LIVRE DIXIEME
Suite de rflistoire de la Géographie. — Découvertes des Romains et de leurs sujetf . *- Analyse de la Géographie de Pline : Afrique^ A. après J.-G. 1-80.
» L'empire romain était devenu la patrie commune de toutes les nations civilisées ; un commerce paisible liait entre eux les peuples du monde connu et devait peu à peu en ihire
(') Sirab. I, 32j II, 71; VII, Î07. Casaab. — (•) Plut, in Isid. — (3) 2Viebuhr, Dcscr^ de l'Arab. II, ai. — (4) Mêla , III , 8. Comp» rost, in loc. — (6) Edrùi et Pliilostorge , cités par Busehing, A«ie (Socotora), I, W4.— («) Thomas Aoe, ibid.
connattre de nouveaux. Mais beaucoup de circonstances retardèrent les progrès de la géographie : d*abord la facilité de trouver, dans les pays déjà découverts , tous les objets que réclamaient les arts et le luxe; ensuite les imperfections d*une navigation dépourvue du
(') GoMellin , Recbercbes sur les c6les méridionales de l'Arabie, dans les Mém. de TAcad. des Inscr. XLIX.
HISTOIBE DE LA GEOGRAPHIE
secours de la boussole et de nos voilures , plus adaptées aux voyages de haute mer ; enfiD, le peu de connaissance que les anciens avaient des vents qui régnent entre les tropiques. Mais examinons , avant tout , les monuments historiques qui nous apprennent la marche des dé* couvertes pendant ce siècle. L'abrégé géographique de Denys le Périégète, en beaux vers grecs, respirant la lecture d*Homère, et celui de Pomponius Mêla , en prose souvent concise et élégante, quelquefois sèche et obscure , voilà les deux ouvrages de ce siècle qu'on cite le plus souvent; mais il s'en faut bien que leur mérite égale leur renommée. Denys retrace dans ses vers le système géographique de Strabon; le seul peuple qu'il y ait ajouté, ce sont les Indo-Scythes (») : il connaît assez peu l'occident de l'empire romain p); et son surnom de Périégèie ou voyageur autour du monde, surnom qui eu a imposé à des critiques superficiels , lui a été commun avec plusieurs écrivains P), et lui est venu de son ouvrage intitulé Périégètey plutôt que des voyages qu'il n'avait point faits (*). Comment a-t-on pu croire que ce poète était le Denys de Charax (^) , envoyé par Auguste en Orient, afin de recueillir des notes à l'usage du jeune Caxus, destiné à commander contre les Perses? De quelle utilité un poème descriptif pouvait-il être à un général d'armée? Après beaucoup de discussions savantes, l'âge précis de cet auteur reste encore un problème; mais il appartient probablement au premier siècle de l'ère vulgaire («) : son livre paraît surtout avoir été répandu dans les siècles de l'ignorance; des commentateurs et imitateurs nombreux lui ont donné une certaine importance aux yeux des philologues.
» L'abrégé de Mêla, bien plus curieux pour le géographe, offre le système d'Eratosthène|7). Dans ses détails historiques, on remarque des particularités qu'il a dû tirer d'ouvrages perdus pour nous ; il semble douter de la prétendue communication de la mer Caspienne avec rOcéan (») ; il trace bien le cours de l'Oxus vers notre lac Aral (») ; dans le nord de l'Europe, il
(•) Dim.Perieq.y lOgR. — (•) Idem, v. 58Î, «87, 661, 566. — (3) htst. Hisl. gnec. 174. — (h) Dion. Pcrieg, Y. 708, 715. Son poëme eit inlilulé ntptnrn<nç •aov^«ç.— (5) Plin. VI, 57. — (*) Scaliger, Euscb. td.tnn. 5,215. Salmas, in Solin. pag. 658. Barih. AdTcn. l. 58, c. 5. Fost. HIsl. grtîc. 171, sqq. — (f) Mêla, I, 2. 3 , 4. - («) Id. III, 5.-W Voyez notre livre LVI, Recherches sur U mer Caspienne, etc.
distingue la Scandinavie et les lies voisines; il sait que les Sarmates ont déjà étendu leurs possessions jusqu'à la Baltique (') ; sa description des Gaules et de l'Espagne contient quelques particularités physiques : mais ne lui demandons point une critique sévère; il œ compare point , il joint seulement les vieilles et les nouvelles relations. A l'égard de la Scythie et de l'Inde, il copie sans choix les notices surannées d'Hérodote P): parie-t-il de l'Afrique , il extrait d'une manière très infidèle le périple d'Hannon, et, en réunissant ces lambeaux à un récit fabuleux sur le voyage d'Eudoxede Cyzique, il remplit de détails imaginaires une côte méridionale de l'Afrique également imaginaire, puisqu'il la trace à travers le Continent.
» C'est dans des sources bien plus authentiques que nous devons démêler l'histoire des progrès de la géographie. Quoique riche en monuments de cette espèce, le premier siècle ne nous en a légué qu'un petit nombre ; le reste es^ devenu la proie du temps et des barbares. Parmi les ouvrages qui nous sont parvenus , on doit mettre au premier rang le Périple dé la mer Erytkréenne, qui, faisant mention d'un César, semble être du temps de la dynastie césaréenne, et ne contient du moins aucun indice intérieur d'une époque postérieure C). UArrim, à qui on attribue cet itinéraire nautique et commercial , était probablement un négociant romain établi à Alexandrie. Un autre itinéraire, les Stathmi Parthici, par Isidore de Charax, nous apprennent beaucoup de détails purement géographiques sur l'empire des Parthes. Quelle distance de ces sèches nomenclatures à la peinture animée qu'un Tacite nom a laissée de la Germanie! Mais -ce sublime tableau des mœurs n'offre pas à la géographie des notions tou^à-fait précises et sûres ; il excite notre curiosité sans la satisfaire , et nous force de regretter l'histoire des guerres de Germanie par Pline. Ce n'est guère que par cet élégant et érudit compilateur que nous connaissons la géographie des Romains du premier siècle. Il nous a conservé de précieux fragments d'une foule de livres engloutis dans le naufrage de la docte antiquité. De
(.) Mêla, m, 4. - («^ Mda , II, 1 ; m,7.- (3) Corap. Vinceni, Peripl. of the Krylh. Sca. I, DodweU in Geog.Minor. I, Fomu» tXMannert. Salmas. Plinlan. Exercit. 1186.
