GEOGR. REÇU S. — I
posséder de véritables villes d'hiver comme Ai^le et Bex. Le fleuve y reçoit la Massa, épanchement du glacier d'Aletsch, la Viège ou Visp, qui rassemble les vastes frimas du Mont-Rose (aussi est-elle plus considérable peutêtre que le Rhône), la Navisanche, la Borgne et la Dranse valaisane, gros torrents venus de la chaîne étincelante de glaciers qui sépare le Valais du Piémont. Grossi de toutes ces eaux louches, il passe, par le défilé de Saint-Maurice, entre la dent de Mordes et la sublime dent du Midi, et après avoir coulé sur des alluvions qu'il porta jadis dans le Léman et par lesquelles il a déjà singulièrement diminué Te lac, il arrive fougueusement dans ce merveilleux bassin d'un bleu indigo; puis aussitôt il s'amortit, et tout à coup ses flots terreux deviennent le cristal magique dont les plus charmantes résidences d'hiver de la Suisse, Montreux, Clarens, Vevey, admirent l'éternelle grâce et l'éternelle beauté.
Le Léman, qui s'appelle aussi le lac de Genève, est le plus vaste de la Suisse, en même temps que le plus agréablement beau : supérieur au Bodensee lui-même, il a près de 58 000 hectares. Le Rhône, quand il s'en échappe, n'a point autant de flots que le Rhin au seuil du lac de Constance, puisqu'il ne roule en moyenne que 270 mètres cubes d'eau par seconde, et 82 en temps d'étiage. On l'a même vu descendre à 65 mètres, mais c'est là un minimum tout à fait exceptionnel.
Le Tessin arrose une vallée très-inclinée, qui d'alpestre et froide, devient bientôt chaude et lumineuse. Au-dessous de Bellinzona, dont le nom dit assez quelle langue on parle sur les bords de ce grand torrent, il tombe dans le lac Majeur (21 427 hectares), qui commence en Suisse, pour se continuer et s'achever en Italie, après avoir englouti l'èpanchement du beau lac de Lugano (5 046 hectares), partagé comme le lac Majeur entre la terre helvétique et la terre italienne. Sorti de l'urne du Lago Maggiore à raison de 40i mètres cubes par seconde aux eaux moyennes, de 126 à l'étiage, le Tessin, désormais italien,
sépare la Lombardie du Piémont et double presque le Pô en aval de Pavie.
Climat. Quatre pays et quatre peuples. — Au recensement de 1870, la Suisse avait 2 670000 habitants, 64 par 100 hectares, moins que la France, qui en a 68, et cependant on peut la dire proportionnellement très-peuplée, car les terres arables y occupent le septième seulement du sol ; elles ne forment de grands tenants que dans le Jura et dans ce qu'on nomme la Plaine, le Plateau ou la Vallée, c'est-à-dire dans la Suisse de l'Aar ou Suisse médiane, qui va du lac de Genève au lac de Constance parallèlement au Jura, et dans le sens opposé du pied du Jura au pied des Alpes. Partout ail^ leurs, elles sont dispersées dans les évasements des vallées, à la marge des lacs, sur le bord des torrents et sur les pentes inférieures de la montagne, quand ces pentes ne se perdent pas en escarpements impossibles à dompter.
Sur les versants moyens, sur les plateaux que l'altitude ne glace pas, verdoient les pâturages semés de chalets qui ont fait de la Suisse un pays de bestiaux, de lait, de beurre et de fromage. Plus haut, se suivent les forêts d'arbres du Nord; plus haut encore, c'est le désert : à peine si quelques mousses et de petites fleurs y bravent la Sibérie des névés, à quelques lieues de ces lacs italiens où déjà croît l'olivier. Mais si la Suisse a dans le froid étemel une partie de son héritage, la France du sud-est, la Haute Italie, l'Allemagne rhénane, la Hollande, l'Autriche, la Hongrie, la Turquie, s'en réjouissent : de ces froids descendent les fleuves qui leur portent la gaîté, la beauté, la vie.
La Suisse est une confédération de vingt-deux cantons, et de trois sous-cantons, chacun maître chez lui, sous la constitution qui lui plaît (avec une tendance marquée vers la centralisation, autrement dit vers la perte des libertés locales). Ces cantons, naturellement, sont de peu
d*étendue : « Quand je secoue ma perruque, je poudre toute la République, » disait, en parlant de TÉtat de Genève, le sarcastique Arouet de Voltaire, qui de sa colline de Ferney voyait à ses pieds une partie de la Suisse et de la Savoie. Le plus grand des cantons, celui des Grisons, couvre près de 720 000 hectares ; Rhodes Intérieures, sous-canton d'Appenzell, n'a pas 16 000 hectares. Ce sont les deux extrêmes. L'aire de Berne est de 689 000 hectares, celle du Valais de 525 000. Quatre nations vivent côte à côte en Suisse.
La vraie Suisse, le nœud des Alpes, la SnUse allesMUi^, occupe tout l'est, tout le nord, tout le centre du pays, avec près de sept dixièmes de la population confédérée. Chez elle naquit l'indépendance helvétique : trois Suisses allemands, dit l'histoire, peut-être la légende, jurèrent le serment du Grutli ; les batailles de Morgarten, de Sempach, de Nçefels, furent gagnées par des volontaires de cette race, et la Suisse se forma peu à peu, par adhésions successives, autour des montagnes qu'avaient délivrées les héros de ces trois victoires. Les Suisses allemands sont au nombre de près de 1 850 000. Us passent pour amis de la liberté, ennemis des façons, intéressés, tenaces, positifs. Ils parlent, en plusieurs patois, un allemand de gosier, l'un des dialectes les plus durs de la dure famille des langues germaniques : chose très-naturelle , s'il est vrai, comme on l'affirme aujourd'hui, que les idiomes formés dans la montagne se distinguent des idiomes nés dans la plaine par l'abondance des explosions gutturales.
La Suisse française occupe en entier les trois cantons de Vaud, de Neuchâtel et de Genève; de plus, le sixième des habitants du canton de Berne (le Jura bernois)^ près des troir, quarts de celui de Fribourg et les deux tiers de celui du Valais appartiennent à la langue française : en tout plus de six cent quarante mille hommes.
un peu liurins du quart de la nation. En 1860, ils faisaient leàvingt-trois centièmes du peuple suisse, en 1870 leis vingt-Kfiuatre centièmes : pendant le même laps de tempsj^les^ Suisses de langue allemande sont descendus 4e sojxanterdix à soixante-neuf centièmes. On attribue ai^x Suisses français une intelligence sûre plus que jifompte ôt brillante, parfois de la finesse sous un air apathique, un esprit net, positif, et des goûts sérieux. Us coiûribuent pour une part relativement très-grande à l'éclat de la littérature française. Par leurs honmies et leurs écrits,,! Genève et Lausanne ont longtemps été, et sont encore à un degré moindre, les villes les plus considérables, du calvinisme.
(JiiLa Suisse italienne comprend les versants tournés wèffQ ritalie : tout le canton du Tessin et quelques vallées duîcanton des Grisons. Elle ne renferme pas même cent piïi(|uante mille personnes. Elle a dans le monde infiniment-plus d'importance qu'on ne le croirait à là voir si petite» parce qu'il en sort un nombre vraiment prodigiëufe d'émigrants qui se dispersent en tout pays. Quand l'uniçVers aura les dix milliards d'habitants qu'on lui prédit^, beaucoup de millions auront pour ancêtres des Ticir wm'partis du canton aux trois capitales. Si la Russie n'a qu'une tête, le canton du Tessin en a trois : Bellinzona, Lilgano, Locarno.
(La Suisse roumanche Contient à peine un peu plus de (piàrante mille personnes. Le pays de grandes montagnes!-où commencent l'Inn et les branches originaires du iRfe|M« était jadis exclusivement peuplé par les Roumaricfiea et les Ladins, gens parlant deux dialectes néo- Jatine^qui, à première vue, ressemblent autant à l'auver- , gn&i qki'à l'italien. 11 y a quelques siècles, on ne parlait que ces patois à Coire, dans tous les Grisons et dans une partie du Tirol ; mais, dans l'ère moderne, Roumanches et Ladins, resserrés entre deux contrées cent fois plus
m GÉOGRAPHIE.
puissantes que la leur, rAllemagne et Tltalie, n'ayant point de langue écrite, peu à peu mélangés d'ailleui's d'éléments germains, ont commencé à abandonner leur idiome pour l'allemand. C'est ainsi que de l'avant-dernier au dernier recensement décennal, le nombre des familles parlant roumanclie a diminué de cent quarante-six, soit par an quatorze à quinze sur moins de neuf mille. Aujourd'hui on ne se sert de ce langage, en Suisse, que dans l'Engadine, ou haute vallée de l'inn, et dans la plupart des gorges rhénanes du canton des Grisons.
Les Roumanches émigrent tout autant que leurs autres frères en altitude, les Savoisiens, les Auvergnats, les Galiciens ou les Kabyles. On trouve des pâtissiers, des confiseurs, des cafetiers de cette race dans toutes les villes d'Europe. Plus- d'un, ayant fait fortune, revient finir ses jours au village qui l'a vu naître. On s'étonne que dans l'âge mûr ou déjà vieux, les Roumanches quittent la France, l'Italie, la plaine douce, pour des vallées glaciales où leur souci constant semble être de se protéger contre le climat paternel par de massives demeures calfeutrées contre la bise et la neige. C'est que l'amour du montagnard pour sa montagne résiste à la séduction des soleils chauds, des pays gais et des cités molles, et jusque dans le rayonnant midi de Nice, de Naples ou d'Andalousie, le Roumanche rêve à l'Engadine, aux lacs froids, aux neiges vierges , aux forêts de mélèzes et aux fiers airolles ou pins cembro qui croissent en forêts jusque sur le rivage même des glaciers. L'Engadine, la grande vallée de l'Europe la plus élevée, est comprise entre mille et dix-huit cents mètres d'altitude; elle reste engourdie pendant plus de la moitié de l'année sous les frimas; pendant trois autres mois, le froid, mêlé de pluie, y lutte contre les premières flèches de la chaleur, et même en été, les nuits ne s'adoucissent jamais jusqu'à devenir tièdes.
Environ trois cinquièmes des Suisses professent le protestantisme, les deux autres cinquièmes le catholicisme.
¥iiies. • — La Suisse n'a pas une seule ville de cent mille âmes.
La capitale fédérale, Berne, cité de la Suisse allemande qui baigne son pied dans TAar, ne renferme que 56 000 habitants : en quoi elle le cède de beaucoup à « l'Athènes helvétique, » à Zurich, ville de sciences et de lettres assise sur la Limmat, à l'endroit où cette rivière éps^nche les eaux vertes du lac de Zurich. L'Athènes helvétique sans ses faubourgs n'enferme que 2i 000 habitants, mais avec ses faubourgs elle en contient 57 000. Une autre ville de la Suisse allemande supérieure à Berne en population, Basel, en français Bâie, l'emporte aussi pour le commerce et la richesse : cette riveraine du Rhin, au point où le fleuve fait son grand coude vers le nord, n'a que 38 000 âmes, et pourtant c'est l'une des cités les plus opulentes de l'univers. Quant à Luceme (12 000 hab.), elle se mire dans la belle Reuss, au déversoir du lac des Quatre-Cantmis, nappe de flots verts profonds de 205 mètres , emprisonnée entre les monts d'Uri , de Schwytz et d'Unterwalden d'où descendit l'indépendance de la Suisse. Le nom complet de ce lac célèbre est : lac des Quatre- Cantons-Forestiers.
Dans la Suisse française, le premier rang revient à Genève, que ses 48 000 habitants faubourgs non compris, ses 68 000 habitants y compris la banlieue, placent à la léte des villes de la confédération. Genève est bâtie au seuil du Léman. C'est là que le Rhône échappe à son lac azuré, profond de 554 mètres : il en sort par un large et merveilleux torrent bleu, si transparent qu'en le sondant du regard on en voit passer à la fois tous les flots, des courants de surface aux courants du fond, à travers des eaux de plus en plus sombres mais toujours idéalement diaphanes; tel est le Rhône genevois, pour quelques instants le plus beau des fleuves, du Léman jusqu'à l'Arve impure. Lausanne (20 000 hab.) regarde ce même Léman du haut d'une ravissante colline.
Détroit de Gibraltar. L*Earope africaine. — L'£s~
pagne couvre 50 millions d'hectares. Avec le Portugal, son complément naturel, elle foraie la péninsule Ibérique, vaste, de près de 60 millions d'hectares et élevée en moyenne de 700 à 701 mètres au-dessus des mers : sous ce rapport, l'Ibérie est le second pays de l'Europe ; elle ne le cède qu'à la Suisse, mais de beaucoup, la Suisse ayant 1300 mètres de moyenne altitude.
Large de 13 kilomètres seulement au point le plus resserré, entre Punta de Ganales et Punta Cirés, le détroit de Gibraltar fait communiquer l'Atlantique ai la Méditerranée et sépare en même temps l'Espagne du Maroc, l'Europe de l'Afrique. 11 livre passage à un courant sans lequel la Méditerranée, séchant en partie, se réduirait à une traînée de grands lacs. Le Bosphore (qui entraîne le Don, le Dnieper, le Dniester et le Danube), le Nil, le Pô, le Rhône, l'Ebre, le Jùcar, les affluents et les affluenticules envoyés par le Caucase, l'Asie Mineure, la Turquie, la Grèce, l'Italie, la France, l'Espagne et le nord de l'Afrique, versent en vain nuit et jour un immense flot d'eau douce dans l'urne de la Méditerranée, l'évaporation enlève trois fois autant d'onde à la mer qui s'épand de la roche où souffrit Prométhée jusqu'aux monts que fendit Hercule. Mais par le détroit de Gibraltar , qui n'a pas moins de 920 mètres de profondeur, le vrai Père des Eaux, l'Océan rétablit l'équilibre, et la Méditerranée n'abandonne pas le seuil de ses merveilleux rivages.
Ainsi, au sud, le détroit de Gibraltar divise l'Espagne de l'Afrique. Au nord, le pays est rattaché à la France par l'isthme de Languedoc et Gascogne, au-dessus duquel,
de l'Océan à la MéditeiTanée, se lèvent, ici noii's de forêts, là blancs de neige, les pics aigus des Pyrénées. Partout ailleurs, la mer est aux portes, Océan ou Méditerranée, excepté sur la frontière toute factice du Portugal ; aussi l'Espagne posséde-t-elle 2125 kilomètres de côtes, dont 1149 le long de la Méditerranée.
On Ta dit de tout temps avec une certaine raison, ce n'est pas le détroit de Gibraltar, mais la muraille des Pyrénées qui sépai^e l'Europe de l'Afrique. L'Espagne ressemble plus au Tell de l'Atlas qu'à la France : elle a lé même sol d'airain loin du passage des eaux courantes, les mêmes arbres dans la vallée, le steppe et la montagne, le même soleil qui fane et qui brûle (mais quand il luit sur une terre arrosée, ce ciel enflammé sourit à des jardins d'Araiide). Sur les sierras ou chaînes autres que les Pyrénées et les monts Gantabres, on se croirait dans les Kabylies de l'Atlas.
L'Espagne est moins une nation compacte qu'une réunion de peuples d'origine commune, séparés quelquefois par des déserts, et généralement par de hautes sierras dont les puertos au cols élevés sont encombrés de neige pendant une grande partie de l'année.
Plateau central t CastiUes, Manche, Estrémadure.
— Le centre, et presque la moitié de la Péninsule, appartient au plateau de Léon et Castille : plateau double, la sierra granitique de Guadarrama (2400 mètres) le divisant en plateau de Vieille-Gastille et de Léon et plateau de Nouvelle-Gastille, de Manche et d'Estrémadure.
Le plateau de la Vieille-Gastille, au nord-ouest, est compris entre 570 et 1400 mètres d'altitude. 11 s'étend au nord comme au sud du Duero, le fleuve ibérique dont le bassin est le plus vaste, et il renferme trois villes des plus célèbres, sinon des plus grandes en Espagne. Burgos^ fière de sa cathédrale, ne l'est pas moins des souvenirs du grand pourfendeur des Maures, du conquérant de Valence, le Cid Gampeador, qui battit cent fois les musul-
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inans et les fit reculer vers le sud. Bien des guerriers brillèrent dans cette mêlée de sept à huit cents ans qui commença par des batailles voisines du golfe de Gascogne et finit par la prise de Grenade, près de la Méditerranée et vis-à-vis de l'Afrique; mais de tous les hidalgos qui chassèrent les Maures vers la plage d'où ils étaient venus, aucun ne fut aussi fameux que le Cid, héros des romances populaires. Des deux autres villes notables de celte partie du Plateau, Valladolid fut capitale de TEspagne, Salamanca est l'université nationale.
" Le Duero descend de l'âpre sierra neigeuse de Urbion (2246 mètres), près de Soria, dans le pays où s'élevait Numance, la ville qui aima mieux périr que de se rendre. — Sobres, tenaces, courageux, passionnés, fanatiques, les Espagnols sont les premiers hommes du monde pour défendre une ville, maison à maison, jusqu'au dernier souffle du dernier combattant. — Ce fleuve, en Espagne, ne touche qu'à de grandes bourgades : arrivé dans la plaine de Valladolid, à i2 ou 4 5 kilomètres au sud-ouest de cette ville dont le nom est encore arabe {Blad OucUid : la ville d'Oualid), il reçoit presque en même temps le Pisuerga et l'Adaja, et double ainsi son volume, d'ailleui*s assez faible, les plateaux sur lesquels il serpente étant peu visités par les pluies. Le Pisuerga vient du nord, des Pyrénées cantabriques : c'est la rivière de Valladolid; l'Adaja- vient du sud, de monts qui s'entremêlent aux sierras de Grédos et de Guadarrama : c'est la rivière d'ivila, cité oubliée par le moyen âge dans un vallon qu'effleure le chemin de fer d'Irun à Madrid, avant d'atteindre, de ravins en ravins, de pàramos * en pdramos, les longs tunnels de la sierra de Guadarrama; son affluent, TEresma, passe devant la pittoresque et monumentale Ségovie, qui est, ainsi qu'Avila, l'un des séjours les plus frais de l'Espagne. Au-dessous de Zamora, dont le nom arabe se retrouve dans une ville naissante de notre province
* Hautes plaines froides.
d'Oran, le Duero s'augmente du charmant Esla, fait comme le Pisuerga de plusieurs torrents en éventail dont Tun baigne l'antique Léon, Cette ville triste et pauvi*e, de dix mille âmes à peine, a donné son nom à l'un des royaumes qui se sont fondus dans la monarchie madrilène, et encore aujourd'hui l'expression de Castille et Léon est un synonyme du mot Espagne. Vers le confluent de l'Esla, le fleuve entre dans un couloir profond, étroit, tortueux, désert, dont la muraille droite appartient au Portugal; la muraille gauche s'entr'ouvre pour laisser passer, d'abord le pur Tormès, venu par Salamanca de la sierra de Grédos, puis le torrent de la forteresse de Ciudad Rodrigo, l'Agueda, non moins limpide que le Tormès et non moins célébré par les poètes espagnols.
Le plateau de la Nouvelle-Castille, au centre de la presqu'île, entre la sierra de Guadarrama et la sierra Morena, porte, vers son milieu, des sierras qui le coupent en deux, les monts de Tolède et la sierra de Guadalupe. Au nord de ces chaînes, est le plateau du Tageou plateau Madrilène, au sud le plateau du Guadiana, composé de la Manche et de l'Estrémadure.
Un peu moins élevé que le précédent, le plateau de la Nouvelle-Castille renferme Madrid, tête du royaume; et l'un de ses deux fleuves, le Tage, baigne l'ancienne capitale, Tolède , qui eut 100 000 âmes, et qui est une trèscurieuse ville d'un aspect à la fois espagnol et arabe en même temps que monastique et guerrier.
Les deux plateaux sont tristes, pauvres, presque hideux. Ils sont faits de plaines grises fertiles en grains, chiches en arbres, de ^^avins sans eau, de steppes où broute le mérinos. De loin en loin quelque village dresse, entre les chaumes de la plaine ou dans les pierrailles du coteau, des maisons croulantes et qui semblent désertes; à l'horizon montent des sierras pelées, couturées par les ton*ents; en hiver c'est la neige, la glace et la fange, en été la poussière sous un soleil de plomb, et des vents violents soufflent toute l'année.
L'Espagne centrale ne fut pas toujours aussi morne; sa dégradation, sa laideur, sont choses modernes. Nous ne savons quel aspect avait ce pays sous les Romains, mais sous les Maures il était certainement mieux ombragé, mieux arrosé, plus peuplé dans diverses régions, notamment dans l'Estrémadure ; et telle plaine où passent et repassent les mérinos, malfaiteurs qui détruisent le sol en arrachant les herbes, telle vallée hantée par les seuls troupeaux de porcs, avaient alors des habitants autrement laborieux que les paysans indolents et les bergers barbares de nos jours. Le- massacre ou l'expulsion des mahométans à la suite des victoires chrétiennes ; le vide qui se fit plus tard après la découverte de rAmérique et la conquête du Mexique et du Pérou par deux Estrémaduriens dont la haute fortune attira des milliers d'hommes au delà des mers ; les ravages des mérinos transhumants qui, sous le patronage de la Mesta^ grande compagnie à monopole, tondaient deux fois par an le pays dans leur route des plaines du sud aux montagnes de Léon, puis au retour, de ces froides montagnes à ces chaudes plaines ; tout cela a dépeuplé de vastes cantons de l'Espagne médiane. Les canaux d'irrigation, abandonnés à eux-mêmes, se sont disloqués, fendus ou comblés, les norias ou puits à roue ont cessé de tourner, les champs sont devenus pâtures, et peu à peu ces pâtures, constamment détruites par les moutons et les chèvres, sont devenues les tristes despoblados de tant de hautes plaines et de tant de sierras. Une autre et grande cause de la « hideur, » si l'on ose ainsi dire, et de la pauvreté de l'Espagne centrale, c'est laliaine féroce du paysan pour le^ arbres : l'Espagnol abhorre les forêts, les bouquets de bois, les arbres de clôture même, en un mot tout ce qui a des branches et des feuilles, parce que les oiseaux y suspendent leurs nids, et de là pillent joyeusement en famille les grains de la moisson future. « Arbol^ pàjaro : » un arbre, des oiseaux, dit-il sentencieusement, et il détruit tout ce qui tend à dépasser la taille de l'arbuste
OU du buisson. Puis, une grande partie de ce pays appartient à de puissants propriétaires non résidents qui soignent peu leurs immenses estados ; ils en touchent les revenus, bien faibles d'ailleurs pour retendue des terrains. Que leur importe le reste?
Au sud-est du plateau castillan, la Manche, où Miguel Cervantes fait naître Don Quichotte, est une affreuse plaine aux ruisseaux salés. Devant Taridité de ces campagnes espagnoles, sous Taccablement tombant du ciel en rayons et montant du sol en réverbérance, on comprend la passion pour l'eau courante qui parle dans tous les poèmes de l'Orient, de la romance castillane aux psaumes hébreux et au Cantique des Cantiques.
Les deux grands fleuves du plateau de la Nouvelle- Castille sont le Tage (en espagnol, Tajo) et le Guadiana. Le Tage ne coule guère entre les « bords fleuris » des vieilles romances, mais au fond de ravins tortueux, au milieu de champs arides, saupoudrés en été d'une poussière rouge; ce ne sont que roches à pic, mornes sans arbres, herbes grillées, arbustes flétris au bord des eaux fangeuses. En aval du Pont de l'Archevêque (Puente del Arzobispo), la vallée du Tage devient tout à fait ce que les Espagnols nomment un canon, c'est-à-dire un profond étranglement. Plus on s'approche de la frontière portugaise, plus le défilé se creuse et se resserre, plus les rocs se redressent, et l'on pourrait presque franchir d'un bond ce fleuve qui s'élargit en lac à quelques lieues en aval pour donner à Lisbonne un des plus amples ports de l'univers : c'est au Saut du Bohémien (Salto del Gitano) qu'il y a le moins d'espace entre les deux rives. Le Tage roule des paillettes d'or, et les Anciens le citaient à côté du Pactole, de l'Hermus jauni par l'or, et du somptueux Gange, trésor de l'Inde.
Sur le territoire espagnol, le Tage reçoit le Jarama, l'Alberche, le Tietaretl'Alagon. Le Jarama s'unitau Tage àla lisière dujparc d'AranjueZy résidence royale; il rassemble dans son lit, d'abord le Lozoya qui fournit à Madrid un
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canal sans lequel cette ville n'aurait pas d'eau pure en été, puis le Hénarès qui passe èiAlcalà, la patrie du prince des écrivains castillans S enfin le Manzanarès dont la reine des Espagnes regarde le stérile vallon. L'Alberche contourne la sierra de Grédos ; le Tietar longe au sud cette haute chaîne de montagnes ; le clair Alagon recueille les eaux des Batuecas et des Hurdes, cirques extraordinairement déchirés où vivent, dans de misérables hameaux, des familles de sauvages comme il y en a peu en Europe. Petits, laids, hâves, maigres, vêtus de peaux ou de loques indécentes, ils habitent des tanières creusées dans le sol, en compagnie d'un âne et de quelques chèvres, au milieu d'immondices qu'ils ne prennent pas la peine d'enlever; ils dorment sur des lits de bruyères ; ils vivent en promiscuité, sans prêtres, sans médecins, sans juges, sans lois, sans mœurs, n'ayant guère avec le reste des Espagnols qu'une seule chose commune, le paiement de l'impôt. Ces pauvres gens sont passés en proverbe, et quand on veut parler d'un grossier personnage, on dit qu'il a été « criado en las Batuecas, » élevé dans les Batuecas.
