FORMATION DES SCHISTES
A la fin de cette ère primitive, où l'eau chaude a remanié et dissous une grande partie des éléments fournis par le feu, et les a déposés en couches cristallines autour de la terre , quelques points émergeaient déjà, ou du moins se rapprochaient assez de la surface des eaux pour être soumis à leur action destructive. C'est ce que prouve la nature de plus en plus détritique que vont prendre les nouveaux dépôts. C'est en particuUer ce qui se passait dans la région où devait plus tard se dessiner le golfe normanno-breton.En effet, aucun dépôt postérieur aux gneiss et aux micaschistes ne parait s'être formé à Guernesey (1), aux Écréhous et à Saint-Malo. Il est évident du reste que ces sommets ou d'autres collines disparues étaient alors bien autrement étendus, sinon plus élevés, qu'aujourd'hui; car ils ont dû fournir à la mer cambrienne les matériaux de ces schistes encore un peu cristallins qui forment à peine la moitié de Jersey, mais qui constituent de vastes plateaux du côté de Gran ville , du Mont- Saint-Michel et du Mont-Dol.
Si quelque chose de ce qui forme aujourd'hui Jersey apparaissait au-dessus des eaux, ce ne pourrait être que
(i) La poiote ouest de Guernesey contient cependant, an sud da fort Pezeries, un petit massif de schiste semblable à celui de Jersey et durci par les granités qui forment cette extrémité de l'Ue.
le chloritoschiste de Vicart Point et de Petit-Port. Mais ce faible débçis, quoique appartenant à la fin de l'ère primitive^ a bien pu ne venir à la surface qu'à l'époque des porphyres pétrosiliceux auxquels il doit son état actuel de demi-métamorphisme. Parmi les terrains aujourd'hui visibles dans nos parages, les premiers formés, vraisemblablement aussi les premiers émergés, sont donc les assises gneissiques de Saint-Malo, des Écréhous et de Guernesey, avec les couches amphiboliques de Serk. Les espaces qui les séparaient pouvaient encore recevoir de nouveaux dépôts. C'est alors que la mer attaquant les côtes des terres déjà découvertes , ou balayant ses bas-fonds, en arracha les éléments des schistes et les déposa partout où elle conservait une profondeur et un calme suffisants (1).
3° ROCHES ÉRUPTIVES DE l'iLE.
Les granités du nord, les granités proprement dits de Jersey, sont-ils antérieurs aux schistes? Rien ne l'indique , mais toutes les autres roches éruptives leur sont certainement postérieures. Les preuves en sont évidentes; ce que j'ai dit de chaque terrain et en par-
(I) Comment des massifs granitiques, lois qu'il s'en élève à l'ouest et au nord de Jersey, comment surtout le Mont-Dol et le Monl-Saint- Michel, s'ils ont surgi à l'état pâteux, ont-ils pu former ainsi des élévations abruptes, au milieu des plaines? Ces rochers se trouvent en effet, aujourd'hui, isolés et accores; mais à l'époque de leur apparition, ils sont simplement venus , poussés par la pression de la croûte qui
ÈRE PBIMAIRE 01' TRANSITION. 129
ticulier des schistes métamorphiques, suffit pour justifier cette assertion.
On sait dans d'autres régions l'époque de l'apparition des roches éruptives par les dépôts qu'elles ont traversés. Or la venue des granités et des diorites se place aux périodes cambrienne et silurienne; nos granités porphyroïdes et les granulites appartiennent au dévonien ainsi que les diabases ; les porphyres pétrosiliceux avec les porphyrites micacées sont de la fin de l'ère primaire , c'est-à-dire de la période permo-carbonifère , et les veines dioritiques ont traversé le trias.
