LIVRE QUARANTE-TROISIÈME
» Ces observationfl sur la véritable acception do mot clknai nous conduisent naturellement àjeterun coup d'oeil sur les diverses températures des cinq zones dans lesquelles on a l'habitude de diviser le globe.
• La xone torridê n'éprouve que deux saisons, Tune sèche et l'autre pluvieuse (*). La première est regardée comme Tété , et l'autre comme l'hiver de ces climats ; mais ils sont en opposition directe avec Tété et l'hiver céleste; car la pluie accompagne toujours le soleil, de sorte que, lorsque cet astre se trouve dans les signes septentrionaux, les contrées au nord de la ligne ont leur saison pluvieuse. Il parait que la pi*ésence du soleil au zénith d'une contrée y échauffe et raréfie continuellement l'atmosphère; l'équilibre est rompu à chaque moment ; l'air froid des contrées plus voisines des pôles y est à chaque instant attiré ; il y condense les vapeurs suspendues dans l'atmosphère; donc il y existe des pluies presque continuelles. Les contrées de la zone torride où il ne s'élève point de vapeurs ne connaissent point de saison pluvieuse.
» Les localités , surtout les hautes chaînes de montagnes qui arrêtent ou détournent les moussons et les vents, influent tellement sur les saisons physiques de la zone torride , que souvent l'intervalle de quelques lieues sépare Tété de l'hiver. En d'autres endroits, il y a deux saisons pluvieuses et deux saisons sèches , qu'on distingue par les dénominations de grande et petite.
» La chaleur est presque to\jyours la même à 10 ou à 15 degrés de la ligne équlnoxiale. Mais vers les tropiques on ressent déjà une différence entre la température qui règne au moment où le soleil est au zénith et celle qui a lieu lorsque, dans le solstice opposé, les rayons de l'astre du jour tombent sous un angle qui est plus obtus de 47 degrés. Aussi on pourrait, avec Polybe, diviser la zone torride en trois autres ; la zone équatoriale proprement dite est tempérée, si on la compare à la Mone du tropique du Cancer, composée des contrées les plus chaudes et les moins habitables de la terre. La plus grande chaleur observée, qui est de 35 degrés de Réauraur, l'a été à Bagdad à 33 degrés de latitude. La zone du tropique du Capricorne contient peu de ter-
(') raren. Géog. géoérale, ch. XXVI, propos. H) sqq, Bergmann, Géographie physique, $ 143.
res ; mais il parait qu'elle éprouve des cha* leurs momentanées extrêmes.
» La plupart des anciens , méconnaissant l'observation de Polybe , crurent que la chaleur allait en augmentant du tropique vers Téquateur. Ils en conclurent que le milieu de la zone torride était inhabitable. On sait aujourd'hui que plusieurs circonstances coDOOurent à y établir une température supportable. Les nuages , les grandes pluies, les nuits naturellement très fraldies , leur durée étant ^le à celle des jours, une forte évaporation, la vaste étendue des mers, la proximité des noontagnes très hautes et couvertes de neiges étemelles, les vents alizés et les inondations périodiques, contribuent également à diminuer la chaleur. Voilà pourquoi, dans la zone torride, on rencontre toutes sortes de climats. Les plaines sont brûlées des feux du soleil. Toutes les côtes orientales des grands continents , battues par les vents alizés, jouissent d'une température douce; les contrées élevées sont même froides; dans la vallée de Quito règne un éternel printemps; et peut-être que l'intérieur de l'Afrique renferme plus d'une contrée douée du même avantage.
» Rien n'égale la beauté mcgestueuse de Tété dans la ^ne torride. Le soleil, à sou lever, traverse en un instant les nuages brûlants de l'orient, et remplit la voûte des deux d'une lumière éblouissante dont aucune trace d'ombre n'interrompt la splendeur. La lune brille ici d'un éclat moins pâle; les rayons de Yéaut sont plus vifs et plus purs, la voie lactée répand une clarté plus scintillante. A cette pompe des cieux il faut ajouter la sérénité de l'air, le calme des flots, le luxe de la végétation , les formes gigantesques des plantes et des animaux , toute la nature plus grande , plus animée, et cependant moins inconstante et moins mobile.
