LIVRE VINGT-SIXIÈME
quelle ces douze degrés pourraient entrer, Frisi les trouve tous ou trop grands ou trop petits ; les erreurs qu*on serait obligé de supposer dans les mesures , pour les plier dans une ellipse régulière , dont le petit axe serait au grand conune 230 à 231 , s*élèvent à plus de 100 toises par degré, et même pour le degré de Hongrie à plus de 200.
» Le savant italien essaie encore de découvrir, par des combinaisons binaires et décimales multipliées , un terme moyen entre les divers aplatissements indiqués par les mesures ; mais comme il n*a pu faire précéder ces combinaisons par une critique sévère de Fexactitude de chaque mesure , nous ne citerons aucun de ses résultats; nous aimons mieux remarquer qu'eu choisissant parmi ses combinaisons binaires les six les plus propres à inspirer de la confiance, on trouve pour terme moyen un aplatissement presque identique avec celui que donnent et les observations du pendule et les dernières mesures françaises. Voici cette comparaison :
» La différence des axes ou la valeur absolue de Taplatissement étant prise pour unité, le premier degré, combiné avec le troisième, donne pour le grand axe de la terre 605 parties semblables; avec le quatrième, 363; avec le septième, 292,3; avec le neuvième, 290,4 ; avec le dixième, 307,4, et avec le onzième, 270. Donc, terme moyen de l'aplatissement 777.
» L'impossibilité reconnue de plier dans une courbe r^ulière les degrés mesurés fit naitre diverses opinions parmi les savants. On commença par condamner l'opération de M. de Maupertuis en Laponie comme peu sûre, soit à cause de la négligence qu'on y avait apportée, soit parce que l'arc mesuré avait trop peu d'étendue, soit enfin en considérant les incertitudes de ce savant lui-même sur les résultats de ses mesures ('). On eût dû juger avec la même rigueur la mesure du P. Liesgamg, exécutée avec des instruments fort inexacts , et dans laquelle il est aujourd'hui démontré (*) qu'il se trouve une confusion de deux étoiles éloignées de 9 degrés, et d'autres erreurs conf tantes de 10 à 12 secondes, répondant à 150
(') Il donne tu degré , dans sa Figure de la terre , &7,406, el dans les Elémenis de géographie, 57,438. — (») Zach, Correspondance astronomique, VIII , 507 et suiv.
toises; mesure qui par conséquent ne mérite, pas d'être prise en considération. On voit encore aiyourd'hui d'excellents géomètres îgno* lant ce résultat d'un examen critique des papiers du P| Liesganig« se donner la peine inutile de faire accorder l'irrégularité des degrés d'Autriche et de Hongrie avec la théorie générale (').
» Les mesures que l'on pouvait comparer avec sûreté n'embrassaient qu'une portion du globe, relativement peu étendue. Ni Frisi ni les autres savants qui ont écrit sur cette matière n'ont connu le degré mesuré en l'an 1702, à la Chine, sous la latitude de 40 degrés, par le P. Thomas, degré dont la valeur parait avoir été trouvée de 56,987 .«o» toises, ce qui , en supposant l'aplatissement de 777, différerait seulement de 23,983 toises en plus de la valeur présumée. Au surplus,1ïette mesure étant susceptible de plusieurs interprétations, il n'y a peut-être pas eu d'inconvénient à la négliger (=*).
» Quelques personnes ont été tentées de douter de la possibilité de mesurer un degré du méridien avec une exactitude parfaite. Les erreurs, inséparables de la nature des instruments employés alors , pouvaient s'élever à 3 ou 4 secondes pour l'arc céleste , ou 60 toises pour le degré terrestre (?). V attraction des montagv^ qui dérangeait le fil à plomb par lequel on détermine la verticale, excitait surtout les doutes les plus inquiétants. Cet effet de la gravitation, en devenant une preuve sensible de la théorie générale de Nev^n , pouvait déranger les mesures faites d'ailleurs avec le plus grand soin , puisqu'une déviation du fil vertical de lô secondes seulement aux deux extrémités de l'arc mesuré produirait une e^ reur de ôbO toises, c'est-à-dire d'une quantité plus grande que la différence présumée des deux degrés extrêmes sous l'équateur et sous le pôle. Or, Newton avait calculé cette attraction de 2 minutes pour une montagne haute de 3 milles anglais et large de 6. Ce calcul, il est vrai, a paru beaucoup trop fort. Par lei observations que Bouguer et La Condamlne
(•) Dubourguetf TraUé de navigation, pag. 28S, 308, etc. — (») JJallerstein , Observât, astronom. Pekini Sinarum facta», pag. 363. Vindob. 1768. Comp. Zachy Correspondance astronom., I, 948-251. y/»irf. , 859-594. — (i) D'Alemberi, dans l'Encyclor pédie , au mot Figure de ta terre. Bouger, Figure àê la terre sect. I, $4^, etc.
