LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME
Cuvier, nous ne pourrions point composer un tableau vraiment général , et les descriptions particulières de chaque mer sont réservées pour d'autres volumes de ce Précis.
» Les migrations des poissons sont provoquées par le besoin de trouver des eaux moins profondes afin d'y déposer leur frai. Ainsi les harengs, venant du fond de la mer Glaciale, se transportent tous les ans sur les côtes de l'Islande , de l'Ecosse, de la Norvège, de la Suède, du Danemark, de la Hollande et des États-Unis aussi bien que sur celles du Kamtchatka et des lies voisines. Il parait prouvé que les immenses légions de harengs suivent machinalement les chaînes des bancs et rochers sous-marins qu'elles rencontrent. Les variations prétendues et réelles qu'éprouvent ces migrations semblent aussi dépendre des causes locales que nous indiquerons dans im autre endroit. Les thons se transportent Clément tous les ans de l'océan Atlantique dans la mer Méditerranée, fait que déjà les anciens avaient observé et décrit (>). Outre ces migrations annuelles, et en partie exactement connues, les courants doivent eu occasionner d'autres qui échappent à l'observation. 11 est vrai que les poissons en général paraissent souffrir beaucoup par un changement soudain de température (^), ce qui peut faire croire que les poissons vivant à la surface de la mer sont circonscrits dans certaines régions. Mais d'un autre côté, les observations de MM. Biot et Laroche , en démontrant l'admirable propriété qu'ont les organes respiratoires des poissons de s'emparer d'autant plus d'oxigène qu'ils descendent à une plus grande profondeur fl , ne mettent aucune borne aux migrations des espèces qui vivent dans les couches inférieures de la mer(*).
(') Oppian Halieutic III, v. 633 tqq. — (") Provençal ti Humboldi, Mémoires de la Société d'Arcueil, II, 398. — (S) Biot, ibid. , p. 487.
(^) L'Océan a , comme la terre , ses régions populeuses et ses solitudes. Dans les premières vivent, selon les latitudes , certains poissons qui y trouvent la subsistance, la chaleur et la lumière qui leur conviennent; les secondes sont parcourues dans tous ies sens par des poissons qui , semblables au lion et tu tigre du désert, font une guerre continuelle aui espèces destinées par leur faiblesse k salisraire leur voracité. Le requin [squatus carchariwi) ^ comme le plus avide, est celui qui parcourt les plus grandes distances ; on le rencontre dans toutes les mers i la suite des vaisseaux , dont les immondices lui assurent sa nourriture. Les coryphènes ti leaicambres.
» Les poissons des lacs et des fleuves sont encore moins susceptibles d'une classiôcatioii géographique. Les genres eyprinus et perea, dont la carpe et la perche sont les types, peu* plent presque toutes les rivières des zones tempérées ; les esturgeons habitent les petites méditerranées, telles que la Baltique, la Caspienne, le Pont-Euxln. La grande espèce (or»penser-huso'y que l'on rencontre fréquemment dans le Volga et le Danube , le cède encore pour la taille au mal, ou silurus glanis , le géant des poissons fluviatiles. Le vorace bro^ chet , et quelques autres espèces , vivent souvent dans des mares souterraines qui ne communiquent avec l'atmosphère que par de petites ouvertures.
» Une circonstance plus digne de figurer dans un tableau général , c'est la présence des poissons de mer, tels que le cabeliau, dans le lac Ouinipeg, au centre de l'Amérique septentrionale ('). »
Il y a des poissons qui s'avancent hors de leur élément ; les anguilles traversent les prairies, et sur la côte de Coromandel une espèce de perche, perça scandens, grimpe sur les palmiers (2) ; un périophthalme , mentionné par Commei'son comme habitant la Nouvelle-Irlande, monte aussi sur les arbres et court sur le sable comme un petit lézard.
