LIVRE QUARANTIÈME
» Souvent divers désastres s*enchalneDt; les déluges naissent des éboulements et en occasionnent de nouveaux.
» En 1772 , la montagne de Piz , dans la marche de Trévise, État de Venise , se fendit en deux ; une partie se renversa et couvrit trois villages avec leurs habitants. Un ruisseau, arrêté par les décombres , forma en trois mois un lac. La partie restante de la montagne s*y précipita , le lac déborda , beaucoup de monde y périt , plusieurs villages sont encore ensevelis sous les eaux {').
» Cet aperçu suffit pour faire connaître la différence qu'il y a entre un éboulement et un tremblement de terre, catastrophes trop souvent confondues par les anciens, et encore
tagne de Perrier, près d'isiotre, éproava une catastrophe semblable: celle partie, sur laquelle était biti le village de Pardinesi glissa Jusqu'au bas de la montagne , entraînant avec Tracas les arbres et les maisons. Un champ de vignes et un édiflce furent transportés sans éprouver aucun accident. Le dernier Jour, un rocher basaltique de 100 pieds de hauteur tui tout-i-coup renversé en produisant une commotion épouvantable.
La vallée de Goldau , an pied du mont Rigl , en Suisse , fut, le t septembre 1806 , à 6 heures du soir, le théâtre d'un événement du même genre» mais plus terrible. Il éuit tombé pendant l'hiver, dit Ebel, une énorme quantilé de neige, et les mois de Juillet et d'août avalent été exlraordinalrement pluvieux; dans la matinée du S on entendit an craquement dans la montagne i mais à 6 heures du soir, les couches de brèche qui s'étendaient entre le Spitzbuel et la Steinbergerflue , se détachèrent de la montagne et se précipitèrent avec le fracas du tonnerre dans la vallée, d'où leurs débris remontèrent le long delà base du Rigl. La longueur de ces couches était de 1000 pieds, leur hauteur de 100, et leur largeur de près d'une lieue. En 5 minutes les vaUées de Goldau et de Busingen furent couvertes sur une superficie d'une lieue carrée d'un amas de décombres de 100 A 200 pieds de hauteur i leurs riches prairies et leurs champs fertiles furent changés en un affreux désert, quatre villages furent ensevelis ainsi que presque tous lenfs habiianU , et la partie occidentale du lac de Lowerx fut comblée. J. H.
(') Géographie de Ga$pari, en allemand, tom. I, pag. 370. En 1801, une monUgne tomba dans le lac de Lucerne; les eaux violemment agitées s'élevèrent fort au-dessus du rivage, et entraînèrent des habitations arses éloignées; onze personnes périrent, et l'agilatlon des eaux se fit sentir Jusqu'à Lucerne. — En I79S, une partie du village de Wœggis fut inondée et entraînée dans le lac de Lucerne par un torrent de fange de plusieurs toises de hauteur et d'un quart de lieue de largeur. Sa marche fut heureusement assex lente, ce qui permit aux habiUnts de sauver ee qu'Us possédaient ; elle dura quinze Jours. j. H.
aujourd'hui par le vulgaire. Les effets wà souvent les mêmes , le mode d*aghr et les eauses diffèrent. Il y a des éboulements sans se» cousses volcaniques , mais celles-ci occasioiK nent souvent des éboulements. Les aDcieui croyaient empocher les tremblements de terre, en creusant , dans les villes et à Tentour, des fossés et des j^uits profonds , pour ouvrir un chemin aux vapeurs souterraines. U est plus sûr que les hommes sauraient , avec quelque at* tention , éviter les funestes effets des éboulements. D*abord, en choisissant remplaeemeDt d'une ville ou d*ua village , on doit niveler les hauteurs voisines , et examiner la solidité ou la caducité des rochers. Alors il est, génénn ment parlant , facile de se placer hors de la direction des éboulements possibles. Un nato<« raliste grec prédit aux Spartiates hi chute d'une partie avancée du moot Taygète, qui, pes après, écrasa un quartier de leur ville, Desea* naux d'écoulement pour débarrasser les montagnes de leurs eaux surabondantes , des réservoirs où l'on réunisse ces eaux pour kt distribuer aux campagnes, aux fabriques ; des digues , des murailles , peut-être de profoudi fossés pour arrêter ou amortir les chocs des avalanches , voilà ce que l'industrie humaine peut opposer à ces forces redoutables de la nature , dont un des plus utiles effets est d'éveiller notre intelligence et d'eoflamiiier, en l'irritant , notre courage.
