tire deux lignes, Tune à Test vers le lieu où la Meuse sort de Belgique entre Liège et Maëstricht, l'autre à l'ouest vers l'endroit où la Lys, notable affluent de l'Escaut, pénètre dans le territoire belge, on divise le royaume en deux régions : au nord, cinq provinces peuplées de Flamands, au sud, quatre provinces peuplées de Wallons.
Dans une étendue à peu près égale à celle du pays wallon, le pays flamand a plus d'habitants et aussi plus de richesses ; sur les cinq millions de Belges, il en
Bords de la Meuse.
réclame près de trois, répartis sur la Flandre occidentale, la Flandre orientale, la plus grande part du Brabant, le Limbourg et la province d'Anvers. Il va des plages de sable de la mer du Nord, du delta de l'Escaut, des bruyères de la Campine aux collines wallonnes et au département du Nord, pays français où les Flamands ont un peu plus
de 150 000 « frères quant à l'idiome » dans les arrondissements de Dunkerque et d'Hazebrouck. — De ce côté-là le parler flamand recule rapidement devant le français ; à chaque génération il perd un certain nombre de villes et de villages avec les champs qui les entourent ; au moyen âge il allait jusqu'à Boulogne et jusqu'à Arras.
La terre flamande se ressemble partout : cette campagne plate, merveilleusement travaillée, fut autrefois (avec la Zélande, pays hollandais) l'immense « forêt sans pitié » des Romains ; mais il n'y a plus guère de forêts en Flandi'e et en Zélande. Le sol, sablonneux le plus souvent, naturellement aride si l'homme le laissait à lui-même, bornerait sa fécondité à produire des bois, des bruyères, des herbes de dunes et de marais ; mais la patience flamande a refait ce terroir ingrat à force de dessèchements, d'endiguements, d'amendements calcaires et d'irrigations. Le petit peuple de Flandre a de tout temps beaucoup travaillé, beaucoup osé, beaucoup inventé ; la vie communale, l'agriculture prudente, l'industrie, la richesse privée et publique y ont prospéré de bonne heure. Dans les derniers siècles du moyen âge, la Flandre était la contrée la mieux cultivée, la plus industrieuse, la plus opulente du monde, peut-être aussi la plus libre, et avec l'Italie la plus féconde en artistes. Un moment Gand, aujourd'hui cité de troisième grandeur, fut, après Constantinople, la première ville en Europe.
Maintenant encore cette contrée tient tête à l'Angleterre elle-même par ses sages cultures, le nombre, l'importance et l'activité de ses usines ; et si elle lui est inférieure par le moindre développement des choses de la mer, elle a su tirer un tel parti de son sol et de l'esprit mgénieux de ses habitants, qu'elle supporte une population plus dense : habitée comme la Flandre orientale, l'Angleterre propre aurait plus de 40 millions d'âmes, et la France 155 millions. Dans cette province, dans le Bi'abant, dans la Flandre occidentale, les villes touchent par leurs faubourgs à d'énormes villages qui se poursuivent
le long d'une route jusqu'aux premières demeures d'une autre cité populeuse.
Des champs cultivés comme des jardins, et où pas un lambeau de sol n'est perdu ; de vieilles villes fières de leurs monuments, de leurs tableaux de maîtres, de leurs colossales manufactures ; de longs villages en briques ; des cheminées fumantes; beaucoup de canaux navigables ; des dunes sur le rivage de la mer du Nord, des landes près de la frontière, telle est la Belgique flamande, campagne lourdement banale, usine infinie, faubourg qui toujours recommence.
Elle est laide, mais la nature y est prodigue de tout, hors de soleil, la vie sociale très-dé veloppée, et il y fait bon vivre pour le riche. Comme en tout pays grandement manufacturier sur lequel pèse un froid humide et maussade, la vie y est dure au pauvre : elle y est faite de beaucoup de soucis, de trop de travail, de mauvais air, de peu de soleil, de peu de sommeil et de peu d'aliments; elle y est traversée d'ivresses, de chômages ôtant le pain de la bouche, et de grèves aussi depuis quelques années. La mort y fait une belle moisson, surtout dans les régions maremmatiques, et les provinces flamandes ont 90 morts pour 100 naissances, les wallonnes 70 seulement.