Nous avons donc à Jersey une succession non interrompue des roches éruptives de toute l'ère primaire et du commencement de l'ère secondaire ; mais il ne semble pas qu'aucun dépôt sédimentaire y ait été formé entre le cambrien et le carlionifère. En effet on n'y a découvert aucun fossile, ni terrain qui puisse rappeler les périodes silurienne et dévonienne. 11 est vrai que
s'écrasait, remplir les fentes des gneiss oa des schistes rompus et s'étendre à leur surface. Le refroidissement subit au milieu des eaux , a bien dû parfois les durcir assez sur les bords, pour leur permettre de s'élever au-dessus des sédiments fracturés, comme il arrive pour la lave d'un volcan ; mais rien ne prouve l'isolement originel des rochers granitiques. Au contraire, nous les voyons, à Jersey, à peu près de niveau avec les schistes vers l'intérieur des terres , et nous concevons aisément qu'à l'extérieur ces derniers aient disi>aru sous l'effort des vagues. A en juger par la hauteur et la nature des terrains qui constituent les côtes voisines du Hont-Saint-Michel et du Mont-Dol, il ne [tarait pas non plus qu'à l'origine ces pics aient dépassé le niveau lie la plaine. La mer, en balayant les roches moins dures, a isolé et laissé en relief les plus résistantes.
CÉOLOCIE DE JEKSET 9
la masse des dépôts supérieurs aux schistes azoïques aurait pu disparaître depuis; mais comment n'en serait-il resté aucune trace ? Comment surtout le conglomérat formé des roches de l'île, comme je vais le montrer, ne contiendrait-il , en fait de schiste , que notre cambrien si net et si peu varié? Ce conglomérat n'est pourtant pas antérieur au houiller supérieur, puisqu'il possède si évidemment des galets de porphyre pétrosiliceux. Je crois donc pouvoir conclure qu'aux périodes silurienne et dévonienne , Jersey était sinon émergé, au moins trop peu couvert pour recevoir des sédiments de quelque importance. L'éruption des porphyres pétrosiliceux aura encore accentué son relief sur les fonds environnants, et bientôt , non seulement les dépôts y seront devenus impossibles, mais sa surface ellemême aura été soumise à l'action destructrice des vagues. C'est du moins l'hypothèse qui me semble ressortir le plus naturellement de l'observation des faits.
La première condition pour déterminer l'origine d'un conglomérat, est d'indiquer les terrains auxquels il a pu emprunter ses éléments. Ici il ne faut pas les aller chercher bien loin : les roches sédimentaires et éruptives de l'Ile ne laissent rien à désirer. Je rappellerai que le poudingue se compose au moins pour les dix-neuf vingtièmes de schiste cambrien; le reste est
FORÎL\"nON DU CONGLOMÉRAT. 131
(lu granité, du porphyre pétrosiliceux et du chloritoschiste identique à celui de Petit-Port et de Vicart Harbour (1). Je ne pense pas qu'on y ait rencontré un seul caillou étranger à Tile (2).
Pour ce qui regarde la situation du conglomérat relativement à Jersey, et sa disposition intérieure, on y remarque ce qu'on assignerait « priori pour un dépôt fourni par les vagues balayant la surface de l'Ile. Il suffit donc d'admettre qu'à l'époque de la formation de ce terrain , Jersey était sous les eaux , mais à une faible profondeur. Ce fait ne pourra être révoqué en
(1) n La pâte du conglomérat de Verclut, dit Transoa, est de même nature que les galets, analogue à celle du schiste argileux. Toutefois quelques galets paraissent formés de grauwacke à grains fins; d'autres, plus rares , sont des roches syéniliciues ou granitiques où le feldspath parait altéré. »
(2) Sur toute la cote de Jersey, sans excepter, comme le fait Ansfed, la baie de Saint-Ouen, mais surtout en face de la Normandie, on trouve des silex pyromaques. Jamais aucun ne s'est montré in situ dans le conglomérat ni dans le reste de l'ile. Ils proviennent sans doute de quelque banc crétacé toujours couvert par la mer. C'est entre la Coupe et le Couperon qu'on les rencontre plus nombreux; mais il:ii ne sont pas seuls apportés sur ce point. Les granités et le» diorites de la tour Seymour, entraînés par les courants du sud. arrivent jusque dans Fliquet Bay et Saie Harbour. Là ils sont arrêtés par le contre-courant du nord et rejetés sur la plage. Par exception on y voit quelques morceaux bien polis de spilite qui ont longé, à marée montante, la cote sud jusqu'à la Rocque , avant de se rabattre vers le nord à travers les baies de Grouvillc et de Sainte-Catherine. L'existence de pareils courants est bien connue : « Le long de la côte nord de Jersey, dit le portulan , ainsi que le long de la cote sud , toute la marée de flot porte vers l'est et celle de jusant vers l'ouest... Il résulte de ce qui précède que les courants se rencontrent aux quatre angles de llle , savoir : à la pointe de la Coupe, au cap Grosnez, à la pointe de Corbière et à la roche Couchée ».
