‹ Géographie universelle (volume 2)Chapitre 157 sur 229 · LIVRE TRENTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-NEUVIÈME

Suite de la Théorie de la Géographie. — Aperça des systèmes géologiques ou des opinloiis

sur la formation du Globe.

« Rienn'an*ête l'essor de lacuriosité humaine; en vain la terre, les eaux et les airs , en nous offrant mille difficultés insolubles, nous outils rappelé l'impuissance de notre esprit : nous ne connaissons qu'imparfaitement ce qui existe autour I et nous osons rechercher comment

tout a commencé à exister I Nous prétendons remonter de l'état présent de la terre à l'état qui l'a précédé, et ainsi de suite, jusqu'à l'origine du globe; nous voulons toacer l'histoire de la terre, d'après des inductions et des analogies : quelle témérité I Dans le cour9 de cet

GÉOGRAPHIE PHYSIQUE

ouvrage, on a vit que la géographie physique ne peut s*empécher de lier enaemhle quelques faits qui se reproduisent souvent, et d*en tirer des conclusions générales; elle est même forcée quelquefois de présenter les faits d'une manière hypothétique, parce que les observateurs nous ^ ont fourni leurs remarques sous cette forme. Mais la géographie physique n'adopte ni n'aftirrae que ce qui est prouvé par Texpérience. Les systèmes géologiques, au contraire, ont pour but avoué d'expliquer la marche des révolutions inconnues, d'après des monuments souvent équivoques; ils se permettent de suppléer au silence des faits par des analogies; et ainsi, d*hypothèse en hypothèse, ils décomposent le globe et le recomposent, comme si ce vaste corps était un petit morceau de métal, que le chimiste pût fondi'e dans son creuset.

» B*abord, la partie du globe qui nous est connue n'est qu'une millième partie tout au plus de son volume entier. Nos fouilles à peine efQeurent la terre ; la masse des observations est infiniment petite, et cependant on accorde à la spéculation une sphère immense.

» L'ai^ument le plus fort contre la possibilité d'une théorie de la terre parait être donné par la considération de cette admirable m^anique céleste^ dont les lois immuables maintiennent les globes dans leur position respective et leur dépendance mutuelle. Il est difAcile de concevoir dans ce système du monde , si bien prouvé par l'astronomie, un dérangement partiel qui n'influe sensiblement sur le tout ensemble. Or, la géologie spéculative ne vit que de dérangements et de bouleversements. Les changements des p61es, les augmentations et diminutions du volume de la terre, les immenles enveloppes d'eau pour tenir toutes les sub- Itances terrestres en dissolution, le refroidissement, le dessèchement et tant d'autres Irandes révolutions hypothétiques, nécessaires ians la théorie^ la terre, n'ont guère pu avoir iieu sans altérer l'équilibre établi par la gravitation universelle.

n Telles sont les raisons qui nous semblent prouver à priori l'impostfïilité d'établir aucun système général sur la formation primitive du globe.

M Presque toutes les anciennes opinions géologiques se rapportent h deux bases, l'une

adoptée par les vulcanistes, l'autre préférée par les neptuniens.

» Les premiers disent : la terre fut au commencem\;nt dans une fusion ignée; elles'esl refroidie, elle n'a été couverte des eaux que dans la suite. Les forces qui lui donnèrent sa figure actuelle furent l'air et le calorique, ou le feu. Les terres ont été soulevées par une force intérieure; les bouleversements ont été occasionnés par des éruptions volcaniques. Les terrains de transport ont été formés par les débris des terrains supérieurs.

u Les neptuniens assurent que la terre se trouvait dans une dissolution aquatique et froide^ du moins jusqu'à une certaine profondeur. Les corps solides se formèrent par dessèchement, par précipitation^ par cnstallisation, etc. L'Océan ancien s'est retiré ou a disparu. Les terres se sont -bouleversées en s'affaissant par leur propre poids. Les terrains tertiaires se sont formés dans le sein des eaux.

» Ces idées plus ou moins développées et approfondies, diversement nuancées et mêlées, constituent la base de toutes les théories de la terre, recueillies par le savant Delamé^ therie (*)i

» Les Égyptiens paraissent avoir tenu pour le système neptunien. Les eaux avaient, selon eux, couvert toute la terre; elles s'étaient enfouies dans les vastes cavités qu'ils supposaient exister dans l'intérieur du globe; ils croyaient qu'elles en pourraient reisortir un jour. Une grande ile ou un continent, selon eux, s'était affaissé dans le sein des mers; ils le nommaient V Atlantique. C'est Platon qui nous a transmis ces restes du système égyptien (2).

