LIVRE SIXIÈME
vort de forêts d'un rtté, et de Tautre de vastes marais. Les Langobardi [^) ou iMngohardi, déjà établis sur les bords de TËlbe, paraissent avoir été le peuple le plus éloigné qu'atteignirent les armes romaines (^). Le grand Etat fondé par Maroboêuuê dans la Bohême ou Baiohemum, la Silésie et les contrées voisines, bouleversé par un prince des Grothons ou Goths , était visité par des marchands romains dont même quelques uns s'y établirent. Une tradition apportée sans doute à Rome , soit par ces marchands, soit par des Germains, prisonniers ou fugitifs, avait ftdt connaître au géographe grec les noms des peuples qui habitaieit vers la Vistule et même au-delà, et sur lesquels Maroboduus avait étendu sa domination. Parmi ces peuple, les luU nous paraissent être les lygii des auteurs romains, les Lièches du moyen âge, et par conséquent les ancêtres des Pdonais modernes (»)- D'autres noms, rapportés pdr Strabon, semblent être polonais ou slavons , et beaucoup de circonstances venant à Fappui de ces* ressemblances de noms , nous font croire que la race slavone était déjà établie en Europe au siècle de Strabon (^). Ce géographe distingue en effet, sous le nom de Boêtamœ, probablement créé par les Grecs, une nombreuse nation demeurant à Test des Germakis et s'étendant plus ad nord. Les Bastarnes les plus reculés vers le nord et Test étaient les Roxolani ou Roocani; ce sont peutêtre, quoi qu'en aient dit plusieurs critiques, les Russes , qui eux-mêmes écrivent par un o leur nom national. Il est, d'un autre côté, très probable que les Geiœ, autrement nommés Daees, ou comme Strabon veut, Davi, étaient de race slavonne (*). Ces peuples, très puissants du temps de Strabon, par les conquêtes de leur roi BoerebUtes, excitaient la jalousie des Romains et arrêtaient, sur les bords du Borysthène, les courses des Sarmatei qui, originaires des contrées situées entre le Caucase, le Tanaïs et la mer Casplaane(*), où Strabon les connaît encore {') , étaient entrés
(>) Langosarki dans le texte de Strabon ; lisez Langobardi. — (*) SfraZ». VII, Comp. FelLPaUrc, 11,105j07. (3) Tableau de la Pologne ancienne et moderne, par Malte-Brun; nouvelle édit. refondue et augmentée par Léotuird Chodako, Tom. II, Préds historique : Paris, 1830; et el-eprés , llv. X. — (*) Strabon , VII, 211. — (S) Oaturer, Disquis. an popul. slav. Qrig. à I>aeisGetisque ticeat repetere?In Comm, Soc. Goiting. — (6) Hérod. IV, 26. — {') Strab. V, 1349, 16, Atrcb.
en Europe par l'Instigation de Mitbridat«, et avaient détruit et envahi l'antique Etat des Scythes dDnt le nom dès lors commence à disparaître. Peu de temps après Strabon, 1-a; Sarmates, quittant leurs chariots et leur vie vagabonde , s'établirent dans la Lithuànie et les régions voisines où ils devinrent la souche de nations entièrement étrangères à la race slavonne (*).
» Quelque l^re et incomplète que soit l'esquisse du nord et de l'est de l'Europe chez Strabon , il sait pourtant qu'à partir de la Çermanie et de la Dade jusqu'à la mer Caspienne, l'œil erre dans une plaine immense. Les notions exactes d'\m Hérodote sur la nature de ces contrées sont dédaigneusement passées sous silence par le géographe d'Amasée, qui se borne à décrire vaguement quelques animaux, parmi lesquels on reconnaît l'élan. Il y avait un grand commerce entre ces pays et l'empire romain ; on échangeait des pelleteries contre des vins et des objets d'habillement. OWia, nommée aussi la ville du Borysthène, dut à ce commerce une existence brillante, qui se prolongea jusque dans le sixième siècle après J.-C. (^). La ville de Tanaïs, située sur la rive européenne du fleuve du même nom (^), après avoir attiré dans ses murs un grand commerce, fut détruite par les rois du Bosphore, mais refleurit dans le moyen âge sous le nom àeTana,
0 Strabon donne des détails topographiques sur la Ckersonèse taurique, où florissalt , sous la protection des Romains, la cité libre de Chersonesus, dont les ruines se voient près Giurtchy , aux environs de Sevastopol (^) , et le royaume du Bosphore avec la ville de PanticapcBum, colonie antique des Milésiens, nom« mée aussi Bosphorus (^), aujourd'hui lenlkalé , et celle de Theodosia, sur les débris de laquelle s'éleva dans le quatrième siècle la cité de Capha, qui existe encore (*). îl entreprend ensuite la description des pays qui s'étendent le long de la rive méridionale du Danube. Les Romains comprenaient ordinairement sous le nom d'//lyrie toutes les contrées situées entre THel-
(') Diod. Mêla, etc. Voyez le Tableau de la Pologne, t.' II, sqq. Gauerer, de Sarmatica popul. Lett. orig. In Comment. Soc. Gouing. — (») Dion. Chr^aos^ tom. Oral. Boryst. Amm. Marcell. XXII, S. JomaMd. Cet. c. 6.— (5) Sirab. VII, 310; XI, 493 , Cas. — (i)ManneH, IV, 296, sqq. — («) Plin. IV, 24.— (6) Peripl. Arr. 20, Conttant. Pcirph» cap. &8.
