‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 12 sur 77 · ACTE RRQ, TOR 5 LENS PP AE NN TT ET LT y SSP D: : l , "T · texte numérisé non relu

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L'OECOUMÈNE MARITIME

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pérature et des courants qui transportent l'eau oxygénée # du iarge jusqu'au fond des baies et des mers secondaires. La transparence des eaux, lorsqu'elle est trop grande, comme en Méditerranée et surtout dans les mers trop cales, peut assurément nuire à la pêche : d'autre part, les poissons, à l'exception de quelques espèces, évitent les eaux trop trowbles des embouchures des fleuves et des côtes vaseuses. Les conditions de salinité et de température … ont aussi leur i importance. La température, en parties A | suffit à faire varier extrêmement la production des zones de pêcheries. En général, une température trop chaude

des eaux superficielles, comme celle qui règne dans les. mers tropicales et dans les mers équatoriales, chasse les

poissons de la surface et diminue le plaukton : aussi la plu= part des pêches se font-elles de nuit dans les pays tropicaux.

et jusque dans les mers méditerranéennes, tandis que les 4 pêches des pays tempérés et des pays du nord se font de jour’. Enfin, s’il est exact, comme l’affirme Mackinder?, = que la venue du hareng au printemps, dans la mer du Nord, soit due à l’afflux des eaux oxygénées amenées par les courants de la partie nord de l'Atlantique, il faut penser que des courants de cette nature ont aussi leur part dans Ja formation des zones de pêches. Sans qu'il soit possible, à l'heure présente, de résoudre complètement cette question, il ÿ a lieu de remarquer que les mers à forts cou rants et à forte salure, comme la Manche, la mer du Nord et la mer de Norvège, sont celles où les pêcheries pro=

! Les mers tropicales et équatoriales sont bien moins riches en plankton que les mers tempérées et polaires ; les mers du large sont moins riches que les mers littorales. Krümuer, 1, t. I, p. 315-

? Macriper, p. 44.

|. Shi - #2 «dE

duisent le plus, tandis que les mers à faibles courants, et à faible salure, comme la Baltique et la mer Noire, sont très inférieures sous ce rapport.

Toutes ces conditions favorables, dont nous pressentons l'importance, à l'heure présente, plutôt que nous ne la mesurons, se trouvent réunies et comme entassées dans les mers côtières de l'hémisphère Nord, du 4o° au 60° de latitude, tandis que, dans les autres mers côtières de la planète, nous ne trouvons ni une telle extension du plateau continental, ni une température aussi convenable, ni des courants aussi accentués. L'extension du plateau continental, dans la partie nord de l'Atlantique, donne aux zones côtières de pêcheries, surtout à Terre-Neuve et dans la mer du Nord, une largeur partout ailleurs inconnue. Une semblable extension n'existe pas dans la partie nord du Pacifique, dont les profils côtiers sont beaucoup plus déclives ; toutefois les nombreuses découpures des rivages et la présence d’archipels côtiers comme ceux de la Colombie britannique, des Kouriles et du Japon permettent aussi à la pêche de se développer dans les zones tempérées du Pacifique septentrional”.

Ainsi se sont accumulés en Europe les centres de pêche, sur la périphérie de la mer du Nord, qui sur 500,000 kilomètres carrés de surface n'atteint nulle part r00 mètres de profondeur, sauf dans le ravin côtier de Norvège; on peut donc regarder cette mer tout entière comme une dépendance des pêcheries liltorales, et en fait, avec le remplacement de l'outillage primitif de la vieille pêche par des moyens puissants comme le chalutage * à vapeur,

1 En particulier dans la baie de Sagami, au Japon. Dorcerx, Ostasienfahrt, 1906.

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toute la mer du Nord pourvoit aujourd'hui presque tous. les jours à l'alimentation de ses côtes. Mais, tant que les procédés de la vieille pèche ont été uniquement employés, les pêcheries côtières de cette mer ont été réduites à la lisière littorale et au Dogger Bank, où la capture de Ja morue et surtout du hareng attire depuis des siècles tant de flottilles des nations riveraines. Les côtes de la mer du Nord sont la seule partie de la planète où les pêcheries aient fait naître et vivre de grosses villes, tant l'exploitation est activement menée et fructueuse. Il est vrai que le voisinage des régions industrielles surpeuplées des Iles Bri— tanniques et de l’Europe du nord-ouest contribue pour beaucoup à l'organisation et à l’activité de la pêche dans la mer du Nord. Comme sur les côtes de Chine, et encore plus que sur ces côtes, parce que les besoins des foules européennes sont très supérieurs à ceux de la foule chinoise, ni les ressources de la terre, ni les subsistances apportées par le commerce ne suffisent à nourrir les populations extrêmement denses de l’Angleterre, de l'Allemagne, de’ la Hollande, pour lesquelles la vie serait trop chère, impossible même, sans l'appoint des pêcheries maritimes. Aussi peut-on dire que sans la houille et le fer du Lancashure, des Midlands, de la Belgique, de la Ruhr et de la Saxe, la mer du Nord ne serait pas exploitée et fouillée avec tant d'activité ; de même, on ne verrait pas sur ses bords les villes de pêche qui étalent leurs flottes nombreuses et leur outillage moderne, comme Hull, Grimsby, Yarmouth, Lowestoft et Aberdeen dans les îles Britanni-— ques; Ostende en Belgique; Vlaardingen, Maasluis et Scheveningen en Hollande ; Geestemünde en Allemagne ; et aussi, peut-on ajouter, la place française de Boulogne, dont les pêcheurs vont dans la mer du Nord. Ainsi l'ac-

ot 1]

A tive industrie de l'Europe du nord-ouest a rendu actives “et industrielles les pêcheries maritimes en cette région du | globe : ; c'est le seul point de l’œcoumène où des moyens - puissants soient appliqués à l'exploitation de la mer; mais

il s'en faut que là, comme ailleurs, cette exploitation se fasse avec méthode (v. part. I, chap. 1).