UVRE DIXIÈME
ce nombre snt la description de l'empire romain faite par ordre et sous les yeux dCAgrippa, gendre d'Auguste (*) ; les commentaires sur l'Afrique par le roi Juba, commentaires tirés principalement des livres carthaginois (^) ; la relation de Statius Sebosus sur les Iles Fortunées (') ; les mémoires sur l'Inde par Sénèque (*), dont les questions naturelles touchent souvent à la géographie, et les relations de plusieurs généraux et envoyés romams déposées dans les archives du Palatium. Il avait encore compulsé un plus grandnombred'auteurs grecs ; et il nous a déjà servi à compléter l'exposé des idées géographiques d'un Eratosthène, d'un Polybe, même de Strabon, qu'il ne cite pourtant Jamais. A ces mérites, Pline joint le défaut ordinaire de ces esprits ardents qui veulent embrasser l'universalité des connaissances humaines ; il copie souvent au lieu d'analyser, et il n'entend pas toujours ce qu'il copie. Peu instruit de la valeur des diffîrents stades grecs, égyptiens, babyloniens et autres, il évalue toujours les mesures que ses auteurs lui fournissent à huit stades pour un mille romain (5). Voilà pourquoi il donne, par exemple, àBabylone, 60 milles romains détour; ce sont les 480 stades babyloniens d'Hérodote, qu'il a évalués comme s'ils eussent été des stades olympiques (^). Un autre défaut de Pline, c*est de ne pas distinguer avec assez de soin les témoignages des auteurs grecs anciens d'avec ce que lui apprenaient les relations de ses contemporains; de sorte que ses descriptions offrent souvent un mélange incohérent de faits appartenant à des siècles différents. Enfin il n'a point de principes fixes sur l'étendue et la configuration de la terre ; il flotte entre Hipparque et Eratosthène; tantôt il paraît croire que l'on peut faire le tour de l'Afrique par l'Océan et en dedans de la zone habitable (^), tantôt il semble prolonger indéfiniment au midi les terres de notre continent, en regrettant seulement que la zone brûlante et inaccessible nous ferme toute communication avec la zone tempérée australe (»). Il donne à notre continent 9,818 milles de long, 5,462 de large, d'après Isidore de Gharax ; mais il parait que les stades d'Isidore étaient de 833 au degré ; cette mesure re-
(0 Plin. Iir, 3.— (») j4mm. MarcelL XXII, 15.— (3) JPIin.VI, 36.— (*) Id. ib. 17.--(5)GoM«//m, Géog. anal. 8, 25, 112.— («) Plin, VI, SG.Comp. ci-dessus, p. lOi. — (') Plin. Il, 77; VI, 29. — («) Id. II. 78.
vient donc, avec quelques modifications, à celle d'Eratosthène (*). Ses idées sur la grandeur re* lative de trois parties du monde sont clairement exprimées dans un passage où il dit « que l'Europe forme un tiers du continent, plus un huitième; l'Asie un quart, plus un quatorzième ; et l'Afirique un cinquième, plus un soixantième (*). » Voilà la condamnation la plus formelle de ceux qui veulent étendre les connaissances des anciens jusqu'à la Chine et audelà de la ligne équinoxiale.
» Commençons par la partie que les commentateurs ont le plus obscurcie. L'Afrique, dit Pline (^) , en prenant un terme moyen entre des mesiu*es très différentes, a 3,648 milles romains de longueur de l'est à l'ouest. Cette mesure, évaluée en stades de sept cents au degré, nous paraît représenter l'étendue approximative des côtes depuis la vallée de Catabathmus, entre l'Egypte et la Cyrénaïque, Jusqu'au cap Noun, qui aurait été le terme des voyages de Polybe, dans Topinion de Gossellln (^]. La largeur de la partie habitée de l'Afrique ne dépassait nulle part 250 milles romains ; mais en partant des frontières de la Cyrénaïque à travers les déserts et le pays des Garamantes, Agrippa (5) donne à cette partie du monde 910 milles de largeur. Cette mesure, due sans doute à l'expédition contre les Garamantes, nous conduit au-delà d'Agadès et de Bornou, maïs n'atteint pas le Niger. Quelles que soient les discussions auxquelles les chiffres très cotrompus du texte peuvent donner lieu, il est évident que les Romains ne coimaissaient qu'un tiers de l'Afrique.
^ Cette vérité générale une fois établie par les paroles mêmes de Pline, nous devons y subordonner tous les détails qu'il nous apprend» Ce Romain eut-il connaissance des contrées situées au-delà des limites qu'il assignait à l'Afrique , aussitôt il arrangea ces matériaux de manière à les faire entrer dans son système. C'est ainsi qu'il a traité les notions étendues , mais confuses , que les ouvrages du roi Juba lui avaient fournies à l'égard du cours du vrai Nil et du Niger ; il les prend pour un seul et même fleuve, et il en donne une description romanesque dont nous allons citer les principaux traits («).
(') Plin, II, 108.— («) Idem, VI, 33. — p) Ib, — (*) Rcch. sur la géogr. F, 117, 120.— («) PUn. VI, 33.
— (fi) Plin, V, 8.
HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE
» Après avoir commencé par avouer qu'on ne sait rien de certain des sources du Nil, Pline nous apprend que Juba , roi de la Mauritanie, crut les avoir découvertes dans im lac considérable , situé sur une montagne de la Mauritanie intérieure, o Le lac qu'on appelle » Niliê n'est pas très éloigné des bords de FO- » céan ; on y trouve les mêmes animaux que » dans le Nfl, comme, par exemple, des croco- » diles. D'ailleurs, dit Pline, on a observé que » les accroissements du Nil étaient propor- » tjonnës à la masse des eaux pluviales et des » neiges bmibées en Mauritanie. »
» Ce prétendu Nil « s'Indigne de couler à » travers des déserts arides , et se cacbe sous » terre pendant un e^wx de plusieurs jours » de marcbe; » puis il reparait dans la Mauritanie césarienne; il y sort d'un lac bien plus grand que le premier; il Jette un coup d'œil sur les peuples voisins ; et comme apparemment les Massésyles ne lui plaisent pas, il se cache de nouveau sous terre.
» Pour cette fois-d son indignation «st sérieuse ; il coule sous terre l'espace de vingt journées de marche, Jusqu'à ce qu'il ait atteint les confins des Ethiopiens. Comme les Ethiopiens,' d'après le témoignage d'Homère, étaient de bonnes gens, le soi-disant Nil se résout à se montrer de nouveau. « H a saiti la pré- » sence des hommes , il ressort de la source » appelée Nigris; son cours sépare l'Afrique » de l'Ethiopie ( c'est-A-dire les nations Wan- » ches ou basanées des peuples noirs, les Mau- » res des Nègres) ; ses bords ne sont pas par- » tout couverts d'habitations, mais au moins il » nourrit partout des animaux , et en arrosant » le terrain il y crée des forêts. Lorsqu'il tra- » verse le milieu de l'Ethiopie, il prend le nom » d*Astapus. » Oh voit clairement que Pline regarde le Niger et le Nil comme un seul fleuve sons deux noms ; mais on est un peu surpris de le voir aj^liquer au Nil le nom d'Astapuâ, que tous les anciens donnent à l'Abavai. On conçoit pourtant que cet Astapus est le grand Nil , puisqu'il « forme des lies innombrables, « dont quelques unes sont si vastes qu'il em- *» ploie cinq journées de marche pour en faire » le tour, quoique son cours soit très rapide.» Ici vient une obscure description de l'Astasobas et de l'Astaboras , bras qui s'unissent à FAstapus, lequel est regardé par Pline comme le plus occidentia et le principal. Le fleuve
réuni , dit-il , prend le nom de Nil ; mais il s'appelle encore, pendant l'espace de quelques lieues, Stm, comme auparavant.
M Cette discussion singulière renferme probablement quelques traits authentiques , défigurés par l'esprit de système. D'abord il parait, par un passage d'Ammien-Marcellin, que le roi Juba avait tiré toutes ses connaissances des livres carthaginois; ch*constances dont on sent facilement toute l'importance. Admettons donc que les deux premières apparitions du prétendu Nil de Pline ne sont que de petites rivières qui coulent sur les flancs méridionaux du mont Atlas. Mais l'espace désert de vingt Journées de marche indique clairement les solitudes de Sahara; et le rapprochement des sources du prétendu Nil aux bords de l'Océan convient même à la position des sources du Niger ou du Diali-ba.
