‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 13 sur 77 · NI · texte numérisé non relu

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TEE SES £ A et CHAPITRE II COTES DE DISPERSION 18. Complément. de la théorie de Ritter. — 19. La forèt côtière. — 20. L’insalubrité. — 21. Côtes désertiques : influence des alizés. — 22. Les marins arabes. — 23. Côtes boréales ; les Eskimos..— 2° 24. Limites boréales et australes de l’æœcoumène maritime. — 25. Instabilité de l’æcoumène sur les côtes de dispersion. x 18. Complément de la théorie de Ritter. — Nous

-avons démontré plus haut ($ 3, que Ritter attribuait aux articulations littoralés des propriétés illusoires. La présence d’une côte dentelée ne suffit pas à faire naître une population maritime florissante et nombreuse. Les dentelures ne sont, en quelque manière, que des marques extérieures qui accompagnent souvent d'autres causes délerminantes de peuplement, telles que la richesse du plateau conti= nental et les voies naturelles de communication entre l'intérieur des terres et la haute mer, mais qui, lorsque ces causes font défaut, sont incapables, à elles seules, d'opérer la condensation. En revanche, une côte non articulée, tout à fait dépourvue de caps, de baies, de golfes et surtout de débouchés fluviaux importants, suffit souvent à faire la dispersion.[Sans doute il n’est pas sans exemple qu'ure côte pareille renferme des villes maritimes et même de grandes villes, car les voies de circula= tion terrestre cherchent et trouvent, à travers tous les obstacles, leurs débouchés vers la mer. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à examiner les côtes rectilignes de.

l'Amérique du sud occidentale, avec leurs ports échelonnés du Callao à Valparaiso. Mais si les rivages de ce genre renferment de nombreux points de condensation, ils ne présentent aucun ruban de condensation. Or les points de condensation dépendent du tracé des routes terrestres et maritimes et des lieux de leur jonction sur les côtes ($ 17): leur existence n'est pas déterminée par le cadre primitif de l'æœcoumène : on pourrait les comparer aux stations des voies ferrées établies dans les déserts, comme le Pranssibérien entre le Baïkai et la Mandchourie, le Transcaspien d'Ouzoun-Ada à Merv, le chemin de fer sudafricain de Mafeking à Buluwa yo : ici la voie de circulation précède l'habitat fixe et le détermine ; de mème, sur les côtes non articulées, la suture se fait entre les voies terrestres et les voies marines, sur des points qui sont des étapes forcées de la circulation et que celle-ci transforme peu à peu en æcoumènes, malgré les conditions naturelles hostiles. Mais ce sont des points, et non des zones. Ni au Pérou, m au Chili, ni sur la plupart des côtes dépourvues d’'articulations et de débouchés fluviaux notables, les zones de condensation des hommes ne se trouvent sur le rivage maritime. Par conséquent, si la partie positive de la théorie de Rütter ne nous paraît pas exacte, nous devons reconnaître que la partie négative est plus solide : l’articulation des rivages ne suffit jamais à provoquer la naissance de la vie maritime pre grandes zones, mais la non articulation suffit parfois à l'empêcher. Il nous faut donc analyser les conditions naturelles de modelé * et de structure qui accompagnent le tracé rectiligne des côtes, et qui en font des zones de dispersion.

Une côte non articulée relève de l'un des trois types suivants, dont les deux dernierstendenttrèssouventà serap-

84 L'OECOUMÈNE MARITIME #-

procheret à seconfondre : les falaises, les dunesetles cordons … littoraux. La muraille continue d'une falaise, lorsqu'elle ne présente aucun abri maritime et aucune brèche de communication terrestre, sépare de la mer et de la vie maritime les populations des plateaux intérieurs, de sorte qu'il en résulte, sur une lisière littorale souvent assez longue, une suppression à peu près complète de l’œcoumène marin. En dehors des coupures des valleuses, où se font les jonctions avec la mer, les hautes falaises de Caux séparent de la Manche les hommes du plateau normand, et la vie agricole, à la crête de la muraille où elle cesse brusquement, ne diffère pas de ce qu'elle est dans l'intérieur du pays. Les falaises trop élevées et rectilignes du golfe de Californie ont empèché la vie maritime de se développer sur ses bords. L'observation de ce phénomène est encore plus facile et plus convaincante sur des espaces restreints. Lorsqu'on voit, dans la petite île anglonormande de Sercq, les falaises verticales de 100 mètres se développer de toutes parts sur le front maritime. et interdire l’abord de la mer, au point que les communications se font, du côté du Havre Gosselin, au moyen d’échelles de fer fixées au rocher par de solides crampons, et, du côté du Havre du Creux, au moyen d’un tunnel qui donne ac-cès dans l’intérieur de l’île, on comprend que les 500 habitants de ce petit domaine vivent plutôt de leur sol que de la pêche. Aux Far-Oër (îles aux moutons) la pêche est bien moins pratiquée qu'aux Shetland et aux Orcades, parce que « les côtes extérieures sont découpées en grandes falaises de 1500 à 2000 pieds de hauteur ». Ce sont les. œufs des oiseaux de mer nichés dans les hauteurs des falaises qui constituent la principale ressource marine, — marine et aérienne à la fois. « Les rocs à oiseaux sont une

propriété de valeur pour les villages auxquels ils appartiennent. » Encore faut-il « descendre aux nids au moyen d'une corde déroulée du sommet de la falaise’. »

Les côtes à dunes et à cordons littoraux présentent d'aussi grands obstacles à l'habitat humain, mais ces obstacles sont d’une nature tout opposée. On pourrait dire que c’est la verticalité absolue qui fait des falaises littorales des « anœæcoumènes », landis que pour les dunes et les cordons littoraux, c’est l'horizontalité absolue ; et de l’existence de ces deux modes de dispersion maritimes, il ne serait pas exagéré de conclure que l'æcoumène côtier a toujours besoin d'une pente moyenne et modérée, qui empêche d'éprouver les effets, soit de la sculpture de la côte par une érosion terrestre ou une érosion marine trop actives, soit du dépôt des vases et des sables, par les eaux et les vents, sur des plans horizontaux.

Le cordon littoral est une flèche de sable, construite par les apports du ressac ou par ceux des eaux douces de l'intérieur, sur les lisières marines où la côte s'abaisse audessous des eaux par une pente presque insensible. La flèche littorale est toujours, par elle-même, trop étroite et trop peu abritée pour que la vie s’y développe librement. Les plantes, lorsqu'elles existent, sont rabougries ; l'herbe est rare et courte ; les races animales sont de très petite taille ; tel est le cas des chevaux nains que nourrissent les cordons littoraux de la Caroline du Nord, entre les caps

1 W. Morris Davis, p. 219. Le docteur J. Schmidt constate, à propos des Far-Oër, que la pèche y est surtout aux mains des étrangers (Norvégiens et Danois), qui viennent prendre dans ces parages harengs et baleines. Les insulairesn’ont que So à 00 petites barques

8: : q HUE il pour pècher la morue à 8 milles au «plus de leurs côtes (The Shetland Times, 24 juin 1905).

El 209)

86 L'OECOUMÈNE MARITIME

Haïteras, Lookout et Fear. Il n’est pas étonnant que sur ces flèches de la Caroline, les habitants (/es Bankers) soïent très clairsemés'. Sur les lagunes formées en arrière des | flèches, la vie maritime ne se développe pas davantage ; car ces lagunes peu profondes, où se mêlent les eaux douces … et les eaux marines, se changent rapidement en marais ; la pêche n'y est pas fructueuse, et le commerce maritime ne trouve ni port, ni ancrage dans ces sables et dans ces. ‘vases mobiles. Outre les cordons de la Caroline, ceux du. Texas, du Languedoc, de la mer d’Azoy (flèche d’Arabat), et de la Caspienne donnent de bons exemples de côtes de dispersion.

Toutefois, lorsque les eaux fluviales sont assez puissantes pour creuser les lagunes et pour en faire des rades inté— rieures, si le front maritime du cordon littoral demeure très peu peuplé, le front intérieur et le pourtour des lagunes demi fluviales, demi-marines, ainsi que les chenaux étroits qui les font communiquer avec la mer, deviennent des côtes de condensation. Ainsi la côte de lIvoire et la côte des Esclaves ont vu se développer sur les lagunes des stations telles que Grand Lahou, Grand Bassam. Assinie, Ouidah et Porto Novo, avant que la construction des wharfs permit d'établir sur le front maritime lui-même des escales comme Kotonou. Sur les côtes de cette nature, où le transbordement de la haute mer vers les lagunes ou vers les villes de l’intérieur se cemplique souvent par l'existence d’une barre* difficile à franchir, les obstacles mêmes font naître chez les gens de . la côte des aptitudes nautiques spéciales, telles qu’on n’en trouve pas souvent de pareilles dans les grands foyers de

{ W. Mons Davis, p. 352.

“vie maritime. Les Kroumen de la côte de Guinée sont

renommés pour leur habileté à passer la barre en tout

temps, et il est rare que les chelinques des lascars hindous

chavirent dans la barre du Coromandel:

Lorsqu'une côte basse et plate est soumise, soit à un

climat très sec, soit à des vents assez forts et assezréguliers

de la mer vers la terre, le desstchement rapide des sables

de mer à marée basse, et leur mobilité sous l’action du

vent, transforment vite les cordons littoraux en dunes qui

s avancent vers l'intérieur et qui repoussent plus ioin les

laguneslittorales, ou quimêmelessupprimentaisément dans

les zones désertiques. Plus encore que les cordons littoraux,

ces côtes sont impropres à l'habitation humaine, à cause

de l'extrême mobilité et de l'invasion toujours menaçante

des sables. Les premières lignes de dunes sont chassées

xers l'intérieur par d’autres lignes formées sur la lisière,

et l'œcoumène, non seulement ne peut conquérir la côte,

mais est obligé de reculer sur de nombreux points, comme il est arrivé sur les côtes de Gascogne. Toutes les dunescôtières du Sahara, toutes celles de l'Afrique portugaise et

du Sud-Ouest allemand, entre Mossamédès et le fleuve Orange, éloignent et dispersent les établissements humains.

