CHAPITRE PREMIER COTES DE CONDENSATION
6. Répartition inégale des populations sur les côtes, — 7. Théorie de Karl Ritter sur les articulations littorales.—— 8. Les rias.— 9. Les fjords.— 10. Causes véritables des mouvements de condensation. — 11. Côtes des mers secondaires, des détroits et des isthmes. — 12. Débouchés fluviaux et pays d’alluvion. — 13. Pêcheries côtières ; le plateau continental. — 14. Modes de groupement des pêcheurs côtiers. — 15. Industries dérivées de la pêche côtière. — 16. Variations naturelles de l’æcoumène côtier. — 17. Vue d’ensemble sur les côtes de condensation.
6. Répartition inégale des populations sur les côtes. — Un rivage maritime n'est pas une simple ligne : c'est une zone frontière entre le domaine marin et le domaine terrestre. Cette zone n'a pas une largeur uniforme, mais extrêmement variable, qui dépend du degré
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de pénétration mutuelle des deux domaines : l'un et l’autre s’amalgament, soit par la constitution du sol littoral (terrains meubles d'alluvions, dunes sablonneuses, cordons
littoraux , soit par la hauteur du flot de marée qui pénètre au loin dans les estuaires, soit par le dessin tourmenté. des côtes articulées, soit par l'existence d’une ligne d’iles et de rochers en face de la terre ferme, soit par l'extension du climat maritime sur la lisière terrestre, soit, enfin, par plusieurs degrés de transition biologique entre la faune et. « la flore de la mer et celles du continent. Cette variété de la constitution physique des côtes rend compte en partie, mais non à elle seule, de leurs valeurs diverses comme … œæcoumènes. Valeurs si diverses en effet, que sur les
261 700 kilomètres’ de côtes de l'espace planétaire … tous les degrés de densité se présentent, depuis les rivages tout à fat déserts jusqu'aux rivages surpeuplés: Les contrastes sont aussi vifs qu'entre les plus différents des œcoumènes terrestres : comparons seulement la côte du Labrador et celle de l'Etat de New-York, la côte de l’'Hadramaut et la côte du Malabar. Ces contrastes s'ac— centuent'encore par l'opposition fréquente entre la lisière maritime peuplée et l'hinterland médiocrement peuplé, ou par l'opposition ‘beaucoup plus rare, il est vrai) de la lisière déserte et de l'intérieur habité. Dans la partie tem— pérée du Canada et dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, les hommes sont massés dans les régions côtières et le long des estuaires maritimes, tandis qu’à l'intérieur, sauf dans le pays des grands lacs, la population est clair-
semée. Dans la Bretagne relativement très peuplée, la densité est deux fois plus forte sur la côte qu'à l’intérieur du …
1 Pen, t. I, p. 128.
pays. À Terre Neuve, les neuf dixièmes des habitants sont sur le littoral. En Espagne, toutes les grandes villes sont côtières, sauf la capitale politique. En revanche, nous voyons les côtes mexicaines des terres chaudes (lerra caliente presque désertes par rapport au plateau intérieur de l'Anahuac. Ainsi, d'une côte à une autre côte, et d’une côte à son hinterland, on constate des inégalités de répartition qui font entrevoir la valeur de la lisière maritime comme æcoumène. Nous appelons côtes de condensalion celles où se groupent des populations denses, et côtes de dispersion les littoraux où la population est très clairsemée ou tout à fait abseñte.
<. Théorie de Karl Ritter sur les articulations'lit- - torales. — Karl Ritter et son école ont donné une explication géographique générale qui rend compte, selon eux, du développement de la vie maritime, de la variété de ses formes et de la densité humaine sur les côtes de condensation.
