‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 20 sur 77 · RELATIONS | ENTRE LES CONTINENTS ; ANCIENS VIDES OCÉANIQUES · texte numérisé non relu

RELATIONS | ENTRE LES CONTINENTS ; ANCIENS VIDES OCÉANIQUES

38. L'espace hostile. — 39. Idées anciennes sur la petitesse des mers et sur le développement de l'insularité. — 4o. Le vide atlantique et le problème normand. — 41. Le vide pacifique et le problème asiatico-américain. — 42. Le vide austral.

38. L'espace hostile. — Le grand ennemi du peuplement humain, c'est l’espace dépourvu de points de fixation et de routes tracées. Pour l'humanité primitive, les océans, qui forment 93,6 °/! de la surface maritime, étaient un espace de ce genre. L'absence d'îles, le lointain des côtes opposées, sur lesquelles on n'eut aucune notion scientifique jusqu’à la fin du xv° siècle de notre ère, donnaient à l'océan un caractère indéfini fait pour comprimer toute tentative d'expansion et toute migration spontanée. La notion des lois naturelles qui régissent les mouvements de la masse atmosphérique et de la surface marine, et qui tracent à la navigation des routes presque

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certaines, n'a été acquise que fort tard. De même, ponts 2 longtemps la régularité et la pérennité des courants du large a été méconnue, tandis que les courants côtiers, qui 1 seuls s imposaient à l'observation, maintenaient la navi-” gation sur la lisière continentale. L'étude de la carte céleste, qui supplée à l’absence de points fixes à la surface de la mer, ne permit que peu à peu de déterminer avée précision le lieu d’un navire : l'astronomie nautique s'est « longtemps bornée au calcul de la latitude, d’abord uniquement par la hauteur de la polaire, puis par la hauteur méridienne du soleil : c'est au xvin* siècle seulement que les procédés astronomiques pour le calcul de la longitudé

de repère sur la PRE RAT dis eaux, dépourvus de connaissances exactes sur les routes naturelles que la mer et le ciel leur traçaient, les marins considéraient lesespaces océaniques à peu près de la même manière que les vOYageurs terrestres considéraient les déserts de dunes mobiles privés d’oasis et de points d’eau : c’étaient des espaces à éviter. L'œcoumène maritime, qui s’étendait sur toute ou sur presque toute la surface des mers intérieures . comme la Méditerranée et les fosses de l'Insulinde, n'oceupait qu'une lisière étroite sur les fronts océaniques des continents, où il était restreint par la crainte de l'espace sans bornes.

39. Idées anciennes sur la petitesse des mers et … sur le développement de l'insularité. — (Juoique le caractère indéfini de l’espace maritime parût,avant Colomb, s'imposer aux hommes, de manière à arrêter tout raid x. travers l'Océan, l'esprit humain, habitué à se mouvoir. dans un cadre spatial défini et pourvu de points de fixa-

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n nombreux, se faisait volontiers illusion sur l'étendue éritable de la mer et sur la quantité ainsi que sur |’im- 20e points de fixation insulaires qui s’y trouvaient. Avant la reconnaissance scientifique du globe, poursuivie e la fin du xv° siècle Jusqu ‘à nos jours, rien ne fut plus commun dans les anciennes sociétés civilisées que la “croyance à la proximité de continents situés au-delà des Mers, ainsi que la croyance à l'existence d’iles nombreuses semées dans l'espace maritime et à la médiocre grandeur absolue de cet espace. Par ces idées mêmes on se rend | compte de la grande difficulté avec laquelle l'esprit humain s’est be aux notions de l'étendue véritable de mer et:de la rareté relative des espaces insulaires dans “les milieux océaniques. Si ces notions ont mis un temps trés long à venir au jour, cela provient surtout de la naissance et du développement des sociétés civilisées mäutour de mers intérieures, où l’espace maritime était “étroitement limité et semé de myriades d'iles. La proportion des terres et des mers en Méditerrannée ne donnait aucune idée de la proportion qui existe dans FAtlantique ;

se tromper, en appliquant au Pacifique les règles de poor entre. les terres et les mers que devaient leur ggcrer la mer Jaune, la mer de Chine et les mers de Mine Sans doute, à cette raison générale se sont äjoutées, sur bien des points, pour rapetisser l'étendue wine et pour multiplier lés îles fabuleuses, des légendes crées, des mythes héroïques et religieux, des récits de toYageurs dupes d'illusions et de mirages aussi fréquents sur les eaux. marines que dans les déser ts, et enfin de … simples fables. On trouverait toutes ces sources variées à * l'origine des traditions qui ont servi à la construction des