Ainsi, conformément à la partie négative de la théorie de Ritter, la non articulation des rivages constitue réelle-" ment, en de nombreux cas, un obstacle à l'extension de l’œcoumène : car une côte non articulée relève toujours’ de l'un des trois types que nous avons analysés, type des falaises, type des cordons littoraux ou type des dunes, el

ces types du modelé sont tous les trois hostiles à la vie maritime, soit par la verticalité absolue, soit par l’horizcr+.. talité absolue, soit par l'instabilité qui troublesit ou qui empèchent tout établissement à demeure.

88 L'OECOUMÈNE MARITIME

Mais il y a des causes encore plus agissantes qui font … les côtes de dispersion. Ces causes sont É forêt, l'insalubrité, le manque d’eau douce et les glaces polaire.

19. La forêt côtière. — La forêt, comme dit Ratzel, est l’'ennemie du peuplement humain. Pour s’en rendre un compte exact, ce n'est pas vers les régions tempérées qu il faut regarder, car dans ces régions la forêt a été de longue date, soit détruite, soit assouplie et disciplinée, et l'exubérance végétale n’est pas telle, au N. et au S. des tropiques, qu'elle soit capable d'arrêter le défrichement. Mais sous la zone de pluies tièdes de l'équateur, où la me végétale atteint une extrême richesse de formes et de développement, la forêt est le grand obstacle ; elle est plus inaccessible que le désert. La selva amazonienne, où se traînent paresseusement d'énormes fleuves solitaires. et la forêt de l'Afrique équatoriale, où Stanley passa six moïs sans presque voir le jour, donnent une idée frappante de ce que peut être un désert d'arbres, de fougères arborescentes et de plantes grimpantes.

Il est relativement rare que la forèt inaccessible se développe sur les côtes. D'abord, la côte elle-même et ses dentelures fournissent autant de points que l'on veut pour l'attaquer ; les besoins de la navigation ont conduit depuis longtempsà l'exploitation des bois côtiers, à la fois plus facile etplusnécessaireque touteautre. Ensuite, etsurtout, les vents de mer et les efflorescences salines entravent le développement de la végétation arborescente, sur les côtes exposées de plein fouet aux courants atmosphériques du large. Cependant, il y a deux cas où la forêt baigne en quelque sorte ses racines dans les eaux de la mer. On constate le premier à l'extrémité des zones tempérées, presque dans

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| jadiné aires :, Let

les régions subpolaires, et le second aux abords de l’équateur. Dans le premier cas, certaines côtes à riches articulations, soumises à une humidité constante el à une tem pérature plus tiède que ne semblerait le comporter la latitude, favorisent la végétation forestière à la fois par leurs nombreux replis abrités des vents de mer et par leurs conditions chmatiques. Pour peu que de telles régions soient éloignées des principaux foyers de civilisation, on y constate aujourd'hui encore la présence d'immenses forêts de chènes, de hètres, de conifères, qui en font jusque sur les rivages de vastes solitudes et des zones de dispersion disposées en longueur sur la bordure marine.

Les forèts de la Colombie britannique, de l'Alaska et de l'archipel côtier de l'ile Vancouver à l'ile Tchitchakoff, sont les causes essentielles de la faiblesse du peuplement sur cette côte aux riches dentelures. À peu près à la même latitude et sous les mêmes conditions structurales et climatiques, l'archipel de Chiloé et la côte du Chili méridional sont presque inhabités, parce que ces régions ne sont qu'une forêt sans cesse ruisselante d’eau, où les arbres abritent d'épaisses couches de tourbe et de mousse spongieuse.

Dans la zone équatoriale, la puissance exubérante de la végétation, l'insolation active, les pluies constantes, la faiblesse des vents marins hors des zones de mousson caractérisée, l'existence d’espèces arborescentes que ne gène pas la salure marine, telles que les mangliers et, à un moindre degré, les palétuviers, donnent sur de nombreuses côtes un grand développement à la forêt littorale et font de ces côtes des zones de dispersion. C'est ainsi qu'il y a fort peu d'habitants sur les rivages de l'Amérique centrale, notamment sur la côte des Mosquitos ; il

‘90 L'OECOUMÈNE MARITIME :

du Niger et dans le Cameroun, ainsi que dans une quan= tité d'îles de l'Insulinde ; de petites îles couvertes d'arbres sont tout à fait inhabitées, malgré leur situation favorable « (iles Riouw, dans le détroit et en face de Singapour); de grandes terres, telles que Célébès, ont une population très- clairsemée, sur les côtes surtout. « La côte orientale … de Célèbès, dit Reclus, n'offre, dans la succession infinie … des anses et promontoires, que l’étendue morne des forêts inhabitées* ».

Citons, sur cette question de l’ « anœcoumène » fores- | tier, quelques lignes remarquablés de Carlet - Fleurieu*. . L'expédition du “Solide avait visité, en 1791, la baïe de … Tchinkitâné (ile Tchitchakoff, côtes de l'Alaska, 7° late N., 136° long. W. Gr.), et avait remarqué que, cnaliréé les abondantes ressources en poisson offertes par cette baie, la population ne dépassait pas en tout 200 individus. « On ne doit pas s'étonner, écrit à ce propos Fleurieu, de trouver une population faible sur des terres dont les , forêts, peut-être aussi anciennes que le sol qui lesnourrit, couvrent toute la surface que n'atteignent pas les tem= ‘ pêtes de l'Océan. L'homme qui, pour assurer sa subsis= M ‘tance, n'a que les hasards de la chasse et de la pêche, Z$ suffit à peine à soi-même : la culture seule peut appeler 1 Ja population ; et quelques arpens cultivés d'une de ces. iles placées entre les Tropiques doivent donner la wie à un plus grand nombre d'hommes que des contrées en. üères où la terre ee sa fécondité à reproduire sans cesse d’inutiles forêts *

png Et AIN, p, 472

? Carcer-Freureu, t. I, p. 251-252.

20. L'insalubrité. — Les côtes basses et plates sont … souvent des zones de stagnation pour les eaux qui viennent t ded'intérieur : le niveau de base des rivières, au lieu de nexister que sur une ligne déterminée, s’étend sur tout - un bief. Si ces eaux stagnantes séjournent sur un sol im-— = perméable et sous un climat chaud, elle aident au développement de maladies nombreuses, fièvres intermittentes ou décroissantes, endérhiques ou épidémiques, malaria, fièvre jaune, choléra asiatique, dysenterie tropicale. Toutes les variétés de maladies qui atteignent et déciment la race blanche sous les tropiques, et qui n'épargnent pas les”races indigènes, fermentent sur les zones basses du littoral. Ainsi, sur le pourtour du golfe du Mexique, dans la Tierra Caliente mexicaine, au Texas, en Louisiane, dans l’Alabama et en Floride, la fièvre jaune ravage les côtes, et les villes vraiment côtières sont rares : la Vera- Cruz, Tampico, Galveston, Brashear. « Vous verrez partout sur le golfe la mousse espagnole, disait à Hepworth Dixon un habitant de Brashear. Nous la nommons /a mousse des fièvres. C'est un signe infaillible d'insalubrité.

cages et de tous les lacs, sur les rives de toutes les baies ». Sur les côtes d'Afrique, selon W. North, « la malaria atteint sa plus grande mtensité dans le Sénégal, sur les côtes du golfe de Guinée, sur la côte W. vers le 20° degré lat. S. et à Madagascar, ! » c’est-à-dire sur les côtes basses,

le centre de l'insalubrité ; car on y trouve, non seulement la malaria, mais la fièvre jaune et la dysenterie tropicale.

White, remarquant que tous les établissements européens,

1 WuTE, p. 00.

La mousse espagnole pousse sur le bord de tous les maré- :

plates et humides. Les rivages de Guinée sont vraiment *

92 L'OECOUMÈNE MARITIME d l

le long de la côte d'Afrique, sont surtout situés dans les îles près de la côte ou sur les terres péninsulaires, affirme que « cette mesure de précaution a été adoptée plutôt par des considérations hygiéniques que pour se garder contre les attaques! ». Nous verrons (part. 1, chap. in), que la seconde raison, que White néglige, ne manque pas néanmoins de valeur; mais il esi vrai que l'insalubrité des côtes de l'Afrique équatoriale, et en particulier du golfe de Guinée, compte pour beaucoup dans le retard subi par la civilisation du continent. En Asie, les terres allu=

vialesdel'Indeet del’Indo-Chineont aussileur insalubrité et

leurs fièvresintermittentes ; il en estdemême des grandes îles

de l’Insulinde, en particulier des côtes basses de VE. de

Sumatra ; et l’insalubrité côtière de la Nouvelle Guinée,

bien plus que la férocité des Papous qui l'habitent, a rendu

cette grande terre pratiquement inaccessible et en a retardé

l'exploration jusqu'à nos jours.

Ainsi, la ceinture équatoriale, partout où elle contient des rivages maritimes, se distingue entre toutes les parties du globe par son insalubrité. C'est le cimetière de la race blanche. Il y a cependant d’autres rivages, tropicaux et. méditerranéens, qui présentent des caractères analogues, mais un peu atténués. Le golfe du Mexique, dont nous avons parlé, appartient aux régions tropicales. En Méditerranée, les rivages orientaux de la Corse, la Maremme de Toscane, la presqu'ile de la Dobroudja au $S. des embouchures du Danube, sont également des pays fiévreux, malsains et à peu près déserts. On sait combien fut nuisible le séjour de la Dobroudja à l'expédition française de 1854. Mais, au N. de la zone méditerranéenne, l’abais-

LA

1 Wie, p.05.

sement de la température moyenne et la diminution de l’insolation suffisent, sinon à supprimer l'insalubrité sur les côtes basses et marécageuses, du moins à l’affaiblir assez pour quelles ne soient plus des centres de dispersion dans l’œcoumène, comme on le voit par l'exemple des rivages méridionaux de la mer du Nord et de la Baltique. |