C'est au-dessous du confluent de l'Alagon que le fleuve passe sous les six arches d'un pont n'ayant guère de rivaux dans le monde. Le pont d'Alcantara "sort des mains victorieuses d'un empereur d'origine espagnole : bâti sous Trajan, il a maintenant plus de 1750 ans d'âge. Dans la saison des eaux basses, la tour qui s'élève au centre com mande le Tage de 64 mètres, la hauteur de Notre-Dame; mais dans les grandes crues elle ne le domine même plus de '25 mètres. Les orages, les délaiements de neige de la plus grande partie de la INouvelle-Castille et d'une fraction de l'Estrémadure n'ont pour s'échapper vers la mer que cette gorge comprimée dans la roche, et le fleuve, pareil ici au Rhin dans la Via Mala, s'élève de plus de 40 mètres et porte alors à 55 mètres sa profondeur de 11 à i'2 mètres en étiage. Nul homme, il y a quelques années, ne
* Cervantes.
passait sur ce vieux colosse composé d'énormes granits. La guerre étrangère et la guerre civile avaient fait leur œuvre habituelle, elles avaient porté le marteau sacrilège sur ce prodigieux monument de la « paix romaine. » Les Espagnols, capables de construire aussi pour Téternité, viennent de restaurer les arches rompues ; le pont d'Alcantara porte maintenant ses visiteurs d'une rive à l'autre, et ce n'est plus en bateau que de rares passagers franchissent les eaux jaunes de ce défilé dései't.
Le Guadiana, aux bords fiévreux, ressemble au Tage en ce que ses plateaux lui fournissent peu de fontaines, sous un ciel parcimonieux en pluies. Des treize lagunes de Ruidera, étagées entre 750 et 843 mètres d'altitude, naît une rivière qui disparait plus bas dans des plaines marécageuses ; mais à 608 mètres au-dessus de la mer, près de Villarrubia, elle ressort par les fameux Ojos del Guadiana (yeux, sources du Guadiana), à raison de trois mètres cubes d'eau par seconde, puis elle serpente dans la Manche et dans le triste Campo de Calatrava. Elle entre ensuite dans l'Estrémadure et contourne la colline de Medelliriy où naquit Cortez, le conquérant du Mexique. Au dessous de Merida, ville orgueilleuse des ruines de son aqueduc romain et de son pont de 81 arches construit sous Trajan, le Guadiana baigne Badajoz, forteresse espagnole, qui du bas de sa plaine regarde Elvas, place de guerre portugaise juchée sur une haute colline du prochain horizon. C'est en Portugal que le Guadiana, de Serpa à Mértola, pénètre dans un chenal de pierre vive à peine assez large pour un ruisseau : un fleuve s'y tord pouilant, faible pendant neuf mois de l'année, mais quelquefois enflé par les orages et courant alors avec tumulte entre les rochers du Saut du Loup (Salto del Lobo).
Sur ces plateaux du centre habite le Castillan, c le Castillan grand et rare, dit le Camoëns : son destin le fit le restaurateur et le maître de l'Espagne. » Il a donné au pays sa langue littéraire, et quelques traits de son caractère au peuple espagnol* L'homme de la Manche s'appelle
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Manchego, celui de rEstrémadure Estremeno; Autour de ce plateau central rayonnent quatre autres régions, sans parler d une cinquième, qui forme le Portugal. Ces quatre régions sont : au nord la région cantabrique et la région de TEbre, à Test le pays de Valence et de Murcie, au sud l'Andalousie.
Région «antabrique t pays Basqae, Afttaries, Galiée. — Entre la Vieille-Castille et Léon au sud , et la mer de Biscaye au nord, les Monts Cantabres continuent les Pyrénées vers l'ouest, et parfois s'élancent presque aussi haut qu'elles. De leur crête jusqu'aux flots blanchissants, coulent, par de tortueuses vallées, des torrents qui ne sont plus les troubles, traînantes et tristes rivières du Plateau Central, mais des courants clairs, froids, animés, bruyants, qui arrivent à leurs cascades avec des flot^ pris à la roche, parfois aux neiges, et non pas avec les eaux lourdes dont un orage a trempé quelques versants d'argile. Cette étroite région est de ciel humide, de climat tempéré, encore çà et là boisée, fraîche, cultivée, peuplée. On la pourrait surnommer l'Espagne européenne. Elle comprend, de l'est à l'ouest, les provinces Basques, les Asturies et la Galice.
Le pays Basque a conservé en partie ses fueros (lois et droits du temps jadis) : là, dans le Guipùzcoa, la Biscaye, une partie de l'Alava et de la Navarre, vivent les anciens Ibères, les Basques, qui se nomment eux-mêmes EscuaU dunacsy gens beaux de visage, de corps, d'attitude, lestes, forts, gais, d'âme indépendante. Presque tous, un demimillion, six cent mille peut-être, parlent encore leur vieille langue, l'une des plus difficiles qu'on connaisse. h'euscuara — c'est son nom — recule, mais assez lentement, devant l'espagnol, qui peu à peu s'empare des* villes et remonte les vallées du pays Basque en partant du sud. Au temps de sa franche liberté, « ce petit peuple qui danse au haut des Pyrénées » n'avait point daigné bâtir de maisons de pierre aux parlements de ses
provinces. Les anciens de la Biscaye se réunissaient sous un chône, ceux de l'Alava, ceux du Guipiizcoa s'assemblaient également sous un arbre, et, à son ombrage, ils juraient de défendre toujours l'indépendance des Escualdunacs. Le plus célèbre de ces dômes de feuillage, celui des Bisçayens, le chêne de Guernica, est mort de vieillesse en 1811 : rejeton poussé sur place, il avait remplacé un autre arbre national, car c'est de temps immémorial que les mandataires des Basques bisçayens venaient « jurer » sous le chêne de Guernica.
Du ce chêne cassé par l'âge est sorti un rejeton nouveau, qui, devenu grand ombrage à son tour, vivra plus longtemps que le peuple dont il est un des arbres sacrés. Que peut faire, sinon disparaître, une si petite nation coupée en deux tronçons, traversée par une grande voie de fer, pressée au midi par seize millions d'Espagnols, au nord par quarante millions de Français, enfin affaiblie depuis longtemps (et aujourd'hui plus que jamais) par l'émigration vers l'Amérique du Sud? Les noms basques sont extrêmement communs au Venezuela, à Cuba, à la Plata, dans toute l'Amérique espagnole, et le sang des Escualdunacs coule dans de nombreuses familles his- • pano-américaines. Le liberlador de l'Amérique du Sud, le Vénézuélien Bolivar était un homme de lignée basque.
A l'ouest des provinces Basques, vit sur une belle côte, dans un labyrinthe de gorges, au pied d'un superbe entassement de sierras, le noble peuple des Asturies, fier d'habiter les seules montagnes espagnoles que les soldats de la djehad (la guerre sainte) ne soumirent jamais à la loi de Mahomet : non que les Maures ne les aient pas attaquées, mais ils en furent chassés par les chi'étiens après une bataille très-merveilleuse où trois cents fidèles *anéantirent trois cent mille mécréants. Cette rencontre que la légende a singulièrement embellie ne put être qu'un combat acharné entre quelques centaines, ou si l'on veut quelques milliers d'hommes, caries défilés de Covadonga, « le berceau de la triomphante Espagne, » n'ont pas assez
d'espace pour un choc d'armées. La victoire de Covadonga fut remportée en 718 par le roi Pelage : il y avait donc sept ans seulement que le Berbère Tarik, à la tête de^ 15000 Berbères et de 500 Arabes, avait anéanti l'armée chrétienne des Gotlis, à l'autre extrémité de la Péninsule, sur les bords du fleuve Guadalete, et déjà les infidèles approchaient des rivages de la mer cantabrique.
Au milieu des monts Asturiens dominent les picos de Europa : l'un deux .monte à 2678 mètres : il vient donc au troisième rang en Espagne, après la Sierra Nevada et les Pyrénées, avant la sierra de Guadarrama. — Le quatrième rang appartient au massif de 2650 mètres qui sa relève entre les gorges du Tage et la plaine de Médina del Campo; à la sierra de-Grédôs, où la neige persiste presque toute l'année sur les hauteurs qui portent les noms retentissants de los Hermanillos de Grédos et de la Plazà del Moro Almanzor. Les noms extraordinairement pompeux, d'allure épique ou théâtrale, se retrouvent partout en Espagne : une chaîne voisine de Soria s'appelle la Sierra de los Siete Infantes de Lara ; une montagne près de Grenade, el Ultimo Suspiro del l^ïoro*. Telle ^bourgade est Penaranda de Bracamonte, tel ruisseau qui disparaît sous un caillou est le Rio Grande de las Aguas Clara^, le fossé de Madrid a nom Manzanarès.
A l'ouest des Asturies, la Galice, pluvieuse, frangée de baies, riche en ports admirables, est là Bretagne espagnole, mais une Bretagne autrement accidentée que la nôtre, car au lieu de collines elle dresse des montagnes. Elle a pour fleuve le Miiio, qui dans son cours inférieur sépare l'Espagne du Portugal, au sein d'une vallée féconde; la vraie branche mère du Mino est le Sil, rivière encaissée qui traverse le Monte Furado , montagne percée par une galerie qu'on croit de main d'homme,
* L'Ultime Soupir de regret du Maure : des larmes que versa, diton, le roi Boabdil, quand il jetait un dernier regài^d sur Grenade, à jamais enlevée à l'Islam *par la Nation très-catholique.
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et faite peut-être pour des travaux de mines. Les Galiciens ou Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule : ils émigrent dans toutes les villes de Tlbérie, comme hommes de peine, porteurs d'eau, moissonneurs; on les trouve surtout par milliers à Madrid, à Porto, à Lisbonne. Ils ne craignent pas non plus de franchir les flots, et TAmérique du Sud renfermé un très-grand nombre de familles d'origine galicienne ; c'est notamment à des Gallegos qu'on attribue, sans en avoir toute certitude, la fondation de la vaillante petite nation des Costaricenses, dans l'Amérique isthmique. Le peuple galicien est un de ceux qui font le plus d'honneur à l'Espagne.
Rég^ion d« l'Ëbr« i Aragon et C^ialogne* — Entre le Plateau Central et les Pyrénées, dont l'Espagne tient le plus haut pic, la Maladetta ou Néthou (5404 mètres), se développe le bassin de l'Èbre. L'Èbre, tributaire de la Méditerranée^ doit peu aux montagnes de rebord du Plateau, et presque toutes ses eaux d'été lui descendent des Pyrénées ; « L'Ega, l'Arga et l'Aragon font de l'Èbre un personnage, » dit un proverbe ; il faut y ajouter lé Galle^o et le Sègre doublé du Cincà, qui recueillent tous les torrents néi^ dans les sierras aux têtes argentées dont l'autre versant enfante les Gaves, les Nestes, la Garonne, le Salât et l'Ariége. Un puissant canal d'irrigation et de navigation, le Canal Impérial, qui prend habituellement 14 mètres cubes d'eau par seconde, a été tiré de l'Èbre à Tudela. On peut demander encore plus à ce fleuve et rendre ainsi à la vie des plaines grillées. L'Èbre commence par les abondantes sources de Fontibre, nom qui signifie manifestement la Fontaine de l'Èbre. La conque des Pyrénées cantabriques où ces premiers jaillissements viennent au jour, par 900 mètres environ d'altitude, au-dessus de Reinosa, se trouve à moins de 50 kilomètres de l'Atlantique en ligne droite, et aucun obstacle insurmontable ne la sépare de l'Océan : loin de là, puisqu'un canal qui n'aurait que 2000 mètres de long, au sein d'une coupée
de moins de 20 mètres de profondeur, jetterait l*Èbre naissant dans le val d'un rio côtier. Cependant le fleuve préfère descendre à l'Atlantique par un chemin de 800 kilomètres. La seule ville de grand renom assise à sa rive est Zaragoza, en français Saragosse (56 000 hab.), la Sagonte et la Numance de l'Espagne moderne, la capitale de l'ancien royaume d'Aragon. Au-dessus de Tortose, il perce les montagnes qui supportèrent jadis le poids du lac sous lequel gisait la plaine aragonaise; au-dessous il entre dans un delta qui grandit tous les jours, mais qui s'accroîtrait bien plus vite si la majeure partie des eaux du bassin n'était confisquée par les arrosements. Par l'effet de ces mêmes irrigations, l'Èbre ne porte à la Méditerranée que la moitié des eaux qu'il lui pourrait amener : iOO mètres cubes en moyenne par seconde (50 à l'étiage, 5000 en crue). C'est peu pour un bassin de 8350000 hectares, peu pour un lit auquel accourent les torrents des Pyrénées méridionales, de la sierra de. la Demanda (2303 mètres), des Picos de Urbion, du Moncayo (2346 mètres) et de tant d'autres monts attirant les nuées, qu'elles soient pluie, neige ou tempête. Toutefois l'Èbre est évidemment la plus abondante rivière espagnole ; si nous en croyons la tradition, elle résista seule, avec le Guadalquivir, à une sécheresse prodigieuse qui pendant vingt-six années brûla l'Espagne, après l'an mil. Alors les trois fleuves du centre, le Duero, le Tage, le Guadiana, cessèrent de couler tandis qu'il y avait encore quelques gouttes d'eau dans le rio pyrénéen et dans celui qui s'abreuve à la sierra Nevada. Parmi les conquérants musulmans beaucoup retrouvèrent alors le Sahara natal en Ibérie.
Sur rÈbre moyen fait front l'Aragon, terre brûlante, négligée, en trop d'endroits stérile, laide et vide par la faute de l'homme. Les Aragonais, race très-énergique et très-sobre, préfèrent la guerre, la chasse,, la contrebande et les aventures aux paisibles travaux des champs. Avec les torrents que leur jettent les Pyrénées, ils pourraient
â66 GEOGRAPHIE.
faire un beau jardin de toute Ja plaine aragonaise, la plus vaste qu'il y ait en Espagne, en dehors du Plateau Central ; et cependant leur pays est précisément sur presque toute son étendue un steppe aride où tel campa a la laideur de la Manche, même dans cette plaine de près de trois millions et demi d'hectares sise au niveau des irrigations faciles. 11 ont abandonné la langue catalane, qui fut jadis la leur, et ne parlent plus que Tespagnol.
La Catalogne s'appuie sur l'Èbre inférieur et sur la Méditerranée jusqu'au cap Creus, frontière de la France. Dans ce pays de travailleurs, les plaines, les vallons, l'ourlet de la mer, le bas des monts, tout ce qu'on pouvait labourer, bêcher, arroser, a été réduit en jardins; le reste de la contrée n'est que monts ruinés, gorges de torrents, et chênes-liéges rouges de sang quand ils sont écorcés. Les Catalans, au moyen âge, rivalisaient avec les Italiens eux-mêmes en activité conunerciale sur les divers littoraux de la Méditerranée occidentale ; ce sont les plus actifs, les plus industrieux, les plus commerçants des Espagnols, et probablement les plus laborieux des Méridionaux. Le proverbe le reconnaît, qui dit que : los Catalanes de las piedras sacan panes, — les Catalans tirent du pain des pierres. — Partout où ils émigrent, et ils émigrent partout, ils arrivent à l'aisance, ou font fortune. Ils usent d'un idiome à part aussi voisin des patois du midi de la France que de l'espagnol ; ils ont des traditions à part, et ne se considèrent point comme Espagnols, mais comme Catalans.
Baléares. — A des Catalans appartient aussi l'archipel des Baléares, îles méditerranéennes qui ont subi les mêmes fortunes que l'Espagne. Leurs premiers maîtres à nous connus furent des barbares de race ignorée, des Celtes, des Ibères ou des Celtibériens, on ne sait, sauvages plus, terribles la fronde à la main que d'autres peuples avec l'arc et les flèches. C'est à l'infaillibilité de ces lan-
Un.paysage des Baléai,-es,
ceurs de cailloux que les deux grandes îles du nord durent leur nom de Baléares, venu du grec ^a^eiv, jeter, lancer. Les deux îles du sud-ouest s'appelaient les Pityùses, d'un autre mot grec, ttituç, pin, et Tune d'elles, Iviza, donne encore à des bois de pins beaucoup de ses rocheuses collines.
Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Goths, Arabes, s'y succédèrent : le peuple-roi y tint garnison pendant 500 années, pas une de plus, pas une de moins. Les Arabes, ou pour mieux dire les Berbères islamisés, y régnèrent pendant 450 années. Qu'y-a-il de romain, qu'ya-il de berbère dans la nation qui peuple ces îles? Nous l'ignorons, mais l'un et l'autre élément doivent l'avoir profondément pénétrée.
Les Aragonais, alors de langage catalan, arrachèrent l'archipel aux musulmans, enfin l'Espagne en devint la maîtresse. Celle-ci, jusqu'à ce jour, n'a point plié les Baléares aux mœurs espagnoles. Majorquins, Minorquins, Iviziens restent surtout fidèles à leur catalan idiomatique, moins détourné de sa source que le catalan de terre ferme : on l'enseigne encore dans les écoles à côté du castillan, et il tombe de la chaire de vérité plus souvent que l'espagnol.
Cet archipel renferme 490 000 hectares, avec près de 300 000 habitants. Coupé par le 39« et le 40" degrés de latitude, baigné dans un air chaud, dans une mer tiède, à trois cents kilomètres d'Alger, il n'a qu'un ennemi : le vent du nord, implacable à Minorque, moins terrible dans Majorque, qu'un grand ressaut de montagnes défend contre le nord et le nord-est. A Minorque, dans les vallons gardés des souffles froids et violents, l'oranger donne ses pommes d'or, le palmier même y balance des palmes (il n'offre point de fruits mûrs à l'habitant des barrancos ou ravins). Mais dans les plaines découvertes, sur les plateaux sans abri, les rafales déchaînées par le septentrion tordent les pins d'Alep, arrêtent l'arbre à la taille de l'arbuste et courbent vers le sud ou le sud-ouest le tronc,
les rameaux et les tiges qu'elles ont laissés croître. Elles blessent les plantes du Nord, comment ne tueraient-elles pas les plantes frileuses du Midi? Il y a même des vallées profondes où Toranger ne grandit qu'à l'abri d'épais rideaux de lauriei's : ce sont celles que leur direction du nord au sud ou du sud au nord livre aux brutalités de la tramontana.
Majorque, à elle seule, couvre 339 000 hectares ; elle justifie par là son nom, qui veut dire la plus grande, comme Minorque signifie la plus petite. Contemplée de son maître sommet, le puig (pr. poutj) de Torellas (1445 mètres), on la voit composée de deux natures de pays, d'une échine de montagnes et d'une grande plaine mamelonnée. La montagne, fort belle, s'empile au-dessus de la rive qui regarde obliquement le coucher du soleil ; elle pèse toute du même côté, comme de petites Andes sur une très-petite Amérique. Ses vieilles forêts lui manquent, il lui reste des bois d'oliviers sauvages, de chênes verts et de pins d'Alep. La plaine est fertile, très-bien cultivée, de climat charmant, prodigue de fruits, bien peuplée. Une seule chose y fait défaut, les rios, et les ruisseaux qui s'y taillent un lit en mouillent rarement toutes les pierres.
Minorque, moins féconde que Majorque, a 78 000 hectares, et un petit mont de 350 mètres, iviza, vaste de 57 000 hectares, fournit aux autres îles de l'archipel le bois qu'elle coupe dans ses sierras élevées de 400 mètres à peine. Fermentera (l'île au Froment), n'enferme pas 10 000 hectares.
La capitale des Baléares, Palma, ville d'agréable séjour, compte plus de 50 000 âmes. Mahon, dans Minorque, n'en contient pas 20000, mais elle possède le fameux ria de Mahon, espèce de fiord méridional extrêmement pittoresque, bien qu'il ne soit pas étouffé entre des montagnes, mais cerné seulement de rapides collines, vêtues de broussailles, d'arbustes, avec quelques palmiers au bord de l'eau. Elle forme un port unique en Méditer-
ranée, Tuti des meilleurs qui se puissent voir, absolument sûr, suffisamment profond, sur lequel s'ouvrent des rias secondaires également accessibles aux grands navires. Les plus fières escadres s'y peuvent abriter à leur aise. L'amiral André Doria disait : « Juin, juillet et août et Pqrt-Mahon, ce sont les meilleurs ports de la Méditerranée. » La ria est aujourd'hui presque déserte, mais l'avenir lui appartient, comme au meilleur port qu'il y ait au centre du monde latin dans l'ancien continent, entre les Espagnols, les Catalans, les Français, les Italiens et les Algériens. Mahon et son île fournissent tant de colons à l'Afrique française que le temps n'est pas éloigné où il y aura en Algérie plus de sang minorquin que dans Minorque.
Valence et Mnrcie. — Au sud de la Catalogne, à l'est du plateau, sur le rivage de l'éblouissante Méditerranée, le pays de Valence, où l'on parle catalan, et le pays de Murcie, où le castillan règne, sont, avec l'Andalousie, une véritable Afrique espagnole. Le ciel n'y verse de pluies qu'en automne et au printemps, le climat n'y subit point de brusques variations, le palmier y croît en forêt près d'Alicante, à Etche, ville d'environ 20 000 âmes qui a perdu peu de son ancienne physionomie mauresque. Là se lèvent cent mille dattiers dont les Espagnols sont trèsfiers : (( 11 n'y a pas, disent-ils, deux Elche en Espagne. » Et ils pourraient ajouter : ni en Europe, car si les dattes d'Elche sont imparfaites, les arbres, baignés par les déversoirs d'un pantano (étang) que forme une digue élevée en travers du Vinalopô, petit fleuve côtier, sont pour la plupart admirablement beaux. Aidés dans leur croissance et dans leur force par la salinité des eaux qui les arrosent, ils s'élèvent à vingt mètres de hauteur et fournissent aux catholiques d'Europe des palmes pour leurs processions et leurs cérémonies. Tous les palmiers d'Elche, tous ceux même d'Espagne descendent, dit-on, d'un palmier de Damas planté par Abd-er-Rahman dans une cour
de son palais favori, près de Cordoiie, en souvenir de la ville d'Orient qui avait vu écouler son enfance, et qu'il regrettait même en Andalousie.
Dans toute cette région, l'irrigation fait des merveilles ; à côté des campos secanos, champs brûlés, arides, jaunâtres et comme morts, éclatent la fécondité, la fraîcheur et la vie dans leshuertas, champs arrosés, jardins ma-' raîchers, jardins fnjitiers, riz, céréales, vignes, mûriers, olivettes. De la plaine où fut Sagonte, aujourd'hui Murviedro , jusqu'aux limites de la province d'Alicante, le Turia ou Guadalaviar (dix mètres cubes par seconde à l'étiage) et le Jùcar (vingt-quatre à trente-deux mètres) font la fameuse huerta de Valence. Des dérivations du rio Segura (dix mètres cubes) procède la huerta de Murcie et d'Orihuela, moins fameuse quoique non moins opulente. Murcie (50 000 hab.), entourée d'admirables jardins ombragés, bordé le lit du rio Segura , fleuve augmenté du Mundo, torrent superbe par la grandeur du cirque où il naît et par l'éventrement de rochers qui le transmet à la vallée du Segura. On y adore Dieu le Pèi^e, Jésus et la Vierge et l'on y vénère les Saints au lieu d'y invoquer le Prophète ; les gutturales arabes y ont disparu devant les sonorités pompeuses de l'espagnol; enfin le chemin de fer siffle à ses portes dans son voyage entre les plaines de la Manche et l'héritière du grand nom de Carthage, la dormante Carthagène, port vide au bord d'une magnifique échancrure du littoral. Sauf ces trois changements, l'indolente Murcie a peu varié depuis les Maures, comme d'ailleurs la plupart des bourgs de huerta : « Si Adam revenait sur terre, il ne reconnaîtrait qu'un ville, et cette ville est Murcie. »
Où les rivières abondantes comme le Turia, le Jûcar et le Segura manquent, des barrages d'une force colossale ayant jusqu'à cinquante mètres de hauteur, arrêtent la course des eaux d'orage ; les pantanos ainsi formés sont dérivés sur les champs. Les contempteurs de l'Espagne font remonter aux seuls Maures l'honneur de ces travaux
ESPAÊNE. 235
grandioses. Ils ont tort. Ce qu'il a de gigantesque, de complet, d'admirablement entendu dans les irrigations de ces huertas, vient du peuple espagnol lui-même et date
Grenade.
de notre siècle, ou des siècles qui suivirentjla destruction de l'empire hispano-arabe.