• Les zones tempérées (') sont dédonunagées par les charmes doux et variés du printemps et de l'automne, par les dmleurs mod^ rées de l'été et les rigueurs salutaires de l'hiver; cette succession de quatre saisons n'est point connue au-delà du tropique ni vers les pôles. Même la partie de la zone tempérée boréale qui s'étend entre le tropique et le 35* degré de latitude, ressemble en beaucoup d'endroits k la zone torride. Jusque vers le 40*
(•) Ber^imuin , Géographie physique, S i^^*
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
d^grë, la gelée, dans les plaines, n*est ni forte ni de longue durée; il est également rare d'y voir tomber la neige, quoique sans doute il ne BOit pas vrai que lors d'une chute de neige les dames de Rome ou de Naples sortent de la comédie pour Jouir d'un spectacle si extraordinaire, ni que les académiciens courent, la lorgnette à la main, examiner cet étonnant phén<HDène. Les contrées élevées ressentent toute la rigueur de Thiver, et les arbres, in6me dans la plaine, perdent leur feuillage et restent dépouillés de verdure dans les mois de novembre et décembre.
» C'est depuis le 40* jusqu'au 60* degré que la succession des quatre saisons se montre le plus régulière et le plus sensible, sans cependant exposer la santé de l'homme. C'est aussi entre ces latitudes qu'habitent aujourd'hui les peuples les plus instruits, les plus civilisés, et ceux qui montrent le plus de courage sur mer et sur terre. Il semble que dans les pays où l'on n'a point d'été, les habitants manquent de génie, ou du moins d'esprit et de goût ; tandis que là où il n'y a point d'hiver, on ne connaît' guère la vraie bravoure, la constance, la loyauté, et les autres vertus civiles et militaires. Mais rappelons-nous que c'est l'homme lui-même qui a créé en grande partie ces climats salubres; la France, l'Allemagne et l'Angleterre ressemblaient , il n'y a que vingt siècles, au Canada et à la Tatarie chinoise, contrées situées, aussi bien que notre Europe, à unedistance moyenne entrel'équateur et lep61e.
» Au-delà du 60« degré, et jusqu'au 78« (qui parait être le terme des terrains habitables dans l'hémisphère boréal ) , on ne connaît en général que deux saisons : on éprouve un long et rigoureux hiver, auquel succèdent brusquement des chaleurs quelquefois insupportables. L'action des rayons solaires, faible en raison de l'obliquité de leur direction , s'accumule pendant les jours extrêmement longs , et produit des effets auxquels on ne s'attendrait que dans la zone torride. Il y a des exemples de forêts qui se sont embrasées , et de goudron qui s'est fondu sur les flancs des vaisseaux. Dans l'hiver , au contraire , on voit les eauxde-vie se congeler dans les chambres chauffées, et une croûte de glace couvrir jusqu'aux draps de lit. On a trouvé la terre gelée à 100 pieds de profondeur ('). Le mercure, figé dans
(*) Gmelin, Voyage en 8il>érie.
le thermomètre, laisse le degré de froid indéterminé. Je parle ici des extrêmes et de la zone en général. Les expositions méridionales ou le voisinage de la grande mer adoucissent le climat jusqu'à un degré qui paraîtra incroyable aux esprits prévenus. Bergen en Norvège, et toute la côte de ce pays entre 60 et 62 degrés de latitude, a l'hiver très pluvieux, mais rarement delà neige ou des gelées ; cette saison est moins rigoureuse, et on y use moins de combustible qu'à Krakovie , à Prague , à Vienne en Autriche, sous 50 à 48 degrés de latitude. La zone froide jouit d'un calme atmosphérique qui est inconnu dans la région tempérée ; point d'orage, point de grêle, rarement une tempête; l'éclat des aurores boréales , réflédii par la neige , dissipe les ténèbres de la nuit polaire; les jours de plusieurs mois , quoique d'une magnificence monotone, accélèrent d'une manière étonnante le jeu de la végétation ; en trois fois vingt-quatre heures la neige est fondue et les fleurs s'épanouissent.
