LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME
et à la fin se déchirer. Alors on entend un brait comme celui d*une cascade qui roulerait dans une vallée profonde. Souvent des foudres sortent du sein même de la lroml}e, surtout dans le moment où elle se brise ; mais on n'entend pas le tonnerre. Les physiciens expliquent ce phénomène de la manière suivante. Deux vents se rencontrent ; il existe un tourbillon ; un nuage qui se trouve entre ces deux vents est condensé en forme conique, et tourne drculairement avec rapidité. Cette rotation anime toutes les particules de la nue d*un mouvement centrifuge; elle se précipite vers les parois extérieures ; il existe un vide dans Tintérieur, autour de l'axe du cône. L'eau, et tout autre corps qui se trouve au-dessous de ce vide, y est entraîné par l'effet de la pesanteur qui cherche à se mettre en équilibre.
» Après avoir considéré les causes générales des vents et celles qui en modifient les effets , suivons maintenant la trace de ceux d'entre ces mouvements atmosphériques qui par leur régularité et leur généralité intéressent le plus la géographie.
» Dans l'océan Atlantique , le vent général d'est, nommé vent alizé , règne , selon que le soleil est dans l'un ou dans l'autre hémisphère, jusqu'à 28 ou jusqu'à 32 degrés. Sur les côtes nord-est de l'Amérique , ce vent s'étend jusqu'à 40 degrés. On voit déjà par cet exemple que les courants atmosphériques, comme ceux de la mer, s'élargissent toujours à mesure qu'ils s'avancent ; d'un autre coté , les vents d'est, comme le mouvement des mers à l'ouest, ne peuvent conunencer à se faire sentir vigoureusement qu'à une certaine distance du continent oriental , c'est-à-dire de leur point de départ. La même circonstance a lieu dans l'o* céan Éthiopien, où le vent d'est s'étend également de quelques degrés de plus aux côtes du Brésil que près le cap de Bonne-Espérance. Ces vents d'est, recevant toujours le choc des deux courants atmosphériques polaires sous un angle plus ou moins droit, se Changent en nord-est dans l'hémisphère boréal, et en sudest dans l'hémisphère austral. Mais à mesure qu'on s'approche des côtes d'Amérique, le vent général d'est prend de la force, surmonte l'effet des courants polaires , et suit plus ou moins sa direction propre , savoir de l'est à l'ouest.
• 11 règne sur les côtes de la Guinée, sur*
tout depuis Sierra-Léone jusqu*à Ttle de Sainl- Étienne, sur une étendue de cinq cents lieues de côtes, des vents de sud et de sud-ouest. Il tourne d'autant plus au sud-ouest et à fouest, qu'on se rapproche de la terre. Ix>r8qu'<ni ajoute à cette circonstance le fait constant qu'il règne quelquefois dans la Guinée un vent d'est d'une extrême violence , il est permis de regarder ces deux mouvements comme ayant une liaison directe; les vents de sndet de sud-ouest ne seront que des effluves partiels du vent alizé général , qui sont attirées sur le vaste continent de l'Afrique, où l'air est prodigieusement raréfié par l'action des rayons solaires répercutés par des sables brûlants. Mais comme cependant le vent général d'est doit quelquefois se faire sentir dans l'intérieur de ce continent, il arrive que cette grande masse d'air , accumulée et condensée sur le plateau central de l'Afrique, fait de temps en temps des sorties violentes.
n Sur les confins des deux vents alizés de l'Océan occidental , entre les 4* et 10* degrés de latitude nord, et les 330* et 365* degrés de longitude (de l'Ile de Fer], il y a un trajet de mer où les navigateurs éprouvent des cafanes perpétuels, accompagnés d'une chaleur sufifl»cante, de coups de tonnerre et d'éclairs terribles ; enfin des pluies si fréquentes et si abondantes , que l'on a appelé ces parages la mer de Pluie. Les petits vents qui s'y rencontrent ne sont que des bouffées subites de peu de durée , et qui s'étendent très peu; de sorte que quelquefois chaque heure donne un vent différent, qui dégénère en calme avant qu'un autre ne lui succède.
j» Les calmes régnent également sur les limites du vent alizé et des vents variables; mais ils y sont bientôt détruits par des coups de vent et par des travades, ou tomadot.
