LIVRE TRENTE-HUmÈME
la zone tempérée, et iséme (c'est l'opinion de M. Cuvler relativement aux pachydennes à poils épais) à des régions plus boréales. Or, si dans une des dernières révolutions qu'a éprouvées la surface de notre planète, par exemple dans le soulèvement d'une chaîne de montagnes très récente, pendant l'été sibérien, des éléphants à mâchoire inférieure plus obtuse, à dents mâchelières plus étroitement et moins sinueusement rubanées ; si des rliinocéros à deux cornes, très différents de ceux de Sumatra et d'AlHque , ont couru vers les bords du Yilhoui et vers l'embouchure de la Lena, leurs cadavres y ont trouvé, dans toutes les saisons, à la profondeur de quelques pieds, d'épaisses couches à^ terre congelée, capables de les garantir de la putréfaction. De légères secousses, des crevassements du sol, des changements dans l'état de la surface bien moins importants que ceux qui ont eu lieu encore de nos Jours sur le plateau de Quito ou dans rarchipel des Grandes-Indes, peuvent avoir causé cette conservation des parties musculaires ou ligamenteuses d'éléphants et de rhinocéros. La supposition d'un refroidissement subit du globe ne me parait par conséquent aucunement nécessaire. Il ne faut pas oublier que le tigre royal, que nous sommes accoutumés à appeler un animal de la zone torride, vit encore aujourd'hui en Asie depuis l'extrémité de l'Hindoustan jusqu'au Tarbagatal au hant Irtyche et aux steppes des Kir^z, sur une étendue de 40 degrés en latitude, et que de temps en temps, en été, il fiait des incursions cent lieues plus au nord. Des individus de cette race qui arriveraient dans le nord-est de la Sibérie , Jusqu'au parallèle de 62* et 65*, pourraient par l'effet des éboulements, ou sous d'autres circonstances peu extraordinaires, offrir, dans l'état actuel des climats asiatiques, des phénomènes de conservation très semblables à ceux du mammouth de M. Adams et des rhinocéros du Yilhoui. J'ai cru devoir soumettre aux naturalistes et aux géologues ces considérations sur la température habituelle du sol dans le nord de TAsie, et sur la distribution géographique d'une même espèce de grands carnassiers (le tigre royal) depuis la zone équatoriale jusqu'à la latitude du nord de l'Allemagne. On ne confondra pas, j'ose m'en flatter, ce qui est du domaine des hypothèses probables et ce qui
appartient aux éléments numériques de la climatologie susceptibles de précision et d'un haut degré de certitude (•). »
Il en est du moêtodanie comme du mammouth; la patrie du premier est principalement l'Amérique , comme celle du second est l'Asie. Rival de l'éléphant par sa taille ^«emblable à lui par sa trompe et par ses longuet défenses, le mastodonte en différait par la forme de ses dents, qui, au lieu d'être plates, sont mamelonnées ou tuberculeuses. C'est sur le lirritoire des États-Unis qn» cet «nimal M d'abord découvert; mais depuis que la fbrme caractéristique de ses dents est bien connue , le nombre de ses espèces s'élève à six qui ont habité diverses contrées de la teiVb. C'est à Tune des plus petites qu'appartiennent quelques ossements très bien conservés qui ont été découverts depuis peu, avec d'autres it^ ments, aux environs d'issoire, dan» une localité que nous avons eu occasion d'examiner, et qui est couverte d'environ trois cents pieds de produits volcaniques.
Dans les terrains d'alluvion qui renferment la plupart des grands animaux fossiles dont nous venons de parler, on tfOuve plusieurs espèces d'hippopotames , d'ours , d*hytoes et de cerfs, dont quelques une^ é^ent d'une taille gigantesque en comparaison de cell^ qui existent ; enfin de divers bœufs et de chevanx, tous plus ou moins différents de la plupart de ces animaux vivants.