De même que le hollandais, dont il diffère à peine, le parler flamand manque de douceur, d'harmonie franche et pleine, de finesse d'accent ; en revanche il est riche, expressif, propre aux vers. Tous les Flamands sont catholiques.
Belgique wallonne. — Le pays vvrallon , bien plus ondulé que le flamand, montre de vraies campagnes, des bois, des hautes fagnes ou plateaux boueux, des collines, des montagnes qui se relient aux Ardennes françaises et dont l'ensemble porte à 163 mètres l'altitude moyenne de la Belgique, qui sans cela serait des moins considérables. L'aridité des Ardennes belges, leurs landes, leurs marais, leurs bois sombres et froids contrastent, à quelques lieues
de distance, avec la platitude insupportable des Flandres. La hauteur de ces massifs sauvages est médiocre ; leur point culminant, voisin de Spa, autrefois ville de jeux plus encore que de bains, la Baraque Michel, s'élève à 680 mètres seulement ; mais presque toutes leurs vallées sont
Namur.
charmantes, et quelques-unes ont de la grandeur : ainsi les vallées de la Meuse et de la Semoy, d'elles de TOuilhe, de l'Amblève, de la Yesdre, et celle de la Lesse, dont la rivière s'égare dans Tobscurité de la caverne de Hah.
Quatre provinces foraient la Belgique wallonne : le Hainaut, Namur, Liège et le Luxembourg, auxquels il faut ajouter le tiers méridional du Brabant.
Dans la plupart de leurs districts, l'élément industriel, qui a tant de prépondérance dans les Flandres, cède le pas
Hôtel de Ville de Bruxelles.
à rélément agricole. En Wallonie, les villes sont moins nombreuses, les manufactures plus rares, et le peuple moins serré d*un tiei*s, puisqu'à surface égale la terre wallonne n'a que deux millions d'habitants, et la terre flamande trois. Le sol n'y a pas la même fécondité, ni le climat la même douceur, mais les coteaux de cette région couvrent de puissants amas de houille, du fer, des métaux, et les Belges du sud en ont aussi largement profité que les Belges du nord de l'excellence de leurs alluvions : si la Flandre est le Manchester du continent, la contrée de Mons et Charleroi en est le Newcastle, et Liège le Birmingham.
De même que les Belges flamands sont en réalité des Hollandais, ou si l'on veut des Bas-Allemands, les Belges wallons sont tout simplement des Français, qui dans les villes parlent notre langue, et dans la campagne usent de dialectes français tels que le hennuyer dans le Hainaut et le liégeois dans le pays de Liège.
Sur les 5100 000 habitants de la Belgique, plus de 2 500 000 ne connaissent que le flamand, et 2 "lOO 000 ne parlent que le wallon ou le français. Plus de 300 000 (surtout à Bruxelles et dans les grandes villes des Flandres) usent à la fois des deux langues. 35 000 hommes parlent allemand, principalement dans le Luxembourg, 20 000 finançais et allemand.
Les deux nationalités ne s'aiment point. La jeune littérature flamande, qui aspire à détacher les Flandres de tout ce qui rappelle le wallon, et qui penche vers l'Allemagne à force de vouloir s'éloigner de la France, a, pour ainsi dire, pris comme devise : Wat walsch, dat is fcUsch^ sla dod! « Ce qui est wallon est faux, tue-le ! » Flamands et Wallons ont pourtant un lien commun, celui d'une même religion, qui est le catholicisme.
¥iiies. — La Belgique a quatre villes au-dessus de cent mille âmes.
Par son nombre d'hommes, son impoitance dispropor-
tionnèe, sa situation au nord du pays, et jusque par le nom de sa petite rivière, la Senne, qui s'appelle, à l'orthographe près, conune le fleuve de Lutèce, Brturelles est le Paris de la Belgique. Ainsi que le pays qu'elle admi- . nistre, elle héberge deux nationalités: la ville haute, quartier officiel et policé, parle français, la ville basse préfère le flamand. Bruxelles a 196 000 habitants sans ses faubourgs, 514 000 faubourgs compris.
