‹ Géographie universelle (volume 2)Chapitre 161 sur 229 · LIVRE QUARANTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUARANTIÈME

Suite de la Théorie de la Géographie. — Des Révolutions physiques arrivées à la surface du Globe depvdi les temps historiques. — Des soulèTements de Moatagnes et du Feu central.

« Nous avons décrit l'état physique actuel du globe terrestre; à chaque pas que nous avons fait dans cette, carrière, nous avons pu nous convaincre que l'ordre de choses qui subsiste aujourd'hui a dû être précédé par plu~

(•) A. 1788-180Î.— (*) Playfair, Illustrations of the Huttonlan tbeory of the earth, Ëdinbourg, 1802.

sieurs ordres différents. L'existence du mcMode matériel n'est qu'une série demétaaK>rphoses; comme l'onde se mêle à l'onde, les élémeats, agités d'un mouvement continuel, se confondent, se remplacent, se combinent sous mille formes renaissantes. Dans ce flux etr^ux de l'être et du néant ^ nous flottons comme la

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GEOGRAPHIE PHYSIQUE

ftnilte légère qu*ime seule et même vague apporte, soulève, entraîne et engloutit. Gomment £onc espérerions-nous embrasser par la pensée rimmense chaîne des révolutions que notre monde a pu subir? Nous marchons sur des débris; mais savons-nous de combien de mondes antérieurs? Les siècles ont entassé ruines sur ruines ; à chaque pas nous foulons des monuments où la main de la nature grava This^ toire du globe; mais leurs inscriptions sont conçues dans un langage hiéroglyphique dont la clef peut-être ne sera jamais trouvée.

» Les faibles clartés que le raisonnement ou Texpérience ont fournies se rapportent à deux classes de changements qui se sont opérés sur le globe. Les uns se renouvellent sous nos yeux, ou du moins ont eu pour témoins des hommes qui nous en ont transmis la mémoire. D*autres révolutions ne nous sont connues que par des effets qui nous étonnent, par des traces qu'on doit suivre en silence, bien résolu de s'arrêter où elles cessent de nous guider.

» Les changements dont on peut prouver la réalité portent des caractères très différents. Les uns ont été opérés avec la plus inconcevable rapidité; dans la progression imperceptible des autres on s*aperçoit que la puissance du temps est infinie.

» De toutes les forces connues il n'y en a aucune qui n'ait contribué, pour si peu que ce soit, à changer la surface du globe. Le feu Joue le rôle le plus brillant; mais Teau semble avoir eu une sphère d'activité encore plus grande. L'air cache derrière son apparence de faiblesse une très grande force destructive et recomposante. La terre elle-même, en obéissant aux lois de l'équilibre, a concouru à modeler sa surface. Enûn les travaux de Thomme, quoiqu'au dernier rang, figurent dans quelques coins de ce vaste tableau.

» Nous allons parcourir rapidement les fastes du globe.

» L'atmosphère produit des météores dont les effets lents, mais continuels, doivent, en s'accumulant de siècle en siècle, former une somme immense. Les vents , qui déracinent des forêts entières, ont posé de loin les fondements des houillères. Les pluies, en ruisselant des flancs de la montagne, en démissent et en hérissent une partie, tandis qu'elles en arrondissent et eu élèvent d'autres. La grêle, la neige, se rassemblent en vastes glaciers, d'où

sortent les fleuves Impétueux qui excavent la vallée. Ramond a vu que les sommets des Pyrénées étaient partout sillonnés par la foudre.

» Mais l'air, à lui seul, a une force dissolvante très considérable. H décompose à la longue toutes les substances connues. La roche la plus solide se fend, et se divise en frag^ ments; ceux-ci se brisent, se délaient, et forment du gravier, du sable, que les vents et les eaux courantes entraînent loin du sol qui les vît naître. La chaleur et l'humidité , en se succédant, accélèrent cette dégradation lente qui se continue sous nos yeux.