» C'est après avoir observé cet état habitud de l'atmosphère , qu'on a pu fixer des règles certaines pour la navigation en Amérique. On cherdie toujours à gagner le sud et les latitudes voisines du tropique, parce que là on est sûr de trouver un vent frais d'est ou de nordest, qui, joint aux courants, vous pousse rapidement vers l'Amérique. Pour revenir en Europe, on cherche à gagner au moins les 30 degrés de latitude , parce que c'est là où les vents commencent à devenir variables; ils sont cependant le plus souvent au sud-ouest
6Ê0GRAt>HIE PHYSIQUE-
» Dans le Grand-Océan ou la mer Pacifique , nous retrouvons le mouvement général de l'atmosphère de Torient en occident, modifié par les deux courants polaires. La vaste étendue de cette mer permet à l'atmosphère de développer régulièrement ses mouvements naturels. Les vents alizés de nord-est et de sud-est sont si constants et si forts dans cette mer, que s*il y avait un détroit à la place de l'isthme de Panama, on irait beaucoup plus vite à la Chine par Touestque par Test. Ces mouvements partent de l'Amérique et de la chaîne des Andes; ils sont donc plus faibles et ont moins d'étendue sur les côtes de l'Amérique, où ils ne commencent que vers les tropiques et même en dedans de ces cercles. Sur les côtes opposées de l'Asie et des terres Australes , ils s'étendent jusqu'au quarantième parallèle. Les Espagnols, pour aller d'Acapulco aux Philippines , ne font que se laisser entraîner par les vents et les courants, qui les poussent en ligne droite et en fort peu de temps au lieu de leur destination; voilà pourquoi, en naviguant pendant si longtemps sur cet Océan, ils n'ont découvert que très peu de ces terres australes, dont ils n'étaient cependant pas très éloignés. Pour retourner au Mexique , ils remontent jusqu'au Japon, d'où ils se dirigent sur les côtes nordouest de la Californie. C'est à la faiblesse du courant polaire boréal , tant aérien qu'aquatique , qu'il faut attribuer cette grande étendue des vents alizés, comme c'est la force supérieure des courants polaires du sud qui fait régner les vents du sud le long des côtes du Pérou.
» Ce n'est que dans l'océan Indien que les fameuses momsoM ou vents de semestre semblent détruire l'uniformité du mouvement général de l'atmosphère, quoique sans doute elles y pourraient être ramenées, si l'on connaissait toutes les circonstances qui y influent. Voici d'abord les faits. Depuis le 10« degréde latitude sud, jusqu'au tropique du Capricorne et audelà, le vent général alizé d'est ou de sud-est r^e sur l'océan Indien. Il s*étend quelquefois en été jusqu'aux 2« et 3« degrés de latitude sud.Passéle 10« degré commencent les mou5tonB (*) ou les vents périodiques de six mois. Au nord de l'équateur il règne, depuis avril jusqu'en octobre, un violent vent de sud-ouest, accompagné de tempêtes, d'orages et de pluies ;
(') lynn mot raalai, mofi«^, c'esUà-dtre saison.
dans les autres ^ mois il souille , de nord^st, un vent doux et agréable. Entre le 2* et le 12f» parallèle de latitude, les vents soufflent gé« néralement, dans le semestre hivernal, de nordrouest, et dans l'été, de ntdrouest {*).
» Ainsi, dans l'hiver, la constitution atmosphérique offre ces éléments principaux : vents de nord-est , au ndrd de la ligne ; vents de nordouest, au sud de la ligne jusqu'au 10« parallèle; eoûn , vent alizé d'est et de sud est. Dans l'été, les phénomènes sont moms contradictoires : vents de sud-ouest, depuis le 10« parallèle jusqu^aux extrémités septentrionales; vents alizés, au sud du 10« parallèle.
» Ces dispositions générales subissent des variations déterminées par la configuration et l'élévation des côtes , par les détroits et les courants de mer. Les deux moussons de nord-est et de sud-ouest sont plus faibles, plus variables dans le golfe du Bengale , et plus constantes, plus violentes dans le golfe d'Arabie. Ces deux moussons s'étendent également plus en largeur vers l'ouest, car elles dominent sur tout le trajet de mer qui est entre l'Afrique et l'Ile de Madagascar. Dans les parages entre la Chine, le royaume de Siam, Sumatra et l'équateur, ces moussons se font également sentir ; mais elles y sont presque tout-à-fait nord et sud, sauf les variations locales; elles s'étendent jusqu'aux Iles Philippines, et même, quoique avec beaucoup d'inconstance, jusqu'à celles du Japon. Les moussons entre l'équateur, l'ilc de Java et la Nouvelle-Guinée sont à peu près conformes à celles de la .mer de la Chine pour la direction, qui varie seulement un peu vers le nord-ouest pour la mousson du nord, et vers le sud-est pour celle du sud. Mais ces moussons ne commencent que six semaines après celles des mers de la Chine.
» Voici encore d'autres circonstances remarquables. Les moussons ne changent , ou , dans l'idiome des navigateurs, ne se brisent pas su^ bitement; ce brisement, qui a ordinairement lieu quinze jours ou quatre semaines aprèf le$ éqmnoxes, s'annonce par l'affaiblissement de la mousson, par des calmes et des coups de vent qui se succèdent rapidement, par des o]*ages , des trombes, des travades et des ouragans indiens nommés iaïfouns, terribles suitout par les explosions de la matière électrique accumu-
(•) Mooret Practical navigation t 12* édition. Lon* dres, 1796, pag. 124 et suivantes.