vétie, l'Italie et le Danube, limite générale de la Gennanie. Jusqa^aux eonfins de la Grèee et de la Macédoine (^) . Les habitants de ces régions étalent en partie Celte» et en partie lUyriens,
• Le nom illyrique, dans Tacception la plus stricte, comprenait les petites nations qui occupaient r Albanie des modernes : Scyllax fixe leur limite méridionale à Aulon ou Yàlon ^) ; mais des peuples illyriens habitaient également la Dalmatie avec la ville commerçante de Sahma, et Vlêtrie avec Pola, ainsi que la Pannome des Romains , appelée constamment Péonie par les Grecs; ce qui peut faire croire, malgré l'opinion contraire de Dion Cassius(^), que le petit canton de la Macédoine aj^lé Péome ^t peuplé par la même race. Strabon établit une différence entre les Illyriens et les Thraces qui se tatouai^t au moyen de piqûres , et les Celtes qui s'enduisaient le corps d'une eouche de couleur (4). Les monuments historiques ne suffisent point pour décider si cette race illyrienne s'est éteinte, ousi elle s'est mêlée avec les Slavons qui, dans le seizième siècle, occupèrent ces pays.
» Les BùU étaient la principale nation celtique de ces contrées; ils étendirent, \m siècle avant Strabon, leur domination sur une grande partie de la Bavière et de l'Autriche actuelle : leurs terres atteignaient même le lac Pei$o, probablement lé lac Balaton en Hongrie. Dans leurs migrations , ils envahirent le BoiohmiMm et lui donnèr^t leur nom. Les Taurisùi habitaient les Alpes de Salzbourg , de la Garinthie et de la Styrie :leur nom semble signifier montagnards, car la plupart des montagnes de ces contrées portent encore le nom de Tauer; les Romains, que les mines d'or et de fer attirèr^t dans ce pays, l'appelaient Norietm (*), peutébre d'après la ville de Noreia qu'ils subjuguerait la première. Les Scordiei, troisième grande tribu celtique , demeuraient sur la Save iniërieure, mais étendaient leurs courses piratiques Jusqu'en Macédoine. Toutes ces nations^ presque détruites par les armes des Daces ou des Romains , laissèrent entre les mains de ces derniers des régions en grande partie désertes , et qui , peuplées de colonies romaines, ibrmè-
(•) Strab. VII, tl3. Cas. Comp. Id. V, 214. TU.-Liv. EplU 63. Appian. Illyr. 6 — (>) Scyllax, Per. 7. VoM. — (a) Dion, XLIX, c. «6, éd. RfilBoi. — (*) Strab, IV, 817 ; VII, 482, 8f|q. Almel. — (s) Plin. III, 20. SlrûàoH, rv, 206 , 208. Cas.
es
feaat les provinces de Norieum et de Pannoma ; mais la situation de cette dernière province ne répcmdait pas exactement à la régi(m habitée par les Pannoniens, et qui s'étendait depuis le milieu de la Camiole Jusqu'en Macédoine.
» Il est impossible aujourd'hui de décider si les Celtes n'(mt occupé cette longue série de pays que du temps de Tarquinius Priscus, comme Tite-Live le qroit(^)^ ou si cette race ne s'y est pas plut^ répandue dans les siècles antérieurs à l'histoire, soit qu'on veuille, d'après lé système mosaïque, les feire venir d'Asie., soit qu'on préfère l'opinion de quelques antiquaires modernes qui placent leur origine dans la Gaule , opinion qui , restreinte aux Gel* tes seuls, n'a rien d'invraisemblable.
