‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 50 sur 77 · PORTER TN E · texte numérisé non relu

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de 12000 tonneaux'. » Toutefois, il convient de faire une restriction pour les Etats insulaires. Il est certain que, si les Etats de cette nature ne deviennent pas forcément de grandes puissances navales, ils ÿ sont, plus que les autres, prédisposés, sinon prédestinés. S'ils peuvent acquérir

l’unité solide et la force d'expansion nécessaires pour

déborder hors de leurs frontières, c’est la domination de la mer qu'ils recherchent; elle forme le but souvent exclusif #2 et toujours principal de leurs efforts impérialistes. Car le. développement bilatéral des pays à la fois continentaux et maritimes est interdit, par la nature même des choses, aux Etats insulaires. Ils ne peuvent aller que vers la mer. S'ils prennent part aux luttes continentales, c'est, soit par accident, soit par calcul destiné à renforcer leur situation maritime, comme l'exemple de l'Angleterre l’a tant de fois : montré, Mais les îles les mieux placées aux carrefours des grandes voies de circulation ne peuvent prétendre à aucune part de l'empire de la mer, tant que leur développement intérieur ne les a pas mises au point d'affronter les luttes et de projeter au loin leur puissance, par l'unification, l'éducation maritime et la coordination de tous les groupes sociaux qui les peuplent.

Les exemples de la France et de l’Allemagne contemporaines éclairent avec beaucoup de netteté les questions de l'extension côtière et de la puissance maritime, en montrant combien la première est peu nécessaire à jan seconde. La France, avec 3000 kilomètres de côtes sur l'Océan et sur la Méditerranée, peut à peine garder son

rang de puissance maritime, tandis que l’ Allemagne, qui. n’a que quelques centaines de kilomètres ‘de mauyaises

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côtes sablonneuses et vaseuses, grandit tous les jours, avec une rapidité capable d’inquiéter même la première puissance navale du monde, l'Angleterre.

79. Rapports des faisceaux de circulation et des voies de domination. — Il n'est donc pas exact que les centres de la puissance navale coïncident nécessairement avec des cadres préparés par la morphologie. Bien plus justement peut-on dire que le tracé des grands faisceaux de circulation et la place de leurs points de soudure principaux avec les voies terrestres déterminent, dans une certaine mesure, les conditions favorables à l’éclosion d’une ou de plusieurs puissances navales aux points d’abou- ‘tissement des faisceaux, soit que ces puissances se forment spontanément en de tels endroits, soit que des puissances lointaines viennent y chercher les points d'appui de leur domination. Jusqu'à mainteñant, dans tout le cours de l'histoire, le commerce maritime et la guerre navale se sont révélés, à de fréquentes reprises, comme deux phénomènes jumeaux, si l’on peut dire : dans les régions maritimes et littorales où se concentrent les voies commerciales, les forces militaires se concentrent aussi, et les concentrations voisines opérées par des Etats rivaux ne manquent pas d'aboutir à l'explosion de ces «crises de puissance » où la domination de la mer est conquise par . un Etat au détriment d’un ou de plusieurs autres. Jusque dans la guerre russo-japonaise, malgré le caractère mixte de cette crise, les tentatives des Russes pour asseoir leur empire commercial sur la mer Jaune ont précipité les événements, et c'est parce que l’empire russe a voulu faire une capitale commerciale à Dalny qu'il a perdu Port Arthur et le Liao Toung. Les luttes de prépondérance

maritime entre la France et l'Angleterre se sont déroulées au voisinage des foyers commerciaux les plus actifs au xvnr et au xvnrt siècle, la Manche, la Méditerranée” occi-

sont appelées à protéger les flottes commerciales, non par « le procédé grossier et inapplicable de l'escorte directe,”

dont La défaite entraine ipso facto la liberté complète de” à pavillon prépondérant. Nous voyons, de nos jours, les « centres de l’action muilitaire maritime, dans l'Europe du fée N. W., rétrograder vers l'E. de la même mamèreet presque dans la mème mesure que les centres commer-" ciaux. Ces derniers centres ne sont plus entre la France et l'Angleterre, mais entre Londres et Hambourg: aussi, à mesure que l'Allemagne développe sa flotte militaire, pour protéger son commerce croissant, le foyer de con— centration militaire, où se débattront peut-être un jourles … destinées maritimes de l'Allemagne et du Royaume Uni, » se dessine plus nettement entre Sheerness et Wilhem- « shaven. Ë