D'après Ritter, toute côte richement articulée est destinée à un grand développement maritime. Les articulations, comme les golfes, les caps, les presqu'iles, les estuaires, les rias, les fjords, multiplient les points de contact avec l'Océan. Elles fournissent de nombreux abris, tant à la navigation côtière qu'à la navigation du large. Elles invitent, en quelque sorte, les peuples à se familiariser avec la mer : il semble évident, de prime abord, que l'adaptation à la vie maritime sera beaucoup plus aisée sur une côte découpée et hospitalière, comme celle de Provence, que sur un littoral rectiligne, sablonneux et tem pêtueux comme celui des Landes. Cette vertu particulière. du littoral articulé serait indépendante de toute autre
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contingence physique ou humaine. Ce ne serait qu'une
question de dessin et de structure, Les côtes découpées sont toutes, ou presque toutes, assez élevées ou fort élevées. Elles abondent donc en ports en eau profonde, par suite de la correspondance qui existe toujours entre le profil de
la côte et celui des fonds marins littoraux ; les ancrages
sont sûrs, sur fond de gravier ou de roche, autant qu'ils sont incertains au large des côtes basses rectilignes. Com= ment la vie maritime ne se concentrerait-elle pas sur des zones où tout est préparé pour son éclosion et pour son développement ? ;
L'exemple classique de la Grèce. dont Curtius vantait, à la même époque, les articulations littorales, où 1l voyait la cause de la splendeur maritime des peuples helléniques, a certainement agi plus que tout autre sur l'esprit de Ritter. En fait, le contraste entre les terres stériles de la Grèce et les ports admirables de ses côtes et de ses iles, le rôle joué par la mer dans l'histoire de ses plus brillantes civilisations, celles d'Athènes et de l’'Ionie, toutes deux développées en pays articulés, l'éclat des républiques mari times et l'obscurité relative des régions situées loin des côtes découpées, comme l'Elide, l'Arcadie et la Béotie, semblent donner aux idées de Ritter toute la confirmation désirable. En outre, on peut trouver, sans grand effort: d’autres exemples du même ordre, sur les côtes d'Europe. Les côtes à plissements à demi submergés de la Dalmatie, avec leurs nombreuses iles littorales. nourrissent une nombreuse population de marins, tandis que la côte rectiligne italienne qui fait face au pays dalmate, des bouches du Pô au Monte Gargano, n'est que le revers mal peuplé de l’Apennin. Sur la côte articulée de la Provence, toute la population s’entasse sur le littoral : sur la côte rectiligne
et basse du Languedoc, c'est à l’intérieur que l'on vit, et la mer est évitée : les Provençaux sont des marins, les Languedociens sont des paysans. La Bretagne articulée fait ‘aussi contraste avec la Vendée et même avec la Normandie non articulées.
- Cependant, le déterminisme géographique de Rütter paraît un peu simpliste et superficiel. À examiner de près les exemples que nous avons cités, on relève pour chacun d'importantes diversités ; des caractères particuliers apparaissent, qui s'accordent mal avec une théorie simple et “uniforme et qui, dans chaque cas, s'imposent au moins autant à l'attention que le dessin et la structure de la côte. Considérons d'abord le cas de la Grèce. Les Grecs, ou tout au moins les plus actifs d’entre eux, étaient à l'époque la plus brillante de leur histoire un peuple de navigateurs et de marins : cela est exact. Mais l'ont-ils toujours été ? Ratzel! fait remarquer avec raison que la mer n'a pris une place prépondérante dans l’histoire de la Grèce qu'à partir du moment où les Grecs se sont mis à l'école des Phéniciens ; or ces Phéniciens, qui furent le peuple le plus maritime de l'antiquité classique, venaient précisément de la côte la moins découpée qui soit. On peut ajouter que la vie maritime de la Grèce ne se développa pendant longtemps qu'en lonie, c'est-à-dire sur les côtes de la massive presqu'ile de l'Asie mineure où les articulations existent, mais pénètrent relativement peu dans l'intérieur, tandis ‘que la Grèce d'Europe, qui est bien plus découpée, menait encore une existence presque uniquement continentale (du van au v° siècle . Et sur les côtes européennes de la Grèce, que de points semblaient prédestinés, d'après les
1 Razer, 7, $ 281.
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idées de Ritter, à une brillante prospérité maritime, alors 1 que cette prospérité n'a jamais lui pour eux! Nulle part, il n'y a de digitations plus complexes que celles de la Chalcidique : et pourtant la Chalcidique n'avait ni ports, \4 ni marins, et jusqu'à maintenant, elle n'en a jamaïs eu; la | mince presqu'ile de Hagion-Oros ne contient que les cou- « vents du mont Athos et leurs moines. Ne vaut-il pas mieux penser que les articulations littorales ont été une circons—. tance favorable, sur certains points, au développement maritime de la Grèce, mais que les causes profondes de ce développement sont à la fois plus étendues et plus com=" plexes : > Des agents physiques, plus nombreux et plus variés que le croyait Ritter, y ont travaillé en même temps que les influences historiques v. $ It). PR Sur les côtes de Dalmatie, où les articulations paraissent 5 aussi jouer un rôle souverain, on peut reconnaître assez aisément que la vie maritime est imposée aujourd'hui par l'aridité du sol pierreux du Karst, après avoir été autre= fois conseillée par la présence des anciennes forêts riches en bois de construction : les Dalmates auraient été marins, É-
moe ence est un pays maritime plutôt à à cause de son so ingrat et de sa situation comme débouché de la vallée du … Rhône qu’à cause de sa richesse en ports et en rades: En Bretagne, les parties de la côte où il y a le plus de marins" sont précisément lés moins découpées, comme le front « No de la . sud-ouest entre Penmarch et ee :
Me à 7 arttiine fait défaut, ou à peu près.
