LIVRE DEUXIÈME
HiMolfe de It Géographie (')• — Gommeocemeot de eette icieaee. — ConnaiéMBee d^ll<ritoe ei d'Honéie
—Voyagea dea Argooaotea.
« L'homme sauvage ne conoatt que les forêts où s'étendent ses courses de chasse, la rivière qui fournit à sa pèche, les montagnes qui lui indiquent la route de sa cabane, les pâturages où errent ses troupeaux. Ses voisins lui sont connus-par les querelles qu'il a eues avec eux et par les combats qu'il leur a livrés. Tout le reste du monde est pour lui comme s'il n*existait pas. Il est probable que les premières tri" hu, ou réunions de familles , ne se donnaient àelles-mémes d'autre nom que celui d'Aommea, ni à leur canton d'autre démomination que celle de terre. Ces deux idées générales, exprimées par des sons^différents, firent naître cette multiplicité de noms inconnus, soit de peuples, soit de pays; multiplicité qui embarrasse, et, on peut le dire, qui désespère les savants les plus patients et les plus courageux^ dès qu'ils veulent faire remonter leurs recherches aux époques primitives de l'histoire ou de la géographie.
xD'autres causes concourent à rendre nulle la géographie primitive. Des chasseurs heureux subjuguèrent leurs frères plus faibles ou plus pacifiques ; de là les premières petites aotiverainetés ; sahs doute elles changeaient de nom avec chaque nouveau maître que leur donna le hasard ou la naissance; ce qui arrive encore en Afrique. Lès peuplades qui vivaient de leur pèche ou de leurs troupeaux durent , les premières, chercher à fixer des limites aux prétentions des tribus voisines ; de là les premiers pays ou cantons, et cette division a dû avoir un peu plus destabilitéetderégularitéque la première. L'agriculture acheva de donner une cer-
(■) Huldberg, Disquisilio de Géographie orig. , Jena, 1710. Uauber, Considérations sur misloirc de la Géographie (en aUemaDd], 1731. JL raugondy. Essai sur THistofre de la Géographie» Paris, 1756. J. Blair, HIslory oflhe rise and progre^s of Geography, Londres 1784. Sprengel, Histoire des Découvertes géographiques, Halle, 1792. MdHneri, Géo» graphie ancienne, tome I, etc.
taine durée aux dénominations des pays; et ia politique, devenue conservatrice des pi*emières conquêtes, permit enfin à quelques royaumes de s'agrandir assez pour obtenir une place dans l'histoire, et pour se £aire apercevoir commedes points lumineux dans l'immense nuit des siècles. C'est alors que le commerce et la navigation, prenant un essor plus audacieux, franchirent les montagnes et les mers. On raconta les merveilles que l'on avait vues, on peignit les obstacles qu'on avait surmontés, on Remarqua les routes qu'il avait fallu suivre. La géographie existe, mais de nouveaux nuages offusquent ces clartés naissantes. Tel hardi marchand, pour faire valoir sa personne ou ses objets d'échange, épouvante ses crédules compatriotes par la peinture des monstres et des géants qu'il avait combattus, des gouffres et des zones enflammées qui, seuls, avaient pu arrêter sa course. D*autres fois, un navigateur, arrivé -chez des tribus dont il ignorait le langage , attribue aux pays qu'il avait visités des noms que le hasard, le caprice ou l'orgueil lui dictaient. L'imagination si vive, si énergique chez toutes les nations piimitives, revêt toutes les connaissances d'un vernis poétique qui , souvent, nous dérobe la vérité. Ainsi, la géographie a dû devenir, comme l'histoire, le dé* pôt commun de toutes les fables et de toutes les traditions populaires, jusqu' à ce que l'esprit de la science, qui n'est autre que l'esprit du doute, soumit à une sévère analyse les grossiers matériaux ramassés par des siècles plus crédules.
» Tel le a dû être la marche des connaissances géographiques sur tous les points habités du* globe ; mais elle ne nous est connue qu'à l'égaPd d'un petit nombre de peuples , dont l'his* toire nous a été conservée avec quelque degré de certitude. D'ailleurs, les progrès des découvertes ont dû être plus ou moins rapides, seloa le caractère des nations et leur manière de Tt*
vre. Les peuples agricoles ne sortent guère des fertiles contrées qui les nourrissent ; voilà pourquoi les anciennes mappemondes des Indous ne présentent de clairement tracés que rindoustan , la Perse, le Tibet et Tlle de Ceylan (1) : la même raison doit faire rejeter les obscures traditions qui tendent à placer le berceau de la géographie sur les bords du Nil. Les Egyptiens ont pu tracer des méridiennes ; les inondations périodiques ont pu leur rendre nécessaire Tart de lever des plans topographiques ; mais cette application de la géométrie ne suppose point des idées géographiques chez un peuple qui avait la mer et la navigation en horreur ; et la prétendue carte de Sésostris p) est aussi problématique que les expéditions attribua à ce héros, et que toutes les histoires égyptiennes avant Psammitichus. Il faut avouer que nous n'avons point d'aperçus géographiques , dignes d'attention , qui soient antérieurs à ceux de Moïse p). Les livres de cet historien , et ceux de ses successeurs , contiennent les notions des Hébreux, des Phéniciens, des Arabes, et dés autres peuples de l'Asie occidentale (*j. Après Moïse, le plus ancien auteur qui nous fournisse l'idée d'une géographie, est Homère (S); il nous fftit parcourir toute la sphère des connaissances , des traditions et des fables répandues en Grèce et dans l' Asie-Mineure (^).
• Nés de la môme manière, tous les systèmes primitifs durentprésenter quelques traitsde ressemblance. Les bases communes aux premières géographies furent presque toutes prises dans les préjugésdes siècles peu éclairés qui les virent naître. D'abord chaque peuple se crut naturellement placé au centre du monde habité. Cette idée était si généralement répandue, que chez les Indous , voisins de l'équateur, et chez les Scandinaves, rapprochés du p61e, deux mots, et même deux mots assez semblables, midhiama et midgard, signilant tous les deux la demeure du milieu, étaient souvent employés pour désigner les contrées qu'habitaient ces deux peuples n. L'Olympe des Grecs passait, comme le mont Mérou des Indous, pour le centre de toute la terre : on se représentait le
(•) fTahl, rindousUn et le Dekan, I, 219.— (-) ylpolL Argon. IV, Î80.— (3) An du monde 2460.— (4) Bochart, Geogr. sacra. Michailit, Splclleg. geograph.Hebraeor.— (s) An du monde 3000.— («) Fost, CoHnograpble des anciens, en ail. Schœnemann , Geogniphla Hom.Schlegel, de Geograph. Uom.— (7)^a/i/, rindoustan,!, 219. Suhm, Odin, 10.
monde habité comme un vaste disque, borné de tous les côtés par un Océan merveilleux et inaccessible; aux extrémités de la terre, on plaçaitdes pays imaginaires, des iles fortunées, et des peuples de géants ou de pygmées. La voûte du firmament était supportée par des montagnes énormes ou par des colonnes mystérieuses.
» Ces rêves d'une imagination active ne pouvaient être dissipés par les premiers voyageurs ou navigateurs. « Trop de dangers attendaient » jadis celui qui eût voulu pénétrer aux extré- » mités de la terre. Y parvint-il même, il était » bien difficile de faire soi-même des observa- » tions au milieu des déserts ou des peuples » sauvages; il l'était encore plus d'apprendre » quelque chose des gens dont on n'entendait » pas la langue : étant enfin de retour, une nou- » velle lutte attendait le voyageur; il fallait » résister ^à l'esprit général et se respecter assez » soi-même pour ne pas débiter des fables que 9 toutlemondeétaitprétàaccueillir.» Cetémoignage positif du judicieux Polybe (') s'accorde parfaitement avec l'opinion d'Eratosthène, ce savant bibliothécaire d'Alexandrie, qui disait aux érudits de son temps, aussi mauvais critiques que les nôtres : « Ou reconnaissez qu'Homère » a conté des fables sur les pays visités par » Ulysse, ou allez nous retrouver Eole avec le • sac dans lequel tous les vents étaient renfer- » mésp). » Les Grecs contemporains d'Homère étaient si peu avancés dans l'art de la navigation , qu'ils i*egardaient le retour de Ménélas de la côte d'Afrique comme un miracle p); les Cretois et les Taphiens seuls étendaient leurs pirateries et leur commerce jusqu'en Italie et en Egypte (*). La seule nation qui savait naviguer en haute mer, la seule qui avait parcouru 1^ Méditerranée, et pénétré dans l'Océan, cachait avec soin ses découvertes , ses entreprises et ses colonies. Les Phéniciens, déjà fondateurs, à l'époque dont nous parlons, d'Utique , de Carthage, de Gades et d'autres colonies, employaient sans distinction tous les moyens pour empêcher les autres nations de suivre leurs traces (*). Les Carthaginois faisaient jeter à la mer tout navigateur étranger qui s'approchait des côtes de la Sardaigne [^]. Moins jaloux d'un
(') Polyb, Ul.'-{*)EratosL ap. Strab. II, 16. Ca^ ,a«A. — (3)0dyss. III, 3I9.--W/Wrf. I, 284. XIV, Î48-264. XV, 450. — (') An da moode 3000. — {«) Strab. XVn.