» A l'est des Illyriens se trouvaient les Myii, les Dardam et les TribalU, peuples que notre* géographe et d'autres écrivains contemporains ou postérieurs peignent comme des barbares indociles et intraitables (2). « Ces brigands mômes, dit Strabon, donnaient le nom de brigands aux Bessi, habitants de la chaîne de l'Hémus. n Il est évident que toutes ces contrées attendaient encore les bienfaits de la civilisation : couvertes de marécages et de forêts, elles offraient alors une température froide; aujourd'hui leur climat rivalise avec celui de ritalie. Il en était de même de la Thrace, où cependant les colonies grecques, et entre autres Byzanee, cél^re par son commerce et ses pêcheries, répandaient les lumières de la civilisation. Il est difficile de fixer l'époque à laquelle les. nations indigènes de la Thrace ont perdu leur nom et leur existence. Les Thyniens, de qui descendaient les Bithyniem et autres Thraces d'Asie p), avalait disparu avant Strabon. Les Odrysœ et les BUaltes smit encore nommés par Pline , qui , à la vérité, dans sa compilation de noms géographiques , a rarem^it distingué avec soin l'état ancien et modeme(^). Les BesH, qui s'appelaient eux-mêmes Satrœ, indépendants du temps d'Hérodote, subjugués par Lucullus, reparaissent dans le cinquième siècle comme une nation sauvage (% Cependant, sous les règnes de Trajan et d'Hadrien, la Thrace se peuplait déjà de colonies romaines. La description de cette contrée par Strabon est perdue,
(') nt.'Dv, V, 34. — (») iVîc. Damasc. jElian, etc. — (3) Bérod. III, 90; VII, 75, 76. Xénoph. Cyri exped. VU. î. Strab. passlm. — W Plm. IV, 30. — (i)Mérod.yU,nU
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et de celle de la Maeédoine il ne nous reste qa*un extrait, dans lequel on indique les mines d'or du mont Pangœus ('), \h sol gras qu'arrose le Strymon, les travaux de Philippe pour former un port devant Pella, et la splendeur naissante de Thessalomquei^).
» Nous n'entreprendrons point de suivre Strabon dans tous les détails de son intéressante description de la Grèce ('), moins claire et moins précise cependant que celle de Pausanias. Il retrace d'abord le Péloponèse {*], » déjà désert, dit-il, si on le compare à ce qu'il » était du temps de la liberté des Grecs, n II le divise en six provinces, la riante Èlide , où brillait encore Olympie; la Messéme , non moins fertile, avec sa nouvelle capitale, Meêsène, forteresse célèbre (*}; la Zacome, où le nombre des viHes était réduit de cent à trente, et qui renfermait alors deux petites républiques vassales de Rome, celle de Lacédémone et celle des Eleuthero - Lacones ou Laconicns libres ; VArcadity toujours riche de ses forêts, de ses pâturages, de ses herbes médicinales, de ses eaux minérales (^j; VArgolide, où il remarque des labyrinthes attribués aux Cyelofes, et la nouvelle Cortnthe, où les colons romains fouillaient les tombeaux pour y trouver des urnes précieuses; enfln VAchaîe, qui ne contenait aucune ville remarquable. Il décrit avec le même soin les provinces et villes du continent ('], la célèbre Atiique, « cet ouvrage favori des dieux et des héros; »> Athènes , qui conservait encore une ombre de gloire et de liberté; la Béotie, dont la constitution physique particulière rendait fréquents les éboulements de terrain et les inondations érigées en déluges par les amateurs d*hypothèses; la Phocide, où le temple de Delphi ^ dépouillé de ses trésors, ne retentissait plus d'oracles trompeurs et bienfaisants; la Loeride avec le défilé des Thermopyles, et la ThessaUe, jadis couverte d'eaux qui s'écoulèrent lorsqu'un tremblement de terre entr'ouyrit un débouché au ^évké^yXAcamanietXV Etoile, provinces regardées comme semi-barbares par les Grecs, quoique aux yeux des Romains elles fussent
(>] Hicron. ep.'3ad Nepot. Paulin. Garni. XVII, 20G. Theoph. Procop.tlC. — (•) Hérod. VII, 113. Pacat. pag. 402, iD XII Panegyr. vel. — (») TU,-Liv, XLV, 30. Oc. pro Planco. — {*) Strab, L. VÏII. — (5) Paui. IV, 31.— («) Plin. XXV, Oj XXXI, î. Pau$. In Arcad., etc.— (7) Sirab. L. IX.
situées au c^tre de la Grèce (^). VÉpire, que tous les auteurs grecs excluent de la Grèce, est décrite par Strabon avec l'illyrie et la Maeédoine (^j; ses principaux cantons étaient la Chaonie, la Thesprotie et la Molosside. Strabon et Plutarque nous apprennent que les Epirotes parlaient une langue particulière, et que cette langue était la même que le macédonien : il parait que l'idiome des Albanais modernes en dérive (^j; mais ce serait trop que de vouloir, par une induction rétrograde, en conclure que tous les lUyriens parlaient cette langue.