« L'histoire naturelle nous pardonnera de ne point séparer des poissons ces êtres équivoques qui , avec le sang chaud des manuniiè-
qui vivent de chasse, n*ont point de limites fixes; Us traversent en troupe l'Océan dans tons les sens. Ibis, à l'exception de ces espèces, souvent le navigateur parcourt des espaces immenses sans rencontrer de poissons ; ce n'est que lorsqu'il approche de quelques grands bancs ou de quelque terre qu'il en voit en grand nombre, parce que ces animaux y cherchent des abris et des lieux commodes pour y déposer leurs Œurs. Quelquefois dans la haute mer on rencontre de petites espèces ; mais le plus souvent elles y ont été entraînées par les courants à l'abri des fucui ou des grands arbres déracinés. Dans les mers équatoriales habitent au milieu des récifs de madrépores les ckélodom, \ei pomacentres , les acaniures, et plusieurs autres genres aux brillantes couleurs. Près des côtes rocheuses battues par la tempéie s'olTre, disent MM. Quoy et Gaimard, l'éclatante tribu des Imlistes, au nager vacillant et incertain, et des labroidctk lèvres charnues et rétractiles. Remarq, sur quelques poissoni de mer. Ann. des Se. nat. J. H.
(>) Goldson, Remarques sur le voyage de Fuenu, dans SprengeL Choix des voyages, etc. , IV , 164 (en allemand). —(•) Daldorf, Transact. of the Unoean Society, 111, es.
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
res , possèdent un mélange de formes propres aux poissons et aux quadrupèdes. Habitants de la mer et de la terre, les baleines, le narpal, les cachalots, lés dauphins y les morses, les phoques, lient par le perfectionnement progressif de leur organisation deux ordres différents ; il y a peu de choses qui distinguent une baleine des poissons, et il y a des phoques qu*on a confondus avec des loutres. Plus Tossification est complète et plus les organes se détachent, plus la sensibilité s*accrott. Les phoques et les lamantins offrent déjà quelques traces d*affections sociales.
» Comme les mammifères amphibies et cétacés ont besoin de respirer fréquemment Tair atmosphérique, il parait qu'ils doivent être bornés à certains climats. Les phoques des mers australes sont des espèces différentes de celles qui peuplent les mers boréales ('). Le lion de mer des parages du Kamtchatka diffère essentiellement de celui des mers de Groenland [^]. Les phoques vitulines, ou veauxmarins, qu'on prétend exister dans la mer Caspienne , dans les lacs d*Aral , de Baikal et de Ladoga (^), paraissent être une espèce rapprochée des loutres et différentes des phoques marins,' ce qui nous dispense d'admettre les révolutions physiques par lesquelles on a voulu les faire arriver dans ces eaux intérieures , comme si la nature ne pouvait pas produire des phoques partout {*). La grande baleine des mers boréales, quoiqu'elle soit autrefois entrée dans la Méditerranée, n*a guère pu s'approcher de l'équateur; les baleines de l'Océan austral sont probablement d'une autre race. Le cachalot à grosse tête, habitant des régions équatoriales, surtout de l'océan Indien, et qui nous donne l'ambre gris, diffère essentiellement du grand cachalot des mers glaciales.
» Parmi les animaux terrestres, les reptiles
(>) Péron. Annales dn Mutéum, XV, 300. — (») SteUer, Nov. Comm. Peirop. II, 360-366. Otto Fabriciwi , Fauna Groenlandica , p. 7. — {^) KracA^fm/m'Icou;, Voyage en Sibérie et au Karotcbatka, tll.
(^) On peat en dire autant de quelques autres cétacés : les eaui du Gange nourrissent un dauphin, et M. de Humboldt en a observé une autre espèce dans les forêts inondées du Gassiquiare et de l'Orénoque ; une espèce de lamantin habite plusieurs fleuves de la Colombie, une autre Teinboucliure des fleuves de rAfrïque. J.U.
occupent le dernier rang. Leurs organes sont empâtés; quelques uns leur manquent en partie; un épais bouclier ou une peauécaUleuse les couvre ; les os sont mous ; la force vW taie , disséminée dans tous les membres , n'a point de centre d'énergie; enfin, chez quelques espèces, les parties de l'animal étant découpées se reproduisent d'elles-mêmes. Tous ces traits caractéristiques indiquent un premier essor de la nature, un détachement imparfait de la matière brute. Aussi les reptiles semblent-ils prospérer dans la boue échauffée par les rayons verticaux du soleil. Le crocodile de l'Afrique, le gavial du Gange et les divers caïnuxfw d'Amérique, senties géants de l'ordre des sauriens; c'est dans les régions les plus chaudes de l'Amérique et des Terres Océan^ ques que les serpents gigantesques se roulent en orbes immenses ou portent sous leur dent un venin mortel ('); les tortues, qui paissent les algues dont se tapisse le fond de l'Océan , ne couvrent d'une infinité d'œufs que les sables des régions équatoriales p).