Par contre, il n’est pas malaisé de trouver des ee. : 4
de côtes articulées où manquent les gens de mer et les
métiers de la mer. La grande île de Célèbès, type de
Le
côte à grands lobes! comme la Chalcidique et le Péloponnèse, n'est pas seulement une des moins peuplées parmi les principales terres de l’Insulinde ; c'est également une terre où la vie maritime est aussi embryonnaire dans ses formes stables, comme la pêche côtière, que dans ses formes mobiles, comme le commerce et les relations par voie de mer. La Corse, dont la côte occidentale est si articulée, est habitée par des gens qui ne sont point desmarins*. En Ecosse, c'est précisément sur la partie du littoral où se trouvent les découpures les plus profondes, celles des lochs" marins aussi creusés que des fiords, et les îles les plus nombreuses, les Hébrides et l'archipel côtier de Skye, de Mull, d'Islay et de Jura. c'est-à-dire sur la côte ouest, du cap Wrath au Mull de Kintyre, qu'il y a le moins d'activité maritime : aucun port important, aucune grande ligne de navigalion, des côtes désertes, des détroits et des. golfes déserts.
Il semble donc que la vue générale indiquée par Ritter, non seulement ne suffit pas à expliquer tous les cas de condensation, mais ne peut réellement en expliquer aucun, puisque dans les cas de condensation cités, nous trouvons, à côté de l'articulation littorale, des caractères physiques et sociaux qui rendent compte mieux qu'elle de la formation des groupes maritimes.
L'insuffisance des idées de Ritter paraîtra plus nettement encore. si nous soumettons à une analyse serrée les types les mieux définis des côtes articulées. Ces types sont au nombre de deux : les rias et les fjords. L'obser-
2Pencr, t. IL, p. 583.
2 Exception faite pour les Bougi de Macassar. 3 Rarze, 4.
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vation nous apprendra comment se fait, dans l’un et dans l’autre, l'adaptation maritime.
S. Les rias. — On entend par rias de longues vallées marines avec un débouché fluvial en général médiocre ; elles existent sur un certain nombre de côtes rocheuses à formation hétérogène, et elles sont dues, croient les géologues, à un mouvement positif ou submersion partielle du continent, avec inondation marine des vallées préexistantes. Si les idées de Ritter sont exactes, rien ne vaut mieux que cette formation pour faire naître et développer les sociétés maritimes. Ces vallées marines, qui pénètrent à 20,40 et même 60 kilomètres dans l'intérieur des terres, donnent une très grande extension à la ligne des côtes et multiplient les points de contact ; elles constituent des rades de refuge de premier ordre, car elles ont presque toujours, au moins sur une assez grande longueur, une profondeur suffisante ; elles tracent même vers l'intérieur des chemins commodes. Rien ne leur manque, en apparence, pour devenir les œæcoumènes de populations maritimes : et cependant, dans la réalité, ces populations leur manquent.
Sur le pourtour de la péninsule bretonne, depuis le Trieux jusqu’à la rivière d'Auray. les rias sont fort nom=— breux. On peut en compter une quinzaine ; mais il n'y en a pas un seul où vive une nombreuse population de marins. Ni les pêcheurs d'Islande de Paimpol, ni les pêcheurs de sardine des baies d'Audierne et de Douarnenez, ni les thoniers de Groix, ni les pêcheurs de crustacés n'habitent à l’intérieur des rias, et le maigre commerce maritime qui se fait sur les côtes déserte de plus en plus quelques unes de ces vallées marines, comme celles de Lannion, de Morlaix, de Landerneau et de Quimper, où
« il venait autrefois. Il n’y a point de bateaux dans le ria,
… peu ou pas de pècheurs, pas de villages maritimes. S'il
- était possible de combler tous les débouchés des rias et de donner ua dessin très simple au pourtour côtier de la Bretagne, la vie maritime de la presqu'ile n’en serait ni altérée, ni diminuée.
En Corse, les rias si dentelés de la côte occidentale sont encore plus déserts que ceux de Bretagne, à l'exception du golfe d'Ajaccio, et « Ajaccio, dit Ratzel, doit sa position et sa prospérité non à son golfe, mais à la fertilité de ses environs ‘ ». Sur les rias comme à l’intérieur du pays, le Corse n'est pas un homme de la mer: c'est un montagnard. La mer corse est vide jusqu’au fond des baies les plus encaissées, et il semble que rien n'’attire les habitants du pays vers la vie et vers les métiers maritimes.
Sur les côtes de la Galice et des Asturies, où les rias sont nombreux, — c'est même de cés pays qu'est venu
- leur nom géographique, — les rivières marines ne sont peuplées que lorsqu'elles servent de débouché aux minerais espagnols, comme à Bilbao et à Santander, ou lorsqu'elles sont placées à la pointe extrême du continent, où se trouvent des ports-escales et des ports militaires (la Corogne et le Ferrol) ;: la vie maritime dépend, sur ces points, non de la structure de la côte, mais de sa position géographique sur la carte de l'Atlantique d'Europe.
Ainsi, le ria ne favorise nullement, par lui-même, l'éclosion des groupes maritimes; bien ‘plus, il semble qu'il la contrarie.