UVRB QUABANTB-DEUXIEME.
lée par la moiiisoB. Les oomneHMBMnto de la mousson mbséqiieDte soat d*abord soumis à 4es variatkms , Jusqu'à ce qu'elle établisse enfla sa domination absolue.
» Les navigateurs assurent qu'au sertir de la région oà domine une mousson, on est sâr , toutes autres eâreonstanoes à part, de trouver un vent très fort , très impétueux , et directement contraire à la mousson. Ils doivent avoir observé ee phénomène aveo beaucoup de soin , puisqu'il en résulte pour eux de grands dangers, par les calmes et les tournants d*air. Ceci ne peut guère s'expliquer qu'en supposant, avec HcUUy, l'existence de deux courants: l'un supérieur, formé par l'air chaud et raréfié, et Tautre inférieur, composé de la colonne d'air froide et ccmdensée. Cette hypothèse devient presque une vérité constatée , par l'observation du peu d'élévation qu'ont les moussons; ce dont on voit la preuve évidente dans la presqu'île en-deçà du Gange, où les moussons sont arrêtées pendant plusieurs mois par la chaîne des monts èhattes, laquelle oqiendant n'est pas prodigieusement haute ; de sorte que la côte de Goromandel et celle de Malabar ont toiyours leurs saisons sèches et pluvieuses dans les temps opposés de l'année.
» D'après l'exposé précédent, c'est la srale nwuêSGn d$ êud-^aueit qui offre un phénomène décidément contraire au mouvement général de Tatmosphère, car la mousson de nord-est y est conforme ; et les vents du nord-ouest, au sud de la ligne , paraissent ne pas être parfaitement constants , et pourraient ne provenir que d'un mouvement composé, ou d'un courant d'air supérieur. Quelle est l'origine de ce vent seroestral qui, pendant l'été, souffle de sud et de sud-ouest sur tout l'océan Indien? Cette question a exercé la sagadté des géographesj^ysiciens (*). Voici rexplieation dont Èattey a posé les bases, et qui nous a paru la plus probable :
» Les mousMms ehai^ient toujours quelque temps après les équinoxes ; elles soufflent constamment vers l'hémisphère où est le soleil : donc l'action de cet astre sur l'atmosphère en est visiblement une des causes. Lorsque ses rayons, réfléchis des monts du Tibet, brûlent les plaines du Bengale et les vallées du royaume de Siam, en y raréfiant et dissipant
(«) Ihhâ, MedlieaMwM de ratmospbère, n* 7S0. Muêêckenbrçek^ EfMtl cte phyttqus , Il , 87S*
l'atmosphère, l'ah- froid des r^ioos du sod polaire y est violemment attiré. L'action du soleil est secondée par le courant aquatique, qui , des mers polaires australes , vient dominer dans celle des Indes. Ce courant doit aj^ porter une colonne de vapeurs qui se dégagent continuellement à sa sur&ce. i^outooft-y Tabsence d'un courant aquatique du nord; Ton peut même ordre que les montagnes du Tibet et les dialnea de l'Asie centrale oonservent tt arrêtent l'air froid qui pourrait se p^rtor de k Sibérie vers riode.
» Mais pourquoi ce vent polaire ne règne-l- 11 point au sud de i'équateur? Par la même raison qui y rend peu sensible le courant polaire aquatique. Le mouvement général de 1 Océan, n'étant ici arrêté par aucun obstaele, atirop de force pour être modifié par le courait polaire. La même chose arrive dans l'atmosphère to^jours intimement unie à l'Océan, qui sans cesse la modifie et l'alimente. Maïs à mesure qu'on laisse la Nouvelle-Hollande entre soi et Tocéan Pacifique , il est évident que le mouvement général de la mer des Indes est aband(Hmé à ses propres forces, et ces foras sont bientôt vaincues par le courant polaire, qui, loii^-temps détourné ou plutêt caché par le mouvement général des mers, reparait dans toute son énergie. La colonne d'eau poiairs remj^it alors l'atmo^ère des particules liroides qui , par leur pesanteur, d^ermineat toute la masse de l'atmosphère à se porlor vers Téquateur avec plus de force et plus direoteoMut qu'elle n'aurait fait sans cela. Au reste, il pourrait aussi y avoir des courants supérieurs dans l'atmosphère qui descendissent vers la ta^e aux limites où commencent les moussons.
