LIVRE DOUZIÈME
Salle dé l'Histoire de U Géofraphie. — Analyie des connaissances de Pline et de Tacite sar le nord de l'Earope.
«Distinguons d'abord, dans les descriptionis du nord de l'Europe , ce qui tient à la géographie primitive et fabuleuse ; ne cherchons point les peuples à pieds de cheval , ou ceux qui ont des oreilles assez grandes pour leur servir de couvertures de lit p) ; laissons aux Pygmées , aux Griffons et aux Aumaspes un asile dans les terres inconnues.
» Il en est de même des monts Riphéens , condamnés , selon Pline , à n'être que le berceau des vents du nord et le trône de Thiver, quoiqu'à leurs pieds la trop heureuse nation des Hyperboréens habitât des vallées où régnait un éternel printemps , et où luie mort volontaire était le seul remède contre la félicité trop monotone fet trop prolongée dont jouissaient ces favoris du ciel p). Nous avons déjà fait voir comment ces monts Riphéens , avec leur cortège de fables, voyageaient vers le nord, à mesure que l'on apprit à distinguer les Alpes , les Pyrénées et les autres montagnes de l'Europe, d'abord confondues sous cette dénomination générale (*). A quoi donc servirait-il de rechercher, avec Rudbek et Fréret, le pays des Hyperboréens? Pindare n'a-t-Q pas déjà dit : « Ce' n'est ni à pied ni à bord d'un vaisseau » que vous trouverez la route merveilleuse du
. (■) PUn. II, 108.— ttld.rV, 13; VII, 5. Sirab. Isidor. Voyez Rhodig. var. Icct. cap. XXIX, 3, — e) Plin. IV. 13, — (4) Voyez ci -dessus, 1. II,
p. :îs , sq«i.
» pays des Hyperboréens, aux festins desquels » Persée s'assit ; de ce peuple heureux qui , au M bruit des harpes , aux chants des viciées qui » marchent en procession, se couronne de lau- » riers pour célébrer la fête d'Apollon. Ni les » maladies ni la vieillesse ne s'approchent de >» ces peuples sacrés ; ils ne connaissent ni les » travaux ni les combats ; Némésis , la venge- » resse des crimes , n'étend point sur eux son » pouvoir redoutable (•). »
» Toutes ces merveilles, que la géographie poétique, d'accord avec l'enthousiasme des premiers voyageurs, avait . accumulées dans l'occident, dirent transportées vers le nord à mesure que TEspagne, les Gaules et les Des Britanniques furent mieux connues. Il en est résulté des difficultés inexplicables pour ceux qui , méconnaissant le caractère poétique des premières connaissances et traditions , prétendent les expliquer à la lettre. N'en citons qu*an exemple. Pourquoi le nom de mare Cronéum a-Wl d'abord été donné à la mer Adriatique (♦) , ensuite aux mers qui baignent l'Europe au nord-ouest (*) , et enfin à TOcéan septentrional , nommé aussi Amdekium ou congelé , et Pigrum ou immobile (•) ?
» Toutes ces contradictions appar^ites s*éva-
(•) Plin, Vï, 17. — (•) Id. ir, 77. — P) Pind, Pylb. X, 46— (4) Scho\.j4polL IV, 3Î7. — (») Orph. Argon. 1070. Dion, Perieg. 35. ~ (6) Plin. 1. c Agathe^ mtr, pag. 56. Tac. AgriC. C. 10.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
nouisseDt dès qu'on se place dans le vrai point de vue pour les apprécier ; il faut seulement nous rappeler que Cronus ou Saturne , le père de Jupiter et le maitre du monde pendant l'âge d*or , régnait spédalement sur les lies Fortunées de rOcéan occidental , où les dieux eux-mêmes avaient pris naissance ; c'est aussi dans les réglons occidentales que la mythologie des Grecs place le combat d^ Titans , frères de Saturne , contre JuiHter et les dieux; enfin^ c'est dans une contrée d'occident, c'est dmis l'Italie que Cronus reparaît après sa chute , sous le nota de Saturne. C'étaient donc les mers occidentales, et même l'Océan, que les anciens Grecs voulaient désigner sous le nom de mer de Cronos ou de Saturne. L'auteur des Argonautiques , attribuées à Orphée, dit expressément que « les mortels donnent à Y Océan le nom de mer Cronienne, Hyperboréenne ou Morte {*). » Cette immobilité qui distinguait la mer Cronienne, était celle que plusieurs poètes , et le vulgaire d'après eux (^ , avaient attribuée à l'Océan , comme étant sans écoulement ; elle n'avait rien de commun avec la congélation des mers septentrionales. En un mot , tout ce qu'on dit de cette mer de Saturne ou de l'âge d'or se rattache àla mythologie plutôt qu'à la géographie ; mais , comme toutes les contrées fabuleuses ou mythologiques, la mer de Cronos ou de Saturne fut successivement repoussée vers l'extrémité du nord, où les érudits modernes, prenant tout à la lettre , l'ont mise en rapport avec le Groenland.
» Comme les promontoires nommés Colonnes d^ Hercule marquaient l'entrée de l'Océan occidental, on conçoit que, dans une ancienne tradition mythologique , ils aient pu avoir reçu le nom de Colonnes de Saturne p). Cette dénomination donna ensuite occasion de tnmsporter les Colonnes d'Hercule jusqu'au fond du nord , où l'on avait peu à peu relégué la mer de Saturne. C'est là que Drusus se proposa de les chercher {*) ; c'est .là que deux écrivains du cinquième ou du sfcqèroe siècle connaissaient un détiXMt des Colonnes qu'ils distinguent de . celui de GadjBS R. Cette confusion, qui s'explique de soi-même par ce que nous venons de dire , a donné lieu à ime infinité de recherches d'érudition de la part de ceux qui ne distin-
(•) Orph, Argon. — (») Curt. IX, 4. — {^) Eustath. ad Dion. Perieg, v. 64. — (*) Tac. Gerra. 34. -- /«) Julius Orator, 8. 0. j£thicus,Z^,
guent point la géographie poétique et populaire , de la géographie des voyageurs et des savants (*).