» Il parait que les Hébreux et les Chaldéens avaient les mêmes idées que les Égyptiens, excepté que les Chaldéens croyaient à l'existence d'un fluide central semblable à l'atmosphère, et qu'As considéraient le globe comme ayant été deux fois couvert des eaux, d'abord par les eaux chaotiques, ensuite par un déluge universel. La cause de ce déluge était, selon les Chaldéens, le changement de Taxe du globe, produit par une attraction irrégulière des planètes supérieures. Chez les

(') Delamiiherie , Théorie de la Terre , t. V , p. 280- 533. (a) Piaio, ip TImso. Id., in Cnlea. Mane^ thon , Epit. natur. Hecat, , de Philos. i£gTpt. , lib. t.

LTYRE TBEM TB-NEUVIKME.

Hébreux, oe déluge figure comme un miracle opéré par la toute-puissance.

» Les plus aocieus écrits des Hébreux, attribués à leur législateur Moïse, nous ont coq* serve encore très complètement une tradition Intéressante dont les traces se retrouvent ches beaucoup d'autres peuples, savoir, celle de iûD époqueê gé<^niques ou d'une formation successive du globe. Si les Hébreux parlent de iix jours, et les Étrusques de six miUe ans; si les Indiens ont étendu ces époques à des millions d'années, cela ne cbange rien au fond de ridée, et ces expressions, toutes contradictoires qu'elles paraissent, ne sont que des tournures diverses du langage poétique et prophétique des peuples anciens. M. Deluc, dont la foi chréttenne n*est pas suspecte, n'a jamais cru pouvoir expliquer le système géogonique de Moïse autrement qu'en prenant le mot jour, dans un sens figuré, pour une époque quelconque. Tout théologien instruit sait que, pour expliquer les prophètes hébreux, et surtout Daniel, on a recours A la même méthode d'interprétation {*).

» On s*aperçoit fàdlemestqueees systèoMi neptunlens sont nés dans les pays nouveaux qui ont été formés par la retraite lente ou subite de la mer, tels que l'Egypte, la Chaldée , les bords du golfe Arabique. Quant aux déluges universels survenus ^près le premier dessèchement du globe, il est remarqual>le qu'on les représente la plupart du temps comme sMts et de peu de durée. On ne voit pas comment de semblables révolutions auraient pu s'opérer, à moins d'adopter Tidée que le globe terrestre soit creux dans son intérieur, et que les terres s'y soient enfoncées. Ainsi la formation des montagnes par affiûssemeut a dû nécessairement faire partie de tous les systèmes géogoniques qui procèdent par la voie humide.

» Le système volcanique parait également être né chez quelques nations orientales ; car ceux des Grecs qui le professaient avaient puisé leur instruction dans l'Orient. A ce sys-

tème appartient ThypoUièse du soulè^êmmi des montagnes, à laquelle quelques prophètes hébreux bien postérieurs à Moïse semUent avoir fait allusion.

»»Bélus, législateur assyrien, paraît avoir admis que la terre se trouve périodiquement dans un état de confiagration universelle, et dans celui d'une inondation générale (<). Suivant un passage de Tn^e Pompée <*) , les deux systèmes qui attribuent l'origine du monde au feu et à l'eau partageaient les sn^ frages des philosophes de l'Orient. Ceux qui adoptaient le premier pensaient que la terre s'était successivement refroidie en commençant par les pôles ; leurs antagonistes soutenaient que la mer s'était retirée peu à peu.

n Les idées des Orientaux fournirent anx Grecs le fond sur lequel ils ont brodé tontes leurs rêveries géogoniques. Thaïes apporta d'Egypte le système neptunien , qui fut probablement celui de tous les anciens poètes et théologiens grecs. Homère ^ semble l'adopter. Aristote et Plutarque [*) indiquent les rai* sons sur lesquelles ces anciens neptunlens se fondaient ; elles se réduisent à une seule , savoir, que l'on voit les animaux, les plantes, et même le feu , naître de l'humidité.