Sans offrir le même spectacle d'activité que la mer du Nord, la barrière d'îles ou skærgaard de Norvège (notamment dans les îles Lofoten et dans le Norrland), la Manche, la mer d Irlande, le plateau continental du golfe de Gascogne (littoral breton-vendéen), comptent aussi parmi les zones où la richesse des pêcheries a déterminé la fixation sur les côtes de nombreux groupes de marins, qui pratiquent, soit indifféremment la pêche de toutes les espèces marines exploitables, soit d'une manière spéciale des pêches saisonnières comme celles de la sardine, du maquereau et du thon, mais qui, dans presque tous les cas, échappent encore aujourd'hui à la centralisation industrielle si prononcée sur des points tels que Grimsby et Geestemünde. Aussi la grosse ville de pêche fait-elle place, sur toutes les côtes de l’W. de l'Europe, à la petite ville et au village de pêcheurs, où la vapeur et le pétrole sont encore à peu près ignorés, et où la petite barque en bois se couvre de voiles brunes pour aller à la mer, sans s'aventurer, le plus souvent, hors de la vue des côtes,

de manière qu'elle laisse inexploitée, de la pointe d'Irlande à l'estuaire de la Gironde, une bonne partie du plateau continental.

Sur les côtes de pêcheurs de l'Europe, la population est très dense. Toutefois, dans un continent de vieille

civilisation comme l'Europe, où l’æœcoumène entier est mis en valeur jusque dans ses parties les plus reculées et

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les plus ingrates, et où l'habitabilité est une qualité à peu. près également répartie sur toute la surface, il est dificile de noter l'attraction particulière exercée sur les hommes par les côtes riches en pêcheries. Cette attraction existe =« pourtant. Dans les régions où le poisson abonde, la pêche, malgré ses périls et son caractère hasardeux, attire la première à elle l’activité humaine, précisément parce qu'elle est une cueillette. De même que, dans les régions tropi=

cales riches en produits végétaux, l’homme: se borne « . longtemps à la cueillette avant de se livrer au travail diffi-

cile de la culture, de même, sur les côtes des pays tempérés dont la richesse en poisson se révèle à lui avant tout défrichement, il aime mieux exploiter la mer que la

terre, ce qui entraîne, non seulement la condensation des hommes sur l’œcoumène côtier, mais un retard considé= rable dans la colonisation et dans le peuplement de + l'hinterland. Rien de plus instructif à ce point de vue que l'exemple des côtes atlantiques de l'Amérique du Nord

situées sous la même latitude que les zones de pêcheries de l'Europe : Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick.

Terre-Neuve, malgré son étendue, n'a jamais été qu'une station de pèche, depuis les jours lointains où les Portu— gais, les Basques et les Bretons commencèrent à y prendre le baccalaos (la morue) (commencement du XVI° siècle). L'intérieur a été, non seulement inexploité, maïs iñex— ploré pendant trois cents ans. Toutes les communications se faisaient par bateau, le long de la côte. La première route de terre n'a été ouverte qu'en 1825, lorsque la colo=. nisation régulière avait déjà deux siècles de date, puisque les premières tentatives, aussitôt réprimées, des planters pour s'établir à l'intérieur remontent à 1633. Aujourd'hui

Es

« encore, le quart des habitants de Terre-Neuve (52,500 “ sur 202,000) est occupé à prendre et à saler le poisson, … et l’on peut affirmer que les intérêts des trois autres quarts … dépendent plus ou moins directement de la pèche. Sur cette terre, l'exploitation du sol et les autres modes de

l'activité humaine ne comptent pas".

En Nouvelle Ecosse, la terre n’est pas cultivée : on ne pratique que la pêche sur les côtes, la chasse à l'intérieur. Au Nouveau-Brunswick, dit Dawson, « les ressources agricoles n'ont jamais été développées, parce que les énergies du peuple ont trouvé des débouchés dans la pêche et dans la coupe du bois. » De même pour la péminsule de Gaspé. « L'intérieur n'est pas exploité, pas mème exploré ; il n'y a que des villages de pècheurs sur la côte. » C'est que « toutes les rivières de Gaspé sont renommées pour leurs saumons, et les côtes pour leurs morues. » Et, au Nouveau=<BRrunswick, « la Baie des Chaleurs était nommée par les Indiens la mer de poisson? ». Nous ne pousserons pas cette démonstration jusqu'aux côtes du Labrador : car il est évident que ce dernier pays, qui se rattache à la zone polaire, ne peut fournir que des ressources maritimes et un œcoumène côtier. Mais les exemples de Terre-Neuve et surtout du Nouveau Brunswick et de la Nouvelle Ecosse, terres aussi habitables que les régions tempérées de l'Europe, terres connues depuis plusieurs siècles et pourtant presque vierges encore, prouvent bien comment, par la richesse des pêcheries, peut s'opérer la condensation de l’æcoumène sur un étroit ruban de côtes.

1 Dawsox, p. 670-691.

? Dawsox, p. 190, 201, 283.

. 60 L'OECOUMÈNE MARITIME LEE

‘, Sur des proportions un peu moindres, la Colombie bri- * tannique, dont les pêcheries de saumon sont si productives, présente le même spectacle que le Nouveau Brunswick, la Nouvelle Ecosse et Terre-Neuve, et l'archipel japonais, où la population est extrêmement dense, ressemble aux pays riverains de la mer du Nord, par la nécessité où les hommes se trouvent de recourir à l’alimentation marime, et par les ressources que leur offrent des conditions naturelles favorables. + Dans les mers méditerranéennes, tropicales et équatoriales, la cueillette maritime est moins pratiquée: aussi la condensation côtière est moindre, ou, lorsqu'elle existe, on ne peut l’attribuer à l’aitraction de la pêche. L'œcoumène côtier a presque partout, dans les latitudes chaudes, un caractère commercial très prononcé. sauf dans les petites iles où la pêche s'impose, faute de terre, comme une nécessité absolue ({v. part. I, chap. 11). D'une manière générale, comme nous l’avons vu, la pèche des espèces marines comestibles ne donne pas de si beaux résultats, dans ces régions, sur le plateau continental, qui n'occupe au reste que des surfaces restreintes entre les deux tropiques, où les déclivités côtières sont le plus souvent bien plus rapides que dans les zones tempérées de l'hémisphère nord. Il arrive même que, dans le délaissement relatif de. la pêche maritime sous ces latitudes, des zones isolées de pècheries, qui pourraient être très productives, sont à peu près abandonnées. La baie des Sardines, Ancon de las Sardinas, sur les côtes de l'Ecuador, où le poisson fourmille’, n'est pas exploitée. La pêche est languissante sur

