GROTTES ET FENTES, PUITS ET MARMITES DE GÉANTS, PINACLES ET CALES
Que les dentelures , anfractuosités , grottes ou accidents semblables qui coupent les côtés des lies, doivent être attribués à la différence de dureté des roches, c'est une remarque à la portée de l'observateur même le moins attentif. Aussi Ansted, en écrivant sur les lies de la Manche, s'est-il borné à indiquer le fait, sans entrer dans aucun détail; lorsque, par exemple, il assigne pour cause à la plupart des grottes de Jersey l'ablation des veines de greenstone, il se contente de dire que ces effets sont remarquables aux environs de Grosncz au nord-ouest, et de la Houle au nord. Pour moi, je pense qu'au point de vue où nous nous sommes placés dans cette notice, je dois entrer dans certains détails et mettre sous les yeux du lecteur les particularités les plus curieuses de l'Ile, en indiquant la cause immédiate qui les a produites.
Parmi les plus abordables des grottes ou des sim-
pies fentes dues à la disparition des veines de diahase, je signalerai d'abord celles qui creusent ou découpent la côte entre Saint-Aubin et Saint-Brelade (1 j. Les rochers isolés, à la pointe de Noirmont en particulier, à rile-Percée et au Fret, ont été séparés de la falaise par ral)lation de ces veines. Aux grottes du Portelet et aux Creux-Fantûmes, on aperçoit, comme presque toujours , les restes des roches vertes et sombres qui remplissaient les cavités. Ces derniers creux, voisins de Saint-Brelade, finiront même par rejoindre leurs galeries parallèles ; car une veine transversale en prépare la réunion ; et elle n'a résisté jusqu'ici , qu'en s'abritant derrière les granités , contre le choc direct des vagues et des galets.
Au-dessous du signal de la Moye, perpendiculairement à la grande veine dont j'ai parlé plus haut, était une fente assez étroite qui s'avançait dans les terres. Les éboulis des murailles ont été longtemps emportés par les vagues, comme on en peut juger par la dépression de la côte à cet endroit. Mais à la fin, avec le retrait de la mer et les éboulements , le fond étroit de la fente s'est comblé à son extrémité supérieure et vers son milieu. Entre les deux points est resté un espace de 15 mètres de long sur 10 de large et dont la profondeur est celle de la fente elle-même , une trentaine de mètres. C'est ce qu'on appelle la Fosse-Vourin. Le fond
(1} Voir, fig. I, p. 39, le nombre et la disposilioa de ces veines.
(le ce trou continue de communiquer avec la mer par une ouverture d'un mètre carré , entretenue par les lames au-dessous des éboulis.
Pour ce qui regarde les puits , on peut dire en général qu'ils proviennent de grottes dont la voûte s'est efTondrée sur un point seulement. Si les vagues ont déblayé peu à peu les débris, le trou reste en comnmnication avec la mer; autrement l'ouverture latérale demeurant bouchée, il en résulte un puits proprement dit.
On trouve aussi bien souvent, sur les roches basses de la côte, des trous ronds de profondeur et de diamètre très variables , mais pouvant atteindre jusque quatre ou cinq mètres. Près de la tour de Noirmont, par exemple, du côté du Portelet, il y en a un d'une remarquable régularité. Sa forme est cylindrique; il mesure 1 mètre de diamètre sur l'^jSO de profondeur. Il figure un puits à ciel ouvert dont un bord de la margelle serait rompu. Ces trous ont reçu le nom de marmites de géants, .le préférerais le nom de mortiers ; car outre leur forme, il y a souvent au fond un gros galet en guise de pilon. L'explication en est bien connue. Quand la vague entre dans une cavité de rocher, elle y tournoie et emporte dans son mouvement les pierres détachées qu'elle y rencontre. Le fond se creuse en rond, et les galets s'usant par le frottement, le plus gros peut finalement rester seul. S'il arrive parfois que le centre de la cavité soit moins profond que le contour, c'est que l'eau et
le pilon, clans leur mouvement gyratoire, en usent surtout les bords. La forme dépendra tant de la gran- <1eur relative du fond et de la roche mobile, que de la disposition initiale de la cavité.
Nulle part on ne rencontre plus fréquemment ces trous qu'à Textrémité nord de Tlle, dans la petite baie du Fossé de Vicq, qui sépare Sorel de Rosnez. Au même endroit il existe, à deux cents pas environ de la pointe de Sorel, une cavité d'un autre genre connue sous le nom de Lavoir des Dames (fig. H, p. iô). Cest un trou carré de 7 à 8 mètres de côté et profond de ï mètres. Il est creusé dans le rocher, un peu au-dessous du niveau moyen des marées, de sorte que l'eau s'y renouvelle deux fois par jour. La régularité de l'excavation , les arêtes vives de la roche et un trou de mine pratiqué près de l'angle nord, montrent assez que c'est une œuvre de l'homme : c'est, à n'en pouvoir douter, un bassin ménagé pour des bains. 11 n'est pas du reste inutile sur cette côte ; elle est le plus souvent abrupte ou au moins tellement couverte de rochers, de blocs et de galets, que les bains en pleine eau y seraient très dangereux. Je ne m'explique pas comment les cartes de l'ile marquent le Lavoir des Dames au haut de la falaise , sur le cours du petit ruisseau qui descend de la maison de Sorel à la mer.
La principale dépression qui coupe la chaussée construite entre le phare de Corbière et la terre ferme, est due à une veine de diabase doïit il reste quelques tra-
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ces. Les mêmes phénomènes de creusement se reproduisent jusqu'à la pointe de l'fEillère qui, taillée presque à pic, doit sa direction et sa forme à un large filon qui en longe la base du côté du nord. Mais les déchiquetures produites par les vagues, durant la formation de la baie de Saint-Ouen , entre la Pulente et TÉtacq, ont fini par s'effacer depuis le retrait de la mer. Au delà de l'Étacq au contraire, où la côte est plus accore et constituée d'une roche plus dure, trois pointes se distinguent entre toutes les autres : le Pinacle, la pointe sans nom au nord de Beauvalet , que j'appellerai la pointe de la Cale , et enfin Rouge-Nez. Gomme je l'ai insinué en parlant des roches éruptives, des veines, au lieu de surgir en murailles verticales, forment parfois des nappes plongeant obliquement dans la falaise. C'est ce qui se présente aux trois pointes indiquées.
La tranche des veines de diabase, d'un mètre au plus d'épaisseur, se dessine sur le flanc des rochers rougeâtres comme un long ruban vert, placé en écharpe. A mesure qu'elles ont été entamées par la mer, leur toit, ou la partie du rocher qui les surmontait, s'est écroulé, et les débris sont allés se perdre dans les eaux. Cependant le mur, c'est-à-dire la portion du rocher située au-dessous des veines , est resté intact , et il en résulte des plateaux qui, descendant suivant le plan de la nappe, jusqu'au niveau de basse mer, sont comme autant de cales préparées par la nature elle-même. Voilà précisément ce qui s'est passé à ces trois points