Anvers, en flamand Aniwerpen, compta jusqu'à 200 000 hommes dans ses murs : c'était alors, vers 1500, la première ville manufacturière de l'Europe. De nos jours, elle a 127 000 habitants. Située sur l'Escaut, assez profond pour recevoir 'les grands navires, vei*s l'endroit où le fleuve devient estuaire, Anvers est le grand port de commerce, la place d'armes de la Belgique et le dernier refuge de son armée en cas d'invasion.
Gand, en flamand Gent (121 000 hab.), au confluent de TEscaut et de la Lys, occupe 25 îles unies par 300 ponts. Elle reçoit, grâce "à un canal, les vaisseaux d'un tirant de 6 mètres. Comme Anvers, elle fut plus grande.
Liège (100 000 hab.) est bâtie au confluent de la Meuse et de l'Ourthe, channante rivière luxembourgeoise. Ses ouvriers forgent le fer et travaillent les métaux sous toutes les formes.
Non loin de Bruxelles, Louvain (en flamand Leuven), ville savante, et Malines (en flamand Mechelen), ville épiscopale, sont deux cités déchues. Louvain eut 200 000 habitants (aujourd'hui 32 000) et 6 000 étudiants dans son université (600 aujourd'hui). Une autre ville que le temps a diminuée, Bruges, en flamand Brugge, borde un canal praticable aux grands navires, à 13 kilomètres de la mer du Nord. Elle contient 50 000 habitants, quatre fois moins qu'au quinzième siècle, époque de sa plus prospère industrie.
GÉOGB. BBCLUf. — I. 15
S2d GEOGRAPHIE.
liC ZolderBée. — Sur un peu moins de 5 500 000 hectares, la Hollande renfermé plus de 3 600 000 habitants, 112 par kilomètre carré : à ce taux, la France dépasserait 60 millions d'hommes. Hollande n'est pas le vrai nom de la contrée, mais celui de sa province la plus importante, nom qui à la longue a envahi tout le royaume. I^éerlande^ terme hollandais qui a la même signification que le mol français de Pays-Bas, devrait, à l'exclusion de tout autre, désigner la plus plate contrée de l'Europe; mais l'usage ne l'a pas voulu.
Près de la mer du Nord, derrière un rivage de dunes flanqué d'îles sablonneuses, il y avait jadis un lac aux rives basses, lorsque, en l'an 1225, l'Océan s'enfla : il balaya la dune, envahit le lac, l'agrandit; et quand il se retira le lac était un bras de mer, le Zuiderzée, mot à mot le lac ou la mer du Sud. Cinq ans après, nouvelle et terrible colère des flots, qui engloutirent 100 000 hommes en Frise. En 1287, la mer leva un nouveau tribut, de 80 000 hommes cette fois, tout autour de ce golfe du Zuiderzée, vieux alors de soixante-deux années.
Hollande aliuTlale. — C'est à l'est, au micti, à l'ouest de ce Zuiderzée, grand d'environ 300 QOO hectares, que s'étendent les terres amphibies, les alluvions, les sables de la Hollande, travereés à l'orient par des rivières médiocres, au sud par le Rijn ou Rhin et la Haas ou Meuse.
A peine arrivé en Hollande, le Rhin, large et paisible entre des bords plats, se dédouble : le bras de gauche, le Waal, entraine près des sept dixièmes de l'eau du fleuve; il Be joint à la Meuse et mêle les nombreux chenaux de son
delta à ceux du delta de l'Escaut. Le bras de droite, le Leck, se bifurque plusieurs -fois : c'est lui qui fournit la branche à laquelle l'usage a conservé le nom de Rhin. Appelée d'abord Kromme Rijn ou Rhin tortueux, puis Oude Rijn ou Vieux-Rhin, cette rivière, si médiocre quand on la compare au noble fleuve qu'elle est censée finir, passe devant Vtrecht et devant Leyde et s'engloutit dans la mèr du Nord au septentrion de la Haye, au sud de Harlem. Et, sans le secours de l'homme, elle n'aurait même pas la force d'atteindre l'Océan : au commencement du siècle, elle s'arrêtait devant les sables littoraux; en 1806, on lui fit présent d'un canal qui lui permet d'arriver jusqu'aux vagues marines. Quant à la Meuse, ce cours d'eau dix fois inférieur au Rhin bien que presque tous les flots du Rhin se mêlent à la mer sous le nom de bouches de la Meuse, elle commence à toucher le sol néerlandais en aval de Liège, ville wallonne, en amont de Maéstricht, forteresse hollandaise.