» Voilà ce que les livres carthaginois avaient appris au roi Juba. Pline, en suivant son système général , a d'abord dû rapprocher les latitudes de ces fleuves divers dont il composait son Nil ; ensuite il a dû compter les vingt journées de marche plutôt de l'ouest à l'est que du nord au sud. Ce n'est qu'avec de tels changements qu'il a pu faire entrer ces distances dans sa carte d'Afrique.
» Mêla, contemporain de Pline, et qui, de même que lui, regarde FAfrique comme moins étendue que l'Europe (*) , dit qu'il y a chez les Ethiopiens occidentaux une source qui parait être l'origine d'une des branches du Nil. Le nom àeNuhul parait à cet auteur n'être qu'une corruption du mot Nil, « Toutes les autres ri- » vières de cette contrée (il parle de l'Etbiopie » occidentale) s'écoulent dans l'Océan ; celle-ci » seule se dirige vers l'orient; » et Mêla ne sait pas ce qu'Ole devient p).
» Strabon dit dans un endroit que le Nil , près de ses sources , se cache sous terre (*). Il cite dans un autre passage, mais en la rejetant, l'opinion de ceux qui croient le Nil originaire des extrémités de la Mauritanie (<), c'est-à-dire des contrées assez voisines de celles où nait le Diali-ba. Tous ces témoignages ne prouventils pas que le Niger et la Nigritie ont été connus de ce peuple commerçant qui disputa aux Romains l'empire de Funivers? Mais la manière confuse dont les géographes grecs et ro-
(') Mêla, I 4.— (•) Id. III, 10.— p) Strab, XVJ. — (4) Id. XTîI.
UVRE DIXIÈME
mains exposent ces traditions cartliaglaoîses , prouve , d*im autre côté, qu^aucun voyage ni aucune expédition desGrecs d*Egypte ou des Bomains n*avaient porté le flaml)eau de la science dans ces régions , encore ai\jourd*hui si mal connues.
» Pline nous a cependant conservé le souvenir et les résultats de plusieurs voyages foits en AfHque. Dans sa description de la Mauritanie, il donneun extrait d'un périple de l'historien Polybe, qui ne parait pas avoir pénétré bien au-delà du cap Noun (f ) ; du moins les mesures générales qu'il donne ne s'étendent qu'à 813 milles romains au sud du détroit de Gibraltar; c'est là qu'il place le grand Atlas ^ qui correspondait ainsi au cap de Noun. Il règne à la fin du rédt de Pline une grande obscurité qui ouvre la carrière aux hypothèses ; cepoidant il nous semble qu'en se tenant à ce que.le sens littéral offre de plus clair , on est obligé de convenir que Polybe connaissait par ooî-dlre une côte, au midi du mont Atlas, égale à peu près à celle qui séparait cette montagne du détroit A l'extrémité de cette côte, le fleuve de Ri<v-de-Ouro , ou bien le golfe Dos Medaioê, parait être le Cornu Hupéri de Polybe, d'Hannon et d'autres anciens. >» Derrière ce rivage inhospitalier, où, du côté de la terre, une inunense mer de sables , etf du côté de la mer, une barrière flottante d'herbes marines arrêtaient les navigateurs et les voyageurs, on connaissait un peuple de Daratites; ce sont incontestablement les habitants du royaume de Darah , le plus méridional des Etats tributaires de Maroc.
» Les Pharuêii, leurs voisins , avaient détruit les colonies fondée par les Carthaginois (^). Strabon, qui nous apprend ce fait, ajoute qu'ils venaient, quoique rarement, en Mauritanie pour y faire le commerce; que leur rendez-vous était à Cirta , aigourd'hui Gonstantine ; qu'ils y arrivaient en passant par des endroits marécageux et des lacs , en portanc avec eux de l'eau dans des outres suspendues sous le ventre de leurs chameaux (^. Pline indique la demeure de ce peuple à l'ouest du grand désert (^). Mêla les représente comme une nation qui avait été riche [')• Voilà donc très probablement une de ces tribus du désert
(«) Comp. GosseUin, Rech. I, 106. — (•) Strab, XVII, 568, Casaub. — 0 Sirab. XVII, 570. — (4) Plin. V, 8. Comp. 1 et 80. —(s) Mêla, III, 10.
qui de tout temps ont ftdt le commerce entre le nord de l'Afrique et les pays où le Niger et le Sénégal roulent de l'or dans leurs sables. La Jalousie commerciale leur a sans doute mis les armes à la main contre les Cardiaghiois* Seraitrce les habitants de Pharcala, région placée au sud de Ségelmessa par Léon ('} , et probablement nommée Vareclan [^j par l'Edrisi? Cette tribu, jadis commerçante, sem* ble du moins avoir occupé un emplacement qui peut correspondre à celui des Pharusii.
» Dans l'océan Atlantique même les Bomains connurent des Iles auxquelles il leur plot d'appliquer le nom de Fortunées, Pour expliquer rhistoire géographique de cette dâiomi-^ nation, rappelons-nous * les riantes images de la mappemonde poétique des premiers Grecs. La peinture des contrées fertiles situées à l'ouest de la Grèce , et la renommée des peupies qui, dans ces régions heureuses, menaient ime vie patriarcale, étaient d^'à parvenues aux oreilles d'Homère: ce poète plaça à l'oecident et dans un lointain obscur , mais pourtant en dedans de l'entrée de l'Océan, l'Ile enchantée d'Ogygia p , où r^nait Calypso, fille d'Atlas: vola donc la première Atlantide. En passant par l'entrée mystérieuse de l'Océan, où les Songes et d'autres fantômes planaient devant la cayeme des morts, les héros arrivaient dans V Elysée [*) , ou Tile des Bienheureux: voilà le type de toutes les fies Fortunées. Lorsque, un ou peut-être deux siècles après Homère, une tempête eut entraîné Colseus de Samos au-delà des Colonnes d'Hercule, les récits exagérés de ce navigateur sur les charmes de Tartessus, et l'aspect du vase sacré orné de figures des Hyperboréens et des Griffons, déposé dans le temple de Junon, à Samos, exaltèrent encore plus l'imagination si mobile des Grecs, et fournirent à Hésiode (dont on a trop reculé l'âge) une belle occasion pour agrandir le monde poétique d'Homère. Au lieu d'un seul Elysée; nous avons à présent plusieurs Iles Bienheureuses (') , où la terre donne trois fois par an des fruits délicieux. Un roi Atlas règne à présent sur une vaste contrée bénie du ciel ; et de son union avec la nymphe Hesperis il naît sept filles j
(•)/><m j4Jric. p. 616. — (•) Edrisi , Harlmami. p. 1M — nOd. I. 50;VII,244îV, $68, Î76;XII, 447, de. — (4) Od. IV, 661, etc., etc. - (*) Mesteê. J ap. m.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
nommées, tantôt Atlantideê d*aprè8 leur père, tantôt Heêpérxde$ d'après leur mère (^). Ces nymphes, douées d'une voix harmonieuse, gardent le jardin aux pommes d*or , près de l'entrée de l'Océan et non loin du s^our d'Atlas P). Vis-à-vis, les sombres royaumes du Sommeil et de la Mort servent encore de demeure à divers ikntômes, entre autres aux Gorgones , trois sœurs ailées ayant des serpents au lieu de cheveux, et aux Gréti, autre trinité de monstres qui se servent d'un seul ceil , d'une seule dent, et qui évidemment ne sont que les Parques sous un autre nom (>). On sait qu'Hercule et Persée se rendirent dans ces régions, l'un pour enlever les pommes d'or, l'autre pour tuer Méduse, l'une des Gorgones. Rappelons-nous encore que le Soleil prêta au .premier de ces héros son mystérieux tMiiMeou étor pour passer dans Tlle Erythia, séjour des Hespérides (*) , et que du sang de Méduse ruisselant dans les champs affreux de Kiêtkène (') naquit le cheval ailé Pégase. Qu'ils montent donc sur Pégase , ou qu'ils s'embarquent dans le na\ire d'or , ceux qui recherchent l'emplacement géographique de ces pays fabuleux!