UYRE DEUXIÈME.
peuple agricole et pasteur, les Phéniciens de Tyr associèrent les Hébreux à quelques unes de leurs expéditions maritimes; mais ces liaisons ne furent pas d'une assez longue durée pour agrandir considérablement la sphère des connaissances de ceux-ci.
» Il ne faut donc chercher dans les livres de Moïse et dans les autres anciens écrits des Hébreux que ce que l'ensemble du texte engage à y chercher, savoh*, des indications sur le si^ primitif des nations de l'Asie occidentale. Chargé d'une mission plus sublime, l'auteur de la Genèse n'a pas voulu fhire une géographie; il ne s'explique point sur la structure générale de la terre ; il n'indique d'une manière reconnaissable d'autres grands fleuves que le Phrat ou l'Euphrate et le Nil, qu'il appelle fleuve de Mizraïm ou d'Egypte. Une chaîne de montagnes est nommée Ararat; et, si l'on compare tous les passages où il en est parlé (*) , on reste persuadé que c'est dans les branches du Taurus , répandues en Arménie et dans le Kourdistan, qu'il fhut chercher ces fameuses montagnes près desquelles l'historien hébreu place le second berceau du genre humain [^j. U est certainement remarquable que le point de départ d'où Moïse fait commencer la dispersion des peuples, est placé par lui à peu près dans le pays le plus central de toutes les contrées anciennement peuplées; car les Indiens à l'est, les Scandinaves ou Goths au nord^ et les Nègres ou Ethiopiens occidentaux , trois races très anciennement établies dans les contrées qui portent leur nom C] , se trouvent à peu près à des distances égales de la Mésopotamie ou de l'Arménie. D'un autre côté, on est firappé de l'extrême faiblesse de la population de l'Amérique , des terres du grand Océan et de l'Afrique méridionale, malgré la beauté et la fertilité de ces régions. Ces deux circonstances pourraient bien engager un historien Judicieux à placer dans l'Asie occidentale le point où a dû commencer la population du globe, s'il fallait absolument prendre un parti.
» Mais , sans entrer dans des discussions interminables , bornons-nous à exposer ce qu'il y a de positif dans le texte de Moïse. Nous y voyons toutes les nations de l'Asie occidentale, que cet historien a connues, ramenées à trois
(') Gen.Vin, 4.Reg. U, 19, V. 37. /«a!a. XXXVII , 38. Jerem. U , 57. Tob, 1, 54.— (•) Bochart, Phaleg, !, 3. — ( ) Hnmèrc, Pi/théaf , de.
familles (^) : l'une, eelle de Sem, comprend des peuples pasteurs , habitant sous des tentes ; l'autre se compose des nations industrieuses et commerçantes, dont Cham est la souche; enfin, au nord des deux autres , la race de Japhet établit ses belliqueux empires.
» Sur un de ces points, l'antique tradition des nations les plus éclairées coïncide d'une manière frappante avec les récits de Moïse, Cet auteur et plusieurs autres écrivains hébreux disent positivement que les contrées riveraines de la Méditerranée, les îles des Gentt7« furent peuplées par les descendants de Japhet ('). Or, les Grecs et les Romains font descendre le genre humain, c'est-à-dii'e toutes les nations à eux connues, de Japetus, dont le nom ne diffère pas essentiellement de celui de Japhet (»).
» Encouragés par cet accord vraiment surprenant, des hommes d*une vaste érudition ont cherché à fixer le nom et le siège primitif de chaque peuple, descendant de Japhet, de Sem, et de Cham; mais comment supposer que de simples noms de famille aient été conservés à travers les vicissitudes des siècles? Comment reccmnaltre les dcjnettres ou les traces des tribu» errantes qui n'élevaient au^ cun monument? D'ailleurs ces recherches n'appartiennent pas dans toute leur étendue au plan de ce Traité; nous nous bornerons aux résultats géographiques les moios siyets à contestation.
9 On reconnaît parmi les descendants de Japfiet l'/otf ou laou des Grecs, père des lonienê, dans lavan; et Jf a(2(u désigne vraisemblablement les Mèdei. Il y a d'autres noms d'une interprétation plus difficile; tels sont ceux de Gomer, de Magog, et autres : ils paraissent désigner des peuples voisins du P<mt-Euxin et du Caucase. Cette mer inhospitalière, ces montagnes redoutables semblent être les limites de la géographie mosaïque du c6té du nord; du moins les princes mêmes de l'érudition ne nous ont rien appris de positif dès qu'ils ont voulu conduii*e les fils de Japhet plus loin (^j. Cependant Tiras pourrait bien
(•) Gcn. X, 27. — (•) Gen. X. J , 4. Num. XXIV, 24. Daniel, VII!, 51. X, 20. XI. 2, 30. /wffl. XXIII, 1, 12. Ezech. XXVII, 6. Afachab, 1 , 8 , v. 5 , etc. — (J) Uesiod. Op. dics, v. 60. Ovid. Mélam. I, v. R?. u^rixtoph, Wub. v. 994. Hor, ï, od.8. — (*) liochart , Phaleg. Gamberland , orig. gcnlium. Leibniiz, Suhwf etc.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
avoir du rapport aved les Tkrac$$j si voisins de l*Asie.
• Un des descendants de Japhet , par lavan, est nommé Thanekieh, et serait, selon Josèphe, la souche des CiUcien$, dont Tarsus était la ville principale : cette opinion n*a rien d'invraisemblable; elle se rattache à Texplication du nom d*Iavan qu*on vient de donner, ainsi qu'à celle des noms de Doda^ mm ou plutôt Rodomm pour Tile de Rhodes, et à'Èlùa pour VEolide ou bien TËlide. Mais il est difQdle , malgré les e^rts de quelques savants modernes ('), de voir dans le Thartis de la Genèse le pays lointain dont les richesses furent Tobjet des voyages entrepris ta société par les Hébreux et les Phéniciens du temps de Salomon. Saint Jérôme a observé et Gosseliin [^) a prouvé que le mot Thanchiek, dans les passages où il est question des voyages que les Phéniciens et les Hébreux faisaient en partant du port d'Egiongtk^t sur la mer Rouge, ne dénote autre chose que « la grande mer ^], • Ce mot étant probablement égyptien et phénicien, les Juifs en ont pu bientôt oublier le vrai sens : ils auront cru que c'était le nom d'un peuple ; et comme ils affectaient de retrouver tout dans Moïse, une main plus moderne aura intercalé ce nom dans le texte de la Genèse. Jamais, au reste , un mot n'a produit des recherches plus Bavantes ni un plus grand nombre d'écrits. Le seul OpMr peut lui être comparé à cet égard. Il parait que YOphir d'où (^j les flottes de Salomon rapportaient les trésors de Vlndotutan, et YOphir doht parle Moïse (^j étaient deux contrées absolument différentes , comme la différence orthographique des deux noms hébraïques aurait dû le faire voir aux savants qui ont discuté cette question , d'autant plus que, dans k version des Septante, l'Ophir de M(dse est rendu par Oupheùr, et celui des temps de Salomon par Soopheira (^j. Le premier était sans doute une contrée de l' Arabie- Heureuse; mais l'autre, la patrie des pierres gemmes, des bois odoriférants, de l'or et de rétain, semble devoir être recherché dans les
(') Mwimaim^ RècheidiM tar l'Asie, I. 69. CMBp. BrtAom, Beckerebes géographiques, 11^63. — (•) GôueUin, Recli. sur la géograph. anc. II, 120- It5.— (3) ff^alU, iBdoastaa, 1,203, uot.— (4)Chron. If, 3,6, T. 6. WK.-(») Gen.X, *9, VÛ1K. — («) Cp. Miehaël Spicileglani, geogr. Heb. Il, 184, #94.
Inde orientales. Les Phéniciens, ignorant probablement la nature des moussons ou vents périodiques, pouvaient bien avoir besoin de trois ans pour ^ler à la côte de l'Indoustan méridional pour y faire leurs achats et pour revenir aux ports de l'Idumée. Les successeurs de Salomon ayant perdu la souveraineté de ces ports, on conçoit que les navigations des Phénidens et des Hébreux durent cesser; et cette première découverte de l'Inde n'eut aucune suite.
