LIVRE DEUXIÈME
Grecs avec les PhéMeienê, dont Sidon était alors la ville principale. Leur» étoffes teintes en pourpre, leurs ouvrages en or et cuivre, leur science navale, leur avidité, leurs ruses, foui^ nissent à Homère plusieurs de ces traits moraux dont il aime à varier ses tableaux (').
• L'antique réputation de FEgypt* avait frappé les oreilles d'Homère : il vante souvent la. science médicale des Egyptiens; ils sont tous à ses yeux des enfonts d'Esculape (*) ; il leur attribue même le talent précieux de savoir guérir les maladies de Tâme, au moyen d*unr suc nommé nepenthê, c'est-à-dire êonê^ouei, et qui n'est probablement que celui de l'opium (>). Homère sait même nommer Thèbei aux cent portes ; la gloire antique de cette, capitale avait firancbi la Méditerranée ; mais il ne connaît le Nil que sous le nom d*JEgypto$, qui , en effet , était un des plus anciens de ce fleuve ^lèbre (*) . A une joiunée de navigation d'une des embouchures du /leuve Mgyftoi, le poète connaissait le port et l'Ile de Pharos , séparés alors du continent par un canal de sept stades: les phoques se jouaient sur cette plage déserte, où brilla dans la suite la ridie Alexandrie (*). En négligeant le vrai sens du mot JSgyptoê, dans ces passages, quelques géologues modernes ont prétendu prouver que le Delta, du temps d'Homère , était encore couvert des eaux de la mer. « Depuis l'Egypte Jusqu'aux extrémités de la Méditerranée, il n'a pas dû y avoir une très grande distance sur la miqppemonde d'Homère, puisque, dans des temps bien postérieurs, Tauteur d'un livre attribué à Aristote (•) assure que la Méditerranée, immédiatement après le détnràt des Colonnes, forme le golfe Syrtique. Homère connaît c^te faible portion de l'Afrique sous le nom de L%by$, • pays , dit-il, où les agneaux naissent avec des cornes , où les brebis mettent bas trois fois l'année ; » description confirmée par d'autres témoignages (7). Il connaît aussi l'usage que les Africains font du fruit du lotoi , et il conduit les pas errants d'Ulysse dans une lie habitée par les Lotophages, ou mangeurs de lotos ; lie que les géographes ont prétendu retrouver
(I) niad. VI, Î8». Xlîf, 741. Od. IV. eii-cio. XIV. 588. XV, 414 . sqq. — (*) Od. IV, 2.3I-J3Î. — (3) Ibid. JtO. Dioii, Sic. p. 87. cd. Rhodom. — (4) Od. III, 300. IV, 355, etc., clc. Diod. Sic. I, J9.— (5) Od. IV, 355-3b8. PTooi, pag. 93 sqq. — (c) Jm/. de Mwndo, 3. — (î)OdyM. IV, 85-8C. Herod, IV, 59. àrist, Hisl. anlm. VIII. Î8.
dans celle de Zerbi, voisine de la petite Sy rte.
• Un voyage vers ces c6tes si rapprochées de la Grèce paraissait, du temps d'Homère, une entreprise héroïque; Ménélas employa huif ans à visiter l'ile de Chypre, la Phénide, l'Egypte et la Dbye ; il n'y avait que des phates qui, c au rUqut de leur vie, » allaient droit de nie de Crète en Egypte (*). Dira-t-on que le poète s'est plu à s'exagérer l'igncNranoe de ses compatriotes? Mais deux siècles plus tard, les Théréens, chargés par un oracle de fonder Cyrène, eurent beaucoup de peine à trouver la route de Libye (*]. L'Egypte resta un pays de fables et de merveilles Jusqu'au siècle d'Hérodote C).
9 Moins un siècle possède de connaissances positives, et plus il met de hardiesse dans les systèmes qu'il se crée. Les Grecs, du temps d'Homère, remplissaient l'Orient et le Midi de leur mappemonde, comme nous les avons vus en remplir l'Occident et le Nord, par des traditions obscures ou des fables amusantes. Depuis la communication supposée du Phasis avec l'Océan, dont nous venons de parler, Jusqu'à l'autre entrée occidentale du même Océan, Homère place sur les bords du disque de la terre les Etkiopienê , « les plus reculés des
• hommes, divisés en deux parties, l'une vers I» le lever du soleil , l'autre vers son cou-
• cher (*). • Parmi ces Ethiopiens, habitaient les Pygméei, également répandus tout autour du bord méridional de la terre (*). Les Erem^ beê, vcrisins des Phéniciens et des Egyptiens , semblent être les Arabes, dont le nom oriental s'écrit aussi Ereb (•) . Les successeurs d'Homère comprirent successivement sous la dénomination générale d'Ethiopiens les Céphènes, c'està-dire les Perses, les Bactriens, les Indiens, enfin tous les peuples qu'on découvrit à l'Orient et au Midi (t) ; Hérodote même peurle encore d'Ethiopiens d'Asie, et on a prétendu qu'il désignait soùs ce nom les Colchiens [^) ; enfin, ces idées vagues des Grecs primitifs sur les peuples d'une couleur foncée, qu'ils r^ardalent tous comme une seule nation, n'ont Jamais été entièrement effocées de la mémoire des générations suivantes. Mais la géographie
(•) Od. III. 78, 819, XrV, 257. — éJ^ertkf.IV, 160. —(3) Id. II, 46. Eratosth. ap. Sirab. XVII , S«f. — (4) Od. I, 22.î«. V. 585-587. Iliad. I, 453. XXIII, 506. — (5) Slro*. I, 32. Basil. — («) Hocharl, Phalfg. IV, 5. Sirab. elc — (7) Strab. 1,42 — l») Lardur, III. I 333. note 147.