Andalonsle. — La sierra Nevada monte un peu plus
6É0GB. RECLW. — I. ^8
haut que les^ Pyrénées elles-mêmes; elle a pour maîtres sommets TAlcazaba (3314 mètres), le Veleta (3470 mètres) et le Cerro de Mulahacen (3554 mètres). Ses neiges enflent le Génil qui arrose l'admirable vega de Grenade ; Grenade (62 000 hab.), ville tombée, sans rivale en Espagne par sa situation, par son admirable vue sur la sierra Nevada qui monte à l'horizon dans les hauteurs sidérales, par ses poétiques souvenirs, enfin par son Alhambra, monument le plus fameux de l'art mauresque.
La sierra Nevada contemple de près la côte méditerranéenne, qui est ici la zone la plus chaude de l'Europe, la moyenne de l'année y atteignant en certains endroits 20 degrés, presque le double de la moyenne de Paris* Sur le versant du nord les eaux courent au Guadalquivir , fleuve d'un bassin de 3 200 000 hectares dans le nom duquel il n'est pas difficile de reconnaître les mots arabes Oued~el-Kébir (la Grande -Rivière), pas plus qu'il n'est malaisé de découvrir dans le mot de Mulahacen un nom de la langue des khalifes. Le Guadalquivir s'augmente, sur sa rive droite, de toi^rents singuliers qui naissent dans les plaines que limite au sud la sierra Morena; mais au lieu de se diriger natui^élle-» ment au nord vers le Guadiana, qui est voisin et dont peu d'obstacles les séparent, ils aiment mieux pourfendre la sierra Morena par des travaux gigantesques et courir au midi vers le Guadalquivir. Ces caprices des tori'ents ne sont pas rares en Espagne. L'Êbre, non loin de ses sources, et surtout le Jùcar, en offrent de mémorablbs exemples : formé dans les monts de la Nouvelle-CastiUe, tout près des sources du Tage, le Jùcar, après avoh* édri* tourné le fier rocher de Cuenea, semblable à cèhii de Tolède, entre dans l'immense plaine de l'Espagne centrale. Là rien ne l'empêcherait de continuer à courir au sud à travers les champs absolument plats de la Manche : il gagnerait ainsi le Guadiana, et il en ferait un fleuve plus abondant. Mais il méprise un chemin si facile, et, tournant brusquement à l'est, marche à la MéditeiTanée à
es
ta
force d'étranglements, de contorsions, de rapides et de précipices.
Le Guadalquivir roule aux basses eaux une quarantaine de mètres cubes par seconde, au milieu de la plaine andalouse, qui est la deuxième de TEspagne en étendue : elle a 1 650 000 hectares, presque exactement la moitié de la plaine aragonaise. Il arrose Cordoue^ qui sous les rois maures eut un million d'habitants, il touche Sévîlle, et tombe dans la mer près des vignobles de Jerez (40 000 hab.) et de la ravissante Cadix (62 000 hab.), grand port océanique de l'Espagne. •
Le bassin du Guadalquivir et le veraant de la sierra Nevada qui fait face au Rif marocain, composent l'Andalousie, pays illustre par ses montagnes blanches de neige sous un soleil africain, par ce que les Maures y ont laisse de souvenirs, de poésie, d'édifices, par la grâce de ses femmes, la gaieté de son peuple et l'excellence de ses chevaux. A l'étranger, son nom seul éveille un monde d'idées charmantes, et véritablement c'est une contrée magnifique. Sans doute elle a aussi ses laideurs, des collines ruinées et nues, des vallons altérés, des plaines poudreuses, des lagunes, des marais et des fièvi*es, des villages branlants et fétidement «aies, et dans sa meilleure vallée les eaux jaunes du Guadalquivir entre des berges terreuses. Hais que de grandeur superbe, que de grâce, que de teintes joyeuses sur son littoral, dans sa sierra Nevada, ses Alpujarras et sa serrania de Rondal Elle éblouit surtout loi*sque, subitement, on la voit se dérouler sous un ciel éclatant, du haut du défilé de Despeûaperros, voisin de cette vallée de las Navas de Tolosa qui fut le théâtre d'une revanche terrible des Espagnols sur les vainqueurs du Guadalete. On vient de cheminer depuis Madrid dans de maussades campagnes, et Ton s'est engagé dans la sierra Morena, sans que cette chaîne ait ténu les promesses de son nom de Montagne Noire, car sur le versant du nord elle domine peu le plateau de la Manche, pois tout à coup, à peine délivré des champs
vulgaires et des ravins médiocres, on arrive au seuil d*un merveilleux pays.
Pour le climat, les plantes, l'aspect général, cette province, que nulle autre ne dépasse en fertilité, ressemble singulièrement à TAfrique. Sans la différence de civilisation, de religion, de langue, de costume, d'architecture, on ne distinguerait guère l'Andalousie du Maroc; si dans les deux pays l'homme n'est pas le même (bien qu'à peu près fait des mêmes éléments), la nature change très-peu de l'un à l'autre. C'est seulement dans le courant du siècle dernier qu'on a tout à fait cessé de jargonner le mosarabe, dialecte arabe laissé par les Maures dans les gorges reculées de ses sierras pierreuses. Les Andalous, Gascons de l'Espagne, ont pris une grande part, d'abord à la conquête, puis à la colonisation de l'Amérique dite latine.
Caractère* titkngae* Difhision d« l'espagnol hors d'Europe. — Les Espagnols sont des Ibères auxquels se mêlèrent d'abord des Celtes; puis des Phéniciens et des Carthaginois ; puis des Romains ; puis des Goths ; puis des Juifs, des Berbères et des Arabes, surtout en Andalousie, à Murcie et à Valence; enfin des Nègres en assez grand nombre : ceux-ci venus soit par le Maroc avec les armées musulmanes, soit par mer, dans la période comprise entre les premières découvertes sur la côte occidentale d'Afrique et le moment où l'Espagne commença à remplacer en Amérique les hidiens par des Noirs. C'est à une dose notable de sang nègre qu'on attribue la facilité qu'ont les Espagnols (et plus encore les Portugais) à s'acclimater dans des pays généralement hostiles aux Européens. Ce cosmopolitisme est aussi dû en grande partie au sang mauresque. Nous disons à dessein mauresque, et non pas arabe, car, on ne saurait trop le dire, de la victoire du Guadalete à la perte de Grenade, les Arabes
278 GÉOGRAPfflE.
envoyèrent peu des leurs en Espagne. Celix qui domptèrent la Péninsule en quelques années, ceux qui la por 4icèrent, ceux qui plus tard défendirent en mille batailles mémorables le Croissant contre la Croix, ces guerriers, ces bâtisseurs d'aqueducs, ces architectes, les hommes de Cordoue et de Grenade, étaient presque tous des Berbères des divers Maghrebs ou du Sahara. Voisins de l'Espagne, ils y étaient poussés, les uns par le fanatisme, d'autres par l'exemple, un plus grand nombre par l'espoir du pillage ; ils n'avaient d'arabe que leur foi nouvelle au Coran (auquel, d'ailleurs, la plupart croyaient alors peu ou point) ; plus tard, grâce à ce même Coran, beaucoup d'entre eux parlèrent la langue du « Livre. » Jusque vers 1050, il n'y avait d'Arabes dans le Maghreb que la feible colonie de Kaïrouan, et l'Orient, saigné à blanc par les guerres de religion, était incapable d'envoyer le moindre bataillon d'Ismaélites au secours des Berbères dans la guerre sainte contre les Espagnols. Lorsque l'invasion hilalienne eut jeté un véritable peuple arabe dans l'Afrique du Nord, alors, et alore seulement, de nombreux compatriotes du Prophète allèrent combattre en Espagne à côté des Maugrabins ; et ceux-ci, faisant peu à peu xle leur langue religieuse leur idiome de tous les jours, fmirent par passer en apparence à la nationalité arabe.) Ce n'est guère qu'à partir de 1195, à la grande victoire j'^n^portée sur les Espagnols par un prince berbère, qu'on voit d'importants contingents arabes dans les armées de l'Islaim.
Tout balancé, vertus et vices, le peuple espagnol est très-gi*and, très-v^ril, et d'une originalité saisissante. Il a le sérieux, la fierté, la dignité, la volonté escarpée, le courage, la tènai^té, l'amour de la patrie comme l'entend le Camoêns, nào movido de premio viU mas alto e quasi etemo^. Souveijtjce sérieux dégénère en sauvagerie, cette fierté en forfanterie, cette dignité en vanité, cette volonté
* Non pour un prix vil, mais élevé et presque étemel.
Espagnols.
en aveuglement, et ce courage s'accompagne de fanatisme, de férocité, de soif de vengeance : nulle part les guerres civiles ne sont aussi promptes à éclater qu'en Espagne. Rien que dans ce siècle-ci, les Espagnols ont versé dans les batailles des rues et dans les escarmouches, coups de main, combats et sièges des partis contre les partis, plus de sang qu'il ne leur en eût fallu pour faire de très-grandes choses : la conquête mei'veilleuse de l'Amérique leur coûta cent fois moins de vies.
L'Espagne a produit de grands écrivains, des poètes, des peintres de tempérament, de sombres politiques, des capitaines au cœur de fer, peu de savants. Sa grandeur dans l'histoire c'est le long héroïsme qu'elle opposa toujours aux envahisseurs, Romains, Arabes ou Français, c'est la part qu'elle prit aux découvertes du Nouveau- Monde, c'est l'ardente bravoure avec laquelle ses conquistadores traversèrent et soumirent des empires, suivis seulement de quelques centaines de Castillans, d'Estrémaduriens et d'Andalous. S'ils n'avaient versé le sang innocent pour la l'âge de l'or, on dirait de ces héros, rien qu'à considérer leur vertu, qu'ils n'ont point fait mentir Ja fière devise gravée sur le pommeau de l'épée castillane : (( No me saques sin razon^ ni me envaines sin honor! — Ne me tire pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur! »
La langue espagnole, dérivée du Jatin, comme le portugais, l'italien, le français, le valaque, préémine par la fierté, l'ampleur, la sonorité magnifique ; mais, dès qu'on la parle trop vite, sans soin et sans finesse, elle devient vulgaire, monotone, criarde et penche à la ritoui*nelJe. Nul langage , sauf l'anglais et sauf le russe , n'a devant lui un pareil avenir, car si l'Espagne a perdu l'empire du monde, les pays d'outre-mer qu'elle dompta apprirent et n'oublièrent pas le castillan, qui est resté l'idiome de l'Amérique centrale et de la plus belle moitié de l'Amérique du Sud. Les contrées où l'espagnol est langue nationale enfenneront plus tard des centaines de millions d'hom-
Espagnoles.
mes ; et déjà il y a hors d'Europe deux fois plus d'espagnolisants qu'en Espagne.
D*ores et déjà l'espagnol se parle dans les pays suivants :
Dans les îles Canaries, voisines des côtes du Maroc; — dans certains districts des États-Unis qui firent jadis partie du Mexique (Californie, Nouveau-Mexique, Texas); — dans le Mexique ; — dans l'Amérique Centrale, qui comprend cinq États ; le Guatemala, le Honduras, le San-Salvador, le Nicaragua et la Costa-Rica ; — dans les États-Unis de Colombie ou Nouvelle-Grenade; — dans le Venezuela; — dans l'Equateur; — dans le Pérou ; — dans la Bolivie; — dans le Chili; — dans la république Argentine; — dans l'Uruguay ou Bande-Orientale; — en Paraguay. Dans plusieurs de ces contrées, il n'est point tout à fait langue nationale : au Mexique, dans une partie de l'Amérique Centrale, dans l'Equateur, en Pérou, en Bolivie, en Paraguay et dans divers districts de l'Argentine , il n'a guère pour lui que les villes, mais comme il y est la langue écrite, l'idiome civilisé, le parler des écoles, il y gagne de plus en plus sur lès langages indiens qui lui ont tenu tète jusqu'à ce jour, et qui ne lui résisteront plus bien longtemps. Le bel archipel des Philippines, dans la raer d'Asie, a aussi l'espagnol pour langue officielle.
Le catalan de la Catalogue, des îles Baléares et du royaume de Valence est un idiome dur, laid, qui s'éloigne beaucoup de l'espagnol pour se rapprocher du provençal, du languedocien et du limousin : il sert à environ 5500000 hommes; s'il avait conservé TAragon, il servirait à 4500000 personnes. Le galicien, parlé par bien prés de 2 millions de Gallegos, ressemble extrêmement au portugais. Le basque réclame 500 000 ou 600 000 Escualdunacs.
Tous les Espagnols reconnaissent le pape.
villes. — On a dit sans preuves que l'Espagne eut quarante millions d'habitants sous les Romains et sous les
Maures; il rie lui en reste que seize, avec cinq villes atteignant ou dépassant cent raille âmes. Madrid (352000 hab.), la capitale du royaume, n'a
Le Monlserral.
pour elle que sa situation au cœur de la Péninsule ibérique, avantage possédé d'ailleurs par Tolède, qui fut en son temps la reine de l'Espagne. Il y a des Madrilènes qui
disent :'« De Madrid au ciel, » ou même : « Le monde Toit Madrid et se tait, » et cependant Madrid est Tune des grandes villes les plus mal placées qu'on connaisse. On Ta campée dans un pays sablonneux, rocheux, maussade, sans ligne et sans couleurs, absolument laid, absolument nu, et qui ne produit des arbres et des gazons que par l'effort de l'industrie, depuis qu'on a détourné sur ces plateaux arides l'eau du Lozoya, torrent qui s'allaite aux fontaines de la sierra de Guadarrama. Elle ne vaut aucune des anciennes capitales de l'Espagne, ni Valladolid, ni Tolède, ni Séville, ni Grenade. Valladolid a sa plaine monotone, mais capable d'épis, son rio Pisuerga et le voisinage du Duero. Remplie des monuments légués par les deux grandes origines de l'Espagne, les Ibères mêlés de Romains et les Berbères mêlés d'Arabes, l'austère Tolède baigne son aride rocher dans un détour du Tage, le fleuve central de la presqu'île. Séville a son Guadalquivir, à peu près navigable, au moins pour les bateaux de la grandeur de ceux qui, partant précisément de Séville, bi'avaient autrefois la mer entre l'Espagne et le Nouveau-Monde. Enfin, Grenade est incomparable en Espagne, peut-être en Europe. Madrid a grandi d'une grandeur factice, sous Charles-Quint, puis sous Philippe II. Charles-Quint trouvait quelque soulagement à sa goutte dans l'air vif de la bourgade de 3000 habitants qui était alors tout Madrid : il en fit sa résidence favorite. Puis Philippe II doubla les palais de la cité royale par la construction du monstrueux Escorial, demeure à la fois immense, vide et froide comme il en est peu parmi les œuvres des hommes. L'Escorial , changé par nous en Escurial, est bâti à 50. kilomètres au nord-ouest de la capitale » au pied de la sierra de Guadarrama, à 920 mètres au-dessus des mers. Quant à Madrid, elle se trouve à 650 mètres d'altitude, sous un climat tantôt trop froid, tantôt trop chaud, toujours très-brusque, sur le Manzanarès, ruisseau de rien : on dit de lui qu'on en a vendu l'eau pour en payer les ponts, et que c'est la première rivière du Globe
Honda.
286 GEOGRAPflrE.
pour y naviguer à cheval et en voiture. « L'air de Hadi-îd, prétend le dicton, est si subtil, qu'il tue un honune et n'éteint pas une bougie. »
Barcelone (180000 hab.; 250000 avec les faubourgs) est le chef-lieu de la Catalogne. Elle distance de beaucoup Madrid par l'industrie, par le commerce, par son port, le plus actif de l'Espagne et l'un des premiers de la Méditerranée. A quelques lieues de cette ville, non loin du Llobrégat, petit fleuve arrivant des Pyrénées, le Montserrat jaillit, isolé dans la plaine, à 1257 mètres de hauteur, n n'y a guère de montagnes aussi indépendantes, de rochers aussi gigantesques ; on y monte encore en pèlerinage, mais le monastère a perdu son opulence et ses treize ermitages sont vides*
SévUle (120000 hab.; d'autfes disent 80000), le « four de l'Espagne, » sur le Guadalquivir, se distingue par son climat brillant, ses courses de taureaux, ses mœurs gaies et originales, son inscription à l'honneur du Génois qui trouva l'Amérique : A Castilla y à Léon otra mundo diô Colon. — Colomb a donné un nouveau monde à l'Espagne. — « Qui n'a pas vu Séville, disent les Espagnols, n'a pas vu de merveilles. >; On trouve ailleurs pareille emphase, à Naples, à Quito, et dans des villes moins belles, qui ne voient fumer ni le Vésuve, ni le Cotopaxi, et qui n'ont pour elles ni les vagues bleues d'un golfe enchanteur, ni l'éclat des neiges éternelles d'une cordillère de plus de vingt mille pieds de haut. '
Valence (110000 hab.; d'autres disent 87000), sur le Turia, à 6 kilomètres de la mer, est une ville de fabriques et l'entrepôt d'une vaste huerta.
Jfd/a^a.( 100 000 habitants; d'autres disent 93000), sur la Méditerranée, à petite portée de l'Afrique, au pied de monts sauvages appartenant à la sierra Nevada, vend le vin célèbre qui croît sur ses coteaux schisteux. A peu près à 80 kilomètres à l'ouest de Mâlaga, dans la serrania de Ronda, massif de montagnes moyennes, se trouve une de ces villes au site extraordinaire qui valent le voyage,
de quelque pays distant qu*on parte pour les contempler. Ronda, peuplée de 20 000 âmes, est campée à 747 mètres d'altitude; elle se compose de deux villes juchées sur les sommets d'une roche fendue en deux par un précipice de 160 mètres de profondeur sur 25 à 70 de largeur. Cette autre Constantine, où en réalité le sang berbère ne manque pas plus que dans la métropole numide, a ses deux tronçons réunis par deux ponts élevés : le plus haut, fait d'arches superposées, domine de cent mètres le lit de pierre où court le rio ; des jardins charmants, des eaux brillantes^, d'harmonieuses cascades , la pluie de quatorze moulins accrochés à l'un des pans de la fissure, une source magnifique, le pont, ce que d'en bas on voit du nid d'aigle où perchent les Rondenos, donnent une beauté rare à la faille, ou, comme on dit en Espagne, au tajo de Ronda.
Tout le sol de TEspagne n'appartient pas aux Espagnols* L'imprenable Gibraltar (30000 habitants), quia donne son nom au détroit menant de la Méditerranée à l'Océan, est une dépendance de l'Angleterre. Ainsi les Anglais ont longtemps gardé ^dans leurs mains tenaces une ville du littoral français. Calais, qu'ils n'ont rendue qu'à la force.
Gibraltar, enlevée par surprise à l'Espagne au commencement du siècle dernier, est une ville de guerre, de conunerce et de contrebande située vis-à-vis de l'africaine Ceuta, au pied d'un roc isolé de 429 mètres de hauteur, lié au continent par une langue de sable. Sur un des penchanls de ce rocher gambadent les seuls singes en liberté de l'Europe. Cette acropiole britannique enlève à peine six cents hectares à l'Espagne, mais elle commande l'entrée de la Méditerranée.
GËOGRAPIIIE.
Serras. Portagal da nord* Portugal da sud. — Le
Portugal est compris entre l'Espagne et l'océan Atlantique, sur lequel il développe 795 kilomètres de côtes tantôt rocheuses, tantôt sablonneuses. C'est l'ancienne Lusitanîe. 11 a près de neuf millions d'hectares, environ le sixième de la France.
Ce lambeau détaché de l'Espagne prolonge les sierras espagnoles et ses quatres grands fleuves, le Minho, le Douro, le Tejo ou Tage, le Guadiana, ont leurs sources et presque tout leur cours en Espagne.
Le Portugal déroule quelques plaines vastes et fécondes, telles que celle du Tage au-dessus de Lisbonne, et surtout celle de l'Alemtejo, mais le pays se compose avant tout de serras (chaînes) plus souvent calcinées par le soleil que rafraîchies par les eaux ou verdies par la forêt.
La chaîne la plus importante, la serra da Estrella, — en français la chaîne de l'Étoile, comme un chaînon calcaire des Bouches-du-Rhône, — a pour cantaro culminant une cime de 1995 mètres : les montagnards portugais donnent ce nom, qui veut dire cruche^ aux croupes, aux dômes, aux pics élevés d'où descendent les eaux vives; ainsi les Anciens représentaient la source d'un fleuve par une urne penchée. Le sommet le plus haut de la serra da Estrella se dresse à moitié route entre Coïmbre « la savante » et la frontière d'Espagne; il est donc voisin de la ville d'Ignez de Castro, car si la terre portugaise a 550 kilomètres de longueur, du nord au sud, elle n'a que 110 à 220 kilomètres de largeur, de l'est à l'ouest. 11 domine deux rivières d'un destin différent : toutes deux marchent d'abord de concert, au fond des gorgea, vers
le nord-ouest, c'est-à-dire vers l'Espagne, vers la Vieille- Castiile, vers le fleuve Duero ; mais bientôt, tournant brusquement dans une direction absolument opposée à la première, celle du sud-ouest, elles s'éloignent l'une de l'autre. Le Mondego gagne directement la mer par Coïmbre, l^Zezere entre dans le Tage au-dessous de la « fraîche » Abrantès, qui a donné un titre de duc à l'un de nos soldats de fortune pendant les guerres de l'Empire.
La neige persiste pendant quelques mois de l'année sur les principales cimes de la serra da Estrella et sur plusieurs montagnes entre le Douro et le Minho; mais, au sud du Tage, il n'y a que des serras peu élevées. Aux principales montagnes du nord et du centre s'épaulent des plateaux tantôt stériles, tantôt féconds ; sur leurs flancs, à leur pied, croissent, du palmier aux arbres des zones tempérées, toutes les plantes propres au climat portugais, qui dans les plaines et près de la mer est chaud sans être torride, et dans les serras froid sans être glacial.
Le Portugal s'étendant surtout en latitude, les provinces du nord ne ressemblent pas tout à fait à celles du centre, ni celles-ci à celles du sud. Dans le nord, le Traz-os-Montes, l'Entre-Minho-e-Douro , la Beira septentrionale ou Haute Beira, ressemblent assez à la Galicie, pays espagnol que ses relations, ses coutumes, son idiome rattachent d'ailleurs au Portugal plutôt qu'à l'Espagne. Les Gallegos (Galiciens) ont de tout temps fortement agi sur les belles régions du Minho et du Douro : ils y envoient des hommes de peine, des domestiques, des porteurs d'eau, des vignerons, des vendangeurs, des moissonneurs , une foule de petites gens en quête de travail ; et même le prince des poètes portugais, leCamoêns, descendait d'une famille galicienne dont le manoir touchait au cap Finisterre. La population de cette région, au loin connue par son vin du Douro, ne se maintient que par une très-forte natalité et par l'immigration des Gallegos, car elle s'appauvrit constamment par une émigration tout à fait disproportionnée vers le Brésil. Les Galiciens ne bornent pas leur invasion
GÉOG. RECLUS. — I. .49
pacifique au Portugal septentrional ; on les trouve aussi en grand nombre dans les villes du centre et même du sud : à Lisbonne, rien qu'en aguadeiros ou porteurs d'eau, il y a 5 000 hommes de cette nation. Ainsi le Gallego travaille et peuple pour les Portugais, surtout pour les Portugais du nord : ceux-ci n'en méprisent pas moins ce rustre opiniâtre : « Il faut, disent-ils, deux cents Gallegos pour faire un homme. »
Le centre du Portugal, sur le Mondego et le Tage, comprend l'Estrémadure , la Beira méridionale ou Basse Beira et une partie de l'Alemlejo. Les cultures y sont les mêmes que dans la région du nord, et non loin de Coïmbre , le second vignoble portugais, celui de la Bairrada, inférieur seulement au vignoble du Douro, fait l'aisance de plusieurs petites villes. A Lisbonne, il y a des palmiers. Dans l'Alemtejo, dont les chaimecas ou landes mouillées exhalent de mauvaises fièvres, le sol se partage en vastes domaines presque abandonnés à eux-mêmes : c'est pour cela que, malgré sa grande fertilité, cette province nourrit relativement sept fois moins d'hommes que les terres morcelées de la vallée du Minho. Sur les 2 441000 hectares qui composent les trois districts de Portalegre, de Beja et d'Evora, l'Alemtejo n'entretient que 559 000 habitants, c'est-à-dire que, formant plus du quart du royaume , il ne renferme pas les neuf centièmes de la nation, tandis que dans le nord du pays, les districts littoraux de Vianna do Castello, de Braga, de Porto etd'Aveiro ont près de 1 200 000 habitants, sur un peu plus d'un million d'hectares : densité considérable que la présence de Porto ne crée pas à elle seule, car Porto n'a pas 100 000 âmes. Le nom d'Alemtejo signifie au delà du Tage; il a été donné à la province par les Portugais du centre. Les gens de Coïmbre et de Lisbonne, qui furent non pas les premiers, mais les principaux fondateurs du Portugal, appelèrent naturellement Alemtejo le pays situé, pour eux, sur la rive opposée de leur plus ^rand fleuve, comme ils nommèrent Traz-os^Montes,
au delà des Monts, la contrée qui, pour eux, s'étendait de l'autre côté des serras centrales, et qui était précisément le berceau de la patrie. Le Portugal, en effet, eut ses commencements à Guimarâes, entre le Minho et le Douro, et si le royaume avait d'abord englobé la Galice au lieu de s'étendre aussitôt vers le sud, il y aurait peut-être un Alemdouro comme il y a un Alemtejo. Cette ville de Guimarâes, quand le Portugal y naquit, faisait partie de la Galice, qui s'étendait alors jusqu'au Douro : dès lors on comprend pourquoi les Gallegos et les Portugais sont frères par les mœurs, les qualités, le langage.