» Nous ne nierons pas que l'histoire d'Hercule Tyrien, très souvent répétée même par les historiens et les géographes, ne soit une aligne orientale sous laquelle un poète phénidea aura dépeint les navigations audacieuses de ses compatriotes , et leurs conquêtes dans* le Pérou de ces siècles reculés. Mais comme le périple d'Hannon prouve que , du temps même d'Hérodote, les Carthaginois n'avaient pas encore découvert les lies Canaries, il est évident qu'on ne doit point chercher à appliquer à ces lies les vagues peintures d*uu Hésiode et de ses contemporains , dans lesquelles le nom A' Erythia permet seulement d'entrevoir quelque trace de l'existence de la célèbre ville de Gades, qui en était voisme (% Même après que la relation d'Hannon a pu être connue en Grèce, nous ne trouvons qu'un seul et fidble indice qui pourrait rappeler les lies Canaries: c'est le passage dans lequel Pindare dit « que près des lies des Rienheureux on voit nager sur le paisible Océan des
(•) Diodor, IV, ri. — (») Uetiod. Theog. 2J5, 618. — (5)ld. ibid. 270, «qq. E^chyL Prometb. 701. — (♦) Phertc, ap Aihen. XI , 6. — (5) Etchyl, loc, cit. — {•)HéT0dAy,^, ScyU.tUi.
fleurs d'or (»), » image qu'on pourrait rappor« ter à ces plaines verdoyantes et fleuries qui , formées par des plantes marines, flottent à la surface de l'Océan, et qui arrêtèrent la navigation des Carthaginois (^.
» Une tradition, différente de celle d'Homère et des Phéniciens , se répandit en Grèce après la fondation de Cyrène et les voyages d'Hérodote. Ou apprit que les Egyptiens désignalent sous le nom d'Iles Fortunées ces can^ tons fertiles , semés dans les vastes déserts de la Libye , et qu'on nomma depuis oasis ('], Les Grecs de Cyrène ne manquèrent pas de s'emparer de l'idée des Egyptiens ; et ayant découvert sur la cête , d'ailleurs si aride , de la grande Syrte , quelques terrains où la chaleur et l'humidité réunies entretenaient une brillante végétation , ils leur donnèrent le nom de Jardin des Hespérides. C'est là que l'oranger et le citronnier , en étalant aux yeux des Grecs leurs fruits dorés, leur rappelèrent les pommes d'or qu'Hercule avait été chercher dans l'occident fabuleux des poètes. Scyllax place ce jardin des Hespérides sur les bords de .la mer (<) ; Strabon en fait un oasis de l'intérieur ; et Pline dit avec raison que « la fable vaga* bonde a transporté ce nom en cent lieux divers (^). » Les traditions se confondirent et se mêlèrent ensemble ; tantôt les nymphes Hespérides furent transformées en Amazones (^ , et on transporta dans le Pont-Euxin l'Ile Ery> tkia ou Pourprée; cette lie, autrefois colorée des rayons du soleil couchant , le fut maintenant par les clartés naissantes de l'aurore (^ : tantôt les Hespérides suivaient le sort de leurs voisins , les Hyperboréens ; on donna à leurs lies le surnom d'Hyperboréennes (*) , et on y plaça les mines d'étain du Comouailles (*). Que les amateurs de ûiusses antiquités emploient ces Iles voyageuses comme ils l'entendent ; qu'un Rudbek les joigne à son Atlantique lapone, et qu'un Oviedo y voie lepaysdes Amazones dans l'Amérique méridionale; nos lecteurs, s'ils ont bien suivi le fil de cette histoire, n'auront pas besoin qu'on leur fiasse remarquer l'absurdité de ces hypothèses , et ,
(•) Pind. Olymp. II, m. — P) SeyU. p. 51 , Vo«. — (>) Herod, III, 28 Strab. II, 193; XVII, 1140, 1168. AJmel. Olympiod: ap. Phod, eod. 80. — (4) ScylL 44. — («) P/jVi. V, 5 ; VI , 31 j XIX , 4 , etc. — (*) Diod, III, 64.— (7) Orph. Argon. 1046, 55.—
(8) ApoUod. II, 5. 11. TtetMi, Mel. II» 86. <*-
(9) Dion, Pm$q. ci-deniis, p. 115.
UYRSKXitME.
Hvec Pline, ils renverront les Hespéridesatt pays des Ifàbles.
M 11 en est de même des Gorgtmei^ dont la contrée, nommée Kiitkéné par Eschyle, fournit au faux Orphée le modèle àt sesUesdeê Ermnyei ou des Furies. Quand on se rappelle la chevelure de serpents et les mains de fer attribuées aux Gorgones , on sentira combien <^tte confusion des deux fiables était facile. Peut-être l'Ile Pcma de Ptolémée n'est-elle qu'une nouvelle apparition de ces lies des Furies , dont la mystérieuse barque des Argonautes douée de la feculté de parler, conseilla aux héfios qu'elle portait d'éviter la âitale approche. Laissons à Xénophon de Lampsaque (') le soin de comparer ces lies mythologiques avec le pays des Gorilles , trouvé par Hannon; laissons-le dierdlier à détermhier même la position de ces contrées imaginaires, et voyons comment ces Cables ont passé dans là géographie.
» Les Phocéens ayant, vers la cinquanteseptième olympiade, ouvert au commerce des Grecs l'occident de l'Europe, toutes les fiibles des siècles poétiques, les lies Fortunées, les Goi^nes et les Hyperboréens que Persée avait visités en chemin, furent repoussés dans les espaces inconnus (*). Platon en renouvela le souvenir par son conte moral de l'Atlantide. Arîstote parait réellement avoir appris que les Carthaginois venaient de découvrit dans rOcéan occidental une lie considérable , belle et déserte; mais cette découverte, défigurée par Diodore (*), a dû être perdue, puisque Polybe, envoyé à la recherche des établissements carthaginois , n'eut aucune nouvelle d'une lie semblable.
» La première connaissance certaine qu'on eut des lies situées à l'ouest ne date que des derniers temps de la république romaine. Sertorlus , réftagié en Espagne avec un parti de Bomains, fut informé qu'à dix mille stades de la Libye (on voulait sans doute dire de l'Ibérle) , il se trouvait deux lies agréables, riches en productions naturelles , et qui , dans leur sein tranquille, lui (^fraient une nouvelle patrie. Plutarque assure que ces lies atlantiques
(') Xenùph. ap. Plin. W, 36.