1 Grâce aux eaux relativement froides amenées sous cette latitude par le courant de Humboldt.

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s COTES DE CONDENSATION

les côtes du Venezuela, très riches en espèces comestibles !. Le banc d’Arguin, sur les côtes sahariennes, demeure encore à peu près inexploité, malgré des tentatives répétées et malgré sa richesse reconnue.

Cet état de marasme des pêcheries sous les latitudes chaudes provient des difficultés qui s’y opposent à la conservation du poisson, et non de la répulsion des habitants des tropiques pour les produits de la mer, comme le montre l'active exportation de la morue de Terre-Neuve vers les Antilles. Mais, quelle qu'en soit la cause, l’inexploitation des pêcheries tropicales entraine comme conséquence la diminution en étendue, en nombre et en importance, des côtes à population condensée : sauf pour le monde insulaire du Pacifique et de l'Insulinde, fa mer, dans les latitudes chaudes, sert surtout de moyen de transport: elle sert relativement peu de réservoir d'alimentation, à moins qu'une trop grande densité de population n'oblige les hommes à recourir à elle, comme il arrive dans quelques régions deltaïques.

Si la mer compte sous les latitudes chaudes comme champ de production, c’est plutôt par certaines cueillettes particulières que par la capture du poisson. Ces cueillettes, qui exigent un travail et des procédés spéciaux, sont pratiquées par de petits groupes maritimes qui tiennent dans l'œcoumène côtier une place à part, à cause du dressage physique nécessaire à leurs occupations. En Méditerranée, le travail des bateaux corailleurs de Naples, qui vont pendant la belle saison draguer le corail, par petits fonds, sur les côtes de Tunisie et de Tripolitaine, donne un bon exemple de cueillettes de ce genre ; de même le travail des

2 Reczus, 1, t. XVIII.

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pêcheurs d’éponges sur les côtes de Grèce et de Syrie, CG

en Méditerranée, et dans l'archipel des Bahama sur les côtes américaines. Dans l’Océan Indien et dans le Pacifique. du golfe Persique à la Nouvelle Calédonie, par les Maldives, les Laquedives, le détroit de Manaar et l'archipel

de l’Insulinde, la pêche des huîtres perlières occupe une

grande quantité d'habitants des côtes; il en est de même dans tout le S.E. et l'E. de l'Asie pour la pèche du trepang, cette holothurie* dont les Japonais, les Chinois et les

Philippins font une si grande consommation. Il y a même. un coquillage, le cauri, pêché aux Maldives et aux Laque-

dives, qui sert uniquement de monnaie de compte sur les côtes d'Afrique où il est exporté’.

Toutes ces pèches, qui sont plutôt des dragages, sont

exclusivement côtières et se pratiquent par très petits.

fonds : aussi ne peuvent-elles donner à ceux qui s’y liÿrent. l'éducation maritime et les qualités nautiques nécessaires aux pêcheurs des zones tempérées ; ceux-ci, quoique bornés le plus souvent à la lisière littorale, s'aventurent communément à quelques milles en mer, tandis que les dragueurs d’huîtres perlières et de trepang ont tout juste besoin de savoir diriger un bateau.

La localisation générale de l’œcoumène maritime côtier, au point de vue des populations de pècheurs, entre le 4o° et le 65° de lat. N., constitue donc un fait social d’une assez grande valeur. sur lequel nous aurons à revenir à propos de l'établissement des faisceaux de circulation

(T° partie.

1/. Modes de groupement des pêcheurs côtiers. — On peut comparer le genre de vie des pêcheurs à celui des

1 Srevers, Asien, p. 66.

paysans : même simplicité, mème uniformité d'occupations, même stabilité, mème penchant pour la routine, au moins chez les pêcheurs dont l’industrie moderne n’a pas encore bouleversé les conditions d'existence. Ce rapprochement s’accentue ençgore par la soudure économique qui s'opère, sur presque toutes les côtes, entre les occupations du pècheur et celles du paysan. Le premier mène ie plus souvent une vie en partie double, car il est rare qu'il ne possède pas ou ne loue pas un morceau de terre dont il fait une miniature d'exploitation agricole. Sur les côtes de Bretagne, presque tous les pêcheurs, à l'exception des Sardiniers. appartiennent à ce type mixte, au point que les intérêts terrestres deviennent parfois aussi importants et plus importants chez eux que les intérêts maritimes. Toutefois l'existence et les occupations même de l’homme de mer s'opposent à une assimilation complète entre lui et le paysan. À la mer, le pêcheur, pourrait-on dire, cultive un champ, lui aussi : mais ce champ est collectif ; le pêcheur ne l'exploite jamais seul ; il en partage toujours les fruits avec un nombre plus ou moins grand de marins comme lui. Il en résulte, sur beaucoup de côtes, d'intéressantes conséquences pour le mode de groupement des pêcheurs sur le rivage, c'est-à-dire pour la constitution même de leur æcoumène. |

Suivant que les rivages habités par les pêcheurs sont des côtes à condensation maxima où à condensation minimu, le caractère collectif de l'exploitation marine est plus ou moins accentué. Dans le premier cas, la condensation humaine, sur une portion de cûôle déterminée, est assez forte pour que la lisière maritime qui baigne cette éûôte ne paraisse pas un champ d'exploitation illimité. Les groupes éprouvent donc le besoin, non seulement de s’y cantonner,

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devient à ee collectif, restreint et bien délimité, et qu'une communauté d'intérêts ressentie à chaque instant soude fortement les individus qui composent les groupes ; par suite, ces groupes s'associent en villages, qui ont leurs petits ports communs où s’entassent les barques. Au con traire, sur les côtes à condensation minima, l’immensité et le caractère pratiquement illimité du champ d’exploita= tion empêchent la coalescence des groupes sociaux : l’in= dividu et la famille demeurent les unités sociales essen-

tielles : les intérêts de ces unités élémentaires vivent et

croissent à côté les uns des autres sans se contrarier. Aux flottilles de barques pêchant en commun et en vue des côtes correspond toujours le village de pêcheurs populeux ; aux barques pèchant isolément. ou ne pêchant en commun que loin de leur point d'attache terrestre, cor respondent souvent le tout petit groupe ou [a maison isolée.