A mesure qu'on s'avance vers le midi de l' Alemtejo, la chaleur augmente et le pays prend les teintes de l'Afrique. Au delà des champs d'Ourique, illustrés par la victoire qui assura l'indépendance du Portugal, quand on a franchi la serra de Monchique, haute de 903 mètres, on descend dans l'Algarve, étroite province abritée du nord, tout ouverte au sud, et où la moyenne annuelle est de 18 degrés sur la côte, contre 15 au nord du Portugal , dans le pays du Douro et du Minho. L'Algarve est l'Andalousie portugaise, et, comme en Andalousie, le sang des Mauritaniens y a grandement contribué à la naissance de la nation; le nom d'Algarve n'est même que la corruption du mot arabe El-Gharb, l'Occident.
Le Portugal n'entretient pas plus de quarante-quatre personnes par kilomètre carré, trois fois moins que ce pays chaud et fertile en somme en supporterait aisément. Mais, en dehors des étendues nues, mornes, vides et fiévreuses de l'Alemtejo et des ravines sèches et sans habitants de l'Algarve, que de sol abandonné dans les montagnes du centre, et même dans le nord, sous le climat le plus frais du pays l Dans le Traz-os-Montes, par exemple, on chemine pendant de longues heures sur des collines désertes çà et là tondues par le mouton, le long de sentiers à peine tracés, à chaque instant embrouillés en carrefours que signale de loin un poteau : arrivé devant cette 'planche où l'on espérait lire une indication de
route, on se trouve en face d'une sauvage peinture, barbouillage de flammes rouges et d*ailes volantes. Ce sont les âmes du Purgatoire qui disent au passant : « Nào ha dor igual a mi dor. 0 irmàos, lembrai vos de nospcLssando! — 11 n'est pas de douleur égale à ma douleur. 0 frères, souvenez-vous de nous en passant! » Et, sous ces lignes, un tronc reçoit Tobole du voyageur.
Raee lusitanienne, f^osmopollllsme des Porto ^aIs* Langue portugaise et sa diffusion iiors d*Enropc. —
Les Portugais sont formés d'éléments ibères, celtiques, romains, germains, avec grand mélange de sang berbère, de sang arabe et de sang nègre au sud du Tage. Ils sont quatre millions, sans compter les 375 000 insulaires de Madère et des Açores. Jadis ils firent de grandes choses : ils reconnurent les côtes d'Afrique, doublèrent le cap de Bonne-Espérance, changèrent les voies du commerce, dominèrent l'Inde et l'Océan. Alors le Camoëns s'écriait en parlant de ses compagnons d'armes : a Voyez comme ils vont joyeux, par mille routes, pareils aux lions bondissants et aux taureaux sauvages, livrant leur vie à la faim, aux veilles, au fer, au feu, aux flèches, aux boulets, aux régions brûlantes, aux plages froides, aux coups des idolâtres et des Maures, à des périls inconnus des hommes, aux naufrages, aux poissons, à la mer profonde. » Maintenant leui* puissance n'est qu'un vieux souvenir, leur ardeur d'aventures a disparu, et l'énergie de la nation s'est ti»ansportée de l'autre cèté de l'Atlantique, au Brésil : là le Portugal a fondé un nouveau peuple portugais qui compte déjà trois fois plus d'hommes que la mère-patrie, sur un territoire quatrevingt-treize fois plus vaste, et le plus fécond de la Terre. Et ce n'est pas d'aujourd'hui que le Portugal vit surtout hors de l'Europe; il y a bien quatre ou cinq cents ans qu'il a ses ambitions au delà des mers. Resserrés entre l'Océan et l'Espagne, les Portugais ont mieux aimé
tenter les flots que d'essayer de dompter les Espagnols ou que de se fondre avec eux, et ils ont constamment tendu vers trois plages étrangères : d'abord vers l'Afrique, la patrie des ennemis héréditaires, des infidèles ou « Mouros, » des vaincus d'Ourique et des vainqueurs d'Alcaçar-Kébir; et là, s'il ont dû renoncer à s'étendre sur \et belles vallées marocaines (comme l'Espagne l'a dû faire aussi jusqu'à ce jour), ils ont longtemps dominé et dominent encore sur de longues plages du pays des Noirs foulées par eux avant toute autre nation de l'Europe, ce qui est un éternel honneur pour ce petit peuple. Il fallait alors un courage immense pour s'aventurer le long de l'Afrique, les marins craignant de devenir tout à coup des Nègres s'ils dépassaient une ligne que la superstition reculait toujours. On raconte que, de peur de cette transformation soudaine en hommes de noir visage, les compagnons de Bartholomeu Diaz n'auraient jamais doublé certain cap si le vaillant capitaine lusitanien n'avait saisi lui-même le gouvernail et tourné son glorieux vaisseau vers la mer inconnue. Après l'Afrique, les Portugais parcoururent, soumirent, possédèrent, perdirent une partie du monde oriental, de vastes territoires dans l'Inde et d'innombrables îles. Mais peu à peu le Brésil, d'abord méprisé, s'emplissait d'aventuriers lusitaniens qui ne s'y noyaient pas dans les éléments étrangers comme dans Tinde ou chez les Nègres; ils s'y maintenaient, soit parce que le Brésil était presque vide, soit parce qu'ils en détruisaient férocement les Indiens ou s'unissaient avec les femmes sauvages dans des unions qui se montraient fécondes. A mesure que les années s'écoulaient, ce noyau d'aventuriers, de marchands, de juifs, de bâtards des femmes indigènes, devenait insensiblement une nation, et aujourd'hui le Brésil est un des plus grands empires de la Terre, comme le Portugal un de ses plus minces royaumes.
Ce n'est pas seulement dans les contrées tempérées de cet immense empire, sur les plateaux du sud et dans la
grande province élevée de Minas Geraes que les émigrants lusitaniens prospèrent; ils fondent aussi des familles sur le littoral étouffant, et jusque sous l'Equateur, dans la vallée des Amazones.
Le Portugais est, en effet, l'homme d'Europe qui se plie le mieux aux Tropiques. On fait remonter sa puissance de cosmopolitisme aux éléments berbères, arabes et noirs entrés dans la composition de la nation. D une part, le pays fut conquis montagne à montagne sur les musulmans qui ne s'enfuirent pas tous, qui ne furent pas tous égorgés ; et ces adhérents du Prophète avaient certainement du sang noir dans les veines. D'autre part, on sait qu'au quatorzième et au quinzième siècles, au grand temps de l'expansion portugaise, Lisbonne était remplie d'esclaves noirs, introduits dans le pays à raison de dix à douze mille par an. Pendant une longue suite d'années, cette métropole, et sans doute à son exemple d'autres villes portugaises, ressemblèrent aux cités américaines où les métiers serviles sont dans les mains des Nègres. Avec une proportion d'esclaves évidemment moindre, Lisbonne était alors ce que Rio de Janeiro fut plus tard. Plus on monte vers le nord, plus la race est pure de mélanges africains, et quand on a franchi le Douro, de ce fleuve au Minho on trouve un peuple tout à fait européen : là vivent, dans un ravissant pays, les Portugais de velha cunha (de vieille souche).
La langue portugaise vient du latin; même elle en est très-voisine, et le serait beaucoup plus encore, si un fort grand nombre de ses mots n'avaient perdu une syllabe ou laissé tomber des consonnes, surtout / et n. Elle prendrait place parmi les idiomes les plus poétiques, si elle avait la sonorité comme la richesse; mais un accent vulgaire et une fâcheuse abondance de nasales lui font le plus grand tort. Dans le cri d'appel des âmes dn Purgatoire , nào et irmàos possèdent précisément la nasale explosive commune en portugais ; dor y est la contraction de dolor par suite de la chute de la lettre /; /em-
brai vient de rememorare, par mutation de r en /. De toutes les langues néo-latines, la lusitanienne est celle qui a le moins respecté les consonnes de nos racines antiques.
En dehors du Portugal, on parle portugais dans les colonies lusitaniennes, dans le Brésil, et sur des plages d'où la domination de Lisbonne a depuis longtemps disparu, comme à Malacca. Seize millions d'hommes au moins l'ont pour idiome national, et ce chiffre, croissant rapidement, deviendra énorme, le Brésil ayant place pour un demi-milliard d'hommes.
Tous les Portugais sont catholiques.
Villes. — Le Portugal n'a qu'une ville au-dessus de cent mille âmes : c'est Lisbonne.
Lisbonne, en portugais Lisbôa, la capitale du royaume, renferme 225 000 habitants; elle fut pendant un siècle la première place de commerce de l'univers. Le tremblement de terre de i 755 y écrasa quinze ou vingt mille personnes sous des ruines, en même temps que bien loin du Tage, par delà les monts ou par delà la mer, il renversait des quartiers de Porto et jetait sur le sol les plus grandes cités du Maroc. L'histoire ne connaît guère de catastrophe plus terrible : Lisbonne allait pleurer ses morts, car c'était le matin du premier novembre, jour de Tous-les-Saints ; l'air était calme, limpide et brillant. Vers neuf heures, la terre gronda, le soleil pâlit dans un ciel livide, le Tage s'impatienta sourdement; puis tout à coup la ville craqua. Alors l'astre blafard et qui semblait mourant perdit ses rayons sur une immense nuée de poussière et n'envoya plus qu'un jour obscur à une scène infernale : Lisbonne renversée, des cris, des hurlements, des flammes jaillissant du sol, le Tage insurgé brisant ses vaisseaux. Avant neuf heures et demie tout était fini. D'un seul soulèvement, en quelques secondes, des plaines, des vallons s'étaient enflés en collines ; et tandis que leurs maisons, leurs palais, -leurs couvents, leurs églises chan-
celaient, puis roulaient sur les pentes, des collines avaient obliquement glissé dans les bas-fonds, ou di^oit sous elles et d]un seul saut , étaient tombées dans le bâillement subit d'un gouffre. Lisbonne s'élève sur la rive droite du Tage, au point où ce fleuve, qui vient de former un grand lac bleu, se rétrécit à 1 850 mètres pour aller se faire dér vorer à quinze kilomètres plus bas par la mer. Derrière' les collines que gravit l'amphithéâtre des maisons, se découpent dans le ciel les sommets de la serra déchirée de Cintra, haute de cinq cents mètres. Le fleuve, ou plutôt le golfe, les navires trop clairsemés du port et de la rade, la ville, les collines avec leurs innombrables quintas (villas), la plaine du Tage et au midi les montagnes, d'ailleurs trop basses, fuyant au loin vers l'horizon font un spectacle grandiose. Complétant le célèbre dicton . d'Espagne, les Portugais disent fièrement : « Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveilles, mais qui n'a pas vu Lisbôa n'a rien vu !» Il y a beaucoup de Nègres et de mulâtres à Lisbonne, grâce aux relations de tous les jours avec le Brésil.
Porto ou 0 Porto, c'est-à-dire le Port, a 90 000 âmes. A quatre ou cinq kilomètres de la mer, cette ville occupe le penchant d'une rude colline, sur le Douro, bleu et salé , large d'un peu plus de deux cents mètres et qui, malheureusement, s'unit à la mer par une embouchure dangereuse, sur une côte de rocs et de sables. , Entrepôt des provinces du nord, c'est-à-dire du pays le plus actif, le plus riche, le plus industrieux, le plus peuplé du royaume, Porto commerce surtout avec l'Angleterre et le Brésil; là s'embarquent la plupart des émigrailts qui vont renforcer l'élément national dans l'empire Lusitano-Américain. A l'exception des Portugais des îles africaines, du peu de gens qui abandonnent l'Algarve et de ceux qui partent de Lisbonne, c'est de Porto que s'en vont les dix mille hommes qui se hasardent tous les* ans sur l'Océan vers ce Brésil dont on raconte tant de merveilles dans les chaumières des serras lusitaniennes
GoQgle
(et cependant il ne sera pour beaucoup d'entre eux que le lieu d'une mort prématurée). Porto fait le commerce des vins excellents auxquels il a donné son nom et qui viennent des collines schisteuses bordant en amont le cours encaissé du fleuve. Si l'on remonte le Douro audessus des derniers vignobles, on entre dans des gorges d'une grandeur austère où le fleuve dort au pied de rochers immenses. Là, rien du monde, ni champs, ni demeures, ni hommes, si ce n'est par hasard, et bien haut, un berger indolemment assis sur la pierre, une chèvre broutant quelque arbuste à cinq cents pieds au-dessus des eaux ternes, un contrebandier qui, par des sentiers terribles, va de Portugal en Espagne ou d'Espagne en Portugal, car le Douro, calme, obscur, étroit, honteux de sa petitesse, divise ici les deux royaumes.
Coïmbrej en amphithéâtre sur le Mondego, en vue de la serra da Estrella, n'a que treize mille âmes, mais c'est la ville savante et littéraire du Portugal, le siège de sa seule université, son ancienne capitale et le site de beaux souvenirs de sa vieille histoire. Il y a beaucoup de Brésiliens parmi les étudiants qui fréquentent ses cours.
Situation. Étendue. — Au nord, l'Italie touche aux Alpes, centre de la véritable Europe; au sud, de ses derniers promontoires, on voit par les temps clairs les montagnes africaines de Tunis. Placée au centre du bassin de la Méditerranée, elle en resta longtemps la reine, et elle pourrait l'être encore, si la France, presque deux fois plus vaste, plus peuplée, plus riche, plus active.
n'avait sur cette même mer Tembouchure de son plus grand fleuve, son premier port de commerce, son premier arsenal maritime, huit départements, et, vis-à-vis, les onze cents kilomètres de côtes de l'Algérie, où s'élabore un nouveau peuple français.
L'Italie n'a pas même 30 millions d'hectares, sur lesquels vivent près de 27 millions d'habitants, soit environ 90 personnes par 400 hectares, contre 68 seulement en France. Dans cette proportion, la France aurait plus de 48 millions d'âmes au lieu de 38 millions.
L'Italie se divise naturellement en trois parties : l'Italie continentale ou Haute Italie, l'Italie propre, apennine ou péninsulaire, les îles.
Hante Italie i Piémont, Lombardie, Ténétie. — La
Haute Italie, grande de 10 millions d'hectares, renferme l'élément le plus vivant de la nation ; là se trouvent l'agriculture perfectionnée, l'industrie, la fourmilière active et pressée, la source de l'argent et des hommes.
C'est l'Europe de l'Italie, comme la Calabre, la Sicile et la Sardaigne en sont l'Afrique. Les Romains ne la comprenaient pas dans l'Italie, ils l'appelaient Gaule cisalpine, et, de fait, la population, d'un fonds gaulois, se modifia seulement et ne se perdit pas quand elle admit de force les envahisseurs latins, puis les germains.
La Haute Italie, enfermée entre les Alpes de France, de Suisse, d'Autriche, la mer Adriatique et les Apennins, est un pays complet. Sa plaine lombarde, vaste de près de 4 millions d'hectares, possède peut-être les meilleures alluvions de l'Europe; ses rivières puisent à des froidures que l'été ne fond qu'à demi et que chaque hiver ramène à leur étendue primitive; des lacs merveilleux — il n'en est pas de plus beaux — reçoivent les torrents de la montagne, les épurent et les régularisent; nulle part les rivières ne se prêtent mieux à d'immenses irrigations; le climat y est doux sans amol-
lir; il y pleut, surtout vers l'est, mais sans y trop pleuvoir ; dans la plaine tout est fécond, dans la montagne moyenne tout est charmant, dans les Alpes tout est sublime. Ainsi qu'on l'a dit de l'Allemagne, mais dans le sens opposé, du sud au nord et non du nord au sud, la plaine, la colline, la montagne, s'y suivent comme la prose, l'idylle et la poésie. Les deux plus hauts pics de l'Europe centrale, le Mont-Blanc (4 810 mètres) et le Mont-Rose (4 658 mètres), appartiennent à la Haute Italie par un de leurs versants.
Toutes les eaux méridionales du grand demi-cirque tracé par les Alpes entre le golfe de Gènes et l'Adriatique s'écoulent dans le Pô et dans l'Adige. Le Pô, long de 675 kilomètres, descend du mont Viso, pyramide superbe entre l'Italie et la France. Son trajet en montagne est fort court. Arrivé dans la grande plaine italienne, il baigne Torino ou Turin ; à droite, il recueille les torrents des Apennins, indigents en été, à gauche les rivières considérables en toute saison envoyées pai' les Alpes. Le lac Majeur purifie pour lui le Ticino ou Tessin, magnifique rivière tellement abondante, grâce aux neiges étalées du Mont- Rose au Splugen sur la corniche des Alpes méridionales, qu'on peut la considérer comme l'une des deux branches du fleuve. Pour lui, le lac de Côme clarifie l'Adda, le lac de Garde épure le Mincio.
Le lac Majeur, profond de 375 mètres, a sa tête en Suisse, dans le canton de jTessin : il est tortueux, fort allongé (84f kilomètres), étroit entre. des montagnes escarpées. Son aire dépasse 2i 000 hectares. Le Tessin, son déversoir, s'en échappe avec un volume de 126 mètres cubes par seconde à l'étiage ordinaire, de 401 mètres aux eaux moyennes, de 5 000 mètres en très-grande • crue. Le lac de Côme (16000 hectares), plus petit que le lac Majeur, un peu plus profond (406 mètres), et, presque deux fois moins long, est encore plus beau. Des Alpes élevées le resserrent au septentrion, et de ses plages tiêdes on voit des glaciers étinceler au loin dans l'entre-
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bâillement des gorges ; autour de ce lac presque idéal de belles villas baignent dans Teau d'un vert sombre les murs de leurs charmants jardins. Le lac de Garde, le Benacus tant célébré par l'aimable Catulle, appartient à l'Autriche par son enfoncement septentrional : il a presque l'étendue réunie du lac Majeur et du lac de Côme (35 000 hectares), mais ses eaux bleu de saphir et d'une pellucidité merveilleuse n'ont nulle part 200 mètres de profondeur.
Le Pô passe près de Pavie, ville universitaire qui vit une de nos gi^andes défaites dans les guerres insensées que nous fîmes en Italie. On dompterait le monde avec ce que nous avons perdu d'hommes, de capitaines, de chevaux et d'armes sous le beau ciel ultramontain. De cent batailles en trois ou quatre siècles, la France n'a retiré que le stérile honneur de quelques lauriers déjà presque tous flétris par le temps sur l'immense tombeau qui couvre les ossements de nos hommes de guerre. Et nous ne sommes point le seul peuple dont la terre d'Ausonie ait dévoré les armées : depuis qu'il est une histoire, les Septentrionaux descendent par troupes les gradins de l'amphithéâtre des Alpes ; mais si les gens du Nord, endurcis par leur climat, l'emportent souvent en bataille rangée sur les gens du Midi, le soleil méridional triomphe toujours des hommes de froide patrie. L'Italie, longtemps remplie de Barbares venus par-dessus monts des vastes contrées du Nord, n'a point cessé pour cela de demeurer intimement italienne. Les grossiers « Tedeschi » qu'elle a vingt fois attirés par le renom de son ciel, de ses villes, de ses arts, de ses femmes , elle les a tous fascinés, et sans regrets ils ont disparu dans la nation qu'ils foulaient d'abord avec orgueil.
Le fleuve arrose ensuite Piacenza (Plaisance), puis Crémone, et laisse à gauche, sur le Mincio, Mantova (Mantoue), dont la grande gloire est d'être la mère du doux Virgile, et non pas d'être close de murs qu'on dit imprenables. Plus bas, un de ses bras passe à Ferrare
GÉOG. RECLUS. — I. 2J
(72 000 héb.), qui fut une grande ville et le séjour du Tasse et de l'Arioste, deux poètes qui y avaient trouvé un Mécène. Traînant, en dépit des lacs qui lavent ses trois grands affluents, une masse fort considérable de troubles, le vieux Éridan apporte sans se lasser de nouvelles terres à sa plaine comme à son delta; son lit s'exhausse par les alluvions;.sa plaine humide, où croit le riz qui aime l'excès d'eau, a dû être protégée par des levées comme celle de la Loire, et son delta, marais malsain, s'avance annuellement de plus de 80 mètres dans l'Adriatique. La ville qui a donné son nom à cette mer, Adria, jadis riveraine, se trouve maintenant à 35 kilomètres dans l'intérieur des terres. De même, la fameuse Ravenne (59 000 hab.) touchait les flots marins ; mais là aussi les dépôts du fleuve ont fait reculer l'Adriatique de plusieurs kilomètres, et cette ville autrefois puissante serait encore plus éloignée qu'elle ne l'est du rivage, si le Pô n'avait soudainement changé de cours, laissant entre son lit ancien et le principal de ses lits modernes les vastes terres basses où s'épandent les marais de Comacchio. Le fleuve tombe dans la mer pai* sept branches. Son débit moyen est de 1718 mètres' cubes, son étiage de 186. Quant à l'étendue de son bassin, elle approche de 7 millions d'hectares.
Ses crues sont redoutables. Au-dessous de la jonction du Tessin, le Pô peut entraîner jusqu'à 15 000 mètres cubes à la seconde, masse terrible qui, d'ailleurs, diminue progressivement en aval jusqu'à 5 000 mètres cubes seulement, grâce à l'espace que le sage écarteraent des digues laisse à l'expansion latérale du fleuve. Mais si habilement installés que soient les digues maîtresses du Pô et les talus secondaires qui protègent les golency ces levées sont souvent trouées par le flot; or elles sont là pour sauvegarder 4 200 000 hectares, les meilleurs de l'Italie, et peut-être de l'Europe. — Dans la Haute Italie, on appelle golene les champs situés entre les grandes levées, dans l'aire accordée par elles aux gonflements du
fleure : ces champs, généralement fertiles, sont plus ou moins garantis contre les crues par des relèvements de terre moins hauts que les maîtresses digues.
L'Adige, l'Etsch des Allemands, vient des monts du Tirol. Sa vallée supérieure est peuplée de Germains, mais la langue allemande y recule rapidement devant l'italien, et avec la langue les mœurs. 11 baigne Trente et Vérone (67 000 hab.), ville très-forte. Son cours inférieur s'enlace avec les bras du delta du Pô. Long d'un peu plus de 500 kilomètres, l'Adige roule en crue 2 400 mèti^es par seconde.
Le Piémont entretient 100 habitants par kilomètre carré ; la Lombardie 447; la Vénétie 112. Profitant largement des 1718 mètres cubes d'eau par seconde qui font du Pô l'un des notables fleuves de l'Europe, les gens de la Haute Italie ont amené leur patrie à un admirable degré de bonne ordonnance. Des irrigations parfaites, réseau presque complet de veines et d'artères, portent éternellement une fécondité nouvelle aux alluvions de la vieille Cisalpine, qui depuis deux mille cinq cents ans ne se sont pas reposées un seul jour. Dans ce cimetière immense (puisque les peuples du Nord et du Midi se sont souvent entrechoqués dans l'Italie de l'Éridan), le paysan âpre à la besogne ne s'est jamais lassé de rebâtir sa ferme défoncée, de redresser son canal, de refaire son champ foulé par des mêlées furieuses, de ramener peu à peu ses buttes pleines de morts à l'ancienne égalité du sol- Cette plaine admirable, d'où Ion tire trois récoltes par an, manque de forêts, mais non d'arbres ; de hauts peupliers marquent ses grands villages, qui passeraient ailleurs pour dés villes riches et peuplées; de superbes rideaux d'arbres â la fois nourris de beaucoup d'eau et de beaucoup de soleil, accompagnent les rives des imiombrables canaux irrigants en même temps que navigables; le voisin s'y sépare du voisin, qui n'est pas toujours son
ami, par un « mur mitoyen » fait, non pas de terre, de pierre ou de brique, mais de vigne enlacée au tronc de 1 orme ou de l'érable ; et les sucs généreux qui font grimper les pampres jusqu'aux rameaux supérieurs, donnent des olives sans nombre aux oliviers, un feuillage épais aux mûriers dont les vers à soie filent des cocons renommés. Toutefois, un grand fléau plane sur ces guérets qui ne trompent jamais le laboureur parce que l'eau des canaux n'a pas les caprices de l'eau du ciel, et qu'elle vient à toute heure, avec une abondance réglée sur la soif légitime de la terre : c'est la fièvre, plaie des pays très-arrosés, et spécialement des rizières.