21. Côtes désertiques : influence des alizés. — Dans les régions tropicales, les lacunes de l’æcoumène côtier sont plutôt dues, en général, à l'extrême sécheresse des côtes qu’à leur humidité malsaine. Du 10° au 35° degré lat. N., du 5° au 30° lat. S., avec des oscillations sensibles suivant les saisons, les côtes sont soumises à l'influence des vents alizés. Ces vents soufflent du N. E. dans l’hémisphère Nord, du S. E. dans l'hémisphère Sud. Ils sont donc continentaux, et par conséquent très secs, sur les côtes du Sahara, de la mer Rouge, de l'Arabie, du golfe Persique et de la mer d'Oman jusqu'au Rann de Katch, dans l'hémisphère Nord ; sur les côtes occidentales de l'Amérique du Sud, de l’Afrique et de l'Australie, dans l'hémisphère Sud. Ils n’apportent avec eux, sur les côtes, aucun nuage chargé d'humidité, et les régions d'ou ils soufllent n’envoient presque aucun cours d'eau permanent à la mer. Aussi rien ne vient combattre, sur les grèves, l’action desséchante et désagrégeante du vent'et du soleil, qui font de tous les littoraux que nous avons nommés des côtes à dunes de sables mobiles ou à falaises en voie de décomposition ; en outre, l'absence complète d’eau douée, plus sensible encore sur les rivages qu'à l'intérieur des déserts, où se forment le plus souvent, grâce au relief qui condense la rare humidité de l'atmosphère, des torrents presque aussitôt

à Zn, À

perdus dans les sables, rend la zone littorale plus inhos

Fa du Lévrier. L'Hadramaut, au S. E. de TA lee

\ Gé drosie, où Alexandre perdit, en 325 av. J. C., la moitié

à King George Sound. En Afrique, depuis Mossamédès,

94 L'OECOUMÈNE MARITIME +.

pitalière encore que l'intérieur désertique. Sur la côte du Sahara, entre le cap Noun et l’embouchure du Sénégal, on. constate un vide à peu près absolu dans l'œcoumènes

malgré la richesse en pêcheries du banc d'Arguin et dela

côtes du golfe Persique, celles du Baloutchistan, Fancienne«

de son armée, sont aussi des déserts absolument sans eau, | qui sont « fonction du climat », comme tous les yrais « déserts. Dans l'hémisphère Sud, les côtes soumises aux alizés secs du S. E. sont également des côtes de dispersion, où les établissements humains permanents sont rares ét n’ont qu'un avenir mal assuré. En Australie, la côte SE: recoit seule, de Brisbane à Melbourne, les sie amenées 1 par les vents marins du Pacifique, et tout le reste du con” tinent en est privé par l'écran des pes austral'ennes* aussi toutes les côtes de l'W et du N., de l'embouchure …« du Murray à King George Sound, à Port Darwin etau cap York, sont à peu près privées d'eau, et ce sont des … côtes césertes : le désert est même absolu, etc'est peut être le plus complet qui existe sur le globe, sur le pour-. tour de la baie Australienne, de l'embouchure du Murray

US

où déjà la pluie est un évènement très rare, jusqu’au cap. Voltas, à l'embouchure de l'Orange, la côte, où il ya jus= « qu'à 20 lignes de dunes de sable mobile, est à peu près nette et la colonie que l'Allemagne y a fondée estassurément la plus mauvaise de ses possessions. Sur la côte W. de l'Amérique du Sud, la côte desséchée s'étend de Ia « pointe d’Aguja (Pérou). à Coquimbo (Chili, c’est-à-dire du 6° au 30° lat. S. Malgré le voisinage immédiat des

Andes, aucun cours d’eau régulier ne peut parvenir à la - mer : les ravines des br! côtières sont entièrement

même, se sont fondés sur ce littoral désolé, à cause de Lla richesse minière du désert d’Atacama et des régions VOI- -sines: on à fait Iquique et Pisagua pour les nitrates, Meyillones et Antofagasta pour l'argent ; mais au prix de quels efforts ces RÉ hcmhents se ation OU « Iquique, dit Reclus, importait jadis d'Arica, son eau, ses légumes et ses fruits. On se sert de l’eau de mer pour nettoyer les rues. Grâce à l'irrigation, on a pu faire pousser quelques

verdure aux environs ! ».

Il nest pas surprenant que sur les côtes déserliques. encore moiñs que sur les côtes insalubres, aucune population maritime ne soit née. Cependant, il y a un groupe ethnique dont l'existence donne un démenti à la fois à la théorie de Ritter sur les côtes articulées, et à la nôtre sur les côtes désertiques considérées comme vides dans l'œcoumène maritime. Ce groupe est celui des Arabes, que le désert n'a pas empêchés, non seulement d'arriver à la mer des Indes, mais d'y prospérer et de s'y répandre de toutes parts, tout comme les populations maritimes nées et grandies, telles que les Malais, dans les conditions naturelles les plus favorables.

22. Les marins arabes. — Les navigateurs arabes ont Par , a La r A été, avant l'arrivée des Européens, les maîtres des mers de l'Inde. Leurs voyages, leur trafic et leurs migrations les ont conduits, vers le S.. jusqu à Madagascar, et, vers l'E.,

Reœus, 1, t XVII, p. 77

du LE, ‘rx : A LÉ PU de Tu) La Cor re CR ° LE. M OCR RS d'A 2/2 lie

- desséchées. Pourtant, quelques établissements, des villes :

arbres, surtout des pins de Norfolk ; mais il n’y a pas de:

on à.‘

she *

96 L'OECOUMÈNE MARITIME |

jusqu’au détroit de Malacca et aux îles de l'Insulinde ; leur empreinte esttrès visible, notamment, au N. de Sumatra où le sultanat d'Atjeh n'est qu'un royaume arabe - (x. IF partie). Leurs colonies, temporaires ou permanentes, se sont étendues sur les côtes occidentales de l'Inde : les Mopilas navigateurs de la côte du Malabar ne sont que des descendants d’Arabes ‘. Aujourd'hui encore, bien que les bateaux de Djeddah, d'Aden et de Mascate dépassent rarement le méridien de Ceylan, ils tiennent une grande place dans la navigation des mers de l'Inde. Les baggalas ou dows, bateaux de Mascate, font un commerce actif, et ce com -merce n’est pas le fait de quelques privilégiés ; c'est toute une population maritime qui y prend part. « Les Arabes s’embarquent en grand nombre; jamais le bâtiment et encore moins la cargaison n'appartiennent au même propriétaire ; chacun suit sa marchandise et fait lui-même ses affaires ; leurs navires sont de vraies caravanes dans lesquelles tous les matelots ont un intérêt? ».

Cette vie maritime si active et affairée étonne au premier abord chez une population d’une densité aussi faible, habitant un pays ou rien ne semble ni forcer, ni inviter les gens à s'adonner à la mer. Les aptitudes des Arabes comme navigateurs s'expliquent d'abord, d'une manière générale, par le passage sur leurs côtes du faisceau de circulation indo-méditerranéen, qui enveloppe le littoral de l'Arabie, du côté de la mer Rouge et du côté du golfe Persique ‘v. IT partie) ; ensuite, des causes secondaires ont contribué à la formation maritime du peuple arabe. Ce peuple a été puissamment aidé par la mousson de la mer d’'Oman et par le bois de teck des forêts de l'Inde.

1 Paris, p. 19-20.

2Dp ? Paris, p. 0.

La mousson trace, d'Afrique en Asie, une route régulière, qui donne, suivant les saisons, l'aller et le retour. C’est la mousson qui mena Vasco de Gama en 23 jours de Mélinde à Calicut, en 1498 ; c’est elle qui, avant et après Gama, a facilité les opérations d'Afrique en Inde des trafiquants arabes, placés entre ces deux terres de richesse : la première, terre à esclaves ; la seconde, terre à épices et à marchandises de valeur. Dans les ports'du Malabar, les Arabes trouvaient les matériaux de constrnction navale qui leur manquaient en Afrique et en Arabie; ils trouvaient notamment, à Calicut et à Cochin, le bois de teck, qui ne pourrissait pas et qui assurait à leurs baggalas üne durée particulièrement précieuse dans les mers tropicales, où les bateaux en bois ont grand'peine à se maintenir : les baggalas durent près d’un siècle.

Ainsi s'explique la grande place tenue dans l'æœcoumène maritime par la côte désertique de l'Arabie. Pour que les conditions naturelles défavorables fussent conjurées, il a fallu que les côtes arabes se trouvassent sur le passage du plus grand faisceau de circulation littorale qui soit au monde ; il a fallu, en outre, l’effet de la mousson et celui. tout particulier à l'Inde, du bois de teck.

23. Côtes boréales ; les Eskimos. — La rigueur du climat, à partir du cercle polaire nord et souvent même au sud de cette ligne, fait de toutes les côtes boréales des

zones de dispersion. Ces côtes, qui, dans le Finmark et dans la presqu'île de Kola, sont habitées, au-delà et à l'E. de Hammerfest, par des Lapons, par quelques Russes et par des Caréliens, et qui, dans le N. de la Russie d'Eu- ‘rope et de la Sibérie, ne contiennent que des Samoïèdes et des Tchouktchis occupés, les uns, les nomades, à l'élève

98 L'OECOUMÈNE MARITIME NA

Air du renne, et les autres, les sédentaires, à la pêche, sont. = le domaine des Eskimos dans le Groënland et dans l'Amérique boréale. C'est la banquette côtière, conséquence … immédiate de la rigueur du climat, qui empêche toute con « densation dans ces régions. La banquette côtière est la lisière de glaces étroite, mais continue, qui enveloppe les … côtes sur presque tout le pourtour de l'océan arctique, et qui arrête ou entrave les communications de la terre à la … mer. Les établissements civilisés n’ont pu se fonder et. durer que sur les zones côtières où cette banquette n'existe pas, et lorsque, par l'effet des courants chauds, la ban— quette est supprimée, même sous de très hautes latitudes, F expansion : européenne pousse fort avant le long des. côtes ses stations de pêcheries ou de commerce des four rures, tandis que les rivages à banquetie sont iaissés sans | partage aux peuples-bor dure de l œcoumène Randvôlker).

On trouve deux exemples remarquables de cette règle sur 4 la côte N. de l’Europe et à l’'W.. du Groënland. Non seu 4 lement les côtes de Nervège, baignées par des courants « tièdes et libres de glaces toute l'année, sauf au fond des

fjords, ont vu se multiplier les établissements civilisés, au point qu'elles possèdent à Hammerfest 71° lat. N.), la ville la plus septentrionale du globe ; mais l'effet des cou— ” rants tièdes se prolonge au-delà du Finmark et du Varanger Fjord, jusqu’au cap Sviatoï Nos, à l'entrée de la mer Blanche ; aussi cette côte a-t-elle été longtemps un œcou- « mène de pêcheurs européens : elle porte encore le nom de côte normande ou mourmane (Mourmanski Bereq). À l'W. du Groënland, les établissements danoïs s’étagent

le long de la côte jusqu’à Upernivik (55° lat. N.), parce

que la bordure occidentale du Groënland, soumise à l'influence d'une branche de courant détachée du Gulf

CÔTES DE DISPERSION à 99

Stream, est libre de glaces pendant une bonne partie de l'année.

