CHAPITRE XII
77- Caractère$ généraux de la domination de la mer. — >à, Indépendance mutuelle de la puissance maritime et de l'extension côtière. — 79- Rapports des faisceaux de circulation et des voies de domination. —- 80. Points d’appui continentaux et insulaires. — 81. Fragilité de la puissance maritime. — 82. Les Etats à politique bilatérale. — 83. Développement parallèle de l'outillage industriel dans les marines de guerre et de commerce.
77. Caractères généraux &e la domination de la mer. — Comme l'espace terrestre, l'espace maritime
s'ouvre aux ambitions militaires et conquérantes, qui se
rattachent étroitement au besoin d'extension du cadre social et à l'accroissement du volume mental des sociétés. Toutefois, la domination de la mer, acquise et conservée par la force et par la ruse, ne peut s’entendre de la même manière, au point de vue géographique, que la domination continentale. Les peuples et les armées en mouvement sur les continents ont pour objectif, non seulement
de subjuguer leurs adversaires, mais d'occuper, à demeure JUS
ou temporairement, une partie déterminée de territoire,
ou tout au moins de faire sentir leur prépondérance sur un morceau d'espace dont l'extension planétaire et le cadre se délimitent aisément. La domination militaire sur terre se traduit par l'occupation et par la conquête. Il. m'en peut être de même sur la surface uniforme de l'Océan. L'Océan ne comporte ni la conquête, ni l'occupation, mi les délimitations aux sens terrestres de ces mots. Les eforts faits parfois par les hommes d'Etat pour couper les mers en tranches de souveraineté n’aboutissent à rien de durable : nous en avons un exemple fameux dans la ligne de démarcation tracée suivant le méridien, à travers l'Atlantique, par le pape Alexandre VI (14953), pour séparer les domaines coloniaux de l'Espagne et du Portugal. Tout au plus la domination de la mer peut-elle s'entendre en un sens voisin du sens terrestre, lorsqu'il s’agit de mers étroites ou de bassins fermés, lorsque ces bassins sont occupés par une seule puissance navale, ou lorsque cette puissance n’a pas de rivaux capables de lui tenir tête. Mais ce n’est pas aujourd’hui le sens important et essentiel de la domination de la mer, dont les champs politiques préférés se trouvent maintenant, soit sur des. mers de passage qu'il est pratiquement impossible de fermer aux deux bouts (Manche, mer du Nord, mer de Chine), soit sur l'Océan lui-même, qui n’admet rien qui ressemble à une occupation permanente. Lorsque, dans le langage courant, on parle de flottes assez puissantes » pour « balayer les mers » et pour en interdire l’accès à qui M que ce soit, on se laisse duper par les métaphores. Toute flotte, si puissante qu'eile soit, ne fait que passer à la surface de la mer; elle n’occupe pas, elle ne domine donc“ pas. Il ne faut pas oublier, comme nous l'avons fait ressortir dès les premières pages de ce livre, que la mer
n'est point, sauf exception réduite à quelques tranches littorales ou lointaines, un œcoumène, au sens propre du mot. Elle est un champ d'exploitation et de passage, ouvert à tous par sa nature même. Donc, la domination de la mer ne peut se proposer d'autre but que de monopoliser, en temps de paix, le passage et l'exploitation, ou de les interdire par la force en temps de guerre, ce qui revient au même. Le monopole, en temps de paix, d'une partie quelconque de la surface maritime, a été possible autrefois, aux époques où les grands vides créaient des zones de séparation naturelles entre les mers, et où les pays maritimes étaient peu nombreux. C'est ainsi que les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français ont tour à tour monopolisé à leur profit l'exploitation des mers de l'Inde; c’est ainsi que les Espagnols ont dominé les mers des Indes occidentales; c’est ainsi, enfin, que les Phéniciens et les Grecs dans l'antiquité, les Vénitiens et les Génois au moyen âge, ont changé en domaines d’exploitation particuliers, par le commerce et par la ruse plutôt que par la force, les bassins méditerranéens. Mais maintenant, avec l'extension des réseaux de circulation sur toutes les mers et la multiplication des pavillons, il est difficile de croire qu'un monopole pacifique puisse exister, et en fait, ce monopole n'est établi nulle part, sinon sur la petite zone côtière de 5 milles de large, les «eaux territoriales, » que réservent les conventions internationales : conventions qui n'ont d'arbitraire que la limite fixée, puisqu'il est évident que les eaux côtières sont sous la surveillance et sous la domination même du continent, car elles sont éclairées par ses feux et commandées par ses canons. Partout ailleurs, sur la vaste étendue des mers, la domination, au sens absolu du mot, ne peut être
