LIVRE SEPTIÈME
Suite de l'Histoire de la Géographie. — Analyse de la Géographie de Strabon ; Asie en-deçà
du mont Tanras.
» Nous allons accompagner Strabon dans SCS courses en Asie , partie du monde qu'il se flattait de connaître parfaitement, grâce aux expéditions des Macédoniens et grâce à ses propres recherches; il n'en avait pourtant qu'une idée très fautive et très incomplète. I-a prétendue chaîne du mont Taurus, réunion imaginaire de plusieurs suites de montagnes très distinctes , s'étendait , selon tous les anciens [*}, en ligne droite à travers l'Asie entière; elle commençait vis-à-vis de Rhodes et se terminait aux environs de Thinœ, le point le plus oriental que l'on admettait; elle avait, selon Strabon, quarante-cinq mille stades de long (2) : c'était aussi la longueur de l'Asie, qui, par conséquent, se terminait, dans ridée des anciens , à peu près à Tendroit où
(•) PUn, V, 27. Poi/ip. Mêla, I, 15, etc., etc.— {») StYab.W, 358; XIV, 458, CtJ. Casaub.
la petite Boukharie touche au grand désert de Cobi.
» La chaîne du Taurus, en partageant l'Asie , donnait la facilité de la diviser en deux grandes parties ; tout ce qui était au nord de ces montagnes s'appelait Asie en-deçà du Taurus, par rapport à l'Asie-Mineure qu'occupaient les Grecs. Ce qui était au midi se nommait Asie au-delà du Taurus.
n Ces parties se subdivisaient ; on distinguait dans celle en-deçà du Taurus quatre principales contrées (2).
» Ijdi première était bornée à l'occident par le Tanaïs , les Palus-Méotides jusqu'au Bosphore , et le Pont-Euxin jusqu'à la Colchidc; au nord, par l'Océan septentrional et la partie
(t) GosstUin, Géogr. des Grecs, 21, sqq.jSt, sqq. ^-(^) Strabon. Ihi2^, 130; XF, 49î, elc, éd. du Louvre.
ÉJYRB SBtTIÈMB.
âe cet -««tel qui s*avttiee Jusqu'à l'emboudiure de la mer Caspienne; à Terient , par la mer Caspienne jusqu'à la s^ration de F Albanie et de r Arménie, à l'endroit oà le Gyrus et TAraxes terminent leur eonrs } au midi, enfin, par Fisthme qui sépare le Pont-Euxin de la mer Caspienne, suivant une lig^ qui traver- ' sait l'Albanie et Flbérie dq»uis Fembouehure du Cjrus jusqu'à la Colchide ; on estimait eet intervalle à 3,000 stades.
» Ces pays étaient oœupés au nord par des Scytheê wmadês qui n'avaient d'autres habitations que leurs chariots ; en-deçà, on trouvait les Sqrmates ou Sauromatei, qui n'^aient, selon Hérodote , qu'une brandie des Scythes , et les Siraeei , qui s'étendaient vers le midi Jusqu'au mont Caucase. Parmi ces derni^^, il y avait des tribus nomades, d'autres qui vivaient sous des tentes et qui oiltivaient des terres. La capitale des Siraces était un camp retranché rempli de cabanes en treilles d'osier ; tile s'appelait Uêpe, et était située à trois Journées de* la ville de Tanaîs (^j. Ce peuple , assez puissant, fut détruit sous le règne de Claude par les Romains, aidés d'une autre nation asiatique, les Aorsi, qui s'étendait le long des rives septentrionales de la mer Casj[»enne. Guette nation, extrêmement remarquable, mettait deux cent mille cavalier&sur pied ; elle allait chercher sur des chameaux , chez les Arméniens et les Mèdes, les riches marchandises de l'Inde et de Babylonep). Peut-être une partie de ce commerce se iit-il par le nord de la mer Caspienne et par la Bactriane. Les Aorsi, nommés aussi Adorsi p) et Utidorsi (<), occupent précisément les contrées où Denys le Péri^ète, contemporain de Strabon, place les Ouni (5), qui paraissent , ainsi que les Chuni de Ptolomée, sur le Borysthène, être des branches des fameux Huns. Le mot aior signifiait homme dans le langage des Scythes, et le nom de Hun parait avoir le même sens. Les Av^^ares du Caucase sont appelés Chuns^par les Géorgiens et les Persans. Tous ces indices réunis ne feraient-ils pas soupçonner que les Aorsi formaient une partie de la grande nation hunnîque?