132 GÉOLOGIE DE JEUSEY.
doute par quiconque attribuera une orig-ine pélagique au poudingue. Le dépôt atteint en effet toute la hauteur des roches plus anciennes. D'ailleurs la forme des fragments certainement roulés, la nature du ciment identique à celle des galets , la disposition intérieure des éléments, tout concourt, selon moi, à éloigner l'idée d'un tuf à pâte éruptive ou boueuse.
La mer couvrant donc encore le bas-fond qui prépare l'ile future , en affouille la surface. La direction où elle poussera les matériaux arrachés au sol ne saurait Mre douteuse. Ce sera la direction moyenne des vagues, et les tempêtes produiront à elles seules des effets plus importants que de longs intervalles de calme. Du reste, à Jersey, la direction la plus commune des vents est précisément celle que suivent les tempêtes elles-mêmes : elles soutient de la partie de Fhoriron comprise entre le sud et le nord-ouest. S'il est vrai que la rotation de la terre, quelle que soit la configuration du sol, détermine la marche générale des cyclones, le présent nous est un garant du passé : les débris de la surface de File ont été rejetés entre l'est et le nord. Voilà comment, à mon avis, la mer a appliqué sa force destructrice au nivellement de l'ile, et, en même temps, sa puissance édificatrice à l'extension de la côte nord-est protégée contre le souffle de tempêtes.
Or la disposition interne de notre poudingue semble bien justifier cette première prévision. Les couches, peu marquées d'ailleurs, seront celles d'un reml>lai
qui prolong-e le liane d'une colline et où les premiers éboulis versés servent d'appuis aux suivants. La pente sera pourtant plus douce; car c'est dans l'eau, et dans l'eau ag-itée, que viennent se précipiter les décombres. Le dépôt sera lui-même moins tumultueux ; car les matériaux, n'arrivant que successivement à la même place, auront tout le temps de se tasser. Les grands axes des pierres tendront à se fixer de préférence dans la direction même du transport , puisque aussi longtemps que les blocs n'auront pas atteint cette position , ils offriront plus de prise à l'impulsion des vagues et moins de résistance à l'entraînement de la pesanteur. Enfin les masses de granité, de schiste et de porphyre seront disséminées indifféremment, c'est-à-dire sans distinction de place ni de niveau. Si une roche se présente plus fréquemment qu'une autre , cela ne pourra provenir que de la prise plus facile qu'elle aura donnée à l'érosion, et de la direction où elle se sera primitivement trouvée relativement au dépôt. Par suite, le massif granitique qui descend vers le sud jusqu'à la Bague Mill, aura fourni son contingent surtout aux environs de la Tour de Rozel ; et le schiste de Saint-Pierre et de Saint-Laurent , avec celui dont il reste çà et là des traces à la surface du porphyre, sera venu presque seul dans les parages de Sainte-Catherine.