Considérons les côtes de Bretagne, où la condensation est très prononcée. Malgré l'instinct particulariste breton, le pêcheur n’y vit jamais isolé. De gros villages de 30 à 100 maisons contiennent presque toute la population maritime du littoral. Chacun de ces villages est accroché, eu quelque sorte, à un coin de grève et à un pelit port d'échouage plus ou moins abrités où s’entassent les barques. Les maisons sont groupées et ne laissent entre elles que des ruelles étroites. Les pêcheurs de chaque portion de côte (comprenant un petit nombre de villages), ont leur coin de mer qu'ils connaissent, et où ils ne souffrent pas l’intrusion des pêcheurs voisins. Ces groupes contrastent vivement avec la dispersion des habitations rurales, généralement isolées ou groupées à deux ou trois seulement, pour

mais de défendre leur côte contre toute tentative d'exploi= tation étrangère, de sorte que le champ des pêcheries -4

des raisons dont les unes sont physiques (dispersion des points d’eau, grande variété du sol agricole, et dont les autres sont sociales et morales ‘tendances particularistes de. la race).

Un exemple aussi intéressant nous est donné par les côtes des terres les plus peuplées de l’Insulinde : Java, une partie de Bornéo, et une partie de Sumatra. Ici les villes et les villages se pressent, en particulier aux estuaires des rivières, qui procurent des havres commodes. Les villes sont évidemment, avant tout, des places de commerce, mais les villages sont habités par des pêcheurs, et ces centres de groupement empruntent à des barques malaises ou chinoises leurs noms génériques : ce sont des balangay et des sampans. Dans les cabanes de pilotis. comme sur les barques dont elles ont pris le nom, le travail et l'existence sont, sinon absolument collectifs, au moins très « rapprochés » d’individu à individu, de famille à famille, dans une sorte de promiscuité constante, au lieu que le travail et l'existence des ruraux sont « distants ». Le contraste, là aussi, est grand entre les côtes qui servent d'æœcoumène aux pêcheurs, comme les côtes de Java et de Bornéo, et les côtes où il y a peu ou point de marins, comme celles de Timor. « Les Timoriens se hasardent peu en mer: ils ne sont qu'agriculteurs. Ils n'ont guère de villages : leurs cabanes sont éparses en petits groupes habités chacun par une famille » ‘.

Sur les côtes du Coromandel, où la navigation est dangereuse pendant les deux moussons, et où elle est du reste méprisée et laissée aux parias, par préjugé religieux, les pêcheurs forment des groupes à part dans la hiérarchie

1Reczus, L, t. XIV, p. 444-445.

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ditions historiques et sociales s'ajoutent aux règles ordi= naires de la condensation pour séparer d’une manière M absolue les gens de la côte de ceux de l'intérieur. « Les … parias sont les seuls pêcheurs du pays: ils se groupent à … l'écart au milieu des dunes de sable, où ils élèvent des huttes de feuilles de cocotier dans lesquelles 1ls vivent pêle mêle »‘. C’est parmi eux que les marines marchandes européennes recrutent les /ascars de leurs équipages. Toutes les populations dont nous venons de parler ont, si l’on peut dire, un instinct, non pas social, mais collectif, des plus prononcés. Si nous considérons, au contraire: des lignes de côtes à populätion moins dense, nous constatons que l'instinct collectif y est beaucoup plus faible. Au lieu de se grouper, comme elles le pourraient, en … gros villages très distants les uns des autres, ces populations vivent aussi disséminées que les paysans de Bretagne et de Timor : car elles ont presque, comme ces derniers; des champs individuels ou familiaux à exploiter, quoique ces champs d'exploitation de la mer ne puissent avoir des Hmites précises. 11 en résulte que, sur les côtes de condensation minima, la tendance à la dispersion triomphe, Dans l'Insulinde même, la grande terre de Célèbès, si curieusement découpée et si riche en côtes, et assez faiblement peuplée (6 à 7 habitants par kilomètre carré) donne un exemple, non seulement de dispersion, mais d'absence de fixation, pour les populations occupées aux pêcheries | du littoral. Ces pêcheurs sont des Orang-Badjo, justement nommés « les tsiganes de la mer » : car ilsne cessent d'errer le long des baies et des promontoires de Célébès : au lieu

' E A Paris, p 26-25.

de se fixer et de se grouper à terre, c’est sur leurs prai qu'ils vivent constamment.

Si nous passons à une latitude bien différente, aux côtes de Norvège, dans les innombrables îles du skærqaard, nous relevons aussi les phénomènes ordinaires aux rivages de condensation minima *. En Norvège, il n’y a guère plus de villages de pêcheurs dans le skær qu’au fond des fjords. Le pêcheur norvégien, comme le paysan, vit dans une maison isolée. L'abondance des abris dans les anfractuosités rocheuses lui permet de s'établir à n'importe quel endroit. La faiblesse de la marée et le caractère abrupt des rivages, en réduisant à fort peu de chose la zone alternativement recouverte et découverte, permettent au pêcheur d'avoir sa barque à quai, tout près de sa maison, et de lui construire un hangar d’abri, chose inconnue dans les petits ports collectifs de Bretagne, où se balance toute une flottille de barques. Ainsi s’accuse le caractère individuel etfamilial que l'existence maritime possède en Norvège, tout comme l'existence rurale.

