‹ Géographie universelle (volume 2)Chapitre 12 sur 229 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ces d'Hérodote trop à l'ouest du Fezzan, et surtout de lui attribuer des Dotions sur les carrières de sel de Tagaza , au nord-est de Tembouctou ; son Atlas semble être une montagne isolée dans le désert.

» On vante encore assez légèreupent les prétendues connaissances d'Hérodote sur le Niger ; mais comment y croire qudnd on Ventend luimême dire: «Au sud du plateau sablonneux » que je viens de décrire, la Libye ne présente »que des déserts sans eau, sans humidité et » sans végétation »? H est vrai qu'il cite , d'après Etéarque, roi des Ammoniens, une course dans l'intérieur de l'Afrique, entreprise par cinq jeunes Nasamons(*). « Ces voyageurs, n envoyés par leurs compagnons, avec une » bonne provision d'eau et de vivres, parcou- » rurent d'abord des pays habités , puis ils ar- » rivèrent dans une contrée remplie dé bêtes n féroces. De là, continuant leur route à l'ouest, n à travers les déserts , et après avoir marché » long-temps dans un pays très sablonneux , » ils trouvèrent une plaine où il y avait des n arbres; s'en étant approchés, ils mangèrent » des fruits que ces arbres portaient ; tandis «•qu'ils ea mangeaient, de petits hommes, » d'une taille au-dessous de la moyenne, fon- » dirent sur ea% et les emmenèrent par force : M les Nasamons n'entendaient pas leur langue, » et ces petits hommes n'entendaient rien à » celle des Nasamons. On les conduisit par des » lieux marécageux ; après les avou* traversés, M ils arrivèrent à une ville dont tous les habl- » tants étaient noirs. Une grande rivière, dans » laquelle il y avait des crocodiles , coulait le » long de cette ville de l'ouest à l'est. » Mais Hérodote ne cite ce voyage que pour prouver que le Nil vient de rouest(^). Malgré cette application systématique, qui doit jeter du doute sur la réalité du voyage, Beunell prononce que les plus grandes probabilités se réunissent pour » lui faire retrouver le Fezzan dans cette contrée inhabitée, et le grand désert de sable dans ces pays sablonneux que traversèrent les Nasamons; enfin, daas le grand fleuve rempli de crocodiles, il voit le Niger, qui court à l'ouest du grand désert, et s'approdie d'environ trentecinq journées de caravane des frontières de Fezzan ; même il lui paraît certain, ainsi qu'à M. Larcher, que cette grande ville, arrosée par ce grand Qeuve courant de l'est à l'ouest, n'est (•) Hirod. Il, 35. — {») IWd. 33.

autre chose que Tembauctou, baignée en effet par le Niger ou le Nil des Nègres ('). C'est aller bien loin; si la vague et insignifiante relation des Nasamons doit même s'appliquer au Niger plutôt qu'au Gir ou au fleuve de Garama (ce que nous n'osons affirmer], il est du moins impossible de penser à la ville de Tembouctou, séparée du pays des Nasamons par tant de déserts, de fleuves et de montagnes.

» Peut-être se fait-on encore une trop haute idée de l'étendue des renseignements qu'Héh>dote a eus sur lé Nil au-dessus de l'Egypte. « Le pays, dit-il ('), au-dessus d'Eléphantine, est élevé: en remontant le fleuve, on attache de chaque côté du bateau une corde comme on en attache aux bœufs , et on le tire de la sorte. Si le câble se casse, le bateau est emporté par la force du courant. Ce passage exige quatre jours de navigation. Le Nil y est tortueux comme le Méandre , et il y faut naviguer de cette manière pendant 12 schènes (720 stades ou environ 30 lieues marines). Vous arrivez ensuite à une plaine fort unie où il y a une fie formée par les eaux du Nil ; elle s'appelle Tachompso ('). Les Ethiopiens occupent une moitié de cette lie et les Egyptiens l'autre. Attenant l'Ile est un grand lac sur les bords duquel habitent les Ethiopiens nomades. Quand vous l'avez traversé, vous rentrez dans le Nil qui s'y jette; de là, quittant le bateau, vous faites quarante jours de chemin le long du fleuve, car, dans tout cet espace, le Nil est plein de gros rocs pointus qui rendent la navigation impraticable. Après avoir fait ce chemin en quarante jours de marche, vous vous rembarquez dans un autre bateau où vous naviguez dou/e jours, puis vous arrivez à une grande ville appelée Méroé : on dit qu'elle est la capitale du reste des Ethiopiens. De cette ville vous atteignez le pays des Autotnoles en autant de jours de navigation que vous en avez mis à venir d'Eléphantine à la métropole des Ethiopiens* Ces Automoles s'appellent uéwnacA, c'est-à-dire à la gauche du roi. Ils descendent de 240,000 Egyptiens, tous gens de guerre, qui passèrent du (Àté des Ethiopiens sous le règne d#Psammétique et abandonnèrent les garnisons où on les avait placés. Les Automoles ou fugitifs ,

(') Rennell , Geogr. of Herod. 432.— (») Uérod. U , 29 sqq.