“mème, les peuples d’Extrème Orient ne pouvaient que

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essayaient de représenter la surface et les limites de l'Atlantique, en tout ou en partie : carte catalane, carte du camaldule Fra Mauro, globe de Martin Behaim de A92. pour ne citer que ces exemples; et l’on peut ajouter que ces légendes avaient la vie tellement dure, que l'on voit les îles fabuleuses de l'Atlantique se perpétuer jusque \ sur la mappemonde d'un géographe aussi consciencieux … et aussi informé qu'Ortelius (1587). Mais précisément, ces légendes n'auraient pas subsisté si longtemps, sans la 4 croyance profondément enracinée chez les hommes. d'Europe et d’Asie que les mers étaient toutes méditerranéennes, comme celles qu'ils avaient sous les yeux et qu'ils avaient coutume de parcourir. Cette idée les entrainait à croire que les mers étaient plus petites . qu'elles ne sont en réalité, que le développement des continents était plus grand que celui des eaux, et que ces eaux elles-mêmes étaient semées de nombreux points de fixation insulaires qui corrigeaient en quelque sorte l'immensité de l'espace. Ce sont même ces idées fausses qui ont aidé, en dernière analyse, l'homme du xv° siècle à triompher de la terreur que lui causait l'espace maritime : sans elles, l'expédition de Colomb à la recherche des Indes par l’W. n'aurait eu lieu mi à l époque, 3 ni sous la forme que nous connaissons.

Humboldt, qui, en étudiant les raisons de la multiplication prodigieuse des îles sur les cartes atlantiques du « moyen âge, donne une place trop grande, selon nous, à lan simple fantaisie des dessinateurs et au désir qu'ils avaient « d'indiquer les terres vaguement décrites par les anciens », reconnaît pourtant que « la persuasion intime de l'existence de terres, éparses dans l’espace inconnu des mers, est den

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beaucoup antérieure à la construction des mappemondes.»! Mais, d'après lui, cette persuasion provient uniquement de la tendance de l’homme à accroitre, par l'imagination, l'étendue de l’espace planétaire habitable, par suite d’une sorte d'appétit de l'mdéfini. « Il paraît si naturel à l'homme de rêver quelque chose au-delà de l'horizon océanique, que même à l'époque où la terre était encore considérée comme un disque à surface plane ou légèrement concave, on pouvait croire qu'au-delà de la ceinture de l'océan homérique il y avait quelque habitation des hommes, un autre œcoumène, le /6käl6kä des mythes indiens, anneau de montagnes placé au-delà de la septième mer? ». Nous croyons au contraire que c'est, non par appétit de l'indéfini, mais par impuissance à se représenter l'étendue de l’espace océanique et par tour d'esprit méditerranéen et insulaire, si l'on peut dire, que le hommes du moyen âge ont couvert d'iles l'océan qu ils imaginaient, et ont en même temps fortement diminué son étendue, par rapport aux terres émergées.

Il n'est donc pas surprenant de trouver au moyen âge, dans les écrits qui donnent aux idées courantes une forme doctorale et dogmatique, la petitesse de l’espace océanique affirmée comme une vérité indiscutable. Cette tendance ne contredisait pas la crainte instinctive que les marins avaient de l'espace indéfini ouvert au-delà du détroit de Gibraltar : tendance dogmatique et crainte instinctive se complétaient et se corrigeaient plutôt. Les frayeurs mêmes des rares navigateurs qui s'étaient aventurés sur l'espace océanique avaient contribué à peupler l'océan sans bornes

* Huusozpr, 1, t. Il, p. 156-157.

?Huwsozpr, 1, t. 1, p. 114.

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