» Après avoir suivi les hidications géographiques des écrivains hébreux jusqu'aux dernières limites de leur mappemonde vers l'orient et le Dord (ce qui déjà nous a obligés de descendre à des siècles postérieurs à Moïse ), il est temps de revenir à l'examen des pays désignés comme le s^our des Sémiteê ou descendants de Sm. Les Hébreux étaient à même de bien les connaître, puisque c'étaient leurs frères et leurs voisins. Aussi cette partie de la géographie hébraïque est-elle bien précieuse; elle indique l'id^tité d'orighie de presque tous les anciens peuples des bords de l'Ëuphrate, d'une partie de l'Asie-Mineure^ de la Syrie et de l'Arabie ; identité parfaitement constatée par la ressemblance de leurs langues; car l'arabe, l'hébreu, l'araméen ou ancien syriaque ont autant de rapp(H*ts entre eux que l'italien, l'espagnol et le français [%
ê VElam, rf^ytnaW des Grecs, long-temps un royaume indépendant, VÀMiur ou Àâsyrit, et VAram, qui est la Syrie, rappellent incontestablement trois noms des (ils de Sem : le dernier semble connu d'Homère, qui en aura ftdt ses Arimù Mais on ne s'accorde pas aussi bien sur Lud, qui nous parait pourtant être la nation des Lydiens, si puissante dans l' Asie- Mineure. On dispute aussi pour savoir si les Chaldéem, si tristement célèbres dans Tbis-toire juive, descendent d! Arphae$ad ,^ qui est la souche des Hébreux et de tant d'autres peu* pies sémitiques, et qui paraît s'être d'abord établi dans l'Annénie et dans la Haute-Assy* rie , où Ton trouve une province d'ArrapocWti$. On a même cherché à retiouver les Chaidéens tantôt dans les Chalybes des Grecs, tantôt dans les Scythes qui firent une im*asiou dahs l'Asie; on en a voulu faire une race indigène qui serait la soudie d^s Arméniens et
(') Voyet les auicun cités dans Mdung, Mithri" datct !« 300 et suiv.
fù
UVRE DEUXIÈME
des Koordes (<)• Mais toutes ces discussions des savants modernes n*ont pu fixer le sens des indications vagues que les écrivains hébreux, postérieurs à Moïse, donnent, ^ passant, sur ce peuple d*abord féroce et conquérant, bientôt riche , civilisé et adonné aux sciences.
• C'est dans l'Asie occidentale que la géographie hébraïque, d'accord avec tous les auteurs profones, indique les plus anciens empires que nous connaissons. Leurs immenses capitales , Babel ou Babyione et Ninive ou Ninus, ont disparu : nous cherchons en vain leurs décombres; mais le souvenir des Assyriens et des Chaldéens est conservé par l'histoire des peuples qu'ils ont soumis. Alors, plus encore qu'aijyourd'hui, les ravages de la guerre changeaient l'état et les limites des pays qui devenaient la proie d'un conquérant. On emmenait en captivité des nations entières ; on leur assignait de nouvelles demeures ['<). JDans les superbes capitales de Ninive et de Babyione, les princes captifs et les hommes les plus distingués parmi les nations conquises apprenaient à se connaître; des caravanes y apportaient tout ce qui était nécessaire au luxe barbare de ce temps; de semblables communications ont dû faire naître les idées élémentaires de la géographie. Toutes les grandes armées qui dans ces siècles inondaient l'Asie occidentale, tiraient leur force principale de la cavalerie. Un écrivain hébraïque dit, en parlant des Chaldéens : « Leurs chevaux sur- » passent en vitesse les panthères; leur cava- 9 lerie arrive comme un essaim d'aigles, plus • rapides que le vent (^j. » Ces circonstances expliquent à la fois la rapidité des conquêtes dont parle l'histoire de ces siècles, et l'étendue des connaissances géographiques répandues parmi les peuples de l'Asie occidentale, mais qui semblent cependant se borner à ce qu'on pouvait connaître au moyen des voyages par terre.
» Au midi des empires de Ninive et de Babyione , plusieurs peuples, amis de la liberté, changeaient de domicile au gré de leur humeur inquiète. La géographie, des siècles les plus
(') Michaët, Spicileg. geograph. Il, 77, 104. Supp. ad lex beb. I, 1367. Schlœzer, dans Eickhorn^ Répertoire orient. VIII, 113. Friedrich, dans Eichhorn, Bibliothèque orient., X, 425. — (») Jérémie, c. 30. FMçhiel. C. 30, el«., CtC. — P) Habacuc^ I, C. 9.
reculés distingue déjà les Edomiies, connas des Grecs sous le nom d'Iduméens; les Mordianites, très anciennement adonnés au commerce, mais dont le nom disparait bientôt; les Nabatothi ou Nabathéens des Grecs et des Romains, tribu principale parmi celles du nord -ouest de l'Arabie, qui font remonter leur origine à Ismael; beaucoup d'autres tribus arabes du centre et du midi, qui r^ardent comme leur souche Joçtan, et parmi lesquelles les Homéritet établirent dans VYemen un empire long-temps heureux et puissant ('); enfin les célèbres Hébreux, qui, d'après leurs propres livres, sont eu parenté avec tous ces pevples, et se disent comme eux descendants de Sem par Arphacsad : assertion confirmée par la ressemblance des langues [^]. Moïse connaissait même le nom de Hadramaout ou Hazarmaveth, contrée d'Arabie, encore ainsi nommée de nos jours. De même que nos voyageurs modernes, il distingue deux cantons du nom de Chavila ou Chaulan [^]. 11 désigne Sana sous le nom d'Uzal encore usité (*].
n Semblables aux Bédouins modernes , la plupart des anciens Arabes et les Hébreux euxmêmes menaient une vie errante ; rois de leurs déserts, au milieu de leur heureuse famille et de leurs troupeaux innombrables, ces patriarches n'avaient rien à envier aux monarques de la terre ; ils ne demandaient au ciel qu'un peu d'ombrage, du gazon et une fontaine. Il y avait aussi des tribus agricoles; les Homérîtes élevèrent des digues pour retenir les torrents des montagnes , et des aqueducs pour en distribuer les eaux dans les diamps [^). D'autres tribus ayant dompté le chameau , employèrent ce navire du désert à transporter en Syrie , à Babyione, en Egypte, les parfums et les pierres fines de l' Arabie-Heureuse, et plus tard les produits de l'Inde , que le commerce maritime amenait sur les côtes de l'Arabie (^). Il est impossible de déterminer à quelle époque ont commencé les liaisons des Arabes méridionaux avec rinde, et leurs établissements sur la côte orientale d'Afrique ; ils connurent Fart d'écrire (^) , mais il n'est resté de leurs plus an-
(') SchuUens, Historia fmp. Joctanid. H, 39, etc. —M Gcn- X, 21, ?5.— (3) Gen.X,7 etî9. MichaHiê Spicileg., II, 202. Hartmann f Recherches, II, 25.— (4) Niebuhr, Descripl., I, 29 (en ail.). —(5) Beiskâf de Arabura epochà vclaslisslmA. Lîps. 174S.--(<) il/ef* tudi, ttUt. Joctanid., p. 181. —(7) Jo6, XIX, 24.
HISTOIBE DE LA GEOGRAPHIE
dens ouvrages que des poésies admirables , qui ne fournissent aucun renseignement géographique.
• La troisième race d*hommes connue de Moïse et des Hébreux est représentée comme la postérité de Cham ou Ham, troisième iils de Noé; et les malédictions dont tous les écrivains hébreux la chargent, semblent prouver qu'elle a dû différer des peuples sémitiques , soit par sa omstitution physique, soit par sa langue et ses moeurs. Les peuples peu civilisés représentent toujours comme ennemis du ciel ceux d'entre leurs voisins avec qui ils vivent en guerre. Le nom même de Ham ou Cham signi* fie en hébreu la couleur foncée de ces peuples , ou la chaleur du climat sous lequel ils habitent (1). Ce nom se retrouve évidemment dans celui de Cham ou CAamia donné à TEgypte par les indigènes dans les temps anciens et modernes (3j. Il est également incontestable que le nom d*un des fils de Ham, Mizr (au pluriel Mizraîm j, est le même qui , chez les Arabes et les Turcs, désigne encore T Egypte ^principalement le Delta (^).Ge point de la géographie mosaïque semble donc très clair, et s'il nous est impossible de retrouver d'une manière certaine tous les peuples indiqués comme descendants de Mizraîm , il nous est pourtant permis de croire que les Hébreux connaissaient toute rÉgypte et une partie des côtes africaines du golfe arabique. On ne peut guère non plus dou-* ter que le nom de Kusch^ donné à Tun des fils de Ham, ne désigne les peuples de F Arabie méridionale et orientale où les géographes grecs et romains connurent les villes ou les peuples de Saha, de Sabbatka, de Rhegma et autres, dont les noms, selon les auteurs hébi*eux, appartenaient à des descendants de Kusch. Mais que , d'un c6té , ces mêmes peuples se soient répandus autour du golfe Persique, et que, de l'autre, ils aient envoyé une colonie en Abyssinie , ce sont des questions pour la solution desquelles ni les écrits des Hébreux, ni les autres monuments ne nous fournissent des détails assez étendus et assez authentiques (*\
n La géographie des Hébreux présente des lumières bien plus sûres quand elle nous rc-
(0 on ou Oin Fonter, Kpist., p. 3C. — (•) Piut, In Isid. Hartmann , Egyplcn, p. 4. — (') Edrixi Africa Cdîl. Hartmamit p. 354. —(4) Michaèlf Spicileg., Geognph. r, 143. EicUhom^ prog. deKuscbxis, Amstodt, 1774. LudolJ. elc
trace Tanclen état de la Palestine. Cette contrée , théâtre d*une des plus anciennes révolutions physiques consacrées par Thistoire, de celle qui fit écrouler Sodome etGomorrhedans les abîmes de la mer Morte (*) , devait le nom sous lequel les Grecs la connurent , aux PAiliêiins, peuple sorti de TÉgypte, et qui avait d'abord cherché un asile en Chypre p). La Palestine était encore habitée par une foule d'autres tribus qui toutes descendaient de Canaan, fils de Ham. Cette circonstance pourrait servir à expliquer pourquoi leâ Phéniciens, qui parlaient la langue cananéenne , trouvèrent tant de facilité à se répandjre en Afrique. Le commerce florissant de Tyr et de Sidon nous étonnera moins lorsque nous nous rappellerons combien les auteurs hébreux nomment de villes murées dans la Palestine et dans la Syrie. Damas, Hémat, Hébron, Jéricho existaient, long-temps avant Athènes. Sidon est déjà célébrée par Homère ; et la superbe Jyr^la reine des mers , nommée par les écrivains hébreux du 'temps de David, a dû préparer pendant plusieurs siècles cette grandeur commerciale dont le prophète Ézéchiel traça le brillant tableau à une époque où Rome, sous le premier des Tarquins, commençait à changer ses chaumières en maisons. Les cèdres du Liban , les chênes de la Bazanée, les bois les plus précieux de Chiltim [Citium en Chypre] servaient à la construction des flottes de Tyr ; son port était le marchéde l'Asie, dé l'Egypte elde la Grèce. Les caravanes de l' Arabie-Heureuse venues d*Aden^ de Cane et d'autres villes, y apportaient les pierres gemmes, lesépiceriesetlesétoffesderinde; l'Egyptien y vendait ses toiles fines ; Damas ' y envoyait ses laines d'une blancheur éblouissante; l'argent, l'étain, le plomb, tous les métaux de l'Asie-Mineure, y arrivaient par les vaisseaux de Tharschisch , qui peut-être ici désigne Tarsui en Cilicie ; les Ioniens y achetaient des esclaves, et probablement toutes sortes d'ouvrages de manufacture (*).