Italie pénlnsnlalre : Toscttne, pays Romain, pays Napolitain. — L'Italie péninsulaire, d'une étendue de 15 millions d'hectares, est un hérissement de montagnes ; il n'y a chez elle que 716 000 hectares de plaines, un peu plus que le département français moyen : tout le reste est pics, dômes, monts à table, plateaux, boursouflures, roches calcaires, parois nues, cirques, forêts de résineux, de chênes, d'ormes et de bouleaux. C'est aux Apennins, dont les rugosités couvrent' la péninsule, bien plus qu'au demi-cirque gigantesque des Alpes, que l'Italie doit son altitude moyenne de 517 mètres, dépassée en Europe par quatre pays seulement : la Suisse, Tlbérie, la péninsule des Balkans et l'Autriche. Plus on va vers le midi, plus la péninsule s'amincit, plus les Apennins se déchirent. Au nord de l'ancien royaume de Naples, les Abruzzes cachent sous leui* nom moderne l'héroïque Samnium, cette citadelle naturelle qui arrêta longtemps la fortune de Rome ; au sud de ce môme royaume , Ja Calabre surpasse encore les Abruzzes par ses failles profondes, ses chaînes dévastées, ses forêts abandonnées à elles-mêmes. Le point culminant des Apennins, le Gran Sasso ou Grand Roc d'Italie, entre Rome et la côte de l'Adriatique, près d'Aquila, n'atteint pas tout à fait 3 000 mètres.
D'une mer à Tautre, la presqu'île italienne n'a jamais 200 kilomètres de large. Ses deux versants ne se valent pas. Le versant de l'Adriatique, plus étroit que l'autre, a des côtes découpées, des torrents courts, violents, capricieux; ses peuples n'ont pas marqué dans l'histoire. Sur le versant occidental, le rivage est troué de baies importantes ; la distance plus grande entre mer et mont y laisse place à des bassins de fleuves, et su|' deux de ces fleuves grandirent des pouvoirs dont l'un façonna le monde. Là coulent l'Arno, le Tibre, le Garigliano, et le Volturne.
Le charmant Arno, le fils des Apennins qui séparent Florence de Bologne, court d'abord au sud, dans la direction du Tibre, mais bientôt il se reploie vers le nord, puis vers l'ouest, et, par Florence, va chercher la plage où régna Pise.
Le Tibre, remarquable par la constance de son volume d'eau, roule en moyenne 291 métrés cubes par seconde, 160 (?) à l'étiage, un peu plus de 1 700 en grande crue. Ce Tevere des Italiens n'est pas un fleuve des Amazones. Il n'a guère que 420 kilomètres de cours dans un bassin de moins de 1 700 000 hectares, à peine grand comme celui de notre Adour ; et parvenu à toute son ampleur, au dessous de Rome, avant de se diviser en deux bras, il tient entre des rives rarement éloignées l'une de l'autre de plus de 150 mètres. Mais il prend plus de place dans l'histoire des hommes que toutes les rivières du Nouveau-Monde avec leurs bassins de savanes et de forêts dix fois vastes comme l'Italie entière avec ses trois grandes îles. Il surgit dans les Apennins toscans, se plie et se replie dans une vallée ouverte vers le sud et reçoit des torrents fournis par des montagnes blanches de neige en la saison comme le Soracte d'Horace. A quelques lieues au nord du monticule conique de Caprese, la patrie de Michel-Ange Buonarotti, il sort d'une forêt de vieux hêtres, sur un des contreforts du Fumajolo, dans la portion des Apennins qui se rapproche le plus de l'Adriatique, si bien
que des sommets dominant la naissance du fleuve on voit quelquefois dans les beaux temps l'antique Rimini, voisine de cette mer. Il laisse à droite Perugia (Pérouse), passe
Cascatelles de Tivoli.
près du Soracte, montagne calcaire dans une région volcanique, puis, en aval de Rome, il entre dans la Méditerranée par deux branches: l'une, celle d'Ostie, est le grand Tibre, le Tibre naturel ; l'autre, celle du Fiumicino, est le Tibre artificiel, le canal de navigation creusé par Trajan.
Enti'e les deux s'étend l'isola Sacra ou l'Ile Sacrée, autrefois jardin de roses consacré à Vénus, aujourd'hui marais dont les taureaux sauvages foulent les joncs, les roseaux et les pâles asphodèles. Les flots du Tibre, traîtres et rapides, sont d'un jaune tirant sur le rouge. Non qu'il ne recueille des sources limpides, telles que les Vene, ces fontaines magiques d'où monte le Ciitumne, chanté par Virgile et par Byron ; mais il se souille des particules terreuses qu'il arrache à la fertile Ombrie. Ses meilleurs affluents se nomment le Topino, la Chiana, le Nar et l'Anio. C'est dans le Topino que se verse le Ciitumne. La Chiana descend d'un plateau jadis maremmatique où ses eaux hésitaient entre le Tibre et l'Arno, avant les travaux qui ont facilité les pentes et assaini le climat. Le Nar ou Nei^a se renforce' du Yélino, qui lui arrive par la magnifique cataracte des Marbres, au-dessus de Terni, la patrie de Tacite. L'Anio ou Teverone, venu des belles montagnes de la Sabine, est le torrent des cascatelles de Tivoli.
Le Garigliano tombe par les deux belles cascades de Sora, l'une de 500, l'autre de 80 pieds de haut ; il reçoit le Fibreno, Touvre ou Sorgues de l'Italie : le Fibreno puise, dit-on, son admirable fontaine au lac sans écoulement de Celano, le Fucinus des Latins, dont les eaux portèrent un jour 19 000 condamnés qui s'égorgèrent dans lin combat naval, sous les yeux de l'empereur Claude. On fêtait, ce jour -là, l'inauguration du canal creusé pour dessécher ce lac aux fièvres pernicieuses ; dans la suite, l'émissaire s'obstrua et le Fucino regagna les terrains perdus, mais on vient de le diminuer une seconde fois : il a encore une quinzaine de milliers d'hectares, à 665 mètres d'altitude.
Les autres grands lacs de l'Italie péninsulaire bordent le bassin du Tibre : le lac de Trasimène ou lac de Pérouse (19 000 hectares), sans effluent visible, repose à 558 mètres, entre des monts gris d'oliviers. Le lac de Bolsena (10 000 hectares : 80 à 100 mètres de profondeur), à
500 mètres au-dessus de la mer Tyrrfiénienne, communique avec elle par la Marta ; la fièvre règne dans les campagnes qui vont de sa rive au cirque des hauteurs. Sur la route de Bolsena à Rome, le lac de Bracciano (8 500 hectares), à 743 mètres d'altitude, se déverse par TArone, petit fleuve côtier. Le lac d'Albano, au sud-est de Rome, tient dans une vasque de 540 mètres de profondeur, qu'on croit un volcan éteint : semblable au Celano connue au Trasimène, il n'y a point d'effluent visible.
C'est sur l'Arno que vivaient les Étrusques, race industrieuse à laquelle Rome naissante emprunta beaucoup de sa religion, de ses lois et de ses coutumes. Le peuple étrusque étendait jusqu'au Tibre sa confédération de cités ; il franchissait aussi ce fleuve, puisqu'il avait fondé douze villes dans la riante Campanie. Dans les premiei's temps de l'existence de Rome, la future maîtresse du monde, bâtie sur la rive gauche du Tibre, se trouvait à un jet de pierre du domaine étrusque, et d'une nation à l'autre il n'y avait que la longueur d'un pont de bois dont on enlevait les planches en temps de guerre. Rome appartint même pendant plusieurs années aux Étrusques.
Aujourd'hui, la vieille Étrurie est habitée par un mélange d'Etrusques, de Celtes, de Romains, pai' les Toscans, qu'on dit les mieux doués des Italiens. C'est en Toscane que de grands écrivains fixèrent la langue italienne, et nulle contrée n'a fourni au monde plus de génies de première envergure, tant poètes qu'écrivains, artistes ou savants.
La Toscane, dans sa petitesse, réunit trois régions : sur la merTyrrhénienne, qui agite ses eaux d'un bleu pur devant les ports de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, les Maremmes occupent le bas-pays, à l'embouchure de fleuves côtiers dont le moins faible est l'Ombrone ; leurs 150000 hectares fournissent des prairies mêlées de joncs à de grands troupeaux de moutons et de bœufs sauvages ; du sol de ce district mouillé monte la terrible malaria (mauvais air); aussi est-ce essentiellement un
pays de fièvres paludéennes. Tout n'y est pas marais cependant, et des maquis ou fourrés y alternent avec des bois de pins, de chênes -lièges et de chênes. Dans le val d'Arno et sur les avant-monts, qui forment la seconde région, le soleil toscan mûrit les meilleurs vins d'Italie dans les grappes de vignes enlacées au peuplier ; à côté du mûrier, du mais, du cep généreux qui grandit en quelques années, le terne olivier croît lentement, mais pour des siècles ; une parfaite irrigation double la fécondité d'une terre infiniment divisée, infiniment soignée, très- régulière dans ses compartiments. Dans la troisième région, qui est montueuse, les forêts de chênes hantées par les amis du gland, les chênes-lièges, les chttaigniers, les hêtres, les trembles, s'échelonnent ou so confondent sur les versants moyens, tandis que le mtlèze, le pin, le sapin, possèdent les sommets que la neige visite en hiver. Cotte contrée de l'Apennin fournit les marbres les plus célèbres, dans les montagnes qui s'élèvent au-dessus du littoral, entre l'embouchure de l'Arno et le port militaire de la Spezzia, montagnes qui envoient leurs fontaines à la Magra ou au Serchio, le fleuve de la toute charmante Lucques. De là sortent les merveilleux maibres statuaires de Carrare, de Massa, de Serravezza et de l'Altissimo.
En face de la Toscane, sur le chemin de la Corse, l'île d'Elbe enferme à peine 30 000 hectares entre des rivages hauts et précipités. Le mont Capanne dépasse 1 000 mètres, c'est la tête la plus haute entre les pics de granit et les dômes de serpentine de cette île qu'un vers de Virgile proclame inépuisable en métaux, non sans raison. Ses mines de fer, déjà travaillées par les Étrusques, pourront encore suffire pendant des siècles à une immense extraction. Ses 50 000 insulaires pèchent, naviguent, arrachent le fer à la montagne ; son chef-lieu, Porto-Ferrajo, borde une rade que peu valent en Méditerranée.
Sur le Tibre a grandi Rome, la ville-empire qui régna
pendant des siècles de l'Ecosse à la Perse et du Danube au Sahara, sur 420 millions d'hectares et sur 120 millions d'hommes. Des victoires sans nombre, avec de terribles défaites dont nulle ne lassa la constance romaine, lui avaient d'abord donné le monde connu, moins les bois et les marais hyperboréens, l'ardente Ethiopie, mère du Nil sacré, l'Inde merveilleuse et la Chine cachée par de prodigieuses montagnes. Des routes d'une admirable solidité, allant en droite ligne par monts et par vaux et franchissant les rivières sur des ponts indestructibles ; des colonies militaires plantées dans des lieux d'élection; des villes qui attiraient et subjuguaient les Barbares par des palais, des cirques, des théâtres, des plaisirs, des richesses, firent ensuite oublier aux vaincus leurs langues , leurs traditions , leur première soif de vengeance après les égorgements et les spoliations de la conquête.
Mais en souhaitant de s'étendre jusqu'aux frontières de (( l'orbe des terres, » Rome avait souhaité sa perte ; son opulence l'énerva. Le luxe de l'Asie lui tira plus de sang viril que le Carthaginois borgne qui ravagea seize ans l'Italie, plus que le Cantabre inhabile au joug, plus que le Gaulois qui avait égorgé les sénateurs romains dans Rome même. Elle devint la ville vénale qui n'attendait qu'un acheteur; l'enchérisseur ne venant pas, ce fut le conquérant et le pillard. Que de peuples en appelant la richesse n'appellent ainsi que la caducité : Numinibus vota exaudita malignisK Dans ses jours de gloire, Rome donna beaucoup de son sang, beaucoup de ses mœurs, tout son droit, toute sa langue aux nations appelées d'après elle romanes, latines ou néo-latines : nations qui, sous les noms d'Italiens, de Français, d'Espagnols, de Portugais, de Roumains, possèdent aujourd'hui les plus beaux pays de l'Europe, l'Afrique du Nord, l'Amérique Centrale et l'Amérique du Sud.
*■ Vœux exaucés par des dieux ennemisi
Les Napolitains habitent sur le Garigliano et le Volturne ; au pied du Vésuve et jusqu'au détroit de Messine ; autour du Gran-Sasso, premier pic des Apennins ; sur la Pescara et rOfanto dont la perte en mer regarde au loin le rivage albanais et dalmate ; sur le golfe qui berça la corruption de Tarente. Ils peuplent ainsi, d'abord le Labour et la Campanie, terre étrusque, ensuite grecque plutôt que romaine, jadis le pays des délices de Capoue et des mollesses de Baîa, comme aujourd'hui des plaisirs de Naples ; puis la Calabre hachée, les rudes Abi'uzzes, et la Rouille, ancienne Apulie. Celle-ci occupe les rives italiennes les plus rapprochées de la presqu'île turque et grecque : séparée des monts Acrocérauniens par le seul canal d'Otrante, resserrement de l'étroite Adriatique, la Fouille possède le fameux port de Brindisi ou Brindes, Elle contraste étrangement avec les Abruzzes et la Calabre par la monotonie des ses plaines, la banalité de ses croupes ; toute en pâtures sèches, elle fut le pacage d'automne et d'hiver des pasteurs samnites, et c'est encore aujourd'hui une contrée pastorale. Au moyen âge, elle sortit pour quelques années de son isolement, grâce aux Croisades, et peu s'en fallut qu'elle ne prît enfin une part importante à l'histoire des hommes. Quand. les Croisés eurent conquis le Saint-Sépulcre, ces hommes d'armes eurent besoin d'hommes de métiers. Ils manquaient surtout de femmes. Serviteurs, ouvriers, femmes leur vinrent de la Fouille, si bien qu'au-dessous de l'aristocratie des chevaliers, les Fouillans formèrent un peuple de « civils, » de colons ou, si l'on veut, de créoles. Ils eussent peutêtre italianisé l'Orient, mais les musulmans en chassèrent les chrétiens.
Tout ce pays était, il y a quelques années encore, le royaume de Naples; ce fut jadis la Grande-Grèce, si fine, si riche, si élégante. Bien que vifs, brillants, spirituels, passionnés, les Napolitains sont les Italiens qui font le moins pour la puissance matérielle de leur patrie, ainsi que pour sa vraie grandeur, celle qui naît des lettres et
des arts, et que rien n'efface, ni les batailles perdues sur terre et sur mer, ni les frontières reculant devant Tennemi, ni l'arrogance du vainqueur, ni même la bassesse du vaincu.
Italie Inmdaire. — L'Italie insulaire comprend trois îles : la Corse, qui appartient à la France, la Sicile et la Sardaigne, qui dépassent en étendue les autres îles méditerranéennes.
Sicile. — La Sicile est séparée du littoral calabrais par le Faro ou détroit de Messine, qui n'a pas 4 kilomètres de largeur.
11 fallait le génie du mensonge comme l'avaient les Grecs pour faire de ce détroit sans péril une avenue de flots bouillonnants lancés contre des rochers sinistres : sur une rive, racontaient ces hâbleurs, la caverne de Charybde aspirait la mer; si les trirèmes lui échappaient, elles tombaient, à l'autre rive, sur les six têtes aboyantes de Scylla, qui happaient au passage, pour les dévorer, les nautonniers entraînés en vain par le courant avec une rapidité de cascade. De belles eaux transparentes, de belles roches, un panorama sublime, le Phare de Messine n'a jamais eu d'autres terreurs. Mais que sert de reprocher leur mensonge aux conteurs du Sud, quand les conteurs du Norf ont fait du Maelstrom un gouffre plus terrible que Charybde et Scylla ?
Il n'y a que cent kilomètres entre les caps de Marsala et le cap Bon, promontoire tunisien, quelques heures de navigation pour une barque : des Piliers des Géants, nobles ruines du temple de Sélinonte, non loin de Castelvetrano, on aperçoit même à l'horizon du sud, aux heures les plus sereines des plus belles journées, le vague dessin, perdu dans les airs, des montagnes de la Tunisie septentrionale.
Cette île eut toutes les fortunes, de la splendeur inouïe
à la dernière indigence, du luxe effréné des arts à la barbarie grossière; elle a eu pour habitants ou pour seigneurs : des Sicanes, gens qu'on croit de la famille des Ibères ; des Sicules envoyés par l'Italie ; des Carthaginois venus des monts africains qu'on voit de Sélinonte; des Grecs qui y bâtirent des villes somptueuses ; des Romains qui la pillèrent et vécurent de ses blés ; des Ostrogoths et des Byzantins qui ne firent qu'y passer; des Berbères mêlés d'Arabes et de Nègres qui y restèrent longtemps ; des Normands qui y fondèrent, puis y soutinrent une dynastie puissante; des Tudesques peu faits pour ce soleil; des Français, massacrés en une seule nuit; enfin des Espagnols.
De hautes rugosités calcaires, prolongement de TApennin napolitain, couvrent l'île de chaînons plongeant tantôt sur la mer, tantôt sur d'étroites plaines d'une fécondité rare. Dans ces plaines, sous un soleil qui chauffe autant qu'en Afrique, croissent les arbres africains, mais déjà dans la basse montagne, le dattier, le figuier de Barbarie, l'agave, font place à l'olivier, à la vigne, à l'oranger dont la culture ne cesse de s'étendre. Sur les plateaux de l'intérieur, d'une altitude de 500 mètres, on marche dans l'isolement du steppe sans culture et sans maisons, dans un pays de ravins sans eau, de plaines que le ciel brûle et de mamelons que le vent fouette. Le pic culminant des monts calcaires de la Sicile, le Pizzo de Case, n'a pas tout à fait 2 000 mètres, mais dans Test, non loin du port de Messine, le plus beau volcan d'Europe s'élève au-dessus de la plaine de Gatane, la plus vaste de l'île et la plus fertile par son sol de cendres et de laves décomposées. Ce volcan est l'Etna (3 304 mètres), sommet majeur de l'Italie, les Alpes à part.
Voisin de la Méditerranée, l'Etna, cet « ombilic du monde, » ne perd rien de sa hauteur, et qui le voit du rivage donnerait à sa pyramide aux deux pointes la hauteur des géants des Alpes ou du Caucase. A ses pieds et sur ses premiers versants, jusqu*à 800 mè-
très d'altitude, trois cent mille hommes s'acharnent à replanter leurs vignes et leurs arbres fruitiers dans les laves, sous la perpétuelle menace des crachements enflammés du volcan : ils savent qu'ils travaillent un sol qui partout peut s'ouvrir en bouche de fournaise, mais ils n'en continuent pas moins à bêcher leurs vignobles, à soigner leurs jardins, à étendre leurs vergers malgré la dure mémoire des colères de l'Etna, et quelquefois malgré le présage sinistre de sa toux. Au-dessus des vignes et des jardins à fruits, les chênes, les châtaigners, les pins, les hêtres, les bouleaux, font une verte ceinture au volcan; plus haut encore blanchissent des neiges; puis, au-dessus des neiges, que fond, vers le sommet, la chaleur interne, on entre dans la région du feu avec ses centaines de cratères, ses nuages de cendres, ses colonnes de fumée rougie par la flamme, son spectacle grandiose sur la mer, la Sicile et la Calabre.
La déforestation enlève tous les jours aux versants etnéens une partie de leur beauté; des quinzes villes, des villages qui entourent le géant sur 180 kilomètres, les bûcherons vont porter la cognée dans les bois, les charbonniers brûler les arbres abattus. Quelquefois aussi les laves rasent des pans de forêts , jusqu'à cent mille arbres et au delà par éruption, soit que ces laves fuient du cratère comme le déversoir d'un lac , soit que la roche, lentement dévorée, fléchisse enfin sous le poids de la mer minérale. Peu de ruisseaux pérennes descendent du massif de l'Etna, l'eau des pluies filtre dans le crible de la cendre et des scories.
Au large de la côte septentrionale de Sicile, les cratères de Yolcano, Stromboli, volcan actif, Salina, Alicudi, Felicudo, îles volcaniques, s'élèvent sur la route de l'évent etnéen à la bouche de feu vésuvienne, dans le groupe nommé îles Lipari ou îles Éoliennes.
La Sicile a près de trois millions d'hectares et plus de deux millions et demi d'habitants, environ 88 par 100 hectares. Cette lie est donc relativement beaucoup.
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3^2 GÉOGHAPHIbl.
plus peuplée que la France, et pourtant il paraît que le dixième seulement du sol y subit la culture. On prétend que l'île comptait 12 millions d'âmes au temps d'Egeste, de Sélinonte, de Syracuse, qui a 17 000 honunes, et qui en eut un piillion, d'Agrigente (aujourd'hui Girgenti), dont les citoyens « bâtissaient comme s'ils ne devaient jamais mourir et soupaient comme s'ils n'avaient plus que quelques jours à vivre. » Dans ce pays sans fermes, sans hameaux, sans villages, une partie de la nation demeure dans les villes de la côte ; l'autre, à l'intérieur, séjourne dans d'énormes bourgades, dont plus d'une, sur sa plaine séchée, n'a ni flot de fontaine pour désaltérer ses jardins, ni forêt pour tempérer son été, ni coteaux bombés en écran pour casser les vents du steppe.
Malte. — Il convient de parler ici d'une île singulière : elle appartient à l'Angleterre, mais elle dépend géographiquement de l'Italie, tandis que, par l'origine et le langage de sa population, elle se rattache surtout à l'Afrique du Nord. A 90 kilomètres environ au sud de la Sicile, à 250 de l'Afrique, Malte, rocher calcaire fut au moyen âge le siège d'un ordre de moines, d'infirmiers, de guerriers qui brava victorieusement la puissance des Turcs et arracha une infinité de prisonniers chrétiens aux pirates musulmans. Mais, en même temps qu'ils faisaient tomber les fers des catholiques odieusement fouettés paroles mahométans, ils chargeaient de chaînes les adhérents du Prophète qui leur tombaient dans les mains, et pirates eux-mêmes autant que les corsaires qu'ils combattaient avec furie, ils remplissaient leur ville de caravanes, c'est-à-dire de troupes d'esclaves musulmans ; et ceux-ci, peu à peu, affermirent dans l'île le dialecte arabe qu'avaient apporté quelques siècles auparavant des conquérants venus de l'Afrique du Nord.
Malte, sous un climat où le thermomètre ne descend pas à la glace, a des étés secs, des hivers à vents impétueux, et très-peu de pluie.- L'eau, sans doute, y tombait
du ciel en plus grande abondance, et il y avait plus de sources et des sources plus belles quand l'île possédait encore des bois. Mais aujourd'hui ce petit pays n'est qu'un rocher divisé en compartiments secs par des murs de pierre; il n'a plus d'arbres pressés en forêts, pas de rivières, peu de fontaines, et ces fontaines sont indigentes. La terre même lui manque : voici longtemps qu'on lui en apporte de Sicile par bateau ; le roc maltais ne produirait rien sans cet élément de vie qu'il tire de l'étranger ; mais les orages entraînent souvent en quelques heures le sol nourricier, qui peut-être dans la grande île voisine avait dressé des épis pour la faim de Rome dont la Sicile fut le grenier. Et il faut tourner de nouveau vers quelque port sicilien la proue de la barque et aller demander à la richesse des vallons de l'île triangulaire le terreau où croîtra le coton qui est la principale plante maltaise.
Très-pressés sur le sol — Malte a i 50 000 habitants sur moins de 37 000 hectares, — les Maltais émigrent beaucoup vers la Tunisie et vers l'Algérie, notamment vers la province de Constantine. Ils y sont fort utiles, non pas comme colons, car ils ne se fixent guère que dans les villes, mais comme intermédiaires entre les Français dont ils ont la religion, et les indigènes dont ils parlent à peu près la langue (avec quelque mélange d'italien).
La Valette, capitale de cette île, est une forteresse redoutable, comme toutes celles d'où les Anglais commandent à la mer.
Sardaigne. — Un peu plus éloignée de l'Italie que de l'Afrique (qui n'est pas à 200 kilomètres), la Sardaigne était appelée par les Grecs Ichnusa , de ce qu'elle a forme de sandale. Elle ne ferait qu'un avec la Coree sans les 6 kilomètres du détroit de Bonifacio. Sur ses rivages, les plaines sont par endroits si marécageuses que les Romains avaient fait de l'île une Cayenne
pour leurs déportés, et ces déportés, ils les y envoyaient intentionnellement, sachant bien que leur fosse y était creusée d'avance. « Tu trouveras la Sardaigne à Tivoli même, » écrivait le poète, c'est-à-dire : « Quoi que tu fasses , tu mourras ! » On revenait aussi peu de Texil sarde que du pénitencier guyanais. Les fièvres paludéennes de cette île, surtout celles du pays d'Oristano sur la côte occidentale, ont une telle puissance d'empoisonnement que les indigènes ne leur résistent pas toujours; comment ne seraient-elles pas le plus souvent mortelles pour les étrangers? Comme elles sévissent dans des lieux qui semblent tout à fait à l'abri des miasmes dispersés par les marais dans l'air, on pense qu'elles ont peutêtre aussi pour cause les exhalaisons des plombs et des cuivres de cette île très-puissamment veinée de métaux.