(*) Les fables basées sur d'anciens systèmes d'astronomie ont peut-être passé aussi de la sphère céleste ma la terre. J. H.
(3) ^rm. dellllib.«ii8eiilt. DiQd.y, 19,
étalent regardées par les hidigèaes comme rfir lysée ou Tile des Bienheureux, chantée par Homère ('). Mais les Guanches, habitants des Canaries, lisaient-ils les poèmes grecs? C'est à quoi le hcfù Plutarque h'a guère pensé. Ce furent dm» les Bomains, et non pas les Canariens , qui donnèrent aux deux lies de Sertorius le nom de Fortunées. Vingt ans après » Stutiuê Sêbomê recueillit à Gades tous les renseignements qu'on avait sur les lies occidentales 0. 11 apprit à en connaître cinq, savoir : Jtmoma , PluvialtOy dépourvue d'eau « Capraria^ CoavaUii^ remarquable par ses montagnes, et Pianaria^ dont le nom indique une nature opposée. Le roi Juba fit de nouvelles recherches sur cet archipeL
» Au sud-ouest des lies Purpunxriw, où il avait établi des teinturiers en pourpre^ il connut les six lies suivantes.
« La première des lies Fortunées s'appelle » Ombrioi. On n'y trouve aucun vestige d'é- ■ difices ; sur les hauteurs, il existe un étang » et des. arbres semblables à la férule: les » uns sont noirs, on en exprime *une eau M amère; les autres scmt blancs , on en tire » une eau agréable à boire. La seconde est » nommée Junonia; on n'y voit qu'un petit » temple bêti en pierres. Près de Junonia est » une autre lie du même nom, mais plus pe- » tite. Ensuite vient Capraria , remplie de » grands léuirds. On aperçoit de ces lleç, i¥i- » wxria, ainsi nommée des brouillards et des » neiges qui la couvrent en tout temps. «Près » de Nivaria est Canaria; elle doit son nom M à la multitude de chiens d'une grandeur M énorme qu'elle nourrit. Cette lie offre des » débris d'édifices* Dans toutes ces lies on » trouve des pommiers, des dattiers, beau- » coup d'oiseaux et du papyrw ('). »
« A ces détails physiques, Juba et Sebosi» ^joutent des mesures tellement corrompues, qu'il est impossible de les appliquer à l'état aotoel de ces parages sans y faire, avec Gossellin, des corrections trop considérables (^j * D' Anville^ en ne se tenant qu'aux traits physiques (') , a pensé que les Purpurariœ sont les deux lies Lancerote et Fortaventura; ce sont aussi lea Atlantiques de Sertorius et les. Hespérideê de Sebosus. Canaria est la Çanarie des modernes ,
(') Plut, in Scrtor. — P) Plin. VI , 86 , 37. — (3) Plin. VI, 87.— (*) GoiteUin , Recherehef , I , IML — (0 D'AnvilU, Géog. anc. Ul, 117.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
et les neiges gui couvrent le sommet du pic de Ténériffe lui font adjuger le nom de Nwaria, auquel Gossellin joint encore celui de ConvalU$. Ce qu'on a débité sur un tœtite distillant Teau par ses feuilles dans file de ¥&^ où il manque d'eau de source, peut lui fkire attribuer les noms de Plumalia en latin, et ^Omhrios en grec. Ainsi, conclut d'Anville, il reste les noms de JunorUa et de Caprctria pour les Iles de Gomère et de Palme.
• Ces explications arbitraires^ dans lesquelles l'ordre des noms est bouleversé , paraîtront peu satisfaisantes lorsqu'on aura vu Ptolémée pla^ cer les six îles Fortunées presque dans une ligne nord et sud, en les nommant Aprositos ou rinaccessible, Junonia, Pluitalia (ou Pluvialia), Çasperia {ou Capraria), Canaria et Ningtuiria, c'est-à-dire Nivaria (*). On est frappé de l'arrangement de ces Iles , qui ne correspond qu'à la position de Fortaventura et Lancerote; on remarque aussi une constante uniformité dans la manière dont les noms se suivent. En partant de ces deux observations , nous avons été conduits à une nouvelle explication de \gi géographie de ces îles.
» Les Purpurariœ, où Juba avait établi des teinturiers en orseiUe, sont les ilôts qui forment le port de Yoladia, au sud de Mazagan; elles se trouvent juste à 625 milles romains de l'extrémité méridionale de Fortavoitura, soit en suivant la c6te d'AfHque, soit en louvoyant à l'ouest, et ensuite à l'est, comme il parait qu'on finîsait (*]. Les deux lies Lahcerote et Fortaventura avec les trois îlots d'Allegranza, Clara et Lobos, représentent le véritable groupe des îles Fortunées. Et voici comment nous concilions entre elles, et avec l'état réel des lieux, les trois relations de Sebosus , de Juba et de Ptolémée.
H0MSM0DEUIB8. 8EBOSU8. JUBA. PTOLÉMBK.
Allegranza AprusUos.
Clara Junonia . Junonia parva. Junonia.
Lancerote . . Pluvialia. Ombrios .... Pluitalia.
Lobos . Junonia
Fortaventura. Capraria. Capraria. . . . Casperla.
» Au-delà de ces îles Fortunées, dit Pline, il y en a encore d'autres. Il s' explique plus bas : on voit, dit-ii , du rivage des îles Fortunées, celles de Nivana et de Canaria. Ce sont, comme tous les géographes Tout pensé, Ténériffe et Canarie. Cesonta\issi la Convallii
(») Ptolem. IV, 6. — (>) Plin. VI, «1.
et la Planaria de Sebosus, qui donne à ces deux îles exclusivement le nom de Fortunées, restreint par Juba aux quatre précédentes.
» Là s'arrêtent les découvertes de Sebosus et de Juba ; là se termine même la géograpbie de Ptolémée. Les trois autres Canaries ont été Inconnues aux anciens , ou du moins elles sont de trop pour expliquer leurs relations.
» Dans l'explication qte nous présentons, l'ordre de noms est jusque entièrement conservé; la position des îles Fortunées du nord au sud est reconnue ; les traits physiques se retrouvent également, car Lancerote ou Pluvialia n'a d'autre source de fécondité que les pluies périodiques. S'il reste des difficultés, elles résultent des mesures données par Sebosus; mesures que d'AnvllIe n'a pas cru susceptibles dKexpilcation, et que Gossellin n'a pu expliquer qu'au moyen de suppositions ingénieuses , mais arbitraires.
» Quoi qu'il en soit de cette solution nouvelle d'une des énigmes de la géographie ancienne , il est certain que ces îles Atlantiques ne doivojt qu'à des traditions mythologiques le nom à'îles Fortunées. Mais ce nom usurpé n'en eut pas moins de célébrité ; on attribua aux îles Atlantiques tous les avantagés et tous les charmes dont la fable avait orné les îles des Bienheureux. Voici comment le poëte le plus philosophe les peignit aux Romains, fatigués de guerres civiles. « Vous, leur dit-il [*), vous qui avez » du courage, cessez des plahites stériles; vo- » guez loin des rivages d'Etrurie : l'Océan qui >» ceint le monde nous est ouvert ; cherchons ces » riches campagnes, cherchons ces îles bien- » heureuses où la terre, sans culture, rend » chaque année d'abondantes moissons ; où la » vigne, sans être taillée, fleurit toujours ; où » l'olivier n'offre jamais de vaines espérances; » où la figue mûre orne toujours son arbre ; là , » le miel distille du creux des chênes , et l'onde » limpide bondit en murmurant sur les flancs «des montagnes; là, les chèvres viennent » d'elles-mêmes s'offrir à la main qui les trait, >» et la brebis caressante rapporte des mamelles » toujours pleines : point de contagion parmi » les troupeaux; point de chaleurs funestes a» » bétail ; l'ours n'y vient point le soir gronder >» autour de la bergerie ; la terre n'est point ^ sillonnée par d'énormes vipères. Combien » d'autres avantages nous y attendent! NoUi
(') Horat. Epod. XVI.