(^) C'est-i-dire Ue des Crocodiles. Etienne de Bysance là nomme Tackcmpto ou Tachomipso. J. H.

HISTOIBE DE LA GÉOGRAPHIE

étant arrîTés en Ethiopie, se donnèrent an roi. Ce prince les en recompensa en leur accordant le pays de quelques Ethiopiens qui étaient ses ennemis , et qu'il leur ordonna de chasser. Depuis que les Egyptiens se sont établis dans ce pays, les Ethiopiens se civilisèrent en adoptant les mœurs égyptiennes. »

» Le cours du Nil est donc connu pendant quatre mois de chemin qu*on fait en partie par eau et çn partie par terre, sans y comprendre le cours de ce fleuve en Egypte.

» En effet, continue Hérodote, si Ton compte » exactement, on trouve qu*il faut précisément » quatre mois pour se rendre du pays d*Élé- » phantine au pays des Automoles. Il est cer- » tain que le Nil vient de l'ouest, mais on ne » peut rien assurer sur ce qu*il est au-delà du » pays des Automoles, les chaleurs excessives » rendant ce pays désert et inhabité. »

» Le seul résultat positif de ce passage, c'est qu'Hérodote connaissait le vrai Nil , le Bahr^ el-Abiad, qui vient du sud-ouest. Mais les distances, indiquées vaguement par journées de marche et de navigation , peuvent admettre les interprétations lès plus discordantes. Cependant, si Ton pouvait parvenir à flxer la position de Méroé, on connaîtrait à peu près celle de laTerre des Exilés ondes Égyptiens fugitifs, limite de la géc^aphie d'Hérodote et de toute la géographie ancienne. Or, nous avons sur ce point quelques données positives. Eratosthène, en nous décrivant le cours de VAstaboras, aujourd'hui Atbarah ouTacazzé,etde ïAstapus, qui est le fleuve Bleu ou le Nil d'Abyssinie,dit que ces deux rivières se jettent dans le grand Nil, et forment l'ile de Méroé (*). Agatharchide parle dans le même sens (^j. Diodore f*) fixe même la longueur de cette île à 3,000 stades, et sa largeur à 1,000. Tous ces indices conviennent à cette espèce d'Ile que renferment le Tacazzé et le fleuve Bleu. Sur cette île, EratosHiène place la ville de Méroé à 10,000 stades au midi d'Alexandrie (^j ; Strabon la porte à 5,000 stades au sud du tropique (^), ce qui revient à environ 16 degrésTi, et ne diffère que très peu des indications de Ptolémée. Elle était, selon les uns [^), à 700 stades , et , selon les autres, à 70 milles romains (^), au-delà du con-

(•) Eralost, ap. Strab, XVIÏ , 752 (édit. 16Î0). — (») Hudson, Geogr. min. I, 37.— (3) Diod, Sic, I, Î9. V^rcchel. — (4) Eraiosi, ap. Strab, 1 , 62. Piin. VI. 3S. — (5) Strab, II , 114. — (6) Eratost, ap. $(rab. 1234 , alra.—n P«n. 1.2.

fluent de FAstaboras avec le grand Nil. Toutes ces mesiures se concilient assez avec le témoignage d'un voyageur moderne qui vit, au nord de Chandi , en Nubie (*) , de magnifiques ruines vis-à-vis l'île de Kourkos, qui parait correspondre à celle de Tadu , où était, selon Pline, le port de Méroé p).

(•) Bruce , IV, 541 ( trad. de Leipz.) Comp. <t Aitville , Géog. anc. abrég. III , 50. Ludolf, Comment. 88 sqq.