Les deltas du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, les îles de la Zélande, à la fois dunes et marais, le pourtour du Zuiderzée, la côte frisonne jusqu'à la frontière d'Allemagne, seraient presque partout submergés à mer haute si les Hollandais n'avaient opposé à l'Océan des digues qui sont les chefs-d'œuvre de la volonté. Une fois délivrées, par des gracht ou canaux, des eaux qui les noient, les terres basses ou polders se couvrent de moissons. La Hollande inférieure serait un marais coupé de golfes ^t de lagunes; mais les Hollandais, qui gagnent trois hectares par jour sur l'Océan, ont voulu qu'elle fût un jardin : jardin d'ailleurs toujours à la veille d'être englouti ; la mer y fait en moyenne une grande irruption tous les sept ans^
Sans doute la Néerlande est monotone, mais d'une monotonie gaie. Aussi loin que va le regard, jusqu'aux dernières teintes de l'horizon, on n'y voit que prairies et cultures défendues par des digues, chenaux de dessèchement, canaux de grande et de petite navigation.
Ces canaux, artères d'un commerce immense, sont cou--
m GÉOGRAPHIE.
verts de vaisseaux, de grandes barques dont les mâts étminent quand de loin on les voit se promener au milieu des champs de tabac, de lin, de chanvre et de houblon. Certaines parties du pays ressemblent à un damier, tant il y a de ces canaux, depuis le fossé qu'enjambe un enfant jusqu'aux larges voies où voguent les navires. Mais le sage Néerlandais n'a pas seulement réparti les eaux ; il distribue aussi les vents, et de tous côtés tournent les ailes de moulins à vent en bois : les uns font de la farine, les autres versent dans les gracht l'eau des champs et des prairies du damier.
Les routes, les plus charmantes du monde, sont faites de klinkers, c'est-à-dire de briques où retentit la roue des chars ; elles sont bordées de gazons , ombragées de chênes, d'ormeaux, de hêtres, de tilleuls, de saules; el à leur extrémité pointent les clochers de villes que leurs troupeaux de vaches laitières, leur commerce, leur industrie, la navigation, la grande pêche, ont faites riches depuis des siècles; elles passent devant des villages gais, des feraies luisantes de propreté, entourées de jardins avec un grand luxe de fleurs. Le flegmatique Hollandais est connu pour soigner les tulipes, la jacinthe, la jonquille avec une espèce de frénésie; depuis que la Hollande a quelque loisir, depuis qu'elle a moins à craindre de l'Océan et qu'elle ne se bat plus sur terre et sur mer, soit pour la liberté, soit pour une prépondérance vaine, c'est à la culture des fleurs que les fils des vainqueui"s de l'Espagne et de l'Angleterre ont voué une partie de leur passion, comme d'autres peuples au jeu, aux exercices athlétiques ou aux combats de taureaux.
Ces campagnes audacieusement enlevées â l'Océan, vaillamment gardées contre lui, sagement aménagées, minutieusement soignées , montrent leur opulence dans la Zélande, la Hollande méridionale, la Hollande septentrionale et la Frise. Dans cette dernière et dans les deux Hollandes, le sol humide a pour parure, sous des soleils tamisés, les plus vertes de ces prairies sans fin qui occupent près
PI
de 1 400 000 hectares dans la Néerlande, au delà des deux cinquièmes de tout le territoire.
Hollande sablonneuse et tourbeuse. — Dans- les terrains méridionaux qui continuent la Campine belge et dans les provinces limitrophes de l'Allemagne, c'està-dire sur de larges cantons du Brabant hollandais, du Limbourg hollandais, de la Gueldre, du Haut-Yssel, de la Drentlie, de la Frise et de la Groningue, les habitants ne fourmillent point comme dans la région du Rhin, de la Meuse et du Zuiderzée. Sur 1 700 000 hectares (plus de la moitié du royaume) le sol s'y partage entre les hooge veenen ou tourbières et les terrains sablonneux.