UVRE DIXIÈME
M D'y verrons ni les champs inuondés par des » pluies immodérées, ni le blé tendre desséché » par un vent brûlant; le roi des immortels y >» tempère Tune et l'autre saison. Car sachez « que les mortels n'y ont point encore introduit • leurs vices; les Argonautes n*y abordèrent n point; l'impudique Médée n'y porta point ses » pas; ni Finiktig^Ie Ulysse, ni les naviga- » teurs phéniciens n'ont tourné leurs voiles en- » fiées vers ce rivage, que Jupiter réserve aux » hommes vertueux. »
M C'est ainsi que la poésie triompha de la vérité et maintint sur les cartes le nom d'un pays de féerie. L'imagination, qui avait, pendant des siècles, cherché à l'occident le séjour d'une félicité inconnue sur la terre, orna de tous ses rêves le pays le plus occidental qu'on eût découvert; et a les fables vagabondes » furent obligées de s'arrêter où Unissait le monde ancien.
M Après avoir discuté les découvertes^ faites à l'ouest, suivons Pline dans l'intérieur de l'Afrique. « Le mont Atlas, dit-il, s'élevant du » milieu des sables, présente du cêté de l'A- » frique des sources Jaillissantes, de belles foj» rets et de riches campagnes, tandis que le » cêté tourné vers l'Océan auquel il donne son » nom n'offre que de stériles précipices ['). » Dans ce passage, l'auteur parait supposer qu'une partie de l'océan Atlantique bornait l'Afrique immédiatement au midi du mont Atlas. Par conséquent, lorsqu'il ajoute plus bas que Suetonius PatUinuê, parti de Lixus avec des troupes romaines, arriva en dix Journées au mont Atlas, le dépassa l'espace de quelques milles, et rencontra, dans un désert de sable noir, une rivière qu'il prit pour le Niger, Il ne faut qu'un coup d'œil sur la carte pour s'apercevoir que la première rivière rencontrée par les Romains a dû être le Gyr de Segelmesse; il ne faut qu'un peu de réflexion pour fuger que, dans le faux système de Pline et de ses contemporains, le Niger, pour trouver place en Afrique, devait paraître plus rapproché de TAtlas, et en général plus au nord qu'il ne l'est.
» Une autre expéd ition offre au premier coup d'œil des résultats plus positifs. Pour s'en faire une Juste idée, il faut suivre exactement la marche du seul auteur qui nous en a conservé le souvenir. Après avoir décrit l'Afrique propre
(•) Plin. V, 1.
et la Gyràiaique ^naritime, Pline 0) énumère les nations de l'intérieur voisines de ces deux contrées. Il nomme d'abord les Marmaridœ, voisins du Catabuthmus, puis les Araraucèles, puis les Ncuamones, qui s'étendent jusqu'à la grande Syrte. Viennent ensuite les Hasbitœ, les Macœ, et à onze journées à l'ouest de la grande Syrté, les Hammanknte$, qui construisaient leurs maisons avec une pierre de sel. Puis, en tournant au sud-est, on parvient, en quatre journées de marche, à une tribu des Troglodytes, c'est-à-dire à une tribu qui habitait des cavernes, par conséquent dans une chatne de montagnes calcaires, et qui exportait des pierres fines, qu'elle recevait de l'Ethiopie intérieure.
M Après toutes ces nations se présentait parmi les déserts la Phazanie, contrée qui s'étcindait vers la Syrte mineure, c'est-à-dire une oasis, une vallée qui se dirigeait vers le golfe- appelé la petite Syrte, aujourd'hui le golfe de Cabes. « Nous avons soumis, dit Pline, la nation pha- »» zanique avec ses deux villes, AlèU eX CHr- » loba, ainsi que Cydamus. Depuis Cydamus, » continue Pline, s'étend de Fouest à l'est une » longue montagne appelée Ater, à cause de sa N couleur noire. Viennent ensuite des déserts, »puis se présente Mattlgœ ou Telgœ^ ville » des Garamantes; la célèbre fontaine DebrU, N et Garama, la capitale de cette nation. Toutes » ces contrées ont été subjuguées par les ar- » mées romaines ; Cornélius Balbus en a triom- » phé. n Pline énumère ensuite une foule de villes et de tribus dont les noms ont orné le triomphe: On y porta, dit-il, dans l'ordre suivant, les noms et les images des cités et des contrées conquises: « Tabidium, bourgade; » Niteriê, tribu ; Negligemela, bourgade; Bu-
• beium, tribu; Vtl, bourgade; Eni^pi, tribu; » Thuben, bourgade; la montage Noire, les » bourgades Nitibrum et Rapsa, la tribu JK#- » cera, la bourgade Débris, la rivière Natha* »> bur, la bourgade Tapsagum, la tribu l>afi- » nagi, les bourgades Boin et Pege, le fleuve
• Dasibari, enfin, les bourgades Àarooim^
• BtUuba, Alasi^ Balsa, Galla, Maœaia, » Zizama, et le mont Gyri, riche en pierres » précieuses. •
w Quelles lumières la géographie peut-elle tirer de cette liste de noms sans Indication des distances? H n'échappe à Pline qu'un seul
0) Plin. V, 6.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
mot qui puisse nous découvrir les traces de Cornélius Balbus; le voici :
« Le chemin qui conduit vers les Garamantes » était resté impraticable Jusqu^à présent, parce » que leurs hordes vagabondes couvrent les
• puits;mais par la guerre qu*ilsontdepuis faite
• aux Oéenses, on a connu, pour aller dans » leur pays, une route plus ikdle et plus courte i de quatre Journées de marche. »
» Dans un autre passage, malheureusement assez obscur, Pline dit que les Augilœ sont à 250 miUes'romains de la côte, et que, depuis leur pays jusqu'à celui des GaramarUes, il y a douze journées de marche (^j. Hérodote place ceux-ci à dix journées d' Auglla , et à trente du pays des Lotophages i^j. Au sud, ils touchaient aux Ethiopiens.