Parmi les peuples des zones de dispersion boréales, les Eskimos donnent l'exemple le plus complet d'une population uniquement maritime, dispersée en petils établissements sur une étendue immense. A l’exception des stations danoises, ils sont les seuls habitants des côtes bortales, depuis le détroit de Behzing a noie d’Angmagsalik (côte E. du Groënland, 65° 4o' lat N., 37° long. W.

Gr.). Sauf quelques tribus Dee de l Rate du

Moukon, dans l'Alaska, les Eskimos sont exclusivement un peuple côtier. « Chez eux, la côte est un habitat ; elle nest pas un passage, un point de transition! ». Leurs

ressources ne proviennent que de la chasse marine et de la pêche ; aussi, comme les pêcheurs côtiers des latitudes.

moyennes, ils délimitent leurs domaines sur la mer et sur la côte, et non sur la terre (v. $ 14) : chaque établissement, localisé étroitement, embrasse « tantôt un fjord, tantôt une ile avec la côte d'en face, tantôt un cap avec son hinterland, tantôt un coude de fleuve dans un delta avec un coin de côte? ». Mais, comme les ressources de la cueillette marine ne peuvent être exploitées toute l'an née, puisqu'une croûte glacée recouvre la mer pendant plusieurs mois, les Eskimos se déplacent ; ils vivent pendant l'hiver ailleurs que pendant l'été. « Chez eux, la division en choses de mer et en choses de terre semble coïncider avec celle de l'été et de l'hiver” ». La variation saisonnière des établissements « donne à ces sociétés un

1 Mauss, p. 50.

? Mauss, p. 54.

* Mauss, p. 103.

100 L'OECOUMÈNE MARITIME + :

volume mental énorme : elles ont une connaissance tradi— tionnelle de pays extrêmement éloignés! ».

Les Eskimos dépendent exclusivement de la mer pour leur nourriture et pour toutes les choses nécessaires à la vie. Ils ne domestiquent même pas le renne autant que le font les Tchouktchis et les Samoiïèdes. A la lettre, le sol glacé de l'Amérique boréale ne leur donne rien ; l'océan polaire leur donne tout. Par là l'existence des tribus eskimos donne un exemple unique au monde. Nulle part ailleurs, ni dans les petits atolls* coralliens du Pacifique, ni sur les rochers d’origine éruptive où la pêche semble l'unique occupation dés hommes, on ne peut rencontrer une utilisation des choses de la mer poussée au même degré, ainsi qu'un pareil dénuement de tout objet utile fourni par les animaux, par les plantes et par les minéraux terrestres.

Parry, observant en 1819 les mœurs d'un tribu Eskimo sur la côte occidentale de la mer de Baffin, par le 7o* degré lat. N., peut à peine trouver dans les tentes d'été un objet qui ne soit pas d’origine marine. Non seulement la nourriture des Eskimos se compose de poisson et de phoque : mais « l'habillement des hommes consiste en un pourpoint de veau marin ; leurs culottes, qui descendent au-dessous du genou, et leurs bottes qui rejoignent les culottes, sont faites de même peau... Les tentes sont soutenues par un poteau d'os de baleine de 14 pieds de lon— gueur.…. Le lit est composé de tiges d’Andromedes Tetragona, et est bordé par des os qui s'étendent d’un côté à l’autre. La porte est formée de deux os attachés ensemble par l'extrémité supérieure. Le bout des peaux est attaché

1 Mauss, p. 90.

à la terre par des os taillés en crochet... La construction des canots est la même qu'au Groënland : ils sont composés d'os de baleine et de peaux de veau marin ou de morse... Les dards ou javelots sont composés d’un bâton en bois, quand ils peuvent se procurer une matière si précieuse. Is attachent à ces dards des courroies de veau marin qu'ils tordent comme nos cordes... Les deux côtés du seul traîneau que nous ayons vu étaient formés des os de la mâchoire d'une jeune baleine. Ils étaient joints ensemble par des os de côtes de baleine, placés parallèle ment en travers et croisés à leur tour par de plus petits os, ce qui composait le fond du traineau. Le dossier consistait en deux bois de renne... Quelques uns de leurs vases étaient faits d'os de baleine... Leurs couteaux sont faits de défenses de morse' ».

4. Limites boréales et australes de l'œcoumène maritime. — Ce sont les glaces polaires qui tracent à l'œcoumène les limites qu’il ne peut dépasser. Tandis que, comme nous le verrons, il n'y a aucun vide océanique, dans les latitudes chaudes et moyennes, qui n’ait été comblé ou qui ne puisse être comblé dans l'avenir par l'extension des pêcheries ou par celle de la circulation, les glaces polaires opposent à l'habitat humain des bornes infranchissables, même pour les populations spécialement adaptées, comme les Eskimos, aux hautes latitudes. La limite n’est pas tout à fait invariable : l'exemple des Eskimos eux-mêmes le prouve ; mais tout porte à croire qu'elle ne varie qu'avec les conditions naturelles ellesmêmes ; on ne peut concevoir que par une modification du climat la mobilité de l'œcoumène eskimo, dont la

1 Parry, p. 257, 258, 259, 260, 262, 263.

102 L'OECOUMÈNE MARITIME &

régression vers le S.. dans l'archipel de l'Amérique bo=

réale, ne fait aucun doute aujourd’hui.

Selon Supan, la limite de l'œcoumène serait purement morphologique au S., et climatique au N. Cela veut dire que, dans l'hémisphère S., c'est la terre qui fait défaut à | l'æcoumène, puisque les continents d'Amérique, d'Afrique | et d’Australie-Tasmanie se terminent en pointes à des latitudes peu élevées, et que les terres insulaires situées au delà de ces limites sont rares et petites : c’est un fait bien - connu que l'extension des mers dans la partie australe de la planète, au moins dans la partie explorée. Au contraire, l’homme trouve toujours de quoi prendre pied dans l’hémisphère boréal : le sol ne lui fait défaut ni au Spitzherg, ni à la Novaïa Zemlia, ni dans la terre François Joseph, ni dans l'Archipel Polaire, ni au Groënland ; s’il ne colonise pas ces terres, totalement ou partiellement désertes, c’est que le climat l'en empêche. Au total, l’homme, dans … l'hémisphère $., se heurte à la mer ; dans l'hémisphère N., il se heurte au froid.

Il nous semble, toutefois, que le contraste entre:les deux frontières de l’œcoumène est loin d’être aussi tranché que Supan l’imagine. Supan avait été frappé du report de la frontière extrême, au Nord, jusqu'à Hammerfest, au 50°, à la presqu'île de Taïmyr, au 77°, et à Itah, au 78° delatitude, tandis qu'au Sud, la pointe extrême habitée se trouve à la Terre de Keu, au 56° degré seulement. Il y a donc à ce point de vue une différence notable entre les deux hémisphères : l'œcoumène s'étend, au N., sur 20 degrés en lati= tude qui sont, au S. absolunänts déserts. Mais Supan

n'a pas songé que l'absence de toute masse continentale où M

insulaire considérable ne suffirait pas à expliquer l'absence À des populations polaires dans l'hémisphère Sud. Ces popu-

- lations, comme nous l'avons vu par l'exemple des Eski- “ mos, n'ont précisément presque aucun besoin de la terre | pour vivre, puisque la mer leur donne tout. Elles se con-

tentent de la moindre lisière côtière pour bâtir leurs

huttes, et ces lisières ne manquent pas plus au S. qu'au - N. On ne voit pas, au premier abord, pourquoi les côtes aux riches articulations de la Terre de Graham, de l’archipel de la Belgica, de la Terre Victoria elle-même, où la terre ne manque pas pour prendre pied, sont vides d’habitants, tandis qu à latitude égale le Groënland et l'archipel Polaire ont des Esquimaux, et la Sibérie septentrionale des fehoukichis. Supan n’a pas vu que sous les hautes latitudes, ja? mer, loin de former un vide dans l'œcoumène, doit être regardée comme le véritable œcoumène, le seul où l’hondme puisse vivre et se nourrir. En réalité, si les terres australes sont vides au delà du 56° degré, c'est que le climat s’y oppose : la limite de l'æœcoumène est climatique et p# suite biologique, au Sud tout comme au Nord. Les observations recueillies par les expéditions antarctiques ont montré que le climat des hautes latitudes est beaucoup plus rigoureux dans l'hémisphère austral que dans l'hémisphère boréal. Au Sud, les plantes polaires (mousses, lichens , disparaissent dès le 65° degré, tandis qu'au Nord elles montent jusqu’au 82°. La faune terrestre et marine, qui donne aux terres arcliques, pendant. les courts mois d'été, une vie et une animation ‘singulières, manque à peu près entièrement aux terres antarctiques. Privées d’une insolation suffisante, privées de courants marins tièdes, privées jusque dans leurs eaux de presque toute ressource animale ou végétale, les terres polaires de l'hémisphère austral ne peuvent devenir un œcoumène ; mais c'est le climat qui fait ici la solitude,

10/4 L'OECOUMÈNE MARITIME LS

tout comme aux pointes extrêmes de l'hémisphère Nord ; et les 20 degrés perdus pour l’æcoumène dans l’hémisphère Sud mesurent la rigueur plus grande du climat aus— tral.