Il en est de même sur les côtes de Terre Neuve. Les 50000 Terre Neuviens occupés à la pêche sent établis en familles et en petits groupes ‘small communities), tout le long des rivages. « On ne peut les grouper en villes » ?. Il y a une diflérence saisissante entre la dispersion de la pêche côtière terre-neuvienne et l’agglomération de l’île Saint Pierre, station centrale de la pêche française d'été. Cette différence met en relief le contraste entre l'œcoumène

Ce qui n’a pas empèché les côtes de Norvège de devenir des centres d'attraction, même pour les pêcheurs de Finlande. FreDERIRsEX, p. 261-262.

=Dawsox, p. 675.

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restreint de la pêche côtière et l’œcoumène étendu de la pêche hauturière : dans le premier, on se disperse et on se fixe ; dans le second on se concentre et on rayonne (voir. part. [, chap. 1

Qu'il habite des villages ou des maisons isolées, le pêcheur côtier est le plus souvent très stable : comme le paysan, il ne quitte guère l’horizon familier où 1l trouve ce qui est nécessaire à son existence, et lorsque par hasard le poisson quitte ses côtes, il aime mieux attendre, les bras croisés, que la pêche redevienne bonne, plutôt que de chercher au loin les éléments d’une vie nouvelle : on l'a constaté à maintes reprises sur les côtes de Bretagne. Toutefois, cet instinct casanier ne triomphe pas partout : dans presque tous les cas où le pêcheur côtier, par suite de l'épuisement des fonds côtiers, a dù se transformer en pêcheur hauturier, l'instinct a plié devant la nécessité. Lorsque les pêcheurs de Loguivy et de Pors Even, près de Paimpol, ont quitté leurs côtes pour pêcher les crustacés, d’abord à l'ile de Sein, puis sur les côtes anglaises, aux Scilly et au Cornwall, ils ont secoué le poids d’habitudes séculaires et triomphé du déterminisme géographique. Miis, sur d’autres points de la planète, c'est ce déterminisme lui-même qui impose aux pêcheurs côtiers une certaine mobilité. Aux Philippines et dans la presqu'île malaise, l'alternance des moussons du N. E. et du S. W. modifie complètement la vie sur les deux côtes opposées. Pendant le mousson du N. E., les rivages orientaux sont impraticables, et les barques se réfugient dans les ports ; les pêcheurs se reportent sur la côte occidentale où ils peuvent pêcher en toute sécurité ; le phénomène contraire se produit pendant la mousson du S. W. Ceux des pêcheurs qui ne se déplacent pas d’une côte à l’autre se font agri-

culteurs, tant que la mousson leur interdit de sortir en mer ! ;

19. Industries dérivées de la pêche côtière. — Si la pêche demeure encore une simple cueillette, la fragilité très grande de ses produits, qu'il est impossible de conserver et de transporter sans préparation, a greffé sur la pêche proprement dite une série d'industries dont le siège est sur la côte même ; leur présence entraine souvent des changements assez grands dans la répartition et dans l'importance des groupes qui vivent de la mer.

Pour l'emplacement des industries ainsi que pour le transport des produits de la pêche entre les lieux de production et les lieux de transformation, les latitudes septentrionales et les climats froids donnent des facilités partout ailleurs inconnues. La corruplion du poisson n’est pas soudaine, souvent même elle n’est pas rapide, de sorte que les industries de saumure, de salure et de conserves peuvent s'établir aux points jugés les plus convenables et y concentrer la production d’une région étendue. Les industries . dérivées de la pêche. ainsi que ceux qui en vivent, prennent alors un caractère urbain. Les communications faciles et nombreuses établies entre les petits groupes de pêcheurs et les villes où ils apportent leur poisson ont pour résultats. soit de développer les qualités nautiques des pêcheurs en leur faisant faire d'assez longs voyages par mer, soit d’assouphr leurs idées et leurs habitudes sociales, qui perdent la raideur routinière si ordinaire aux paysans. C’est ainsi que les pêcheurs des latitudes tempérées et des hautes latitudes, non seulement dépassent en nombre relatif ceux des lati-

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tudes chaudes, comme nous l'avons vu plus haut ($ 13), mais encore ils les surpassent au point de vue social et an M point de vue de la pratique du métier de la mer.

Pour une partie considérable du littoral norvécien,

jusqu'aux Lofcden et au Norrland, c'est à Bergen que les : pêcheurs de Norvège transportent ou envoient leur poisson, car c'est là que se trouvent les usines de conserves. Les relations économiques continuent donc sur ces points, dans la liberté moderne, de la même manière qu'au temps de la contrainte établie par la Hanse, qui obligeait tous les producteurs du Norrland à commercer avec son comptoir de Bergen. Dans la grande zone de pêches de la mer du Nord, où le transport au loin du poisson est facilité, non seulement par le climat, mais par la rapidité des. vapeurs, les industries dérivées de la pèche se concentrent dans les nombreuses villes situées sur les côtes entre les 4 parallèles de Lerwick et de Geestemünde. De même, autour de Terre-Neuve, la morue et le hareng s’entassent en quantités énormes dans des villes comme Saint-Pierre, Saint-Jean de Terre-Neuve, Yarmouth et Halifax.

Au contraire, plus on avance vers le sud, plus les industries s’égrènent et se dispersent le long des côtes, car elles tendent à se rapprocher le plus qu'elles peuvent des heux de production, afin d’éviter la perte qui résulte du transport dans les climats plus tièdes. On le constate dès le 47° et le 48° degré, pour une espèce tout particulièrement fragile comme la sardine. Les usines à sardines de Bretagne et de Vendée sont situées non seulement dans les petites villes littorales, mais dans les bourgs ou villages, souvent infimes, les plus rapprochés du lieu de pêche : car il est

essentiel qu'il n’y ait pas plus de trois ou quatre heures - entre la pêche du poisson et la préparation qu'on lui fait

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- subir. La pèche et la préparation de la sardine sont déjà, « en quelque sorte, des industries méridionales, où il y a - dispersion et non concentration de l'æcoumène.