Les hooge veenen^ sans autres êtres vivants que le vanneau et la poule d'eau, s'étendent surtout le long de la frontière allemande; et le Hanovre, contrée germaine, a sa bonne part de la plus grande d'entre elles, qui est le marais de Bourtange. Par des travaux qui demandent autant d'exactitude persévérante que l'établissement des digues marines, de ces tourbes on fait des ftekn^ enclos bordés de canaux, cultivés ou plantés d'arbres. 11 y a des fehn peuplés de 10 000 habitants. De beaucoup on retire seulement la tourbe, dans beaucoup on la brûle pour obtenir des cendres fertiles où l'on sème du sarrasin. Quand le marais brûle, a dit un poète, toute l'Allemagne le sent. Dans cette partie de la Hollande et dans le Hanovre, en certaines saisons, les paysans mettent à la fois le feu à des milliers de champs de tourbe ; l'incendie, ou plutôt la lente combustion sous la cendre dure des semaines; des mois; un immense nuage de fumée s'élève et le vent du nord-ouest le pousse par-dessus toute la Germanie jusqu'aux plaines de la Hongrie et de la Pologne.
Aux hooge veenen se lient des champs stériles, des brandes plaites où la patience hollandaise fait venir des moissons et où le domaine du désert se restreint de semaille en semaille. Les sillons s'y allongent avec les essch^ champs de culture qu'élèvent insensiblement, d'année en
année, des mottes de bruyères qui ont passé par l'étable et qui sei*vent d'engrais. Des villages, des forêts, des pins sylvestres, des menhirs et des dolmens de granit rouge sauvent de trop de monotonie, mais non de trop de mélancolie, cette région des brandes néerlandaises.
lies Hollandais, leur langue. — Les Hollandais passent justement pour lourds, mais leur lutte de toutes les minutes contre le flot qui gronde à leurs portes et le marais qui tremble sous leurs pas leur a incrusté la persévérance, un courage calme, de grandes facultés d'observation. Au dix-septième siècle, toute petite qu'elle est, la Hollande, grâce à ces qualités, domina l'Océan, fonda New-York et faillit devenir la souche de la nation puissante qui peuple aujourd'hui l'Amérique du Nord. Elle tint aussi dans ses mains victorieuses .la rive éblouissante qui est aujourd'hui la Beiramar du Brésil. Quand la prépondérance navale leur fut arrachée par les Anglais, ces « roulierâ de la mer » se replièrent sur leurs deltas : là, le peuple aquatique diminue peu à peu ses marais, pompe ses lacs pour en faire des polders, assainit et fertilise ses landes.
La langue hollandaise, expressive, riche, poétique, mais sourde et dure, se parle hors de Hollande chez les 56 000 Européens et chez quelques indigènes de Java et des autres îles de la Sonde qui relèvent de la Hollande ; chez les Nègres et chez les Blancs de diverses Antilles, de la Guyanne hollandaise et d'une partie de la Guyenne anglaise ; enfin dans l'Afrique australe, chez les 150 000 Boers ou paysans du cap de Bonne-Espérance, du Natal, des deux républiques d'Orange et du Transvaal ; et à côté de ces Boers, un nombre au moins égal d'hommes de race « africaine, » desCafres, desHottentots, des métis Bastord.s,jargonnent le néerlandais austral, qui, du moins dans la bouche de ces cuivrés, n'est pas le hollandais littéraire. Sans la prise du Cap par les Anglais au com-
mencement de notre siècle, le parler des Nederduitschs, ayant devant lui la moitié d'un continent, serait devenu l'une des grandes langues de notre Planète. Le flamand, idiome presque identique au hollandais, est la langue de près de 3 millions d'hommes dans le nord de la Belgique, et en France dans les deux arrondissements de Dunkerque et d'Hazebrouck.
Dans la Frise, en tirant sur la Basse Allemagne, dont la Hollande, au fond, n'est qu'une province émancipée, les Frisons parlent un dialecte bas-allemand fort rapproché de l'anglais : on va jusqu'à dire que leur patois offre peu de difficultés au Northumberlandais qui débarque sur leur côte, et qu'au bout de quelques jours cet Anglais du nord comprend la langue du Frison, et celui-ci le langage de l'Anglais du nord. Le français a longtemps été parlé dans les grandes villes par les églises qu'y formèrent, après la révocation de l'édit de Nantes, des milliers nombreux de calvinistes échappés aux persécutions de Louis XIV,
Les deux tiers des Hollandais sont protestants ; l'auti^e tiers catholique, à l'exception de soixante et quelques mille juifs.