Par suite de l'extension marine au Sud, les limites australes de l'œcoumène sont surtout maritimes. Elles coïncident à peu près avec les limites des icebergs* flottant vers le Nord, telles que les navigateurs les ont constatées ; elles oscillent, par conséquent, pour les faisceaux de circulation, entre le 4o° et le 47° lat. S., et il est rare que les terres situées au S. de cette zone soient habitées. Ainsi, au

de l'Atlantique, Tristan da Cunha est habitée; mais Diego Alvarez, à quelques degrés plus au S$., ne l’est pas. Dans l'Océan Indien, dont la partie méridionale a été et est encore parcourue par les baleiniers {v. chap. IV), les îles Saint-Paul et Amsterdam font partie de l'œcoumène d'une manière à peu près permanente ; Crozet, Marion, Heard, et la grande terre de Kerguelen n'ont vu jusqu'ici que des campements temporaires de pêcheurs ; Mac-Donald a toujours été déserte. Au $S. de la Nouvelle Zélande, l'ilot Auckland ‘51° lat. S. a été transformé en dépôt de provisions par le gouvernement de cette colonie ; mais les îles Campbell et Ce sont en dehors de l’æœcoumène. Au S. de l'Amérique, la population est très-rare dans la Magellanie, faute de ressources ; les aborigènes de la Terre de Feu ne sont plus que quelques centaines, et ils ne cessent de diminuer ; toutefois, le passage des vapeurs, la fondation de l'escale de Punta Arenas ‘1852), et l’élève du bétail dans la Terre de Feu ont donné quelque activité au détroit de Magellan et à la Fuégie. Punta Arenas donne un exemple remarquable de point de condensation sur une côle de dispersion.

Les limites boréales suivent des lignes moins simples et moins faciles à tracer. Sur les deux voies d'accès maritimes vers l'océan arctique, qui sont le détroit de Behring ct la mer de Norvège, les grandes pêches ont eu pour résultat un épanouissement temporaire de l’æœcoumène vers le nord : au N. du détroit de Behring, jusqu'à l'ile Wrangel ; au N. de la Norvège, dans toute la mer de Barentz et jusqu au Spitzhberg {v. chap. 1v . Mais l'œcoumène permanent comprend d’abord, dans l'Amérique du Nord, la côte continentale, où les Eskimos habitent jusqu'à la pointe Barrow ; ilne comprend plus, aujourd'hui, aucune terre de l'archipel Polaire, à l'exception de la terre de Baffin et d'une partie du North Devon. Toutes ces îles glacées de l'Amérique boréale ont été pourtant habitées par les Eskimos, dont on trouve les traces partout. Le point le plus septentrional de leur ancien œæcoumène était dans la terre de Grinnell, au 83° degré lat. N. Au Groënland, la côte W.. est habitée depuis Itah ‘78° 8’ lat. N.) jusqu'au cap Farewell ; mais sur la côte E., où il y avait en 18927 17 établissements eskimos, tous avaient disparu en 1897, sauf celui d'Angmagsalik'. À l'E. du Groënland, l'Islande, malgré sa population clairsemée, rentre tout entière dans le monde habité. Enfin, au N. de l’Eurasie, les limites de l'œcoumène coïncident avec la côte continentale, sauf dans la zone de pècheries de la mer de Barentz : aussi, ni la Novaïa Zemlia, ni la Terre François Joseph, ni les îles de la Nouvelle Sibérie ne font partie des terres habitées.

25. Instabilité de l’'œcoumène sur les côtes de dispersion. — Nous avons vu {$ 12 et 16) que sur certaines

! Mauss, p. 56-58.

106 L'OECOUMÈNE MARITIME

côtes de condensation, telles que les deltas et leurs envi= «° rons, l'œcoumène était mobile et variable : cette instabi=« lité permet parfois de reconnaître dans une mème région» plusieurs stades historiques d’habitat,aussidistinctesquedes dépôts géologiques de sédiments. Ce qui n'est vrai que pour quelques côtes de condensation est vrai pour toutes les côtes de dispersion. Toutes les formes typiques que nous avons étudiées obligent les colons des côtes de dispersion, soït à disposer d’un très grand espace pour subsister, soitàsesoumettre à des déplacements saisonniers ; dans les deux cas, leur œcoumène ne saurait avoir une fixité absolue : l’extension forcée de l'espace nécessaire pour vivre et l'habitude de passer d’un lieu à un autre suivant les saisons lächent la bride, d’une manière relative et tout apparente, aux ea= prices individuels ou aux caprices de groupe qui peuvent germer chez un tribu et chez une colonie pècheuse et commerçante. Par la mobilité de leur répartition, les ha= bitants des côtes de dispersion ressemblent aux nomades des espaces désertiques, auxquels ils se soudent sans transition dans le cas des côtes soumises à l’influence de l'alizé ($ 21. Si, dans les autres cas que nous avons énumérés, les modes d’instabilité semblent un peu différents du mode désertique, au point qu'on hésite à parler de nomades, au fond le phénomène est le même. Considérons ce qui se passe dans les régions où, comme à Célébès, aux bouches du Niger, sur les côtes de l'isthme de Panama et des Etats-Unis de Colombie, dans la Colombie britannique; dans le Chili méridional et dans la Nouvelle-Guinée, la ” forêt côtière, épaisse et presque inaccessible, couvre les rivages d’un ruban continu. Aucune communication ré— gulière terrestre n’est possible, aucune culture non plus. » La cueillette, la pêche et la chasse sont les seules ressour-—

* ces offertes à l'homme de la se/va amazonienne et de l'hylaea africaine. De ces ressources, la pêche est la plus ‘sûre : mais, dans ces régions où il n’y a aucune industrie de transformation des produits de la mer puisqu'aucun commerce n'y existe, la pêche, qui ne sert qu'à la nourriture des pêcheurs, entraîne comme la plus simple cueilletfe un déplacement presque continuel de ceux qui s’y livrent. Sur les côtes insalubres, où il y a des points naxima d'insalubrité et des points minima, la reconnaissance de ces points ne peut se faire qu'après de nombreux tätonnements, et chacun de ces essais est marqué par une fixation provisoire de l’æcoumène, qui est abandonné ensuite, totalement ou en partie, lorsqu'on reconnaît les inconvémients du point primitivement choisi. Nombreux sont les exemples de stations côtières coloniales, ou de villes côtières fondées par des civilisations anciennes, que leur insalubrité a fait complètement abandonner ou a réndues languissantes et inactives. Tel fut le cas de la première colonie phocéenne en Corse, Aleria; tel est le cas d'Aïgues-Mortes. À Java, les Européens ont émigré du vieux Batavia. une des villes les plus malsaines de l’Insulinde, vers le plateau où est située la nouvelle résidence. Sur les côtes de l'Afrique équatoriale, du Sénégal au Congo, les établissements côtiers sont aussi mobiles qu'ils sont nombreux, et il est tel d’entre eux, comme Freetown, capitale du Sierra-Leone, auquel son insalubrité a interdit un grand développement. Sur la partie malsaine des côtes du Pérou, entre les frontières de l'Ecuador et le Callao, l'æcoumène côtier a varié : c'est près de Trujillo que se trouvent, sur la èÿte, les ruines de Grand Chimu, les plus västes de l'Amérique du Sud’. Enfin, sur toutes les côtes

1 Recuus, I, t.xvur, p. 560.

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108 L'OCOUMÈNE MARITIME

insalubres, les déplacements saisonniers vers les sanaloria de l'intérieur ou vers les îles lointaines accentuent l'instabilité,

Dans’les zones subpolaires et polaires, l'instabilité de l'æcoumène résulte, comme dans les forêts côtières, du régime économique de la cueillette, qui se borne ici à la pèche et à la chasse marines. Cette instabilité est un des traits essentiels de la vie sociale des Eskimos. Mais ce peuple arctique n'y est pas seul soumis. Tous les établissements européens de ces régions manquent de fixité. Ceux des Hollandais au Spitzherg, si florissants au xvu° siècle :Smeerenburg, dans l’ile d'Amsterdam ‘), ont cessé d’exister. Au Labrador, 1l y a environ 15 stations de pêcheries sur la côte, de Nain au Saint-Laurent : mais, à l'exception de celles où les Frères Moraves évangélisent les Esquimaux, ce sont des établissements temporaires. C’est cette instabilité qui a fait naître tant de légendes sur les côtes du Labrador et sur les villes populeuses qui y auraient été. autrefois établies?.

Il est vrai que sur toutes les côtes à œæcoumène instable où aboutissent des routes isolées et surtout des faisceaux de circulation, ces faisceaux font naître des points de condensation, dont la fixité s’oppose à la mobilité de l’œcoumène antérieur. Sur une côte comme celle de l'Arabie. Mascate, Aden, Moka et Djeddah contrastent vivement avec l'instabilité où vivent les populations côtières. Mais la fixité de ces œcou mènes, superposés aux conditions naturelles et sociales primitives, dépend de causes plus puissantes, qui atténuent ou paralysent les effets des conditions premières de l'existence humaine.

‘ Curieuse description de Smeerenburg (Bourg de la Fonte), dans

BerxarD DE RESTE, t. I, p. 42-43.

2 Dawsox, p. 648, 653-655.

26. Caractères généraux de linsularité. — 27. Iles et archipels en bordure des continents : concentration, refuge, expansion. — Iles du large : archipels d'isolement, escales, stations télégraphiques et militaires. — 29. Grands archipels méditerranéens et tropicaux ; commerce, fusion des races et piraterie. — 30. Iles tropicales de monocullure. — 31. Densité des populations insulaires.