A grands traits, la Sardaigne est un pays de montagnes, parmi lesquelles, sous le 40® degré de latitude, domine le Gennargentu, supérieur à 1 900 mètres, tandis que dans le nord de l'île, le Limbara, roi des granits de la Galura, dépasse à peine 1500. Ces monts, dont les Sardes eux-mêmes ne connaissent pas tous les secrets, portent des oliviers, des broussailles, des forêts qui furent plus grandes; leurs ravins donnent aux plantes de l'Italie du Sud et de l'Afrique du Nord la chaleur des rayons concentrés du soleil; leurs rochers pressent des métaux mal ou point exploités, et sans doute aussi des mines inconnues; leurs eaux vont à des fleuves fiévreux, notamment au Tirso, plus long que tous les autres. La côte ne manque point d'échancrures, mais les navires y sont rares, surtout les navires des Sardes, car ce peuple embrassé par la mer n'a jamais produit beaucoup de marins. Les habitants vivent dans des villes grandes ou petites, très-rarement dans des hameaux ou dans des fermes éparpillées : c'est que dans cette île chrétienne plus d'une fois visitée par les corsaires mahométans, les familles, au lieu de se
disperser, se groupaient au pied de quelque forteresse.
Telle est cette curieuse Sardaigne, Tun des pays de l'Europe qu'a jusqu'à ce jour le plus épargnés le terrible nivellement qui menace de faire de la famille des peuples un seul et vulgaire troupeau.
Sur un peu moins de 2 millions 1/2 d'hectares, la Sardaigne n'a pas beaucoup plus de 600 000 habitants, soit 26 pour 100 hectares, trois à quatre fois moins que la Sicile à surfaces égales. Les 637 000 Sardes ont comme les Siciliens du sang berbère ou arabe dans les veines, mais ils s'en distinguent par moins de sang grec : d'autre part, ils reçurent dans l'antiquité des éléments ibères et une dose inconnue de sang phénicien ou berbère apporté par des colonies carthaginoises ; et au moyen âge ils se mêlèrent de familles catalanes. Ainsi, parmi les peuples italiques, le peuple sarde s'éloigne le plus . des origines celtique, étrusque, latine et grecque dont la rencontre a produit les nations de la Péninsule. De môme, de tous les dialectes italiens, le dialecte sarde s'écarte le plus de la langue commune : au fond c'est une langue à part.
La capitale de la Sardaigne a nom Cagliari : cette ville, de médiocre importance, est un port du littoral méridional de l'île, en face de la rive tunisienne.
Caractère. Langue. Religion. — En réunissant tous les Italiens sous leurs traits communs, on se trouve en face d'une nation qui le cède à peu d'autres. Par ses armes, ses lois, sa langue, Rome fut la maîtresse du monde ancien et l'institutrice de l'Occident ; l'Italie perdit cette royauté, elle ne la regagnera sans doute jamais, mais au moyen âge elle fut encore une fois à la tête des hommes par son industrie, son négoce, les découvertes de ses savants, les œuvres de ses peintres, de ses sculpteurs, de ses architectes et de ses poètes. Aujourd'hui, elle n'est pas encore lasse de produire de grands esprits,
des intelligences aiguisées, des politiques fins et persévérants, des commerçants déliés, des savants, de bons écrivains et des musiciens de génie.
On leur reproche de graves défauts, des passions corrosives. On dit que leur habileté, leur finesse, touchent à la mauvaise foi, leur enthousiasme à Tidolâtrie, leurs antipathies à la haine ; on les accuse de sentiments trop personnels, comme l'envie, la susceptibilité, la soif de vengeance, une patience infinie pour attendre l'heure de laver l'injure, une promptitude et une sûreté de mains Redoutables dans l'accomplissement du crime. Nulle part il n'y a plus de coups de couteau que chez les Italiens du Sud, si ce n'est chez les Espagnols.
Toutefois c'est à tort qu'on les charge tous de paresse. Les Piémontais, les Lombards, tous les Italiens du Nord ont autant d'activité que d'industrie, et les Italiens du Midi, si fantasques, si indisciplinés qu'ils soient, ne ressemblent point tous au lazzarone légendaire. On a le tort d'attribuer à dix ou douze millions d'hommes, parmi lesquels plusieurs millions de montagnards, ce qui est à peine le fait de quelques milliers de citadins amollis par l'heureuse langueur d'un charmant climat, daiis une ville assise au bord d'un des gplfes les plus ravissants de l'univers. Que de Septentrionaux fiers d'appartenir aux peuples qui passent pour les plus laborieux sur terre, frémiraient de mener la vie du pêcheur de corail, du marin napolitain, du chevrier sicilien, qu'ils taxent insolemment de paresse ! Ramer sans relâche ou gravir et descendre cent fois par jour des roches escarpées sous un astre de feu, vivre d'un peu de pain, d'un oignon, d'une figue ou d'une orange, boire une goutte d'eau, rester joyeux sous la monotonie du métier, alertes sous la longueur de l'effort, vigoureux en dépit des privations, beaux malgré la flamme du soleil et les injures de l'air, plus libres sous le despotisme que d'autres avec toutes leurs libertés, voilà ce que font ces Méridionaux si superbement méprisés par les théoriciens du
Nord, par les apôtres et les disciples du dogme de Tinfériorité des « races latines. »
Partout où les Italiens émigrent, à Marseille, à Paris, dans la province de Constantine, à l'isthme de Suez, à la Plata, au Pérou, ils se font autant remarquer par leur assiduité au travail, leur esprit d'épargne, leur sobriété, leur intelligence, leur habileté, que par leur caractère difficile et leurs éclats de vengeance.
L'Italie entière use de dialectes italiens, à l'exception de quelques vallées alpestres où le français est parlé par 150 000 personnes : les vallées qui du Mont-Blanc et des pics du col d'Iseran s'ouvrent sur la Doire Baltée, rivière > d'Aoste; celles qui débouchent au pied du mont.Ceiiis et à la sortie du tunnel de Modane sur la Doire Ripaire, rivière de Suse; celles enfin qui partent des monts voisins du Yiso pour descendre vers Pignerol et Luserne. Ces dernières, sur le Pellice, l'Angrogne, le Clusone, sont l'asile des vingt et quelques mille hommes de Y Israël des Alpes, du petit peuple vaudois qui a gardé pendant des siècles contre ses persécuteurs sa foi protestante et sa liberté dans la montagne.
Dans l'ancien royaume de Naples et dans la Sicile, un peu peu plus de 20 000 hommes ont conservé le grec, 50 000 à 60 000 l'albanais de leurs pères : ces derniei*s descendent des Chkipétares qui abandonnèrent l'Albanie après la mort du héros national, Scanderbeg, et la prise de possession de la terre natale par les Turcs : à toute époque d'ailleurs, il y eut des relations entre le sud de ritalie et le littoral de l'ancienne Épire, dont les chaînes riveraines, les monts Acrocérauniens d'autrefois, peuvent, dans les très-beaux jours, se voir de la côte apulienne par-dessus l'étroite Adriatique.
La langue italienne se divise en nombreux dialectes, généralement assez distants les uns des autres : le piémontais est une espèce de patois aussi provençal qu'italien; le vénitien, le milanais, le romagnol, le napolitain, le sicilien, le sarde, diffèrent assez entre eux pour que
de l'un à l'autre on ne se comprenne pas sans quelque étude. Le dialecte le plus parfait, devenu la langue littéraire, est le dialecte de Florence ; il a mérité sa hau!^ fortune pour avoir servi à de très-grands écrivains. La richesse, l'harmonie, l'aptitude à la musique, la flexibilité poétique, distinguent ce beau langage issu du latin, et qui malheureusement, faute de colonies, a devant lui peu d'avenir.
Tous les Italiens naissent catholiques, à l'exception des 22 000 protestants vaudois du Piémont, et des Albanais de l'Italie méridionale, qui out gardé le rite grec.
¥iiies. -r- L'Italie a dix villes au-dessus de cent mille âmes.
Romej la capitale du royaume , la résidence du pape , la ville la plus célèbre du monde, a 245000 habitants. Elle se trouve à 25 kilomètres de la mer, sur le Tibre jaune, accompagné d'échoppes, d'ordures, de haies d'épines et de rives de sable. Peu animée, si ce n'est dans les jours de fête ou de grandes pompes religieuses, Rome se compose de ruelles tordues menant à de larges voies. L'histoire d'une cité qui mit une seule nation à la place de cent peuples domptés par le fer, puis assimilés par la langue latine et le droit romain, y revit dans les débris de la plus solide architecture qui fut jamais, celle des Égyptiens exceptée. Dans le Colysée, amphithéâtre encore debout, 107 000 spectateurs ensemble pouvaient contempler un spectacle mille fois plus divers et mille fois plus cruel que les courses de taureaux dont les Espagnols sont si fiers. En sang versé, en entrailles répandues, en conflits mortels, en cris d'agonie, nulle grande bataille, nul choc d*ûn million d'hommes, n'a vu dans sa journée ce que ce cirque a contenu dans ses longues années de gloire : les gladiateurs passant au pied de la loge impériale avec ces mots : « César, ceux qui vont mourir te saluent; » les chrétiens, les disgraciés, les captifs luttant contre les lions et les tigres; l'homme
blond, l'homme brun, l'homme noir, les animaux massifs, les félins ondoyants, les bêtes rampantes, les lézards cuirassés, tout ce qui palpite dressé contre un ennemi ou lancé sur une victime; le sol rougi pai* les combats corps à corps quand l'arène était sèche, et l'eau changée en sang quand de l'amphithéâtre on avait fait
Naples et le Vésuve,
un lac pour les naumachies. Ce que ces murs enfermèrent de douleurs, ce que cette terre but de vies innonocentes, ce que cet air entendit d'acclamations serviles et d'explosions féroces, donnent une amère nausée d'appartenir à la race des fils de la Terre, fût-ce à la famille des Aryens, qui est la « couronne de l'humanité. » Mais au moins Rome ne brûlait pas, comme Carthage son ennemie, des centaines d'enfants à la fois dans la fournaise du dieu Baal I Des ruines, des jardins d'où s'élancent des cyprès et des pins parasols, font à la Ville Immortelle une vaste banlieue dont les derniers vieux murs, les
derniers aqueducs, les derniers arbres se perdent dans les solitudes marécageuses de VAgro Romano ou Campagne de Rome, plaine d'un peu plus de deux cent mille hectares, fiévreuse et presque déserte.
Par ses 448 000 habitants dans des rues en amphithéâtre, Naples (ISapoli) excelle sur toutes les villes italiennes. A Rome même, il faudrait ajouter la population de Palerme, de Turin ou de Milan pour balancer celle de Naples. La beauté fameuse de cette ancienne capitale des Deux-Siciles ne réside pas comme celle de Rome dans la grandeur des souvenirs, dans la puissance ou l'antiquité des monuments ; elle est toute dans le calme et le brillant de l'air, la douceur du climat, la gaieté d'une mer lumineuse, les contours harmonieux d'un golfe d'où surgissent de hautes îles rocheuses : « Voir Naples et mourir, » dit le proverbe italien. Au-dessus des Champs Phlégéens, cratères morts, secs ou remplis par des lacs, s'élance le double sommet du Vésuve, volcan terrible qui n'a pas 1 000 métrés de haut. De sa coupe s'épancha, il val 800 ans, le flot de lave et s'éleva le nuage de cendres qui ensevelirent Herculanum, Stables et Pompeïe. Surprises, et soudain bloquées dès les premiers crachats du volcan, ces trois villes passèrent en quelques heures de Tardente illumination du ciel napolitain à l'obscurité sans lueurs du sein de la terre. L'une d'elles, peu à peu déblayée, Pompeïe, a revu le jour. C'est une morte qui n'a point senti la corruption : telle elle descendit dans l'ombre, telle elle remonte à la lumière après dix -huit cents ans de sépulcre, sans aucune des moisissures du tombeau, intacte avec ses rues étroites bordées de maisons basses, ses cours, ses jardins, ses dieux, ses statues, ses peintures. Si la maîtresse du monde, Rome, n'a laissé que des décombres et une poussière historique autour de quelques grands monuments ébréchés, Pompeïe est restée la bonne ville de province du siècle des premiers Césars ; cachée sous le sol, elle a échappé aux guerres, aux incendies, aux i*en-
versements, aux « embellissements, » au temps meurtrier lui-même, et ce cadavre, sur lequel soixante générations ont passé, éveille une impression de gaieté, de jeunesse et de vie.
Palerme (220 000 hab.), port de mer et capitale de la Sicile, est assise au pied du mont Pellegrino, dans le bassin fécond de la Conque d'Or.
Turin (213 000 hab.) en italien Torino, dans une large plaine, en vue des Alpes, sur le Pô, est une ville froidement régulière. Elle a perdu la moitié de son importance depuis qu'elle n'est plus la capitale de l'Italie.
Milan a 200 000 âmes, plus de 260000 avec son faubourg de Corpi Santi. Située entre les Alpes et le Pô, dans une plaine féconde, elle fut l'une des cités les plus ' importantes, les plus riches, les plus illustres du moyen âge ; c'est encore une ville trés-animée.
Florence (Firenze), peuplée de 167000 âmes, a servi pendant quelques années de capitale à l'Italie. Cette ville aux vieux palais grandioses, la mère ou la nourrice de tant de grands hommes, l'Athènes italienne, occupe les deux rives de l'Arno, qui a son embouchure à quelques kilomètres au-dessous de la ville de Pise (50 000 habitants). Cette dernière cité, Pise la Morte, comme disent les Italiens, eut autant d'habitants qu'en renferme aujourd'hui Florence : on y compta 150000 âmes, comme à Sienne, autre cité toscane dans les montagnes du bassin de l'Ombrone. Pise n'est plus le grand port du littoral étrusque; Livourne ( ivorno), qui l'a remplacée, est une ville de commerce à moitié juive, à la veille de contenir cent mille habitants.
Le port de Turin, Gênes (Genova) renferme 130000 habitants. Gênes la Superbe a des palais de marbre en amphithéâtre, demeures d'une fière aristocratie dans les jours de gloire où cette ville dominait la mer et commandait aux îles grecques, à la Crimée et aux côtes d'Orient. Elle a donné au monde Christophe Colomb.
Venise.
GÉOG. BEaus. — I. 22
Le Génois, homme avide, mercantile, tenace, ingénieux, jamais en défaut, émigré partout, brocante partout, fait partout fortune. C'est la Ligurie, autrement dit l'étroit littoral compris entre les Apennins et la mer Génoise, qui envoie le plus d'Italiens au delà des mers, surtout à la Plata. C'est une bien belle patrie qu'ils abandonnent, lorsqu'ils s'embarquent pour l'Amérique avec le rêve doré d'en revenir aussi riches qu'ils sont partis pauvres. La côte ligurienne, au sud-ouest de Gênes, est la ville d'hiver, et quelque peu la ville d'été de l'Europe ; elle est devenue sa serre chaude, l'asile de ses convalescents, le recours de ses poitrinaires, le dernier espoir, souvent trompé, de ses hommes faibles ou fourbus et de ses vieillards. Elle méritait bien cette haute fortune : car si nous avons en Europe des sites plus grands que ceux de la Corniche italienne ou française, — Albenga, San-Remo, Bordighera , Menton , Monaco , Cannes , — il n'en est pas de plus harmonieux, de plus brillants, de plus gais, de mieux faits pour donner au mourant la volonté de vivre.
Gênes avait ruiné Pise. A son tour elle perdit la prépondérance devant Venise (Venezia), qui domina sur les mêmes mers, sur l'Istrie, la Dalmatie, la Morée, T Archipel, Candie et Chypre. Venise n'a plus que 129 000 habitants. Cent quarante grands palais, presque tous délabrés ou déserts, rappellent qu'elle fut longtemps le siège d'urfe aristocratie formidable, [{attachée maintenant à la terre ferme par un pont colossal de 222 arches, la ce Ville des Eaux, » la « Cité des Lagunes, » s'élève dans l'Adriatique, sur des bancs de sable que les alluvions des fleuves auraient déjà noyés dans un marais, si de grands travaux ne les avaient détournées. Des canaux troubles, parfois même fétides, coupent ces îles en tout sens, bordés de maisons qui trempent leur pied dans le flot : (( As-tu vu Baïa, dit Gœthe, tu connais la mei' et les poissons. Voici Venise, le marais et les grenouilles. » Mais ce « marais » reflète quatre cent cinquante ponts.
des demeures élégantes, des monuments puissants, des pierres glorieuses, et, quelque chemin qu'y prenne la gondole, elle vogue toujours entre de grands souvenirs. Toutefois, bâtie dans un cul-de-sac de la mer, Venise la Belle n'a pas eu le destin qu'auraient pu lui valoir l'intelligence, la ruse, la patiente ambition, l'impitoyable fermeté de ses maîtres : conduite comme Rome, elle n'a même pas égalé la puissance de Garthage. Sise au bord de l'Atlantique, peut-être elle eût colonisé le monde. Le voisinage de Trieste lui interdit l'espoir de redevenir la^ (( Reine de l'Adriatique. »
Bologne (116000 hab.), ville universitaire aux monuments curieux, est située entre les Apennins, le Pô inférieur et le rivage marécageux de Ravenne.
Messine (112000 hab,) a donné son nom au détroit qui sépare l'Italie de la Sicile. C'est la seconde ville de l'île triangulaire; la troisième, Caiane, au pied de l'Etna, n'a pas moins de 85000 âmes.
lies Balkans. liC Danube et les fleures cdtters. —
Peuplée dans l'antiquité, au nord par des tribus sauvages dont les Hellènes ne nous ont guère laissé que les noms, au sud et sur les côtes par des colonies grecques, la Turquie d'Europe fut au moyen âge le nœud de l'empire d'Orient. Lentement démembrée, puis totalement conquise, puis longuement foulée par les Turcs, nation lïiahométane venue de l'Asie centrale, elle est tombée dans la barbarie.
Sa situation est admirable, à l'extrémité de l'Europe, à deux pas de l'Asie, près de l'Egypte, entre la mer Noire
qui touche au Caucase, et la mer Adriatique qui baigne l'Italie et s'ouvre sur le bassin central de la Méditerranée. Le bonheur de posséder le bas Danube, route entre l'Asie et l'Europe centrale, des côtes magnifiquement coupées, des ports excellents, la variété, la beauté, la fécondité du s©l, lui assurent un avenir de prospérité dont les envies et les haines des peuples qui l'habitent retarderont longtemps l'aurore. La Turquie, comme l'Autriche, est pleine de frères ennemis.
Diminuée de la Grèce en 1827, la Turquie n'a plus que 55 à 54 millions d'hectares, l'étendue de la France, mais avec une population bien moindre, évaluée tantôt , à 18500000 âmes, tantôt à 15000000, tantôt à beaucoup moins encore.
La Turquie ne porte point de monts exceptionnellement élevés ; ses pics supérieurs ne dépassent pas 5 000 mètres. Pourtant l'Europe n'a pas de pays plus montagneux et l'altitude moyenne de la presqu'île des Balkans (la Turquie sans la Roumanie, mais avec la Grèce) est d'environ 580 mètres, c'est-à-dire qu'elle n'est dépassée dans notre partie du monde que par la hauteur moyenne de la Suisse et par celle de l'ibérie. Dans toute cette immense péninsule, il n'y a que 550 000 hectares de plaines, moins que Taire d'un département français.
Des chaînes, ancien Hœmus, dont on rassemble les 33 millions d'hectares sous le nom de Balkans, s'y croisent en tous sens, ne laissant place qu'à des bassins de lacs, à d'étroites vallées, à des gorges de torrents. Sur ces chaînes ondulent des forêts rapidement décroissantes, menacées dans leur existence même par l'étourderie et la rapacité des montagnards.
La grande artère de l'empire, le Danube, engloutit les rivières les plus abondantes du pays, la Save, la Morava serbe, l'Oit, le Prouth. Ce fleuve arrive à la mer ^îoire avec le tribut de 80 millions d'hectares occupés en partie par des montagnes élevées et même des massifs à glaciei's; aussi jette-t-il en moyenne 9180 mètres cubes d'eau par
seconde, près de quatre Rhônes, à Tespèce de lac orageux et perfide que les Anciens avaient ironiquement appelé la Mer Hospitalière — c'est là ce que signifient les mots grecs de Pont-Euxin. — En grande crue, le débit monte à 30000 mètres, deux Rhônes et demi débordés; en grande séchei*esse, il descend à 2 000 mètres, cinq Rhônes à l'étiage. Le delta du Danube appartient aujourd'hui tout entier à la Roumanie, pays tributaire de la Turquie : il commence en aval du port commerçant de Galatz, à une douzaine de lieues au-dessous du confluent du Prouth. La branche du nord, la Kilia, enlève plus de la moitié de la masse d'eau ; la branche méridionale se partage en deux bras, le Saint-George et la Soulina, cette dernière plus navigable que les autres branches par la nature et par l'art. Le delta comprend 210000 hectares de terres émergées, de vases, de joncs, de lacs, de rivières venant du Danube quand le Danube gonfle et retournant au Danube quand le Danube baisse de niveau pendant les chaleurs. Il empiète annuellement sur la mer Noire, le fleuve amenant avec ses eaux environ 6 millions de mètres cubes de troubles par an. Des hommes de toutes nations, des Russes, des Petits Russes, des Bulgares, des Roumains, des Grecs, ont leur demeure fixe ou temporaire dans le delta danubien.
Les autres cours d'eau de la Turquie vont directement à la mer. La Maritsa, le Yardar, la Strouma, ne valent point le Danube : aucun n'atteint même à la grandeur d'un tributaire du puissant fleuve, la Save, rivière merveilleusement pure qui a son embouchure à Belgrade. La Save court longtemps entre la Turquie et l'Autriche, et par conséquent sépare deux empires sans séparer deux peuples, car tous ses riverains sont Slaves, et Slaves de même langue, aussi bien dans les Confins Militaires, dépendance de Vienne, que dans la Bosnie et la Serbie, terres de Constantinople.
La Maritsa, l'ancien Hebros où' flottèrent un moment les membres déchirés d'Orphée, passe à Andrinople et va
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se perdre dans l'Archipel près du port d'Eiios, vis-à-vis de Tîle de Samothrace. Le fangeux Vardar, qui se termine dans le golfe de Salonique, est l'ancien Axios, qu'Homère appelle modestement le plus beau des courants de la Terre. La Strouma, le Strymon des Grecs, s'achève également dans l'Archipel, en face de la presqu'île du mont Athos, l'une des trois pointes du trident que projette en mer la péninsule salonicienne : elle porte aussi le nom de Kara-Sou, deux mots turcs signifiant en français la Noire-Eau. Ces noms d'Eau-Noire, d'Eau- Blanche {Ak'Sou)y de Montagne -Noire (Kara-Dagh)^ de Mont-Blanc (Ak-Dagh), de Lac Noir (Kara-Koul) , se reproduisent dans tous les pays qu'occupent les nations de langue turque : on les trouve dans l'Europe ottomane, dans la Turquie d'Asie, en Turkestan, en Sibérie. Cette monotomie de nomenclature n'est pas la seule qu'il faille condamner sur le plan du monde ; les Anglais avec leui*s noms de flatterie comme Victoria et leurs noms de gloire militaire comme Waterloo ou Wellington; les Yankees avec leurs éternelles répétitions de tous les lieux célèbres de l'Europe et du reste de la Terre ; et à une époque plus ancienne les découvreurs, les conquérants, les missionnaires, les pionniers espagnols, portugais et canadiens, avec leurs santo, leurs sao, leurs saint, leurs vera cruz, leurs exaltacion, leurs conceiçào, leurs espiritu santo, et ainsi de suite sans règle et sans mesure, ont extraordinairement enlaidi la plupart de nos cartes : sans cet excès d'appellations patriotiques oh religieuses, elles seraient couvertes de noms originaux, souvent très-sonores, que les nations dites sauvages avaient donnés aux monts, aux plaines, aux vallées, aux lacs, aux sources, aux rivières, aux lieux, dans diverses langues éminenmient pittoresques.
Ces petits fleuves, les torrents de leur bassin et en général les cours d'eau de la Turquie, oht leurs canons ou fissures profondes. La. plus belle de ces étreintes de la roche est peut-être celle du Lim, reconnue depuis quel-
ques années seulement. Une terreur superstitieuse en éloignait les montagnards slaves du pays, mais des explorateurs de l'Europe occidentale, attirés précisément par les menaces de mort dont l'imagination du peuple avait rempli ce passage sévère, ont récemment descendu le Lim sur un radeau, d'un bout à l'autre de l'entaille, et ils l'ont fait sans peur, mais aussi sans péril. Il n'y ont trouvé ni cascades affreuses, ni cavernes aspirantes, ni génies ennemis, mais seulement une eau presque toujours calme, régulière et profonde entre des roches solennelles, et parfois, sur quelque lambeau d'estran, les traces du philosophe à fourrure. Tours, dont nul téméraire ne trouble ici les patriarcales demeures. Le Lim est un affluent de la Drina, rivière qui va se perdre dans la Save après avoir séparé la Bosnie de la Serbie, et qu'il ne faut pas confondre avec le Drin, rivière albanaise du bassin de l'Adriatique.