» Cette distinction , si nécessaire entre les traditions vraies et fabuleuses, eût dispensé les modernes , et même les anciens , de beaucoup d'autres recherches futiles, et qui ont embrouillé la géographie ancienne du nord. Au lieu de croire le savant Eratosthène, qui regar* dait rOcéan d'Homère comme une mer imaginaire , on s*est obstiné à expliquer géographiquement la route tenue par Ulysse ; route aussi peu réelle que les enchantements de Circé ou les sortilèges de Tirésias. Strabon cherche la descente aux enfers dans les environs du Vésuve, et découvre une ville à'Odyssea en Espagne P) ; Solin donne au nom de la ville ô!Olysipo une allusion forcée au nom du roi d'Ithaque P) ; il connaît en Calédonie un autel avec des inscriptions gravées par ce héros , et à peu de distance il nous retrouve même Ogygia , ou l'Ile enchantée de Calypso (*). Le poète Claudien connaît parfaitement une caverne des Morts dans les Gaules p) ; et Tacite luimême (®). ne dédaigne pas de rapporter l'opinion de ceux qui faisaient voyager Ulysse jusqu'au milieu de la Germanie pour y fonder la ville à'Asciburgium. Les érudits modernes ont profité du mauvais exemple donné par les anciens ; on les a vus retrouver l'île de Circé à Zirikzée dans la Hollande 0 , et le peuple de Songes dans la Grande-Bretagne (*) ; les Hyperboréens, par un tour de force étymologique, ont été changés en seigneurs et barons suédois (^) ; enfin , il s'est trouvé un Danois qui , après avoir démontré l'identité d'Ulysse et d'Odbi , a heureusement conduit ce héros jusqu'au Malstrom de Norwége, qui, sans doute mieux que le détroit de Sicile, représente la fabuleuse Charybdis d'Homère (*o).
» C'est en s'abandonnant à des hypothèses semblables que l'on a lopg-temps cru expliquer la géographie des anciens. L'influence de ces
(') Keysler, Anllq. sept.c. 3, p. 183. Rudbek , Atlantica t i , 31 , pag. 743. Stobecus de freto Hercalis. Schœning, etc., cités par Suhm , Histoire criUque, II, 17C (en danois). — (») Strab. III, 167. Cas. — fflSo/. ' c. 23. — (4) id. 25. Plul. fac. in orbe lun.— (*) Claud. in Rufin. 1, 123.— («) Tac, Gcrm. 3. — H Lips. ad Tac. Gcrm. 3. — (®) Barnes ad Eurip. Helm. 169ô, — (9) Yfverbome, c'esl-à-dire nobles. Tiuàbek, Ktr lanl. — h) Ramus , Ulysses et Odinus, unus et idea. JUfniff, 1705.
UVRE DOUZIËME.
sortes de rêves s'étend jusqu'à Cellarius, et, puisqu'il faut le dire, jusqu'à d'Anville, qui a osé comprendre la Lapouie dans son monde connu des anciens. 11 nous a donc fallu examiner les fables géographiques, et leur faire pour ainsi dire leur part. A présent, nous pouvons beaucoup plus rapidement exposer les vraies connaissances des Romains sur le nord de l'Europe. En voici les principaux points. Le cours du Danube en Germanie et Pannonie avait été découvert par les armées romaines ; ainsi l'Ister ne coulait plus en ligne droite , et ne venait plus de l'Istrie, comme sur les cartes du temps d'Aristote (»). Au nord du Danube, la Germanie était connue jusqu'à la Vistule , et jusqu'aux bords de la mer Baltique, qu'on prenait pour une partie de l'Océan, et dans laquelle la Scandinavie , la Thule de Pylhéas et d'autres terres étaient placées comme des îles. On avait fait le tour de la Grande-Bretagne, et visité les Orcades avec les îles occidentales de TEcosse. Au nord-est du Danube et de l'Ister, on connaissait d'abord les Daces, intrépides ennemis des Romains ; plus loin , le nom de Sariiiaies, étendu depuis le pied du Caucase jusqu'aux rives de la Baltique, comprenait aussi les anciennes nations scythiques subjuguées par les Sarmates. V Océan Sarmatigue (c'est ainsi qu'on nommait la Baltique) était censé joindre les Océans Scythique et Sérique , avec lesquels la mer Caspienne passait pour avoir une communication. Vers les bords de cet Océan imaginaire , dans les plaines de la Russie centrale d'aujourd'hui , on plaçait les monts Riphéens. Le Volga ou le Rha, peut-être connu en partie , restait confondu avec le Tanais; du moins le passage de Mêla, où les copistes en ont glissé le nom , ne peut pas s'y rapporter (^).
w Nous allons développer ces thèses générales en commençant à l'est.
w Hérodote avait connu et décrit les vastes établissements des Seythes qui, de son temps. Fanaient sur toutes les contrées situées au nord du Pont-Éuxin et des Palus-Méotides et bornées d'un côté par le Danube , de l'autre par le Tanaïs(3). Thucydide connaît encore ce peuple dans les mêmes régions et le regarde comme un des plus nombreux de la terre (^). Les armes d'Alexandre rencontrèrent les Scy-
(0 Voy. ci- dessus, p. 57 et 58. — (») Mêla, IH, 5. w (3) Voy. ci-dcss. p. 60 et Cl . — (4) Tlmc, Il , 9C, 97.