» Placés dans le voisinage d'une ville où refluaient tant de nations , les Hébreux , qui eux-mêmes vendaient aux Tyrlens leurs blés, leurs huiles et les autres productions de leur sol .*;, ne purent sans doute rester absolument éti'angers aux connaissances géographiques ré-
(•) Busching, dans les Annales des voyages, V, 5. — (*) Michaël Spicileg., I, Î78, 308. — (3) Exéchiet, XXVII, 6, 26.— (4) /rf., iWd., 17.
tt
UVBB MtUXIEMK.
pandues dans la capitale de la Phénlde. Mais en restreignant la sphère de la géographie hé* bralque dans une limite qui ne dépasse guère le Caucase au nord , 1* Archipel de la Grèce à Touest, et Tembouchure du golfe Arabique au midi y nous avons cru mieux apprécier le véritable esprit des antiques monuments de la Judée , que ne Tont fait ces commentateurs trop zélés, selon lesquels Moïse aurait prétendu nous enseigner comment toute la terre habitable fut divisée comme par lots entre les descendants de Noé. Peut-on raisonnablement attribuer à Moïse des notions sur le nord et Tocddent de l'Europe, lorsque chez les écrivains hébreux , qui lui sont postérieurs de six à huit siècles (i), les Chaldéens et les Mèdes, originaires des régions où sourdit l'Euphrate , sont dépeints comme des peuples qui habitent dans lepayi de la mi-nuit, aux derniers confina des cieux et de la terre?
» dn s'attend peut-être à nous voir passer à la géographie des Phéniciens , voisins .des Hébreux, et dont les grands voyages, selon Topinion commune, remontent à Tépoque où le Canaan fût envahi par Josuah ou Josué. Quoi qu'il en soit de ces voyages , leur histoire détaillée n*ayant été tracée par aucun écrit contemporain d'une authenticité prouvée, et le périple tTHannon même n'étant guère antérieur au temps d'Hérodote, nous croyons devoir passer à l'examen des premières idées géographiques d'un peuple à qui nous* devons à peu près tout ce que nous savons de positif sur les découvertes des Phéniciens eux-mêmes; Je veux parler des Grecs.
• Les premiers éléments de la géographie des Grecs se trouvent dans deux poèmes nationaux et en quelque sorte sacrés, f Iliade et rOdysêée. Tel était le profond respect des Grecs pour la géographie d'Homère, que l'on vit même, dans les siècles les plus éclairés, les savants discuter gravement Jusqu'aux détails les plus évidemment fabuleux du voyage d'Ulysse, et vingt vers de l'Iliade fournir matière à un ouvrage divisé en trente livres ('). Si quelques esprits supérieurs, si un Hérodote, un Polybe, un Eratosthène, osèrent secouer le Joug de l'opinion commune, en distinguant dans Homère les détails topographiques exacts et vrais , mais circonscrits dans des limites
(•) Jérim. VI, 55. XIII , 50. XXIÏI 8. Isata , 6. — (•) Simb. XXIII, in princ.
très étroites , d*avee les Idées gteéralas sur la structure du monde, puisées dans les pr^ugés de l'eqfance du genre humain, et d'avec les aperçus tour à tour vagues ou Insensés, contradictoires ou febuleux, qui, subordonnés À une fausse cosmogra]^, changeaient les réglons éloignées en autant de pays de féeries et de merveilles ; d'un autre c6té, les écrivains les plus élégants et les plus goûtés du public, Strabon à leur tête, mirent leur esprit à la torture pour trouver Jusque dans les idées cosmographiques les plus fausses de leur poète chéri, l'accord le plus admirable avec les découvertes plus modernes. Il en résulte que toute la géographie ancienne serait une énigme inexplicable, si on ne la faisait précéder d'un exposé de ces idées poétiques dont elle ne sut Jamais se dégager .entièrement.
» Le bouclier d'Achille, forgé par Y ulcahi et décrit dans le dix-huitième chant de l'Iliade, nous présente d'une manière authentique i'idée-mère de la cosmographie de ces siècles. La terre y est figurée comme un disque environné de tous les côtés par le fleuve Océan (*). Quelque extraordinaire que nous puisse sembler la dénomination de fleuve appliquée à l*Océan, elle revient trop souvent chez Homère et diez les autres anciens poètes, pour qu'on ne la croie pas littéralement conforme aux Idées alore reçues. Hésiode décrit même les sources ' de l'Océan, placées à l'extrémité occidentale du monde f^) , et la peinture de ces sources est conservée d'âge en âge chez des auteurs postérieura à Homère de plus d'un millier d'années ^>). Hérodote nous dit clairement que les géographes de son temps dessinaient leur mappemonde d'après les mêmes idées; la terre y était figurée comme un disque arrondi, et l'Océan comme une rivière qui la baignait de toutes parts (^.
» Le rond de la terre, l'orW* terrarttm, était, selon Homère, couvert d'une voûte solide, d'un firmament sous lequel les astres du Jour et de la nuit roulaient sur des chars portés par les nuages. Le matin, le soleil sortait de rOcéan oriental ; le soir il s'y précipitait vers
(») norofAOte fityot a6i»oç Xlxiofoio. Iliad. XVIII, C06; cap. XX, 7, XXI, t94, 195. Odyss. XI, 166. 167,
XII, !.— (») hinod. Théog. 776. — (3) JEschpl, Prometh. 300. Pind, firagm. LXX, éd. Schneider. CuUi' mach, Lay. Pall. 10, Stat. Tbeb. 111,409. SiL Jtat.
XIII, 664. Lucian. Tragop. 91. Quint Smym, X, 197. iKojtitoj, Dionyg. XXIII, 2S1.— (4) Htrod. lY.
HISTOIRE DE LA GÉOa&APHIE.
l'ooddent; un vaisseau d*or, ouvrage mystérieux de Vuloain, le rameoait rapidement par le nord vefs l'orient (*). Au-dessous de la terre, Homère place non pas les demeures des morts, les cavernes de Hades, mais une voûte nommée le tartaruê et qui correspondait avec le firmament. Là vivaient les Titans , ennemis des dieux ; ni le souffle des vents ni les rayons du jour ne pénétraient dans ce monde souterrain p). Des écrivains, postérieurs à Homère d*un siècle, ont même déterminé la hauteur du firmament et la profondeur du tartare. Une enclume, disaient-ils, serait neuf jours à tomber des cieux à la terre, et autant pour descendre de la terre au fond du tartare (^).
j» Les limites du monde, dans Ta cosmographie homérique, sont naturellement entourées de beaucoup d'obscurité. Les colonnes du ciel et de la terre , dont Atlas est le gardien (^j , portent on ne sait pas trop sur quel fondement ; aussi disparaissentellesdans leç systèmes postérieurs à Homère. Cette même idée se retrouve chez les Indiens et chez les Hébreux. Hors de cette enceinte mystérieuse, « où finissait la terre, où commençait le ciel (*}, s'étendait indéfiniment le chaos, mélange confus de la vie et du néant, gouffre où tous les éléments du ciel , du tartare, de la terre et de la mer, se trouvent ensemble, gouffre redouté des dieux eux-mêmes (•). »
» Telles étaient, du temps d'Homère et longtemps après, les idées des Grecs sur la structure du monde , idées qui , même après que les géomètres et les astronomes eurent reconnu la forme sphérique de la terre, continuèrent à influer sur les relations des voyageurs , des géographes et des historiens; idées renouvelées et consacrées par les premiers géographes chrétiens (t), et qui, encore aujourd'hui, dominent dans le langage vulgaire de toutes les nations. Nous verrons bientôt comment les questions les plus obscures de la géographie ancienne s'expliquent naturellement, dès qu'on les ramène à ce système fabuleux qui est leur source commune; mais auparavant cherchons à distinguer soigneusement, au centre de ce monde
(•) Fots, , Lettres mytholog. en ail. , I, 27. — (») lUad. VIII, 16, 495. — (3) tiésiod. Théog. 722. — (*) Exil x«ovaç. Odyss. I, 52. — (5) Orph, Ilymn. LXXXn, 6. — («) Hésiod. Théog. 730. — (^) Cosmas indop. à\t, Monifaucon , II, 113. Laciaut, Augustin, Chrytost, Voyez la préface do Montfaucout p. 4.
imaginaire, l'étendue des contrées véritablement connues d'Homère, et sur lesquelles il a si souvent donné des notions topographiques de la plus grande exactitude.