Ces considérations nous conduisent à admettre l’exis= tence des voies et des zones de domination, comparables : en partie aux faisceaux de circulation, car elles coïnci= « dent avec les extlrémutés ou avec les points d'étranglement de ces faisceaux, c'est-à-dire avec les points où l'espace” maritime ps a subit la plus grande diminution

d'exercer une surveillance étroite sur les flottes de guerre” et de commerce, et de forcer les premières au combat e

lessecondes à la fuite. Dans leur répartition géographique, les centres de la puissance navale se superposent donc, à peu près, aux places d’aboutissement et aux nœuds de jonction des faisceau* ; ce qui ne veut pas dire que ces points voient nécessairement naître des puissances maritimes indépendantes, car, de même que les pavillons commereiaux qui flottent en ces endroits appartiennent souvent à des puissances très lointaines, de mème les centres de puissance navale peuvent faire partie d'une constellation maritime dont la principale étoile se trouve à une grande distance. Tel est le cas des zones de domination placées sur la route de l'Atlantique vers l'Inde, par la Méditerranée. Autour de Gibraltar, de Malte, du canal de Suez, de la mer Rouge et de l'Hindoustan, la puissance anglaise aétabli des rayons d’action navale qui suppriment ou qui refoulent toute domination maritime indigène. Elle en a fait autant sur la route de l'Afrique du Sud et même sur celle des Antilles, quoique, sur cette dernière, son action soit limitée par celle des États-Unis. Les États-Unis ont essayé d’imiter, au N., du Pacifique, l'exemple que l'Angleterre leur avait donné dans l’Atlantique et sur les voies méditerranéennes ; la prise de possession des Sandwich et de Philippines est avant tout le signe extérieur de la domination maritime à laquelle 1ls prétendent sur cet Océan. Ces épanouissements lointains de la puissance navale n'ont commencé que du jour où les faisceaux de circulation, autrefois côtiers ou tracés dans les mers secondaires, sont devenus océaniques. Les voies et les zones de domination maîtrisent donc les points stratésiques des faisceaux, non au milieu des Océans où la prise de contact des flottes de guerre serait difficile, mais aux abords des côtes, des détroits et des mers secon-

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daires. Sans doute, il est impossible de délimiter le champ stratégique des armées navales avec la même précision que celui des armées du continent. Toutefois ce champ existe, lui aussi, avec l’indétermination et la faculté de dé=

placement qui sont dans la nature même de l’élément ma= ritime.

80. Points d'appui continentaux et insulaires. — La mobilité des champs stratégiques maritimes, où se dé-

roulent les crises de puissance, n’en est pas moins conte- …

nue dans de certaines limites, puisqu'il est très rare que les chocs navals aieñt lieu en plein Océan, loin de toute terre. Ces limites dérivent de la nature même du bateau de guerre moderne. Le cuirassé, quel que soit son rayon d'action, dépend étroitement de la terre. Sa machinerie compliquée, si délicate dans son énormité, exige à tout instant les secours des arsenaux, non seulement pour les menues réparations, mais pour des accidents en apparence insignifiants et capables, en réalité, d’annihiler l'outil de guerre, comme il en arrive à chaque instant en temps de paix et comme il en arriverait, à plus forte raison, au cours d’hostilités prolongées. Les soutes à charbon s’épuisent vite, surtout si le bateau est obligé de forcer sa vi tesse, et il faut se ravitailler au bout d’un temps assez court, une semaine ou deux au plus, dans la moyenne des cas. Les soutes à munitions s’épuisent vite aussi, au moins pour la grosse artillerie, car on ne peut approvi= sionner qu'à un petit nombre de coups certaines énormes pièces de marine comme les calibres de 274 et de 305.