thes à la fois en Europe et en Asie('). C'est à l'époque des guerres de Mithridale-le-Grand que les Scythes paraissent pour la dernière fois dans l'histoire de l'Europe comme une nation indépendante (^). Ce prince, aidé det Jazyges, des Rhoxolans et des fiastames, semble avoir anéanti Tempire seytiiiquep)* Son alliance avec Tes Bastarnes et les Thraces, pour pénétrer en Italie en suivant le Danube, prouve que les Scythes ne dominaient plus sur les contrées voisines du Pont-Euxin (^). Tous les écrivains postérieurs, qui mettent de l'exactitude dans leurs expressions , ne nomment plus dans ces régions que les Sarmates^ dont le^ Rhoxolani^ les Jazyges^ les Jaxamates et autres paraissent faire partie. Si les poètes et les orateurs continuèrent à désigner sous le nom de Scythes les nations au nord de l'Ister et du Pont-Euxin , c'est un effet de l'habitude et de l'imitation. Les historiens byzantins surtout ont fait revivre le nom de Scythes; mais ils l'appliquent vaguement à tous les peuples venus dujioid-est de l'Europe et de l'Asie. Les peuples des monts Carpathes(5), lesGoths(«) et les Huns (7) ont successivement été considérés comme Scytlies. Il y aurait donc une ignorance impardonnable ou un insigne degré de mauvaise foi à vouloir donner un sens précis à une déjiomination si évidemment arbitraire, et recx)nnue pour telle par un des historiens byzantins les plus renommés (*). Depuis l'époque de Milhridate, il ne peut être question des Scythes que pour savoir s'ils se sont mêlés avec leurs vainqueurs, les Sarmates, ou s'ils ont été exterminés par ceux-ci, ou si enfin ils se sont réfugiés vers le nord-est, dans l'intérieur de la Russie. Quand on se rappelle que les qualités physiques at< tribuées par Hippocrate aux Scythes p) se retrouvent chez les Permiens, les Finnois et d'autres peuples de la Russie septentrionale; quand on obsené que ces peuples sont nom-
{')Diod. Sic. II, 43. Strab'viU Curt, JttSt. elc. — {*)Slrab, VII, 310. — (3) Diod. H, 43. Comp. Ba^r^ convers. rev. Scythic. in comm. Petrop. V, 297 wjq. — (4) Appian. BeUo Milhrrd.69, 102, JOa. — (») Zonaras, XII, 19, incorp. byzanl. X, part. I, 471. Zozim. I, 20. 21 , 23. — (G) Zonarax, corp. byzant. X, part. H, 475. Synceilus , ïb\d. VII, 303, 304. Amm. MarcelUn. XXII et XXIII. etc., etc.— (7) Theophanes, corp. byzanl. \ I, 70, 72. Damascius, de vil. Isid. ap. Phoi, bibliolb. eodJ040. -~ (S) Zozim. IV, 24. -- (9) Voyez cl-des?Uf . p. 62,
HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE
m^ Tchoiides par les Russes qui parlent uq dialecte slavon , C*: quand on a reconnu Téxistence de la langue slavonue chez les Gètes ou Daces , de qui probablement les Grecs apprirent le nom de Scythes, il nous semble qu'on ne peut guère s'empêcher de regarder les nations finniques comme le seul reste évident du grand peuple des Scj'tbes européens.
»» Pline et Mêla , qui voyaient partout le nom de Sarmates remplacer celui de Scytbes, voudraient cependant conserver les notions qu'ils trouvaient dans Hérodote: Tun parle des Basilides , c'est-à-dire des Basilii Scythœ d'Hérodote, des Agathyrses aux cheveux bleus (il veut dire aux yeux bleus), des Budini^ des Geloni et autres peuples nommés par Hérodote, mais sans indiquer leur position; il place à Test des Scythes les Sauromates ou Sarmates dans, leur ancien pays asiatique, sans se rappeler que lui-même nous apprend l'extension de ce peuple jusqu'à la Baltique. Au-delà des. Sauromates, il nomme vaguement les Essedones ou Issedones d'Héi*odote. Mêla, qui n'étend point les Sarmates aussi loin à l'est, rapproche les Essedones des Palus- Méotides. Les Scythes royaux ou Basilii, ceux nommés Georgi ou cultivateurs et Nomadesy sont accumulés par Mêla dans un petit espace au nord de la Tauride. Strabon déjà avait transféré le surnom de Basilii à une Mbu des Sarmates. Tout ce mélange confhs de nomis tirés d'Hérodote, avec d'autres connus depuis peu, prouve que les Romains, dans les premiers siècles, ne savaient rien de positif sur le nord et l'est de la Sarmatie. Ptolémée est le premier auteur, depuis Hérodote, qui ait tracé im tableau intelligible de la géogra- ]^e de ces contrées.
» En nous rapprochant des bords de la Vistole et des monts Carpathes, nous trouverons un sens plus positif dans les relations extraites par Pline, surtout en les comparant avec les précieux fragments géographiques que Tacite, presque son contemporain , a semés dans son tableau moral des peuples germaniques.
» Dans la Pologne méridionale des modernes, liabitaientles Bastarnœ^ peuple formant. selon Pline , une cinquième classe de nations germaniques (*) ; Tacite ne sait pas s'il doit les compter parmi les Germahis ^). On leur donnait aussi le nom grec de Peucini^ c'est-à-dii*e
(•) Plin, IV, M. — («) Tac. Gcrrn. in fine,
habitants d'un pays couvert de forêts de pins. « Quoiqu'ils aient des maisons fixes, les mariages de leur noblesse avec les Sarmates leur ont communiqué une teinte des mœurs grossières de ces derniers, qui passent leur vie sur des chariots. » Plus au nord, vers l'embouchure de la Vistule , nous voyons un peuple nommé Veneài par les Romains , et Yenedm chez Ptolémée (*); ces brigands, malpropre^ et féroces, étendaient au loin leurs courses var gal)ondes, mais avaient cependant des de* meures fixes et se servaient de boucliers. Sur la Vistule, et vers le milieu de son cours, Tacite connaît encore une grande nation , les Lygii (^ , nommés Luii par Strabon , Luti et Lmgi chez Ptolémée. Pline les passe sous silence. Leur nom parait slavon, et signifié habitants des plaines ; ce sont probablement les Lièches du moyen âge et les ancêtres des Polonais. On trouve chez les Arti le culte de deux dieux jumeaux, eonnus dans la mythologie slavonne. Les noms de plusieurs endroits dans le pays des Lygiens, ainsi que dans celui des Gètes ou Daces, donnés par Ptolémée, sont évidemment d'origine slavonne. Ces circonstances, jointes aux traits plus européens qu'asiatiques des Polonais, des Bohèmes, des Esclavonsde Hongrie et en partie des Russes, nous font considérer les Gètes ou Daces, les Bastamœ , les Lygit^ les Venedij et peut-être quelques autres nations anciennes, comme la vraie et unique souche des nations slavonnes modernes. On conçoit que Tacite a pu hésiter s'il devait compter ces peuples parmi les Germains ou parmi les Sarmates; ils n'appartenaient ni aux uns ni aux autres. Mais les Romains , ne les ayant connus que de loin, ne pouvaient guère s'en former une idée distincte.
» Le fleuve Gttttalus de Pline serait l'Oder, selon Cluver; mais l'auteur romain le place évidemment à l'est de la Vistule; c'est le Prégel , et son nom vient de celui de Gudaï que les anciens Prussiens se donnaient. C'était au voyage d'un chevalier romain, Julianus, depuis Camuntum en Pannonie jusqu'au pays de l'ambre jaune (^ , que le siècle de Pline devait ses notions sur les contrées voisines de la Vistule. Voilà pourquoi cet auteur pouvait connaître la Vistule, et môme le Gut-
(«) Ptolem. m, s. — M Tac. German. 43; Annal. Xlî, 29. — (3) Ptin. XXXVII, 3.