20. Caractères généraux de l'insularité.— Au point de vue géographique, 1l est très rare qu'une ile, ou un groupe d'îles, forme une unité physique tout à fait indépendante. On arriverait aisément à compter les récifs perdus dans l'espace océanique comme Rockhall et Clipperton, les archipels autonomes comme les Bermudes, les Galapagos où Juan Fernandez. En revanche, la plupart des individus du peuple nombreux des îles et des archipels se rattachent à quelque grande unité structurale, qui comprend, outre les îles, soit un espace continental, soit un socle sous-marin, soit les deux ensemble. Ainsi les iles ou les groupes d'îles en bordure des continents sont des débris détachés de la masse continentale, avec laquelle ces morceaux de terre ont des rapports étroits de constitution physique et biologique : il n’est pas besoin de le démontrer pour des groupes comme les Lofoten, les Hébrides, les îles frisonnes, Terre Neuve, les arcs insulaires de l'Asie orientale. Les grands archipels

La Mer, 7

nr DE Ci PET PONT ANR VAE AE UE en ns e, à mr L'ORUREC L dA

* Est NU

110 L'OECOUMÈNE MARITIME :

méditerranéens de l'Insulinde, de la Méditerranée d'Europe et de la mer des Antilles se rattachent par leur formation - ; et par leur nature à toutes les terres situées sous la même À latitude qu'eux dans la zone méditerranéenne et tropicale de la planète. La multitude des îles coralliennes et des. atolls du Pacifique est orientée du N.W. au S. E., comme le montre l'étude du socle sous-marin des coraux. Madagascar et les iles voisines paraissent être des iles-témoins d’un continent ruiné. Il n’est pas jusqu'aux rocs éruptifs perdus au milieu de l'Atlantique, les Açores, l’Ascension, Sainte Hélène, Tristan da Cunha, qui ne se rattachent à une même ligne de relief et d’éruptions sous-marines. Ainsi, les espaces insulaires, même dans le cas des îles en apparence autonomes et isolées, cadrent d'une manière très nette avec les traits généraux de la structure terrestre et servent souvent à les illustrer,

Mais à cette unité structurale des îles et des continents ne correspond aucune unité humaine et sociale. Les îles ou les groupes d'îles ont beau ressembler au continent voisin ou aux iles voisines : il y a entre les unes et les autres un agent de diversité tout puissant, qui peut être aussi un puissant agent de fusion ; cet agent est l'espace mari-

time. Sous certaines conditions données, l'espace mari-

me souligne l'isolement de l’île et en fait un petit monde à part ; sous d’autres conditions, le même espace fait de l'île un point de rendez-vous où les hommes se coudoïent et se mêlent. Il est donc impossible de donner de l'insularité une définition simple, puisqu une telle définition devrait concilier dans une seule formule des caractères généraux contradictoires ; il faut étudier les aspects divers de l'existence humaine dans les iles, et ne pas prétendre faire de cette diversité une unité illusoire.

Pr

Nous allons d’abord rechercher ce qui, dans la nature physique des îles, détermine l’insularité sociale sous ses formes variées.

Physiquement, on peut considérer les îles et les archipels soit en eux-mêmes, soit par rapport à leur situation sur la carte du globe. En les considérant en eux-mêmes, on estamené à penser que l'insularité pourrait avoir une: triple source. Elle pourrait provenir, soit de l'étroitesse de l'espace insulaire, soit de l’uniformité des conditions physiques et biologiques, soit de la fixité du cadre côtier où l'ile est enfermée,

. Il est hors de doute que l'étroitesse de l’espace, dans les toutes petites îles, suflit souvent à marquer d’une empreinte spéciale les hommes qui y vivent. S'il est vrai, comme le dit Ratzel, que tout groupe de population. a besoin, pour vivre, d'un cadre et d’un espace déterminés, avec lesquels il se développe harmoniquement, il est vrai aussi qu'une restriction exagérée de cet espace entraîne une sorte de rupture d'équilibre entre le groupe social et le cadre où il vit, de sorte que les hommes, se trouvant à l’étroit sur leur île, sont obligés soit de se répandre au loin sur d’autres terres, soit de se faire une existence à part sur leur espace insulaire. Dans les petites îles bretonnes comme Ouessant, Sein et Groix, c'est la petitesse d'un espace inextensible qui entraîne le morcellement du sol à l'infini, ainsi que la dérivation vers la pêche de presque toute l’activité humaine. Mais l'étroitesse de l’espace n'engendre pas à elle seule l'insularité et le caractère insulaire. L’insularité n’est pas moins marquée chez les habitants d'îles comme la Grande-Bretagne, Madagascar, Nippon, Bornéo, ou la Nouvelle Guinée, que chez les habitants d’Ouessant, de Sein, d’Helgoland ou de

112 L'OECOUMÈNE MARITIME

Saint Pierre et Miquelon ; seulement, elle se manifeste dans les grandes îles d’une manière plus complexe que” dans les petites, et ses manifestations sont souvent antino— miques. La grande terre de la Nouvelle Guinée, qui n’a pas moins de 775 000 kilomètres carrés, prouve son insularité par l'isolement à peu près complet où ont vécu ses populations, jusqu'à une date très récente. La Grande Bretagne, qui compte aussi parmi les grandes îles du globe avec ses 270 000 kilomètres carrés, est au contraire le principal carrefour de la planète. Loin de sortir de l'insularité par l'extension de l’espace, les grandes iles accentuent parfois jusqu’à l'exagération les caractères contradictoires de la nature insulaire.

Pareillement, l’uniformité des conditions physiques et biologiques n’explique pas davantage les traits moraux et sociaux essentiels des populations insulaires. Car l’umiformité physique n'est possible que sur un très petit espace comme celui d’une petite ile. De grandes terres comme Bornéo, la Grande Bretagne, Cuba, Haïti, la Corse, la Sardaigne, sont aussi variées par la structure de leur sol, par leur climat même et par leurs productions que n’importe quelle terre continentale de même étendue, II arrive même que les débris insulaires d'anciens continents présentent comme une réduction de ces anciens continents, avec toute leur variété géologique et biologique. Pour s’en rendre compte, il suflit de comparer la Grande Bretagne à la plaine de l'Allemagne du Nord, et Madagascar au continent africain qui l’avoisine. Les loutes petites îles sont les seules qui soient homogènes par leur structure: quant au climat, leur relief suffit, dans les régions de vents alizés, à différencier la partie au vent de la partie sous le vent, ce qui est un élément de variété notable. Pour les

grandes îles, l’uniformité physique ne se rencontre jamais chez elles.

Au rebours-des caractères que nous venons d'étudier, la fixité du cadre côtier, qui ressort de la définition mème de l’île, semble propre à expliquer la genèse de l'insularité, On ne peut douter que la délimitation précise du domaine insulaire soit pour beaucoup, non seulement dans les tendances que manifestent tant de peuples d'iliens à l'isolement et à l'autonomie, mais dans le développement des traits particuliers de leur constitution so- ‘ciale, dont on ne trouverait les analogues, sur les continents, que dans certaines hautes vailées des massifs montagneux, où la fixité du cadre est marquée, comme dans les îles, par l'existence d'une barrière difficile à franchir : la mer dans le cas des îles, la montagne dans le cas des hautes vallées. À ce point de vue, on pourrait regarder, par exemple, la vallée de Barcelonnette ou les vallées romanches des Grisons comme des îles continentales comparables à Batz ou à Ouessant par leur autonomie ethnique. Toutefois la fixité du cadre ne produit pas des effets semblables dans toutes les îles. Selon que cette fixité est ressentie sur (ous les points de l’espace insulaire ou n'est ressentie que sur la périphérie côtière, les populations insulaires différent d’une manière sensible. Dans le premier cas, qui est celui de presque toutes les petites îles, la population est remarquablement une par ses caractères ethniques et sociaux, et les éléments, d’origine souvent très diverse, dont elle se compose, fusionnent d'une manière très rapide et très complète. Dans le second cas, qui est celui d'un certain nombre de grandes îles à civilisation arriérée, tous les points de la périphérie côtière parviennent assez aisément à se souder les uns aux autres au

ad bp.

114 L'OECOUMÈNE MARITIME

point de vue social et au point de vue économique, parce | que la mer leur donne une voie de circulation naturelle et facile, tandis que le noyau intérieur demeure tout à fait isolé et se développe d’une manière autonome. Ainsi s'explique la différence si tranchée que l’on constate, dans certaines îles, entre la ceinture de civilisation, au moins apparente, | qui frange le cadre côtier, et la sauvagerie profonde de l'intérieur. L'exemple de Formose est classique : maïs ceux de Luzon, de Sumatra et de Célèbès ne sont pas moins. intéressants.

Nous avons remarqué que l’homogénéité et l'absence d'homogénéité des races des îles sont en rapport avec la petitesse et avec la grandeur de l’espace insulaire. Mais ce rapport n’a rien de fixe, ni de rigoureux. Telle île assez pelite peut conserver un noyau intérieur d'isolement, lorsque les forces de fusion et d'expansion ‘qui agissent à la périphérie sont trop languissantes. Aïnsi Sokotra, qui n'a que 2800 kilomètres carrés, présente. une différence bien tranchée entre les habitants de l'intérieur et ceux de la côte. Au contraire, sur des îles très étendues, où la circulation intérieure est assez développée pour n'avoir rien à envier aux facilités de la circulation maritime, la fusion s'est opérée aussi complètement ou presque aussi complètement que sur les plus petits espaces insulaires : tel est le cas de la Grande Bretagne et du Nippon.

Lorsqu'un espace insulaire est assez grand pour que, en l'absence d’une circulation développée, les différents points de la périphérie côtière ne puissent que très malaisément communiquer ensemble, et pour que, en même temps, l'intérieur demeure à l’abri des influences côtières, il n'est pas exagéré de dire que tout caractère insulaire disparaît,

ÿ £ non seulement dans l'espace considéré, mais dans les populations qui l’habitent. Considérons l'exemple de ce continent qui est, si l'on veut, la plus grande île du globe, l'Australie {7 millions de kilomètres carrés). Ses formes massives et surtout le caractère désertique d’une grande partie de ses côtes ont empèché les rares tribus indigènes de communiquer entre elles, et même, pendant le premier siècle de la colonisation européenne, chaque colonie s'est développée pour son compte, face à la côte, sans s'inquiéter beaucoup de ses voisines avec lesquelles elle ne communiquait pas. Cela est vrai surtout de l’Australie occidentale. Dans ces conditions, le continent australien ne présentait aucun des caractères ethniques et sociaux insulaires. L'état barbare et primitif des tribus qui l'habitaient (état qui a été fort exagéré, car les tribus australiennes n'étaient pas dépourvues, il s’en faut, de toute organisation sociale), n'était aucunement en rapport . avec l'isolement australien, puisque des continents comme l'Afrique et l'Amérique du Sud contenaient à leurs extrémités australes des tribus qui n'étaient pas plus civilisées et qui l’étaient même moins. Au contraire, de nos jours où les colons européens d'Australie communiquent entre eux et où s'édifie une vie sociale et économique australienne, le caractère insulaire de ce continent se dégage peu à peu, et 1l n'est pas exagéré de dire que c’est seulement aujourd'hui que l'Australie commence à être une île. Ainsi, c'est la fixité du cadre côtier qui individualise les populations insulaires, quels que soient au reste l'étendue de l'espace insulaire et les conditions physiques, climatiques ou biologiques de l'île; mais cette fixité du cadre n'a d'importance qu'autant qu'elle est uniformément ressentie, au même degré, par toutes les populations de la

110 L'OECOUMÈNE MARITIME

Fe zone côtière, grâce aux communications marilimes qui existent entre elles. Les conséquences de la fixité du cadre … sont, soit « l'insularité intégrale », lorsque toutes les par=

ties de l'ile se ressentent du voisinage de la mer, soit. « l'insularité périphérique ». lorsque les groupes humains de l’intérieur sont privés de toute communication suivie avec les côtes, comme c'est le cas des Dayak de Bornéo, des Alfourou de Célèbès, des Attayal coupeurs de têtes de Formose.