Pour toutes ces raisons, le cuirassé ne peut s'éloigner de

ses bases nationales, ou s’ilest appelé à faire campagne au loin, il est nécessaire qu’il trouve en terre coloniale ou

en terre étrangère les ressources dont il a besoin : il faut donc multiplier les points d'appui continentaux à mesure que l'on étend le champ d'action des flottes de guerre. Ces nécessités existaient aussi, dans une certaine mesure, pour les vaisseaux de l’ancienne marine, mais elles étaient moins impérieuses. Le vaisseau à voiles vivait plus aisément et plus longtemps sur son propre fond que le cuirassé. Bien pourvu d’eau et de vivres, il pouvait faire campagne au large pendant des semaines et des mois sans toucher terre. Sûr d’avoir toujours le vent, il n'avait pas de soucis au sujet de son rayon d'action, et la plupart des réparations courantes nécessitées par le séjour à la mer se faisaient par les moyens du bord. C'est seulement pour se radouber et pour se caréner que le vaisseau était forcé de cingler vers les ports ; mais le premier port venu, même dépourvu d'outillage, lui suffisait ordinairement pour cet objet. Ainsi, l'application de la machine à vapeur et de l'acier aux flottes armées a eu ce résultat de les rendre moins mobiles et de restreindre leur rayon d'action, au moment même où l'extension des faisceaux de circulation, le comblement des vides océaniques et la naissance de nouveaux intérêts commerciaux et coloniaux agrandissaient jusqu'aux extrêmes limites de l'Océan le domaine de la puissance navale. C'est pour résoudre cette sorte d'antinomie que l'outillage de la domination de la mer a dû s'étendre et se compléter sur terre. Aucune domination maritime nest possible aujourd'hui sans points d’appui et sans dépôts de charbon.

Les points d'appui sont des arsenaux maritimes semblables, en petit, à ceux des métropoles, et capables de fournir aux cuirassés et aux croiseurs les ressources de ravitaillement dont ils ont besoin, ainsi que d'assurer le

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carénage et les réparations les plus nécessaires. cab F naux sont fortifiés du côté de la terre. et on cherche Li. À assurer, autant que possible, une protection naturelle! même temps qu’à augmenter leurs points de contact aw la mer: par conséquent, ils sont souvent placés sur d Sa presqu'iles, des caps et des îles. Les exemples de Gibraltar, de Malte, d'Aden et de Périm, des Bermudes, sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d’insister sur ce poimi. Les points d'appui véritables ne sont pas très nombreux, même dans l'empire britannique, tout insulaire et maritime, dont la cohésion a plus besoin que toute autre d’être » assurée au moyen de la puissance navale. Aussi est-il … nécessaire aux flottes de pouvoir s approvisionner- en dehors des points d'appui. Les dépôts de charbon où il serait possible de puiser en temps de guerre sont ne plus multipliés que les points d'appti ; ils coïncident presque toujours avec des centres commerciaux ou avec des escales dépourvues de toutes défense militaire ; leur … utilisation dans les mers lointaines est donc grosse d'im-. prévu, et peut être à la merci d'incidents qui accroissent la fragilité de la puissance navale, dont nous parlerons plus la (S Sr. ?

Le véritable but du point d’ appui est de ravitaillér. les flottes. Il pourrait se composer à la rigueur, comme le dit Ratzel, tout simplement « d'un fond d’ancrage, et d'un morceau de sol solide pour les provisions de charbon et pour les autres{. » Son outillage est tout entier tourné vers la mer et consacré à la mer. Cependant, si le point d'appui se trouve placé sur la lisière maritime d’une

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masse continentale inorganisée, il n’est pas sans exemple“

1 Rarzez, 7, S 322. M

surtout dans le passé, qu'il cesse d’être purement maritime pour devenir une base de conquêtes terrestres. Les petites iles en face des continents, dont nous avons parlé ($ 27), et d'où les hordes des pirates, des flibustiers et des pionniers se sont élancées à la conquête des terres de l'intérieur, n'étaient autre chose que des points d'appui qui avaient d'abord été occupés et utilisés par les conquérants de la mer.

L'incontestable nécessité des points d'appui ne doit tromper ni le géographe, ni le politique sur le rôle véritable qu'ils doivent jouer. A eux seuls, les points d'appui, même s'ils sont supérieurement outillés, ne suflisent pas à assurer à ceux qui les possèdent la domination de la mer. La multiplication des arsenaux fortifiés ne donne à elle seule, comme l'extension côtière, qu'un élément de puissance négatif, si l'on peut ainsi parler. Les côtes développées et articulées, les points d'appui et les dépôts de charbon nombreux ne sont que des cadres inertes, auxquels la vie est donnée par la présence de la flotte agissante et

combattante.

