‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 30 sur 77 · RAR LUS ES · texte numérisé non relu

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Comme, dans la Méditerranée d'Europe et dans l'Insulinde, les conditions géographiques sont favorables à l'un et à l’autre mode de formation, puisque dans les deux mers intérieures la richesse du développement côtier permet aux voies de pénétration de se multiplier en tous sens, et qu'en même temps la demi-clôture des bassins maritimes donne à beaucoup de voies de communication un dessin concentrique, on n'est pas étonné de trouver, dans l'Insulinde comme dans la Méditerranée, des groupes dont le lieu d'origine comprend toute une zone géographique, et d'autres dont le lieu d’origine se réduit presque à un point. Les Levantins et les Malais sont dans le premier cas ; les Maltais et les Bougi sont dans le second.

Les Levantins ne sont originaires ni d’une ville, ni d’une région nettement déterminées. Leur individualité sociale est bien plus certaine et mieux définie que leur filiation et leur cadre géographique. Ce sont des Méditerranéens orientaux, et ils sont nés et se sont développés dans tout l'orient de la Méditerranée. Le type ethnique arménien, qui est celui dont le Levantin des ports se rapproche peutêtre le plus, se soustrait lui-même à une localisation géographique précise, et c'est cette indétermination dans l’espace qui a valu aux Arméniens les persécutions dont ils ont souffert. Le Levantin est un type social ou plutôt un ensemble de types urbains et maritimes, que l'on rencontre dans toutes les Echelles, de Constantinople à Alexandrie, et par extension dans les ports de la mer Noire, sans qu'il soit possible de leur assigner une origine commune et une souche définie. Seulement, comme les races dont ils proviennent sont assez proches les unes des autres par la constitution physique et aussi (à l'exception des Osmanlis) par les habitudes morales et sociales, les \

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- Levantins se mélangent aux autres éléments ethniques par des transitions longuement ménagées et presque insensibles : ils s'encadrent naturellement dans la bigarrure orientale ; ils constituent, plutôt qu'un peuple, une classe … déterminée par les habitudes sociales et par les aptitudes économiques.

. Il n'en est pas de même des Malais, qui sont un peuple authentique, bien que leur mode de formation, s'il faut - en croire les théories modernes, ne diffère guère de celui des Levantins de la Méditerranée. Comme ceux-ci, les « Malais sont les produits de combinaisons multiples, favorisées par les infinis replis côtiers, par les rues, par les couloirs et les carrefours de l’espace maritime. Mais ces combinaisons unissaient les uns aux autres des éléments dont les différences originelles étaient bien plus tranchées quen Méditerranée. Si l'on conçoit aisément que les Levantins, issus de Grecs, d'Arméniens, de Slaves, de « Latins ou de Turcs, tous, o1 à peu près, de race blanche, et tous voisins les uns des autres par l'organisation sociale, . lranchent relativement peu sur les peuples qui les entourent et ne se détachent pas, comme groupe ethnique, du fond du tableau, on conçoit de même que les Malais issus de Négritos, de Papous, d’Arabes, d'Hindous et de Chi- “nois, c'est-à-dire des variétés les plus différentes les unes “des autres que présente la planète, se distinguent à leur “tour avec une grande netteté des groupes si divers d’où “ils sont sortis. Aussi les ethnologues et les géographes “peuvent-ils dresser des cartes de la répartition des Malais dans l'Insulinde*, tandis qu'il serait vain de faire une tentative analogue pour les Levantins de la Méditerranée.

1 Carte de la répartition des Malais dans Reczcs, 1,t. XIV, p. 213.

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Toutefois, bien que les Malais soient un peuple déterminé, ils n'ont pas de région d'origine délimitée. Il estimpossible de reporter leur formation première à une île où à une « péninsule du monde indonésien. Partout, à Sumatra, à Java, comme à Bornéo, à Célébès, à Mindanao et à Timor, le Malais senible un produit d'immigration maritime et côtière.

Aux Levantins et à l'ensemble des Malais s'opposent d'une manière très nette les Maltais et les Boug gi. Ceux-ci sont des groupes qui ont un point d'origine fixe et situé au centre de chacun des mondes méditerranéens ; c'est de ce point qu'ils ont rayonné sur toute la zone maritime et côtière des Méditerranées, tout en conservant le nom de. leur habitat originel, et en gardant une cohésion sociale que les grands groupes ne connaissent pas.