… Plus au sud encore, l'abandon où sont laissées tant de régions de pèche qui pourraient être des plus productives, comme le banc d’Arguim, s'explique, comme nous l'avons vu ($ 13), par l'impossibilité de faire subir aux poissons, tout près des lieux de pêche, les préparations nécessaires, soit que la zone de pêcheries soit trop éloignée d’une côte quelconque, soit que la côte où pourraient s'établir les industries soit dépourvue de toutes ressources. 11 en résulte qu'on ne peut trouver dans les zones tropicales et équatoriales une seule ville qui doive son existence uniquement aux pêcheries. Il n'y a rien de comparable, entre les deux tropiques. non seulement à Bergen, à Grimsby et à Gecstemünde, mais même à Douarnenez et à Concarneau.

aucun machinisme et ne demandent que la main-d'œuvre humaine, elles sont fréquemment exercées par les pêcheurs eux-mêmes, et la discipline industrielle qui leur est nécessairement imposée les façonne à une discipline sociale que le pêcheur côtier, d'habitude, ne connaît guère. Un exemple intéressant de cette discipline nous est donné par la lagune de Comacchio, aux embouchures du Pô. Sur ce point, on procède non seulement à la pêche, qui est assez bien organisée, mais à la préparation sommaire du poisson. Les pêcheurs de Comacchio sont divisés en trois brigades, dont l’une est affectée à l'exploitation de la lagune, une seconde à la police, et la troisième à l'administration et à la manufacture; toutes sont soumises à une autorité inflexible.

La pénétration des procédés industriels dans la pêche

Lorsque les industries dérivées de la pêche n'exigent

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RES se 2 Des À À LA côtière réagit, à la longue, sur cette pèche elle-même ; la nécessité d’une production à la fois réglée et active ne peut. s’accorder toujours avec les méthodes élémentaires de la cueillette marine. Aussi cette cueillette se modifie-t-elle peu à peu, partout où les industries de transformation le réclament. Non seulement on s’eflorce, sur les côtes, de rendre l'exploitation plus rationnelle et plus prévoyante, grâce aux procédés variés de la « culture de la mer! »; mais la pêche s'éloigne des côtes épuisées pour étendre son champ en surface et en profondeur ; il en résulte une extension de l’œcoumène côtier primitif. Ces phénomènes . d'exploitation industrielle et d'extension au large, qui se relient étroitement les uns aux autres, seront étudiés plus

- Join (part. I, chap. 1v.

16. Variations naturelles de l’œcoumène côtier. — Les rubans côtiers sont les zones où la surface terrestre subit le plus grand nombre de transformations visibles, et ces transformations ont presque toujours une répercussion sensible sur l’œcoumène. Car ce sont précisément les côtes de condensation qui sont le plus affectées; ce sont elles qui paient le plus fort tribut aux agents d'instabihité. Comme nous l'avons vu, les terrains d’alluvion, les débouchés des grands fleuves, les divagations deltaïques, certaines côtes basses que protègent seulement de fragiles cor dons littoraux, attirent et concentrent les groupes humains, soit par leur fertilité, soit par les facilités offertes aux communications. Or, de semblables côtes sont exposées à la fois aux atterrissements fluviaux qui empiètent sur la lisière de mer, aux changements des débouchés d'eau

1 Rocué, 1, passim.

douce, pour lesquels ne se creuse aucun thalweg par suite du voisinage du niveau de base, et enfin aux inondations marines (raz de marée*), qui détruisent ou modifient l'œuvre des atterrissements.

Il est utile de remarquer que nous ne parlons ici que des transformations qui ont affecté et qui affectent la ligne des côtes depuis les temps historiques, car ce sont les seules dont nous puissions apprécier l’action sur l'habitat humain. Nous ne parlons pas des modifications, bien autrement étendues et profondes, que la ligne des côtes a subies au cours de l’histoire géologique de la planète. Ces modifications, qui sont étudiées par la paléogéographie, ont complètement bouleversé, à plusieurs reprises, la face de la terre (das Antlitz der Erde). Mais nous les laissons tout à fait de côté. Notre point de vue est exclusivement celui de la géographie humaine. Par conséquent, les variations que nous étudions ont toutes un caractère local, puisque le passé historique ne nous révèle que des variations de cet ordre. Aucune n a été assez grande pour supprimer de

-grandes îles et de grandes masses continentales, ou pour modifier d'une manière profonde le dessin des rivages. Le passé géographique de l'humanité ne!contient aucune Atlantide mystérieuse; tout au plus compte-t-il quelques villes d’Is disparues ; encore leur destinée est-elle souvent amplifiée et même purement imaginée ;par la légende, comme c'est le cas de la ville d'Is elle-même. Cependant, si locales que soient les variations de lœcoumène côtier, elles pèsent d'un certain poids dans les destinées humaines, puisqu'elles modifient les côtes de condensation, qui n’ont jamais elles-mêmes une très grande extension dans l'espace.

Les invasions marines se produisent, en un lieu déter-

La Mer, 5

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7h L'OŒECOUMÈNE MARITIME

miné, soit une seule fois, soit à plusieurs réprises; mais

elles ont toujours lieu d’une manière soudaine. Ces invasions, auxquelles on donne le nom de raz de marée, bien qu'elles n’aient rien de commun avec les oscillations régulières de la marée, ne sortent pas toutes de la même origine. Elles peuvent provenir, soit d'une secousse séismique marine dont l'onde vient heurter les côtes, soit d’une brusque dépression barométrique accompagnée de coup de vent portant au rivage, soit d’un tassement de

terrains meubles sur une côte basse et de la rupture des.

cordons littoraux et des dunes qui protégeaient cette côte. Cette diversité de causes fait comprendre qu'un tel phénomène se produise sous toutes les latitudes et dans les régions les plus variées, aussi bien au Bengale que sur les côtes d'Amérique du Sud ou sur celles de la mer du Nord; et la variété physique d'origine des raz de marée donne peut-être la meilleure explication de la généralité

des mythes diluviens.