• Le rond de la terre , tel qu'Homère le concevait, était partagé par le Pont-Euxin, la mer Egée et la Méditerranée, en deux parties, l'une septentricmale, l'autre méridionale, auxquelles, plus tard, Anaximandre appliqua les noms d'Europe et à* Asie, pris auparavant dans un sens plus étroit. Cette division, qui ne semble pas inconnue à Hérodote (*) , et qui , avec des modifications et des contradictions, se maintenait encore du temps d'Eratosthène et même long-temps après pj ; cette division , difr-je, nous fait comprendre pourquoi tant d'auteurs anciens ont pris le fleuve Phasis pour la limite de l'Europe et de l'Asie, a» fleuve, ainsi que, dans la suite, la prétendue navigation des Ai^onautes nous le fera voir, était censé former la communication du Pont- Kuxin avec l'Océan oriental, comme le détroit d: Hercule formait celle de la Méditerranée avec l'Océan occidental. Hécatée, en regardant le Nil (le fleuve JEgyptos d'Homère) comme un troisième canal de communication entre l'Océan iet la mer Intérieure, fit naître la première idée d'une troisième partie du monde, de la Libye, nommée ensuite u4/rtgwc; mais quatre siècles après,Homèrë, le père de l'histobre, semble encore regarder l'Europe et* l'Asie comme les deux seules parties du monde.
» Le milieu du disque de la terre était occupé par le continent et les îles de la Grèce, qui, du temps d'Homère, n'avait pas encore de ncwn général. Le centre de la Grèce passait par conséquent pour être celui du monde entier; dans le système d'Homère, c'était le mont Olympe, en Thessalie; mais les prêtres du célèbre temple d'Apollon, à Delphes, connu alors sous le nom de Pytho, surent bientôt accréditer une tradition selon laquelle ce lieu sacré fut regardé comme le vrai milieu de la terre habitable (^j. Au nord de ce point central , les contrées qui furent plus tard cora-
(•) Hirod, IV, 41,42, 45; voyez ci-aprè«.-"(-) jEroto8U ap. Varr. de R. R. I. , etc. Isocr, paneg. 48. SalL Jug. Imc. l'hars. IX. 4l9.*S'i7.//a/. I, 194, 195. LarcheTf hirod. Il, 191. Gramaye Arrica illustrata, p. f. — t3)i^ijid. Pyth. VI, 1. £urip. Ion, 223, 461. So^ phocL Oed. Tyr. 488, Ovid. MeUm., XV, 630. Strat. iib. XI. Agcuhemert l, t. Pausan, in Phocalcis. PlM. Cur. orac. desier. )lb. uiyjii, 4S.
UVRE DEUXIEME
prises sous la dénomination de Thessalie, semblent désignées chez Homère sous celle de la plaine des Pélasges, Argos Pêlasgicum (*). Les Pélasges paraissent avoir été les plus anciens habitants de la Grèce. Parmi les nombreuses tribus de la Thessalie, il y en avait une qui portait le nom d'Hellènes, devenu dans la suite commun à tous les Grecs. Le Pcnée, aux flots argentins (^), bornait au nord les nations grecques. Les parties les plus occidentales étaient TEtolie, comprise sous le nom de Calydon, qui en était la ville principale ('), et le royaume du prudent Ulysse, composé des lies de Samé, nommée ensuite Melœna, puis Teleboa, et enfin Cephallenia, d'Ithaque^ aujourd'hui Thiaki, de Zacynthe, que l'on nomme Zante, etd*autres^ ainsi que de la partie du continent où fut depuis l'Acar- \ianie ; car le séjour des voluptueux Phéaciens, nie de Drèpane, appelée ensuite Scheria, depuis Corcyre, et Corfou, était déjà' hors de la Grèce. C'est la contrée la plus occidentale qu'Homère ait connue en détail; il la fait presque voisine de rOcéan(*;. Les habitants de ces îles donnaient à la côte du continent de In Grèce le nom d'Epire, c'est-à-dire terreferme. Cette province, qui devint grecque dans la suite, était le séjour de peuples très féroces; cependant les Thesproti sont désignés comme une nation adonnée au commerce maritime. 0 En allant de Py tho au sud , Homère indique en détiil les nombreuses tribus de la Béotie, quoiqu'il ne prononce pas le nom de cette province; l'AttiquC lui est connue sous le nom dWtbcnes [^\ et il remarque que les habitants élnicnt des Ioniens [^,. Les anciens affirment qu'il a désigné tout le Péloponèse sous le nom général d'^r^o* C;. l\ y distingue pourtant r Arcadie, \"Elide, le petit État dePylos, gouverné par le sage Nestor, et la ville de Lacédéfnone ou Sparte, capitale d'un État qui comprenait tout le tiers méridional de la presqu'île. Il ne parle ici ni des Pélasges , ni des Doriens , et ne fournit aucun renseignement sur les rapports qui ont du exister entre ces deux anciennes races. Parmi les lies de l'Archipel , le poète connaît , en allant du nord au sud, Sa-
(') niad. II, 68. Strab, p. 568 (éd. Almclov). — (3) lliad. II, 752, 753. — (J) Scyll. 245. Iliad. XIÏI. 218. XIV, ne. Strab. X, 525, cd. Basil. — (4) Odyss. 8, VI, 201. — (5) Od. III, 278. Iliad. II, 55ï. — (6) Iliad. Xin,G85. — (7) AMyfa/. ad. Iliad. I, 30. 11, 108. VI, 21. S 4bG. IX . 22 , clc. OdyfS. I, Mi. IV, 720, 816, elc
motltraee^ avecsa haute montagne ; Lcmnon , Ténédoê, £es5os aux belles femmes; Eubée, !iabltée parles Abantes,qui avaient d'autres armes et d'autres mœurs que les Grecs ; Délos^ Chioi, Samos, Rhodosei quelques autres; il vante la grande tle de Crète, peuplée de nations qui parlaient des l2uigues différentes, entre autres de Pélasges et de Doriens ; il donne à Crète dans un endroit 90, et dans un autre 100 villes, c'està-dire cantons indépendants- (*j. Laissons aux scoliastes modernes l'inutile soin de concilier ces deux passages ; ce ne sont point les détails mhiutieux, mais les points saillants de la géographie homérique dont nous devons nous occuper.
» Au nord de la Grèce, le poète nous montre les vastes régions de la Thrace, dans lesquelles 11 semble comprendre les contrées de Piérie, d'Emathie et de Péonie , qui dans la suite formèrent la Macédoine ^]. Les fleuves Axitu et Strymon lui sont connus , mais il ne nomme point rJ7e6rti<. Il n'a aucune idée du Danube , indicpié un siècle plus tard chez Hésiode sous le nom d'hter. Jjes peuples qui, selon Homère, vivaient de lait de cavales, sont, aux yeux de Strabon, des Scythes ; mais le chantre d'Ulysse parait du moins avoir ignoré leur nom.
» Nous avons vu l'île de Corcyre placée par le poète au bout du monde civilisé, à l'extrémité de la mer immense. On ne peut donc pas s'étonner de ce que les côtes méridionales de l'Italie n'apparaissent aux regards d'Homère q\w dans un lointain obscur. L'endroit nommé Témcse, où il fait aller les navigateurs de Japho8, île voisine d'Itharjuc, pour échanger du fer contre du cuivre, peut «nussi bien être Jomesa en Chypre que Tempsa en Calabre (^.