GEOGRAPHIE MATHEMATIQUE
firent avec gnmd soin en t737 au Pérou, près de la montagne de Chimborazo, le fil à plomb était détourné de 7 secondes ^ par la force attractive de cette montagne , qui , d'après la théorie de Nev^ton, aurait dû avoir un effet treize fois plus grand ; la nature des roches volcaniques de cette montagne rend Fexpé^ rience incertaine ('). On a éprouvé de semblables effets dans les Pvrénées, dans les Alpes, dans r Apennin et eu Ecosse, ou M, Moikelyne a répété ces observations avec une précision extrême, et a trouvé un résultat plus appro* chant de la théorie de Newton (^), Il est très possible que cette attraction ait pu influer sur la mesure de Lacaille, puisque cet astronome, d'ailleurs savant, nefit aucune expérience pour déterminer l*effet des montagnes de 1* Afrique australe sur le fil ^ plomb dont il se servait.
n Enûn, uneidéesimple et décisive vint s'offrir à quelques esprits supérieurs que fatiguait l'interminable dispute sur l'aplatissement du globe. On pensa que la courbure du sphéroïde terrestre pourrait bien être sujette à quelques légères irrégularités. Pourquoi la nature, qui n'aime point les figures géométriques, auraitelle fait de la terre un ellipsoïde exactement régulier? C'est Buffon qui , un des premiers, a pressé cette opinion (')• La Condamine sem-ble y être assez favorable (*) , et Maupertuis , qui l'avait d'abord hautement rejetée, finit par trouver la chose douteuse ^^j. Laeaille, dont la mesth^ ne s'accordait avec aucune autre, peu» cha naturellement pour une explication qui Justifiait son travail. Cependant la plupart de« savants repoussèrent encore cette opinion, fliiblement soutenue par ceux qui l'avaient avancée.
n Une tentative plus sérieuse, pour maintenir l'ellipsoïde régulier, resta inconnue aux sa^ vautsfirançais; c'était celle que fit Kliigely géomètre allemand, pour démontrer que tous les degr^ mesurés d'une manière authentique, même celui de Lacaille, pouvaient entrer dans une ellipse régulière, pourvu seulement qu'on supposât une petite différence entre le petit «j?e/>rfmi7t/'de l'ellipsoïde terrestre l^p,fig. 17, et Vaxe actuel de rotation nifj d'où il résulte-
(•) Bouguer, Figure de la terre, pag. 389. — p) Philosophical Transacllons, 1775, pag. 500. •— (3) Uisioire naturelle , lom. 1, pag. 165. — (*) Rapport sur Us mesures du Pérou, p. 262. —(5) Lettres physi quts.
rait , par exemple, que le cap de Bonne-Espérance a pu se trouver originairement à une moindre distance du pôle sud, où, pour parler plus précisément, que l'extrémité australe du petit axe de l'ellipsoïde peut être en-deçà de l'extrémité australe de l'axe de rotation par rapport à réquateur. Donc le degré austral a 6« quoique plus éloigné du pôle de rotation ir que le degré boréal c c^ ne l'est du pôle n, setrou-» verait néanmoins dans la même situation par rapportau véritable petit axe de l'ellipsoïde Vp, et aurait par conséquent la même valeur absolue, malgré la différence de latitude ['J. On sent tous les bouleversements qu'entraînerait cette hypothèse si elle était admise ; on voit que le grand axe du globe ne se trouverait plus exactement dans le plan de l'équateur; on se demande surtout s'il est possible, d'après les lois de l'hydrostatique, que l'ellipsoïde terrestre fasse sa révolution autour d'un axe différent de son petit axe réel ? Mais quelles que soient les objections qu'on puisse faire à Klûgel , son hypothèse paraît si ingénieuse, et serait si féconde en résultats intéressants pour la géographie physique , que nous avons cru devoir en donner une idée.
» Telles étaient les incertitudes des géomètres et des astronomes sur la figure de la terre, lorsqu'un projet politique donna occasion à une nouvelle mesure de l'arc du méridien qui traverse la France en passant par la capitale, La Convention nationale avait ordonné la fixation d'un système de poids et de mesures uniforme et stable. Les savants proposèrent de prendre la base de ce système dans la nature elle-même, et de regarder comme umV^j^rtmitix>e du mètre la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre, c'est-à-dire de l'espace de l'équateur au pôle. Une métrologie fondée sur une telle base, disait-on, appartiens dra à toutes les nations^ à tous les siècles. Mais comment connaître précisément la longueur d'un quart du méridien? Oii pouvait la conclure des mesures anciennes; mais, d'un côté, elles se contredisaient; de l'autre, on crut donner plus d'authenticité au nouveau système métrologique en l'appuyant sur des opérations conduites avec une précision Jusqu'alors inconnue et dirigées par les astronomes les plus habiles. Delambre et Méchain
(<] Klûgel, Dimensions de la terre, etc., dans les Collections astronomiques de Berlin , III, 164-169.