» £n traçant l'hydrographie terrestre, nous avons déjà parlé des forces très oonsidérablei des eaux courantes , et les éboulements que nous venons de décrire nous en montrent plusieurs effets. Leur action est encore plus générale. Le torrent vagabond qui roule des rochers et des forêts déracinées ; la rivière pio* fonde qui lentement mine les montagnes dont elle baigne les pieds ; le fleuve large et paissant qui change à son gré l*emplacaneut de son lit, et tantôt crée , par ses dépôts, un delta d'Egypte , tantôt , en engloutissant de vastes terrains , produit de nouveaux lacs , comme, par exemple , le lac Biesbosch en Hollande; voilà des forces qui , mises en œuvre par la nature , pour qui les siècles ne sont que des instants, ont pu suffire à opér«7 une très grande partie des changements que les terrains de sédiment ont éprouvés.
» Nous citerons quelques exemples de ehao» gements très singuliers dus à la seule actkn
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
des eaux courantes. Sur le mont Lmur , en Norvège, ou voit deux routes creusées dans un rocher calcaire, l'une au-dessus de Fautre. La roche, épaisse seulement de 3 doigts , qui les sépare, laisse apercevoir, à travers ses fentes, une rivière coulant dans la route la plus basse. Il paraît que les eaux d'un lac situé à quelques centaines de pieds plus liaut se sont successivement creusé ces deux dél)ouchés à ti*avers le rocher. C'est ainsi que la rivière de 6ati^efi,dans le même pays, se perdit en 1344, et reparut quelques années après avec une extrême violence , en roulant devant elle les débris de la prison souterraine où elle était descendue ('). Le Jura, et en général toutes les montajgnes calcaires, oi^eut des faits du même genre. Le lac de Joux , celui de Grand- Vaux et bien d'autres , ont creusé dans le roc les entonnoirs par où découlent leurs eaux. Quelquefois, lorsque les parois du canal, dans lequel les eaux se frayaient un clxemin, étaient rongées et excavées à un certain point , le toit de ce canal devait s'écrouler; alors il se for^ mait tantôt une gorge coupée à pic , à travers laquelle les eaux s'enfuyaient, comme près d'Orgelet sur la route de Saint-Claude (^) ; tantôt l'issue de la vallée, barrée par les décombres , forçait les eaux à donner naissance à un lac , tel que celui de Sillon , près de Nantua (»).
» Un autre phénomène singulier se présente daâs les entonnoirs sans issue, qu'on appelle en Suède chaudières de géants. Ce sont des excavations circulaires, quelquefois tournées en spirale , ayant les côtés très lisses, situées la plupart sur les flancs des montagnes, et contenant souvent au centre une pierre arrondie. Le voyageur Kalm a observé de ces enfoncements aux Etats-Unis près le fort Nicolson. On en cite des exemples observés en Suisse et en Sibérie, mais ils s'y renconti*ent uniquement dans la roche calcaire (% Au contraire, ceux de la Suède et des Etats-Unis existent de préférence dans le granité. Selon Bergmann, ils ont été formés par des eaux courantes qui s'y engouffraient et qui y fai-
(>) Pontoppidan, Histoire naturelle de la Norvège. •<- (*) Bertrand f Nouveaai Principes de Géologie» p, 175. ^ (3) idem, ibidem, p. 178. Comp. Sauxxure, Voyages , $ 384. — (4} Patrin , Histoire naturelle des minéraux, m, 201. SiMUurtt Voyages,
saient tournoyer une pierre détachée d'un ro» cher voisin.