» Le détroit qui sépare l'Italie de la Sicile est pour ainsi dire le vestibule du monde fabuleux d'Homère. Le triple flux et reflux, les hurlements du monstre Scylla, les tourbillons de la Charybde, les roches flottantes, tout nous avertit que nous quittons les régions de la vérité , et qu'il est temps de fermer nos oreilles aux chants de la sirène homérique. La Sicile elle-même , ([uoique déjà connue sous le nom de Trinacria, est peuplée de merveilles: ici les troupeaux "du soleil errent dans
(•) Illad. 11,549. Odyss. XIX, 174.— (») Iliad.XIV. 226,227, 229. IX, 4.-~(3) Odyss. I. 184. Z>idym.ad buDC locuo). Strab. VI, 284. Alm.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
une charmante solitudç, sous la garde des nymphes; là les Cyclopes, munis d'un seul œil, et les Lestrygons , anthropophages, éloignent le voyageur d'ime terre d'arllcurs fertile en blé et en vin ;*). Deux peuples vraiment historiques sont placés par Homère en Sicile : ce sont les Sicani et les Siceli ou Siciili. Il n*e8t pas toutefois décidé si les Siceli d'Homère demeuraient -déjà dans File qui reçut d*eux son nom le plus usité, ou s*ils habitaient encore Tltalie, leur ancienne patrie p); tout ce que nous savons par le poète, c'est que les Grecs faisaient avec ce peuple un grand commerce d'esclaves : les amants de Pénélope proposent de leur vendre Ulysse (>) ; des esclaves siciliens se trouvent à Ithaque [*). Ce barbare commerce régnait probablement partout; même les Phéaciens hospitaliers faisaient profession d'aller enlever des esclaves sur la côte d' Épire (*) . Cependant on ne traitait de cette manière que les étrangers; car, dans FOdyssée, unevieille Phénicienne fait la remarque « qu'on ne vend des hommes qu*à des nations parlant une autre langue (•}. »
• A Toccident de la Sicile, nous nous trouvons au milieu de la région des fables. Les Iles enchantées de Cireé et de Calypso, ainsi que nie flottante à'Eole, ne doivent point être cherchées dans le monde réel. La position ar- ' bitraire donnée par le poète à ce» terres nous apprend toutefois que la Sicile, dans son système, tournait une de ses trois pointes vers le nord, l'autre vers l'orient, et la troisième vers le midi, de sorte que sa côte septentrionale devenait occidentale C). Or, ce renversement du triangle de la Sicile se retrouve précisément dans. les systèmes des géographes grecs, et forme une de ces bases élémentaires sans lesquelles on ne peut reconstruire les cartes d'Eratosthène et de Strabon (*).
j> La Méditerranée au-delà de la Sicile est tellement rétrécie dans le système d'Homère, qu'un seul Jour suffit à Ulysse pour aller de nie de Circé à l'entrée de l'Océan, et qu'il revint ensuite, dans une seule journée, du séjour de cette magicienne au détroit de Si-
(0 Od.IX, 109, ni. — (0 ThucVl, 2. Timœusti^. Diod. V. 6.— (3) Od. XX , 582. — (4) Id. XXIV, 211. — (^) Id. VU , 8. — (fi) Id. XV, 452. — (') rat^. Cosmographie des anciens , et noire carie de la géographie primi il ve des Grecs. — («) Gossellin, Géogri- |)hie des GrcM analysée.
cile(i). Quoiqu'il ne foille pas insister sur les distances dans un voyage fait sous les auspices de Circé, il est cettain que les idées d'Homère à cet égard étaient à peu près celles de son siècle; car, long-temps après, les historiens et les géographes continuèrent à placer l'entrée de la Méditerranée très près de la Sicile. Hérodote ne connaît aucun endroit entre Carthage et les colonnes d* Hercule ; un disciple d'Aristote, Héraclide du Pont, parlait de Rome comme d'une ville voisine de l'Océan ('). Diccarque, autre élève d'Aristote, ne trouvait encore que sept mille stades de la Sicile aux Colonnes p) , distance que, du temps de Strabon, on évaluait à treize mille stades: preuve frappante de la lenteur avec laquelle se développaient les connaissances géographiques chez les nations les plus policées de l'antiquité !
• La mappemonde homérique se terminait à l'occident par deux contrées fabuleuses, mais qui ont donné naissance à bien des traditions chez les anciens et à bien des discussions parmi les modernes. Près de l'entrée de l'Océan , et non loin des sombres cavernes où se rassemblent les morts, Ulysse trouve les Cimmériens , • peuple malheureux qui , toujours environné d'épaisses ténèbres , ne jouit jamais des rayons du soleil, ni quand cet astre monte .aux deux ni quand il descend vers la terre (*). • Plus loin, dans l'Océan môme , et par conséquent hors des limites de la terre, hors de l'empire des vents et des saisons , le poète nous dépeint un pays fortuné qu'il nomme Elysium^ a pays où l'on ne connaît ni les tempêtes, ni l'hiver, pays où murmure toujours un doux zéphyr et où les élus de Jupiter, arrachés au sort commun des mortels, goûtent une félicité étemelle (*). •
» Que ces fictions aient eu pour base une allégorie morale ou la relation obscure d'un navigateur égaré; qu'elles soient nées en GHwv^ on^romme l'étymologie hébraïque du nom aes Cimmériens pourrait le faire présumer (^), dans rodent, et plus spécialement en Phénicie, toujours est-il certain que les grandes images qu'elles présentent, transférées mal à propos dans le monde réel , appliquées suc-
(•) Odyss. XI, 13; XII, 145, JGO. — (») Plut, In Camill. — (3) Strab, II, 105. — (4) Odyss. XI, 14, 10. — (5) Id. IV, 661. — (6)nn03 (Kimeriré) ténèbres épaisses. Job, 111. 5.
UVRE DEUXIÈME
cessiveraent à divers pays et embrotiillées par des explications contradictoires, ont, pendant des siècles, singulièrement eml)arrassé la géographie et rhistoire. Les Phéniciens, qui déjà du temps d*Homère avalent fondé iSades sur les bords de TOcéan , et qui tiraient Fambre Jaune du nord de TEurope , se gardaient bien de dissiper des préjugés si propres à rehausser le prix de leurs découvertes, et surtout celui de leurs marchandises. Au contraire, leurs pompeux mensonges étaient passés en proverbe même parmi les Grecs (i). L'Occident resta donc le pays des fiables. Lorsque , plus de deux siècles après Homère, la course aventureuse dé Goléus de Samos eut procuré quelques notions sur les Tyrrkeni et les Ligyéê (Liguriens), ainsi que sur Tartessus, le Pérou de ces temps, on se flatta d'avoir découvert la situation précise des lies enchantées de Circé et du royaume flottant d*Ëole; on Tavait vue, disait-on, cette redoutable entrée de rOcéan(^J. On ne voulait point revenir du voisinage de . TElysée sans avoir visité des peuples bénis du ciel, doués d'une stature élevée, ornés de tou-* tes les vertus, et qui, dans ces heureuses contrées de l'Occident , voyaient leur vie se prolonger jusqu'à mille ans au moins. « Le nectar des fleurs était leur nourriture, la rosée du ciel était leur boisson (>). » Ces Macrobiens, ou hommes à longue vie, ont dans la suite été transférés sous tous les climats, «tu gi*é de l'imagination des écrivains. Les fables se multipliaient. A l'Elysée d'Homère succédèrent plusieurs Mes Fortunées (*j; et, quoique écloses dans la tète des poètes , elles se maintinrent victorieusement dans l'histoire de la géographie; les voyageurs romains, dans un siècle plus éclairé, crurent même les reconnaître dans un groupe d'Iles à l'ouest de l'Afrique , désignées aujourd'hui sous le nom de Canaries; et, bien que ces observateurs y eussent en vain cherché les charmes que la tradition leur prêtait (*), cette fable, augmentée des fictions philosophiques de Platon et de Théopompe sur YAtUiMide et la Méropide, s'est perpétuée jusqu'à nos jours et sert encore de thème à des rêves historiques (^).
(») Suid. y ocvixov. — («) An du monde 3300. — p) OpA. Argon. 1105.— (4) flésiod. Op. et dics. IB9, Pind, Olymp. H, 129.— (5) Plut, in Sert. Slrab, m , 160. Plin. VI , 32.