Les lies de la Grèce terminent l'Europe de Strabon. Corcyre, reconnue indépendante par les Romains, est décrite avec TËpire. Leuccu ou Nericos, qui, au gré de la nature et de l'art, a été tantôt lie et tantôt presqu'île {*) ; Cephallenia, l'âpre Ithaque, et Zacynthos avec ses sources de bitume (^1, sont placées à côté de l'Acarnaqie. Au lieu de retracer l'état physique de ces régions, notre géographe disserte sur les Curetés, ancienne tribu dont le nom se mêle à l'histoire des mystères et de la théologie grecque. Il décrit avec plus de détail la grande et belle lie de Creta, où florissaient trois villes, Gortyna au midi, Cnossos au nord, Cydonia a l'ouest. Les institutions politiques des républiques Cretoises, qui avaient servi de modèle au législateur de Sparte, tombaient dans l'oubli ; les lois romaines commençaient à ôtcr à la physionomie des nations la piquante variété de leurs traits originaires. Après Crète viennent les Cyclades, rangées autour de Délos, qui avait hérité du commerce deCorinthe (^j, etlea Sporades, semées le long des côtes de l'Europe et de l'Asie. On voit se presser l'une contre l'autre Thera, tant de fois agrandie et diminuée par des éruptions volcaniques ('); los, où l'on croit qu'Uomere fut enseveli; Pholegandros , qu'Aratus appelle une Ile de fer; Cimolos, renommée par son argile; Siphnos, dont le peu d'importance û passé en proverbe; Céos, la patrie du poète Simonide; Milos, dont le terrain fertile exhalait l'odeur de soufre dont il est imprégné (sj;
(•) Cic. In L. Pis. — (•) Strab, L. VII , in fine, -rp) A. Masci dans les Annales des Voyages, t. III, p. 156-161. — W Paulmier de Grentesmenil, Gneela anUqua, pag. 406 sqq. — («) Hérod, IV. Pausan, FV 23. Plin. IV, 12. — («) Strab, X, in fine. - (f) PUn. Sin. Tourner, elc. - (•) Plin. XXXV, »-16. Tournef. etc.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
Naao$, surnommée la Petite Sicile, et qui cache derrière nne enceinte de rochers ses vallées délicieuses ornées de vignes et d^oliviers; Paroi, avec les fameuses carrières de marbre du mont Marpesue; JUyconos, dont les habitants étaient chauves, et plusieurs autres iles moins célèbres qu'il serait hors de propos d'énumérer ici. Dans les Sporades, il cite la longue et lïBLiite Carpatkos, qui donna jadis son nom à la mer qui Tentoure; mais il renvoie à la description de l'Asie la plupart de ces lies. Strabon avait navigué dans T Archipel, et cependant il en décrit les îles d'une manière très sèche ; on reconnaît mieux son talent dans l'esquisse qu'a donne de la fertile Eubée, qu'il joint à la Thessalie , comme il avait placé Lemnoê et les autres Iles voisines dans sa description perdue de la Thràce.
«Nous profiterons, dans la suite de cet ou-
vrage, des renseignements que les anciens nous ont laissés sur la géographie physique et la topographie de la Grèce ; mais ici, où nous avons en vue les progrès positifs de la science, nous ne saurions dissimuler que les mesures d'Eratosthène donnent à la péninsule de la Grèce une étendue double de celle qu'elle a de l'ouest à l'est; et que Polybe, suivi par Strabon, ne sut rectifier un peu cette erreur qu'en défigu- .rant la péninsule d'Italie, en continuant à placer le Bosphore droit au nord de l'Hellespont, tandis que la ligne sur laquelle sont situés ces deux détroits se dirige presque de l'ouest à l'est (*). . .
» Telles étalât alors les principales connaissances géographiques à l'égard deFEiurope : les Pline et les Ptolémée nous en apprendront davantage ; mais suivons d'abord Strabon dans les autres parties du monde.