LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME
Suite de la Théorie de la Géographie. — De la Terre, considérée comme le séjour des êtres organiques. Première section : De la Distribution géographique des végétaux.
« Nous avons décomposé le globe terrestre en ses parties solides, liquides et aériformes ; passons à la considération de ces êtres innombrables qui étalent sur tous les points de ce globe le spectacle de la vie , qui en embellissent la surface, qui en consument les inépuisables sucs nourriciers , et, par un sort commun, y trouvent mille tombeaux divers. Sans doute ces productions et ces habitants de la teiTC n'y sont point disséminés au hasard ; des lois générales ont assigné à chaque classe de ces éti*es organiques son berceau et sa tombe ; ces lois , nous devons les étudier avant d'entreprendre la description des diverses parties du monde.
» Par leur abondance et par leurs rapports intimes avec le sol , les végétaux réclament la première place. C'est à la botanique à examiner en détail les trésors du règne végétal, ces fleurs brillantes et passagères , ces calices qui
Du cboix de leurs parfums embarrassent l'abeille,
ces étamines, ces pistils, tous ces organes des amours innocentes ; ces ovaires qui survivent à renveloppe maternelle, et en se développant deviennent des fruits succulents ; ces germes qui , sous un mince volume , renferment Tespoir des générations à venir ; toutes ces char-
mantes merveilles revêtues de tant de formes, et produites par le jeu simultané de tant de forces diverses , que Ton croirait volontiers la nature occupée de ce soin unique , si r<Hi ne savait que ce sont là ses moindres ouvrages. La géographie physique s'occupe de la distribution du règne végétal , et y trouve assez de matière à admirer cette sagesse qui a présidé à la production de l'univers (*).*
» La température de Tair parait seule mettre des bornes physiques à Textension d'une espèce végétale. L'échelle de la chaleur atmosphérique sert aussi d'échelle ordinaire aux progrès de la végétation. Voilà pourquoi , sous le climat brûlant de la zone torride, on n'a qu'à s'élever sur les montagnes pour jouir des fruits et des ileurs de la zone tempérée. Toumefort trouva au pied du mont Ararat les végétaux ordinaires de l'Arménie ; au milieu , ceux de ritalie et de la France ; sur le sommet , ceux de la Scandinavie (^). Forster vit plusieurs
(') Uumboldi, Essai sur la Géographie des plantes. Stromayer, Spécimen geograpbis bolanlcc Gotlingœ , 1804. litrgmann , Geograph. phys. , sect VI.
(>] Tout le monde sait que la hauteur plus ou moins grande des stations donne i la végétation les plus grands rapports avec celle des régions plus ou moins rapprochées du pôle. Ainsi M. Gaudin, dans sa Flora helvetica, fait remarquer qu'il existe en
tlYBE QUAEANTfrQUATHlÈMC.
plADtes été Alpes sur les montagoes de la Terre de Fea (^). Si les vallées des Andes sont ornées de bananiers et de palmiers, les régions plus élevées de cette chaîne nourrissent des chênes , des sapins , des vinettiers , et une foule de genres communs au nord de TEurope (^). Uhomme, prdltant de cette disposi-» tion, a transporté et disséminé presque sur toute la surface du globe ces graminéeê qui lui ibumissent sa principale nourriture. Quelques autres plantes utiles ont été rendues communes à tous les climats par la nature môme. Les plantes antiicorbutiques , si salutaires pour le navigateur languissant dans sa prison flottante , sont répandues partout où il y a encore un germe de vie. On trouve du cresson , de la chicorée, de Toseille sauvage sur les rivages toujours glacés de la baie d'Hudson , et dans la Sibérie aussi bien que dans ces heureuses tles éparses au milieu de Tocéan Pacifique 0. Les arbustes qui se chargent de baies et de petites fruits agréables au goût viennent dans les pays les plus inhabités. Dans le Groenland même , le groseillier porte de très bons fruits. La Laponie possède une ressource dans ses arbustes , tels que Tépine-vlnette, le mûrier rampant, rairelllier et autres.