(^) Malte-Drun adopte l'opinion de ceux qui rejettent parmi les fables Teiistencc et ranéaniisse-
• L'éclat que jetaient les Iles Fortunées engagea la plupart des écrivains à rapprocher d'un climat aussi heureux les Hyperboréens ^ peuple merveilleux qui , d'un accord unanime, est représenté comme habitant au nord des monts Riphéens, demeure ordinaire du vent Borée, tant redouté des Grecs; d'après une très mauvaise physique, on les croyait, par cette position, à l'abri du souffle glacé des vents du nord : c'est ce que veut dire leur nom. Mais ces monts Riphéens, nommés, chez les plus anciens auteurs, lesRhipes (*), n'étaient qu'im composé imaginaire d'objets r^els en eux-mêmes; les monts de laThracq, où le Strymon prend sa source; les régions où naît le Danube ; les Alpes, les Pyrénées, les monts Hercyniens, et, en un mot, toutes les montagnes successivement connues en Europe (î»); que dis-je? le Caucase même et le mont Taurus en Asie (>], furent confondus sous cette dénomination générale , qui ne parait être qu'un terme appellatif pour toute sorte de montagnes , emprunté à quelque idiome slavon ou gothique [*]. Quand on eut commencé à distinguer les Pyrénées, et plus tard les Alpes, on ^ fut obligé de reléguer vers la Scythie (sj les monts Riphéens avec tout leur cortège de fa-
ment de l'AUantide. Cependant, aui yem da pbyficien , la tradition conservée et peut-être embellie par Platon , rentre dans la série des catastrophes d'affaissements ei do soulèvements qui ont modifié la distribution des terres et des mers À la surface du globe, et que tant de faits prouvent jusqu'à l'évidence. Ainsi que nous l'avons dit à l'article Océan, dans le Dictionnaire de géographie physique de l'Encyclopédie méthodique : « S'il est impossible de dé» » terminer la place qu'occupait l'AtlanUde avant » tous les temps historiques, on n'en doit pas moins » regarder comme très probable l'opinion que cette » lie a dû exister. Quel intérêt les anciens Egyptiens » avaient-Us h imaginer une fable qui ne se rappor* » tait à aucun événement de leur histoire, i aucune » de leurs croyances religieuses? Quelle raison les » Grecs avaient-ils pour l'adopter? Platon dit, il est » vrai, que Neptune régnait dans l'AUantide; mais » n'est-ce pas, moins pour exprimer que les peuples » de cette Ile adoraient les mêmes dieux que les .» Grecs, que pour faire entendre, par une élégante » allégorie , que ces insulaires , habiles navigateurs, » étaient devenus les peuples les plus puissants de • l'ancien monde? » j. H.
(•) Eschyle, Alcman. etc. — (») Schol. Apoll. H, 677. IV, 284 Schol. Soph. OEd. Col. u4ihen,\lyA, Prob, in Virg. Gcorg. 111, 382. SU, ItaL XI, 4C2. — l?)Eutiaih. in Dion. Perleg. CCS. — (♦) Riff. écucll, rocher, dan, Hripat, montagne, en slavon-wendo de Carnioîc. — (s) Arisl. mcléor. 1 , 1".. lilela , II, 1. Plin. IV, 7. etc.
HISTOIRE DE lA GÉOGRAPHIE*
blés. H parait qu^Hérodote y cfaereha les Hyperboréens ; il regrette beaucoup de n*avair pu en découvrir la moindre trace : il eût bien voulu demander de leurs nouvelles à leurs voisins les Arimaspes, %m$ tvés clairvoyants, quoique n'ayant qu'un seul œil ; mais on ne sut pas non plus lui Indiquer la demeure de ceux-ci (^).
B Getbistorien nous apj^nd que c'était à Hésiode qu'on devait les premières notions sur ces peuples merveilleux, ce qui est confirmé par un scollaste qui attribue au même poète les premiers contesi sur les Grypkons, qui, non loin des Hyperboréens et des Arimaspes , gardaient les métaux précieux des monts Riphéens (a). Les relations d'Hésiode sont perdues ; toutefois les auteurs les plus rapprochés de son siècle placent les Hyperboréens, non pas au nord, inais à Toccident. C'est vers les sources de i'Ister que Pindare conduit les pas errants d'Hercule et de Persée lorsqu'ils allèrent visiter ces peuples, qui, chéris d'Apollon, couronnés de laurier , passaient leur vie en danses et en festins, exenipts de maladies et de vieillesse: c'est de là, dit-il, que la Grèce reçut le premier plant d'olivier ('); peinture qui ne convient certainement pas aussi bien à la Scyf:hie qu'aux régions voisines de l'extrémité occidentale des monts Riphéens. Aussi les Iles enchantées , où les Hespérides gardaient les pommes d'or, et que toute l'antiquité place à l'occident, non loin des Iles Fortunées, sontelles appelées Hyperboréennes par des auteurs très versés dans le« anciennes traditions {*]. C'est aussi dans ce sens que Sophocle parle du Jardin de Phébus , pires de la voûte des cieux , non loin des sources de la nuit, c'està-dire du coucher du soleil (s).
ji Tant de merveilles éclatantes, accumulées dans la partie occidentale de la mappemonde primitive des Grecs, en firent disparaître les Cimmériens et leurs ténèbres étemelles. A mesure qde l'occident s'éclaircit par les rapports des navigateurs , on voit les historiens et les gé(^aphes pousser les Cimmériens au nord; et comme il s'est trouvé, dans l'Asie- Mineure et en Germanie, deux peuples d'un nom assez semblable, les anciens ont cherché
(•) Eerod. IV, 32. — (•) Schol. ^«c/iy/. Promelh. I, 803.— (3) Pind Olymp. III, 26, 46, 56. Pylh. X, 46. Cp. Pàut. V, 7. — (4) j4poU. II, 5, 11 , et le note de Hcync, p. 407. l^etset, Chil. II, 3G. — (*) Soph. ap.Strab. Vll,295.
à combiner le peu qu'ils ajq^lrmit sur les courses guerrières de ces nations avec les anciennes descriptions poétiques ; de tout cela il résulte une telle masse de contradictions et d'obscurité, que l'on peut avec un avantage égal soutenir tout ce qu'on voudra sur l'ori* gine, les migrations et l'extinction des Cim* mériens ou Cimbres, dès qu'on prétend les regarder, à l'exemple des anciens, comme un seul et même peuple. Ce n'est pas la seule énigme géographique née des anciennes traditions fabuleuses. Les Hyperboréens furent à leur tour impitoyablement chassés de leurs jardins Hespériens par des voyageurs et des géographes mievaç. informés. Quand les noms historiques des Ibériens et des Celtes eurent rempli la partie occidentale de l'Europe (d'ailleurs si resserrée encore dans les systèmes ], on assigna aux Hyperboréens une Ile singulièrement fertile , et située dans l'Océan, visà-vis la Celtique ; lie qui répond à peu près à la Grande-Bretagne (*). Plus de lauriers, plus d'oliviers; mais il y a encore deux moissons chaque année. Toujours chéris d'Apollon, ils Jouissent encore du privilège « de voir la lune plus près d'eux que du reste de la terre. » Uile d'Albion étant, à son tour, devenue trop connue pour fournir un asile à des fables , lo» géographes, comme Pline et Pompcmius Mêla, transportèrent les Hyperboréens tout-à-fait aux extrémités septentrionales de la terre, en leur donnant un pays très chaud et très agréable, quoique situé sous lepûleméme, puisque les jours et les nuits y étaient de six mois; au surplus , ils vivaient toi^ours au sein de la paix, de l'innocence et de toutes les vertus; ils ne connaissaient ni guerre ni maladie ; seulement ils s'ennuyaient quelquefois de trop de bonheur : alors, après un festin, la tète cou^ ronnée de fleurs, ils se donnaient la mort en se précipitant dans la mer du haut d'un certain rocher (>}•
K Chez un auteur fidèle aux anciennes traditions (^), la douce température dont jouissait le pays des Hyperboréens est expliquée par la proximité momentanée du soleil, lorsque, d'après les idées d'Homère, il passe pendant la nuit par l'Océan septentrional pour retourner à son palais dans l'Orient. Cette tradition antique, qui le croirait? n'a pas entièrement déplu
(») Hecauut, ap. Diod. Il, 47. — (0 Mda, III, 6. Plin, 1 Y, 12, etc. — (*) Avien. or. marit. 646-669.
UYEE DEUXIÈME.
à Hûstorien le plus philosophique des Romains; Tacite ne rougit pas de rapporter que dans les extrémités de la Germanie on croyait entendre le bruit que faisait le char du soleil en se plongeant dans la mer, qu'on distinguait les rayons de sa tête , qu'on y voyait môme apparaître les autres dieux ; enfin , ajoute-t-il : « Je croirais volontiers que de même que le soleil dans TOrient fait naître Tencens et les baumes , sa plus grande proximité, dans les régions où il se couche , fait transpirer les sucs les plus précieux de la terre pour former le succin (»). » C'est ce que les poètes avaient dit long-temps auparavant ; c'est ce que dénotait la belle allégorie d'après laquelle le succin était les larmes d'or répandues par Apollon lorsqu'il était allé chez les Hyperboréens pleurer la mort de son fils Ësculape p) , ou par les sœurs de Phaéton , changées en peupliers (^) ; c'est ce que dénote le nom grec de l'ambre jaune, électron, pierre du soleil. Les savants grecs avaient, longtemps avant Tacite, dit que cette matière si précieuse était une exhalaison de la terre produite et durcie par la force des rayons du soleil , plus grande, selon eux, dans l'Occident et le Nord (*). Toute cette docte théorie est évidemment puisée dans le système cosmographique d'Homère; elle vaut toujours autant que les explications moins merveilleuses, mais non moins fausses, que plusieurs historiens et géographes anciens tentèrent de donner de cette production naturelle (*) ; explications qui varièrent autant que leurs opinions sur le fleuve Eridan, aux bords duquel on trouvait le succin. D'après les premières traditions , recueillies par Hésiode , l'Eridan se montre dans les espaces vagues et obscurs qui occupent tout le nord-ouest de la mappemonde de ce siècle; et l'idée de cet Eridan fabuleux qui s'écoulait dans rOcéan en traversant ce qu'on nomma plus tard la Celtique , se maintint dans toute l'antiquité ;<ï\ Cependant quelques Grecs qui voulaient être mieux informés , appliquèrent successivement ce nom au Pô, au Rhône, aii Rhin , en réunissant même quelquefois ces trois rivières d'une manière qui nous doit paraître ab-
(>) Tac. Gcrman. 44-45. — (») ApoUod, IV, 611. — p) Apollod. IV , 597. Pausan, in AUicis , 6. Oi'id. etc., etc. — (4) A'kias , ap. Plin, XXWII, 3. — (î) vVo-a.'t. IV, 202. V, 215. Théop, ap. Sciimn, Ch, 36ÎV-373-3U4.— (6) Schol. //ctiod. T h éog. ZZS. fJyriin, fab. I5t. Paasan, Attiq. 6. Philost. Icon. 1,11. À^a/. Flqcc. V, 431. Botil, Hexacm. Hom, UI, 6.
