LIVRE VINGTIEME
Rubruquis resta quoique temps à Kara-koroum. Mais ce lieu, dont le nom faisait trembler l'Asie , était à peine aussi considérable que Saint-Denis : la ville, entourée d'un mur en terre, renfermait deux mosquées et une église chrétienne. Les Chinois habitaient une rue particulière. Ils donnèrent aux voyageurs plusieurs renseignements sur la Chine. Karakoroum fut le terme du voyage de Rubruquis ; il revint par le même chemin qu'il avait suivi en allant, et rencontra Sartak qui se rendait à la cour de Mangou-khan, et qui remit à l'envoyé 4e saint Louis deux habits de soie pour ce prince (*). Cependant il passa par Saray et par un endroit voisin d'Astrakhsm et nommé Sumerkent, Ce village sans murailles, Sumerkent^ situé sur un bras du Volga , ne doit point être confondu avec Samarkand. De là, il prit sa route par la côte occidentale de la mer Caspienne, par Derbent, traversa la Géorgie, l'Arménie, le pays du sultan des Turcs, qu'il nomme Turcomanie, et l'Ile de Chypre, et arriva,le 15 août 1255, à Tripoli de Syrie, porteur d'une lettre du grand-khan pour le roi de France.
» Tout le long de la route, depuis Astrakhan jusqu'à Derbent , notre voyageur ne fait mention d'aucun lieu ni d'aucune horde; mais il reprend sa relation après avoir passé la fameuse muL*ail1e de Derbent , dont il fait une description assez détaillée, et dit que les Arabes la regardaient comme un ouvrage d'Alexandre-le-Grand. Entre autres endroits où il passa à son retour , il cite la ville de Chabran P) , sur la mer Caspienne , où il trouva beaucoup de juifs; celle de Chamackhi(*), capitale du Chirvan, et la grande plaine de Mogan (^), en Arménie, arrosée par la rivière du Kour; ce qui avait fait donner aux Géorgiens le nom de Kourgieru. 11 passa ensuite par Nakhchivan (s) , endroit détruit dès ce tempslà, puis par Arzingan, Sivas, Kaîsarlèh (Cœsarea)^ Konieh [Iconium) et Curch jusqu'à Ajazzo.
» Ce qui donne à la relation de Rubruquis un nouveau prix , c'est qu'en toute occasion il mêle au récit de ses voyages des remarques
0) M. Abel Rémusai^ Hémoires sur les relaUons politiques des princes chrétiens avec les empereurs mongols. Paris, 1824; et dans les Nouveaux Mémoires de r Académie des Ipscript. et Belleis-Lettres, t. VI et VIL — (») Il écrit Samaran. — (3) Samag. — (*) Moan» — C^) Il écrit Faxnan; lisez: Naxuan
intéressantes pour la géographie phy^qae et l'histoire des mœurs. C'est lui qui nous apprend que les khans mongols tiraient un revenu considérable des lacs salés de la Grimée. Une charge de sel était vendue deux pièces d'étoffe de coton. Il a le premier fait eonaaitre en Europe le kùumU, boisson favorite des peuples mongols, ainsi que la manière doDt ils U préparent en laissant fermenter le lait de cavale. Il a parlé avant Marco -Polo de l'eaude-vie de riz , ou arack, qu'il appelle tenar- «na (*). Dans lep^iys deXangout, il vit les bœufs grognants p), nommés encore iarhià par ces peuples et yak dans le Tibet. Il en fait une description assez conforme à celle qa en ont donnée les naturalistes modernes qui les ont vus p) ; il parle de leurs longues cornes qu'on est obligé de scier , de la crinière qu'ils portent sur le dos et sous le ventre , et de leur queue qui ressemble à celle d'un cheval et qui est garnie de poils uns et touifiis. Dès ce temps-là on en faisait usage aux Indes et à la Chine pour divers ornements de tête et pour chasser les mouches. Il est le premier Européen, depuis Ammien Marcellin, qui fiasse mention de la rhubarbe comme d'un remède; elle fut ensuite plus généralement connue par le récit de Marco-Polo, qui la trouva dans les montagnes de la province chinoise de Suchur (*) , près de la ville de Singui. Pegoletti en parle aussi dans sa nomenclature des marchandises et en décrit les qualités. Lorsque Rubruquis traversa la Caramanie, il y trouva en pleine activité les alunîères qui approvisionnèrent toute l'Europe jusqu'au quinzième siècle. Selon lui, elles étaient situées dans le voisinage d'Iconium, et tenaient probablement à ce groupe de lacs salés et amers que nous avons appris à connaître d'après Strabon p). Il vit aussi, dans les envhrons de Kara-koroum, les ânes sauvages , si légers à la course , qui vont par troupes dans les landes de l'Asie , que les Mongols nomment colans, et que Pallas a le premier décrits en naturaliste (^),
» Dans l'état d'enfance où était alors la géographie en Europe, on croyait généralement que la mer Caspienne était unie à l'Océan du
(') Purchas, loc. cil. p. 35. — (•) Bos grunniens L-
— (3) Bogie, Transact. philosoph. 1771, vol. LXVn, pan. 2. pag. 484. Pallas, Mém. du Nord, I, 1-Î8*
— (*) Suetio. — (5) Voyez ci-dessus, p«g. 71. — («) Pallas, Méra. du Nord, II, 22.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
Nord: Rubruquis fit Toirqu'eUe est un grand lac isolé auquel son immense étendue a fait donner le nom de mer.