Mais, comme nous l'avons indiqué plus haut, les carac- -

tères insulaires qui proviennent de la fixité du cadre côtier

sont fréquemment contradictoires. L'opposition la plus.

nette que l’on puisse constater entre ces caractères est celle qui existe entre les archipels situés hors des voies régulières de circulation, véritables zones d'isolement comme

les Marquises, les Galapagos, les Andaman, les Maldives,

et les iles-carrefours comme Hong-Kong, Java, Ceylan,

Cuba, Porto-Rico. L'insularité se présente donc sous des formes différentes et souvent opposées. Ces différences et ces oppositions proviennent de la situation géographique des iles sur la carte des océans, et de leur rôle comme points d'aboutissement de passage ou d’escale des voies de circulation. Si un espace insulaire, petit ou grand, se trouve sur le passage d’une voie active, l’insularité se tra-

duit sur cet espace par la fusion de nombreux éléments …

ethniques sans cesse renouvelés. Si l'espace insulaire se trouve à l'écart, l'insularité se traduit par une autonomue.

fortement accusée de groupes figés dans une vie sociale …

immobile, à l'exception du cas assez rare des iles-refuges et des iles-pénitenciers, qui reçoivent les unes et les autres, les premières par un mouvement spontané et les secondes par un mouvement artificiel, les résidus inassimilables

des grands groupes continentaux. Par là il est aisé de comprendre pourquoi les iles et les archipels sont tantôt des espaces d'isolement, de concentration et de refuge, tantôt des espaces de passage actif et d'expansion. On le verra mieux encore par l'analyse détaillée des formes sociales de l’insularité.

27. Iles et archipels en bordure des continents; concentration, refuge, expansion. — Les îles et archipels en bordure des continents. liés à ces continents par leurs caractères physiques identiques, séparés d’eux par des bras de mer étroits qui peuvent servir à la défense et à la sûreté sans présenter un obstacle insurmontable au passage, reçoivent les contre-coups des déplacements humains dont les continents sont les théâtres, et ces déplacements ont souvent changé les iles côtières en œcoumènes de condensation, où une population relativement nombreuse conserve des mœurs et des traditions à peu près disparues sur la grande terre. « Getinstinctdeconservation, dit Ratzel, se manifeste, pour l'observateur qui parcourt les îles frisonnes de l'Allemagne et de la Hollande, jusque dans le costume, le mobilier et la construction des maisons !. » Il en est de même dans les îles côtières de Bretagne, de Bréhat à Belle Ile. Anglesey a servi de refuge aux druides celto-bretons, pendant l'occupation romaine. L'archipel de Jersey conserve presque intactes les institutions normandes, disparues sur les rives continentales de la Manche. L'Irlande celtique n'a été ni romanisée, ni saxonisée. Formose a servi de refuge, à partir de 1673, aux partisans de la dynastie chinoise des Ming, renversée

! Rarzez, 7, 208.

118 L'OECOUMÈNE MARITIME REV

sur le continent, et c'est ainsi que les côtes de Formose ont été chinoisées. Ceylan peut se comparer à l'Irlande, car le bouddhisme expulsé de l'Inde s’est réfugié pendant quelque temps dans la grande île du sud. Aux peuples … affaiblis. aux religions et aux institutions vieillies ou atteintes de crises, les îles côtières donnent soit le dernier asile, soit un asile provisoire, et c’est la mer qui sert de barrière et de zone de protection.

Cette barrière maritime n'a pas besoin, pour être effi— cace, d’être continue. Il suffit qu’elle entoure le lieu de refuge sur un assez grand nombre de côtés pour que les voies de communication terrestre soient resserrées et difficiles. Aussi les presqu'iles qui ne sont liées aux continents que par des isthmes étroits et que fortifient des barrières naturelles montagneuses sont de véritables îles à ce point de vue; elles ont le même rôle dans la répartition des peuples : elles recueillent les lambeaux des races affaiblies. D'après MM. Skeat et Blagden, dans la presqu'ile malaise, qui ne communique avec l’Indo-Chine que par le long couloir de Kra, les païens, c’est-à-dire les non-chrétiens et les non-musulmans, qui ne sont qu'au nombre de 20000, appartiennent à trois groupes ethniques bien distincts, les Semang, les Sakaï et les Jakun, venus du continent asiatique et des grandes terres de l’Insulinde. Dans la presqu'ile de Goajira en Colombie. au N. E. de . la Sierra Nevada de Santa Marta, se sont réfugiés eb entassés les Goajiros, qui occupaient avant l'invasion espagnole une grande partie de la côte colombienne et venezuehenne :. à

C'est à la même catégorie générale de concentration et

1 Reczus, 1, t. XVIII, p. 370.

d'isolement que se rattache le rôle d’un certain nombre d'iles en bordure comme pénitenciers. Plus sûrs que les pénitenciers terrestres, à cause de l'isolement maritime, les pénitenciers insulaires sont cependant placés à portée des continents auxquels ils servent d’exutoire pénal. Tel est le cas de Säkhaline, le pénitencier russe, où il y avait en 1903, avant la guerre russo-japonaise, 28050 déportés dont 20000 libérés, contre {000 indigènes seulement ; tel a été le cas des Cyclades du temps de Rome ; tel est celui de Pantellaria, de Port-Blair dans les Andaman ; tel est, enfin, celui de la Nouvelle-Calédonie, car si cette île ne fait pas partie, à proprement parler, d'une bordure côtière, elle est partie intégrale d'un arc insulaire qui dessine d'anciennes côtes ruinées; à ce titre, elle se rattache aux archipels en bordure.

Nous venons de voir les îles et les archipels en bordure dans leur rôle passif de refuge et de concentration. Leur rôle achif, pour la domination et pour l'expansion, ne contredit point le premier, malgré les apparences. Car beaucoup d'établissements insulaires côtiers sont des places de süreté avant d’être des centres d'expansion commerciale et politique, et c’est grâce à l'abri que leur situation leur procure que les germes d'expansion peuvent éclore chez eux; ces germes se développent au moyen des voies de communication dont les réseaux se croisent dans les établissements insulaires.

Quelques-unes des grandes villgs commerçantes du monde ancien et moderne, comme T yr, Singapour, Bombay, Zanzibar, New-York, Hong-Kong, Venise, ont été établies dans des îles côtières. White a remarqué que de

1 D'après Lasré.

120 L'OECOUMÈNE MARITIME Li

nombreux établissements européens, sur les côtes africaines, ont été fondés dans des iles (Saint-Louis du Sénégal, iles Bissagos, ile de Los, îles du Cap-Vert, îles du golfe de Guinée, Sainte-Marie de Madagascar); mais quoi qu'il en dise, ces fondations s’inspiraient autant du désir de se protéger contre les attaques que du désir d'éviter les ma=— ladies tropicales. L'exemple de Sainte-Marie de Madagascar est particulièrement intéressant sous ce rapport: Cette île est encore plus malsaine que la grande terre : cela n'empêcha pas l'expédition française de Sylvain Roux de s’y établir après la paix de 1815, évidemment pour n’avoir rien à craindre des attaques indigènes; mais il

parut que la maladie était encore plus redoutable que ces

attaques, puisque, dès 1821, presque tous les colons de Sainte-Marie avaient été emportés par la fièvre. Aïnsi, le

désir de la protection peut être plus fort, dans les établis.

sements nouveaux, que celui d'éviter l’insalubrité, et il

explique évidemment la fondation de tant de colonies

insulaires à œcoumène condensé.

Les réduits si bien protégés que forment les archipels côtiers deviennent assez souvent, par une transition naturelle, des places de commerce de premier ordre, lorsque la grande terre auxquels ils font face manque de communications assurées et paisibles. Tout commerce a besoin de protection, et, à défaut de la protection politique et sociale des grands Etats organisés, il utilise d'abord la protection naturelle et la situation favorable des iles côtières. Ainsi se forment et grandissent les iles-entrepôts, où une population dense, entièrement adonnée au com merce, reçoit les produits extérieurs pour les redistribuer sur la terre ferme, ou inversement. Tel est le rôle de l'île hoïlandaise de Curaçao et de l'ile anglaise de la Trinité,

en face du Venezuela. Toutes les petites iles du pourtour de la Nouvelle-Guinée sont extrêmement peuplées, parce que ce sont des stations commerciales nécessitées par l'état anarchique de la grande terre; rien de plus actif, pendant six mois de l’année, que le marché des îles Aroe. La vieille activité commerciale de Ternate et de Tidore, en face d'Halmahera, et de Banda et d'Amboine, en face de Céram, dans les Moluques. entasse sur ces îlots une population fort nombreuse : plus de 100 habitants au kilomètre carré à Ternate et à Tidore, tandis qu'ilalmahera n’en a pas plus de 2. Entre Amboine et la Nouvelle- Guinée, l'ilot de Kilwaroe, marché très actif, offre un étrange aspect. « C'est une Venise malaise, dit Reclus: les cabanes bâties sur pilotis se pressent tellement que nulle part on n’aperçoit le sol ; l’ilot entier disparait sous les constructions ; en apparence, le village se flotte sur la mer.' »

Lorsque la côte qui fait face à l’ilot commerçant est, non seulement dépourvue de communications sûres, mais tout à fait inorganisée, les empiètements et la domination politique des habitants des îles accompagnent leur expansion commerciale. Les anciens sultanats de Ternate et de Tidore, dont l'empire s'étendait sur toute la partie orientale de l'Insulinde, nous donnent le meilleur exemple de domination de ce genre. Mais les établissements politiques qui ont grandi avec un archipel ou un ilot côtiers comme points de départ sont nombreux. « Dans la Grande- Bretagne, les pirates saxons ont commencé par se saisir de Thanet et de Wight, et l’on peut regarder toute l'histoire teutonique de l'Angleterre comme née dans ces îles ;

2MecEcs, lt. XIV, p. 484.