Leur destruction semble avoir été, dans nos régions tempérées, le résultatde plusieurs inondations produites non par des pluies tomblablés à celles du déluge de la Genèse, mais par la rupture de certains lacs qui, placés sur des plateaux élevés , formèrent plusieurs déloges partiels, en répandant leurs eaux sur des terrains situés au dessous d'eux. C*est à la même cause, provoquée peut-être aussi par le soulèvement de certaines montagnes, qu'il fliut al* tribuer ces dépôts argileux, si riches en ossements, qu'ils ont reçu le nom de brècèes osseuses, et qui remplissent les fentes de certains rochers calcaires situés sur lesJ(K>rds de la Méditerranée. Les ossements que Ton ti^uve dans ces brèches appartiennent à des ruminants , à des lapins, à ùé& campagnols, à des bœufs et à d'autres animaux qui diffèrent
(<) Humboldi: FragmenU de géologie et de cUnisr tologfe sftiatiquef «
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
si peu de ceux de noi Jours, quoiqu'ils parais- ^ sent avoir appartenu à des climats différents , qu'ils semblent avoir été compris dans l'une des dernières inondations qui ont sillonné la surface de Wterre.
Les mêmes inondations qui ont rassemblé dans les terrains d'alluvion les ossements des divers animaux que nous venons de nommer, semblent avoir entraîné dans la plupart des eavemis naturelles les carnassiers et les her* bivores qu'on y a reconnus (M* La disposition des différentes cavités qui constituent ces cavernes ne permet point de supposer que les herbivores y aient été entraînés par des carnassiers qui en disaient leur demeure, puisque les plus remarquables de ces cavernes, telles que celles du Harz, celles de la Bavière, celles que l'on connaît sur le revers des Alpes , le long de la route de 'Layl)ach à Trieste , sont formées de diverses cavités qui communiquent des unes aux autres par des puits et des galeries placés à des niveaux très différents ; et que les premières comme les dernières des grottes qui composent une même caverne sont presque également remplies d'ossements. Cependant quelques unes paraissent avoir servi de repaire aux carnassiers dont on y trouve les débris; celle de Kirkdale, en Angleterre, et celle de Lunel-Vieil, près de Montpellier, semblent avoir été de ce nombre. Dans l'une et dans l'autre, le nombre des os de ruminants est beaucoup plus considérable que celui des carnassiers ; de plus, ils présentent les traces des coups de dent de ces animaux, et, bien que les dernières inondations aient pu y entraîner nafrand nombre d'autres ossements, elles paraissent bien avoir dû servir d'asile à la plupart des carnivores dont on y reconuftit les dé-
(') On n'est point d*accofd sur l'origine de ces cv vernest les uns n'y voient que le résultat d'une désagrégation naturelle qui s'opère dans certains calcaires des terrains de sédiments moyens et supra^inférieurs; d'autres veulent qu'elles aient été cr^sées par des eaui souterraine Mais comment ces eaux auraientelles pu se rassembler dans les entrailles de la terre, si elles n'y avaient pas trouvé des cavités déjà toutes formées? Ëniin on a supposé avec plus de raison que ces excavations si vastes, ou qui n'ont quelquefois qu'une étroite ouverture, avalent pu être formées par l'action de cei tains gaz sur la matière de * la rocbe encore molle , et qui , cbercbant à se dégager à rpxléricur, ont éleuiiu dans dilTérenls sens ces cavités jusqu'à ce qu'ils aient pu trouver une issue sn se frayant un passage, J. H.
bris. Dans la cavarne df^Kirkdale, les carnassiers sont des tigres, mais principalement des hyènes ; on y a remarqué aussi des os de renards et de belettes mêlés à un grand nombre de débris d'éléphants, de rhinocéros, d'hippopotames, de chevaux, de bœufe, de oe^Ts, de lapins, de campagnols et de rats. Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'on y a retrouvé des excréments fossiles parfaitement semblables à ceux de Thyène. La même observation a été faite dans la caverne de Lunel- Vieil, et de plus on y a reconnu trois espèces distinctes de cet animal. Jusqu'à ce jour on ne connaissait que l'espèce qui parait se rapporter à eelle du Gap, l'hyène tachetée. Aujourd'hui il paratt certain que la même caverne recèle les os de deux aur très espèces , dont l'une sç rapproche de l'hyène rayée, et l'autre de l'hyène brune; mais en général ces animaux fossiles sont d'une taille plus élevée que celle des hyènes vivantes. Il n'est pas étonnant que dans les deux cavernes de Kirkdale et de Lunel-Vieil , qui renferment à peu près les mêmes débris de carnassiers et d'herbivores; le nombre d'ossements de ces derniers soit pour ainsi dire prodigieux. On sait que l'hyène se nourrit rarement d'animaux vivants ; sa poltronnerie naturelle Tempêche d'attaquer les animaux même plus petits qu'elle. Un chien lui fait prendre la fuite ; nais elle s'empare de tous les cadavres qu'elle rencontre et les emporte dans sa re« traite, où souvent elle les accumule.