» Le grand nombre d* Allemands et de Français qu*il rencontra en divers endroits parmi les Mongols, et que ceux-ci employaient dans les travaux des mines pour la fabrication des armes et comme artisans en divers genres , prouve que ces prisonniers de guerre répandirent de bonne beure les arts de TEurope dans Tintérieur de l'Asie. La fontaine mécanique<e par Guillaume Bouchier, de Paris, pour le grand-khan de Kara-koroum, et les autres objets curieux possédés par les Mongols, servent à rendre raison de toutes ces figures en métal de dieux, d*animaux et de monstres ^*on trouve en si grande quantité dans les tombeaux de la Sibérie ; il est vraisemblable qu'elles flirent faites par ces artistes européens.
» Les remarques de Rubruquis sur les Ouigours et les chrétiens nestoriens qui vivaient parmi eux, offrent matière aux méditations de rhistorlen qui voudrait approfondir les rapports du système religieux du Dalaî-Lama avec celui de quelques sectes chrétiennes. Il nous semble aussi très permis de croire que ces nestoriens avaient , dans les sixième et septième siècles, porté jusqu'en Giine plusieurs arts et découvertes de TEurope, et ainsi achevé de répandre chez ce peuple les germes de la civilisation européenne qu'ils avaient probablement reçus des Grecs de la Bactriane. Les nestoriens, selon Rubruquis, habitaient quinze villes dans le Kathai ; leur évêque résidait à Segin^ probablement Singan , ville de la Chine occidentale y où un monument attestait encore en 1625 Fancienne existence d'un établissement chrétien. Les nestoriens n'avaient point appris aux Oulgours ou Igours l'écriture syriaque y comme les commentateurs ont cru le voir dans Rubruquis (*). Ce voyageur dit seulement que les Mongols (qu'il nomme Tatars) ont pris des Ouigours leur alphabet et leur manière d'écrire, probablement originaires du même pays qui a vu naître les anciens alphabets indiens (^.
• Les Tibétains avaient été anthropophages comme les Padxi d'Hérodote; le souvenir de
(') Font4ir, Découvertes au Nord, 1, 174, note. — (9) In/i^/è^^ alphabet tatar-mantchou , pag. 51, 55, W,elc.
cette coutumen'étaitpas encore efbcé du temps de Rubruquis.
» L'énigme la plus célèbre qu'offrent ce voyage et celui de Carpin, c'est la prétendue existence d'un monarque chrétien nommé le prêtre Jean^ au centre de l'Asie, couverte alors, comme aujourd'hui, des ténèbres du paganisme. •
» Ce furent les croisades qui firent connaître aux chrétiens le prince qui, sous le nom de prêtre Jean, fit tant de bruit en Europe dans le moyen âge. Les écrivains du commencement du douzième siècle, tels qu'Albert d'Aix et Othon de Freisingen, le connaissaient déjà sous ce titre (1) ; il en est également question dans les chroniques syriaques et arabes d'Aboul- Faradje. Parmi les voyageurs qui pénétrèrent dans l'intérieur de l'Asie pour convertir les Mongols, Plan Carpin entendit parler du prêtre Jean, de ses guerres contre Tchinghiz-Khan et de ses miracles. Rubruquis, qui, au nom de saint Louis, devait conclure une alliance avec lui contre les Mongols, est celui qui en parle le plus amplement. Il donne ce nom à Unh-khan ou Oung-khan, prince mongol qui était chrétien nestorien, résidait à Kara-koroum, régnait sur les tribus de Merkites et de Keraïtes et périt en 1203, un demi-siècle avant le voyage de Rubruquis, dans Ja guerrecontre Tchinghiz- Khan (^. Il ne put rien apprendre davantage quoiqu'il traversât le pays de ce prince. Il recueillit tout ce qu'il en rapporte des relations des nestoriens , intéressés à répandre en Europe toutes sortes de faux bruits sur l'existence des princes chrétiens en Tatarie. D'autres voyageurs, qui visitèrent ensuite ces peuples, citent aussi le prêtre Jean comme un prince qui avait régné en Asie ; ils parlent de ses descendants , et cependant ils ne disent point avoir été à leur cour et ne donnent pas une description étendue de leurs Etats. Jean de Monte-Corvino, un des moines que le pape envoya des derniers dans ces contrées, et de plus évêque chrétien de Cambalikh ou Khan^alih, et auteur d'une traduction du Nouveau Testament eu mongol, écrivit de Pé-king en 1305 qu'il avait converti à la foi un prince de la race du prêtre Jean(8).
(') Sprengel, Hist. des Découvertes, 33, noi. cf. — {») De Guignes, HIst. des Huds, III, 16. —(5) Mosheim, Historia Tartarorum ecclesiastica , pag. 96-115. Ce pn'nce , de la tribu des KeraUtes , se nommait George.