surde, mais qui , rapportée à leur système (i , se conçoit aisément. Quand les voyageurs envoyés par Néron eurent fait connaître à peu près la vraie position du pays où naît l'ambre jaune (^j , position obscurément devinée du temps d'Auguste fj , le nom d'Eridan resta comme un souvenir des siècles poétiques el fabuleux : le Pô hérita de ce vain titre ; mai s les érudits modernes ont persisté à vouloir re trouver jusqu'en Russie l'ancien Eridan d'Hé siode; ils eussent dû en même temps y chercher quelques débris du char de Phaéton , ou plutôt imiter la sage méfiance d'Hérodote, qui déjà révoquait en doute l'existence de ce fleuve et des merveilles dont on avait orné ses bords [*] . » Nous avons suivi les anciens jusqu'aux extrémités septentrionales et occidentales de leur monde fabuleux; nous avons cherché à faire entrevoir l'ensemble de ces traditions primitives, au joug desquelles la géographie ancienne de VEurope n'a pu se soustraire qu'après le ]ajp8 de plusieurs siècles. Nous allons maintenant exposer en peu de mots les connaissances primitives des Grecs sur VAsie. On sait qu'Homère décrit avec exactitude les lieux qui servirent de théâtre aux combats des Grecs et des Troyens. La ville d'//ton, assise, avec sa citadelle Pergama, sur un des gradins inférieurs du mont Ida, au haut d'une belle plaine que baigne le Simoïs, venu des parties centrales de rida,- et le Scamandre, ou Xanthus, né, sous les murs de la ville , de deux sources , l'une chaude, l'autre froide (*); les changements que le cours de ces rivières a subis vers leur embouchure, changements qui, déjà avant le siècle de Strabon (•) , avaient donné lieu de les faire confondre l'une avec l'autre ; le royaume de Troie avec ses neuf provinces , parmi lesquelles sont comprises les contrées habitée par les Lyciens, les Dardaniens, les Lélèges et le« Ciliciens, vassaux de Priam; tous ces objets, dis-je, ont fourni matière à de longues et sa* vantes recherches faites sur les lieux, et dont le résultat a prouvé la scrupuleuse exactitude du poète dans tout ce qui regarde le théâtre
(') Phérécides, ap. Hyg. 154. Schol. Germ. JEsch, Earip, ap. Plin. XXXVII, 2,11. Apollon, ÎV, 027. Cp. F'oss. Cosinôgr. des anciens, p. 35. — («) Plin, XXXVir, 3. — (5) Dion, Perieg. 314. Comp. 2S8-203. — (4) //(?|.orf. Voyez ci-après, llv. 111.— (s] ïliad. XXII , 147. 148. XX , 21G , 217. X , 209. 210. XVIII, 256, etc. , etc. — (6) Demetrius, de Scopiis, ap. Siralf. XII 1,288. Alm.
HISTOIRE DE LA GËOGBAPHIE
immédiat des seèues décrites dans l'Iliade (>). Les Dardaniens liabitèrent les rivages du canal coQQU aujourd'hui sous le nom de détroit des •Dardan,elles , et alors sous celui d'Uellespont* Homère parait avoir compris la Propontide et le Bosphore, ou canal deConstantinople, sous la seule dénomination d'Heilespont. Il ne nomme pas non plus le Pont-Euxin ; mais il connaît, le long des bords de cette mer, les Cancanes, les Paphlagoniens, parmi lesquels les Heneti, réputés les ancêtres des Vénètes, formaient la principale tribu (^j ; et les Hulyzom, probablement voisins du fleuve Halys, et dont le pays, riche en mines d'ai'gent, s'appelait Alyhe : nom dans lequel Strabon croit voir les Chalybes, regardés par quelques uns comme les ancêtres des Chaldéens(fl.
» En se rapprochant de l'extrémité de la mer Noire, la géographie homérique prend de nouveau une teinte fabuleuse. Les Amazones, objet de tant d'opinions différentes, appartiennent encore à moitié à l'histoire; mais la Colchide, le ToyaUme du sage Actes *(*) ne se montre aux regards du poète que dans un lointain vague, dans un nuage de fables ; c'est un pays d'enchantement, peuplé de monstres et de merveilles ; il y place le palais du soleil et le théâtre des amours de ce dieu avec une des nombreuses filles de ï Océan, avec Persée, dont le nom rappelle un peuple célèbre; d'autres poètes connaissent également ce palais du soleil dans la capitale d'Actes, près des boi'ds de l'Océan[^) ; circonstances qui, comparées avec la prétendue navigation des Argonautes par le Phasis dans l'Océan oriental , font assez voir qu'Homère avait, en général , les mêmes idées que les poètes auteurs des Argonautiques, et que, dans son système et celui des pi*emiers Grecs, l'Océan baignait les limites orientales du monde non loin de la Colchide : toutefois le lac du Soleil, dont parle Homère f*) , pourrait paraître une obscure allusion à la mer Caspienne.
• En allant de Troie vers le midi , nous trouvons les connaissances du poète bien plus éten-
(') Wood^ on Ihe genius of Hoinerus. Lcchevalier, Voyage de la Troade. Choiseul-Goujffier, Voyage pUtoresque de la Grèce, t. II. — (>) lliad. Il , 853. 5/fa*. XIl. 638. XIII, 819. K\m. Hérodott , V. — (3) Slrab. XIÏ. 645 sqq. Paus, I, 31. u4poHod. fragm. 114. — (4)Ody68. XII, 70, comp. X, 187. — (*) Mimnermua, ap. Strab, I, 47. — («) Odjss.
dues : il connaît VUertims, le Méandre et les autres fleuves* principaux qui baignent les côtes occidentales de FAsie-Mineure. Le nom d'A<w semble borné par Homère à une petite centrée sur les bords de la rivière Caystrus (') ; c'est là que les traditions des Grecs et des Asiatiques placent la demeure des personnages bistorico-allégoriques, auxquels ils attribuent l'origine du nom d'Asie [^] ; on y retrouve même plus tard une nation appelée Asiones ^^> ; eniin, tout concouit à faire croire que le nom de ce canton délicieux , un des premiers habités par les Ioniens , est devenu , par une extension successive, celui d'une vaste partie du monde. Homère ne pouvait, dans son ouvrage, parler de l'établissement des Ioniens et des autres colonies grecques d'Asie, cette migration n'ayant eu lieu qu'un peu avant l'époque présumée de sa vie; en se reportant à celle de la guerre de Troie, il nous montre les Pélasges et les Jf «oniens comme les principales nations de l'Asie occidentale : plus au sud-ouest étaient les Cares ou CarieM, déjà fondateurs de l'ancienne Milet, ville qui, rebâtie par les Ioniens, fut le pi'cmier siège de la navigation et du commerce des Grecs (*}. Les Lyciens et les Solymi habitèrent la côte méridionale au pied du mont Taurus; la plaine Aleïenne d'Homère a été retrouvée par des géographes grecs dans la Cilicle; mais on ce saurait garantir cette explication. Le centre de l' Asie-Mineure était occupé par les Phrygiens, nation nombreuse dont le territoire s'étendait alors jusqu'aux bords de l'Hellespont.
» Hors de l' Asie-Mineure, et même dès qu'on a passé le cap Chelidonium, la géographie primitive des Grecs reprend un caractère vague. Les Arimi paraissent être les Araméens ou Syriens (*) ; mais est-ce de ceux de la Syrie , ou de ceux de la Cilicie, que parle Homère? Les traces des éruptions volcaniques auxquelles la fable de Typhon fait allusion ont été cherchées par les uns dans la Judée , aux environs de la mer Morte (®j; par les autres, dans le centre de l' Asie-Mineure, dans la contrée appelée Katahekaumene , c'est-à-dire la Brûlée (^). Il y a bien moins de doute sur les relations des
(') Iliad. II, 11C2. Affcc ap. Dion. Perieg. S5C. cf. Eustal. — (2) Herod. IV, 45. — (») Callinuê , ap. Slrab. XIII, 931. Alm. — (4) jr/«i*..941. Alm, — (5) Poiidon.ap. J5oc/ia/£,Phalcg. H S. — («) Ta^ ior, ap. f^ood, gcn. of Hom. p. M «- (7) Dem, Sops» ap. Slrab. XII, 673. Bai 11.