¥iiies. — La Hollande n'a que deux villes au-dessus de cent mille âmes, et ni l'une ni l'autre des deux n'est sa capitale.
La Haye (93 000 hab.) s'appelle en hollandais 'S Gravenhaage, ou plus simplement Haage, De faibles collines séparent de la mer cette ville aimable, mais silencieuse et morte, sans autre importance que son rang de capitale d'un royaume où se discutent les intérêts des îles les plus belles de la Terre.
Amsterdam a 278 000 habitants. Il est des villes noblement assises : de leur coteau, de leur rocher, de leur montagne, de cent pieds, de mille pieds, de mille mètres de hauteur, elles regardent une plaine, une vallée, une rivière, un Océan fuir à l'horizon. Amsterdam n'est point
une de ces fières cités. Sans les digues, les élançons, les canaux, elle aurait ses rez-de-chaussée dans la mer; à certains; joiirs, quand souffle le vent d'ouest, la crête des vagues salées domine de cinq mètres et demi le niveau de ses rues. Ce fut le premier port du monde, quand la Hollande faisait cinq fois plus de commerce que TAngleteiTe, Vei^ 1650, et jusqu'au moment où le trafic des deux nations se balança, c'est-à-dire cent ans plus tard ; aujourd'hui encore elle va de pair avec les ports les pltis actifs du continent. Une centaine de canaux vaseux divisent la ville en une centaine d'îles réunies par 500 ponts, et ses 25 000 maisons reposent sur des pieux qui vont chercher la couche de sable à travei's 15 à 18 mètres de tourbe. Amsterdam ne craint plus la mer de Harlem, lac devenu polder malgré ses 21 kilomètres de longueur, ses 10 kilomètres de largeur et ses 724 millions de mètres cubes. Présage du sort qui attend le Zuiderzée lui-même : cet ancien lac est à la veille d'être en^artie pompé derrière une digue énorme qui séparera de la mer cinq milliards de mètres cubes d'eau.
Rotterdam (122 000 hab.) place très-commerçante sur un bras du Rhin-Meuse, embarque des émigrants pour l'Amérique.
Euxembonrif. — Il y a dix ans, le Luxembourg (250 000 hectares» 200 000 hab.) faisait partie de la confédération Germanique^' tout en appartenant à la Hollande. C'est ainsi que le'SleS(VigrHolstein relevait à la fois de la diète allemande- et du monarque de Copenhague et que de vastes territoires étlaient Allemagne tout en étant Autriche : organisation lourde» détruite aujourd'hui, malheureusement pour nous JMaiUtenant le Luxembourg dépend du seul roi de Hollande, mais s'administre à son gré. Compris entre la Prusse, le Luxembourg wallon et la France, il parle un patois allemand et professe le catholicisme. Sa capi-
taie, Luxembourg^ qui contient 15 000 hommes, domine, du haut d'un rocher, TAlzette, rivière du bassin de la Moselle.
Alpes suisses. — Que de Venise on remonte le Pô, puis l'Adda ou le Tessin ; que venant de la mer Noire on longe le Danube, puis l'Inn ; qu'on suive le Rhin à partir de la terne Hollande, ou le Rhône à partir de la brillante Provence, on arrive également dans un pays de très-hautes montagnes, de bassins verdoyants, de lacs profonds, d*âpres gorges où blanchissent des torrents nés dans la neige ou sortis en bouillonnant d'une arche de glace bleue. Ces montagnes se nomment les Alpes, ce pays s'appelle la Suisse, ancienne Helvétie; c'est le centre de la véritable Europe, entre la France, l'Italie et l'Allemagne, à la source d'une rivière qui va se perdre au loin dans rOrient slave et roumain.
Le Mont -Rose (4638 mètres) et le Cervin ou Matterhorn (4482 mètres), la plus noble peut-être des mon* tagnes' d'Europe, l'emportent en hauteur sur les autres cimes de la Suisse, à laquelle leur chaîne sert de frontièi^e du côté de l'Italie. Dans l'intérieur du pays, dans l'Oberland ou haut-pays bernois et valaisan, et dans les Grisons, plusieurs pics dépassent 4000 mètres : le Finsteraarhorn, l'Aletschorn, la Jungfrau, le Mœnch, le Bernina, etc.