> En rapprochant ces indications de deux autres circonstances, savoir : que Cornélius Balbus ne rencontra aucun grand fleuve, et qu1l parait avoir terminé son expédition en une seule campagne, nous pouvons peutêtre nous flatter de retrouver quelques uns des endroits par où ce général a conduit sa troupe. Il semble que, parti d'Oea ou de JLeptis, W B. passé le mont Gyri, le Goriano ou Gharian de nos jours; il s* est rendu par Maxal^ la, àSebbah ou Selbah, qu'il nomme Ciliaba, qui est probablement le Gher d'ai^ourd'hui, et qui est la vHle la plus septentrionale du Fezzan ou Phazania, pays encore réduit à n'avoir d'eau que par le moyen de puits, quoique d'ailleurs il produise beaucoup de dattiers. Ga-rama, capitale des Garamantes, est Germa, au sud-est du Fezzan. La ville d'Alasi est probablement le Mourzouk des modernes et le chef-lieu des Muchtusii de Ptolémée. C'iest ici , dans la Garamantique proprement dite, longue seulement de 1000 stades (»;, que se trouvait, selon tous les anciens , une race de bœufs qui , ayant d'énormes cornes tournées en avant, ne pouvaient paitre qu'en marchant à reculons (<). Les modernes parlent, comme les anciens, de f épaisseur extrême du éuir de ces bœufs; et peut-être n'est-ce que faute d'esprit d'observation s'ils ne disent rien à l'égard des cornes *). I-es GaramanCes de la Phazanie sont peut-être les Gamp/uisanies de plusieurs an-
(') Pbn. V. 4. —M Hérod, IV, 183. — (3) Strab, XVII, in ÛD. — 0) Hérod. IV, 183. Plin. VIII , 45. Ariti, Hlsl. anlm. VI, îl. Alexander-Myridius ap. AUien. V, îî. — (») Mamcl, Afrique, I, hf.
cîens (•) , ce nom paraissant formé de la réunion de ceux de Garama et de Phazan. Mais la puissance des Garamantes s'étendait plus loin: Hérodote déjà les considérait comme une des nations les plus nombreuses; Denys le Périégète les appelle un peuple immense ou sans limites [^} ; Virg'le les nomme à cêté des Indiens ^^j ; et en étendant leur pays au-delà du tropique {*] , il s'accorde avec les mesures données par Agrippa ,&), qui, en effet, nous conduisent vers Agadès et Bomou. D'un autre cêté, nous ne devons étendre les possessions des Garamantes qu'à la distance de neuf journées du pays des Ethiopiens occidentaux, qui sont certainement les mêmes que les Nigritœ f). Cette considération nous défend d'aller au-delà d* Agadès. Il faut donc chercher au sein de cette oasis le Tabidium de Balbus dans Tabou ou Tibedou, son Tapsagum dans Tagazi, ses Dwceri aux environs de Djedeb. C'est dans le désert de Bilma, si riche en sel gemme, que nous chercherons Negligemela^ nom évidemment arabe ; c'est Nedjed-al-mailah , c'està-dire pays du sel. De même le fleuve Nathabur parait signifier la rivière qui passe à Tabou , en arabe Nar-Thabou. Une autre excursion vers l'est conduisit les armes romaines à travers les montagnes Noires, aujourd'hui celles de Tibesti, dans les contrées des Tibbo, désignées sous le nom Thube, et peut-être jusque sur les bords du Ouadi-el-Ghazel , où les noms de Boin et de Dannagi semblent rappeler, l'un Bomou, l'autre Daugala. C'est à Bomou que nous retrouvons l'usage des Garamantes d'aller à la êhasse aux Nègres (") , et même celui de la cx)ramunaulé des femmes, que Pline leur attribue. Voilà la plus grande extension qu'il soit possible d'accorder aux découvertes faites par Balbus. Vouloir qu'il ait pénétré jusqu'au Niger, c'est confondre les Garamantes avec les Nigritae , dont le général romain n'étala point le nom dans son triomphe, et que tous les
(•) Plin. v, 5. Mela.l, 4, 8. Ce dernier représente les Gampbasantes coninie un peuple Muvage, sans habitations, sans vêlements et sans armes. Pline, v. s , dit à pea près la même chose : « Gamphasan(es » nudi , prsliorumque experles , nulli ezterno con- » greganlur. » J. H.
(>) AitccpiTou — (3) Super et Garamanta» et Indof proferellmperium. — W Ritra anni solisque vias, -^ (5) iP/iH.VI, 33. — {6)tiérodA.c. Léo, pag. 25i,. Proceedlngs of the African. assoc. 234.— H PUn, V, 8. /^o, 656.
UVR£ DIXIEME.
andens nomment comme un peuple à part.
» LesGaramantes possédaientencoreà Touest le pays de Ghédames ou Gadames , avec la ville du même n<Mn, la Cydamut de Pline, e\Ma^ telgœ, dans quelques manuscrits Taïga, probablement le Telliaguès des cartes modernes. Il serait possible que Bérigan et Guargala, dans rintérieur du pays de Zab, dépendant d'Alger, fussent le Baracum et le GaUa de Cornélius Balbus ; ce qui s*acoorderait avec Topinion de Ptolémée, lorsque ce géographe dit « que les pâturages des Garamantes atteignent d*un côté le Paluê-Nubien, le lacFittri, et de l'autre les sources du Bagradas, fleuve qui arrose le royaume de Tunis (^). o Mais c*est dans Tanalyse de la géographie de Ptolémée qu'il faut renvoyer cette discussion.
» Tout ce qui est au midi du pays des Garamantes et des cataractes du Nil s'appelle Ethiopie dans le système géc^raphique de Pline, et il partage cette vaste région en occidentale et orientale; le Nil sépare ces deux grandes divisions, qui semblent d'abord rappeler les mêmes distinctions chez Homère, mais qui en sont essentiellement différentes. Les Ethiopiens d'Homère et des anciens Grecs sont tous les peuples méridionaux de la terre(2). Cette ancienne signification fut ensuite modifiée par les historiens de plus d'une manière. Hérodote plaça ses Ethiopiens d'orient dans rinde, ou, selon d'autres, en Colchide; il remarqua leurs cheveux droits en opposition avec la chevelure laineuse des Nègres ou Ethiopiens d'occident (^). Pline, peut-être instruit de la différence physique des peuples de TAbyssinie actuelle d'avec ceux qui demeurent vers le Niger, considéra le Nil comme la limite qui séparait les deux Ethiopies(*), et se flatta mal à propos d'avoiç rendu le sens d'Homère. Il aurait cependant pu trouver dans son propre ouvrage de quoi conclure que l'Ethiopie d'Homère différait de celle des géographes; car il assure que c'était à Joppe en Palestine («) qu'Andromède fut exr posée aux fureurs d'un monstre marin. Or, Andromède étant la fille du roi d'Ethiopie, on voit bien que les poètes étendaient jusqu'à la Méditerranée le séjour des Ethiopiens; d'ailleurs Homère fait ce peuple voisin des Sido-
(«) Piol. IVj Vï, 109. — (0 Voy. cl-dess. 1. II. — [i)Herod. III, 94; VII, 70 - (4) Plin. V, 8. r») Id. Ib. 81. MeL I, 2. Strab. XVI, elc
niens (i), et ne leur donne nulle part la phy* sionomie des Nègres, dont il n'avait pas d'idée« Sbrabon, imité des érudits modernes, met auss^ son esprit à la torture pour retrouver exacte* ment son Ethiopie dans l'antique poémc d'Homère (^). Pour nos lecteurs , déjà accoutumés à distinguer les traditions primitives, poétiques et populaires, des appUcationê qu'en firent les historiois, et des commentaires que ces applications firent naître, ils doivent tout de suite s'apercevoir que le nom d'Ethiopie , ou peuple au teint brun, a, comme tant d'autres noms, été repoussé de siècle en siècle vers les extrémités méridionales du monde connu à chaque ^^oque.
