ELLE
MIGRATIONS TRANSOCÉANIQUES 391
tenant des foules hongroises, italiennes, slaves et même scandinaves qui abandonnent l'Europe pour l'Amérique. Depuis dix ans environ, l'Italie est le foyer des principaux exodes. Le puissant courant italien tend à substituer, en Méditerranée, aux déplacements limités de presqu'île en ile et de côte à côte opposée ($ 44), une voie nouvelle qui fait sortir les peuples de la Méditerranée de leur cadre borné, pour les amener à prendre part au peuplement américain. La route maritime et commerciale de la Méditerranée à New-York, que l'on pouvait regarder comme inexistante, 1l y a trente ans à peine, compte aujourd'hui
parmi les voies actives du globe. Un élément inattendu
de complexité ethnique menace, aux Etats-Unis, l'ancienne prépondérance anglo-saxonne. De même, les Hongrois, les Slaves des deux empires d’Autriche-Hongrie et de Russie, les Suédois et les Norvégiens, ont appris et suivi en foule le chemin des Amériques et en particulier celui des Etats-Unis. Il en résulte que, tandis que l'ancienne aptitude migratrice et expansive de l'Europe occidentale et même du monde germanique demeure stationnaire, s'afflublit ou s'épuise, les peuples de la Méditerranée, dé la Scandinavie et des plaines orientales, autrefois éloignés des voies de la circulation atlantique, prennent part à leur tour aux migrations transocéaniques.
Ce sont les progrès des transports terrestres et leur haison de mieux en mieux assurée avec les transports maritimes, aux grands points de soudure comme Brême, Hambourg, Rotterdam et Anvers, qui ont ouvert sur l'Atlantique, aux pays continentaux, les fenêtres que seuls, les pays maritimes de l'Occident possédaient autrefois. Le chemin de fer met aujourd'hui les côtes de l'Atlantique plus près de Kiew et de Buda Pesth que ne l'étaient
jadis Reims ou Cologne. C’est maintenant toute l’humanité européenne qui glisse vers la vallée atlantique, * d’abord connue et pratiquée seulement par les habitants: des côtes ; et l’ancien bassin fermé de la Méditerranée, presque privé de relations avec l'Atlantique du Nord et « orienté seulement au S. W. et au S., vers l'Amérique du sud et vers l'Afrique, devient à son tour un immense affluent des courants migrateurs du nord.
60. Peuplement des côtes du Pacifique par la race jaune. — Pendant longtemps, on a pu croire que l’expansion européenne à travers l'Atlantique, si énergique et si variée, s’étendrait sans obstacles jusqu'aux côtes paci-" fiques du continent américain, de même qu'il était légitime de penser que les courants partant d'Europe et diri— gés, à travers le vide austral, vers l’Australasie et vers la Nouvelle-Zélande, recouvriraient seuls d’alluvions humaines les terres presque désertes de l'hémisphère sud. Mais il n’en sera sans doute pas ainsi. Les Jaunes de Chine et du Japon, foyer de condensation moins outillé et moins pourvu de voies de rayonnement que l'Europe, mais plus peuplé et appelé, par la prolificité de la race, à se peupler davantage encore, ont commencé à leur tour à émigrer sur les côtes les plus lointaines de l'océan Pacifique, qui s'ouvre devant eux. Ce phénomène montre d’une manière saisissante la supériorité, que nous avons indiquée plus haut ($ 56) de la voie maritime sur la voie terrestre, au point de vue des migrations. L'innombrable fourmilière chinoise n'a jamais débordé d'une manière. notable du côté de la terre, vers la Sibérie, le Turkestan et le Tibet. La Chine a pu établir jusqu'au Tian Chan, au Kouen Lun et au Karakorum, ses fonctionnaires et ses
MIGRATIONS TRANSOCÉANIQUES 253
marchands : mais elle n’a pas peuplé le pays ; au contraire, au temps de sa plus grande puissance, l'empire chinois songeait plus à se défendre qu'à attaquer du côté de la terre, par inaptitude à asseoir le peuplement chinois au delà des Dix-huit Provinces (construction de la Grande Muraille). De même, un peuple aussi énergique et aussi entreprenant que les Japonais a pu s'emparer de la péninsule de Corée et des rivages méridionaux de la Mandchourie : mais c’est vers les pêcheries du Kamchatka et des Aléoutiennes, vers les forêts et les mines de la Colombie britannique, vers les ports américains du Pacifique, et jusqu'au Pérou, au Chili et à l'Argentine que se portent de préférence les visées japonaises, guidées par une profonde entente des conditions géographiques et historiques des migrations. Les Chinois, de leur côté, sans plan prémédité, ont quitté leur pays, dès que les canons européens ont fait tomber les barrières qui le séparaient du monde extérieur : ils se sont dirigés, d'un côté, vers l'Australie et vers la Nouvelle-Zélande ; c'était comme une prolongation naturelle de leurs antiques migrations de mers intérieures vers les côtes de l’Insulinde !$ 44) ; mais les colons européens d’Australasie, trop peu nombreux, ont été pris de peur devant l'invasion chinoise ; ils ont mis des restrictions sévères à l'immigration des jaunes, mais 1l est douteux que ces restrictions suffisent toujours à fermer les portes de l'Australasie. D'un autre côté, les Chinois ont essaimé sur toutes les côtes américaines du Pacifique, de la Colombie britannique au Chili. Appelés au Pérou comme coolies, pour l’exploitation des îles de guano, ils s’y sont établis et multipliés. En Californie, l'exploitation des mines et le développe-
. ment de l’agriculture et de l’industrie ont attiré une mul-
La Mer.
litude de Chinois, jusqu'au jour où les Californiens ont » opposé les mêmes mesures restrictives que les Australiens | à l'immigration chinoise. Au Mexique, où aueune Moi restrictive n'existe, le courant migrateur chinois se dessine aussi. Aux îles Hawaï, où tout le monde vit de l'exploitation de la canne à sucre, ce sont les Japonais qui travaillent pour le compte M propriétaire américain, êt © est en vain que les Américains ont essayé d'opposer à rie ; migration japonaise celle de Portugais des Açores !. C'est ainsi que, sur tout le pourtour du Pacifique, se dessinent des courants de migratien suivis par les jaunes d'Asie, vers l’Australasie, les archipels océaniens et les côtes américaines. Le Pacifique semble destiné à devenir un grand champ d'expansion pour la race jaune, comme l'Atlan— lique pour la race blanche. Seule, la politique exclusive | des colons d'Europe s’oppose à la conquête des côtes du Pacifique par les Sino-Japonais : mais qui pourrait répondre que cet obstacle les arrêtera toujours?
1 Reccus, 1, . XIV, p. 966.