122 L'OECOUMÈNE MARITIME

de même, la tyrannie arabe dans l'Afrique centrale a eu É comme point de départ l'île de Zanzibar, et la domination européenne, l'ilot de Bombay; l'influence hollandaise dans le pays qui est devenu l'Etat de New-York est partie de l'île de Manhattan, et les établissements français au Canada ont pour origine l'ile de Montréal”. » De même, la domination de la France à Madagascar a été EE par l’annexion de Mayotte, de Nossi- Bé, des Comores et. de Sainte-Marie.

28. Iles du large; archipels d'isolement; escales, stations télégraphiques et militaires. — Les îles et les” archipels du large ne peuvent, au point de vue des rela-— tions Éomhérsiales, servir d' entrepôts, puisque le débouché continental leur manque. Mais, s'ils se trouvent sur les routes fréquentées, ce sont des escales pour le repos, pour l'approvisionnement et parfois pour le radoubage des navires, et cela suffit pour en faire les œæcoumènes d'une population nombreuse. À défaut de la position sur une voie commerciale, ces iles peuvent être placées sur une voie télégraphique, et les câbles viennent y atterrir ; ou bien, les puissances maritimes les choisissent comme pièces principales de leurs échiquiers stratégiques, et en font des stations militaires. Par ces différentes voies, une assez grande quantité de petites iles du large se rattache, non seulement à l’œcoumène en général, mais à l'œcoumène du monde civilisé, tel que le font la politique et le commerce.

Tous les espaces insulaires, situés au large, qui ne dépendent d'aucune des catégories commerciales et politiques.

1 MaciNDER, p. 197-198.

que nous venons d'énumérer, sont des centres d'isolement où la population est nombreuse, ou clairsemée, ou même inexistante, suivant les ressources immédiates offertes par les îles et par la mer qui les entoure. L'absence de relations continues avec le monde extérieur détermine une . sorte de cristallisation dans l’état de civilisation des archipels d’isolement, qui ne se modifie qu'avec une lenteur extrême ; le degré de cette civilisation dépend donc de celui où étaient parvenus les premiers colons de ces archipels (parfois habités depuis peu, v. chap. v), au moment où ces colons y ont abordé. Ainsi on trouye, d'un archipel à l’autre, des degrés différents de culture, mais ce qui l'emporte, c'est l’état de civilisation des peuples primitifs (Naturvôülker). Aux îles Andaman vit une race à peu près dépourvue d'activité, et sans cesse tremblante devant le démon des forêts tropicales, Eremchangala, et le démon de la mer, Jurwvwinda, qui tous deux oppriment la misérable existence des insulaires'. Les Nouvelles- Hébrides contiennent les populations les plus sauvages de l'Océanie. Les insulaires des Carolines sortent à peine de l'âge de pierre-. En général, les archipels du Pacifique, aux iles petites et innombrables, d'origine éruptive et surtout corallienne, sont des archipels d'isolement presque absolu, lorsqu'aucun câble et aucun service de navigation ne les touchent. Les insulaires sont parfois d'excellents navigateurs, Ce qui a atténué, dans le passé, l'isolement de ces archipels et à établi entre eux un réseau de migrations guerrières et pacifiques (v. Il° partie) ; mais l’espace solide dont les habitants disposent est à la fois trop petit, trop

! Suess, t. I, p. 81.

2Reczos, 1, t. XIV, p. 604.

124 L'OECOUMÈNE MARITIME

disséminé, et trop instable lorsqu'il s'agit des atolls, pour que ces insulaires puissent avoir l'organisation sociale un peu complexe et l'outillage agricole et industriel qui font les véritables civilisations. Les micronésies du Pacifique, favorisées par un sol riche et par un climat heureux, nourrissent des populations nombreuses : mais ces populations ne demandaient les ressources nécessaires à la vie, avant l’arrivée des Européens, qu'à la cueillette terrestre et marine ; et l’arrivée des Européens a montré combien. les indigènes étaient peu consistants et incapables d’affronter le contact des races organisées.

Les iles ou archipels d'isolement peuplés par les Euro péens seuls sont peu nombreux. Ils forment de petites communautés où le bagage de civilisation emporté par les colons se réduit et se simplifie rapidement. Tristan: da Cunha donne un exemple intéressant d’île européenne, et pourtant située hors de toutes les voies de communication. Cette île est habitée depuis un siècle environ ; elle contenait en 1903 17 familles et 75 personnes, qui ne reconnaissaient aucun chef et qui appliquaient sincèrement le régime communiste. Les habitants de Tristan da Cunba n'ont d'autre relation fixe avec le monde extérieur que la visite annuelle d'un bâtiment de guerre anglais”.

Les matelots anglais révoltés du Bounty, qui avec quelques indigènes, hommes et femmes, venus de Tahiti, fondèrent en 1790 une petite colonie à l'ile Pitcairn, donnent aussi un exemple curieux de groupe social à peu près européen jeté hors des voies de circulation. Lorsque Beechey, en 1826, visita Pitcairn, les habitants formaient une sorte de communauté patriarcale. Cette forme sociale

1 D'après Rasor, 2.

semble s'imposer dans le cas d'isolement et de cohabitation forcée dans un étroit espace.

L'autonomie et l'isolement de ces petits groupes dépendent donc de leur position sur la carte des mers, et de la nature ainsi que de l’activité des relations qui s’établissent entre les continents. Pour les petits groupes, plus que pour les autres, l’insularité sociale est une question purement géographique de lieu et d'espace : elle ne présentesaucun rapport avec les ressources économiques directement utilisables. Dès que les micronésies océaniques se trouvent placées sur le passage d'un faisceau de circulation et même d'une voie isolée, ou dès que leur possession intéresse la domination de la mer (v. IV° partie), elles se soudent, au point de vue humain, aux continents lointains et aux Etats organisés dont elles sont les annexes et les prolongements.

Aujourd'hui, l'importance des archipels océaniques comme escales est moindre qu'elle ne le fut jadis ; elle est moindre, surtout, qu'elle ne l'aurait été si la vapeur n'avait pas remplacé la voile. Car, comme nous le verrons plus en détail dans la N° partie de ce livre, la vapeur a rendu inutiles un grand nombre d'escales qui ont été supprimées, et, plus les bateaux sont capables de se suflire à eux-mêmes pour de longues traversées, plus le nombre des escales se réduit. Et les premières escales supprimées sont, naturellement. les micronésies océaniques qui n'ont par elles-mêmes presque aucune valeur. C'est ainsi que les anciens points de rendez-vous des voiliers, les Açores, l'Ascension, Sainte-Hélène, de nombreuses îles du Pacifique, sont retombés à la solitude à mesure que la navigation à vapeur se développait. Si un archipel comme les îles Hawaii demeure très fréquenté, cela dépend d'abord

126 L'OECOUMÈNE MARITIME ak de

de l'immensité du Pacifique, car cette immensité dépasse encore ce que la marine militaire appelle le rayon d'action des bateaux : cela dépend aussi des ressources particu= lières que contiennent les Hawaii {v. $ 30)‘. La plupart « des autres archipels océaniques sont aussi désertés main= » tenant que le sont les multiples rades côtières de Bretagne depuis la navigation à vapeur, et pour des raisons ana=. logues.

En revanche, un certain nombre d'iles et d'ilots sont | sortis de l'obscurité et ont conquis leur place dans l’æcoumène, depuis les progrès de la télégraphie sous-marine:

Bien que la longueur des càbles puisse s'étendre, théori= quement, presque à l'infini, il y a intérêt à scinder Les. trajets trop longs, comme les traversées des grands océans, et les rochers situés sur le trajet rectiligne prévu ou tout " près de ce trajet prennent une grande importance. Dans le Pacifique, l'île Fanning était ignorée avant la pose du Re

càble anglais de Vancouver en Nouv elle-Zélande; ilenétait de même de l’île Midway, avant le câble américain de San M Francisco à Manille. Dans l'Océan Indien, l'insignifiant atoll de Keeling devient le point de jonction des câbles qui convergent de l'Inde anglaise et de Maurice vers l'Australie. Yap, dans les Carolines, est au carrefour d’une ligne télégraphique allemande et de la grande ligne amé- #. ricaine. s

C'est aussi par des raisons de position que s'explique le choix de petits archipels et d'ilots du large comme stations navales. De ces archipels, pourvus de dépôts de charbon et des ressources de ravitaillement strictement nécessaires, les flottes militaires peuvent, sinon comman—

D. Berzer, Les iles Hawaï (Ann. de Géogr. 1898. p. 278-28r)- 4

cs

“ der une portion de mer, comme on le dit souvent avec

assez de légèreté, tout au moins gèner et entraver les opé-

+ rations commerciales et les évolutions stratégiques des pa-

villons ennemis. L'Angleterre a soigneusement recherché

et utilisé ces points d'appui naturels de sa puissance ma-

« ritime au large. comme elle a occupé les points côtiers dont la géographie lui indiquait l'importance. Les établissements militaires faits par elle aux Bermudes, à l'Ascension, aux Malouines, à Maurice, montrent comment on tire part, pour la domination maritime, d'espaces insulaires souvent insignifiants.

29. Grands archipels méditerranéens et tropicaux ; commerce, fusion des races et piraterie. — [L'étude de la surface de la planète révèle qu'en mettant à part la zone polaire arctique qui est hors de l’æcoumène, les terres morcelées des archipels grands et petits sont nombreuses surtout dans la zone équatoriale et dans les zones tropicales et méditerranéennes de l'hémisphère nord, du 5° lat. S. au 4o° lat. N. Dans aucune autre grande région, il n°y

. a autant d'espaces maritimes resserrés, carrefours aux 1s-— sues multiples, rues tortueuses, impasses etlabyrinthes où s'emboîtent en de capricieux dessins les terres insulaires et les terres continentales. C'est un des traits les plus importants de la constitution superficielle de la terre. Sur toute la surface maritime et terrestre il y a, entre l'équateur et le tropique du Cancer, et par extension à quelques degrés au N. et au S. de ces deux lignes, une sorte de ruban de moindre résistance où se manifestent des convulsions géologiques anciennes et récentes, et d’autres qui suivent encore leur cours : ce sont de multiples dislocations du sol, des dénivellations brusques, des fosses ma-

ps, :

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