La Suisse ne renferme donc pas la tète culminante des Alpes, car le Mont-Blanc (4810 mètres) s'élève en Savoie. Elle n'a pas non plus, comme on le croit, les premiers glaciers du Globe. Sans doute elle en renferme au moins onze cents couvrant ensemble 210 000 hectares.
c'est-à-dire le vingtième du sol helvétique, et parmi ces glaciers il en est de superbement beaux, depuis leur berceau de névé jusqu'au cintre bleuâtre d'où part le sauvage ruisseau qu'ont enfanté les gouttelettes sans nombre des fissures de la glace, le torrent froid, trouble, violent, qui bondit aussitôt en cascades sur l'escalier de
Glacier d'Alelsch.
pierres des anciennes moraines. Retenues sur le penchant de la montagne par des digues et des éperons de rochers ou par les courbes de la montagne elle-même, ces mers de glace sont tantôt semées de blocs, tantôt lisses et nues ou saupoudrées seulement de neige. Ici, elles offrent un appui solide au pied du montagnard, là elles sont au contraire dressées en ressauts, cassées en tous sens, hérissées d'aiguilles, criblées d'abîmes au fond desquels passe l'eau qui court vers] l'arche] terminale. Le plus
souvent de hautes roches les bordent, mais quelquefois» c'est une forêt, une prairie, ou même un tapis de fleurs qui s!avance jusqu'à la rive de ces fleuves pesants aux flots vitreux et compactes.
Mais si belles que soient ces rivières cristallisées, celles surtout que longent des gazons et des arbres, aucune d'elles n'a l'étendue de certains glaciers de l'Himalaya, du Groenland et des autres régions polaires, même le glacier d'Aletsch, le plus vaste de la Suisse : du pied de la Jungfrau à la source de la Massa, tributaire du Rhône, la mer de glace d'Aletsch a pourtant 23 kilomètres de longueur, 1 800 à 2 000 mètres de largeur et un peu plus de 14 000 hectares.
Les Alpes couvrant 25 millions d'hectares, la Suisse, avec ses 4 120 000 hectares , ne possède donc qu'une faible partie de « l'Acropole de l'Occident. » Et encore tout l'ouest de son territoire, de Schaffouse à Genève, appartient-il à une autre chaîne, au Jura, fait de murs calcaires dominant de près ou de loin le cours de l'Aar, les lacs de Bienne, de Neuchâtel et de Genève. Le Mont Tendre (1685 mètres), entre le Léman et la source du Doubs, rivière française un instant suisse, est le sommet le plus élevé du Jura helvétique. Bien que deux à trois fois moins élevé que les Alpes, comme le Jura porte de vastes plateaux d'une hauteur souvent considérable, il ne déprime pas trop l'altitude moyenne de la Suisse, qui est de 1300 mètres, presque le double du pays de l'Europe auquel revient le second rang pour la surrection au-dessus des mers, l'ibérie (700 mètres).
Inn, Bhin, Rhône, Tessin. — Entre le canton des Grisons, route de l'Autriche, le canton d'Uri, route de l'Allemagne, le canton du Valais, chemin de la France, et le canton du Tessin, chemin de l'Italie, le massif du Saint-Gothard est en Europe le principal toit de partage des eaux : de son arête, qui s'abaisse un moment pour former un col international, le Rhin fuit vers le nord,
le Rhône vers le sud-ouest, le Tessin vers le midi. Quant à rinn, dont le flot ne s'arrête que vis-à-vis de TAsie, il commence à quelques lieues à l'est, dans le canton des Grisons, tout près de la frontière italienne : peu considérable encore quand il quitte le territoire de la Con-
via Mala.
fédération, il ne roule en moyenne, malgré les neiges du Bernina, que 37 mètres cubes d'eau à la seconde au moment où il passe en Autriche par les gorges de Finstermùnz.