UVRE iX>UZI£ME.
talus qu(Hqu*il ignorât Texistence de TOder.
» Parmi les Sarmates et les nations slavonnes , il demeurait deux peuples d'une classe différente. Les Fenm , placés par Ptolémée au sud-ouest de la Lithuanie, mais que Tacite recule plus au nord , paraissent déjà chez Strabon sous le nom de ZounUy le même que cctlui de Suome que les Finnois se donnent à eu]|-mémes. Ces peuples, très sauvages et très malpropres, ne possédaient ni armes, ni chevaux, ni même de cabanes ; ils avaient pour nourriture les herbes des champs, pour vêtement une peau d*animal , pour lit la terre. Tout leur espoir était dans leurs flèches qui, au défaut de fer, étaient armées d*un os pointu. Hommes et femmes prenaient part à la chasse et s'en partageaient le produit. Pour sous- 'tralre leurs enfants aux bétes féroces ou à la pluie, ils les cachaient parmi les branches entrelacées des arbres: Jeunes, c'était leur place de repos ; vieillards, c'était leur dernier asile.
«1 Ce sort, disaient-ils, n'est-il pas préfé- » rable à la condition de ces esclaves de la » fortune qui, toigours agités de crainte et i d'espérance, se fatiguent à labourer des f champs ou à élever des maisons (')? »
» Gomme ce peuple habitait alors dans la Pologne et ne s'étendit jusqu'en Finlande que vers le sixième siècle (2), il n'est pas d'une saine critique de dianger chez Pline le mot Epigia en celui fie Fenningia et d'appliquer cette vague indication^ la Finlande. L' Epigia de Pline est une vaste contrée à l'est de la Vistule; il semble y placer les Vénèdes avec les Scythes. Il serait donc peut-être permis de lire Esthia et de rapporter ce nom de contrée à celui d'un peuple dont nous allonîS parler.
» Sur le rivage occidental de la mer Baltique, Tacite connaît par ouï-dire les JEstyi; leurs mœurs étaient celles des Germains ; leur idiome ressemblait à la langue britannique. Us adoraient spécialement la Mère des Dieux, ils portaient en son honneur Timage d'un sanglier; c'était précisément l'animal consacré à Freya, la Vénus des Scandinaves '(^), souvent confondue avec Frigga , la Mère des Dieux , dans la même mythologie (^). Ces peuples, adonnés à l'agriculture, recueillaient aussi sur leurs rivages et dans la mer même l'ambre
(') Taeit. Germ. 46. — (•) Jomand. de reb. gel. p. 82. Paul Diac, de Geslis Laogob. I, 5.— (3) Sufm, Odin, 269, en daq. — (^ Id. ib. ?51 , 254.
Jaune qu'ils nommaient Gkimn(f). » Cette » substance, dit Tacite, était long-temps res> » tée négligée parmi les autres matiez qo» » la mer rejette ; notre luxe l'a rendue célèbre. » Les indigènes n'en savent que faire; ils le n recueillent brut, ils l'apportent de mêoie et » s'étonnent d'en recevoir un prix P). •
» Le nom dUEnkii ou JEityi est dcmné^ dans les sixième et neuvième siècles, à une nation qui habitait non loin de la Yistule et qui récoltait l'ambre jaune (^. C'était probablemeot une dénomination générale donnée par les Scandinaves ou les Germains aux peuples du rivage oriental de la Baltique. Peut-être aussi les Eslhes modernes de l'Ësthonie mit-ils demeuré quelque temps en Prusse.
» La Germanie orientale, à laquelle VÀAU ou l'Elbe servait de boulevard contre les Romains, ne présente pas même diez Tacite autant de clarté que les pays sur la Vistule. On y place communément les 5tim, connus depuis les expéditions de César; mais ce nom a-t-il jamais, avant le quatrième siècle, désigné une nation particulière ? Césair décrit les Suèves comme un peuple qui Changeait tous les ans de demeure, qui mettait sa gloire à transformer en de vastes déserts tous les pays limitrophes, et qui vivait principalement du produit de ses troupeaux et de la chasse (% Ce Romain marcha même contre des peuples qu'il croyait faire partie des Suèves et qa*il chercha dans le pays où les géographes placent les Ckattiy ancêtres des Hessois (^). Strabon, ûdèle aux idées que César avait puisées dans les relations des Gaulois , étend la SuMe de^ puis le Rhin jusqu'à l'Elbe ; il place en même temps des Suèves sur le Danube et donne œ nom aux Semnones^ peuple qui habitait le Brandebourg actuel (^). A l'époque où vivait Strabon, une horde de Suèves, nommés aussi MarcotnanrU , quittèrent , sous la conduite de Maraboduus, leur pays, vdsin de la Pannonie et du Noricum, passèrent le Danube, et conquirent sur les Boii la contrée nommée Boio-hemum, notre Bohême [^j. Plus tard nous voyons Tacite étendre le nom de Suèves à tous
(') GUsa , reluire. Island. — (") Tac, Germ. 45. —(3) Cassiod. Varia. V, 2. Jornand. get. C. 20. ff^ulfstan , Peripl. ad cal. Schcd. Arii , p. 20. — (*) Cœs. BeU. Gali. rv, 2, 3.— (*) Idem, IV, 19. Comp. I, 57, 64. — (6) Sirab. VII, 290. Ca«.— (T) Ib. Jinftts. Fesu Vin, 3.
HISTOIRE DE LA GEOGBAPHIE
les peuples qui demeuraient entre TElbe et l*Oder et même à ceux de la Scandinavie (>}. Ptolémée ne donne le nom de Suèves qu'aux, seuls Lungobardi quoiqu'il connaisse un fleuve Sutvus^ vraisemblablement la Peene avec le détroit de Straisund. Enfin, dans le quatrième siècle, le nom de Suèves reparait comme appartenant à une nation qui occupait une partie de la Souabe actuelle C'). Y a-t-il un moyen d'expliquer tant de variations , si ce n*est celui de considérer la dénomination de Suèves conmie étant collective et dérivée du mot allemand schweifer^ c'est-à-dire vagabonds ou nomades ? Tacite convient que le nom de Suèves est coilecUf ; il en donne une autre étymologie fondée sur le nom d'une de leurs divinités (^j ; mais la nôtre semble nécessaire pour expliquer comment les tribus les plus éloignées les unes des autres ont pu successivement porter ou quitter ce nom selon qu'elles se livraient à la vie de nomades ou se choisissaient des demeures fixes. .