n Près des Pahis-Méotides étaient les Maotœ, ou, plus exactement, les diverses
(0 Tacil. Ann. XII, 16, 16, 17. — (•) Sfraè.XI, 773. Alm. — (»} Tac, XII, 15. — (4) PUn. IV, 1 1, 25 j VI. 12, iG. — (i») Rommel, Caacasus, pag. 6S.
peuplades que les Grecs et les Romains cornprenaient sous cette dénomination collective (') ) sur les rives du Bosphore, les Sindi, appelés tantôt SiiUi, tantôt Sindoms ou Sitidonmif qui déjà , du temps d'Hérodote et de ScyllaXj htdiâtaieitt vers la double embouchure du fleuve Kouban , nommé Antikites^ Strab(m(^, et Hypanis par d'autres anciens; les Aipurgiam ou habitants d' Asbourg, ville qui, selon une eenjeeture de quelques antiquaires du nmrd, est FAi^rd d'Odin (s); ensuite les Achai el les Henioehi, nations dont les vrais noms probablement ont été défigurés par les Grecs, et qui paraissent avoir occupé les terres habitées aujourd'hui par les Abases; montés sur des barques très voûtées et nommées eamWdB (^), ils dévastaient les côtes du Pont-Euxin , et révélaient cadier leur butin dans les forêts de ehênes qui couvraient alors comme aujourd'hui leurs montagnes incultes. Sur la mène côte, mais plus vers l'intérieur^ demeuraient les Zygi ou Zigœ, qu'im voyageur moderne croit avoir retrouvés dans une vallée du Caucase, sous le nom de DsckiM (^ ; les Cercelœ ou Kerketœ, que l'on regarde avec quelque probabilité comme les ancêtres des Tcherkesseêj que nous nommons Circoêiiem if] ; les Maeropogones , ou peuple à longue barbe; au-dessus étaient les Phthirophagij ou mangeurs de vermine, qui occupaient les gorges des montagnes ; et les Soanes^ peuple puissant, brave, bien gouverné, qui possédait des mines d'or (') , et dont on retrouve encore de misérables restes sou^ le nom de Tson et de Soan, dans une des plus hautes vallées du Caucase f). Plus loin, les Ibères ou Sapires possédaient le plateau fertile aujourd'hui nommé Géorgie. Ce peuple, divisé en quatre castes : la royale, la sacerdotale, la militaire et celle des serfs , avait des villes bien construites. L'Albanie renfermait des contrées non moins fertiles et riantes sur les bords de la mer Caspienne et du fleuve Cyrm, aiyourd'hui Kour; d'autres parties étaient montagneuses, maisricbes en pâturages. LesAlbani, moins civilisés que les Ibères, l'étaient plus
— -(•) Hérodote, 1. IV, c. 23, les appelle Mœeiœ, cl Pomponius Mêla, 1. 1, c. 19, Mœotici, ' J. H.
(«) Strab. Xï, 755-767. Almel. — (») Suhm, Hl«l. crU. II, 65, 66. — (4) Tacil. HIsl. III, 47. Strab, Xï, 758. — (5) Guldenstedt, I, 461. — («) Reinegsis, 1,243. — nS^J-fl*. XI. 497.— r8)/Jf/neyy*, II, 15, 16.
HISTOIBB DELA QÉOOBAPHIE.
que leurs yolsins , les Léfœ, qui scmt probablement les L$$§ki de nos Jours. Les notions très exactes que Strabon donne des richesses naturelles des contrées caucasiennes seront ooraparées avec les ténurignages des voyageurs modernes dans la partie descriptive de cet ouvrage; C'était aux écrits aujourd'hui perdus des historiens de Pompée que notre géographe devait ces rensei^ements.