(^) M. Frédéric Cailliaud, dans son Voyage à Mé» roi y au fleuve Blanc, au-delà de Fazoql dans le royaume de Senndr , à Syouah et dans les cinq attires Oasis, fait dans tes années 1819, 1820, 1821 et 1822 , a vérifié et reconnu la position de l'ile et de la Yille de Méroé. Strabon , ainsi que le fait remarquer M. F. Cailliaud , dit que le soleil est vertical à Méroé quarante-cinq Jours avant le solstice d'été : ce qui place cette ville par la latitude de IC» 44'; Ptolémée, d'après une observation semblable, assigne A sa position le 1C« degré 2G' ; c'est celle que M. F. Cailliaud a reconnue pour El'/kfeçaourât, Cependant il est probable que plusieurs lieui assez rapprochés ont été confondus par les anciens avec la capitale de l'Ile : ainsi M. F. Cailliaud regarde El-Marouk comme étant sur l'emplacement de la ville même de Méroé. La ressemblance qui existe enlre ces deux noms ; les ruines que l'on y remarque encore et qui seraient sans doute plus considérables si Méroé n'avait pas été bâUe en briques cuites , matériaux trop fragiles pour résister a l'action du temps et surtout de l'humidité qui régne dans cette partie de la Nubie, confirment son opinion. Danqueleyh et Assour Qflxtni aussi des ruines importantes. Réunis à El-Marouk, ces lieux, aujourd'hui éloignés de quelques centaines de pas l'un de l'autre, formaient une partie de la ville de Méroé. La latitude d'Assour est de 16<> 5G'. Voilà donc, grâce à M. F. Cailliaud , la position de Méroé exactement fixée.

M. F. Cailliaud pense que El-MeçaourAt estévidem* ment le lieu où les prêtres initiaient déjeunes adeptes à la connaissance des dogmes religieux et des sciences dont ils étaient dépositaires. « Sa position, dit-il , entre deux villes importantes, celle de Méroé À 18 lieues au nord, et celle qui existait où sont lea ruines de. Naga, à 5 lieues au sud, indique des communications habituelles avec ces lieux peu éloignés. »

La province actuelle d'Atbarah , enclavée entre U rivière de ce nom vers l'orient, le Nil , le fleuve Bleu et le Rabad à l'occident , forme évidemment l'ancienne ile de Méroé. « Long-temps, dit M. F. CaUliaud, on regarda comme des rêveries les détails laissés par les anciens auteurs sur les ressources de l'empire de Méroé. On y trouvait, disent-ils, des mines d'or, de cuivre, de fer, et diverses espèces de pierres précieuses ; de l'ébène et d'antres bois estimés. La ville de Méroé , composée d'un petit nombre d'édifices, renfermait un célèbre temple d'Amroon ; de nombreux sanctuaires étaient répandus sur toute l'ile. Dans le temps de sa b-plendeur. sous la domination des Ethiopiens, ce royaume pouvait lutter contre les plus puIssanU États; aussi avait-il envahi TÊgypte. U pouTait meUre sur pi«d 250,000

LIVBE TROISIÈME.

» Si donc cette fameuse caj^tale de l'Ethiopie était située où nous venons de la chercher, la terre des Egyptiens fugitifs, n'étant pas plus éloignée de Méroé que celle-ci ne Tétait des cataractes, ne saurait être reculée plus au midi qu'au onzième degré de latitude tout au plus; c'est aussi là qu'Eratosthène la place (•) ; et précisément dans cette même contrée, les relations modernes nous ont fait connaître un peuple qui observe la circoncision , se livre à des pratiques superstitieuses , parle un langage inconnu, se nomme les Exilés^ et pourrait fort bien être le reste d'une colonie égyptienne , malgré le nom de Juifs qu'on lui a imposé p). Plus au sud-ouest, nous ne connaissons le cours du Nil que par de vagues rapports. Ainsi, les notions d'Hérodote sur le Nil atteignent, mais ne dépassent point, quoi qu'on en ait dit, celles de notre siècle.

» Il serait absurde de vouloir fixer la demeure des Ethiopiens JUacrobiens, contre lesquejs Cambyse entreprit une expédition infructueuse. Seulement, puisque ces peuples nous sont représentés comme habitants d'un pays extrêmement abondant en or, doués d'une constitution athlétique et menant une très longue vie p), et que leur pays doit être aux extrémités de la terre, sans cependant pouvoir être plus au midi que l'Arabie , la contrée la plus méridionale d'Hérodote , il semble qu'à l'instar d'un géographe ancien (*), et en dépit des commentateurs modernes, il faudrait les chercher, non dans l'est, mais dans l'ouest de l'Afrique, parmi les véritables Nègres; à moins qu'on n'aime mieux , avec nous , regarder tous les détails de ce conte , les chaînes d'or des

hommes ; on y comptait quatre cent miUe artisans ou ouvriers; quarante-cinq rois y régnèrent; la souveraineté était surtout dévolue aux femmes ; en eflTet, du temps d'Auguste, TEtbiopie était gouvernée par une reine; et, à l'époque où les envoyé» de Néron y arrivèrent, une princesse Candace y tenait les rênes du gouvernement. Aujourd'hui cette lie fameuse n'est plus habitée que par quelques tribus d'Arabes, qui y cultivent du dourah , élèvent des chameaux , du bétail , de nombreux troupeaux de moutons : la majeure partie de sa surface est devenue le repaire des animaux sauvages ; et ces vastes débris d'édifices, qu'on y voit amoncelés de loin à loin, semblent avoir été épargnés par la main du temps pour rappeler aux nations que la puissance et la splendeur ne les mettent point i l'abri de ses coupç. » J. H.