• Cette discussion sur remploi d*un des noms les plus répandus en Germanie nous dispense d'examiner aussi minutieusement toutes les autres questions du même genre. Les YendiU ou Vandali {*) étaient, selon Pline, ime des cinq igrandes races de Germains ; il est plus sûr de n'y voir qu'une nation puissante qui, à Fépoque de Pline, régnait sur divers autres peuples entre la Vistule et FOder : elle demeurait vers les montagne^ où l'Elbe preud jMi source (^) ; les cêtes où la Vistole mêle ses eaux tranquilles aux flots de la Baltique avaient pour habitants les Gothomsj chez qui la liberté s'alliait avec le gouvernement d'un seul. Plus AU midi, vers la Warta et la Netze, les Bwrqunâi, probablement d'origine gothique, vivaient sous des rois amovibles, nommés HendmoB ou plutôt Kindinos (^j, et des souverains pontifes à vie, appelés Sinistans ou vieillards (^). Tacite vante l'éclat florissant des Stmnones, peuple qui possédait c^t cantons situés entre l'Oder et l'Elbe, et qui passait pour la principale tribu des Suèves. Un sacrifice bimiain réunissait tous les ans Jes Semnones
(<) Tacit. Genn.38 sqq. Hist. 1,2; AoDal. II, 44. — (») Amm. Marc. XVl, 10. — (3) Tac. GCrm. 2. —(4) Plin, IV, H. Tac. Germ. 2. — P) Dion. Gistiu8, LV, I. —(6) Kindinos, rois, chefs, ap. Ulpkilam. Comp. /^rc, calai, reg. sviog.V. 195, not. /. ^ (7) Sinistans, les vieillards, ap. Utphilam.
dans une forêt sacrée où personne n'entrait qu'avec les mains liées ; si Ton y tombait, il fallait sortir en se roulant par terre (*). Les Lungobardi devaient leur célébrité à la petitesse de leur nombre; entourés de nations plus puissantes, ce n'était point dans la soumission, c'était dans les hasards des combats qu'ils cherchaient leur sûreté : <;'était, d'après leurs propres traditions (2), une colonie des Winiles qui habitaient probablement le Wan-- Syêêêl dans le Jutland. Cette tradition s'accorde bien avec leur conduite hostile envers les peuples germaniques.
9 Le nom des Rugii^ fameux dans l'histoire des grandes migrations du cinquième siècle, se trouve dans Tacite, tandis que Ptolémée le défigure entièrement. Les VarirU de Tacite sont les Warnes du moyen âge.
f Les Àngli, et quelques autres tribus dispersées dans le Mecklenbourg et le Holstein actuel , adoraient Herta, la déesse Scandinave de la terre; son temple s'élevait dans ime lie (probablement Femem) auprès d'un lac qui devenait le tombeau des esclaves par les mains desquels les sacrifices étaient offerts. 11 est probable que plusieurs de ces petites tribus nommées par Tacite faisaient partie de la nation, ou plutôt de la confédération des Saxones, dont le nom cependant ne se trouve pas avant Ptolémée. Mais n'avons-nous pas été des siècles à apprendre le nom dès peuples de l'Amérique? Pou):quoi les Romains auraient-ils eu, pour observer les sauvages de la Germanie, un talent plus prompt que nos voyageurs modernes? Quel est ce respect imaginaire pour les anciens, qui nous ferait croire que, dans leurs aperçus riq^ides et contradictoires, tout est exact et rien n'est omis ? •
i Non : il faut considérer les relations des anciens comme des fragments précieux, mais très incomplets et souvent erronés. Un nom avait frappé les oreilles de Pline, un autre était parvenu à Tacite ; ceux que Ptolémée a réunis n'appartiennent pas toujours à son siècle. Ce qui surtout embarrasse le géographe et l'historien, c'est une foule de noms collectifs dont l'origine est obscure, la signification va-
(') Tac. Germ. 39. — (*) Paul, Diac. Histor. Lungob. 1,2,5,7, etc. (Nonobstant leibnitz, de orig. Franc, c. 12 , ad calcem Eccardi leges sal. p. 263. Ouver. German. III, 96. Grammi^s ,\i^ Meanii hist. dan. II, 81 .85.)
UVRE DOUZIÈME
gue, Tapplicatlon incertaine et souvent presque impossible; Dans cette classe de noms il faut placer ceux des Cimbres et des Teutons. L*apparition des essaims belliqueux qui , sous ces noms, firent trembler Rome, ressemble à celle d'une comète : chacun se demande,.D'où vientelle? où va-t-elle? L'astronome, perdu dans ses calculs, n'en sait guère plus que le vulgaire effrayé, aux yeux duquel la queue enflammée de ce corps errant est une vei^ ensanglantée dans les mains d*un Dieu vengeur.
» Les Teutoni sont voisins des Gutiones, » disait Pythéas (') ; c'est probablement le seul mot véridique qui se trouve chez les anciens sur ce peuple. Quoique Ptolémée en ait fait une petite tribu entre TElbe et 4'Oder (3), on ne peut guère douter que ce nom n'ait été commun à toutes les nations germaniques, qui prétendaient descendre d'un dieu Teuto, et qui encore, dans leur langue si peu changée, s'appi'IIent Teutsche, nom qui n'est que l'adjectif du substantif* Jetif, dont le pluriel ancien est Teution : ce nom est identique avec celui de Theoiisci du moyen âge (»).
>» Le nom de Cimbres est sujet à plus de doutes. Les Romains, qui connaissaient des peuples celtiques dans les Alpes, et qui virent les Cimbres descendre, en glissant sur leurs larges boucliers, du haut des montagnes glacées du Tyrol, se contentèrent de leur appliquer le vague nom de Celtœ ou Gâlli {*}. Profitant de cette confusion si commune, quelques modernes ont voulu démontrer que les Cimbres étaient des Celtes, et que leur nom venait de'Kymry, un promontoire (*). Quelques auteurs ont même décidé que les Cimbres étaient des Celtes septentrionaux, habitants de laRelgique et de la Grande-Bretagne, et nommés en celtique Cumraigh ou Kumri («). Mais la marche des Cimbres, qui, après avoir combattu les Boii, les Scordisci et autres peuples celtiques dans le Noricum et la Pannonia P), entrent en Italie par le Tyrol actuel, rend cette opinion extrêmement invraisemblable.