Races diverses, nations ennemies. — Les 15 à 18 millions d'hommes qui vivent en Turquie, sous les divers climats créés par des altitudes et des expositions diverses, cultivent au nord, sur le Danube et dans la montagne, les plantes de l'Europe occidentale et centrale, au midi celles de la Provence et de l'Italie. Ils n'appartiennent ni à la même race, ni à la même langue, ni à la même religion. Cette contrée, point de rencontre de l'Ancien Continent, également accessible par la mer, par les plaines du nord, par le val du Danube, a été de tout temps piétinée par les chevaux des conquérants : elle est si belle que les envahisseurs y sont restés.
Turcs, —La race dominante des Turcs ou Osmanlis, numériquement l'une des plus faibles, habite surtout Constantinople, les environs de cette ville, les principales cités de l'empire et la Bulgarie orientale, autour de Ghoumla, des Balkans au Danube et à la mer Noire. On tient les gens
de cette nation pour indolents de corps, paresseux d esprit, médiocrement intelligents, mais honnêtes, débonnaires, résignés, courageux, tenaces dans la guerre et très-aptes au commandement. Ils ne sont guère qu'un million d'hommes, au plus douze cent mille, et leur nombre diminue constamment. Leur langue n'a point de rapport avec les nôtres : parlée en divers dialectes sur d'immenses espaces, dans l'Asie Mineure, en Perse, dans l'Asie centrale et septentrionale, et jusqu'en pleine Russie, elle a des liens de parenté avec le hongrois, le finlandais et d'autres idiomes dit agglutinants. Sa richesse de mots est extraordinaire parce qu'à ses propres termes elle a mêlé un nombre considérable de termes arabes et de tenues persans. Lorsque les Osmanlis, de horde sauvage, ignorante, nomade et batailleuse, devinrent un peuple puissant campé au milieu de nations policées, il leur fallut emprunter à l'arabe, langue religieuse, et au persan, langue littéraire de l'Orient, tous les mots d'un nouvel et vaste horizon d'idées, mais la grammaire garda sa pastorale simplicité, et en somme le turc resta le turc. Les Osmanlis professent l'Islam.
Albanais, — Les Albanais, que les Turcs appellent Arnautes, se donnent eux-mêmes le nom de Chkipétares ou gens de la Montagne. Leur origine est obscure : tantôt on les fait descendre d'une peuplade venue du Caucase aux derniers jours de l'empire Romain; tantôt (c'est l'avis du plus grand nombre), on les rattache au tronc des antiques Pélasges, peuple agriculteur qui foula le sol de la presqu'île grecque avant les Grecs eux-mêmes. Ces Pélasges, qui sans doute étaient les parents des Hellènes en même temps que de plusieurs des vieilles nations de Tltalie, ont laissé des monuments d'une grandeur brute qui étonne, et d'une solidité qui défie les siècles : toujoui's debout lorsque des bâtisses dix fois plus jeunes croulent et vont tomber, ces murailles pélasgiques sont, malgré leur noire antiquité, malgré leur sans-apprêt puissant,
Albanais,
GEOGHAIMIIE.
moins anciennes, moins lourdes, moins gix)ssières que , les murs cyclopéens visibles encore dans les mêmes pays que les monuments des Pélasges, c'est-à-dire dans Péloponèse (principalement dans l'Arcadie) et dans la portion méridionale de l'Albanie, jadis TÉpire. Pressés par les Hellènes, plus intelligents ou mieux armés qu'eux, les Pélasges reculèrent devant ce peuple nouveau. Dans le Péloponèse, dans la Hellade, en Italie, ils furent détruits ou diminuèrent et disparurent, ou se fondirent dans des éléments nouveaux, et leur vieille langue, qu'on croit avoir eu plus de fraternité avec Je celte qu'avec le grec, aurait servi de base au latin (?) Ils ne se seraient maintenus que sur le territoire haché de l'Albanie de nos jours. Vers le milieu du quinzième siècle, les Turcs devinrent les maîtres du pays après une lutte où brilla l'Albanais Scanderbeg, l'un des héros les plus audacieux que l'histoire connaisse.
Les douze à quinze cent mille Chkipétares parlent une langue très -dure qui gagne continuellement de nouveaux villages par suite de la malléabilité des Slaves. Sur la frontière changeante qui la sépare des idiomes des Slaves du Sud, les Albanais, beaucoup moins ductiles et beaucoup moins polyglottes que les Serbes et les Bulgares, apprennent peu la langue de leurs voisins, mais leurs voisins apprennent beaucoup la leur. Il en résulte que, dans toute l'étendue de la zone frontière, l'albanais sert aux relation^ des divers peuples contigus ou entremêlés, puis que de proche en proche il devient l'idiome national.
Les Albanais forment un peuple à moitié sauvage, très-énergique, terrible dans les combats, avide de gain, de mouvement, de Coups à donner et à recevoir, cruel, sans scrupules et porté au métier de condottiere. Gomme ils appartiennent à des phars ou clans jaloux entre eux et à des religions ennemies, la Turquie lève dans le pays même les soldats qu'il lui faut pour y combattre l'indépendance nationale : au dedans, î'Alba-
nie se déchire de ses propres mains, clan contre clan, musulman contre catholique ou grec; au dehors, elle fournit depuis des siècles les mercenaires qui sont le plus robuste pilier de l'édifice impérial ; on ne saurait compter les soldats de fortune, un tiers héros, deux tiers brigands, qui sont devenus généraux, gouverneurs de province, dompteurs de révoltes et quelque peu bourl'eaux au service du « grand seigneur n .
On dit les Albanais beaux dans la montagne, petits et laids sur la côte. Le petit fleuve Scoumbi les divise en deux grandes familles : au nord les Guègues ou Albanais Rouges dans l'ancienne Illyrie, au sud les Tosques dans l'ancienne Épire. Il y a des difTérences notables, autant, par exemple, que du français à l'espagnol, entre les dialectes de ces deux tribus.
Grecs. — Les Grecs, la nation la plus vive, la plus intelligente, la plus brillante, la plus active, la moins scrupuleuse, la plus commerçante et la plus riche de la Turquie, occupent, au nombre d'un million à douze cent mille personnes, les îles et les côtes de l'Archipel et les grandes villes au sud des Balkans.
Slaves, — Les peuples de race ou seulement de langue slave font à eux seuls plus du tiers des hommes vivant en Turquie. En Bulgarie avant tout, puis dans la Roumélie et dans la plus grande partie de la Macédoine, vivent les Bulgares, nation de quatre millions d'hommes qui ne sont que très-imparfaitement slaves, ayant pour ancêtres des barbares de lignage turc ou peut-être mongol, qui, venus de l'Asie Centrale, habitèrent quelque temps sur les bords de la Volga, d'où leur nom de Bulgares (Volgares). Race très - laborieuse , très - prolifique , amie de la paix et de la vie des champs, les Bulgares ont longtemps passé pour une tourbe de rustres sans intelligence, tandis qu'ils possèdent au contraire d'admirables dispositions pour l'industrie et un goût vif et pur pour
les arts. Ils gagnent incessamment devant eux, sauf toutefois sur les Albanais ; ils ont déjà réuni à leur nation beaucoup de vallées où résonnait il n'y a pas trèslongtemps encore la langue grecque et où Ton n'entend guère plus que le bulgare, idiome primitivement non slave, devenu slave par métamorphisme, mais conservant encore des traces de son ancienne originalité. Les Bulgares appartiennent à la religion grecque ou au catholicisme.
En Serbie, les Srb, ou Serbes, usent de la mieux conservée des langues slaves, d'un parler qui a de fort grands rapports avec le langage dans lequel la Bible fut pour la première fois traduite à l'usage des tribus de sang slavon : langage fort, plein, sonore, abondant en désinences, que nous appelons le slavon d'église. Ce premier des idiomes de la famille qu'une œuvre littéraire ait fixé se parlait on ne sait où, en Serbie, en Mœsie, en Garniole ou autre part encore, en tous cas chez des Jougo-Slaves. On le regarde à tort comme le père des idiomes slaves; ce n'en est qu'un frère aîné. Les Serbes sont de la religion grecque. Avec leurs frères, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, ils constituent en Turquie seulement, sans compter les Serbes de la plate Sirmie et tous leurs autres compatriotes d'Autriche, une nation de 2 500 000 hommes qui espère bien réunir un jour tous ses tronçons. Œuvre difficile peut-être ; aussi le Serbe dit-il : « Sama slogo spasiva srbL — L'union seule peut sauver les Serbes I »
Boumains, — Sans les Macédo-Valaques, peuple de plusieurs centaines de milliers d'âmes établi principalement en Thessalie, autour de Metzovo, les Roumains (appelés aussi Moldo-Valaques ou simplement Valaques) sont cinq millions en Moldo - Valaquie et sur la rive droite du Danube. Cette nation, qui se ressent encore d'un long esclavage, se forma, dans les derniers siècles de la puissance romaine, par le mélange des vieilles tri-
TURQUIE D'EUROPE. 54î>
bus daces avec les colons italiens et gaulois transplantés en Dacie par l'empereur Trajan, après la conquête du pays par des légions habituées à vaincre. Quant aux Macédo-Valaques, ils doivent provenir des colons latins que Terapereur Aurélien fit passer de la Dacie dans la Mœsie, c'est-à-dire de la rive septentrionale à la rive méridionale du Danube, lorsqu'au déclin de l'Empire il dut céder la Roumanie actuelle aux nations guerrières du Nord et prendre pour limite le fleuve qu'avait dépassé le glorieux Trajan. Les Macédo-Valaques sont aussi nommés les Zinzares, de leur façon zézayante de prononcer zinz le mot roumain tchintch (cinq). Les Roumains, qui professent la religion grecque, usent d'une langue absolument distincte des idiomes slaves, du hongrois et de l'allemand qui l'entourent, en même temps qu'extrêmement rapprochée de nos parlers latins, en dépit d'un grand mélange de racines slaves, venues surtout de ce que le slavon d'église fut la langue religieuse et littéraire de la nation jusqu'en 1643. 11 y a également dans ce langage un certain nombre de racines grecques introduites à l'époque où le pays était pressuré par les Phanariotcs, fonctionnaires grecs au service du sultan. H a fallu au roumain, tour à tour opprimé par le verbe slave et par le verbe grec, une grande force de résistance, une puissante sève rustique pour triompher des langues puissantes qui le menaçaient.
IVattons positives et nations né|;atives. — Ainsi la Turquie renferme cinq nations que nous appellerons positives, parce que chacune d'elles a jeté dans le sol des racines profondes : les Turcs, le moins enraciné de ces cinq peuples, mais jusqu'à ce jour le maître du pays ; les Albanais, race dure qui depuis longtemps aide les Turcs à tenir les autres nations sous le joug, nonseulement dans la Turquie d'Europe, mais aussi dans les terres d'outre- mer qui relèvent du grand seigneur; les Grecs, colons du littoral deux mille ans au moins avant qu'on connût le nona même des Turcs ; les Slaves, les
derniers venus, mais les plus nombreux ; les Roumains, peuple envahissant, que son premier élément, les Daces, rattache immémorialement aux plaines du bas Danube et au vaste bossellement des Carpates. Ces derniers sont les vrais fils du sol, quoiqu'on se plaise à les faire exclusivement « latins )) à cause de leur langue, et qu'on donne ainsi plus d'importance à la greffe latine ou même à la greffe slave qu'à la sève du tronc primitif.
A côté de ces nations positives, on compte 500.000 Circassiens ou Tatares récemment immigrés, qui ne semblent pas devoir faire grande souche dans le pays, et trois nations que nous appellerons négatives (malgré l'influence de deux d'entre elles), parce qu'elles ne se fixent point au sol, ou du moins très-peu. L'une des trois, celle des Bohémiens, est faite de vagabonds; les deux autres, celles des Arméniens et des Juifs, se composent de marchands cosmopolites, gens de boutique et non gens de labour, financiers, brocanteurs, brasseurs d'affaires, usuriers et expropriateurs qu'on est tenté de ranger dans la catégorie des classes dangereuses. On estime ces trois nations à plusieurs centaines de milliers d'hommes chacune.
Le tiers environ des habitants de la Turquie s'adonne à l'Islam. Le pays relève d'un sultan, souverain absolu et chef des musulmans de l'empire, en même temps qu'il est considéré par tous les mahométans comme la suprême autorité religieuse sur la Terre.
Politiquement, la Turquie comprend les pays immédiatement soumis, tant sur le continent que dans les îles, et les pays tributaires.
Pays sonmiii. — Entre les Balkans, le Despoto-Dagh (ancien Rhodope : 2 600 mètres), la mer Noire et la mer de Marmara, la Ronméiie, jadis Thrace, comprend le bassin de la Maritsa, et deux bandes littorales, l'une sur la mer Noire, l'autre sur le fleuve qui sépare l'Europe de l'Asie et qui se compose de trois parties : le défilé du Bosphore, l'épanouissement de la mer de Marmara et le couloir
des Dardanelles, que les Grecs nommaient l'Hellespont.
L'origine de ce petit Saint-Laurent — petit en longueur, non pas en volume — le Bosphore, est un courant bleu, profond et rapide, qui verse à la mer de Marmara les eaux que la mer Noire a reçues du Don, du Dnieper, du Dniester, du Danube et des fleuves côtiers du Caucase et de l'Asie Mineure. Pour une longueur de 4 kilomètres, il a 1800 mètres de. largeur avec une profondeur moyenne de 27 mètres et demi, et son débit à la seconde doit approcher de 50 000 mètres cubes, deux fois tout ce que lui portent les tributaires de la mer Noire. 11 faut donc que la Méditerranée coule à la mer Noire par des contrecourants, autrement celle-ci finirait par se vider.
Les flots puissants du Bosphore se reposent dans la mer de Marmara, charmante conque dominée par le fier Olympe de Brpusse qui a perdu son éclatant nom grec pour d'obscures syllabes turques. De même le Granique où vainquit Alexandre, le Xanthe, le Scamandre et le Simoïs qui virent flamber Troie, tous les fleuves de ce rivage, tous les monts de cet horizon , toutes les villes de ce littoral, tous les noms de cette vallée dont une rive appartient à la « Mère des peuples, » l'autre à la « Beine de la civilisation, » ont été abâtardis ou traduits du grec au turc, quand il n'ont pas été remplacés par des mots turcs sans rapport avec l'ancienne désignation.
C'est que la nation grecque ne règne plus sur ces détroits : ni en Europe ni en Asie elle n'y a gardé l'empire. Sans doute la Boumélie s'appelle d'un mot qui signifie la terre des Bomains, c'est-à-dire des Grecs, — car pour les Barbares qui assiégèrent si longtemps l'empire d'Orient, la majesté de Bome survivait dans Byzance, et les Byzantins avaient hérité du grand nom des Tlomains , — mais cette province ne mérite plus le nom de « pays grec. )) Elle est tout aussi bien turque et bulgare, sans parler des gens de toute origine qui remplissent en partie la ville de Constantinople. En Boumélie, les Bulgares t iejinent surtout l'intérieur du pays, les Turcs ont Gonstan-
tinople et ses environs ; les Grecs, le littoral et les villes. La résidence du grand seigneur, Constantinople, appartient à la Roumélie ; de même Andrinople, seconde ville de la Turquie d'Europe.
La macédoine, d'où partit Alexandre le Grand pour conquérir la moitié du monde ancien, borde l'Archipel et va du Rhodope à l'Olympe, le brillant séjour des dieux grecs. Quinze monts environ reçurent le nom d'Olympe chez les Hellènes de l'Europe, de TAsie et des îles, mais nul n'était aussi digne de porter la cour des Immortels faits de jeunesse et nourris d'ambroisie. Cette belle montagne se lève à bien près de 5000 mètres, sur le rivage même du golfe de Salonique, tout près de la Macédoine, en terre thessalienne. Quand le peuple enfant qui la couronna de ses dieux vivait à ses pieds avant d'avoir encore envahi la Grèce, il semblait que des hommes si merveilleusement doués avaient pour destin de soumettre et de remplir au loin les contrées, surtout vers le nord, qui est plus ample, et qui, avec plus d'espace, de fleuves, de grandes vallées, offre plus de prise à qui veut le saisir : si bien qu'un jour la montagne sacrée eût été comme perdue dans le midi de la terre grecque. Mais les Hellènes portèrent tous leurs efforts vers le sud, et quand ils furent les maîtres de la Hellade, du Péloponèse et des îles, ils passèrent les plus belles années de leur âge viril à s'étrangler de leurs propres mains, tandis que le doigt du sort leur montrait en vain le chemin de Byzance, leur plus belle colonie et la porte d'un immense avenir. Et maintenant l'Olympe, loin de se dresser au midi des Grecs, marque au contraire leur vraie limite vers le nord, car à partir de. la Thessalie ils cèdent réellement le pas aux Albanais et aux Bulgares.
La Macédoine, semblable en cela à la Roumélie, a sa côte peuplée surtout de Grecs, et son intérieur, le long de la Strouma et du Vardar, peuplé surtout de Bulgares; à l'occident du pays, sur frontière albanaise, des Serbes
iftè
CKOG, RECLUS
et des Arnautes se mêlent aux Bulgares ; quant aux Turcs, ils ne font qu'un petit nombre. Entièrement grecque est la fameuse presqu'île salonicienne, Tancienne Chalcidique, petit monde à part, et monde sublime, presque séparé du continent par une dépression où il serait facile de creuser de golfe à golfe un canal navigable. Cette péninsule se termine dans F Archipel par trois espèces de doigts montagneux : celui de Touest regarde TOlympe à travers le golfe de Salonique ; celui de l'est, le mont Athos (1900 mètres), porte 935 églises et chapelles, des monastères, des skytes ou villages d'ermites ; sur ses hardis promontoires, dans ses charmants ravins, dans des cavernes forées en roc vif à de vertigineuses hauteurs, se laissent vivre sans penser à rien 5 000 moines grecs d'une merveilleuse ignorance. :
La Thessalie est le pays des plus vieilles légendes grecques à partir de l'entrée des Hellènes en Europe ; là, d'après la mythologie, les Titans entassèrent pour monter au ciel le Pélion (aujourd'hui Zagora, 1 600 mètres) sur l'Ossa ( aujourd'hui Kissabos, 1 925 mètres ) ; là vivaient les Centaures, mi-homme, mi-cheval; de là partirent les Argonautes pour conquérir la Toison d'or. La Thessalie va du golfe de Salonique au Bora-Dagh (jadis le Pinde). Grecque lorsqu'Achille aux pieds légers régnait à Larisse, grecque lorsque Xercès força les Thermopyles , grecque lorsque Philippe et Alexandre la traversaient pour aller vaincre Athènes ou Thèbes, cette contrée est encore grecque auJQurd'hui. Son petit fleuve a nom Salembria : après avoir coulé dans un bassin qui fut évidemment un lac retenu vers l'orient par de hautes montagnes, il se fraie un chemin pittoresque entre les roches rouges de l'Olympe et de l'Ossa, là même où s'ouvrit, sans doute par un tremblement de terre, la brèche qui vida les eaux du lac. Cette coupure de la Salembria, suite de défilés à la fois très-frais, très-gracieux et grandioses, est le fameux vallon du Pénée, chanté par les Anciens comme Je
Un monastère de L Athos
plus beau lieu de la Terre. On le nomme aujourd'hui Lykoslomo ou la Gueule du Loup.
Entre le Pinde, le Tcha-Dagh (antique Scardus, 2 600 mètres), la mer Ionienne et la mer Adriatique, profonde ici de mille mètres, et large seulement de 72 kilomètres au plus étroit, s'étend TAibanie, autrefois Illyrie et Épire. L'Albanie est un labyrinthe de montagnes crayeuses de quinze à dix-neuf cents mètres d'altitude, de défilés profonds, de jolis lacs, de torrents arrosant les pâturages d'une nation qui a plus de bergers que d'agriculteurs. Un pays aussi tourmenté mérite cent fois les deux noms que lui ont donné ses habitants, Chkiperia ou Malliesi, tous deux signifiant la Montagne. Ses deux villes principales, Scodra ou Scutari au nord, et Janina au sud, cette dernière avec près de 30 000 âmes, la première avec près de 40 000, se tiennent également au bord d'un lac.
Le lac de Scutari se verse dans la mer par la Boïana ; il n'est pas éloigné du Drin, grande rivière sortie du lac d'Ochrida, claire nappe d'eau que ses cent kilomèti'es de tour mettent au premier rang des Lémans turcs. Le lac de Janina est fait de deux bassins isolés en été, réunis après les pluies, le lac de Janina proprement dit et le « lac de boue, » qui est en effet une sorte de marais; chacun de ses deux bassins s'écoule invisiblement par des katavothra, fissures de la roche que continue un cours d'eau souterrain. Dans les montagnes voisines de Janina, peut-être à Janina même , quelques bouquets de chênes proviennent sans doute des arbres prophétiques de Dodone, l'oracle le plus g^ncien de la Grèce, le lieu autour duquel vivaient ces Graïkoï dont les Romains ont fait peu à peu passer le nom à toute la grande nation des Hellènes. Dans ce même pays, en tirant sur le golfe d'Arta, coulent une rivière et deux ruisseaux dont la renommée fut terrible, l'avare Achéron, le bourbeux Cocyte, le Phlégéton roulant des flammes. Qui voit aujourd'hui ces trois fleuves du Tartare profond, qui ont perdu leurs noms
terribles pour des' noms vulgaires, cherche et ne trouve pas ce qu'ils purent avoir d'assez lugubre pour devenir les rivières du royaume des Ombres. Ce sont tout au plus des eaux lourdes dans une plaine fiévreuse qui fut peutêtre un marais mortel. Mais des flots profonds et noirs, de grands arbres versant les terreurs de l'ombre sur des eaux dormantes , des reptiles, des bêtes visqueuses , la fièvre et la moii; embusquées dans la vase, en fallait-il plus aux Grecs pour imaginer des Enfers? L'Achéron passe dans le pays des Souliotes, Albanais mêlés de Grecs, fameux par l'héroïsme qu'ils déployèrent il y a cinquante à soixante ans contre les Turcs.
Cette Albanie si tourmentée, possédant encore de belles forêts de hêtres, de chênes et de pins hantées par les ours, appartient presque entièrement aux Albanais, mais tous les Albanais n'y sont pas contenus, pas plus que tous les Bulgares en Bulgarie, tous les Serbes en Serbie, tous les Roumains en Roumanie ou tous les Grecs en Grèce. Il y a des Slaves dans les cantons occidentaux et septentrionaux, des Grecs dans les vallées méridionales, dans la noire Épire d'Homère, qui est la portion la plus nue de toute l'Albanie.
L'HerzégfOTine supporte impatiemment le Turc. Ses habitants, slaves et chrétiens, vivent sur des plateaux arides, sur des monts disloqués, secs, chauves, et dans des gorges dont les torrents coulent à ciel ouvert à la rencontre de la Narenta, tributaire de l'Adriatique, quand ils ne filtrent pas imperceptiblement dans les fissures du calcaire ou ne sautent pas tout d'un coup dans un gouffre. Mais ces eaux perdues gagnent pour la plupart la mer allongée qui sépare la Turquie de l'Italie, car elles vont rejaillir en fontaines splendides sur le littoral de la Dalmatie, à quelques kilomètres seulement de la vague qui doit les engloutir. Cette Dalmatie, province autrichienne, qui, sauf des colonies italiennes, a pour habitants des Slaves de même idiome que les Herzégoviniens,
n'est d^ailleurs qu'une étroite langue de terre, et du sommet des Alpes cassées, stériles et sans bois de l'Herzégovine, on voit comme à ses pieds les flots bleus dont il semble qu'on est moins séparé en longueur qu'en hauteur, tant on régne fièrement sur les gorges nues, éclairées, ardentes, qui vont de l'arête herzégovinienne à la rive dalmate. La principale rivière du pays après la Narenta, le Trebenstitsa, passe pour aller fonner outre monts la superbe source de l'Ombla, prés de Raguse. La plus grande ville de l'Herzégovine est MostaVy sur la INarenta.
Dans la Bosnie, région de montagnes hachées, on retrouve aussi les pertes et les renaissances de torrents communes aux districts calcaires. Ce pays appartient au bassin de la Save, rivière qui le sépare de l'Autriche où se prolonge au loin la nation slave des Croates et des Bosniaques turcs : seulement les Slaves autrichiens sont tous chrétiens, tandis que sur les domaines du sultan un très-grand nombre professent la religion de Mahomet. La ville majeure du pays bosniaque s'appelle de deux noms : en turc et officiellement Bosna-Serai, en slave et réellement Saro/ewo. Aux cinq sixièmes musulmane, elle borde un tributaire de la Bosna, rivière du bassin de la Save qui a donné son nom au pays. Les Turcs la nomment la « Damas du Nord, » sans doute à cause de la beauté de ses eaux, de la fraîcheur de ses jardins.