Les grandes cavernes de l'Allemagne diffèrent de ceiles des environs de Montpellier et de Kirlulale, moins par le nombre des ossements de* ruminants, que par celui des carnassiers qui y sont ordinairement très variés. D'après les calculs d'un savant, il parait que sur cent os trouvés dans celle de Gailenreuth en Bavière, il y en a presque toujours quatre-vingtsept de diverses espèces d'ours, trois de gloutons , deux de tigres ou de lions , cinq de , renards ou de putois , et trois d'hyènes. Presque tous ces animaux diffèrent de ceux qui vivent encore.
Ce n'est que dans les dépôts très récents, comme ceux des tourbières de différentes contrées, que Ton trouve des restes d'animaux tout-à-fait semblables à ceux de nos jours ; cependant on voit enc. re , par leur taille, que rhomme , leur ennemi déclaré , n'exerçait point sur la terre un empire aussi absolu qu'aujour*
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UVRË TRENTE-NEUVIEME.
d'hui ; il n'y était eert^dnement pohit en aussi grand nombre. Les ossements de bœufs y dépassent en grandeur cet aurochs qui habitait jadis les forêts de la Gaule, et qui ne se retrouve plus que dans quelques unes de celles de la Iiithuanie. Les daims, les cerfs et les élans étaient d*uue haute stature, et portaient des bois dont les dimensions surpassent de beaucoup ceux de ces animaux qui peuplent encore nos contrées ou les forêts septentrionales.
Nous n*avons point parlé des dépouilles de rhomme, parce qu'il n'est pas encore suffisamment prouvé que les ossements humains que l'on a trouvés dans les cavernes ou dans les brèches osseuses appartiennent réellement à la même époque que les débris d'animaux perdus qu'ils accompagnent. Les faits les mieux constatés semblent devoir faire admettre que l'homme ne parut sur la terre qu'après l'époque de ces grandes inondations qui accumulèrent tant d*animaux dans les terrains d'alluvion, dans les brèches et dans les cavernes. Ce n'est que dans les terrains tourbeux qu'il a laissé des traces de son existence; il est tellement nouveau sur ce globe dont il s'est-jrendu le maître^ que tout porte à le considérer, pour la date de sa naissance, comme le dernier chefd'œuvre de la création, selon l'esprit de la Genèse.
De l'ensemble de tous les faits que nous venons d'exposer, on ne peut se dispenser de tirer plusieurs conséquences : c'est que les plantes et les mollusques sont les plus anciens corps organisés dont on retrouve des traces; que les poissons commencent la série des vertébrés, et que leurs dépouilles devraient être extrême-
ment ncm^nreuses s'ils étaient en pn^rtion des animaux à coquilles ; que leur nombre est ' moins cdkisidérable que celui de ces derniers , parce que leurs corps se corrompent plus facilement, et que beaucoup d'espèoes servait de nourriture aux autres; que les reptiles marins ont succédé aux premiers poissons ; que plu* sieui-s de ceux-ci semblent, par diverses nuanees dans leurs formes , avoir servi de passage aux reptiles qui vivent encore, mais que ces passages ont été si lents que des crocodiles conservés depuis 4000 ans dans les catacombes de Thèbes , et comparés à ceux qui vivent dans le Nil, n'ont offeit aucune différence aux recherches des anatomistes; qu'après les premiers reptiles paraissent les mammifères marins ; que les premiers continents furent haU|éi par des volatiles avant de l'être par des mammifères herbivores auxquels se sont Joints aisuite les animaux carnassiers; que les quadrumanes, ou, si l'on veut, les singes, sont postérieurs à la création de &us les animaux fossiles, et qu'on n'en trouve pas plus de débris que d'ossements humains ; qu'enfin les diverses espèces d'animaux dont on retrouve les traces prouvent de la manière la plus évidente cette grande vérité, si féconde en résultats philosophiques, que, plus les coudiesqoi forment l'écorce de notre planète sont anciennes, plus les animaux qu'elles rec^ent s'éloignent des genres et des eq>èce8 qui couvrent aujourd'hui sa surfoce, et que ce n*est que dans les dernières ooudies que l'on retrouve des espèces qui offrent plus ou mmns d'analogie ou de ressemblance avec les êtres vivants.