LIVRE TRENTIÈME
Balte de U Théorie de U Géographie. — Continuation et fin de la Théorie det Cartes géogrtphiqaes. — Da cboii et de la réunion des détails.
« En vain la géométrie nous aurait-elle enseigné tant et de si ingénieuses méthodes de tracer les cartes d'une manière conforme aux besoins de la géographie , si nous n'avions à insérer dans ces tableaux du globe que des Images incomplètes des diverses contrées. Toutes nos projections ne seraient alors que ce que sont les règles de la perspective pour un peintre d'enseignes. C'est la nouveauté, l'exactitude et la richesse des détails qui font distinguer une carie savante de ces informes esquisses , dont l'avidité confie la fabrication à l'ignorance. 11 faut donc, pour composer une bonne carte, savoir choisir et réunir les détails qui doivent en faire le mérite.
» Le premier objet des méditations du géographe dessinateur est de déterminer le genre et le but de sa carte. Est-elle générale y embrasse-t-elle une vaste portion dii monde, il choisit un grand format, et emploie une projection qui altère peu les configurations comme les diverses projections coniques modifiées. Veut-il construire une mappemonde destinée à des études de géographie astronomique, il se sert de la projection stéréographique horizontale. Sa mappemonde doit-elle s'appliquer à la géographie physique, il préfère de la développer sur un seul méridien, en mettant le nouveau continent à droite pour ne pas interrompre l'enchaînement des continents. Dans les cartes êpédaUi où l'on retrace un empire ou une pro- >1nce, le choix de la prcjectioD parait plus in-
différent, parce que les défauts de toutes les méthodes s'affaiblissent quand la carte n'embrasse qu'une petite portion de la surface du globe; cependant il y a des avantages et des inconvénients qui découlent de la nature des projections, et que nous avons indiqués dans le Livre précédent; il y a aussi telle pmjectkm qui, par rapport au format, oblige le géographe à faire entrer dans sa carte plus de pays étaraogers à son objet principal que telle autre: or, il est essentiel d'éviter ces projections , parce qu'elles diminuent Y échelle de la carte, c'està-dire la proportion entre l'image et l'objet représenté. Les marins qui pointent leur route sur les cartes, disent, au lieu de grande et petite échelle , grand et petit point, expression qui ne s'applique proprement qu'aux cartes réduites.
» L'impossibilité defaireentrersurunecarte, même de très grande dimension, tous les détails relatifs à la topographie, nécessite un choix parmi ces détails, choix qu'il est impossible d*assujettir à des règles générales. Telle carte est destinée à faire connaître les limites politiques des États et la circonscription des provinces avec leurs chefs-lieux; telle autre est consacrée à retracer les chaînes des montagnes et l'embranchement des rivières : ces deux classes admettent encore des subdivisions. Une carte militaire n'est au fond qu'une ix^)0graphie parfaite et détaillée ; le guerrier doit y trouver chaque route sur laquelle il peut avan-
GÉOGRAPHIE MATHEMATIQUE
cer^ soit muni de son artillerie, soit à pied et armé seulement de son fusil; chaque gué qui lui permet de franchir une rivière, chaque défilé par lequel il peut tourner la position d'un ennemi moins instruit ou moins vigilant ; en un mot, ces cartes doivent lui présenter toutes les localités qui peuvent influer sur ses opérations : aussi le nombre des bonnes cartes militaires est-il très circonscrit. C'est en grande partie à Texcellencede celles qu'a fournies le Dépôt de la guerre que les armées françaises doivent leurs succès. Un savant géomètre, très versé dans l'art de la guerre (*), avait fait une liste des généraux français , dans laquelle il appréciait leurs talents ; on y lisait souvent à côté des noms les plus illustres cette note : // connais bien sa carte. L'importance des études géographiques pour les chefs d'armée avait déjà été sentie par les anciens, et les Romains n'ignoraient point que « les localités influaient » souvent plus sur le succès que la bravoure » et le nombre p). »
»Les autres états de la société ont également besoin de cartes spécialement consacrées à un but particulier; celles des eaux et forêts, par exemple, devraient toiyours servir de fanal à une sage administration, et sous ce rapport , le^ Étots d'Allemagne ont jusqu'ici eu des avantages sur la France. Ce que la carte militaire est pour les terres, les cartes nantir^ gtief le sont pour les mers; elles Intéressent même le géographe-physicien en ce qu'elles représentent, quoique bien imparfaitement, les inégalités du fond de ces bassins couverts d'eau qui occupent une si vaste portion du globe. Les rochers, les brisants, les bancs de sable, dont la mer est parsemée, sont des mon* tagnes et des collines sous-marlnes, et leur connaissance complète Jetterait un grand Jour sur la géographie des montagnes terrestres. Malheureusement, la nature semble nous interdire l'espoir d'achever Jamais cette partie de la géographie. « Les navigateurs, dit un » célèbre marin P), ne peuvent répondre que s des routes qu'ils ont faites ou des sondes * qu'ils ont prises, et il est possible qu'avec N de belles mers ils aient passé à côté des ». bancs ou des battures qui ne brisaient point » (c'est-à-dire doot l'écume des flots brisés ne
(') M. Carnot. Comp. Zach, Corrcsp. aslronom., I,i20. — (') Veget., Re inilit. III, c. 20. — (3) La -Péroiwc, Voyage, II, ch. V. pag. 64.
» trahissait point l'existence). » Les cartes de rivières offrent en détail toutes les branches d'un fleuve et touteâ les circonstances de son cours; elles sont comprises avec les cartes nautiques sous l'appellation générale d'hydrogra-^ phiqueê,
» Il y a encore des cartes de botanique , de minéralogie , de géologie , de zoologie même , dont le but est de montrer la distribution géogi-aphique des productions de la nature (*) ; il y en a que leurs auteurs décorent du nom d'historiqties^ et qui doivent montrer les migrations des peuples et les changements de souveraineté P) ; enfin il y a peu d'objets dont on n'ait tenté de réduire les rapports de localité en forme de cartes. Mais la composition de ces sortes de tables ne saurait être soumise à d'autres règles constantes que celles qui résultent des sciences étrangères à la géographie.
» Toutes les cartes ne peuvent pas être destinées à faire avancer les connaissances par la publication de détails nouveaux ou plus exacts que ceux des cartes précédentes. L'instruction publique réclame des cartes élé*mentaires , dont le mérite consiste à rendre d'une manière fidèle et complète les vérités déjà connues, et dans lesquelles il serait à désirer qu'on adoptât un système de gravure moins élégant et moins dispendieux que celui qu'exige le goût raffiné du public français. L'essentiel, dans un atlas élémentaire, ce n'est pas d'étaler en grand format des cartes très complètes et d'une exactitude minutieuse ; c'est plutôt d'offrir, dans une série de petites cartes très nombreuses , l'ensemble des principes de la science. Les fraudes scandaleuses dont le public français a été la dupe dans ce genre forment un chapitre trop honteux de l'histoire de la géographie pour qu'il soit digne de notre plume de le retracer.
n Après avoir mûrement réfléchi sur le but qu'il se propose, le géographe -dessfjiateur s'occupe de la réunion des détails qui doivent remplir sa carte.
» Ici les bonnes observations astronomiques tiennent, sans contredit, le premier rang; mais qu'il est difficile de Juger si une observation est bonne 1 Combien de changements mal à propos introduits dans la géographie par l'em-
(•) Riiier, Cartes physiques derEurope.—(«) U Atlas hinorique, par M. Krusêf en allemand, est le meillear ouvrage dans ce genre.