» Les tableaux que Lucrèce, V|F8il® et Ovide nous tracent de la première formation du globe ' terrestre renferment toutes les idé» prind- ' pales des théories neptunlennes modernes : dissolution dans un vaste fluide ou dans le chaos, précipitation chimique par attraction ou affinité, précipitation mécanique par séc^inent, enfin, coagulation et consolidation.

n Le nombre de philosophes grecs qui attribuaiea^ exclusivement au feu élémemiaitê l'origine de la terre, ne parait pas avoir été considérable ; car oq ne saurait ffirmer que telle fût l'opinion de Pythagore, quoiqu'il regardât l'âme de tous les êtres comme une parcelle du feu divin. L'obscur Heraclite dit le premier que • le feu a tout formé et peut tout dissoudre (^). • Les stoïcien^ selon Cicéron, auraient partagé cette opinion ; mais Sénèque déclare

(>) Goinp. Delue, Lettres à Blomenbtch , 1798. Id,, Traité de géologie, IS09. La Géogonie, en S vol., en allemand, par Silbergchlag, Berlin, 1780, contient une très bonne explication du système mosaïque, regardé du point de vue historique. Le célèbre orien- 1 XàWm Eichhom , à Gottingue, fa expTiqué sous le rapport poétique ; voyez son Hépertoirt de lUtératurg Hbliquê €t orientaU , tome IV.

(<) Berosut, ap. Senec, Qucst. nat., III , eap. xxit. ~ (>) Juiiin, HIst. episl. , lib. Il cap. i. Cicer.^ de nat. Deor., I , qua>1i. âcadem. IV. Sen.^ QujpsI. naU III. 13. —0) Iliad. XIV, 246. — (*) /Tm/o/c , Mêlaphys., llb. I, cap. m. Comp. //<., Meteorol. , I , xiv, 7^/tti., de Placili» pbiL.opborum, lib. I, c. m. — (^) Diog, Laeru , lib. IX. S. Jmiin, Parœnet. ad Grscof. Su>b,t Pbysic. eclog. I»c. un.

g£06baphib physique.

aneontraireqn^ils regardaient Teau comme le prjndpe du monde. Au surplus, quand Heraclite disait a que lu terre était le sédiment le V plus épais du feu, que Teau était de la terre » dissoute par le feu , et Teau vaporisée for*- • raant l'air (*) , » il est évident qu'il ne pensait point au système des vulcanistes; il ne faisait que composer une philosophie corpusculaire générale.

» Il en fut de même à l'ég^ de ceux qui créaient la terre et le monde en général par le concours de molécules ou atomes épars dans le vide» Dans les atomei de Démocrite et d'Ëpicure , qui s'attachaient Fun à l'autre au moyen de quelques petites inégalités de figures, lesquelles faisaient, pour ainsi dire, fonction de crochet^ dans les corpu*culeê.^ui iai^ mmt^ et qui s'attirent eu vertu de leur nature semblable (^i , on croit voir toutes les bases de notre théorie desaffmités chimiques, et par conséquent de nos géologies les plus modérais et les plus vantées. La réunion des attomes est bien évidemmeot la même chose que Vattraedon simple des molécules ; et si l'on dit : ces * corpuscules aiment à se réunir , parce qu'ils sont d'une nature semblable , ou : ces molécule» tendent à se réunir par une attraction élective , toute la différence ne consiste que dans un peu plus ou moins de précision dans ks termes.

» L'idée de Franklin qui fait tout naître de l'air avait été proposée par Anaximène de Milet, dont les opinions sont sans donte défigurées par les esprits bornés qui l'accusent d'athéisme (').

» Les Grecs nç se bornèrent pas à ces sys- * tèmes généraux; ils se formèrent des hypothèses plus positives, fondées sur les faits qu'offrait la géographie physique des contrées alors connues. L'écoulement des lacs ou étangs marécageux qui couvraient la Thessal ie avant la formationou plutôt avant l'agrandissement de la vallée de Tempe (*), fit naJtre l'idée que toutes les méditerranées, et spécialement le Pont- Euxin, avaient été originai cernent des lacs fermés auxquels des révolutions violentes avaient ouvert une issue. Xanthus et Stralort

(•) P/tt/., de PlacU.philosoph., !. — (») « Pare^que fum paribusjungi res, clc. » l.ucrei. — P) Plut. , d» fiicil. Siob.^ I.c. Augu:si., de CW. Dci , Vlll. 2. Cic. , de Nal. Deor. , I. — (•) Hcrod., Vil , I29, i:jO. Sirab, , IX , G67. Alrael. Luc(m,t VI , 364 , elc, clc.