» L'air dissémine la poussière fructifiante des plantes, transporte des nuages entiers de sable et de cendre volcanique, tient en dissolution des parties aqueuses, salines et terreuses. Il contribue donc incontestablement à changer la surface de la terre.

n Cette action de l'air devient surtout sensible dans l'extension continuelle des «a6/e« mou* vants. On en a vu de grands effets près Saint- Pol-de-Léon en Bretagne, où un village entier a été enterré sous les sables, de manière qu'on n'en voit plus que le clocher ('). L'Angleterre, le Jutland et la Scanie ont éprouvé et éprouvent encore des inondations semblables. Au Groenland, la fameuse chaîne de collines de pure glace nommée YJêbUnk, est située entre deux caps formés de sables mouvants que les vents portent quelquefois sur des vaisseaux éloignés de plus de 12 lieues [^. Ainsi les phénomènes des déserts africains se retrouvent près du pôle. Nous avons vu dans le Jutland des endroits où le sable , étant d'une extrême finesse, présente comme une masse fluide dans laquelle on peut se noyer. On conçoit que le vent puisse entraîner cette poudre à des distances considérables, et créer de cette manière des déserts de sable.

n Les travaux de l'homme, en pavant des rues, en bâtissant des maisons , en portant de l'engrais sur les champs , en élevant des digues le long des fleuves, tendent insensiblement, mais puissamment, à exhausser le terrain. On s'en aperçoit surtout dans les villes, auprès des anciens édifices. Pour entrer au Panthéon de Rome, il fallait autrefois monter huit degrés, aujourd'hui il faut en descendre

('^ Mémoires de VAcadémle des Sciences de Paris, 1722.— (») Crantz, Relation du Grotnlànd-Egede, ete.» eic

UYRE QUARANTIÈME.

autant. Il n'est pas à présumer que Tédifice se soit enfoncé, car il a conservé le même îiiveau depuis deux siècles ^>).

» Les plantes aquatiques changent souvent un marais en une prairie humide. Ce sont d'abord les hippuris , les utriculariœ, les equisetum et divers joncs, qui forment avec leurs racines entrelacées un tissu flottant sur Teau Loueuse; ensuite le sphagnum palustre se répand sur toute la surface, aspire Teau comme qne éponge, et crée un lit aux bruyères et aux lichens qui tous les ans exhaussent le terrain par leurs dépôts. D'autres fois une baie tranquille se peuple de nymphéa, à'arundophragmites et d'autres plantes qui retiennent les parties terreuses rejetées par les eaux du dehors. Des que ce limon a pris un peu de solidité, on y voit germer des saules , des osiers et d'autres arbres appartenant aux espèces qui aûnent le sol aquatique (^).

» La végétation contribue encore de diverses manières à changer Taspect de la terre. Regardons cette plante si mince, cette mousse qui s'élève le long des murs d'un palais désert ; en se décomposant et en renaissant, elle aura, dans quelques siècles d'ici, couvert et enterré ces masses orgueilleuses que le luxe élève pour loger la suprême puissance. Les cadavres des plus vils animaux s*entassent où brillaient les trônes des monarques. Les broussailles couvrent le temple 4e Jupiter Olympien , et les tours de Bahylone rainpent sous l'herbe.

») Les éboulements et renversements de montagnes ont souvent des causes étrangères aux explosions volcaniques et aux tremblements de terre. Tantôt ce sont les eaux d'un fleuve rapide , d'un lac agité ou même d'un courant souterrain, qui rongent, creusent, minent sourdement une masse de rochers ou de terrains solides. Des couches de sable, de gravier, d'argile, de craie, qui servaient de support, sont dissoutes ou entraînées ; un vide existe , la masse supérieure s'y enfonce par son propre poids. D'autres fois des eaux souterraines pénètrent sous un terrain nouveau , sous une couche végétale ; elles supportent d'aJ)ord cette croûte, puis la détachent, la déchirent; et enlin l'entraînent par lambeaux ou l'engloutiçsent tout entière.