La position centrale de l'ile de Malte, entre le monde latin et le monde gréco-turco-slave, qui se partagent la… Méditerranée d'Europe, et sur la route de Gibraltar à Alexandrie, a fait de ce rocher un point stratégique de premier ordre, une « île de commandement » politique et militaire {v. chap. in et IV° partie, Domination de la mer): Mais, à ce rôle politique se joint pour Malte un rôle social . des mieux définis. Cette île pourvoit d'émigrants les côtes voisines de Sicile, de Tunisie, et de Tripolitaine ; ces” émigrants ne sont pas absorbés, en quittant Malte, par les peuples où ils transportent leur habitat ; ils gardent leur. individualité ethnique, tout en étant eux-mêmes les pro. duits des alluvions successives qui se sont déposées sur Malte au cours des migrations marines, des invasions et des guerres. Marins, commerçants, industriels, pêcheurs, et parfois agriculteurs, les Maltais montrent une grande souplesse et une faculté d’assimilation remarquable sur

toutes les côtes méditerranéennes où ils se sont implantés ; “leur nombre dépasse depuis longtemps, et de beaucoup, le nombre maximum d'habitants qu'aurait pu produire et “nourrir leur île originelle.

Les Bougi de l'Insulinde ne sont pas, comme les Maltais, originaires d’une micronésie ; mais, comme eux, ils ontjuu point de départ déterminé et une grande puissance + extension. Les Bougi sont un A ONRE de la population malaise, originaire de Boni, au S. E. de “Célébès. On doit remarquer la place centrale, tout à fait “semblable à celle de Malte, qu'occupe Boni dans le monde “de l'Insulinde. Le golfe de Boni s'ouvre sur la mer de … Banda, c'est-à-dire sur les Moluques. les « îles des épices », ainsi que sur la Nouvelle Guinée, sur Florès et sur Timor ; mais en même temps Boni est fort proche de Macassar et “lu monde indonésien occidental, celui de Java et de Bornéo. Cest donc la position géographique qui a fait de ‘Boni, comme de Malte, à la fois un point de rencontre des voies de croisement social et un point d’ essaimage ers toutes les parties de la périphérie dites rate nee) a rencontre les Bougi de Boni, comme marins et marchands, dans toutes les mers indonésiennes ; ils sont marins intrébpides, et marchands pleins d'initiative. « Dans plusieurs îles de l’Insuhinde 1ls ont monopolisé le trafic, et chaque Wille commerçante a son A ampong habité uniquement par des Bougi, qui s’'administrent eux-mêmes et ne laissent point l'étranger empiéter sur leurs privilèges héréditaires ‘. » Les Bougi sont donc non-seulement les Maltais, mais les Phéniciens de cette Insulinde où la fragmentation Sociale et mème politique rappellent sur bien des points Ja fragmentation ancienne de la Méditerranée.

1 Receus, 1, t. XIV, p. 467

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Un témoignage excellent de l’origine commerciale des combinaisons humaines variées qui peuplent les côtes des bassins fermés nous est donné par l’éclosion, sur les bords méditerranéens, de ces langues composites, réduites au strict nécessaire du vocabulaire commercial, qui empruntent quelque chose à chacun des principaux idiomes parlés sur les côtes, sans tenir aucun compte des règles philologiques qui régissent d'ordinaire la filiation des

langues. Ces jargons côtiers et maritimes donnent une

véritable image de la complexité ethnique des groupes qui les parlent. C’est, dans la Méditerranée orientale et africaine, la langue franque (linqua franca), et le sabir, mélange de mots anglais, français; italiens et turcs. C’est, dans les ports de l'Insulinde et de l’Extrème Orient, le pigeon english, où se rencontrent des mots chinois, anglais et portugais !. C’est, à Curaçao et sur les côtes du Venezuela, dans la Méditerranée des Antilles, le papimiento, composé de mots espagnols, anglais et hollandais, aux= quels s'ajoutent étrangement des lambeaux d'anciens idiomes caraïbes, la langue aruba et le goajire®. Ges parlers composites sont surtout répandus sur les côtes des Méditerranées ; mais on les rencontre aussi sur les côtes des mers en bordure dont nous allons parler ($ 47 et 48), 4 et où ils se développent pour des raisons analogues : par exemple, le langage souaheli, l'idiome des côtes de Zan- : zibar, l’ancien domaine commercial des Arabes, où ceuxci se rencontraient avec les nègres africains *.

1 DENIKER, p. 198, n. 1.

2 Reczus, 1, t. XVIII, p. 100.

3 WuiTE, P. 210.

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47. Les mers en bordure; mers du nord de l'Europe. — On retrouve dans les mers en bordure, bassins côtiers ouverts sur le large, les traits généraux du croisement et de la fusion des peuples, tels que nous venons de les étudier pour les Méditerranées ; mais ces traits sont très affaiblis ; ils s’estompent, si l'on peut dire, à mesure que le cadre géographique s’élargit et s'ouvre sur l'espace océanique. Il ne peut en être autrement. Les hommes qui vivent sur les côtes des mers en bordure ne sont pas de toute nécessité obligés d’avoir des rapports aveciles hommes des côtes situées en face ; ces côtes sont

souvent plus éloignées, et toujours moins articulées et

moins riches en iles ; la multiplicité des débouchés vers le large dévie les courants sociaux vers les côtes et les mers lointaines. et il n'est pas étonnant que, dans les grands mouvements que nous étudierons plus loin (chap. vu de PEurope vers l'Amérique, à travers l'espace océanique, les Européens occidentaux, et même les Scandinaves, aient précédé de longue date les gens de la Méditerranée. Ensuite, non seulement les caractères du peuplement méditerranéen s’affaiblissent dans les mers en bordure,