Les raz de marée soudains et éphémères, malgré leurs

faibles conséquences au point de vue de V'estbrios de

l’œcoumène, qui se rétablit vite dans les terres dévastées, doivent attirer notre attention, parce qu'ils frappent vive

ment l'imagination humaine et parce qu'ils sont l'objet,

dans la tradition orale et dans la tradition écrite, de déformations profondes. Ils sont causés, soit par des séismes marins, soit par des dépressions barométriques qui permettent aux eaux de la mer d'envahir au loin les terres basses. S'il: faut en croire Suess, c’est une inon-

dation locale d'origine séismique, dans les plaines de.

Chaldée, qui a servi de base à la tradition du déluge, et Suess pense k démontrer en comparant au récit de la

Genèse l'épopée assyrienne d’Izdubar, qui est aussi un

mythe diluvien'. Les traditions de cette espèce sont fort répandues, puisqu'on en trouve d’analogues sur les côtes du Pacifique, à l'W. de l'Amérique du Sud et aux Fidji?. En dehors des légendes, des catastrophes du même ordre ont dévasté des terres deltaïques ou alluviales à œcoumène condensé. Les raz de marée du Bengale, dont les plus terribles furent ceux de 1757 et de 1876, qui supprimèrent des centaines de milliers d’existences dans la région du Sanderband, donnent une idée de ces variations brusques de l’œcoumène, rendues éphémères par l'insouciance des hommes, qui retournent en masses aussi épaisses que la veille dans les régions dévastées.

Plus durables et par suite plus intéressantes, les inondations marines, dues à la rupture de digues naturelles et à l'ouverture de passages vers des terres situées au-dessous du niveau marin, provoquent un recul assez sensible du front extérieur de l’æcoumène. Tel a été le cas des dignes de rivages de la mer du Nord, des embouchures de l'Escaut à la limite septentrionale du Sleswig. Rien de plus connu que l'instabilité des terres alluviales de l’Escaut, du Rhin, de la Meuse, aujourd'hui protégées par des digues et même accrues par des desséchements qui regagnent pied à pied le terrain perdu, tandis qu'avant la construction de la côte artificielle, l'ile des Bataves, conîime dit Tacite, n'était qu'une plane de vase à demi noyée. Jusqu’aux digues, la bande côtière alluviale et sablonneuse n'a fait que perdre du terrain, et chacun de ses reculs était signalé par la disparition de quelques villages, comme ceux que recouvrirent les eaux du Dollart, en 1277, celles du Zuiderzée, de 1400 à 1460, ou, comme ceux que supprima

1Suess, t. I, p. 42-77.

2Suess, t. I, p. 85.

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la destruction des côtes de Frise {grande noyade, 8 septembre 1362). ,

De l’ancien œcoumène côtier il n'est resté que des lambeaux sous forme d'iles-témoins, du Texel en Hollande à Rüm et à Fan sur les côtes du Sleswig. Celles de ces îles que ne défendent pas d'importants travaux tombent morceau par morceau. Rôüm, entre la mer du Nord et la Wattenmeer, «est mangée » par la mer : les dunes de sable surgissent jusqu’au milieu de l'ile et chassent les hommes devant elles, « Rüm, dit Moritz, est vouée à la destruction dans l'avenir, à la misère actuellement : la bande cultivable n'a que 1 kilomètre de large‘. »

Les effets des atterrissements fluviaux sont moins frappants et moins rapides que ceux des raz de marée. Maisils sont plus étendus, plus continus et plus réguliers. L’atterrissement par les fleuves, le remplissage graduel des golfes et des baies partout où les conditions physiques le permettent, l'extension continue donnée par l’atterrissement aux régions deltaïiques, la suppression de la vie maritime sur des zones assez étendues à mesure que la lisière marine se retire, sont autant de faits qui expliquent le caractère instable de tant d'œcoumènes de condensation sur les côtes basses. Les places du commerce maritime sont mobiles et souvent multiples; elles croissent tant qu'elles possèdent les eaux salées et profondes, elles déclinent et meurent dès qu'elles n'ont plus que les eaux saumâtres et sans profondeur. Parfois les cordons alluviaux projetés par les fleuves séparent entièrement ces villes du large. Parfois des régions entières où venaient des bateaux de mer retournent à la culture.

1Monrrz (En.), Die Nordseeinsel Rôm .

Tous les estuaires et tous les deltas en pays d’alluvion pourraient donner des exemples de ports dont la décadence est due au constant atterrissement des fleuves. C’est l'histoire de Honfleur, d'Harfleur, de Paimbæœuf, d'Arles, de Damiette, de Bassorah, de Debal, de Brème, de Riga, de Nankin. Beaucoup d'estuaires et de deltas donnent aussi des exemples de légers déplacements de l’œcoumène maritime, dont le noyau se transporte à une petite distance du débouché fluvial, de manière à éviter l’atterrissement tout en profitant de la route terrestre. Civita-Vecchia est placé assez loin de l'embouchure du Tibre pour éviter le sort d'Ostie. Marseille n’a rien à craindre des alluvions du Rhône, ni Shang-Haï de ceux du Yang-Tsé, ni Venise de ceux du Pà et de l’Adige, ni Alexandrie de ceux du Nil. Un des cas des plus curieux de mobilité de l’æcoumène côtier se présente à l'embouchure du Rio Magdalena (Colombie).

« Le déplacement des havres, dit Reclus, l'envasement des baies, l'érosion des îles et des péninsules ont si souvent changé le lieu d'ancrage des navires, que le nom de Sabanilla pour le port maritime du bas Magdalena s'applique à un espace considérable, comprenant l'entrée, le mouillage, les lieux de débarquement ». En outre, cet espace mal défini n’est pas le seul débouché du Magdalena ; il faut y joindre Santa Marta, à l'E., et Carthagène, à 100 km. à l'W du Rio, auquel l’unit un canal; et Carthagène n'a pas un seul port, mais une série de ports. II n'est pas exagéré de dire que l’œcoumène côtier oscille de Carthagène à Santa-Marta, sur un front de près de 200 kilomètres.