» Cette succession des zones physiques n'est point égale pour les deux hémisphères. En parlant des glaces de mer, nous avons observé que, dans les mers arctiques, on n'en aperçoit guère de grosses masses flottantes avant le 70« degré , ni de champs fixes que vers les 75 à 80 degrés de latitude ; tandis que , dans les mers antarctiques, on rencontre F on et l'autre à 50 et 60 degrés, de latitude australe. Dans la Terre de Feu, dans celle de Sandwich, et dans plusieurs autres lies situées vers les 54* et 59« degrés de latitude australe, les montagnes , même dans l'été austral, restent couvertes de neige jusqu'aux bords de la mer (■).
» Cette diminution de chaleur parait cesser tou^à-coup entre le SO» et le 40« degré de latitude ; car de Tintérieurde la Nouvelle-Hollande il sort des vents enflammés , tandis que les montagnes de la terre de Diemen restent couvertes de neiges étemelles (^ ; aussi l'on éprouve dans ces parages les passages les plus subits d'une chaleur étouffante à un froid très sensible (^.
» Les astronomes (^) semblent attribuer ce
(') Fortur, Cook, Dalrymplê, etc. — (•) Pirm^ Voyage aux Terres australes, II. — 0 Labillardière, Voyage i la recherche de La Pérouse, II» 27. — (4) Mairan , Mém. de V Académie, 1765 , p. 174, uEpi^ nui. Cogitât, de Distribat. calor. per tellurem.
contraste oniqneroent au séjour plus court que fait le soleil dans les signes méridiouaux, c*està-dire à la plus grande rapidité du mouvement de la terre , lorsqu'elle est dans son périhélie. Le soleil est 7 jours et ] 8 heures de moins dans les signes méridionaux. Mais la différence produite par cette cause ne serait que de ~ , et la différence réellement existante est à peu près de 7* La théorie du calorique rayonnant a fourni une auti*e explication ; on a cherché à démontrer que, dans un temps donné, l'hémisphère austral perd une plus grande quantité de sa chaleur propre constante que n*en perd rhémisphère boréal (>). Mais cette cause ne devrait pas tout-à-coup cesser d'agir vers le 40* degré. Il faut donc chercher sur la terre même la raison du phénomène qui nous occupe.
»> La vaste étendue des mers antarctiques , l*absence totale d'une grande terre, et la forme des continents qui se terminent vers le sud en pointes de peu de largeur, ouvrent un champ libre aux courants maritimes polaires , et leur permettent de pousser de tous cAtés les glaces du pôle du sud vers la zone tempérée australe. Là elles s'entassent et s'arrêtent en partie, en s'accrochant l'une à l'autre ; en partie elles sont empêchées d'aller plus loin par la force déjà très sensible du mouvement général de l'Océan vers l'ouest ; enOn elles se fondent en partie par l'action de la chaleur solaire , qui doit être déjà considérable à 50 degrés, quoiqu'elle ne fasse que peu d'effet sur le thermomètre , parce que les glaces fondantes l'absorbent aussitôt qu'elle se répand dans l'air.
» Comme il n'y a point de terme fixe où le mouvement des eaux polaires vers l'équateur s'arrête et se change en mouvement général vers l'ouest [^ , ce changement étant soumis à l'influence de plusieui*s causes locales et temporaires, il n'y aura pas non plus de limite constante pour les glaces australes. Aussi , tantôt les navijjateurs en ont rencontré des lies fixes vers le 50« degré, tantôt ils ont poussé 10 degrés plus loin, vers le pôle du sud , sans en rencontrer seulement des morceaux flottants. Ces variations de latitude sous le même méridien semblent confirmer notre explication; on ne pourrait même en assigner aucune
(') Prévost , sur le calorique rayonoaDt , p. 828 sqq, — (•) Voyez ci-dcs8U8 , Ilv. XXXIII, p. 405 sqq.