» Les ailes dont les oiseaux sont pourvus semblent leur assigner l'atmosphère entier pour domaine; mais le plumage dont ils sont couverts, et qui, semblable à jine vraie végétation, varie selon les climats et les températures, nous prouve que ces êtres, en apparence
(') Le genre boa, qui comprend le boa géant (boa gigas ) , dont quelques individus ont plus de 30 pieds de long , 1c boa devin {boa constrictor) , Vaboma {boa cenchri.'i)y la broderie {boa hortulana) , le scytaUf le mangeur de chiens et le mangeur de rate , et quatre ou cinq autres espèces, n'en compte aucune qui soU vénéneuse. 11 n'en est pas de même du genre crotale ou serpent à sonneiies , qui se compose de buit espèces , dont les plus connues sont le boiquira { crotalu» horridwt) , le camard { crotalus timus), le millet y^ero^ ialuê miliariwt ) et le dryuas. J. H.
• (*) Les tortues marines, ou les chelones, font quelquefois de longs voyages afln de trouver un lieu favorable pour 7 déposer leurs œufs. Les tortues d'eau douce , c'est-à-dire les émydes , les chélides et les triones , restent cachées dans la fange ou les roseaui ; les tortues terrestres ne sont point conformées de manière à entreprendre des voyages; elles habitent les contrées méridionales de l'Europe. On peut dire de ces dernières ce que M. Bory de Saint- Vincent dit de tous les reptiles terrestres : ce sont de tous les animaux ceux qui se déplacent le plus difficilement. Ainsi les sirènes sont américaines , le pro^ lie anguin et le basilic sont propres à l'Autriche, les caméléons appartiennent à l' Ancien-Monde, et notre hideux crapaud commun n'a Jamais été trouvé hors de l'Europe occidentale. J. H«
si libres, sont pourtant soumis à certaines lois géographiques. Ceux mêmes à qui leur constitution robuste permettrait de se répandre loin, semblent attachés paç des goûts et des affections aux lieux qui les virent naître. Ainsi le condor et le tùi de$mut(nir$, qui planent audessus de Ghiml)orazo même , n'abandonnent point la chaîne des Cordillères du Pérou et du Mexique; le vautour dêê agneaux et le grand aigU ne s'éloignent pas des sommets de nos Alpes. V aigle de mer, ou V orfraie^ est peut-être répandu autour du globe. Dans Tordre naturel dessylvains, les voyageurs se sont souvent trompés en confondant les espèces étrangères avec celles d'Europe; ainsi les ca-laos d'Afrique et des Indes diffèrent de nos corbeaux, et les manakins d'Amérique ne sont point nos mésanges, malgré quelques traits de ressemblance. La zone torride ne possède cependant pas seule des perroquets ; communs en Amérique , on en a retrouvé Jusque dans rile Macquarie, au sud-ouest de la Nouvelle- Zélande. Les kakatoèi, communs aux Indes orientales, sont très répandus aussi dans 1*0céanie ; les perruchee se trouvent en Afrique, dans rinde et dans l'Océanle ; les lorû vivent dans les lies au sud-ouest de l'Asie, et les aras et les papegais , ou les perroquets proprement dits, sont tous d'Amérique. Le fameux oiseau de Paradis ne sort pas même d'une région assez étroite de la zone torride, savoir , de la Nouvelle-Guinée et des tles voisines. Parmi les oiseaux qui ne savent pas voler , chaque région équatoriale isolée par des mers a produit ses espèces particulières ; l'autruche d'Afrique et d'Arabie, le easoar de Java, des Iles voisines et de la Nouvelle-Hollande, et le Youyou, l'autruche d'Amérique, offrent, dans des espèces très distinctes , la même tendance générale dans l'organisation. Les oiseaux de moyenne et de petite taille, dans les contrées équinoxiales , brillent des couleurs les plus magnifiques ; leur plumage reproduit l'éclat métallique des insectes de la même zone.
» La zone tempérée pour les oiseaux s'étend dans notre hémisphère depuis le 30* parallèle jusqu'au 60* ; en dedans de ces limites, les genres et même quelques espèces n'ont plus de régions particulières bien fixes ; d'ailleurs Its hommes en ont transplanté ou entratnésur leurs pas une foule d'espèces originairement