Le Rhin reçoit les eaux de plus des deux tiers de la Suisse. Il se forme dans la vallée majeure du canton des Grisons par l'alliance du Rhin Antérieur, du Rhin Médian et du Rhin Postérieur : ce dernier, le plus considérable
des trois, arrive de la haute montagne par le formidable étranglement de la Via Mala, tellement étroit que les grandes fontes de neige y font monter le torrent de plus de deux cents pieds. Au sortir des Grisons, le Rhin laisse à gauche la trouée de Sargans, dépression très-basse: là, il suffirait au courant fluvial de s'élever de quelques mètres sans être combattu par l'homme pour reprendre son ancien cours, et pour aller travereer à l'ouest les lacs de Wallenstadt et de Zurich, au lieu de se hâter vers le nord dans la direction du Bodensee.
Le Bodensee, que nous nommons en français lac de Constafice, est partagé entre la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche. Il a 54 000 hectares, près de 520 mètres de profondeur extrême, et s'il était vide, il faudrait au Rhin, tout puissant qu'est ce fleuve, vingt-cinq mois pour le remplir. DébaiTassé de ses souillures par son séjour dans le Bodensee, dont il sort avec un volume moyen de 330 mètres cubes par seconde et avec un étiage ordinaire de 124 mètres, le Rhin, fait maintenant d'eaux vertes, perce au-dessous de Schaffouse les calcaires du Jura, et tombe à Laufen par une cascade de plus de 20 mètres de hauteur, la première de l'Europe occidentale par le volume des eaux.
Entre cette cataracte et Bâle, ville ou le Rhin quitte la Suisse, débouche l'Aar qui fait plus que doubler le fleuve effrayant sautant des rochers de Laufen, car l'Aar est un immense torrent roulant à la fois les eaux des monts de Berne, d'Uri, de Claris, de Schwytz, d'Untei^walden et les claires fontaines du Jura. L'Aar commence, ainsi que le Rhin, par des torrents de glacier; elle tpmbe de 70 mètres à la cascade fameuse d'An der Handeck, se calme dans les merveilleux lacs de Brienz (3000 hectares) et de Thoun (4800 hectares) , puis se rapproche du Jura jusqu'à toucher le pied de ses escarpements. Elle reçoit la Thièle, émissaire des lacs de Neuchâtel (24 000 hectares) et de Bienne (4200 hectares), la belle Reuss, eflluent du lac de Lucerne ou des Quatre-Gantons (11335 hectares) et la
Limmat, déversoir du sombre lac de Wâllenstadt et du riant lac de Zurich (8778 hectares). Elle amène au Rhin, en eaux moyennes, 508 mètres cubes par seconde, et en temps d'étiage 208 mètres, dont 28 fournis par la Tliièle, 38 par la Limmat, 46 par la Reuss. Or, au moment de passer de Suisse en Alsace, le fleuve, qui depuis l'Aar a cependant reçu nombre de vives rivières suisses ou badoises, ne roule que 5000 mètres par seconde en grande crue, 1000 en eaux moyennes, 399 en étiage, ce qui n'est pas le double du volume de l'Aar : il en résulte qu'au confluent, la grande rivière versée par le lac de Constance devrait céder son nom à la rivière plus grande encore qu'épanchent les mers de glace du canton de Berne.
Le Rhône, l'égal, le vainqueur du Rhin quand il atteint la mer, a moins de part aux Alpes suisses, infériorité qu'il rachète par sa parenté avec les Alpes de la Savoie et du Dauphiné. Il descend d'un versant du Saint-Gotliard, et ses eaux les plus reculées sont voisines, fors l'obstacle de monts presque infranchissables, des sources de l'Aar, de la Reuss, du Rhin et du Tessin. 11 sort violemment de la voûte d'un glacier fameux, le glacier du Rhône, avec une abondance variable suivant les saisons : en hiver, quand la glace travaille moins, qu'elle passe par moins de températures diverses, qu'elle se resserre au lieu de s'étendre, de se fissurer et de se fondre, le torrent n'a point la même force qu'au mois de juillet où il fuit du glacier avec 18 mètres cubes d'eau par seconde, la moitié de la Seine devant Paris dans les sécheresses exceptionnelles. Grand donc dès son premier pas, ou plutôt dès son premier bond, le Rhône descend furieusement la pente du Valais, qui vu de haut, n'est qu'une longue et profonde fêlure entre des montagnes colossales couronnées par une froidure éternelle; mais le fond de la vallée, gardé des vents et concentrant tous les rayons du soleil, est une terre comparativement chaude, réellement toi^ ride en été, assez douce dans la saison rigoureuse pour