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autre cause suffisante que l'action des courants polaires.
» Ces glaces mobiles , poussées de tous côtés vers le tropique du Capricorne , ne s'arrêtent que lorsqu'elles rencontrent les courants qui poitent àrl'est , et qui , en les entraînant, leur impriment un mouvement combiné ; mouvement qui , constamment modifié par le courant équatorial, leur fait décrire une spirale jusqu'à ce qu'elles se fondent. Elles peuvent donc entrer inopinément dans une zone d'ailleurs tempérée , où leur présence cause et ces transitions subitesdu chaud au froid, et ces immenses brouillards dont parlent les navigateurs.
» Eu admettant notice explicaticm , on n'aurait pas besoin de supposer la quantité des glaces australes aussi énorme qu'elle le serait dans toute autre hypothèse. Car, selon nous , ces glaces qui se montrent vers les 50" et 60* degrés de latitude ne marqueraient pas la circonscription d'une calotte sphérique de glaces fixées autour du pôle , mais elles formeraient seulement une enceinte variable, derrière laquelle il pourrait se trouver de vastes étendues de mers qui , de temps en temps , ne renfermeraient aucunes glaces.
>» La théorie des climats physiques présente encore une dernière question: Admettonsnous un changement soit réel , soit seulement possible dans la direction de l'axe terrestre? Cette question intéresse non seulement les géographes , mais tous les peuples de la terre. Sans robliquité de l'écliptique , sans cet angle d'inclinaison qui existe entre le plan de rotation et le plan de l'orbite, il n'y aurait ni inégalité entre les jours d'hiver et d'été , ni changement de saisons, en tant que celles-ci dépendent des causes célestes. L'équateur serait encore plus constamment échauffé qu'il ne l'est ; mais des deux côtés on verrait la chaleur diminuer dans une progression très rapide; chaque climat aurait sa température invariable, et ce serait pour chacun celle de son printemps et de son automne actuel , mais très vraisemblablement un peu plus f^ide. La terre ne serait donc guère habitable au-delà du 45* ou 50® degré. Voilà ce printemps étemel que les poètes voudraient nous faire regretter. Reau coup de philosophes et d'astronomes ont cru que l'écliptique et l'équateur tendaient réelle^ ment à coïncider ensemble. Les anciens astro nomes ont trouvé l'obliquité de l'écliptique de
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24 degrés. Ératosthène, 250 ans avant Jésus- Christ , la trouva de 23 degr. 50 minutes ; Albatégnius , en 880 , de 23 degr. 35 minutes 40 secondes ; Tyclio-Brahé , en 1687, de 23 degrés 31 minutes 30 secondes : elle oscille aujourd'hui autouc de 23 degrés 23 minutes. Sa diminution séculaire semble avoir été jusqu'ici de 57 secondes. Mais Euler et Laplace ont prouvé, par des calculs subtils et profonds, que cette diminution provient de Tattraction mutuelle de toutes les planètes dont les orbites, diversement inclinées , cherchent constamment à se confondre dans un même plan ; d'où ii ne i*ësulte que des inégalités temporaires contenues entre des limites fixes. Le soleil contribue
surtout à ramena constamment toutes ces variations au point d'où elles étaient parties. Sans la force attractive du soleil , les planètes, surtout Jupiter et Vénus , seraient à même de changer l'obliquité de récliptique de 10 à 12 degrés. Mais le puissant monarque du système planétaire réprime ces efforts , et empêche que l'obliquité ne puisse jamais varier de plus de 2 à 3 degrés. En général , tout le système du monde semble aujourd'hui osdiler autour d'un état moyen, d*où il ne s'éloigne que très insensiblement de côté et d'autre. Les combats violents des grandes forces de la nature ont cessé; nous vivons dans une époque de calme physique. •