(0 BergmcmUf Géographie physique » S 148 , II , 170. — ('} Miston , yoyige d'Italie , II » 196

» Tantôt ç'03t une fte^ure ouelcomh^ w moyen de laquelle une partie d qnemoptagoQ se détache de sa masse principale , et, privé» par là de son point d'appui naturel, est obligée d'en chercher un autre en 'se reu versant w bien en glissant. Les montagnes peuvent m détruire même par l'influence des fluides atmosphériques ; et , comme l'a dit un savant naturaliste , la foudre les brise, l'air les dé» compose , Teau les divise et en entraîne les débris dans les vallées et dans les plaines qu'ils exhaussent.

» Sans doute ces différents genres de destruction ont dû contribuer à la formation de la surface actuelle du globe. Partout nous n'apercevons que débris et ruines; ces bancs de roche courbés, renversés, brisés; ces lacs profondément creusés, ces cavernes qui descendent vers l'abîme ; ces pics qui cherchent les cieux , ces immenses escarpements autour de toutes les mers du globe , ces Alpes qni se penchent au-dessus de l'Italie, ces Andes qui plongent dans l'Océan leurs flancs gigantesques ; ces forêts , ces races de quadrupèdes, ces animaux aquatiques ensevelis pèle-méle, tout indique à notre pensée effrayée et attristée que de vastes catastrophes (mt contribué à donner au globe son aspect actuel.

» Mais nous ne voulons parler ici que des faits dont l'histoire a conservé les détails.

» Les éboulements qui proviennent d'une excavation faite par des eaux, arrivent tous les ans dans les pays montagneux, le long d^ rn vières. C'est ainsi que le Rhône (^ formé la voûte sous laquelle il semble se peifdre. C'e^t ainsi que l'AcÛge, en 1767, engloutit le bouiig de Neumarkt et autres. Dans la Norvège méri* dionale , le rapide Glommen descend du sommet des monts Dofrines vers la mer du Nord, et forme un peu au-dessus de son embouchure la belle cascade de Sarpen. Le remous des eaux de la cascade avait creusé sous le rivage une mare souterraine à 100 toises de profondeur. Le 5 février 1702, le château de Borge , avee toutes ses dépendances, s'enfonça dans ce trou et y disparut totalement, de sorte qu*on ne vit à sa place qu'un lac de 800 pieds de long, sur 300 à 400 de large (<).

a Le désastre du bourg de Pleurs , dans le "pays de Qûavenna, provint d*une cause sem-

(') Poittoppidan , Wstoire natartlle ds la fXmné^e, I,ch.ni,$ 14,

GÉQfiHAraiK PHYSIQUE.

blable. Des mlMeanx et des sources sans nombre creusaient les fragiles bases du mont Gonto. Le 25 aoAt 1618, les quartiers de rocher dont cette montagne était composée se détachèrent Tun de l'autre, et roulèrent sur le bourg qu'ils ensevelirent, ainsi que celui de Schilano; Il y périt t,430 individus; un lac couvrit la place où s'élevaient dOO maisons élégantes ; tout l'or que le commerce y avait amassé pendant un siècle fût en un clin d*œil rendu au sein maternel de la terre (^).

» De grandes étendues de terre s'enfoncent quelquefois tout*à-coup , et font place à de vastes cavités C).

» Les plaines éprouvent d'autres sortes d'éboulements. Les terrains tourbeux, suspendus sur l'eau, s'afftiissent sous le poids des forêts, des malsons et des habitants. L'Irlande voit tous les ans le nombre de ses lacs s'accroître par l'enfoncement des tourbières. C'est à ces enfoncements que les forêts souterraines , du moins en partie, doivent leur origine. Il y en a, comme sur les côtes de Lincoln (^), qui sont formées ooi\jointement par l'affoissement des côtes marécageuses et par d'anciennes invasions de la mer; mais pour la plupart elles se rencontrent dans des tourbières. Ainsi , dans rtledcMan, lise trouve au milieu d'un marais, à 90 pieds de profondeur, des sapins encore sur leurs racines. Au village d'Hatfleld, dans le comté d'York, on voit des arbres qui ont à côté d'eux leurs noix et leurs glands. La Hollande, la Suisse, la France offrent d'autres fkits semblables ; mais c'est la Suède, qui nous

(0 QimêMH, DiiierUt. VI.