{') P/iii. XXXVII, 3. — M Piol. II. 11. — :(3) Monach. Sangallensis, In Duchesne, scriptoreè Franc. Il, 1 tl. Comp. Wachier, Leibniiz , etc. — (4) SalL in Jugurlh. in une. Florus^ III, 3. Plut, in Mario. — (à) Bortase, Anliq. of CornwaU, 14^ Ib, Legendre, Ântiq. de la nat. franc. 255, 267.— (^) Scheidt, praïf. In Eccari , Orig, Gcrm. 25 Lhotjd Arcbœologiû bri- Unn. in piœf. — (') Sirab, VII, 293.
t Comment ex^querait-on dans cette hjr-> pothèse les passages où Strabon dit que les Cimbres attaquèrent les Gaulois-Belges [% puisque ce sont précisément ces Belges on Welches qui se nommaient Kymry? Les Cimbres se seraient donc attaqués eux-mâmes? Nous devons toutefois convenir qu'ii y avait dans l'armée cimbro-teutonique des tribus celtiques, telles que les Tûgent et les Tigttrimi, que l'on regarde comme ayant habité les cantons de Zug et de Zurich en Suisse (^, d peal> être lesiim^oiiM (S), dontona cherché la patrie depuis Embrun en Dauphiné jusqu'à l*ile jutlandaise d'Amrom.
• D'après une opinicm différente , établie parmi les Romains dans le siècle de Pline et de Tacite («j, et suivie par Ptolémée (% kt Cimbres existaient encore à cette époque, sous leur ancien nom, dans le coin septentricmal du Jutland : cette péninsule, appendice de la Germanie («), était nommée Chersonèse cimbrique. C'était la mer qui, en inondant leur pays, les avait en partie obligés de chercher une nouvelle patrie (^). Ce déluge, dans lequel les CîiAbres, ^|t-on, marchèrent les armes à la main pour combattre la mer irritée, semble indiqué par des auteurs du siècle d'Alexandre (^). Le nom de Kimbri, dans la langue germanique de ce peuple, signifiait guerrier Pj, comme le fait encore aujourd'hui le mot kiemper ea danois. Ils justifiaient cette orgueilleuse dénomination par une valeur extrême ; liés ensemble au moyen de chaînes de fer, ils s'étaient 6té la possibilité de fuir; leurs femmes même se' donnèrent la mort, à elles et à leurs tendres nourrissons, plutôt que de receveur les fers du vainqueur. Un taureau de cuivre était leur idole principale; on en a trouvé un près â*0* densée en Fionie (i^). Les faibles restes de cette nation conservèrent la gloire de leurs ancêtres; Auguste reçut d'eux une de ces ehaudières consacrées au cuite sanguinaire de leurs dieux, et si souvent nommées dans les sagas d'Islande.
(0 Slrab. ly, 299. Alm. — (•) Id. VII, iW. ^ (3} Plut, in Mario. — (4) Plin. IV, 13 : « IngsTonei quorum pars Gimbri. Mediterranei Hermiones, etc. » Mêla, m, 8. Tac. German. 37. — (s) Ptoltm.U^ 11.— (6) Sinum Germanis, etc. Tac, Germ. — n Posid. ap. *SVû^ VII. 4bO. Flor.lll, 3. Femt, I, 23. — {i) Ephor. ap. Slrab, CHtarch. ib. Anu. ad Nicom. m , 10, elc. — (s) Plut, in Mario. Fesi. III, pag, 77, cd. Amslclod. — («o) Suhmt Odln. 3Î3.
mSTOIRE DE LA. GÉOGKAPHIE.
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i Quelque plausible que soit cette dernière opinion sur les Gimbres, nous n'osons point la donner pour irréfragable. Un géographe très érudit (>) pense que les Gimbres sont les Ctmmérieng des auteurs grecs , qui , selon Posidonius, avaient étendu leurs courses depuis les bords de FOcéan septentrional jusque dans la Tauride ; il y voit une réunion des tribuà celtiques venues du nord-est de TEurope ; enfin il soupçonne les Romains de s'être trompés en croyant retrouver les Gimbres dans le nord de la Germanie. Getteh3rpothèse, renouvelée des Grecs (sj, avait déjà été révoquée en doute par Piutarque et Strabon (% Nous pensons que ce sont plut6t les Gimmériens, qui n'ont jamais existé. Ge nom, tiré du poème d'Homère (*), appliqué d'abord à un peuple fabuleux de l'Occident, a fait le tour du monde comme celui d'Hyperboréens. Geuxqoi, sui: les traces mystérieuses des Ai^onautes, cherchaient les Gimmériens à l'extrémité du Nord (*), appliquèrent leur nom à une tribu nomade des rives dcsPalus-Méotides {% tribu dont les courses ensanglantèrent l'Asie-Mineure ; le nom de Bosphore ciînmérien resta même au détroit actuel de Kcfa (') ; on y plaça une ville cimmérique à laquelle on donna encore le nom évidemment mythologique de Cerberium {«). Cependant le vrai nom de ces prétendus Gimmériens était Treres i^]. D'autres écrivains, se tenant à la position occidentale des Gimmériens, indiquée d^ns l'Odyssée, crurent avoir trouvé dans les régions volcanisées de la Gampanie, la place où ils pouvaient le plus convenablement réunir l'Elysée et le Tartare; ayant placé le palais enchanté de Girté sur le promontoire Circeum^ ils retrouvèrent , non moins habilement, une tribu qui demeurait dans des cavernes souterraines. Pouvait-on y méconnaître les Gimmériens ? n'étaient-lls pas à une journée de navigation du palais de Gircé? Ulysse, il est vrai, n'y alla qu'au moyen d'un
(•) Mar^n, Géograph. des Grecs et des Romains » IH , -32. Comp. Hardoin , sur Plin, VI , 7. — {«) Diod, V, 3?.'— (i) Plia, In Mar. Sirab. II. oc. — (*) Od. XI. 13. — C^) Orph. Argon. 1119. ApoUod. II, 1,3. — (6) ^schyL Promelh. 7Î9. Herod, I ," 6; IV. 12 . etc. Callim. in Dian. 251 sqq. — [^) Polyb, rV, 99,. Diod. Mela\ Plin. IV, Va. Ptol. V. 29. -^ {f^HecaUHS, ap. ApoUod. II. Ptin. VI. 7. Dijdim. In Hom. I. c. Jflesychiu», v. Cerberil. — (9) Strab. I, lOe. Comp. VII, 450,459, 475; XI, 756; XII, 819, etc. (Alm.)
vent créé par cette magicienne, et les gens sensés ne penseront jamais à évaluer en stades une navigation miraculeuse. Nonobstant cetter circonstance , beaucoup de géographes adoptent très affirmativement cette hypothèse d'Éphore (») ; les poètes Lyoophron et Silius en avaient profité pour orner de quelques fables les rivages de l'Italie : il est probable que Virgile connut cette opinion ; mais ni Gicéron (^ ni Ovide (') ne l'ont suivie. Que conclure de ces incertitudes? N'est-il pas très vraisemblable que les anciens ont cherché en vain la demeure d'un peuple qui n'eut jamais d'existence que dans les obscures traditions qu'avait embelûes la muse d'Homère ?