LRecozus, 1, t. XVIII, p. 368.

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“Un atterrissement prolongé et étendu supprime entièrement l'œcoumène maritime et côtier, pour lui substituer l’œcoumène rural. Le Brabant hollandais nous offre d'inté.essants exemples, qui nous montrent à la fois l'œcoumène maritime étendu par des raz de marée soudains et réduit, dans la suite, par de lents atterrissements.C'est le cas du Biesboch, du Hollandsch-Diep et de l'Escaut oriental. Ce cas vaut la peine qu’on y insiste.

La Forêt de Joncs ou Biesboch est un immense marécage couvert de roseaux, qui résulte de l’inondation du 19 novembre 1 421, où périrent, dit-on, 6oooo personnes. Le Hollandsch Diep, quoique plus profond, a une origine analogue. Tous deux communiquent avec l’Escant oriental, et forment avec lui une ligne de côtes qui connut, pendant plusieurs siècles, une florissante vie maritime.

Les villes de ces parages, Berg op Zoom, Steenbergen, £evenbergen, faisaient un commerce actifavec l'Angleterre. Berg op Zoom fut pendant quelques temps la rivale d'Anvers. Aujourd'hui ces villes, privées de toute communicaton en eau profonde avec la mer, sont reléguées au rang de places de commerce local. Elle n'ont repris quelque importance, au xrx° siècle, que grâce à la culture de Ja betterave.

Geertruidenberg, au bord du Biesboch, a été jusqu'au : xvin° siècle une ville de pècheries, comparable à ce que sont maintenant Vlaardingen et Scheveningen. Mais, depuis que les alluvions ont définitivement lenvahi le Biesbochet entrainé la disparition du poisson, Geertruidenberg n a plus vécu que de l’exploitation des roseaux et des jones du marais ‘.

1 Roux (G.), p. 309-312.

Æ: rer #. À ;

Ainsi, les variations naturelles de l’æcoumène côtier malgré leur caractère local, peuvent amener un changement complet dans la vie sociale et économique de villes et de régions entières. ;

17. Vue d'ensemble sur les côtes de condensation. — Il n'est pas exagéré de dire que l'espèce humaine, nouvelle venue sur l1 planète, à préféré les terres de nouvelle formation, jusqu'au jour où le développement industriel lui a imposé l'obligation de fouiller tous les sous-sols de l'échelle géologique. et en particulier les plus anciens, pour en extraire les minéraux utiles. Par conséquent, elle s’est établie de préférence dans les plaines basses et sur les côtes alluviales. Elle a fui la montagne, le plateau, les horsts* témoins de formations détruites, toutes les terres qui, par leur élévation, joignaient à l'âpreté du sol l’äpreté du climat. Dans l'Europe, le continent habitable par excellence, l'œcoumène le mieux équilibré au point de vue de la répartition, puis qu'il n'a pas de déserts, la surface comprise entre o et 200 mètres seulement d’altitude forme près de 57 °/, de la superficie totale, proportion qui n'est atteintenulle part ailleurs. Il semblerait qu'avec cette ten dance à une densité de plus en plus forte à mesure que l’on descend et que l’on approche des rivages, ceux-ci dussent tenir une place de premier ordre dans l’æcoumène. Cependant, les côtes de condensation ne forment nulle part un ruban continu et très étendu. Mème sur la mer du Nord, où se concentre la population maritime la plus active du

. globe, les côtes de dispersion tiennent une place importante, sur le front W. du Jutland, désert et désolé, et sur les côtes ingrates des Marschen d'Allemagne. Une étude minutieuse des rivages les plus réputés comme côtes de

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condensation ferait reconnaitre qu'il y existe des blancs nombreux. Sur la pointe ouest de Bretagne, où s'entasse une population maritime surabondante, l'arc de la baie d'Audierne, sur une longueur de 20 km (d’Audierne à la Torche), est absolument désert. La côte W. de la presqu'île de Quiberon est à peu près inhabitée. Le rivage de Provence, si peuplé pàr ailleurs, n'est qu'une solitude sur toute la périphérie maritime des monts des Maures. En Indo-Chine, la pointe S. W. de la Cochinchine {cap Camao) n'a que peu ou point d'habitants. À Sumatra, il en est de même des plaines des côtes alluviales entre le Djambi et le Mæsi. Le Sanderband et le Pézou eux-mêmes ont des parties inhabitées. C’est que, si les hommes s’établissent de préférence dans les terres de nouvelle formation, encore fautil que ces formations soient achevées et solides, de manière à mettre les groupes humains à l'abri, soit des retours offensifs de la mer, soit des fièvres développées par les eaux stagnantes et les terrains trop meubles, soit des divagations fluviales trop accentuées. Sauf dans les zones deltaïques tropicales, où l’exubérance hâtive de la vie masque l'instabilité du sol, et dans les terres basses de Belgique, de Hollande et de Frise, où l'industrie humaine a été assez puissante pour corriger cette instabilité, l'habitation permanente fuit les côtes trop meubles des terres en formation. Ce sont les æcoumènes de l'avenir; ce ne sont pas ceux du présent. Pour devenir côte de condensation, une ligne de rivages doit donc réunir des qualitésdifférentes et parfois opposées : stabilité, fertilité du sol, facilité de communications terrestres, salubrité, situation opportune, extension du plateau continental. C’est ce qui explique la rareté relative de ces côtes. Sansdoute, hors des rubans côtiers à œcoumène condensé, nous constatons

l'existence de points de condensation sur des côtes hostiles : Aden en offre le meilleur exemple. Mais ces points dépendent de l'existence et du développement des faisceaux de circulation, et non de la constitution primitive de l’œcoumène ; nous en parlerons dans la m° partie de ce livre.

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