(•) Pans eet demiim aoaéef , le Hano?re a pré* ccnté un exempte de ce genre. Le 19 Juillet 1825, ven & heures du soir, un éclat de tonnerre elTroyable se fit entendre aux environs du Tlllage de Barbis, dans la bailliage de Sebwanfels. Le ciel était serein , toutii*«eup un nuage éfiais de poussière obscurcit l'air, et la terre s'éboula avec un terrible fracas sur une étendue de l?0 pieds de circonférence, en formant un gouirre tellement profond qu'un caillou emflM% une minute pour arriver au fond. Le bruit de l*§aa qu*0Q y cttead a Mt prétuner que la Rbume, dent la source est à deux lîeuea de là , a dans cet endroit un bassin souterrain : on a remarqué en effet qu'au moment même de l'éboulement il s'est opéré un grand ehangemeat dans le cours de eelte rivière. D'autres prétendent qu'il y a un lac , opinion fondée sur ce que plusleun petila éboulements ont eu lieu dans les environs. J. II.

(3) Oorréa de Serra , dans les Atmalee des Fayages, I, 10» fqq.

fournit l'exemple le plus curieux. Près d'Asarp, en Westrogothie, il y a deux tourbières composées d'un limon épais et d^une tourbe légère ; on y voit une grande quantité de troncs et de racines qu'on enlève tous les ans pour s'en servir en guise de combustible; l'année suivante, on en trouve ^eore la même quantité, ce qui provient sans doute d'un immense amas d'arbres ensevelis dans cette tourbière, et que le dégel annuel soulève (>)•

» Dans la marche électorale de Brandi* bourg, il y a le lac d'Arend, formé par deux écroulements, l'un arrivé, à ce qu'on croit, en 815, l'autre en 1685. Combien de lacs ainsi formés en Prusse et en Pologne I Combien d*autres événements de cette nature dont la mémoire s'est perdue ou que la tradition a dé* figurés ! Strabon nous apprend qu'à Tentour du lac Copais, en Béotie, les écroulements étalent très fréquents, et changeaient souvent le cours de la rivière de Cephissus , qui, à la fin, s'écoulait par des canaux souterrains construits de mains d'hommes. Comme au* Jourd'hui ces canaux ne sont plus entretenus, et que le lac Copais est changé en un marais , on demande ee que deviennent les eaux de Cephissus. Il ne parait que trop probable qu'elles ont creusé un réservoir souterrain, un lac Invisible , mais qui peut*étre un jour engloutira la Béotie, et renouvellera ainsi le dé-^ luge (fOgygès.

» Nous avons parlé des lacs souterrains, el entre autres de celui de VOst--FriH, qui était à découvert dans le douauème siècle ; peu à peu il s'est formé à sa surfoce une croûte de matières tourbeuses et limoneuses, qui à leur tour se sont recouvertes de terres végétales. Ai^ourd'hul cette croûte est assez forte pour qu'on passe en voiture dessus et pour qu'on y laboure, sème et moissonne. Cependant les habitants y font des trous de deux à quatre pieds de profondeur, pour trouver l'eau qui leur sert à rouir leur lin. Il existe probablement un lac souterrain près de Narboone, datte le territoire de Livière. On y voit cinq goui^ fres , nommés les OEliols, d'uue profondeur extraordinaire et remplis de poissons; la terre qui les environne tremble sous les pas des paysans hardis que la pèche y attire.

(<) Bergmann , Géographie physique, Il , 244. /?oikô/, Mémoires de l'Académie des Sciences de Stockbolm, 1707.

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