» Il y a beaucoup de lacs qui tiennent en dissolution des substances salines, terreuses » métalliques , bitumineuses ; ces substances forment quelquefois des dépôts simples ; d*au*très fois elles sont entraînées au fond du lac par une précipitation chimique. Plusieurs causes peuvent y concourir. Les différents gaz et acides dont les eaux de ces lacs sont char-gées peuvent faire naître des cristallisations ; un refroidissement dans les lacs qui jouissent d*un certain degré de chaleur peut encore avoir le même effet. Il est certain que les restes des êtres qui vivent et meurent dans ces eaux y forment des couches de terre calcaire. Des arbres, des végétaux, qui y sont entraînés par les eaux courantes, forment des tles flottantes qui peu à peu se lient, s'étendent et finissent, soit par couvrir les lacs d'une croûte de terré, soit par s'y enfoncer et en exhausser le fond. Ajoutons que plus une masse d'eau stagnante perd en profondeur, plus elle s*évapore ; car la vaporisation de l'eau est toujours en raison directe de sa surface, et en raison inverse de sa profondeur, comme les expériences le prouvent. Il y a dans tous les pays montagneux et marécageux de nombreux exemples de petits lacs qui se sont desséchés par une de ces causes ; on peut donc sans témérité croire que les mêmes phénomènes ont eu lieu eu grand , et que plusieurs grandes plaines ont été formées dans des méditerranées, comme, par exemple , une partie de celles qui bordent la mer Caspienne et le lac Aral.
H Les encombrements d'un lac commencent par resserrer son bassin ; mais le lac, recevant toujours la même quantité d'eau , se déborde nécessairement ; et, s'il parvient à se précipiter dans d'autres lacs inférieurs, il peut produire des débordements successifs qui changent la surfhce des terrains environnants. Ces efforts seraient plus violents si des lacs glacés et trop remplis d'eau venaient à débâcler simultanément. Les eaux, dans ce cas, seraient peut-être animées d'une force si impétueuse qu'elles pourraient renverser tout ce qui se rencontrerait sur leur chemin, faire de larges échancrures dans les chaînes de montagnes, et ainsi former de grandes vallées. Cette idée a été développée par Sulxerp et outrée par JLa«
manofi (i). Elle se présente très naturellemeDt lorsqu*(m considère les grands lacs de rAmérlque septentrionale qui s*écoulent Tun dans Vautre, et tous à la lin dans le fleuve Saint- Laurent. Si les terrains qui bordent i*Ohio, et où Ton trouve les os des mammouths , sont impr^és de sel ; si la plaine qui entoure le fleuve des Amazones est, comme on dit, absolument composée de terres molles et dépourvues de pierres; si l'on trouve sur la plaine de Crau en Dauphiné les mêmes galets et cailloux roulés que sur les bords du lac de Genève, toutes ces circonstances peuvent l'expliquer au moyen de l'écoulement des lacs intérieurs; mais la certitude historique manque et manquera toujours à ces hypothèses.
» Il est d'ailleurs certain que les vallées ont dû préexister pour que l'écoulement des eaux se fit. Ainsi, tout ce qu'on peut accorder à cette théorie de l'excavation du terrain par des courants d'eau, doit se borner à des effets qui ne regardent que les couches superflcielles.
1» Nous abordons une question qui a beaucoup occupé les géographes physiciens: les eaux de la mer ont-elles diminué ?
» Commençons par déflnir le sens de la question. Il ne s'agit point de ces fluides, marins ou autres , qui à diverses époques couvraient le globe, et dans lesquels vivaient les innombrables mollusques et polypes que nous avons vus exister Jusque sur le sommet des plus hautes montagnes. Il est évident que ces fluides ont disparu ; mais le mode lent ou rapide de cette disparition, et ses causes internes on externes, ne peuvent nous être connus que par conjecture. L'homme n'existait point lors de ces révolutions qui ont entassé les uns sur les autres les restes des animaux de mer et d'eau douce. Il n'est question que des changements qu'a pu subir la mer du globe terrestre, depuis la dernière révolution qui créa nos continents actuels. Ici la réponse devient possible.
• Une expérience assez longue, celle de plus de vingt siècles éclairés par le flambeau de l'histoire, semble prouver que la mer actuelle, considérée quant à son volume et à sa masse totale , est dans un état parfaitement ïtationnaire, de sorte que l'évaporation de ses
0) Lamanon, Journal de physique, 1780, décembre, p. 474*