(») GossèUin, Géogr. anal. Tab. ï.— (») JMdolf, Hlst. iEthiop. in, U. Bruce, I, 528.— (3) Hérod. m, 17, 21, 23 , ^, iih. — (4) Dion. Perieg, 558.

prisonniers , la table du soleil et les tombeaux de cristal, comme des traditions poétiques et populaires.

n II ne nous reste, pour compléter cet aperçu de la géographie d'Hérodote , qu'à considérer la relation qu'il donne d'un Voyage autour de V Afrique. « Lorsque, dit-il (*), Nécos, roi » d'Egypte , eut achevé de faire creuser le ca- » nal qui conduit les eaux du Nil au golfe Ara-

• bique , il lit partir des Phéniciens sur des » vaisseaux, avec ordre de rentrer, à leur ren tour, par les Colonnes d'Hercule dans la mer

• septentrionale , et de revenir de cette mat nièreen Egypte. Les Phéniciens s'étant donc » embarqués sur la mer Erythrée, naviguè- » rent dans la mer Australe. Quand l'automne » était venu, ils abordaient dans l'endroit de 0 la Libye près duquel ils se trouvaient, et sen maient du blé> Ils attendaient ensuite le » temps de la moisson, et, après la récolte^ ils » se remettaient en mer. Ayaijt ainsi voyagé » deux ans , la troisième année ils doublèrent » les Colonnes d'Hercule , et revinrent en » Egypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, qu'en D faisant voile autour de la Libye , ils avaient

• eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me pa- » raît nullement croyable, mais peut-être le » paraîtra-t-il à d'autres. C'est ainsi que la 9 Libye a été connue pour la première fois. •

» Ceux qui soutiennent la réalité de cette première circumnavigation de l'Afrique {^) commencent par observer qu'Hérodote n'ayant pas eu connaissance de la grande étendue de l'Afrique vers le sud , et la croyant terminée parallèlement à l'Arabie , n'a pu imaginer ni la longue durée qu'il attribue au voyage des Phéniciens, ni la circonstance remarquable de la position où ces navigateurs durent se trouver à l'égard du soleil, dès qu'ils eurent passé la ligne équinoxiale ; circonstance , disent-ils , qui prouve d'autant plus en faveur de la tradition, qu'elle a paru peu croyable à l'historien même qui la rapporte. Ils citent ensuite, mais très mal à propos, tous les passages dans lesquels les anciens , persuadés que l'Afrique se terminait au nord de la zone torride et inaccessible, ont énoncé l'opinion qu'on pouvait en faire le tour.

(•) Hérod. IV, 42. — (•) Knœfs, Dissert, de navig, Phœnic. Gottinrjue, 1804. RenneU, Larcher , Uuet, . Pluclie , etc.

HIS rOIRE DE 14

• Des savants plus judicieux (') ont répondu gue Fespace de temps assigné à ce voyage est évidemment trop court pour qu'il ait pu avoir été réellement exécuté ; Scyllax ayant mis trente mois pour aller des embouchures de Tlndus, quoiqu'il ne s'arrêtât nulle part [^) , et Martin Behaim ayant mis dix-neuf mois pour arriver de Lisbonne aux environs du cap de Bonne- Espérance pj, bien que le chemin fût déjà frayé par d'autres navigateurs, et bien qu'on possédât alors des instruments et des navires supérieurs à ceux des anciens. En outre, si les Phéniciens avaient semé et récolté des blés sur les

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c6tes australes de f Afrique, ils auraient dû remarquer la marche des saisons, qui , dans l'hémisphère austral , est opposée à celle de nos climats (*); un phénomène aussi nouveau n'aurait pu échapper à leur attention. Ce qui surtout nous porte à rejeter le voyage des Phéniciens, ou du moins à n'y voir qu'une ancienne tradition dénaturée, c'est que les auteurs anciens , en discutant , et même en s'efforçant de prouver systématiquement la possibilité d'une navigation autour de l'Afrique, n'ont jamais admis comme preuve cette relation d'Hérodote (2).»

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