M A ces notions réconment acquises, les Grecs mêlaient les anciennes traditieos de leurs siècles héroïques. La CoUkide, il est vrai, ne possédait plus de toison d'or; ses toiles fines, sa cire, ses goudrons, étaient ses véritables richesses (i) ; mais les géc^raphes eon-r servaient encore la tradition qui a rapport à une nation composée uniquement de femmes, et qui a inutilement exercé la sagacité de beaucoup d'érudits (^). Homère déjà connaissait les Amazones quelque part dans TAsie- Mineure. Les historiens postérieurs les plaçaient dans le Pont, sur le fleuve Thermodon ; les contemporains de Strabon ne voulant pas effocer un aussi joli conte, les transportèrent dans les vallées inconnues du Caucase; mais notre géographe, d'après Théophanes , qui avait accomplie Pompée, nie l'existence de ces femmes guerrières, du moins dans les pays connus. Ptolémée leur assigna de nouveaux domaines sur les bords du Volga (') ; et les auteurs du moyen âge les repoussèrent enfin jusqu'en Scandinavie (^, dernier asile detantd'autr^ fables géographlco-historiques.
» Comme cependant quelques voyageurs modernes ont observé chez les Circassiens un isolement temporaire des deux sexes , isolement presque indispensable chez des peuples à la fois pasteurs et brigands ('j ; et comme le souvenir même des Amazones, qu'ils nomment Emetch^ s'est conservé parmi les nations caucasiennes , il se peut que Procope nous ait donné la vraie solution de l'énigme en nous assurant que lés Amazones étaient une nation belliqueuse qui entreprenait des excursions lointaines et périlleuses. Dans une de ces expéditions, tout le sexe mâle périt dans la guerre :
{*)Jiérod. II, m. Sirab, XI, 498. Alm. Comp. Procùp. GoUb. IV, 2. — (») Petit, ÛB Amazon. 1867. Becani Amazonica. Fréret, Mémoires de l'Académ. des iDScrIp. XXI. — (s) Piol, V, 9. — (♦) Geogr. JKûvsnn, IV, 4.— (5) Pallas, Voyage dans le midi de la Russie, I, 390 (en ail.) Reittegg$, l, 2)8.
les veuves courageuses, armées de leur désespoir , se firayèrent une route à travers les ennemis, et revinrent habiter leur contrée natale (1).
» La ieeondê région était au-dessus et à l'orient de la mer Caspienne ; elle s'étendait depuis cette mer jusqu'aux parties de la Scythie qui touchent àl'Indeet à l'Oeeanoriental. Elle renfermait les Scytha, les Hyrcœni, les Bactri et les Sogdiani. Quoique partageant les idées confuses de scm siècle sur la mer Caspienne et sur le cours des fleuves Oxus et laxartes, Strabon a eu des notions curieuses sur la manière dont vivaient ces peuples, et sur la nature des pays qu'ils occupaient.
» On retrouve dans le Mazenderan les fleurs, les figuiers et les vignes qui tapissaient les collines de YHyrcanie. Le Dahistan a conservé le nom des anciens Dahœ; lesDer* hices erraient où errent les Turcomans, pasteurs et sauvages comme eux. La Bactriane voyait mûrir tous les fruits de laGrèce, excepté l'olive; les indigènes faisaient dévorer par les dïiens leurs parents courbés sous le ferdeau des ans : usage qu'on rencontre , avec des accessoires plus ou moins affreux , chez tous les Scythes d'Asie ; mais les mœurs et les arts de la Grèce embellirent bientôt les villes de Bactra ou Balkhet de Maracanda,\à Samarkand des Arabes (2). Plus au nord et à l'est, Strabon n'offre que des notions vagues: il parait con- • sidérer les Massagetœ et les Sacœ comme deux grandes tribus scythiques; mais il convient lui-même de l'incertitude qui règne à r^ard de la vraie position de ces nations vagabondes qui vivaient de la pèche et du lait de leurs troupeaux. Les mines de l'Asie s^tentricmale ont pourtant dû se trouver alors dans les mains d'un peuple plus civilisé, puisque les Massagètes possédaient de l'or et du cuivre, seuls métaux qui dominent dans les monts Altaï (8). Parmi les Scythes d'Asie , les CAoramdi et les Tochari donnèrent leur nom à deux contrées encore aujourd'hui connues sous ceux de Shoîoareim et de Tocharistan^ l'une vers l'embouchure, l'autre vers les sources de rOxus : circonstance qui concourt à Mre regarder les Scythes d'Asie , mais non pas ceux d'Europe, comme étant la même race qui aujourd'hui porte le nom de Tataresou de Turcs.
(') Proc. Goth. rV, 4.— (») Batjêr. Htel. regnl Grec. Bactrian. — (3) 8t^ah, Xt , 3^ » edit. Gasanb.