La même observation fera comprendre aussi pourquoi on ne trouve qu'exceptionnellement le granité porphyroïde et jamais, à ma connaissance, la diorite
13i GÉOLOGIE DE JERSEY.
ni la spilite, dans ce qui nous reste du conglomérat. Pour les premières couches du dépôt, elles ne pouvaient guère être empruntées qu'aux roches les plus voisines, c'est-à-dire au porphyre pétrosiliceux ; et l'on trouverait une raison simple et suffisante de la formation des petites strates porphyriques et argilo-schisteuses signalées à la base du poudingue, en admettant que le bas-fond d'où devait résulter Jersey s'est élevé lentement. D'abord la mer, encore trop profonde , ne pouvait entraîner que le gravier très peu roulé et la boue rougeâtre de la surface du porphyre. L'alternance pourrait être attribuée à la succession des vives eaux et des mortes eaux , ou encore aux calmes et aux tempêtes, comme nous l'avons dit plus haut à propos de la différence entre les couches du schiste cambrien. Mais lorsque la profondeur de la mer ne fut plus qu'une vingtaine de mètres , elle déploya toute sa force pour arracher, rouler et précipiter même les blocs de mille kilos. Tout ce travail est du reste antérieur à la pente actuelle de l'ile vers le sud et au creusement des vallées.
L'inclinaison d'une trentaine de degrés observée dans ce dépôt , ne parait pas supérieure à celle qui a dû se produire en pareil cas. De là il faudrait conclure que depuis l'apparition du conglomérat, l'Ile tout entière n'a jamais obéi qu'à un même mouvement d'élévation ou de subsidence , ce qui ne semblera pas merveilleux pour un espace aussi resserré.
Peut-être au lieu de regarder notre conglomérat comme un produit de l'érosion des vagues, aimera-t-on mieux y voir un dépôt d'eau douce et le rattacher aux formations analogues de la même époque , qu'on rencontre dans nos parages de l'ouest , en particulier A Littry, sur la limite orientale du Cotentin. Il est d'ailleurs reconnu que les dépôts permo-carbonifères, côtiere dans l'Europe septentrionale, sont continentaux au sud de l'Angleterre et de la Belgique (1) ; et par suite, selon toute vraisemblance, non seulement Jersey était découvert, mais il faisait partie du continent à l'époque houillère. Des torrents auraient arraché aux flancs de l'Ile future les éléments du conglomérat , et les auraient accumulés au pied de quelque pente à la place où nous les voyons aujourd'hui.
L'absence sur notre sol de tout dépôt sédimentaire postérieur au cambrien ajoute une nouvelle probabilité à l'hypothèse de cette primitive émersion.
Cette manière de voir, nous l'avouons volontiers, est ti*op bien appuyée pour nous laisser une confiance absolue dans la théorie que nous avons exposée plus haut ; néanmoins parce qu'il n'est pas impossible, selon nous, de trouver une réponse satisfaisante aux difficultés qu'elle oppose, et parce qu'elle ne nous semble pas elle-même tenir suffisamment compte des détails observés dans le conglomérat, nous regardons
(1) De Lapparent, Traité de gèol, 2« édit., p. 1302 et SOô.
comme préférable l'explication que nous avons donnée.
D'abord pour user, arrondir et entraîner des galets et des blocs comme ceux que contient le conglomérat, à tous ses étages et dans toute son étendue, la mer, avec son flux et reflux, avec la direction changeante et la puissance de ses vagues, offre mieux les conditions nécessaires que des torrents, surtout dans une contrée où rien d'ailleurs ne démontre l'existence de vastes plateaux ni de hautes collines.
Et puis si Jersey était émergé depuis longtemps à l'époque houillère, on pourrait^ je ne dis pas avoir l'assurance, mais au moins un certain espoir, de rencontrer quelque trace de végétation dans cette immense quantité de débris arrachés à sa surface et entassés solidement, au fond de quelque marais, sur une épaisseur de plus de 100 mètres et une étendue de plus de 4 kilomètres carrés. Or, bien que le poudingue , placé comme il l'est à un angle de l'Ile , soit très découvert , et ait été largement exploité sur plusieurs points, on n'y a encore signalé aucun reste en ce genre. Quant à l'absence de sédiments siluriens et dévoniens, on peut concevoir que l'apparition des granités, des diorites et des granulites, ait déjà assez relevé le fond de la mer pour empêcher tout dépôt important de s'y produire après la période cambrienne. Du reste si l'on veut que le sol ait été émergé durant la Transition moyenne, on ne fera point une supposition impossible ni sans exemple , en admettant que plus tard il s'est