ayant observé que le sol de la Haute-Asie renfermait des coquillages de mer, en oimclurent avec beaucoup de raison que ces contrées avaient été couvertes d'eaux marines (*) ; mais lorsque Straton prétend expliquer ce phéno^ mène commun À tout le giobe par une cause locale, par l'existence d'une ancienne médi-» terranée, formée de la réunion du Pont-Euxin avec la mer Caspienne, il tombe dans une erreur grave. Nous prouverons , dans l'endroit convenable, qu'une semblable méditerranée n'a point existé depuis le commencement des temps historiques. De même que les grandes révolutions causées par les débâcles des grands lacs et des mers intérieures, paraissent absolument antérieures à l'existence du genre humain, les déluges, causés par le dérangement de la mer, appartiennent à un âge que l'histoire ne connaît point. La considération des débris d'animaux met ces vérités hors de doute (^J. Mais la Grèce, par la nature de son sol , dut éprouver beaucoup d'éboulements et d'excavations , par conséquent beaucoup d'inondations particulières ; le déluge de Deuca-- Mon désola la Thessalie, et spécialement le canton montagneux nommé Hellas (3) ; celui d^Ogygès bouleversa la Béotie (*). Naturellement, les traditions populaires rattachèrent à ces catastrophes qui avaient frappé des provinces entières chaque ancienne inondation dont le souvenir s'était conservé dans quelque canton. Ainsi, un seul entonnoir peu considérable fût montré dans l' Attique comme monum^tdu déluge de Deuealion : c'était par là, disait-on, que s'étaient écoulées toutes les eaux de cette inondation i*j. Douze ou quinze siècles après l'époque assignée à ces événements , des historiens sont venus rassembler ces traditions éparses, et en composer les brillants tableaux de prétendus déluges univerrsels , inconnus aux auteurs plus anciens (•)• D'autres écrivains grecs, peu sansfiaits de ces débâcles , de ces irruption^ et déluges, inventèrent rhypothèse du dessèchement successif de la mer. Aristole leur objecta qu'ils tiraient

(0 Straù., Géogr., I, 86. Alm. — M Voyez ci-dessus, Liv. XXXVIII. —(3) ApoUod., l,C, 7. ^ri«r., Meleorol. 1. I4. — (♦) f'arro, de R. R., IH . Comp. J'-'éret, Mémoire sur les déluges d'Ogyges et de Deuealion académie des Instriplious, l. XXIII, p. 129. — (5) Patisan,, I , cap. 18. — («) Diod., V. 4» Incian de Dca Syra. Plw., de Solcrt. anim.

des faits authentiques une conclusion fousse : « Il est vrai , disait ce grand naturaliste , que ■ plusieurs contrées, jadis couvertes d*eau, » sont maintenant réunies au continent ; mais

• ie contraire arrive aussi , la mer a fait plu-

• sieurs iri*updons [^). »» L'iiypothèse desatterrissements fut aussi proposée : Polyl)e s'imagina que le Pont-Euxin se comblerait par la vase qu'y apportent les rivières (*) ; mais deux, miueans n'ont point sufû pour réaliser celte prophétie géologique. Le fleuve Pyramus de Cilicle n'a pas non plus porté ses atterrissements jusqu'aux rivages de Chypre, comme l'avait annoncé un oracle. Enfin, pour achever de parcourir le cercle des systèmes géologiques , plusieurs Grecs attribuèrent aux éruptions volcaniques des effets plus considérables que ceux dont nous avons des témoignages historiques. Strabon pense qu'elles peuvent soulever et engloutir des contrées entières, et il cite pour preuve deux bourçs du Péloponèse abîmés à la suite^'un tremblement de terre p).

» Parmi les modernes , Palissy (*) annonça le premier des idées saines sur les coquilles fossiles ; il réclama contre le préjugé qin voulait n'y voir que des jeux de la nature ; il osa même soutenir que ces débris fossiles d'animaux marins étaient trop abondants pour avoir pu être apportés dans les lieux où ils se trouvent par un déluge instantané comme celui dont Moïse nous a conservé le souvenir (s . Ces vérités étaient trop fortes pour le siècle où vivait Palissy ; elles furent mal appréciées. Stenon les démontra de nouveau [^) , et partant de cette base, il prétendit que les couches de la terre ont dû être formées comme des sédiments dans un fluide , et que les montagnes doivent leur origine à l'affaissement et aux ruptures des couches originairement horizontales (^j.

» L'Anglais Bumet, homme de beaucoup d'esprit , mais qui n'avait pas observé les phénomènes , créa le premier une théorie complète (•). Avant le déluge^ dit-il , la surface de la terre était plane , sans montagnes, sans vallées. Toutes les matières s'étaient disposées

(•) Aruu, MéiéoroL, 1. U. — (») Polyb., HIsl. I. IV, eap. 40-49. ÉdUion Gronoy. I, pag. 428-433. — (2) iSUrab.,\, 54. Édll. de 1620. — (*) A. J581. — (^) Encyclopédie méthodique. Géographie physique, I, tri. Palissy. — (6; A. 1669. — (7) S tenon , Disscrt. Ue solido inira solidum. — (&) A. 1681,

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