- mais quelques traits nouveaux s'ajoutent, produits par les

différences notables qui distinguent la constitution phy-

sique des Méditerranées et celle des autres mers. L'ana-

… lyse du peuplement dans les mers en bordure du nord de

… l'Europe (mer du Nord et Baltique) nous donnera le déve-

loppement et la justification de ces principes.

Les déplacements d'hommes qui ont eu lieu dans la Baltique et dans la mer du Nord révèlent, par rapport à la Méditerranée, une moindre importance du peuplement des côtes par d’autres côtes situées en face, et une plus grande importance des débouchés fluviaux comme centres

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” puissantes dislocations et de profonds dénivellements de

d'attraction des colonies maritimes. L'un et l'autre k caractères s'expliquent aisément.

La mer du Nord et la Baltique sont pauvres en + et. a relativement pauvres en articulations côtières. Elles n’ont “ pas été engendrées, comme les Méditerranées, par de

l'écorce terrestre. Elles sont le résultat de la submersion partielle et superficielle d'anciens plissements aux trois quarts détruits et de plateaux peu élevés. Aussi sont-elles … peu profondes : tandis qe le maximum de profondeur de la Méditerranée atteint 4 404 mètres, celui de Ja: Baltique n’est que 427. et celui de la mer du Nord de 687 mètres. Par suite, les côtes du nord ne s'élèvent guère en étages et. en gradins : elles sont basses, plates et re de hauts ©! fonds; on n’y peut aborder partout; les points de fixation « que donnent les iles, au large et sur les côtes de la Médi-« terranée, manquent ici le plus souvent; la démarcation entre le domaine terrestre et le domaine marin est tracée, non par une ligne, mais par toute une zone souvent très 1 défavorable à l'extension de l'æcoumène ($ 16), et d'autant “ plus large que la marée s y élève davantage, au lieu d° être presque nulle comme dans la Méditerranée. Si cette extension de la marée manque à peu près totalement dans la Baltique, comme dans la Méditerranée elle-même, la Baltique n’en a pas moins, comme la mer du Nord, sur toute la ligne dés côtes E. et S,, une zone littorale vaseuse ou sablonneuse. Par conséquent, le peuplement côtier par « migrations maritimes serait fort entravé, même si les côtes situées en face étaient très développées et très arti= culées. Comme les voies de la migration spontanée ne suivent pas, d'ordinaire, les passages difficiles et semés” d'obstacles, il n'est pas étonnant qu’elles franchissent

| MÉLANGE DES PEUPLES DANS LES MERS EN BORDURE, ETC. 207 rarement les mers ainsi constituées. Le peuplement par . les côtes. sur les mers en bordure du Nord de l'Europe, s'est souvent fait par une extension continentale le long de | la ligne côtière, au lieude se faire, comme dans la Médi- . terranée, par traversées vers les côtes situées en face; et - l'on peut même dire que, en exceptant le cas de la Grande Bretagne que l'on ne pouv#t atteindre que par traversée, le peuplement côtier de ces mers ne s’est pas fait autrement, et que toutes les tentatives pour réunir socialement et polhitiquement deux côtes situées face à face ont échoué d’une manière bien plus radicale encore que dans la Méditerranée (expansion de la Hanse germanique, domination danoise sur les côtes scandinaves, domination suédoise au $. et à V'E. de la Baltique).

En revanche, les débouchés fluviaux. qui ne comptent pas, pour ainsi dire, dans les Méditerranées, prennent dans la Baltique et dans la mer du Nord une signification de premier ordre.

La partie non submergée des plaines et des plateaux recouverts par les deux mers s'étend au loin dans l'intérieur du continent européen, et favorise, par son étendue même et par la douceur de ses pentes, l'établissement de vastes réseaux fluviaux au cours lent et au débit puissant et réguher, tandis que les profils abrupts des côtes méditerranéennes ct la proximité de leur ceinture montagneuse entravent l'extension intérieure, la régularité et la navigabilité du réseau méditerranéen. Les fleuves du Nord canalisent non seulement les eaux des plaines, mais les courants humains ; leurs débouchés maritimes, généralement larges et profonds, ouvrent aux relations commerciales, sur les mers en bordure, des portes nombreuses et commodes, tandis que les mers intérieures ne possèdent des portes de

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