HBTOnS SE LA &ÉOORAPBIB.
fabuleuse de TOrient et du Midi ne se développa que deux, ou txois siècles après Homère; elle fut moins due aux nobles rêves delà poésie qu'aux espérances avides des marchands. L'Inde, avec ses fourmis chercheuses de trésors et avec ses fontaines aurifères ; la Sabée, avec ses palais resplendissants d*or, d'ivoire et de pierres gemmes, ne furent pas inventées par les enfants d'Apollon , mais bien par les adorateurs de Plutus. Du temps d'Homère , les caravanes grecques ne paraissent avoir eu aucun accès dans l'intérieur de l'Asie.
• L'ensemble de la géographie homérique , tel que nous venons de l'exposer, peut seul rendre intelligibles les traditions à moitié historiques , à moitié fabuleuses, par lesquelles nous connaissons la première navigation de long cours faite par les Grecs, le fameux voyage des Argonautes [^). Ces navigateurs, qui, chargés de la toison d'or, ne pouvaient, à cause des troupes colchiques, regagner la mer Noire par le Phasis, passèrent cependant pour avoir effectué par mer leur retour en Grèce. La plus ancienne tradition, parfaitement conforme au système homérique, laisse arriver Jasonet ses compagnons par le Phasis dans l'Océan oriental ; ils font ensuite le tour du pays des Ethiopiens, et comme il n'y avait pas probablement de golfe Arabique sur les mappemondes de ces temps, les héros traversent la Libye par terre, traînant leur vaisseau avec eux , et parviennent, après un trajet de douze jours, aux rivages du goUîe Syrtique et de la mer Méditerranée (^j ; tant l'Afrique était fiicile à traverser dans ce beau siècle des fables I Un peu plus tard , Hécatée de Milet , ayant entendu ou cru entendre de la bouche des prêtres égyptiens que le Nil venait de l'Océan , ramena les Argonautes par cette route, en apparence plus raisonnable (3)JPersonne ne pensa à les faire arriver par lé golfe Arabique ; car les premiers Grecs qui en eurent quelque notion, le prirent pour un lac fermé de tous les cêtés {*] . Des poètes et des historiens plus modernes, voulant mettre d'accord ces anciennes traditions avec les découvertes de leur siècle, conduisent les Ai^o-
(') An du monde 2700. — (■) Hes, Thcog. 340. Schol. Apoll. IV, 259-283. Sch. Pind, Pylh. IV, 44. — (3) Schol. ApoUod. IV, 259-283. lierod. 11. 21. 7'/iéoph, Hist. VU. 17. — (i) EralosUt. ap. Strab. I, 47, Timosih, ap. PUn. VI, 33.
nautes par le Paîus^MéoHde et le Tanàis, dans l'Océan septentrional, et ensuite autour des limites supposées du monde , par les contrées des Hyperboréens et des Cimmériens, jusqu'au détroit d'Hercule, par lequel ils entrent dans la Méditerranée et arrivent à l'île de Scheria (*). Telle est la route imaginée par le faux Orphée , qui parle déjà de l'île leme, notre Irlande, des Alpes et du promontoire Sacré, comme delà pointe occidentale de l'Europe j notions reçues sans doute par les Phocéens, et qui prourent que cet auteur ne saurait guère étie antérieur à Hérodote. Enfin, quand les navigateurs milésiens et athéniens eurent constaté la non-existence du prétendu canal de communication entre le Palus-Méotide et l'Océan, les Argonautes furent censés avoir remonté l'ister ou le Danube, qui, même aux yeux des savants (^j, passait pour se diviser en deux bras, dont l'un s'écoulait dans le Pont-Euxin et l'autre dans l'Adriatique; c'est au moyen de ce fleuve à double cours qu'Apollonius de Rhodes ramène les héros grecs dans leur patrie, en dépit de la géo^ graphie et de la flotte de Colchiens qui bloquait le Bosphore (*).
» Voilà, ce nous semble, un exemple fhippant de la mardie progressive et lente des connaissances géographiques. Voilà, en même temps, une preuve incontestable de l'autorité d<Mit jouissait le système demi-fabuleux dans lequel Homère a puisé ses notions cosmographiques. Si les Grecs ne s'étaient pas figuré la terre comme un disque rond, baigné par le fleuve Océan, partagé en deux par le Phasis et le détroit d'Hercule , comment les poètes argonautiques auraient-ils pu imaginer les diverses routes par lesquelles ils conduisent leurs héros? Tout, au contraire, s'explique en admettant que la cosmographie imaginaire d'Homère fut celle de son siècle, et même, avec quelques modifications , celle de plusieurs générations suivante.
(') Orph. 1057. Diod, Sir. ÎV, 6C. - (») Sc^Uax , In Geog. minor. I. ^W«i. HIsl. anim. VllI, 13. Jd. de Mlrab. ausc. p. 728. du VaK — (3) On lit dans le poëme d'Apollonius que les Argonautes, battus par une violente tempête, firent vœu, d'après le conseil d'Orphée , de relâcher dans l'Ile de Samothrace et de s'y faire initier aux mystères des divinités cabiriques : ce qui fut exécuté dans la nuit même qui suivit leur débarquement. (Apoll. Argon. I . y« 91MII8 > J. II. ' *