81. Fragilité de la puissance maritime, — Les considérations qui précèdent montrent déjà, d'une manière non douteuse, que la puissance politique navale et la domination de la mer ne disposent pas, dans les parties essentielles de leur organisation, d'éléments aussi stables et aussi constants que la puissance terrestre. Sur mer, ce qui est puissant et vivant, c'est précisément ce qui est le plus mobile et le plus fragile, et on peut même dire le plus délicat : le navire. Une flotte, malgré l'appareil imposant de ses cuirasses et de ses canons, peut être détruite en peu d'heures par un adversaire bien armé, et les défaites

navales, dans l’âge contemporain surtout, sont plus com— plètés et plus écrasantes que les défaites terrestres. Toute l'Europe a été été étonnée de la facilité et de la rapidité avec laquelle les cuirassés russes de Rodjestvensky ont chaviré, sombré et brûlé sous les coups des Japonais ; en. deux ou trois heures de combat, ceux qui restaient debout n'étaient plus qu'une informe ferraille. Quelques instants suffisent à détruire le résultat de longues années de travaux, de patience et d'énormes dépenses entassées. Ces effets foudroyants du combat naval ne font que traduire d'une manière concrète la fragilité et l'instabilité de. la puissance marilime, et par conséquent la médiocre solidité de la domination de la mer. Cette domination, comme nous l'avons dit ($ 77), n’est réelle et effective que pendant les crises violentes où se joue l'hégémonie. Une crise nouvelle peut donc la déplacer d'une manière com= plète, tandis que les crises continentales ne font que changer le degré de puissance relative des deux Etats en lutte. La France, vaincue sur terre par l’Allemagne, en 1871, conservait pourtant, avec son territoire homogène et son armée, des éléments de force qu'il n’était pas au pouvoir … de son ennemie de lui enlevér. La Russie, vaincue sur mer, par le Japon, en 1905, n'a pas conservé un seul navire apte à faire campagne, et a subi une éclipse, mo- … mentanée sans doute, mais totale, comme puissance maritime en Extrème-Orient. Ces deux exemples opposés permettent de mesurer la soudaineté des élévations et des

chutes maritimes, comparées aux chutes et aux élévations « continentales.

Il n’est donc pas étonnant que la puissance maritime, soumise à des oscillations si brusques, soit moins durable; « en général, que la puissance terrestre. Lorsque la domi-

nation de la mer demeure longtemps aux mains d’une même nation, comme l'Angleterre, il n’est pas douteux qu'une telle consistance ne se réalise que par des moyens indirects, comme les combinaisons diplomatiques et l’intervention opportune dans les affaires des Etats capables de briguer à leur tour l'empire de l'Océan. En jetant un coup d'œil sur l’histoire des trois derniers siècles, et en suivant sur la carte les progrès de la puissance maritime anglaise, on se rend compte que cette puissance ne s'est établie de vive force qu'à la faveur des grands conflits européens, et qu'en dehors des conflits, elle a poursuivi sa marche ascendante sans interruption, par des moyens détournés, par les voies diplomatiques et par l'application du système du protectorat. En outre, comme elle était protégée, par sa nature insulaire, contre les fluctuations de la politique continentale, elle s'est consacrée sans partäge à son but maritime, et l'esprit de suite qu'elle a montré a corrigé pour elle la nature instable et capricieuse de la domination de la mer.

L'exemple de l'Angleterre montre qu'à ce point de vue, les pays insulaires ont un avantage certain, puisqu'ils sont affranchis des préoccupations étrangères à la mer, et puisqu'ils sont capables de modifier, dans une certaine mesure, l'instabilité propre à l'empire maritime. Mais cette situation privilégiée comporte, comme correctif, « linextensibilité » du sol politique. L'Etat insulaire ne peut s'agrandir d'une manière durable aux dépens des Etats continentaux voisins ; dès qu'il a affaire à des pays organisés et formant des êtres politiques, le pays insulaire est incapable de tirer de ses incursions continentales un avantage durable. Ainsi l'Angleterre, à l’époque de la guerre de Cent ans, ravagea et conquit même temporai-

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