» Du cêté deTouest , les montagnes de Lupata,*en Afrique, et celles de Madagascar peuvent et Mvent même concourir à femmir l'air nébuleux et orageux pour la moussoa du sudrouest , qui, pour cette raison, commence de ce cêté d^ dans le canal de MosamUque. Poit^tre des mmtagaes dansl'intéri^ir de la NouveUe-HoUande exerecnt du celé d'est «ue hifluence semblable.
» Le soleil passant dans l'hémisphère a»stral, la mousson diange de direction ; la niasse d'air, concentrée pendant l'été sur le plateaa central de l'Asie , s ébranle en se portant ws les régIsBS au nid de l'équatMir, sA l'ai-^ mo^hèrea été dili^ et dissi^y^ par la cha-
GEOGRAPHIE PHYSIQUE
leur aoloiîe. Cette mousson vient de nord-est pour la plus grande partie de la mer des Indes, parce qu'elle a le plateau central au nord-est. La iper de la Chine et les pai-ages de Bornéo , de la Nouvelle-Guinée, de Java, ayant le centre de l'Asie au nord et au nord-ouest, la mousson leur arrive de ces points du compas. Elle leur vient dans une progression lente, à cause âe nombreuses tles dont les montagnes élevées t'arrêtent et la détournent. La mousson nordest est douce et agréable , parée que la masse d'air concentrée sur le plateau central de l'Asie pendant l'été, avait originairement passé par la Bonc torride , et était ensuite restée exposée à l'action du soleil vers les temps du solstice : ce qui lui a enlevé le froid et la nébulosité, qu'autrement elle aurait pu acquérir par le contact avec l'atmosphère sibérienne. Il paraît possible que cette mousson du nord-est rencontre vers le 2« ou 3* degré de latitude sud un reste de la mousson précédente ; ce reste est peut-être entretenu par les montagnes de l'Afrique , de Madagascar et de la Nouvelle- Hollande ; car Tair froid de ces montagnes n'est pas sollicité de se porter vers le pôle du sud , et n'a donc aucun autre débouché que celui vers Téquateur. Il s'ensuivrait , de ce choc direct de la nouvelle et de l'ancienne mousson, un mouvement composé qui produirait ces vents du nord-ouest très communs entre Féquateur et le dixième parallèle austral, pendant tout le temps que dure la mousson de nord-est.
» L'une et l'autre mousson sont plus fortes dans le golfe Arabique, parce que cette masse d'eau, très resserrée et peu profonde, n'a d'elle-même que des courants superficiels qui ne peuvent résister à l'action des vents.
i C'est ainsi que toutes les irrégularités que présentent les vents affectés à un lieu ou à une légion du globe , ne sont que les effets combinés des courants aériens généraux, des brises partielles, du mouvement apparent du soleil et de l'exposition des montagnes.
» Le lecteur qui nous a suivi dans ces dé-
tails arides, mais indispensables, voudrait peut^tre qu'on le récompensât en lui retraçant le tableau des effets utiles ou agréables de tous ces vents, dont nous venons d'indiquer les routes. Devons-nous nous arrêter à redire des choses si connues ? Les vents , on le sait , purifient l'atmosphère, en y entretenant une agitation perpétuelle ; ils dissipent les miasmes qu'exhalent les marais et les eaux stagnantes; ils soulèvent et transportent les nuages destinés à fertiliser, la t^rre au moyen de la pluie. Des millions de graines végétales, pourvues de petites aigrettes, voltigent sur l'aile des vents, et répandent au loin l'empire de la végétation. L'homme a su se faire du vent un levier, qui, appliqué aux moulins , nous épargne un travail immense. Si l'Océan est le grand chemin du globe , les vents sont les infatigables cour* siers qui portent rapidement nos vaisseaux d'un pôle à l'autre. En ne considérant les vents que sous les rapports pittoresques, combien de jouissances ne proourent-ils pas à celui qui aime le grand spectacle de la nature, surtout aux habitants des montagnes 1 Tantôt les vents étendent sur toutes les vallées un rideau de nuages qui laisse apercevoir les sommets des Alpes lointaines comme autant d'tles disséminées dans un océan ; tantôt, déclarant en partie ce rideau , ils nous ouvrent tout-à-coup les perspectives les plus étonnantes, où les jours les plus vifs forment un heureux contraste avec les ombres voisines. C'est aux coups de vent que le peintre et le voyageur doivent les vues les plus singulières qui peuvent s'offrir à leurs regards. Dans les soirées d'été , et surtout d'automne, ce senties vents qui, en accumulant et modelant de longues ti*ainées de nuages , créent et détruisent devant nos yeux ces paysages fugitifs, ces montagnes aériennes que colorent les feux du soleil couchant.
» L'atmosphère éprouve encore diverses modifications, relatives à sa température locale ou au elimal physique; ces modifications vont fîlire le sujet du Livre suivant. »