La Bulgarie court des Balkans au Danube, de la mer Noire à la Serbie. Province très-fertile, grenier de Constantinople et d une partie de l'empire, elle se termine sur la mer Noire, où elle possède le port de Varna et l'une des embouchures du Danube. L'espèce de trapèze marécageux compris entre la mer Noire et le Danube, à partir du grand détour vers le nord suivi du revirement à angle aigu qui porte le fleuve vers la fourche du delta, puis vers la mer, se nomme la Dobroiulja. Il a è\è
récemment le principal site d'une immigration lamentable, d'une véritable exodè : des centaines de milliers de Circassiens fuyant le Caucase et de Tatars quittant la Crimée, ont été jetés par le gouvernement turc en diverses provinces d'Asie et d'Europe, surtout en Bulgarie, et plus pariiculièreraent encore dans la Dobroudja. De 400 UOO immigrants, d'autres disent de 600 000, plus de la moitié sont morts de misère, de pauvreté, dé fièvres, de nostalgie, dans des colonies mal placées, mal installées, mal conduites, à la fois négligées par les Turcs, abhorrées par les chrétiens, et peu soutenues par les colons eux-mêmes, qui pour la plupart étaient des gens de montagnes, de fiers guerriers, et un peu des pourvoyeurs de harem, plutôt que des cultivateurs tranquilles habitués au labour, au jardinage, au pastorat dans les plaines. Ainsi ce mouvement de peuple n'aura profité à personne , sauf peut-être à la Russie qui y perd des ennemis : la Turquie n'en a point été fortifiée et les tribus immigrantes en ont terriblement souffert. La Bulgarie ne nourrit donc pas seulement les Bulgares dont elle tient son nom, mais renferme aussi des Circassiens, des Tatares, de compactes colonies de Turcs, de petits districts roumains. Elle a pour principales villes Vidin, Routchouk et Silistriey toutes trois sur le Danube. Au temps de la plus grande puissance des Bulgares, les tsars et les évêques de la nation résidaient dans une cité singulière en même temps qu'admirable par ses roches coupéeis, ses escarpements, ses gorges, ses fissures, ses plates-formes et ses pentes chargées de maisons, sa lantra qui lave en courant des parois calcaires : cette ville est Tiimova; la lantra marche au Danube.
Iles. — Une île de la Méditerranée propre, la Crète, et quatre îles de l'Archipel, Thaso, Samothraki, Imbro et Limno, relèvent directement du grand sultan.
La Çrè$e, comme grandeur, ne le cède en Méditerranée
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qu'à la Sicile, à la Sardaigne et à la Corse, Avec ses 862000 hectares, cette île, à portée de TEurope, de l'Asie et de l'Afrique, fut une des plus anciennes patries de la politesse grecque. Elle s'appela la Crète aux cent villes. Cent villes ennemies, et Téternelle guerre des cités contre les cités ne s'y apaisa jamais que pour y éclater de nouveau; les noms de ses républiques, dont les plus puissantes furent Gortyne, Cnosse et Kydonie, ceux de ses montagnes revenaient à chaque instant dans les vieilles poésies grecques; on cél.brait ses vallées pour leur ombrage, ses cités pour leurs voluptés, ses habitants pour la promptitude de répartie et pour le peu de scrupule à tenir leur parole qui leur valut une réputation semblable à celle des Gascons de nos jours : Gascons parmi les Gascons, car tous les Grecs faussaient la vérité aussi souvent qu'ils la rendaient aimable, et il y avait chez eux beaucoup d'hommes semblables au guerrier vanté pai» Homère comme « plus habile que les autres mortels dans l'art de prononcer des discours ambigus. »
Après les Arabes au ix« et au x® siècle, après les Vénitiens, la Crète tomba dans les mains des Turcs qui la nomment (Candie. Elle a gardé son beau climat, mais il y a moins de forêts dans les montagnes qui font l'échiné de l'Ile, de son cap le plus occidental à son promontoire le plus oriental. Dans l'est surgissent les monts Pitia ou Lassiti, l'ancien Dicté, tandis qu'à l'ouest s'élancent les Monts-Blancs (en grec Leuca-Ori) ou Asprovouna, faits de calcaires brillant au soleil, d'où sans doute le premier de leurs noms. On les appelle encore monts Sphakiotes , de ce qu'ils portent les villages des Sphakiotes, indomptables montagnarjls qui se font gloire d'être les descendants peu mélangés des anciens Hellènes de l'île.
Ces Sphakiotes, très -beaux hommes pour la plupart blonds, résistèrent en effet avec acharnement, et presque toujoui^ avec succès, aux divers envahisseui's de la Crète. Tandis que les gens du bas pays apostasiaient sur l'ordre
des Arabes, puis des Turcs, eux, ils sont restés chrétiens ; ils ont aussi sauvé leur langue, qui rappelle le vieux dorien, et, en cela, ils n'ont pas mieux fait que leurs frères de la plaine : ceux-ci, tout en acclamant Mahomet par force, ont continué à parler leur grec maternel ; aussi le turc est-il presque inconnu dans l'île, sauf dans quelques familles de fonctionnaires.
Si les Sphakiotes ont abandonné l'arc célèbre de leurs ancêtres, ils ont gardé, comme leurs autres frères crétois, les qualités et les vices des Grecs dont ils descendent : à côté du courage brillant, de l'intelligence, de la finesse, de l'esprit de répartie, de l'éloquence, ils sont restés fidèles à l'art d'accommoder le mensonge ; ils sont avides et avares (ce qui distingue partout les hommes de montagne) ; enfin, comme leurs aïeux, ils ont quelque tendresse pour le métier de condottiere sur terre ou sur mer. Beaucoup d'entre eux, fatigués de la pauvreté sur leurs champs de pierre, vont tenter la fortune en plaine.
Le monarque des monts Sphakiotes, l'Élino-Séli, a 2 432 mètres; dans le centre de l'île, le Psiloritis (2 420 mètres) ne livre plus aux vents les forêts, au zéphyr les vergers dont il était paré quand on l'appelait l'Ida, mont cher à Vénus : de même que toute l'île, il a été déboisé ; au lieu des grandes forêts de la Crète antique. Candie n'a plus que des bouquets de châtaigniers, de pins, de cyprès, d'yeuses, de chênes-lauriers, à^ caroubiers, d'oliviers, et des vignes aux vins de feu.
Des 210 000 Crétois, un tiers ou un quart professe l'islamisme. Les Crétois musulmans ne se fixent guère hors des villes et loin de la côte; les chrétiens forment la population des champs. Mêlés d'éléments arabes, vénitiens, annéniens, albanais et turcs, longtemps abrutis sous le joug, plus que décimés dans les guerres de l'indépendance, ils ne sont pas encore assez nombreux, ni sans doute assez actifs, pour rendre à l'île sa ceinture de villes élégantes.
Les deux grandes villes de la Crète bordent la côte septentrionale, dotée de ports excellents. Le siège du gouvernement turc, Candie ou Mégalo Kastro (i2 000 hab.), a grandement pâti du tremblement de terre de 1856. La Canée, en vue des Monts-Blancs, renferme 48 000 âmes.
Thaso, près de la côte de Roumèlie, tient 6000 hommes sur un territoire de 20 000 hectares , bosselé de montagnes de 1 000 mètres que noircissent des forêts de pins.
La stérile s^mothraki, plus éloignée que Thaso du rivage roumélien, vis-à-vis de l'embouchure de la Mari tsa, n'a que 2 000 habitants sur 10 000 hectares et manque de ports. Elle porte un mont de 1 600 mètres.
imbro n'est pas loin de l'Asie, à rentrée des Dardanelles dans l'Archipel. Comme Thaso, elle étend ses monts (hauts de 500 mètres seulement) sur 20 000 hectares, avec 5 000 habitants.
liimno, OU Stalimène, a fermé ses gueules fumantes; son volcan avait tellement effrayé les Anciens qu'ils avaient fait de Lemnos — c'est le vieux nom de l'île — le séjour de Vulcain, le grand forgeron de dessous terre. 40 000 hectares, 12 000 hommes, pas d'ombrage, beaucoup de fontaines, un excellent sol volcanique, voilà Limno, qui s'éloigne à peu près autant du rivage de Troie (Asie) que de la pointe du mont Athos (Europe).
Ces quatre îles, toutes florissantes au temps des vieux Grecs, et peuplées alors de villes ingénieuses d'où sortaient des poètes, des artistes, et malheureusement aussi beaucoup de rhéteurs, ont aujourd'hui pour habitants des commerçants, des pêcheurs et des marins parlant le grec moderne. Dans toutes les quatre, la capitale est un petit bourg du nom de Kastro (forteresse).
Pays tributaires. — La Roumanie OU Moldo-Valaquie, vaste de douze millions d'hectares, dont un tiers en forêts, renferme près de cinq millions d'habitants,
parmi lesquels 500 000 Bohémiens, et à peu près autant de Juifs, Juifs polonais en Moldavie, Juifs espagnols en Valaquie. Elle comprend deux régions très-ressemblantes par le sol et le climat, tout à fait identiques par l'origine, la langue et la religion de leur peuple : la Moldavie, à l'est des monts Carpates, sur le Sereth et le Prouth ; la Valaquie ou Valachie, au sud de ces mêmes montagnes jusqu'au large Danube.
Cette double province est admirablement située sur le Danube inférieur, qui commence à baigner le pays près d'Orsova, vers le fameux passage des Portes de Fer, nommé en langage turc Demir-Kapi. Le principal affluent qu'y reçoit ce fleuve inagnifique, l'Oit, porte exactement le même nom que notre Lot (en latin Oltis)j appelé encore Oit dans la langue des paysans qui habitent ses rives montagneuses entre la source de la rivière et le confluent de la Truyère à Enlraygues. L'Oit s'échappe des hautes plaines de la Transylvanie par les beaux défilés de la Tour Rouge.
La plaine valaque, grande de près de 9 millions d'hectares, et parcourue par des rivières traînantes, est d'une rare fertilité. Quand les sauterelles n'en broutent pas les épis, elle approvisionne l'Occident pour sa part de blé. En en remontant les cours d'eau on arrive dans les Carpates, grâce auxquelles, malgré l'immensité de ses terres basses, la Roumanie doit son altitude moyenne de 282 mètres. Là, sans perdre de vue la plaine opulente qui, moins les irrigations et la population dense, pourrait se dire la Lomb^rdie de l'Orient, on se trouve dans des monts ravissants, les Alpes sans les lacs, sans les glaciers, sans les névés, sur de clairs torrents qui seront les louches rivières du steppe valaque. En Moldavie, le Pion ou Ciacleul monte à 2 720 mètres; en Valaquie, l'Om ou Caraman s'élève à 2 650. Dans ces montagnes-là, spécialement dans celles de l'Olténie qui se lèvent à l'ouest de rOlt, se maintint et s'accrut la nation pendant les mauvais jours du moyen âge, tandis que la plaine était in-
juriée, foulée, incendiée par tous les conquérants qui passaient. Quand de meilleurs soleils luirent, qu'il y eut un peu moins de barbares aux prises dans le val du Danube, les gens de TOlténie essaimèrent au loin dans la plaine.
A la Roumanie ne se borne pas tout le peuple roumain. La capitale d'Etienne le Grand, qui gagna, dit-on, quarante batailles sur les ennemis de sa race, se trouve en dehors de la Roumanie actuelle, à Suciava, dans la Buko- Yine, province autrichienne. C'est encore en Autriche,' dans la Transylvanie, qu'il y a quatre-vingt-douze ans, en i 784, le paysan Hora, « l'empereur de Dacie, » tenta le premier de refaire la patrie complète. Hors de son domaine politique présent, la Roumanie réclame comme siens par la fraternité du sang, l'idiome, les traditions, quatre millions au moins d'autres hommes. Celte moitié extérieure de la nation tient au peuple moldo-valaque, ou n'en est séparée que par des cordons étroits d'étrangers pliant de plus en plus devant la féconde rusticité des Roumains. En Serbie, en Bessarabie, en Transylvanie, dans le Banat de Témesvar et les Confins Militaires, on a remarque que la race valaque gagne également sur les races voisines. Dans la Bukovine seulement elle recule, devant les Petits Russes. H y a peu d'années que les Roumains de la Turquie ont rapproché leurs deux tronçons, soumis maintenant à un même hospodar ou prince payant tribut au sultan. La Roumanie a pour métropole Buchal'cst, l'ancienne capitale de la Valaquie ; pour villes principales lassy, jadis capitale de la Moldavie, et Galatz, port sur le Danube.
La Servie OU Serbie n'a guère de 1 325 000 habitants sur moins de 4 millions 1/2 d'hectares. Une petite nation dans un petit pays, mais les Serbes ont assuré leur indépendance au commencement de ce siècle par les victoires de deux paysans de la montagne, l'un meunier, l'autre porcher, Karageorg ou George le Noir, et Miloch; et
leurs frères de Turquie et d*Aulriehe les considèrent comme le noyau de la future nation des Slaves du sud, que des patriotes révent de reconstituer sur le Danube, la Save et la Drave. Il y a d'ores et déjà dix à douze millions d'hommes, Bulgares compris, sur le sol de la « patrie Jougo-slave. » •
La nation jougo-slave comprendrait la Serbie, peut-être la Bulgarie et les autres districts occupés par les Bulgares, la Bosnie, le Monténégro, l'Herzégovine et sans doute la Dalmatie, une petite partie de la Hongrie, les Confins Militaires, l'Esclavonie, la Croatie, la Carniole et l'istrie. Elle reproduirait en partie le traditionnel empire de Douchan : sous ce chef, les Serbes commandaient au loin dans les Balkans, sur le fleuve, et les empereurs de Byzance tremblaient devant eux. Beaucoup de vigueur corporelle, de jeunesse d'esprit, de courage, une langue sonore, une poésie héroïque, des chants populaires superbes donnent à ce peuple un rang très-distingué parmi les Slaves.
Des montagnes, qui sur la frontière méridionale du pays s'élèvent à i 900 mètres environ — c'est l'altitude du Kopavnik; — des forêts profondes, entre lesquelles celles de la Choumadia, d'où sortit l'indépendance de la nation ; des arbres à feuilles caduques, et entre ces arbres, le chêne dont les glands engraissent de grands troupeaux de porcs; des torrents bien enti'elenus d'eau, grâce précisément au couvert des bois, et courant vers la Moravu, large affluent du Danube, tels sont les principaux traits physiques de la Serbie. La Morava, la rivière la plus abondante, Danube à part, se forme dans les monts aujourd'hui extraserbiens où la vallée de la Stinitsa vit le désastre de Kossovo et la fin de l'empire de Douchan ; soixante-dix-sept mille Serbes, disent les chants nationaux, périrent sous les coups des Turcs dans cette mémorable bataille.
La Serbie nourrit des Serbes, 100 000 Bulgares, et 1 75 000 Roumains dans le pâté de montagnes qui s^étend
Monténégrin?*
de la rive droite de la Morava jusqu'au Danube au-dessus de Vidin. Elle a pour capitale Belgrade (27 000 hab.), au confluent du Danube et de la Save, et pour siège de sa skouptchina ou parlement la petite ville de Kragoujevats, sur un affluent de gauche de la Morava.
Le Monténéi^ro a été ainsi appelé par les Italiens, et la plus grande partie de l'Europe a adopté ce mot ou plutôt ces deux mots signifiant Monlagne-Noire ; mais le pays tient de ses habitants slaves le nom de Tsernaqora, qui veut dire également Mont-Noir, comme l'expression Kara- Dagh, employée par les Turcs. A peine si le Monténégro possède 420 000 hectares, les deux tiers ou les trois quarts d'un département français, avec 125 000 habitants au plus. C'est un entassement de monts calcaires déchirés où trône le Lovtchen, un pays de rocs fendus, de croupes chauves, de gorges sans la chanson des sources. Çà et là quelque grande fontaine lance un ruisseau bleu, qui souvent rentre sous la terre, ou plutôt sous la pierre, car le Monténégro n'a guère de sol que puisse trouer la charrue : il est d'une aridité, d'une dureté, d'une nudité si prodigieuses, il est tellement gibbeux et disloqué qu'il ne possède pas plus de quatre champs cultivables ayant en moyenne un kilomètre de traverse. Et ses 574 hameaux doivent se contenter de quelques creux de ravins, de quelques pentes où se sont accrochées des touffes d'arbes et où tiennent encore des lambeaux de forêts. Dieu, dit la légende monténégrine, descendit un jour du ciel avec un sac plein de pierres pour toutes les vallées du monde, mais le sac creva sur la Tsernagora.
Les Monténégrins, demi-barbares, toujours prêts à tuer ou à être tués pour leur liberté, n'ont jamais été réellement soumis. Leur capitale, Tsétiniéy qu'on écrit souvent Cettigne, est un fort peiit village en dépit du séjour du prince. Elle se trouve à plus de i 100 mètres d'altitude, à distance presque égale de l'Adriatique, du lac de Scufai'i
GÉOG. RECLUS. — I,
et du fond du golfe de Gattaro, dans un bassin fei*mé où la fonte des neiges amasse des torrents qui souvent se précipitent avec fureur sur le Paris des Monténégrins.
Tilles. — La Turquie a trois villes supérieures à cent mille âmes.
Constantinople, la capitale de l'empire turc et peutêtre la ville la plus favorablement située de l'univers, est la Byzance des Hellènes, la Stamboul ou Istamboul des Turcs, ce dernier nom venu par corruption des mots grecs Et; TY3V TToÀtv — vers la ville, — c'est-à-dire de la réponse que faisaient naturellement les paysans grecs des environs quand les Turcs, les rencontrant sur le chemin de la cité, leur demandaient où ils allaient. Constantinople s'élève au bout de l'Europe, en face de l'Asie, sur le beau golfe de la Corne-d'Or, port des plus vastes et des mieux abrités, à l'endroit où le Bosphore entr dans la mer de Marmara.
te Bosphore a été trop vanté : il y a de plus beaux détroits, des chenaux plus grandioses, mais ils ne réfléchissent pas dans leur onde une ville pareille à Constantinople, superbe à la fois par sa position, par sa vue magnifique sur l'Olympe de Brousse, par les palais, les châteaux, les kiosques, les villas, les avenues, les bouquets de cyprès, les jardins de sa banlieue. Elle enferme 80000 maisons, la plupart laides, des rues étroites, tortueuses, mal pavées, tantôt pétries de boue et tantôt volant en poussière où rôdent par milliers des chiens o-aleux mangés par les mouches. De ses ruetles souvent dévorées par l'incendie, de ses impasses dont la saleté couve la peste, la fièvre et le choléra, s'élancenl les minarets de 5400 mosquées, des. dômes d'édifices, des bains, des hôtels ou caravansérails. On appelle Fanal, ou Phanar, un grand quartier peuplé de Grecs, qui de tout temps, sous le nom de Phanariotes, ont pillé l'empire Ottoman beaucoup plus que les Turcs eux-mêmes : ils n'y ont point versé le sang à flots comme les Osmanlis ou les
Ghkipétares, mais dans les fonctions nombreuses qu'ils tenaient du sultan magnifique, ils n*ont cessé de tromper, d*affamer, de diviser, de corrompre.
On donne à Constantinople 1 075 000 habitants , dont 650000 Mahométans, 150000 Arméniens, 100000 Grecs, plus de 50 000 Francs, c'est-à-dire d'Européens autres que les Grecs, et plus de 400Q0 Juifs. Des calculs, ou mieux des suppositions plus modestes (et sans doute plus sages) n'accordent que 600 000 â^ies à cette métropole, toute banlieue comprise. Paniii leâ faubourgs, on remarque surtout Galata, Tophana, Péra. Quant à Scutari, la fameuse ville des gais cimetières, qui de loin semble bâtie dans une forêt de cyprès, c'est bien réellement un faubourg de Constantinople, mais un faubourg situé sur la rive gauche du Bosphore, et par conséquent en Asie.
Andrinopley ÏÉdirné des Turcs, ville roumélienne comme Constantinople, s'étend sur la Maritsa. Elle a 150 000 habitants, dont 50 OdO Grecs.
Bucharest (140000 hab.), la capitale de la Roumanie, se trouve à 90 métrés d'altitude, sur la Dimbovitza, jaunâtre sous-affluent du Danube. Elle mêle quelques maisons élégantes et beaucoup de clochers aux chaumières de ses rues, que la pluie fait fange et le soleil poudre, comme à Constantinople. Il paraît qu'elle grandit trèsrapidement depuis quelques années , et des rapports récents lui accordent plus de 220 000 âmes : ce serait alors la seconde cité de l'empire.
Entre cent mille et cinquante mille âmes, il y a deux villes, et peut-être trois : lassy (9001)0 hab.), sur le Prouth, en Moldavie; Salonique (80 000 hab., dont 2/3 de Juifs), en Macédoine, sur un golfe de l'Archipel; Serajevo à laquelle on donne 50000 à 60000 âmes.
Qréee ancienne et Grèce moderne. — Avec les îles Ioniennes, annexées il y a quelques années, la Grèce a cinq millions d'hectares et 1458000 habitants , 'bien moins que la population de la seule ville de Paris. Cela ne fait que 29 personnes par kilomètre carré.
En nous reportant à deux mille ans en arrière, nous la trouvons beaucoup plus peuplée parce qu'elle était beaucoup plus féconde, mais l'homme l'a dégradée ; les forêts que chantaient les poètes ont é!é ruinées, et la dent des troupeaux les empêche de renaître; les sources ont cessé de gazouiller joyeusement dans les plis des ravines ; les rivières, devenues de brusques torrents, n'ont plus d'eau que pour décharner la montagne et traîner peu à peu le pays dans la mer.
L'antique Hellénie a perdu la divine poésie, les arts, les sciences, la sagesse et ses temples sereins. De la Grèce d'autrefois, ce que le voyageur y retrouve surtout, c'est l'olivier, vanté par Sophocle, « cet arbuste d'un vert sombre, que jamais général d'armée, jeune ou vieux, n'oserait arracher, car les yeux de la vigilante Minerve le protègent toujours. » Il y retrouve aussi ce que l'homme ne peut ni dominer, ni ruiner, ni flétrir : le soleil chaud, le ciel clair, la mer bleue et les lignes pures Mais les villes glorieuses d'autrefois ont presque toutes disparu, ne laissant quelquefois de tout ce qui fut elles que leur impérissable mémoire, d'harmonieux marbres, statues mutilées de beaux adolescents, de dieux et de déesses, des murs tombés sur le sol, des édifices qu'on devine à peine à quelque tronçon moins rongé par les âges, et çà et là quelques monuments que les siècles ont mieux respectés, des
Sn GÉOGRAPHIE.
temples, des acropoles, des portiques debout sur la roche et dorés comme elle par la lumière de TOrient.
La Grèce actuelle ne tient qu'une partie du territoire continental et des îles qui, en Europe et en Asie, ont conservé la langue des Hellènes. Deux millions au moins de Grecs parlant le romaïque ou grec moderne vivent aussi sur le littoral, dans les villes, dans les îles de la Turquie et de l'Asie Mineure, faible reste de ce que couvrirent les Hellènes, car ce peuple fut un peuple de colonisateur?. Favorisés par le développement de leurs côtes qui leur montrait partout le grand cbemin des nations, la mer, comme aussi par un excès de morcellement qui faisait de chaque vallée une république, de chaque citoyen un homme prêt aux aventures, les Hellènes jetèrent de petites Hellénies sur presque tous les rivages du Vieux Monde ; ils peuplèrent en tout ou en partie la Thrace, la Macédoine, les rivages orientaux de l'Adriatique, la Sicile, la Grande-Grèce, la Provence, la Cyrénaïque, la Basse- Egypte, une partie de l'Asie Mineure, la Bactriane même, et toutes les îles de l'Archipel et de la Méditerranée orientale. Ils s'y prirent à trois fois pour essaimer au loin : de l'an 1120 à 1000 avant notre ère, ils se portèrent surtout en Asie Mineure; de 750 à 650 ils se jetèrent sur la Grande-Grèce et l'Italie ; après les conquêtes d'Alexandre ils se répandirent, trop sporadiquement, sur l'immense Orient et sur l'Egypte.
Avec elle celte expansion de la race amena l'expansion du langage, de la philosophie et des arts de la Grèce dans le bassin de la grande mer intérieure. Le génie hellénique resplendit à Pergame, à Alexandrie, à Cyrène, à Tarente, à Syracuse, comme à Athènes et à Corinthe. Quand plus tard le monde antique sombra sous les vagues barbares, ce fut une colonie grecque, Byzance, qui en garda le dépôt. En colonisant au loin, la Grèce, qui d'ailleurs fut l'institutrice des Bomains, eut en Orient llnfluence que Rome exerça dans l'Occident par ses armes, sa centi'alisation et son droit.