» Ni le froid extérieur ni Tabsence de la lumière n'arrêtent entièrement la vie végétale. Les cavernes et les mines donnent naissance à un certain nombre de plantes , surtout des cryptogames (^). Plusieurs saxifrages et renoncules, les saules rampants, ainsi que tous les lichens , aiment le froid. La neige, loin d'empêcher les fonctions vitales de ces végétaux , les garantit de Teffet des gelées , et leur fournit en abondance Toxigène qu'elle contient , et qui , en accroissant leur vigueur , accélère la germination des semences (^). R amenda constaté que des plantes cachées pendant plusieurs années sous la neige y avaient continué
SolsM un grand nombre de plantes qai viTent sar les côtes de rOcétn glacial arctique, soit en-deçà, soit au-delà du cercle polaire. Il ajoute même que plus des trois quarts des plantes de la Laponie font partie de la Flore belTétique. J. H.
(') Bemerkungen , p. 154 (en allemand). — (■) Huntboldt, Essai sur la Géog. des plantes, p. 34.^(3) y^nderton, troisième voyage de Gook, pasHm^-^li) Scopoli, Diss. ad scient, natur., p. I, p. S4-l}0. Bum" boldtt Flor» Frlberg. snbterr. , etc. — (») Hastet^ fratt, Joum. de l'École polytechnique^ 4* eahier, an IV, p. 670-476.
de vivre (i). L'ofganisation des plantes alpines ou polaires se prête à une croissance et à im développements! rapides, qu'un petit nombre de Jours chauds leur suffit pour fructifier f). Peut-être même la n^ge étemelle serait le séjour d'une sorte de végétation ; au moins Saua* sure y a trouvé une poussière rougeétre, dont la nature , très probablement végétale , n*est pas encore suffisamment éclairdeC), Patrin et Sokolof ont vu en Daourie des terraina couverts de végétaux , quoique entièrement environnés de neiges étemelles {*).
N La chaleur extrême arrête encore OMiiiis la force productive de la nature dans le règne végétal, pourvu qu'elle soit accompagnée d'humidité. On voit des plantes naître non seulement sur les bords des sources chaudes , mais même au sein de ces eaux qui semblaient devoir les faire périr. On en trouve des exemples depuis l'Islande jusqu'au Cap , et depuis le Kamtchatka Jusqu'à l'Ile d'Amboine (•). Les exhalaisons sulfureuses et les mofettes des cavernes volcaniques semblent n'exercer sur la v^étation qu'une influence lente , bornée , tandis qu'elles donnent aux animaux une mort instantanée (^)
» C'est l'absence de l'humidité qui of^ose à la végétation les obstacles les plus redoutables. Voyez sous l'équateur , comme vers le pôle, ces déserts sablonneux condamnés à une éter* nelle stérilité I Aucune goutte de pluie ne saurait s'arrêter dans ce sol incohérent et toujours remué par les vents ; aucun germe ne saurait s'y fixer. C'est sans doute à des causes à peu près semblables qu'il faut attribuer la nudité de plusieurs montagnes dont les flancs escarpés ou les sommets aplatis n'offrent aucun abri aux colonies végétales que les vents y font aborder ; tandis que d'autres montagnes ,
(') Âarnond, Observât., p. 61 .— (•) Marun», Voyage au SplUbcrg, p, 54 (en allemand). JUnnou Flor. Upp. praîf.,p. XX.
P) Celle poussière, obsenrée par Saussure, est probablement la même que celle qui donne ane couleur rouge brillante aux neiges perpétuelles do Groenland , et qui n'est que le végétal appelé uredo nivaiU dont nous avons déjà parlé à propos des phénomènes atmosphériques. j. h.
(*) Patrin , Voyage , p. 19. — (*) (Mafoen et P^/sen, Voyage en Islande, en allemand, II, p. si et 181. Krascheninikow, Kamtchatka, en allemand, p. Ol.iypamaim, Voyage, en allemand, p. 142. £aW/lardière, tome I , p. 854. — (6) Soulavie, Œuvres d'Hamllton, p. î40. Smdhs, Tour, etc., Il, p. lot
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
à une lempérature plus froide, conservent encore quelques plantes. Par exemple , on voit dans ie Derbysliire une colline qui ne produit aucune herbe , parce que ses flancs se décomposent journellement en lamelles schisteuses qui roulent en bas (*).
*> La pression de l'atmosphère exerce une influence frappante sur la configuration et la vie des plantes. Les végétaux vivent principalement par leur surface; de là leur grande dépendance du milieu qui les entoure. Les animaux obéissent plutôt èdes êtimuluê intérieurs, et se donnent la températui'c qui leur convient. La respiration par Tépiderrae est la plus importante fonction vitale des plantes ; et cette fonction, en tant qu'elle sert à évaporer et à sécréter des fluides, dépend de la pression de l'atmosphère. C'est pourquoi les plantes alpines sont plus aromatiques, plus garnies de poils, et couvertes dé nombreux vaisseaux sécrétoires. Au contraire, elles croissent avec difficulté dans les plaines où leur respiration par l'épiderme est dérangée, parce que la pression de l'air y est plus forte ('j.