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que violente et temporaire : elle résulte donc de la guerre. < Elle a pour but, non d’ occuper une zone maritime déter- ä minée, mais d'y supprimer la liberté de Ja navigation Ni. pour le ou pour les pavillons hostiles. Deux moyens 4 s'offrent aux hommes de guerre pour parvenir 1 ce résultat. Le premier consiste dans la destruction des. flottes militaires ennemies : c’est la guerre maritime pro-. x prement dite. Le second consiste ane l'enlèvement des : bateaux de commerce, dans la rupture des lignes télégra= « phiques et dans le blocus des ports, c’est- à-dires en un mot, dans la destruction des faisceaux de la circulation normale : c'est, pour une partie, le guerre de course, et pour une autre, le blocus opéré pe te flottes cuirassées. 4
Ces deux moyens de parvenir à la domination de la mer ne S S’excluent pas : ils se complètent et se subor- "2 donnent l'un à l'autre. On peut affirmer que le second, = dit aujourd’hui « guerre industrielle, » s'emploie utilement à la suite du premier, mais qu'il ne peut, à lui seul, conduire un peuple à la domination maritime. Sans entrer » 3 dans une discussion stratégique qui nous éloignerat de. notre sujet, nous devons constater qu'en raison des cqnditions mêmes où se présente la domination de la nfer, aucun Etat n’y peut parvenir que par la destruction des flottes de guerre ennemies, et que, cette destruction opérée, les Forex de circulation, œuvre de la paix etde < la libre concurrence, tombent en quelque sorte d'eux= TA mêmes, en livrant au’ peuple vainqueur l'hégémonie tem- . Le poraire de l'Océan, seule forme de RÉ RÉES qui soit dans la nature des choses.
78. Indépendance mutuelle de la puissance maritime et de l'extension côtière. — Existe-t-il des con=
*: Det
ditions naturelles et sociales qui prédisposent particuliérement un peuple et un Etat soit à exercer la domination temporaire de la mer, soit à obtenir une prépondérance pacifique durable ? Longtemps on a cru que des conditions physiques, sinon impérieuses, au moins très fortes, donnaient à priort à certains peuples une aptitude particulière à l'empire maritime. Un grand développement côtier, avec des articulations nombreuses, de bons ports, des golfes et des estuaires, semblait préparer les peuples dominateurs de la mer, tout comme un développement côtier du même ordre devait favoriser la croissance des populations maritimes et l'art de la navigation. En admettant ces vues, inspirées des anciennes théories sur l'excellence des articulations lhittorales, ce seraient les Etats péninsulaires et insulaires qui exerceraient, par une sorte de privilège indestructible, la royauté de l'Océan. Ce sont eux, en eflet, qui possèdent le plus grand développement de côtes par rapport à leur superficie. Mais le plus simple coup d'œil historique montre l'inexactitude d’une pareille généralisation. Rien de plus éphémère que l'empire de la mer possédé un instant par l'Espagne et par le Portugal, et l'Italie n'a jamais été une puissance navale prépondérante, depuis les temps ‘lointains où les Romains avaient fait de la Méditerranée leur domaine et leur chose, « mare nostrum ». On ne voit pas qu'une puissance maritime capable d'imposer ses volontés soit jamais née sur les terres si découpées de l’Insulinde, et le Japon a vécu quinze siècles d'histoire sans commander les mers qui l'avoisinent. « À elles seules, dit Ratzel, les côtes ne font point la puissance maritime. Le commandement de la mer a dépendu successivement du radeau, de la barque, du vaisseau de 120 canons, et du cuirassé d'acier
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