» Dans l'esprit de ceux qui , avec Hipparque, croyaient que l'Afrique et l'Asie se joignaient par le sud, les Ethiopiens et les Indiens devenaient voi^s: Virgile et Lucain purent , en conséquence, faire descaidire le Nil des pays frontières de l'Inde (s). Mais Pline , qui suit l'ophûon d'Eratosthène sur l'étendue de l'Océan, donne des limites étroites à son Ethiopie; elle n'a que 2,100 milles romains de longueur de l'est à l'ouest ; sa largeur du nord au sud était de 1,297 milles, y compris la Haute- Egypte. Telles étaient les mesures adoptées par Agrippa dans son grand ouvrage officiel , résultat de tous les mémoires recueillis parles Romains. Les connaissances géographiques du siècle d'Auguste atteignaient donc à peine les montagnes de l'Abyssinie.
» L'Ethiopie occidentale parait avoir été la moins connue. Nous avons déjà vu que le fleuve Niger, selon Pline, n'était qu'un bras du Nil. Le naturaliste romain s'était confirmé dans cette erreur ea apprenant que le Niger nourrissait, comme le Nil, des crocodiles et des hippopotames , et que la plante appelée papyrus croissait sur ses bords aussi bien qu'en Egypte (^). Ce fleuve se débordait aussi régulièrement que le Nil. ETautres anciens paraissent également avoir eu quelques renseignements sur les qualités naturelles de in Nigritie. Chez les Ethiopiens occidentaux, disait Eratosthène (&), l'air, en général pur^ est obscurci par des vapeurs le matin et le son*.
(') Hom. Odyss. IV, 83. — (») Strab. I , pasfiim Comp. Freret, Observ. sur la Cyrop. Huei, Bo^ chart, etc. — (3) rtrg, Georg. IV, 103. Luc,, elc — (4) PUn. V, 8. — (5) Strab. XVII, pag. 670. Casaub.
mSTOIRE DB LA QÉOGRAPHIS.
Iphicrate 0) assurait que le eam$lopardaks , ou la girafe, se mcmtrait dans r£thiopie occideutale; et, dans ces derniers temps, Mungo- Park a vu cet animal sur les bords du Niger. L*âNmne serpent boa était aussi connu d*lphierate. L*or fin d'Etiiiopie (s) parait également rappeler les lavages de ce métal dans la Nigritie* Mais Pline convient expressément que tout ce qu'on savait sur les NigriUB, nommés ehez tant d'anciens (') , était mêlé de fables et plein d'obscurité. Il raconte, comme un échantillon, que le roi de Nigroè ( ïhNigira de Pto* lémée) passait pour avoir un seul odl placé au milieu du ftoat (*).
» Voilà donc les Cyclopes de la fable arrivés depuis la ^cile Jusqu'en Nigritie ! Cest ainsi que de toutes parts les êtres fabuleux furent transportés des pays connus dans le lointain encore obscur; c'est ainsi que les Pygméeê d'Homère devinrent un peuple de l'intérieur de l'Afinque. Les érudlts qui recherchent sérieusement la demeure de ce peuple, et qui croient en avoir trouvé le reste , n'ont point saisi l'ensemble et la marche des découvertes, des erreurs et des systèmea historico-géogra^ phiques de l'antiquité (^).
» L'Ethiopie orientale, située sur le Nil, était mieux connue. Pline donne quatre itiné* raires depuis Syène en Egypte jusqu'à Méroé (*). Ces itinéraires, dont les uns suivent les bords do Nil , tandis que les autres semblent traverser le désert deBahiouda, se rencontrent tous sur quelques points essentiels, entre autres sur la ville de Nnpsia, ifupêiê ou Tenup- $ii (^, qui nous parait être là Nuabia des modernes, quoique d'Anville préfère rapporter cette ville à la Méroé des anciens (*) ; mais nous connaissons aujourd'hui la place de Méroé. Les voyageurs grecs cités par Pline indiquent une foule d'endroits dont les espions militaires de Néron ne retrouvèrent qu'un petit nombre. C'est ainsi qu'encore de nos Jours les villages naissent et disparaissent en Afrique. Conunent donc se flatte-t-on de retrouver les nombreux noms de tribus cités par Pline , et qui probablement sont en grande
(0 Ap. Strab. ib. 669. — (>) Hetiod. Ethiop. IX et X. Tkeodor. In lerem. 10.— P) Dion, Perieg. 515. PUfUm, IV, 6. Strab, Il et XVII. — (î) Plin. VI, 30. -^ («) Gonp. Ludolf, de Pygnueis, inComm. ad Hisl. iKlhlop. 69-74. — (6) Plin, VI, W.— (7) W. U>id. W et 30. ' (8) jyAnviUe , Geogr. âne III , 60.
partte imaghiés par les voyageurs grecs et romains? Il en est certainemoat ainsi des Strutophagi, ou mangeurs d'autruches; des Amdophagi , qui se nourrissaient de sauterelles et qui mouraient à l'âge de quarante ans; dea Panphagij qui dévoraia^t tout ce qui leur tombait entre les mains. Toute tribu africaine qui ftdsait sa demeure dans des cavernes souterraines , communes dans les terrains calcaires , était décorée du nom de Troglodytes* Une énoftne largeur de la bouche a peut-être valu à plusieurs tribus le nom de Gamphasan^ tes (1). On ne sait pas si les Blemmyéê, habir* tants de la Nubie orientale, doivent le sobriquet que les Grecs leur ont donné à leurs flèches inévitables (^), ou à la férodté de leurs r^;ards ('). Le noni qui parait s'être le mieux conservé, c'est celui des Nuba, qui pourtant n'occupaient pas exactement la Nubie des gé(h graphes arabes et modernes; il parait que les Nubœ, semblables à d'autres nomades, epraient de contrée en contrée.
» Une autre question obscure, importante et négligée par d'Anville, c'est de savoir où demeuraient les exilés d'Egypte , ou les 240,000 guerriera qui, fuyant le despotisme de Psammétichus, établirent sur le Nil un Etat vassal du royaume de Méroé. Eratosthène (<) plaçait la Terre des Exilés à 8,300 stades ; Hipparque (5), suivi par Strabou, la portait à 8,800: elle ne peut donc avoir été plus au nord que ne le sont la province nubienne de Fazoql et la partie méridionale du Kourdofon. Ces exilés s'appelaient eux-mêmes Astnach («); ils demeuraient, selon Hérodote, à cinquante-six Jours de navigation au-<lessus de Màroé. Strabon, dans un passage, les désigne sous le nom de Sêbrida (^), en les plaçant dans une contrée nommée Ténésis. Il les fait voisins et maîtres de Méroé, en observant qu'ils sont gouvernés par une reine : dans un autre endroit, ce même auteur les nomme Sembritœ ou Sébirtm, en disant que leur rehie est vassale de celle de Méroé (•). Pline, sans s'en apercevoir, parle, dans le même chapitre, deux fois de ce peu-
(') roifftyoci,]oue8, 06 desjoues. •JEquantem rictuiG^ ramanta ferarum, ». SU. ltal,^{*) B^cp^ta, trait, blessure. — (^) B>ifA(ouv(iv, regarder d'un air féroce. Com. iVonii.Dionys.XVII, 385 sqq. —(*)»*'"•«*• ï,63,édU. de Louvre. — H Idem. 11,12, 114. — («) Uérod, 11,^ et ^ww/fn^.adlocum. Id. III, 97.-0 ^S'ï-o^. XVI, 840. Cas. -«Id. XVII, 641.