• Si les ténèbres cimmériennes. enveloppent i'histoire des peuples du Nord , même- les plui* célèbres , comment espérer d'expliquer les détails géographiques que les anciens nous ont laissés sur la Scandinavie et les lies voisines? Un seul principe se retrouve chez Pline, Mêla, Tacite et Ptolémée : c'est de considérer toutes ces régions comme un archipel de grandes lies, formant un appendice à la Germanie orientale, nommée Suevia par Tacite. Les connaissances des anciens durent, par conséquent, se terminer vers les grands lacs de la Suède méridionale et vers l'entrée du golfe Bothnique. G'est là que lés apparences se prêtaient à leur erreur ; c'est là que se termine la Scandinavie de Ptoléméè. Il est donc très permis de comparer entre eux les fragments de Pline, de Tacite et de Ptolémée , afin d'en former un ensemble ; car, bien qu'il y ait entre le premier et le dernier de ces écrivains plus d*un siècle de distance , il est extrêmement probable que Ptolémée, dans cette partie de son ouvrage , n'a eu pour guides que des auteurs du siècle de Pline et de Tacite (*).
» La péninsule cimbrique de Ptolémée est sans contredit le Jutland; Pline le connaît sous le nom.de promontoire des Gimbres; mais il ajoute la dénomination indigène de Cartris (*). Les iles de la côte occidentale du Jutland étaient probablement un des sièges du commerce de l'ambre jaune ; du moins les Ro-
(') Bocharty etc., clc. Comp. Cdlar. Geogr. II. 9, p. 839. — (3) Oc. Acad. qusïst. IV, 19. — (3) Ckid^ Melain. XI , 592. — (4) Schcening, Connaiss. des an» ciens sor le Nord. Mém. de la Société liuéraire de Copenhague {en dm.), IX, 281, 317. — (s) Plin.
ly. 13.
UVRE DOUZIÈME
mains donnèrent à Tune d'elles le nom de Glessaria^ ou lie au suedn {*). Ptolémée, qui appelle ces lies Insulœ Saxonum , place au nord de la péninsule les trois lies Alokiœ^ qui, d'après Texplication la plus accréditée , seraient les extrémités da Jutland, presque entourées d'eau, et qui Jadis l'auraient ' été entièrement p). Outre les fameux Cimbres ou Cimbriy on prétend retrouver avec certitude les Harudes dans le canton d'Har , dont les habitants se nommaient Har-IuteSy ainsi que les Sabalingii dans le district de Salllng, Une tribu germanique, les ilni^fô, pénétra dans cette péninsule.
n Les eaux qui baignent les lies danoises retracent l'image de cette ¥ mer , semblable à une rivière divisée en plusieurs bras, » à laquelle Mêla et Pline donnent le nom de golfe Codanus P). On ne sait où chercher l'Ile Codanonia de Mêla ; on a même douté si le golfe CyUpenuê de Pline , avec l'Ile de Latris , doit être placé en Scandinavie. Même incertitude sur le golfe Lagnus du même auteur. Le récit de Pline est sans doute si vague qu'on peut lui donner plusieurs sens; d'après l'opinion la plus vraisemblable, le golfe représenterait l'embouchure de la Peene, et l'Ile serait la Selande danoise , où Lethra fut l'antique siège des rois-pontifes révérés de toutes les tribus danoises. Dans Codanus et Codanonia , on retrouve les deux noms des Goths ou des Danois, ou plutôt le nom réuni de Goths-Danois^ c'est-à-dire Goths de la plaine. Beaucoup de commentateurs ont pourtant vu dans Codanonia le Jutland, à cause des Teutons , qui , selon Mêla, y habitèrent (^).
» Le mont Sevo, qui , selon Pline , marque rentrée du golfe Godan , vis-à-vis du pro- . montoire des Cimbres , nous parait incontestablement être le mont Sève , près de Gothenbourg (5), qui, de ce côté, forme le commencement de la chaîne des montagnes de Scandinavie. Ce qui a pu faire chercher ces montagnes en Allemagne, c'est que Pline , d'après son opinion particulière , comprend les peuples
(') Du mot celtique et germanique glas, qui signifié verre , Gleuaria voulant dire matière transparente. J. H.
(•) Schœning. I. c. Suhm, Hist. crit., II, 167, 267.
Comp. Annales des Foyages, III, llî.— (») ifcfe/a,
4, 6. />/m.IV. 13. — W «5pener. Germ. ant. 1,2,
. p. 22. Cluv. Germ. ant. III, p. 164, etc. — (*) hud-
teck, Atlant. 1, 16, pag. 486, 487, 489.
Scandinaves soûs la classe des Germahis, qu*ll dénomme Ingœvones,
» Pline est le premier qui nomme la Scan^ dinavie comme une lie dont l'étendue n'était pas encore connue. Il y place le peuple des HellevioneSj qui possédait cinq cësts cantons, et qui r^ardait la Scandinavie comme une partie du monde ; ce qui correspond avec l'expression: u moitié septentrionale da monde (^),» employée dans le même sens par les historiens islandais. Dans un autre passage («), Pline, en partant des rivages britanniques, nomme les lies de Scandia , de Dumnos^ de Bergi et de Nerigon; celle-ci, ajoute-t-il, est très grande, et ses habitants naviguent Jusqu'à Thule. Quoique d'Anville ait eu tort en voulant retrouver Bergi dans la ville de Berghen , fondée vers l'an 1000, ce nom est évidenmient ou germanique ou gothique. Il n'y a aucun doute raisonnable à élever contre ceux qui voient la Norvège ou Norrige dans la grande lie de Nerigon. Il faut se rappeler que Pline reculait Thule jusque sous le pôle. Dumnos est probablen^ent le Danemark,- dont le nom s'écrivit anciennement Daun-Mœrck et Daun- Mœre (3). Enfin le nom de Scandia est répété par Ptolémée , et correspond mieux que Scandinavia avec la Scaney des Islandais et la Scanie des modernes. Pline avait donc eu deux relations sur le Nord , Tune par des peuples germaniques ou par les marchands d'ambre Jaune , l'autre probablement par des navigateurs qui se rendaient de Norvège en Ecosse. Cette seconde relation parait avoir contenu des noms moins corrompus que la première. En réunissant, comme on doit le faire, ces deux passages, il résulte que les vagues notions des contemporains de Pline s'étendaient au moins aussi loin que celles de Ptolémée , Un siècle plus tard.