» La nature chimique du sol montre son influence sur les végétaux plutôt en modifiant leur port, leurs sucs et leurs fruits, qu'en bornant leur extension. Pourtant le sel commun, dissous et répandu sur ie sol en quantité, y rend la naissance des végétaux presque impossible ^3). La fusion que subissent les laves est probablement la seule cause qui y retarde pendant des siècles les progrès de la végétation, tandis que les cendres volcaniques donnent promptement naissance à de riches mois- ^ns ou à de beaux vignobles. En général, les terres ne servent guère que d'appui et d'abri aux plantes ; elles se nourrissent de l'eau et des fluides huileux qui se rassemblent dans la terre et que leurs racines sucent. Une faible quantité de terre, dissoute dans ces fluides, est absorbée par la plante. D'antres causes contribuent encore à la vie v^étale ; les plantes requirent par leurs trachées les divers fluides de l'atmosphèi^e; la lumière surtout doit présider au phénomène chimique par lequel la
{') Auiiiier, Deylnege, etc., c'est-à-dire Mém. sur FADgleterre, cahier 7, p. 20. — (•) Humboldt, Tableaui de la nature, II, p. 116, n"» 14.
(3) Fortkal, Flor. Égypt. , p. 45. On a remarqué aussi que les primevères , les gentianes et les saiifrages habitent plus particulièremenl les monUgnes calcaires que tout autre terrain. J. Ut
nourriture de la plante s'assimile à sa substance. Les terres élémentaires que l'on retire d'une plante par l'analyse chimique paraissent plutôt être le produit et le résidu de la digestion par laquelle le végétal s'assimile ses aliments, que des paities venues directement de la terre environnante (*). Les expériences de M. Schrader ont fait von* que des plantes qui végétaient dans du soufre sublimé donnaient à l'analyse les mêmes terres que celles qui croissaient à la façon ordinaire [^]. Ces observations, fournies par la physiologie végétale, peuvent expliquer pourquoi la terre siliceuse forme une si grande partie de la substance des végétaux, quoique les terrains calcaires se revêtent ordinairement d'une végétation plus vigoureuse et plus abondante que les terrains granitiques. La terre calcaire attire l'humidité, répand la chaleur, et fournit aux plantes de l'acide carbonique. Mais c'est la silice qui domine dans la meilleure terre végétale (3). La terre siliceuse abonde aussi dans les graminées et dans plusieui-s joncs. On a trouvé dans les cendres de la paille de seigle, jusqu'à 70 pour 100 de silice. Les jointures du bambou renferment des ciistallisations de pure silice (*). Il y a pourtant d'autres plantes qui sont comme imprégnées de terre calcaire, telles que le chara vulgaris, Vhypnum crûia castrentU^ la neckera dendroïdes, et quelques auti-es cryptogames (*). Encore d'autres plantes, telles que la salsola kali, les salicornes, les mésembi7anthèmes , nagent (•) Senebier, Encycl. mélhod. physlol. végét.,
Une expérience encore peu connue vient a i appui de ces faiU : elle eut lieu dans ces dernières années, au prinlftmps, en Sibérie, vers le GO» degré de latitude. Un curieux mit une pomme de terre dans un vase rempli de icrrcau, qu'il enterra ensuite dans une couche de même engrais , en sorte que la plante n'avait pour aliment que le terreau. A Tépoque de la maturité du tubercule, celui-ci avait absorbé tout rcngrais ; il n*en restait plus dans le vase, qui se trouvait si complètement rempli par le vôgéUl.que tous les tubercules n'en formaient qu'une masse qui remplissait toute la capacité du vase. J. H.
(>) Schrader t deux Mémoires couronnés sur la na-. lure des parties terreuses des plantes, Berlin, 1800, en allemand. — (3) Expériences d« Fourere^, de Gio^ri, etc. Encycl. nal., Phys. végéUle, loma I, pag. 27C. — (•) Lampadiut, Samlung praktischer Abhandl., lli, p. 187. I>ovy» Journal de Nlcholson, vol II n» Î7. p. &C. Maci9 Ct Rusiel, Philosoph. Transact., vol. LXXX et LXXXI. - {*) UmàMt, Aphorismen, p. 105-106.
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