» Tacite, qui ne s'était pas proposé de tracer ime description géographique , nomme un des peuples les plus éloignés de la Scandinavie (*). Les Sviohes^ dit-il, habitaient plusieurs cantons, garantis par l'Océan contre une invasion subite. Ces peuples , puissants sur mer comme sur terre, savaient apprécier les riches» «es. Leurs monarques possédaient un pouvoir absolu, comme, selon les Sagas islandaises,
(') JVordr halfur heimsins, — (^)Plin. IV, 16. — (3) Suhm, Histoire critique, VI, 155, sqq. — (i) Tac. Germ. 45.
HISTOIRE DE LÀ GfiOGRAPHIE.
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lapoiitifbHrolfl, successeurs immédiatsd'Odin. Les armes de tout le peuple étaient sous la garde d'un esclave du roi. Une tribu des Svionés, les Sitones (<), obéissait même à des princesses.
» Le nom de Si>éon$ ou Suédois, ccrnsenré chez les voyageurs du moyen âge (3), ne laisse aucun lieu à des doutes sur la demeure des Sviones de Tadte. On a voulu retrouver ce nom dans celui des HUleviones de Pline , qui tK>U8 semble plutôt une dénomination générale (*) qu'un vrai nom de peuple.
• Ptolémée nomme six tribus de la Scandeia on Scandinavie (*). Les Gtftœ sont les fameux Goths, dont le nom , écrit de plusieurs manières, paraît avoir embrassé tout le Nord, mais que Ptolémée prend dans le sens le plps restreint, en rappliquant aux Goths de la Suède. Les Doukiones^ voisins des GutcBj sont probablement les Danois, qui habitaient originairement en Scanie, et qui, dans les divers dialectes Scandinaves anciens, s'appelaient Daunskir ou Daimskùm. Ptolémée tire trop à Test la Scandeia avec les lies voisines ; il la termine au nord vers le milieu de la Westrogothie, afin de faire place à sa grande terre de Thule, qui est la Norvège actuelle et le Nerigoo de Pline. Ptolémée avait deux ou plusieurs relations des voyageurs sur le Jutlandet la Scanie ; mais les notions que Tacite avait eues sur les Sviones lui étaient restées inconnues, ainsi que le nom de Nerigon. Il est donc extrêmement probable que Ptolémée travaillait sur des matériaux antérieurs au siècle de Pline et de Tacite.
» Les relations des Romains sur la Scandinavie s'accordent , sur un point important, avec les traditions naticmales recueillies par les Islandais. Ces contrées insulaires offraient une population plus considérable, des gouvernements plus fixes et des arts plus avancés que la Germanie.
» Il nous reste à examiner les notions ded anciens sur la Germanie occidentale. Pline et Tacite diffèrent ici entre eux et avec Ptolémée, qui souvent parait mêler d'anciennes relations avec les découvertes du siècle d'Adrien. Mais
(') Je Us : Svionum gentibus continentur {pro contloDantor) Sitones, elc,, etc. — H Other cl Wulfsian ap. Langebek, script, rer. Daiéc. H. 112 et 119. — (J) liiU, , colline ; woner, habitant , d'où BUlwoners — (*)Plo/em.n,njVIII»2.
les bcHmes prescrites ànotre ouvrage nous empêchent de discuter en détail les causes de ces variations. On peut dire en général que, d'un côté, les noms et les limites des peuples chanr geaient, tandis que, de l'autre, les Romains recueillaient avec peu de soin et consignaient avec peu d'exactitude les noticms , par ellesmêmes incertaines, que leur fournissaient leurs communications, tantôt hostiles et tantot commerciales , avec ces nations sauvages.
» Sur les bords de l'Océan, entre l'Elbe et YAmisiaj notre Ems, habitaient les Chauei. Pline ^ qui avait visité leur pays , les peint comme très malheureux; obligés à dememer sur des collines, au milieu d'uhe plage inondée par la haute marée, leurs cabanes ressemblaient à des vaisseaux voguant dans la<mer,' et quand le flot s'était retiré, à des navires échoués sur quelque écueil. N'ayant ni bestiaux, ni laitage, ni même un arbrisseau , ils vivaient du poisson qu'ils prenaient avec des filets de Jonc, et qu'ils. cuisaient à un feu de tourbe (*). Tacite , au contraire f*) , nous les représente comme un des peuples les plus puissants et les plus célèbres de la Germanie ; leurs nombreuses tribus peuplent tous les pays sur le Weser , Jusqu'au pays des Catti , la Hesse moderne ; souvent maltraités par les Romains , dont ils avaient été les amis , ils ravageaient les côtes des Gaules P) ; cependant iU avaient pour principe de conserver leur puissance à force de Justice ; ils ne provoquaient Jamais la guerre, mais ils repoussaient vigoureusement toute attaque; au sein de la paix, ils ne perdaient point leur réputation de valeur (*). Ces contradictions se lèveraient naturellement si, en se rappelant que les Chaud, vers le quatrième siècle, paraissent fondus dans la confédération des peuples nommés Saxons, on admettait que cette confédération aurait déjà été formée du temps de Tacite, quoique plus connue alors sous le nom des Chauci que sous celui des Saxons. Pline aurait parlé du peuple des Chaud , et Tadte de la confédération.
» Les Frisiiy ou Frisons, dont le nom a sur* vécu à toutes les révolutions, s'étendait depuis l'Ems Jusqu'à l'embouchure la plus ocddentaie du Rhin, qui s'appdait Hélium, et qui
(«) Plin, XVI, l. — W Tac. Germ. 35. — (3) Tac. Ann. XI, 18. HIst. IV, 19; V, 19. — (^) Id. Ann. XI, 18. Hist. IV, 19, V, 19, Genn. I. c.
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